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Full text of "Le système du monde : histoire des doctrines cosmologiques de Platon à Copernic"

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Pierre  DUHEM  .  \ 

»  MEMBRE  DE  L’INSTITUT 

PROFESSEUR  A  L’UNIVERSITÉ  DE  BÔRDEAUX  ' 

LE  SYSTÈME 
DU  MONDE 

HISTOIRE  DES  DOCTRINES  COSMOLOGIQUES 
DE  PLATON  A  COPERNIC 


TOME  V 


NOUVEAU  TIRAGE 


HERMANN 

6,  RUE  DE  LA  SORBONNE,  PARIS  V 


NUNC  COCNOSCO  EX  PARTE 


TRENT  UNIVERSITY 
LIBRARY 


LE  SYSTÈME 

DU  MONDE 


Pierre  DUHEM  - 

MEMBRE  DE  D’iNSTn  UT 
PROFESSEUR  A  L’UNIVERSITÉ  DE  BORDEAUX 


LE  SYSTÈME 
DU  MONDE 

HISTOIRE  DES  DOCTRINES  COSMOLOGIQUES 
DE  PLATON  A  COPERNIC 

TOME  V 


NOUVEAU  TIRAGE 


HERMANN 

6,  RUE  DE  LA  SORBONNE,  PARIS  V 


TROISIÈME  PARTIE 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 

« 

(Suite) 


I 


\ 


Digitized  by  the  Internet  Archive 
in  2019  with  funding  from 

Kahle/Austin  Foundation 

« 


https://archive.org/details/lesystemedumondeOOOOduhe 


I  -  3 


CHAPITRE  IV 

AVICÉBRON 


SALOMON  BEN  GABIROL,  DIT  AVICÉBRON.  —  SA  THÉORIE  DE  LA  MATIÈRE" 

ET  DE  LA  FORME 

Peu  après  la  mort  d’Avicenne,  la  Philosophie  pénétra  en 
Espagne  ;  ce  fut  un  Juif  qui  s’en  fit  l'introducteur,  mais  un  Juif  qui 
écrivait  en  arahe. 

Vers  1045,  çn  efïet,  un  Israélite  avait,  à  Saragosse,  la  réputation 
de  poète  habile  en  la  langue  des  Musulmans  ;  il  se  nommait 
Salomon  ben  Gabirol;  il  mourut  a  Malaga  en  1070,  selon  les  uns, 
en  1050,  selon  les  autres.  Outre  ses  poésies,  Ibn  Gabirol  avait 
composé  divers  traités  philosophiques  dont  un,  la  Source  de  vie 
[Fous  vittV),  est  parvenu  aux  Scolastiques  latins  et,  de  là,  jusqu'à 
nous  h 

Dans  cette  traduction,  le  nom  de  1  auteur,  Ibn  Gabirol  en  arabe 
et  Aben  Gabirol  en  hébreu,  est  devenu  d’abord  Avencebrol, 
puis,  par  une  série  de  déformations,  Avicébron. 

La  version  latine  du  Fous  vitx  2  est  duc  au  collège  de  traduc¬ 
teurs  qui  travaillait  sous  les  auspices  de  Don  Raimon,  archevêque 
de  Tolède  ;  déjà  soupçonné  par  Jourdain,  ce  fait  a  été  mis  hors  de 
doute  par  la  découverte  que  fit  Seycrlen,  à  la  Bibliothèque 
Mazarine,  d  un  manuscrit,  le  ms.  n°  510,  que  terminent  ce  colo- 
phon  et  ces  vers  : 

«  Finitus  est  traclalus  quinine,  qui  est  de  maleria  uni  ver  sali  et 


1 .  \  oiç  :  S.  Munk,  Ibn-Gebirol,  ses  écrits  et  sa  philosophie  (Mélanges  de  Phi¬ 
losophie  juive  et  arabe,  Paris,  1869,  pp.  1 5 1  sqq.).  —  Frank,  Dictionnaire  des 
Sciences  Philosophiques ,  art.  Avicébron.  ■ — •  Ci..  Baeumker,  Prolegomena  de 
1  édition  du  Fous  vil  ce  (Beitrüge  siir’Gcschichlc  der  Philosophie  des  Mittelal- 
tersl  Bd.  I,  Heft.  II,  pp.  1-XXU;  Munster,  i8yo). 

2.  Cette  version  a  été  publiée  :  Avencebrolis  (IbnGebirol)  Fous  vitœ  eæ  Ara- 
bico  in  Lalinu/n  translatas  ab  Johanne  Hispano  et  Dominico  Gundissalino.  Ex 
codicibus  Parisinis,  Amploniano,  Coiumbino  primum  edidit  Clemens  Baeum¬ 
ker.  (Beitrage  zur  Geschichte  der  Philosophie  des  Mittelallers,  Bd .  I,  Munster, 
1892,  pp.  1-339). 


h 


LA  CRUE  DU  L’ARISTOTÉLISME 


I  -  4 


forma  universali,  et  ex  ejus  consummationc  consummalus  est  totus 
liber ,  cum  auxîlio  Dei  et  ejus  misericordia.  * 

Libro  prescriplo  sil  laits  et  gloria  C/tristo, 

Per  qucm  finitur  quod  ad  ejus  nomen  initur. 

Transtulit  Hispanis  inlerpres  lingua  Iohannis 
Hune  ex  arabieo,  non  absque  jurante  Domingo.  » 

("est  donc  bien  à  la  collaboration  de  Jean  de  Luna  et  de 
Dominique  Gondisalvi  que  les  Scolastiques  latins  durent  la  con¬ 
naissance  du  Fans  ville,  dont  ils  firent  si  grand  usage. 

Dominique  Gondisalvi  (Gundissalinus)  fut  le  premier  qui  lit,  au 
Fous  vitæ .  de  fréquents  emprunts  ;  on  les  peut  reconnaître  dans 
ses  divers  écrits  philosophiques,  en  particulier  dans  ce  De  unitate 
qui  fut  longtemps  attribué  à  Boëce  Après  lui,  Guillaume 
d’Auvergne,  Albert  le  Grand,  Saint  Thomas  d’Aquin,  Jean  de 
Duns  Scot  devaient,  à  l’envi,  citer  le  traité  d’Avicébron  2;  la 
doctrine  du  Rabbin  de  Malaga  leur  semblait  si  fortement  teintée 
de  Christianisme,  que  plusieurs  d'entre  eux  se  demandèrent  si 
l’auteur  n’avait  pas  été  chrétien.  11  fut  même  composé,  sans  doute 
au  xm°  siècle,  un  abrégé  du  Fans  vitæ  ;  un  exemplaire  manuscrit 
de  cet  abrégé,  conservé  au  couvent  cistercien  de  Lilienfeld,  a 
permis  à  M.  Bàumker  d’en  publier  le  texte  ;l. 

Durant  ce  même  xnC  siècle,  d’ailleurs,  la  connaissance  du  Fous 
vilie  dut  se  répandre  également  parmi  les  coreligionnaires  de 
Salomon  ben  Gabirol,  car  une  version  hébraïque  en  fut  alors 
donnée  par  le  rabbin  espagnol  Ibn  Falaqcra  ;  de  cette  version, 
S.  Munk  a  publié  une  traduction  française  *. 

Le  titre  complet  de  l’ouvrage  d’Avicébron  est,  dans  la  traduc¬ 
tion  de  Jean  de  Luna  et  de  Dominique  Gondisalvi  :  Liber  fontis 
vitæ,  de  prima  parte  sapienliæ,  id  est  scie  ni  ia  de  materia  et  forma 
universali.  Ce  titre  nous  explique  comment  certains  Scolastiques, 
Guillaume  d’Auvergne  par  exemple,  ont  pu  être  conduits  à  l’ap¬ 
peler  Fous  sapienliæ  au  lieu  de  Fous  vitæ  ;  mais  surtout,  il  nous 
avertit  que  ce  traité  n’est  pas  l’exposé  complet  de  la  Philosophie 

1.  Paul  C.oubexs,  Die  de/n  Boethius  fülschlich  s-ugeschriebene  Abhandlung 
des  Domisjicus  Gundisai.yi  De  (Jnitate  (Beitràge  sur  Gesehichte  dee  Philosophie 
des  Mitlelalters,  Bd.  I,  lleft.  I,  Munster,  1893;  pp.  i-56). 

2.  M.  Joël,  Ibn-Gebirol's  (Avicebrons)  Bcdeutung  fur  die  Gesehichte  der  Phi¬ 
losophie  ;  1807.  (M»  Joël,  Beitràge  sur  Gesehichte  dee  Philosophie,  Bd.  I,  Bres- 
lau,  1876.  Anhang). 

3 .  Avencebrolis  Fous  vitæ,  éd.  Biiumker;  Appendix,  Epitorne  Campililien- 
sis  (Beitrüge  sur  Gesehichte  der  Philosophie  des  Mitlelalters,  Bd.  I,  Heft  2-4, 
Munster,  1895,  pp.  34i-387). 

4.  S.  Munk,  Mélanges  de  Philosophie  juive  et  arabe  ;  Paris,  i858.  Extraits 
de  la  Source  de  Vie  de  Salomon  ibn-Gebirol,  pp.  1-148. 


I  -  5 


AVICÉBRON 


5 


telle  que  la  concevait  Salomon  ben  Gabirol  ;  il  n’en  est  que  la 
première  partie. 

Au  gré  du  docte  Juif,  trois  parties  composent  la  Philosophie. 
«  Dans  la  Science  entière,  dit-il  ',  il  y  a  trois  parties,  qui  sont  : 
La  science  de  la  Matière  et  de  la  Forme,  la  science  de  la  Volonté 
et,  enfin,  la  science  de  l’Essence  première.  »  Cet  ordre,  ajoute-t-il, 
est  celui  qui  convient  à  l’étude;  mais  dans  la  réalité,  l’ordre  est 
inverse  ;  l’Essence  première  précède  la  Volonté,  qui  précède,  à 
son  tour,  la  Matière  et  la  Forme. 

Avicébron  avait  écrit  un  traité  autre  que  le  Fons.  vitæ,  un  traité 
consacré  à  la  seconde  partie  de  la  Philosophie  :  «  J’ai  expliqué  tout 
cela,  dit-il  à  son  disciple 1 2  3,  au  livre  qui  traite  de  la  science  de  la 
Volonté  ;  ce  livre  est  intitulé  :  Origo  largitatis  et  causa  volendi 
esse;  il  doit  être  lu  après  celui-ci  ;  par  lui,  tu  connaîtras  avec  cer¬ 
titude  cette  création  au  sujet  de  laquelle  tu  m’interroges.  »  Ce 
traité  delà  Volonté  ne  nous  est  malheureusement  pas  parvenu; 
touchant  les  théories  qui  s’y  trouvaient  sans  doute  contenues,  il 
nous  faut  contenter  des  trop  brèves  indications  que  l’auteur  donne 
à  la  fin  du  Fons  vitæ. 

Quant  au  traité  de  l’Essence  première,  ïbn  Gabirpl  l’avait-il 
composé  ?  Faut-il  le  confondre  avec  ce  Traclatus  de  esse  dont  il 
fait  mention  3  au  Fons  citæ  1  Non  sans  doute,  car  il  suppose  que 
son  disciple  a  déjà  lu  le  Traclatus  de  esse,  tandis  que  l’étude  de 
l’Essence  première  doit,  à  son  gré,  couronner  l’enseignement  de 
la  Science. 

Aux  doctrines  philosophiques  de  Salomon  ben  Gabirol,  nous 
pouvons,  croyons-nous,  assigner  dès  maintenant  trois  sources 
principales;  nous  en  soupçonnerons,  plus  tard,  une  quatrième,  et 
des  plus  imprévues. 

La  première  de  ces  trois  sources,  c’est  le  Liber  de  causis  ;  c’est  celle 
dont  l’influence  est  la  plus  aisément  reconnaissable  ;  c’est  elle,  en 
particulier,  qui  a  fourni  à  Salomon  la  description  de  ce  qu’il 
nomme  les  substances  intermédiaires. 

La  seconde  est  la  Théologie  d' Aristote  ;  c’est  à  l  imitation  de 
celle-ci,  dont  S.  Munk  avait  déjà  signalé  l’intervention  qu’est 
construite  la  théorie  du  mouvement  et  du  désir,  prélude  de  la 
théorie  de  la  Volonté  ou  du  Verbe. 

1.  Avkncebholis  Fons  vitæ,  Tract.  I,  cap.  7,  pp.  9-10. 

2.  Avencbbrolis  Fons  vitæ,  Tract.  V,  cap.  4o,  p.  33o. 

3.  Avencebrolis  Fons  vitæ.  Tract.  V,  cap.  8,  p.  269. 

4-  S.  Münk,  art.  Avicébron  du  Dictionnaire  des  Sciences  philosophiques 
de  Frank  ;  2«  éd.,  p.  128, 


6 


LA  CRUE  DE  LARISTOTÉLISME 


I  -  6 


La.  troisième  est  celle  qui  a  fourni  à  Ibn  Gabirol  les  principes 
de  sa  définition  de  la  Matière  première  ;  cette  troisième  source 
peut  être  la  Métaphysique  d'Avicenne  ;  mais  elle  a  pu  jaillir  plus 
haut  encore  ;  elle  peut  découler  de  la  Philosophie  qu’enseignaient 
les  Frères  de  la  Pureté  et  de  la  Sincérité;  de  ceux-ci,  d’ailleurs^  les 
doctrines  avaient,  en  cette  théorie  de  la  Matière  première,  inspiré 
le  fils  de  Sinâ. 

Avicenne,  donc,  à  la  suite  des  Frères  de  la  Pureté,  avait  dis¬ 
tingué  deux  sortes  de  Matières  premières  \.  Une  certaine  Matière 
première  est  dépourvue  de  toute  forme  substantielle  ou  acciden¬ 
telle  ;  elle  n’est  encore  aucun  des  quatre  éléments,  elle  n’est  ni 
chaude  ni  froide,  ni  sèche  ni  humide,  ni  légère  ni  grave  ;  elle  est 
seulement  apte  à  devenir  tout  cela,  préparée  à  recevoir  toutes  ces 
formes  ;  mais  on  la  peut  déjà  mesurer  et,  partant,  elle  est  corps.  Au 
dessous  de  cette  Matière  première,  on  en  doit  considérer  une  autre, 
plus  première  si  l’on  peut  dire  ;  celle-là  n’est  pas  encore  douée  de 
grandeur,  elle  n’est  même  pas  corps.  Cette  dernière  Matière,  les 
Frères  de  la  Pureté  l’appellent  Matière  originelle  ou  Fondement 
primitif  ;  Avicenne  la  nomme  tantôt  Maleria  et  tantôt  Ryle  ;  Al 
Gazàli,  qui  présente  cette  théorie  avec  son  habituelle  clarté, 
réserve  à  la  Matière  encore  privée  de  grandeur  le  nom  de  Hyle. 

De  cette  doctrine,  dont  le  rôle,  dans  la  Métaphysique  d’Avicenne, 
peut  paraître  accessoire,  Ibn  Gabirol  fait  une  des  pièces  essentiel¬ 
les  de  son  système. 

Pour  arriver  à  définir  la  Matière  première,  Aristote  avait  montré 
comment,  dans  un  corps  déterminé,  l’abstraction  nous  fait  conce¬ 
voir  plusieurs  matières,  des  matières  dont  chacune  est  plus  indéter¬ 
minée  que  la  précédente,  jusqu’à  celle  qui  est  complètement 
indéterminée,  jusqu’à  cette  7:pwT7)  üX/)  dont  on  ne  peut  même  plus 
dire  :  Elle  est  ceci  ou  cela. 

Cette  analyse,  Avicébron  la  reprend  pour  la  pousser  plus  loin 
encore  que  le  Stagirite. 

Il  considère  d’abord2  des  êtres  particuliers,  tels  que  la  nature 
nous  les  offre  ou  que  l’art  les  façonne  ;  en  chacun  d’eux,  il  trouve 
une  matière,  matière  particulière  naturelle  ou  matière  particulière 
artificielle.  En  continuant  son  abstraction  à  partir  de  ces  êtres,  il 
arrive  aux  quatre  éléments  dont  les  mixtions  diverses  ont  servi  à 
composer  les  choses  particulières,  aussi  bien  naturelles  qu’artifi¬ 
cielles.  A  ces  quatre  éléments,  il  faut  un  fonds  commun  ;  cette 
matière  unique  des  quatre  éléments  et,  par  leur  intermédiaire,  de 

i.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  II,  g  VII  ;  t.  IV,  pp.  461-474. 

a.  Avcncurolis  Fons  vitce,  Tract.  I,  capp.  14,  i5,  16;  pp.  17-30, 


I  -  7 


AV1CÉBR0N 


7 


toutes  les  choses  naturelles  ou  artificielles  que  contient  l’orbe  de 
la  Lune,  c’est  la  matière  au  sein  de  laquelle  se  produit  toute  géné¬ 
ration  et  toute  corruption  ;  souvent  lbn  Gabirol  lui  réserve  le  nom 
de  Hyle. 

Elle  correspond  bien,  en  effet,  à  la  Tiptox/i  uX?)  d’Aristote  ;  elle 
correspond  aussi  à  ce  qu’Al  Gazâli  nommera  Matière  ;  la  Hyle 
d’Al  Gazâli,  au  contraire,  est  homologue  de  ce  qu’Avicébron  va 
décrire  sous  le  nom  de  Matière  universelle  ;  ainsi,  entre  les  deux 
langues  que  parlent  ces  métaphysiciens,  les  sens  des  mots  Hyle  et 
Matière  se  trouvent  intervertis. 

Les  êtres  soumis  à  la  génération  et  à  la  corruption  ne  sont 
pas,  à  eux  seuls,  tout  ce  que  nous  présente  la  nature  ;  à  côté 
d’eux,  il  y  a  les  corps  célestes  1  ;  aux  corps  célestes,  donc,  il  faut 
aussi  une  commune  matière,  distincte  de  celle  qui  peut  être  le 
siège  de  la  génération  et  de  la  corruption  ;  c’est  la  Matière  céleste. 

Aristote,  en  son  analyse,  ne  dépassait  pas  ce  point  ;  c’est  même 
à  peine  s’il  l’atteignait,  puisqu’il  n’osait  pas  affirmer  que  les  corps 
célestes  eussent  une  matière. 

A  la  suite  d’Avicenne,  lbn  Gabirol  va  pousser  plus  avant.  Non 
seulement  aux  choses  célestes  il  attribue  une  matière  comme  il 
en  donne  une  aux  choses  qui  naissent  et  périssent,  mais  ces  deux 
matières,  il  ne  les  regarde  pas  comme  simples  et  irréductibles  ;  au- 
dessous  d’elles,  on  peut  encore  trouver  un  fonds  plus  indéterminé 
qui  leur  soit  commun. 

Les  choses  que  composent  les  éléments,  aussi  bien  que  les  astres 
et  leurs  orbes,  ont  ceci  de  commun  que  ce  sont  des  corps  2  ;  la 
matière  des  choses  qui  naissent  et  périssent,  aussi  bien  que  la 
matière  céleste,  est  une  matière  corporelle  ;  ces  deux  matières 
sont  donc  des  déterminations  particulières  d’une  matière  plus 
générale  qui  possède  le  seul  caractère  d’être  corps  ;  le  Corps, 
pris  sans  aucune  détermination,  si  ce  n’est  celle  qu’implique  ce 
mot,  est  donc  la  Matière  universelle  des  choses  sensibles. 

D’ailleurs,  ce  travail  intellectuel  par  lequel  l’abstraction,  au- 
dessous  de  deux  matières  distinctes  mais  marquées  d’un  caractère 
commun,  conçoit  une  troisième  matière,  plus  générale  et  plus 
indéterminée,  une  matière  où  disparait  tout  ce  qui  différenciait 
les  deux  premières,  où  le  caractère  commun  à  celles-ci  subsiste 
seul,  çe  travail,  disons-nous,  lbn  Gabirol  l’accomplit  également 
sur  la  forme  3.  Deux  formes  qui,  tout  en  étant  différentes,  ont  une 


1.  Avencebrolis  Fonsvitæ,  Tract.  I,  cap.  17,  pp-  20-22. 

2.  Avencbbrolis  Fonsvitæ,  Tract.  I,  cap.  17,  p.  22. 

3.  Avencebrolis  Fonsvitæ,  Tract.  I,  capp.  i5,  16,  17  ;  pp.  19-22, 


8 


LA  CRUE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


I  -  8 


ressemblance,  dérivent  d'une  forme  plus  élevée  qui  garde  ce  que 
les  deux  premières  avaient  de  commun  et  délaisse  ce  qui  les  sépa¬ 
rait.  Les  formes  des  choses  particulières  naturelles  ou  artificielles 
dérivent  des  formes  générales  des  éléments;  celles-ci  dérivent  de 
la  Forme  générale  susceptible  de  s'engendrer  et  de  périr;  cette 
dernière,  avec  la  Forme  céleste,  dérive  de  la  Forme  universelle 
des  choses  sensibles. 

Ainsi,  par  deux  opérations  dichotomiques  absolument  sembla¬ 
bles,  les  matières  et  les  formes  de  toutes  les  choses  sensibles  par¬ 
ticulières  se  trouvent  reliées  à  une  Matière  unique  \  qui  est  le 
Corps  en  soi,  et  à  une  Forme  unique  qui  se  peut  ainsi  définir  : 
Tout  ce  qui  subsiste  en  un  corps  ( omnia  quæ  sustinentur  in 
corpore ). 

Toujours  àla  suite  d’Avicenne,  Avicébron  va,  plus  avant  encore, 
pousser  son  analyse  !. 

La  matière  à  laquelle  nous  venons  de  parvenir,  c’est  le  Corps, 
dépouillé  par  abstraction  de  tons  les  accidents  sensibles,  tels  que 
la  figure  et  la  couleur,  qui  le  peuvent  déterminer;  cette  matière, 
cependant,  n’est  pas  encore  au  dernier  degré  de  l’indétermina¬ 
tion  ;  elle  présente  un  caractère,  celui  qu’exprime  le  mot  corps 
et  qui  lui  assigne  longueur,  largeur  et  profondeur  ;  ce  caractère 
constitue  encore  une  forme.  Au-dessous  du  Corps,  par  conséquent, 
l’esprit  conçoit  un  fonds  plus  indéterminé,  auquel  la  qualification 
même  de  corps  ne  convient  plus. 

De  même,  la  Forme  universelle  des  choses  sensibles  n’est  pas  la 
plus  générale  qui  se  puisse  concevoir,  puisque  les  formes  particu¬ 
lières  qu’elle  comprend  en  elles  sont  encore  assujetties  h  une  con¬ 
dition,  celle  de  ne  pouvoir  subsister  que  dans  un  corps  *. 

Ainsi,  au-dessous  de  la  Matière  universelle  des  choses  sensibles, 
qui  est  le  Corps,  nous  concevrons  une  matière  plus  indéterminée, 
qui  n’est  pas  corps,  et  qui  doit,  pour  produire  la  Matière  sensi¬ 
ble  universelle,  recevoir  cette  détermination,  cette  forme  qu’est  la 
Corporéité.  Et  d’autre  part,  Forme  universelle  des  choses  sensi¬ 
bles,  forme  qui  comprend  en  elle  tout  ce  qui  peut  subsister  dans 
un  corps,  la  Corporéité  doit,  à  son  tour,  être  comprise  en  une 
forme  plus  générale.  Nous  voici  donc  arrivés  à  concevoir  1a. 
Matière  absolument  universelle,  qui  devra  être  déterminée  par  la 
Corporéité  pour  devenir  le  Corps,  c’est-à-dire  la  Matière  sensible 
universelle  ;  à  concevoir  aussi  la  Forme  absolument  universelle , 

1.  Avenckbrous  Fous  oitœ.  Tract,  i,  cap.  17,  p.  22. 

2.  Avencebrolis  Fonsvitœ ,  Tract.  II,  cap.  1,  pp.  23-26. 

3.  Avencebrolis  Fonsvitœ,  Tract.  II,  cap.  2,  pp.  26-27. 


I  -  9 


ÀVICÉBRON 


9 


en  laquelle  la  Corporéité  se  trouve  comprise  à  titre  particulier. 

Ici  s’arrêterait  un  disciple  d’Avicenne;  ici  s’arrête,  par  exem¬ 
ple,  Al  Gazâli  ;  avec  une  irrésistible  puissance,  la  Logique  d’Ibn 
Gabirol  poursuit  les  conséquences  des  prémisses  qui  ont  été 
posées  *. 

Puisque  la  Corporéité  est  comprise,  à  titre  de  forme  plus  parti¬ 
culière,  au  sein  de  la  Forme  absolument  universelle,  c’est  donc 
que  celle-ci  contient  en  elle  non  seulement  la  Corporéité ,  c’est-à- 
dire  l’ensemble  des  formes  qui  ne  peuvent  subsister  que  dans  un 
corps,  mais  aussi  les  formes  qui  subsistent  hors  des  corps. 

Puisque,  pour  devenir  Corps,  la  Matière  universelle  a  besoin 
de  la  détermination  particulière  que  lui  apporte  la  Corporéité , 
c’est  donc  qu’elle  représente  un  fonds  commun  à  ce  qui  est  corps 
et  à  ce  qui  n’est  pas  corps. 

Or,  ce  qui  n’est  point  corps  est  esprit.  Donc  la  Forme  univer¬ 
selle  contient  en  elle  toutes  les  formes,  aussi  bien  celles  des  sub¬ 
stances  spirituelles  que  celles  qui  subsistent  en  des  corps.  Donc 
—  et  c’est  une  des  affirmations  les  plus  audacieuses  d’Avicé- 
bron  —  la  Matière  universelle  est  la  commune  Matière  des  sub¬ 
stances  corporelles  et  des  substances  intellectuelles  !  ;  car  les 
substances  intellectuelles,  même  les  plus  simples  \  ne  sont  ni 
pure  matière  ni  forme  pure  ;  elles  sont  composées  de  matière  et 
de  forme. 

Nous  reviendrons  dans  un  instant,  pour  l’examiner  de  plus 
près,  sur  cette  proposition  qui  semble  étrange  en  sa  nouveauté  : 
Les  intelligences  mêmes  sont  composées  de  matière  et  de  forme. 
Poursuivons,  pour  le  moment,  la  description  de  la  Matière  univer¬ 
selle  et  de  la  Forme  Universelle. 

Que  sera  cette  Forme  universelle  ?  Elle  devra  consister  en 
déterminations  si  générales  que  tous  les  caractères  propres  à  dis¬ 
tinguer  les  choses  les  unes  des  autres  s’y  trouvent  compris  comme 
cas  particuliers.  Or  ces  déterminations  universelles  dont  toutes  les 
autres  ne  sont  que  des  spécialisations,  Aristote  nous  apprend  à 
les  distinguer  ;  ce  sont  les  catégories,  les  prædicamenta.  La  Forme 
universelle  ne  sera  donc  pas  autre  chose  que  l’ensemble  des  caté¬ 
gories.  «  Les  neuf  prédicaments,  dit  Ibn  Gabirol 1 2 3  4,  voilà  la  Forme 
universelle  ;  novem  prædicamenta  sunt  forma  umversalis.  » 

1.  Avencebrolis  Fonsoitœ,  Tract.  II,  cap.  8,  p.  38. 

2.  Avencebrolis  Fous  oifœ,  Tract.  I,  cap.  8,  p.  38.  —  Tract.  IV,  cap.  7, 
pp.  226-227. 

3.  Avencebrolis  Fonsoitœ,  Tract.  IV,  cap.  1,  pp.  211-218. 

4.  Avencebrolis  Forts  vitæ ,  Tract.  II,  cap.  6,  p.  35.  —  Cf.  Tract.  II,  cap.  9, 
p.  4o;  tract.  II,  cap.  i3,  p.  4^. 


10 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


I  -  10 


La  Matière  universelle,  par  contre,  c’est  le  fonds  commun  à 
tout  ce  qui  peut  être  défini  au  moyen  des  catégories.  Aucune  des 
déterminations  que  comportent  ces  catégories  n’existe  encore  en 
elle  ;  aucune  des  questions  par  lesquelles  ces  prédicaments  s’ex- 
primentn’a  de  réponse  lorsqu’on  la  pose,  au  sujet  de  cette  Matière, 
avant  qu’elle  n’ait  reçu  aucune  forme  ;  toute  chose  au  sujet  de 
laquelle  on  peut  demander  :  de  quelle  grandepr  est-elle  ?  quelle 
est-elle  ?  où  et  quand  est-elle  ?  résulte  d’une  détermination,  d’une 
information  de  cette  Matière.  Celle-ci  est  donc  le  fonds  commun  de 
tout  ce  qui  peut  être  défini  à  l’aide  des  catégories  ;  elle  est  «  la 
chose  qui  supporte  les  neuf  prédicaments,  substantiel  quse  snstinet 
novem  prædicamenta  \  » 

Avicenne,  et  Al  Gazâli  après  lui,  avaient  considéré  la  H  y  le  comme 
une  chose  dépourvue  de  la  détermination  qui  constitue  la  mesure, 
de  la  détermination  quantitative  ;  à  cette  Hyle,  la  forme  définie 
par  la  catégorie  de  la  quantité  devait  s’adjoindre  pour  donner  le 
Corps.  Ils  ne  se  demandaient  point  ce  qu’était  cette  Hyle  à  l’égard 
des  autres  prédicaments.  C’est  la  question  qu’Ibn  Gabirol,  fidèle 
à  sa  méthode,  a  dû  se  poser;  une  matière,  pour  lui, c’est  toujours 
le  fonds  unique  de  deux  choses  que  leurs  formes  distinguent  l’une 
de  l’autre  ;  la  Hyle  d’Avicenne  doit  donc  être  quelque  chose  de 
commun  à  ce  dont  la  forme  est  constituée  par  la  catégorie  de  la 
quantité,  et  à  ce  dont  la  forme  n’est  pas  comprise  en  la  catégorie 
de  la  quantité.  Or  ces  objets-ci,  dont  la  forme  n’est  pas  quantita¬ 
tive,  que  peuvent-ils  avoir  de  commun  avec  ceux-là,  qui  sont  déter¬ 
minés  par  la  quantité,  sinon  que  leur  détermination  est  comprise 
au  nombre  des  catégories  ?  Rien  assurément,  car  il  ne  saurait  se 
rencontrer  de  notion  plus  universelle  que  chacune  des  catégories, 
si  ce  n’est  la  notion  même  de  catégorie,  qui  les  comprend  toutes. 
Ainsi  la  pensée  d’Avicenne,  logiquement  conduite  jusqu’à  ses 
conséquences  extrêmes,  devait  aboutir  aux  conclusions  d’Ibn 
Gabirol. 

Mais  quel  disparate  entre  ces  conclusions  et  celles  de  la  Méta¬ 
physique  péripatéticienne,  puisqu’aux  Intelligences  mêmes,  elles 
conduisent  à  donner  une  matière  ! 

C  est  que  1  analyse  de  1  idée  de  matière,  telle  qu’Avicébron  l  a 
menée,  ne  ressemble  qu’en  apparence  à  celle  qu’avait  conduite 
Aristote. 

Lorsqu’entre  deux  êtres,  Avicébron  reconnaît  des  rapports  en 
même  temps  que  des  différences,  il  conçoit  un  fonds  commun  où 

I.  Avencebrolis  Fons  vitœ,  Tract.  I,  cap.  6,  pp.  34-35. 


I  -  11 


ÀV1CÉBR0N 


11 


soit  conservé  ce  qui  rapproche  ces  deux  êtres  et  d’où  soit  exclu 
ce  qui  les  distingue  ;  ce  fonds  commun,  c’est  leur  commune 
matière. 

La  matière  péripatéticienne  est  autre  chose.  Elle  est  le  fonds 
commun  à  deux  êtres  qui  proviennent  l’un  de  l’autre  par  voie  de 
transformation  ;  au  sein  de  l'un  de  ces  deux  êtres,  alors  qu’il 
existe  en  acte,  ellé  est  l’existence  en  puissance  de  l’autre  être.  Ce 
n’est  donc  pas,  entre  deux  objets,  l’existence  de  n’importç  quel 
rapport,  de  n’importe  quelle  parenté,  qui  entraîne,  au  sein  de  ces 
deux  objets,  l’existence  d’une  commune  matière  ;  c’est  l’existence 
d’un  rapport  très  particulier,  la  possibilité  de  se  transformer  l’un 
en  l’autre. 

Les  quatre  élérhents  ont  une  matière  commune  parce  que  l’air 
se  peut  changer  en  eau,  l’eau  en  terre,  etc.  Aux  corps  célestes, 
Aristote  hésite  à  transporter  la  notion  de  matière,  car  ils  ne  sont 
pas  susceptibles  de  s’engendrer  ni  de  périr  ;  tout  au  plus  consent- 
il  à  leur  accorder  une  matière  sujette  au  mouvement  local,  une 
u \r\  tott(.x7}  qui,  dans  un  corps  céleste,  demeure  invariable  tandis 
que  ce  corps  change  de  place.  Mais  il  ne  saurait  être  question 
d’attribuer  une  commune  matière  aux  éléments  et  aux  astres,  car 
entre  eux,  il  ne  peut  y  avoir  transmutation.  Encore  moins  la 
notion  de  commune  matière  pourrait-elle  trouver  place  dans  le 
monde  des  Intelligences,  alors  que  les  Intelligences  ne  se  transfor¬ 
ment  pas  les  unes  dans  les  autres,  alors  qu’elles  ne  se  transfor¬ 
ment  pas  en  corps,  alors  enfin  que,  ne  possédant  aucun  lieu,  elles 
ne  sauraient  se  mouvoir  de  mouvement  local. 

L’analyse  par  laquelle  Avicébron  est  parvenu  aux  notions  de 
Matière  universelle  et  de  Forme  universelle  est  toute  semblable  à 
celle  du  naturaliste  classificateur  qui  réunit  des  individus  en 
espèces,  des  espèces  en  genres,  des  genres  en  familles,  et  ainsi 
de  suite  ;  cette  opération  supprime  les  différences  entre  plusieurs 
notions  et  forme,  à  l’aide  de  leurs  seules  ressemblances,  une 
notion  moins  déterminée  qui  les  comprend  toutes. 

Cette  opération,  Aristote  l’avait  pratiquée  en  Logique  ;  elle 
l’avait  conduit  à  la  notion  de  catégories;  il  n’y  voyait  pas  un  pro¬ 
cédé  métaphysique  propre  à  nous  instruire  de  la  nature  même 
des  choses.  Les  Néo-platoniciens  l’avaient  transportée  dans  le 
domaine  théologique  ;  c’est  ainsi  qu’à  chacune  des  hypostases 
divines,  ils  avaient  été  conduits  à  superposer  une  autre  hypostase 
plus  universelle  et  moins  déterminée  ;  c’est  ainsi  que,  par  une 
analyse  toujours  plus  pénétrante,  Plotin  avait,  au  dessus  de 
l’Ame  et  de  l’Intelligence,  placé  l’Un  ;  que  Proclus,  entre  Fin- 


12 


LA  CRUE  DE  l’ aristotélisme 


I  -  12 


telligence  et  l’Un,  avait  mis  un  nouveau  degré,  celui  de  l’Être  : 
que  Damascius  voulait  un  Dieu  suprême,  supérieur  à  l’Un,  et 
qui  fut  encore  moins  défini. 

Par  une  élaboration  toute  semblable,  la  jAr,  d’Avicenne  est 
devenue  la  Matière  universelle  d’Avicébron. 

La  méthode  d’Avieébron  est  l’aboutissant  logique  de  celle  dont 
les  Néo-platoniciens  ont  usé  d’une  manière  partielle  et  plus  ou 
moins  inconsciente  ;  elle  consiste  à  établir  une  exacte  correspon¬ 
dance  entre  la  classification  selon  laquelle  le  logicien  dispose  les 
notions  et  la  hiérarchie  suivant  laquelle  le  métaphysicien  subor¬ 
donne  des  êtres  les  uns  aux  autres  ;  toutes  les  fois  que  le  logicien 
distingue  deux  notions  par  leurs  caractères  différents,  et,  d’autre 
part,  les  rapproche  par  un  caractère  commun,  toutes  les  fois  qu’il 
fait,  de  ces  deux  notions,  des  cas  particuliers  d’une  notion  plus 
générale,  le  métaphysicien  doit,  dans  sa  hiérarchie,  placer  deux 
êtres  distincts  où  se  réalisent  les  deux  notions  différenciées,  et 
aussi  un  être  unique,  plus  élevé  que  les  deux  précédents,  où  se. 
réalise  la  notion  commune. 

Cette  correspondance  exacte  entre  les  subdivisions  que  le  logi¬ 
cien  pratique  parmi  les  notions  et  la  gradation  que  le  métaphysi¬ 
cien  établit  parmi  les  êtres,  c'est  le  principe  qui  domine  toute  la 
philosophie  d’Avicébron  ;  nous  l’y.  verrons  sans  cesse  appliqué.  Il 
n  est,  d’ailleurs,  que  l’aboutissant  extrême,  mais  naturel,  du  Plato¬ 
nisme,  puisque  cette  philosophie  réalise  l’idée,  c’est-à-dire  le 
caractère  commun  à  tous  les  individus  d’une  même  espèce. 

Ce  principe  ne  demeure  pas  simplement  à  l’état  latent  dans  la 
philosophie  d’Ibn  Gabirol  ;  celui-ci  le  formule  de  la  manière  la 
plus  nette  :  «  Tout  être  composé,  dit-il  que  l’intelligence  divise 
et  résout  en  autre  chose,  est  réellement  composé  de  ce  en  quoi  il 
est  ainsi  résolu.  Quicquid  compositorum  intelligentia  dividit  et 
resolvit  in  aliud,  est  compositum  ex  illo  in  quod  resolvitnr.  » 

C’est  ce  réalisme  extrême  qui  conduit  l’auteur  du  Fom  vitæ 
a  donner  une  matière  même  aux  substances  spirituelles. 

En  attribuant  une  matière  aux  substances  spirituelles,  Avicé- 
bron  se  trouve  débarrassé  d'une  difficulté  qui  a  préoccupé  une 
foule  de  Péripatéticiens. 

La  notion  de  forme,  pour  la  plupart  des  philosophes  péripatéti¬ 
ciens,  se  confond  avec  la  notion  d  espèce.  Dans  tous  les  êtres 
de  même  espèce  se  trouve  la  même  forme.  La  forme  de  l’huma¬ 
nité  est  unique  et  se  rencontre  identique  en  tous  les  hommes.  Si  les 

i.  Avkncebrous  Fons  vitæ,  Tract. H,  Cap.  j6,  p.  5i , 


I  -  13 


AV1CÉBRQN 


13 


individus  d’une  même  espèce  se  distinguent  les  uns  des  autres, 
c’est  que  la  même  forme  ne  se  trouve  pas,  en  l’un,  appliquée  à  la 
même  matière  qu'en  l’autre.  C’est  la  matière  qui  est  le  principe 
d'individuation . 

De  là  cette  conséquence  :  Des  Intelligences  dépourvues  de 
matière  ne  peuvent  se  distinguer  les  unes  des  autres,  ne  peuvent 
être  des  individus  différents,  à  moins  d'appartenir  à  des  espèces 
différentes  ;  dans  le  monde  des  Intelligences,  chaque  espèce  ne  se 
peut  composer  que  d’un  individu  unique  Nous  verrons  comment 
Ibh  Bâdja  et,  après  lui,  Moïse  Maimonide  en  tiraient  fort  logique¬ 
ment  cette  conclusion  :  Après  que  la  mort  les  a  détachées  des 
corps  où  elles  résidaient,  toutes  les  âmes  humaines  ne  forment 
plus  qu’une  seule  âme. 

A  cette  conséquence,  Ibn  Gabirol  échappe,  car,  aux  substances 
spirituelles,  il  a  conféré  une  matière  :  «  Voici  ce  qu'il  te  faut  ima¬ 
giner  des  formes  spirituelles,  dit-il 1  :  Elles  sont  une  seule  forme  ; 
elles  n’ont  pas,  par  elles-mêmes,  de  différence  entre  elles,  car  elles 
sont  purement  spirituelles  ;  il  ne  leur  advient  de  diversité  que  par 
l’effet  de  la  matière  qui  les  supporte.  » 

Le  Disciple,  entendant  cet  enseignement  si  nouveau,  tient  à 
s’assurer  qu’il  a  bien  compris 2 3  ;  le  Maître  veut-il  dire,  par  exem¬ 
ple,  que  la  seule  différence  entre  les  âmes  humaines  provient 
de  la  différence  entre  les  corps  où  elles  résident  ?  «  Que  répon¬ 
drez-vous  si  je  vous  dis  :  Les  substances  spirituelles  ne  diffèrent 
pas  les  unes  des  autres  par  la  forme  substantielle  ;  elles  diffèrent 
par  l’effet  de  la  diversité  des  corps  qui  reçoivent  leurs  actions  ; 
c’est  entre  les  actions  des  substances  spirituelles  que  s’intro¬ 
duit  cette  différence,  non  pas  entre  les  substances  elles-mêmes  ?  » 

«  Je  ne  croyais  pas,  répond  le  Maître,  que  tu  pusses  m’opposer 
un  doute  de  cette  sorte.  » 

L'attribution  d’une  matière  aux  substances  spirituelles  nous  a 
suffisamment  averti  que  la  notion  de  matière  n’était  plus  du  tout, 
pour  Ibn  Gabirol,  ce  qu  elle  était  pour  Aristote;  entre  ces  deux 
philosophes,  nous  allons  voir  la  divergence  s’accentuer. 

Bien  souvent,  lorsqu’il  parle  de  la  matière,  Avicébron  emploie 
le  terme  de  substance.  Cependant,  ce  terme  n’est  pas  exactement 
celui  dont  il  convient  d'user,  comme  il  va  l’expliquer  à  son 
disciple  : 

«  Le  nom  qui  convient  le  mieux  à  ce  qui  soutient  la  Forme  du 

1.  A  vencebholis  Fons  vitœ,  Tract.  IV,  cap.  2,  p.  200. 

2.  Avencebrolis  Fons  vitœ ,  Tract.  IV,  cap.  3,  p.  2o5. 

3.  Avenckbrolis  Fons  vitœ,  Tract.  II,  cap.  11,  pp.  42-43. 


14 


LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


I  -  14 


Monde,  dit-il,  c’est  Matière  ou  Hyle  ;  nous  ne  la  considérons,  en 
effet,  que  dépouillée  de  la  Forme  du  Monde  qui  subsiste  en  elle  ; 
lorsque  nous  la  concevons  ainsi,  dans  notre  intelligence,  comme 
une  chose  préparée  à  recevoir  la  Forme  du  Monde,  il  est  conve¬ 
nable  de  l’appeler  Matière  ;  de  même  que  ce  qui  est  dépouillé  de 
la  forme  d’un  sceau,  mais  se  trouve  préparé  à  recevoir  cette 
forme,  est  matière  du  sceau  tant  que  la  forme  du  sceau  n’y  a  pas 
été  reçue  ;  lorsque  la  matière  aura  reçu  la  forme,  on  la  nommera 
substance.  Mais  en  cette  discussion,  il  ne  faut  pas  prendre  garde 
à  l’imposition  du  nom;  ce  sujet  qui  soutient  la  Forme  du  Monde, 
nous  le  nommerons  tantôt  Substance,  tantôt  Matière  et  tantôt 
Hyle  ;  nous  n’aurons  cure  de  la  propriété  ou  de  l’impropriété  de 
ces  noms,  qui  nous  serviront  à  désigner  une  seule  et  même  chose, 
le  sujet  qui  supporte  la  quantité.  » 

Cette  insouciance  à  l’égard  de  la  propriété  des  termes  ne  laisse 
pas  que  d’être  embarrassante  pour  le  lecteur  d’Avicébron  ;  en  parti¬ 
culier,  le  mot  substance  est  employé,  dans  la  Source  de  vie ,  avec 
une  fâcheuse  généralité  ;  en  une  foule  de  cas,  il  ne  lui  faut  pas 
attribuer  son  sens  propre,  mais  une  signification  très  indéterminée, 
un  sens  analogue  à  celui  de  notre  mot  :  chose. 

Pas  plus  qu’Àristotc,  donc,  Ibn  Gabirol  ne  prend  la  matière  ni 
la  forme  pour  des  substances  au  sens  propre  du  mot;  en  toute 
substance  créée,  il  y  a,  à  la  fois,  matière  et  forme,  que  l’abstrac¬ 
tion  seule  y  distingue. 

Nous  avons  dit  :  En  toute  substance  créée.  Voici,  en  effet,  où  le 
fils  de  Gabirol  va  se  séparer  d’Aristote  :  Toute  substance  com¬ 
posée  de  matière  et  de  forme  est,  pour  lui,  une  substauce  créée, 
et  toute  substance  créée  est  formée  par  l'union  de  la  matière  et 
de  la  forme  *.  En  outre,  il  n’entend  pas  le  mot  :  créé  au  sens  où  le 
prenait  Avicenne,  l’appliquant  à  des  êtres  qui  tenaient  leur 
existence  d’une  cause  supérieure,  mais  qui  la  tenaient  de  toute 
éternité.  Pour  Ibn  Gabirol,  créé  a  le  sens  qu’Al  Gazâli  donne  au 
mot  innové  ;  c'est  un  terme  qui  exclut  l’idée  d’éternitc,  qui 
implique  celle  d'un  commencement.  «  Le  Ciel  a  commencé  d’être, 
dit-il1 2,  et  il  n’est  pas  éternel  ». 

Cette  affirmation,  si  formellement  contraire  au  Péripatétisme, 
semble,  tout  d’abord,  inconciliable  avec  d’autres  propositions  où 
Ibn  Gabirol  parle  de  la  Matière  en  des  termes  tout  semblables  à 


1.  Avëncebrolis  Fous  vitie,  Tract.  I,  cap.  7,  p.  10.  Tract.  IV,  cap.  ü,  p.  222 
et  p.  226. 

2.  Avencebrolis  Fons  vitæ,  Tract.  III,  cap.  5i,  p.  193. 


I  -  15 


AVICÉBRON 


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ceux  qu  employait  Aristote  ;  de  ces  dernières  propositions  l’éter¬ 
nité  de  la  Matière  parait  nécessairement  découler. 

La  Matière,  écrit  Ibn  Gabirol  ’,  est  dite  privée  d’existence  parce 
qu  elle  ne  possède  pas  l’existence  en  acte,  qu  elle  acquiert  seule¬ 
ment  par  son  union  avec  la  Forme  ;  mais  elle  n’est  pas,  en  réalité, 
privée  de  toute  existence  ;  elle  a,  par  elle-même,  une  certaine 
existence,  l’existence  en  puissance.  «  Peut-on  prouver,  dit  le  Dis- 
ciple,  que  la  Matière  n’est  pas  absolument  privée  de  toute  exis¬ 
tence?  —  Certes,  dit  le  Maître,  car  ce  qui  serait  privation  abso¬ 
lue  ne  pourrait  passer  à  l’être...  Il  en  résulte  donc  que  la  Matière 
a  1  existence  en  puissance,  c’est-à-dire  qu  elle  a  le  pouvoir 
de  supporter  la  Forme.  —  Quel  est  donc  le  signe  que  la  Matière 
avait  1  existence  en  puissance  ?  —  Ce  signe  est  celui-ci  :  La  pre¬ 
mière  Forme  existait  en  puissance  au  sein  de  cette  Matière  ; 
elle  a  passé  à  l’existence  effective  lorsqu’elle  lui  a  été  unie... 
—  Puisque  la  Matière  n’a  point  d’existence  sans  la  Forme,  com¬ 
ment  peut-on  dire  que  cette  Matière  passe  à  l’existence  ?  — 
Rien  n  empêche  de  le  dire,  ear  si  l’on  dit  qu’elle  passe  à  l’exis¬ 
tence,  c’est  simplement  à  cause  de  son  aptitude  à  recevoir  la 
Forme.  En  outre,  on  ne  dit  pas  que  la  Matière  n’existait  absolu¬ 
ment  pas,  car  elle  possédait  l’existence  en  puissance;  de  même, 
on  ne  dit  pas  qu’en  la  Matière,  la  Forme  n’existait  absolument' pas, 
car  la  Forme  était  en  puissance  dans  la  Matière  ;  c’est  pourquoi 
elle  a  pas^é  à  l’acte.  Materia  non  dicitur  non  esse  absolute,  ideo 
quia  habet  esse  in  potentia  ;  similiter  etiam  non  dicitur  forma  non 
habere  esse  in  materia  absolute ,  quia  forma  erat  in  materia  in 
potentia.,  et  ideo  exivit  ad  effectum  ».  Ces  formules  sonnent 
comme  de  l’Aristote;  jamais  langage  à  ce  point  péripatéticien 
n’avait  été  tenu  par  les  philosophes  arabes  jusqu’au  temps  d’Ibn 
Gabirol.  Comment  donc  celui-ci  va-t-il  éviter  d’en  conclure  que  la 
Matière  première  est  éternelle  et  incréée  ? 

Le  son  des  formules  ne  suffit  pas  à  nous  faire  connaître  le  sens 
qu’elles  renferment  ;  aux  termes  qui  les  composent,  il  faut  substi¬ 
tuer  les  définitions  ;  nous  verrons  alors  que  cette  existence  en 
puissance  dont  nous  parle  Ibn  Gabirol  n’est  point  du  tout  celle  que 
concevait  Aristote. 

«  La  Matière,  nous  dit  la  Source  de  vie  *,  n’est  pas  absolument 
privée  d  existence,  car  elle  a  en  elle  l'existence  en  puissance, 
c’est-à-dire  cette  existence  qu  elle  avait  dans  la  Science  de  l’Éter- 
nel  et  du  Très-Haut  sans  y  être  composée  avec  la  Forme.  Materia 

i.  Avïncebrolis  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  io,  pp.  374-276. 

3.  Avenckbrolis  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  10,  pp.  274-276. 


16 


LA  CHU  K  DE  L  ARISTOTELISME 


I  -  16 


non  est  privata  absolut e,  quia  habet  esse  in  se  in  potentia,  scilicet 
illud  quod  habebat  esse  in  scientia  Elerm,  Excelsi  et  Magni ,  non 
composita  cum  forma.  » 

«  Explique-moi  cela  plus,  clairement,  dit  le  Disciple;  fais-moi 
comprendre  cette  existence  de  la  Matière  sans  forme  en  la  Sagesse 
du  Créateur  ?  »  —  «  L’existence  de  la  Matière  en  la  Sagesse  du 
Créateur,  répond  le  Maître,  est  semblable  à  l’intelligence,  qui 
réside  enmon  âme,  de  la  réponse  à  la  question  que  tu  m’as  posée  ; 
de  ce  que  cette  intelligence  n’ existe  pas  encore  en  toi,  il  n’en 
résulte  pas  qu  elle  soit,  en  moi,  privée  d’existence.  » 

Pour  Ibn  Gabirol,  donc,  comme  pour  Aristote,  l'existence  en 
puissance  de  la  Matière  est  une  existence  éternelle.  Mais,  pour 
Aristote,  cette  existence  est  extérieure  à  l'intelligence  divine;  il 
faut  donc  que  la  Matière  existe  éternellement  au  sein  de  sub¬ 
stances  où  elle  se  trouve  perpétuellement  unie  à  des  formes,  en 
sorte  que  le  Monde  ne  saurait  avoir  ni  commencement  ni  fin.  Il 
n  en  va  plus  de  même  pour  Ibn  Gabirol.  car  la  Matière  peut 
exister  de  dçux  manières  différentes  ;  elle  .peut  être  unie  à  une 
forme  qui  en  fait  une  substance  douée  d’existence  actuelle  ;  elle 
existe  aussi,  dépouillée  de  toute  forme,  réduite  à  l’existence 
purement  potentielle,  au  sein  de  la  Connaissance  divine. 

Le  passage  de  cette  forme  d’existencc-ci  à  celle-là  constitue  la 
création. 

La  Forme,  elle  aussi,  existe  de  toute  éternité  au  sein  de  l’Intel¬ 
ligence  divine  ;  elle  y  est  distincte  de  la  Matière,  car  la  Science 
de  Dieu  ne  peut  confondre  ces  deux  essences  différentes.  C’est  au 
sein  la  Science  de  Dieu  que  la  Matière  et  la  Forme  ont  été  unies 
entre  elles,  par  une  opération  instantanée  qui  leur  a  donné  l’exis¬ 
tence  substantielle.  C  est  ainsi  que  la  création  est  l'œuvre  de  la 
Science  divine. 

Plus  précisément  ',  la  Matière  et  la  Forme  ont,  en  la  Science 
de  Dieu,  le  même  rapport  qu  ont,  dans  une  intelligence,  la  chose 
concevable  et  la  faculté  de  concevoir  ;  qu'ont,  au  sein  du  sens,  la 
chose  perceptible  et  la  faculté  de  percevoir.  La  création,  c’est-à-. 
dire  «  la  production  de  la  forme  en  la  Matière  par  Dieu,  produc¬ 
tion  qui  fait  passer  du  non-être  à  l’être,  est  semblable  à  l’opéra¬ 
tion  par  laquelle,  au  sein  d  une  essence  intelligente,  l’intelligence 
est  appliquée  à  l’objet  intelligible,  par  laquelle,  au  sein  d’une 
sensibilité,  la  faculté  de  percevoir  est  appliquée  à  l’objet  de  la 
perception.  » 


I.  ÀVE*K*M0U9  Fons  vitœ,  Tracl.  V,  cap.  6,  p.  267. 


I  -  17 


AVK.ËUKOX 


17 


De  la  bouche  <1  Ibn  Gabirol,  nous  venons  d’entcncïre  le  prin¬ 
cipe  nouveau  qui  permettra,  aux  grands  Scolastiques  chrétiens,  à 
un  Saint  Thomas  d  Aquin,  par  exemple,  de  garder  presque  toutes 
les  affirmations  du  Péripatétisme  ap  sujet  de  la  matière,  et  de  pro¬ 
fesser,  cependant,  le  dogme  de  la  création  du  Monde.  A  côté  de 
1  existence  substantielle,  Aristole  avait  introduit  une  autre  exis¬ 
tence,  cette  existence  en  puissance  qui  est  celle  de  la  matière  ; 
mais,  incapable  d’exister  isolément  et  par  soi,  la  matière,  croyait- 
il,  est  toujours  dans  quelque  substance  où  son  union  avec  la  forme 
lui  confère  l’existence  actuelle.  Après  Ibn  Gabirol,  les  Scolasti¬ 
ques  chrétiens  admettront  que  la  matière  existe  aussi  séparée  de 
toute  forme,  non  point  isolément,  sans  doute,  mais  au  sein  de  la 
Science  de  Dieu  qui,  de  toute  éternité,  connaît  tous  les  possibles. 


Il 


IA  THÉO  Kl  K  DES  SUBSTANCES  INTEHMEUI  AIllES 


Entre  la  Substance  qui  soutient  les  neuf  prédicaments  et  le  Créa¬ 
teur,  il  faut  admettre  l'existence  de  substances  intermédiaires, 
inaccessibles  aux  sens  et  purement  intelligibles  ;  c'est  une  des 
affirmations  essentielles  de  la  philosophie  d’Ilm  Gabirol  '.  Au 
cours  de  la  théorie  où  cette  affirmation  va  si'  développer,  les 
influences  néo-platoniciennes  qui  dirigent  les  pensées  d’Avicébron 
vont  se  marquer  avec  évidence.  Dans  ces  influences,  nous  pour¬ 
rons  parfois  reconnaître  celle  de  la  Théologie  d'Aristote  ;  nous 
verrons  surtout,  puissante  et  prédominante,  celle  du  Livre  des 
Causes,  dont  les  idées  garderont  bien  souvent  jusqu’au  langage 
même  dont  Procltls  les  avait  revêtues. 

Ces  substances  simples,  rangées  dans  l’ordre  qui  va  de  la  moins 
parfaite  et  de  la  moins  simple  à  la  plus  parfaite  et  à  la  plus  sim¬ 
ple,  sont  les  suivantes 1  2  :  la  Nature,  les  trois  Ames,  c’est-à-dire 
l’Ame  végétative,  l'Ame  sensitive  et  l'Ame  rationnelle,  enfin  l'In¬ 
telligence. 

Considérons  d'abord  la  première  d'entre  elles,  la  Nature,  (d 
voyons  comment  il  la  faut  concevoir. 

Les  corps  particuliers  qui  composent  l’Univers  forment  un  corps 

1.  Ave.vcebrolis  Foiis  vi-Ue,  Tract,  il,  cap.  ^4,  pp.  70-71.  Tract,  lit.  De  asser- 
tione  substanliarum  simpiicium,  en  entier. 

2.  Avencebrolis  Fous  viUe,  Tracl.  If,  cap.  24,  p.  Gy.  Tract.  III,  capp.  45  et 
46,  pp.  180-181. 

DÜHEM.  —  T.  V.  ï 


18 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISMË 


I  -  18 


unique,  parce  que  toutes  leurs  figures  particulières  se  trouvent 
réunies  et  ramenées  à  l’unité  dans  cette  forme  qu’est  la  Corporèité 
universelle.  Toutes  les  choses  sensibles  qui  se  trouvent  en  ce 
Monde,  prenons-les  de  même,  non  seulement  avec  la  figure  de 
chacune  d’elles,  mais  encore  avec  les  propriétés  et  accidents  qui 
en  constituent  la  nature  ;  l’ensemble  de  ces  natures  particulières 
va  trouver  son  unité  dans  une  substance  qui  ne  sera  plus  sensible, 
comme  l’est  chacune  des  natures  particulières,  mais  qui  sera  pure¬ 
ment  intelligible  ;  cette  substance  sera  la  Nature  universelle.  Elle 
sera  donc  ce  qui  unit  et  conjoint  les  choses  sensibles,  ce  qui  en 
fait  un  seul  tout,  ce  qui  permet  aux  éléments  de  se  mélanger,  aux 
mixtes  d’entrer  dans  la  composition  des  pierres,  des  végétaux  et 
des  animaux. 

Si  la  Corporèité  assure  l’unité  à  tous  les  corps  de  l’Univers, 
c’est  parce  qu’elle  est  une  forme  qui  réunit  en  elle  les  figures  et 
les  grandeurs  de  tous  les  corps.  Ainsi  en  est-il  de  la  Nature  uni¬ 
verselle  ;  dans  la  forme  de  cette  Nature  coexistent  toutes  les  for¬ 
mes  des  natures  sensibles  particulières  1 2 .  Mais  il  ne  faut  pas  ima¬ 
giner  que  la  forme  de  la  Nature  universelle  soit,  elle  aussi,  une 
forme  singulière,  distincte  des  formes  sensibles  particulières,  et 
dans  laquelle  celles-ci  se  trouveraient  contenues  comme  des  objets 
se  trouvent  dans  un  colfre  distinct  des  choses  qu’il  renferme. 
«  Tout  ce  qui  peut  recevoir  une  multitude  de  formes  *  n’a  pas  de 
forme  qui  lui  soit  propre.  Or  une  substance  simple,  telle  que 
l’Ame,  l’Intelligence  ou  la  Nature,  peut  recevoir  une  multitude  de 
formes.  Aucune  de  ces  substances  n’a  donc  en  elle  de  forme  qui  lui 
soit  propre.  »  La  forme  de  la  Nature,  c’est  la  Forme  universelle 
dont  toutes  les  formes  naturelles  ne  sont  que  des  cas  particuliers  ; 
elle  est  identique  à  l’ensemble  même  de  ces  formes  particulières. 
Voilà  pourquoi  l’on  peut  dire  (pie  la  Nature  est  toutes  les  natures 
singulières,  qu’  «  elle  est  tout  ce  qui  est  au-dessous  d’elle  3  ». 

Cette  union  par  laquelle  la  Nature  est  toute  chose  sensible  et 
par  laquelle  toute  chose  sensible  est  en  la  Nature,  comment  devons- 
nous  la  comprendre  ?  «  Vous  devez  comparer  4  l’existenee  de  la 
Substance  corporelle  universelle  dans  la  Substance  spirituelle  uni¬ 
verselle  à  l’existence  du  corps  en  l’àme  ;  de  meme  que  l’àme  con¬ 
tient  et  soutient  le  corps,  de  même  la  Substance  spirituelle  univer¬ 
selle  contient  et  soutient  le  corps  universel  du  Monde  ;  et  de  même 

1.  Avencebrolis  Forts  vitæ,  Tract.  IV,  cap.  16,  p.  248.  Tract.  V,  cap.  18, 
p.  290. 

2.  Avencebrolis  Forts  vitæ,  Tract.  III,  cap.  22,  p.  i3i. 

3.  Avencebrolis?  Forts  vitæ.  Tract.  V,  cap.  18,  p.  290. 

4.  Avencebrolis  Forts  vitæ,  Tract.  II,  cap.  24,  pp.  69-70. 


I  -  19 


A.VICÉ8R0N 


19 


que  1  âme  est,  par  soi,  distincte  du  corps  et  qu’elle  lui  est  jointe 
sans  lui  être  indissolublement  liée  ( cohærens ),  de  même  la  Sub¬ 
stance  spirituelle  est,  par  soi,  distincte  du  corps  du  Monde,  et 
elle  lui  est  jointe  sans  lui  être  indissolublement  adhérente.  » 

•C  est  la  Nature  qui,  dans  la  matière  déjà  pourvue  de  corporèitè, 
dans  le  Corps,  imprime  les  figures,  les  formes,  les  accidents  aptes 
à  déterminer  les  substances  sensibles,  à  leur  donner  l’existence 
actuelle  .  C  est  parce  qu  elle  contient  en  elle-même,  d'une  certaine 
manière,  ces  ligures,  ces  formes,  ces  accidents,  qu  elle  les  peut 
imprimer  dans  le  Corps  universel,  comme  le  cachet  imprime  dans 
la  cire  1  empreinte  qui  est  en  lui  d’une  certaine  manière  Par 
suite  de  l’union  entre  la  substance  simple  qu’est  la  Nature  et  la 
substance  complexe  formée  par  la  collection  des  choses  sensibles, 
les  formes  contenues  dans  la  Nature  découlent  naturellement  de 
celle-ci  et  viennent  marquer  leur  sceau  sur  le  Corps  qui  leur  est 
opposé  ;  en  sorte  qu’en  cette  opération,  la  Nature  est  l’agent  et  le 
Corps  le  patient  s. 

Dans  la  Substance  simple  qm  les  imprime,  les  formes  ne  sont 
pas,  d  ailleurs,  de  la  même  façon  qu’au  sein  de  la  substance  com¬ 
posée  où  1  impression  en  est  reçue  ;  dans  celle-ci,  le  sens  peut  les 
percevoir ,  dans  celle-là,  l’intelligence  seule  les  conçoit  :  «  Les 
formes  *,  sorties  de  la  substance  simple,  qui  se  rencontrent  en 
la  substance  composée  sont  des  formes  effectives  et  appafentes 
au  sens.  Après  qu  une  substance  simple  a  été  unie  à  une  sub¬ 
stance  composée,  les  formes  purement  intelligibles  qui  résidaient 
en  elle  en  sortent  pour  passer  de  la  puissance  à  l'acte  et,  alors, 
elles  apparaissent  au  sens.  » 

Ces  formes  sensibles,  imprimées  par  la  Nature  dans  le  Corps, 
sont  complexes  ;  elles  ne  sont  ni  absolument  corporelles  ni  abso¬ 
lument  spirituelles  ;  elles  sont  quelque  chose  d’intermédiaire  ;  au 
contraire,  dans  la  Nature  qui  a  imprimé  ces  formes  sensibles,  les 
formes  intelligibles  sont  purement  spirituelles;  ainsi,  dans  la  Sub¬ 
stance  spirituelle,  ces  formes  sont  plus  simples  qu’en  la  Substance 
corporelle  où  le  sens  les  perçoit 1 2  3 4 * 6. 

En  résumé,  «  La  Forme  simple  n’imprime  rien  qui  ne  soit  en 
son  essence  * .  Mais  il  n’est  pas  possible  que  la  forme  de  quan¬ 

tité,  que  la  figure,  que  la  couleur,  que  les  quatre  qualités  soient 

1.  Avencebrolis  Forts  uitœ,  Tract.  IV,  cap.  io,  p.  232. 

2.  Avbncebrolis  Forts  vitœ,  Tract.  II,  cap.  12,  p.  44. 

3.  Avbncebrolis  Forts  vitœ.  Tract.  III,  cap.  20,  pp.  126-127. 

4.  Avbncebrolis  Forts  vitœ,  Tract.  III,  cap.  21,  p.  128. 

5  Avencebrolis  Forts  oitœ ,  Tract.  III,  cap.  16,  p.  1 12. 

6.  Avencebrolis  Forts  oitœ.  Tract.  III,  cap.  a5,  p.  i4o. 


20 


LA  UtUE  UE  L  AUISTOTÉLISME 


I  -  20 


en  la  Substance  simple  telles  qu’elles  sont  dans  la  substance  com¬ 
posée  ;  il  en  résulterait,  en  etlét,  qu’en  ses  formes,  la  Substance 
simple  est  semblable  à  la  substance  composée.  Ces  formes  sont, 
en  la  Substance  simple,  d’une  autre  manière,  beaucoup  plus  sub¬ 
tile  et  plus  simple  ;  elles  sont  les  formes  mêmes,  les  formes  séparées 
de  leur  matière,  perçues  par  l’Ame  et  dépouillées  de  la  substance 
où  elles  étaient  en  acte].  Elles  sont  plus  subtiles  et  plus  simples 
que  les  formes  soutenues  par  leurs  matières  respectives,  car  elles 
ne  sont  soutenues  que  par  l’essence  d’une  âme  dépouillée  de  toute 
matière  corporelle.  » 

L’analyse  qui  a  permis  à  lbn  Gabirol  de  définir  et  de  décrire  la 
Nature  universelle,  va  lui  faire  reconnaître  l'existence  et  les  attri¬ 
buts  des  diverses  substances  simples  et  spirituelles. 

L’existence  de  chacune  d’elles  résultera  de  l’application  con¬ 
stante  du  principe  cher  à  notre  philosophe:  L’existence  d’êtres  par¬ 
ticuliers  multiples  que  rapproche  les  uns  des  autres  un  caractère 
commun  implique  l’existence  d'un  être  unique  dont  ces  êtres  par¬ 
ticuliers  tiennent  ce  caractère,  et  qui  leur  confère  l’unité  spéci¬ 
fique  : 

«  .Tobserve,  dit-il  \  que  le  corps  particulier  a  besoin  d’un 
Corps  universel,  et,  de  même,  que  la  nature  particulière  a  besoin 
d'une  Nature  universelle,  car  c’est  de  cette  Nature  universelle 
qu  elle  tient  son  essence  et  son  existence.  Je  vois,  dès  lors,  par 
cette  même  considération,  que  les  âmes  particulières  doivent  avoir 
besoin  de  trois  Ames  universelles  et  d’une  Intelligence  univer¬ 
selle  ;  c’est,  en  etfet,  par  ces  Substances  universelles  qu’elles 
auront  essence  et  existence.  » 

•  «  Ne  vois-tu  pas  2  que  les  végétaux  sont  nuis  par  le  mouve¬ 
ment  qui  les  fait  croître,  se  nourrir  et  engendrer  ?  N  as-tu  pas  là 
le  témoignage  qu'il  existe  une  substance,  l’Ame  végétative,  dont 
l’action  produit  ces  mouvements  ?  De  même  que  la  conjonction 
des  diverses  parties  du  corps  et  leur  cohésion  ont  témoigné  de  la 
substance  qui  produit  ces  effets,  et  qui  est  la  Nature... 

»  Considère  de  même  le  mouvement  par  lequel  le  sens  est 
modifié,  le  mouvement  qui  consiste  à  réfléchir,  à  connaître  et  à 
raisonner  ;  ils  témoigneront  de  l'existence  des  substances  qui  les 
produisent,  qui  sont  l’Ame  animale,  l'Ame  rationnelle  et  l’Ame 
intellectuelle.  » 

Chacune  de  ces  substances  prête  à  des  considérations  sem¬ 
blables  à  celles  qu’Avicébron  a  développées  au  sujet  de  la  Nature. 

i.  Avencebrolis  Fons  uitee,  Tract.  III,  cap.  4à,  pp.  180-181. 

■2.  Avencebrolis  Fons  uitœ,  Tract.  III,  eap.  46,  P  181. 


I  -  21 


AVICÉBRON 


21 


Sans  nous  attarder  a  reproduire  ces  considérations,  disons  com¬ 
ment  le  philosophe  hiérarchise  ces  diverses  substances  intermé¬ 
diaires  entre  la  Matière  première  et  Dieu. 

Cette  hiérarchie,  c’est  encore  par  son  principe  favori  qu’il  la 
justifiera  ;  il  montrera  comment  les  substances  spirituelles  se 
subordonnent  les  unes  aux  autres  secundum  ordinem  résolu- 
tionis  '.  Ce  principe,  voici  comment  il  va  l’appliquer  : 

Deux  sortes  d’opérations  sont-elles  dissemblables  d’un  certain 
côté  et  semblables  par  un  autre  ?  Leur  dissembla nce  indique 
quelles  sont  produites  par.  deux  agents  différents,  par  deux 
substances  différentes.  Mais,  d  autre  part,  leur  ressemblance  doit 
avoir  une  raison  d’être  ;  elle  ne  la  saurait  trouver,  sinon  dans 
une  substance  unique  qui  soit  cause  des  unes  et  des  autres. 

Comparons  alors  ces  deux  sortes  d'opérations  ;  si  les  opérations 
de  la  première  sorte  sont  plus  parfaites  que  les  opérations  de  la 
seconde  sorte,  l’agent  qui  produit  celles-là  sera  la  cause  de  l’agent 
qui  produit  celles-ci  ;  il  accomplira  directement  les  premières  et, 
en  causant  la  substance  qui  produit  les  secondes,  il  accomplira 
indirectement  les  secondes.  Ainsi  aurons-nous  mis  en  évidence 
1  existence  de  deux  substances  et  montré  que  l’une  d  elles,  supé¬ 
rieure  à  l’autre,  est  cause  de  l’autre. 

«  Lorsque  tu  trouves,  par  exemple,  que  les  opérations  natu¬ 
relles  sont  du  même  genre  que  les  opérations  de  l'Ame  végétative, 
qu  elles  leur  sont  semblables,  mais  aussi  que  les  opérations  de  la 
Nature  sont  moindres  que  les  opérations  qui  font  croître  les  corps, 
ne  te  faut-il  pas  accorder  que  l’Ame  végétative  est  la  cause  de  la 
Nature  ?  » 

Une  sorte  de  tableau  J,  qu’on  dirait  tiré  du  Livre,  des  Causes , 
énumère  les  diverses  substances  simples  suivant  l’ordre  d'une 
hiérarchie  descendante  ;  nous  y  voyons  comment  l'opération  de 
chacune  des  substances  est  analogue  à  l’opération  de  la  substance 
supérieure,  mais  moins  parfaite. 

«  La  forme  de  l’Intelligence  comprend  toutes  les  formes  et  les 
connaît.  La  forme  de  l’Ame  rationnelle  comprend  les  formes  intel¬ 
ligibles  et  les  connaît,  mais  par  un  mouvement  discursif  qui  la 
fait  passer  successivement  par  ces  formes  ;  cette  opération  res¬ 
semble  à  celle  de  l’Intelligence.  La  forme  de  l’Aine  sensitive  sai¬ 
sit  les  formes  corporelles  et  les  connaît  à  l'aide  du  mouvement 
local  qu’elle  peut  imprimer  à  chaque  corps  pris  en  totalité  ;  celte 


1.  Avbncebrolis  Fons  vitre,  Tract.  II,  cap.  f\~>,  pp.  181-184. 

2.  Avencebrous  Fons  vitre,  Tract.  IV,  cap.  17,  p.  a5o. 


22 


LA  CRUE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


I  -  22 


opération  ressemble  à  l’action  de  l’Ame  rationnelle.  La  forme  de 
l’Ame  végétative  s’empare  des  essences  des  corps  ;  elle  en  change  de 
place  les  diverses  parties,  ce  qui  est  semblable  à  l’action  de  l’Ame 
sensitive.  La  forme  de  la  Nature  conjoint  les  parties  du  corps, 
engendre  entre  elles  des  attractions  ou  des  répulsions,  les  échange 
entre  elles  ;  c’est  là  une  action  semblable  à  celle  de  l’Ame  végé¬ 
tative.  Puisque  ces  actions  sont  semblables,  ne  vois-tu  pas  que  les 
formes  dont  elles  proviennent  doivent  être  semblables  ?  » 

Entre  ces  formes  semblables,  quel  caractère  permettra  d’établir 
un  ordre  de  prééminence  ?  La  plus  ou  moins  grande  simplicité.  De 
deux  substances  spirituelles,  la  plus  simple  est,  en  même  temps, 
la  plus  élevée  '. 

«  La  forme  de  l’Intelligence  *  est  semblable  à  l’unité,  car  elle 
comprend  une  proposition  unique  ;  la  forme  de  l’Ame  rationnelle 
est  semblable  au  nombre  deux,  car  elle  est  mue  des  prémisses  à 
la  conclusion,  de  l’identité  au  différent  (extraneitaa)  ;  la  forme  de 
l’Ame  sensitive  est  semblable  à  trois,  car  elle  perçoit  le  corps, 
qui  a  trois  dimensions,  par  l’intermédiaire  de  trois  choses,  la  cou¬ 
leur,  la  figure  et  le  mouvement;  la  forme  de  la  Nature  est  sem¬ 
blable  à  quatre,  car  la  Nature  a  quatrepuissane.es.  Toutes  les  fois 
que  tu  considéreras  l’ensemble  de  ce  qui  existe,  tu  trouveras  que 
toutes  choses  y  sont  ordonnées  et  disposées  selon  la  nature  du 
nombre  ;  tu  trouveras  aussi  que  toutes  choses  sont  soumises  à  la 
forme  de  l’Intelligence,  qui  est  l’unité,  car  tout  nombre  est  subor¬ 
donné  à  1  unité.  Voilà  pourquoi  la  forme  et  l’essence  de  l’Intelli¬ 
gence  réunissent  en  elles  toutes  choses  et  les  comprennent  toutes.  » 

Cette  plus  graude  simplicité  des  substances  spirituelles  supé¬ 
rieures  ne  vient  pas  d’une  moindre  richesse  ;  chacune  de  ces  sub¬ 
stances,  au  contraire,  contient  plus  de  formes  que  n’en  contient  la 
substance  inférieure.  «  Tout  ce  qui  est  dans  les  substances  infé¬ 
rieures  est  aussi  dans  les  substances  supérieures 1 2  3  ;  mais  dans  les 
substances  inférieures,  on  ne  trouve  pas  tout  ce  qui  est  dans  les 
substances  supérieures.  Ainsi  la  croissance  et  la  génération  sub¬ 
sistent  en  l’Ame  sensitive,  mais  la  sensibilité  et  le  mouvement  ne 
sont  pas  dans  l’Ame  végétative.  » 

,  «  Donc  4,  plus  une  substance  simple  est  élevée  et  pure,  plus  elle 
est  apte  a  recevoir  des  formes  multiples  et  à  prendre  toutes  sortes 
de  figures...  Mais,  dans  les  substances  supérieures,  la  réduction  de 

1.  Avencebrous  Fons  vitœ,  Tract  IV,  cap.  2,  p.  214. 

2.  Avencebrous  Fons  vitœ.  Tract.  IV,  cap.  i3,  p.  289. 

3.  Avencebrous  Fons  vitœ,  Tract.  III,  cap.  4g,  pp.  188-189 

4.  Avencebrous  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  j6,  pp.  287-288. 


I  -  23 


A.VICÉBRON 


23 


ces  formes  diverses  à  1’unité  est  plus  grande  et  plus  manifeste  que 
dans  les  substances  inférieures.  Ainsi  en  est-il  pour  les  Âmes  com¬ 
parées  entre  elles  et  à  la  Nature.  Il  en  est  de  même  jusqu’à  ce 
qu’on  parvienne  à  la  plus  subtile  et  à  la  plus  simple,  qui  est  la 
substance  de  l’Intelligence;  cette  substance-ci  devra  être  celle  qui, 
dans  son  essence  et  dans  son  unité,  comprend  le  plus  de  formes  et 
les  réunit  le  plus  intimement.  » 

Chacune  de  ces  substances  spirituelles  présente  ainsi,  avec  la 
substance  immédiatement  inférieure,  des  relations  absolument 
semblables  à  celles  que  la  Nature  noue  avec  le  Corps.  De  même 
que  la  Nature  imprime  dans  le  Corps  les  formes  qui  sont  en  elles  ; 
de  même,  «  la  substance  plus  parfaite 1 2 3  agit  sur  la  moins  parfaite 
et  imprime  ses  formes  en  elle  ». 

Toute  substance  spirituelle  est  placée  entre  une  substance 
supérieure  dont  elle  subit  l'action  et  une  substance  inférieure  en 
laquelle  elle  agit.  «  Toute  substance  corporelle  est  composée  et  ne 
fait  que  subir  l’action  s.  Mais  une  substance  spirituelle  est,  à  la  fois, 
agent  et  patient,  car  elle  est  simple  d'une  certaine  manière  et 
composée  d’une  autre  manière.  Ce  qui  est  à  la  fois  agent  et  patient, 
ce  qui  est  composé  d’une  certaine  manière,  et  simple  d’une  autre 
manière,  comprend  une  multitude  de  formes  ;  et  s’il  comprend 
une  multitude  de  formes,  c’est  qu’en  lui,  ces  formes  multiples 
sont  en  puissance.  En  toute  substance  simple,  donc,  il  y  a  une 
multitude  de  formes  en  puissance.  Or,  tout  ce  qui  contient  une  mul¬ 
titude  de  formes  en  puissance  les  fait  passer  de  la  puissance  à 
l'acte.  Toute  substance  simple  est  donc  l’agent  qui  fait  passer  à 
l’acte  les  formes  en  puissance  qu’elle  contient. 

»  Il  faut  nécessairement  que  toute  cause  imprime  ses  formes  et 
ses  figures  dans  son  effet.  Mais  jamais  ce  qui  est  imprimé  de  la 
sorte  n’égale  en  force  et  en  perfection  ce  par  quoi  il  est  imprimé.  Il 
faut  donc  que  la  cause  soit  plus  riche  en  formes  et  en  figures  que 
ne  l’est  son  effet.  » 

Chacune  des  substances  universelles  imprime,  dans  la  substance 
inférieure,  les  formes  qui  sont  en  elles,  comme  la  Nature  met  son 
sceau  dans  le  Corps.  Mais,  de  plus,  la  Nature  contient  le  Corps  ; 
ainsi  en  est-il  de  chacune  des  substances  spirituelles  à  l’égard  de 
celle  qui  lui  est  immédiatement  inférieure.  «  Les  substances  uni1 
verselles  se  contiennent  les. unes  les  autres  :t,  et  toutes  contien¬ 
nent  la  substance  composée  de  la  même  manière  que  l’intelligence 

1.  Avencesholis  Fom  vitœ,  Tract.  III,  cap.  4?»  P*  *85. 

2.  Avenc*broli8  Font  vitœ,  Tract.  ffl,  ccp.  aa,  p.  i3o. 

3.  Avencrbrou»  Font  vitœ.  Tract.  III,  cap.' 57,  p.  207. 


LA.  CRUE  RK  L'ARISTOTÉLISME 


I  -  24 


2't 


[humaine]  contient  l’âme  et  que  l’Ame  contient  le  corps;  il  en  est 
ainsi  parce  que  chacune  des  substances  inférieures  est  contenue 
dans  la  substance  supérieure.  » 

Répétant  ce  que  disait  le  Livre  des  Causes ,  un  pourrait  préten¬ 
dre  que  1  «  toutes  les  substances  simples  sont  finies  par  en  haut, 
et  qu’elles  sont  infinies  par  en  bas,  parce  qu’elles  sont  disposées  les 
unes  après  les  autres,  et  parce  qu  elles  sont  spirituelles  et  sim¬ 
ples.  »  Mais  Ibn  Gain  roi  ne  reçoit  pas  cette  théorie  ;  les  substances 
universelles  admettent  une  limite  inférieure,  la  Matière  première 
sensible,  la  H  y  te,  de  même  qu’elles  admettent  une  limite  supé¬ 
rieure,  le  Créateur.  «  A  cause  de  son  caractère  grossier  et  corporel, 
la  Hyle,  se  trouve  en  dehors  de  l’Intelligence;  voilà  pourquoi  l’on 
dit  que  1  Intelligence  et  toutes  les  autres  substances  spirituelles 
sont  finies  de  ce  côté  ;  on  veut  dire  par  là  qu  elles  n’ont  pas  la 
eorporéité,  ce  qui  les  distingue  de  la  Hyle,  et  cette  distinction 
leur  impose  un  terme.  » 

Tous  les  intelligibles  spirituels  sont  en  l’Intelligence  et  consti¬ 
tuent  l  Intelligence  même.  «  Je  ne  dis  pas  i  que  toutes  choses 
sont  dans  l’Intelligence  et  qu  elles  sont  l’Intelligence  même,  car 
il  y  a  des  choses  qui  contiennent  la  Hyle  ;  je  dis  seulement  que 
tous  les  intelligibles  spirituels  sont  dans  l'Intelligence  et  qu’ils 
constituent  l’Intelligence  même;  mais  les  choses  sensibles  corpo¬ 
relles  qui  ont  Hyle  ne  sont  point  dans  l’Intelligence  et  ne  sont 
point  1  Intelligence  ;  elles  sont  en  dehors  de  son  essence.  L’Intel¬ 
ligence  ne  saisit  les  choses  ayant  Hyle  que  par  l'intermédiaire  du 
sens  ;  ce  rôle  d’intermédiaire  convient  à  la  nature  du  sois,  qui 
tient  le  milieu  entre  la  spiritualité  de  l'Intelligence  et  la  nature 
corporelle  de  la  Hyle.  » 

Lorsque  le  sens  les  a  dépouillées  de  la  matière  en  laquelle  elles 
étaient  imprimées,  les  formes  sensibles  peuvent  être  saisies  par 
l’Intelligence.  «  Si  donc  nous  considérons  toutes  les  formes  nous 
n  en  trouvons  aucune  qui  soit  plus  parfaite,  qui  réunisse  mieux 
toutes  les  autres  formes,  que  la  formelle  l’Intelligence.  Par  elle- 
même,  en  effet,  elle  sait  toutes  choses,  c’est-à-dire  que,  d’elle- 
même,  elle  est  unie  à  toute  forme  ;  nous  connaissons  par  là  que 
toutes  les  formes  sont  en  son  essence...  Son  essence  est  donc  une 
chose  unique,  et  cette  chose  unique  est  l’universalité  et  la  collec¬ 
tion  de  toutes  les  formes  ;  toutes  les  formes  sont,  d’une  union  spi- 


)  . 

335. 


2. 

3. 


A  vencbbrous  Fons  vit  ce.  Tract.  V,  cap.  28,  p.  80p.  —  Voir  ;  Tome  1 V,  pp.  334. 

Avencebrqlis  Fons  nitœ,  Tract.  V,  cap.  i~>,  p.  284. 

Avkncebuoljs  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  1  ,i ’  pp.  28o-?8r. 


I  -  25 


A.VICÉBI10N 


2o 


rituelle,  unies  a  1  essence  de  1  Intelligence.  11  faut,  dès  lors,  que  la 
forme  de  l’Intelligence  soit  une  forme  douée  d’unité, une  forme  qui, 
dans  sa  propre  unité,  relie  et  unit  entre  elles  toutes  les  formes.  » 
«  La  forme  de  1  Intellig*ence  est  donc  la  forme  de  toute  chose, 
et  les  formes  de  toutes  les  choses  sont  la  forme  de  F  Intelligence... 
La  forme  de  1  Intelligence  est  ce  qu’il  y  a  d’universel  en  toutes  les 
dormes,  car  toutes  les  formes  sont  en  elles...  Mais  les  formes  des 
choses  subsistent  (dans  l’Intelligence)  d’une  existence  qui  est  sim¬ 
ple,  tandis  que  1  existence  par  laquelle  elles  subsistent  en  elles- 
mêmes  est  une  existence  composée.  » 

Lette  forme  de  l’Intelligence,  c’est  donc  la  Forme  universelle 
dont  Ibn  Gabirol  avait  déjà  reconnu  l'existence  et  qu’il  avait  iden¬ 
tifiée  aux  neuf  catégories. 

Lette  Forme  universelle  constitue  l’essence  universelle  de  toutes 
les  espèces  ;  dans  l’Intelligence,  toutes  les  espèces,  aussi  bien 
celles  des  substances  simples  que  celles  des  substances  compo¬ 
sées,  se  trouvent  réunies2.  Contenues  dans  la  forme  universelle 
qui  est  celle  de  J  Intelligence,  toutes  ces  formes  sont,  selon  ce 
qui  a  été  expliqué,  imprimées  en  la  matière  par  l’action  immédiate 
ou  médiate  de  1  Intelligence.  Lette  Intelligence  est  donc  «  l’unité 
qui  est  commune  a  toutes  choses  et  qui  est  en  toutes  choses  ». 

«  Toutes  les  formes 3 se  réunissent  ainsi  dans  une  forme  unique 
(fui  est  la  Forme  première... 

»  Le  pendant,  je  vois  que  les  formes  des  corps  sensibles  diffè¬ 
rent  des  formes  des  substances  intelligibles;  je  vois  également 
que  les  formes  des  substances  intelligibles  diffèrent  entre  elles;  je 
vois  que  certaines  formes  adhèrent  à  la  matière  au  point  de  n’en 
pouvoir  être  séparées,  tandis  que  d’autres  en  peuvent  être  sépa¬ 
rées.  Lomment  donc  pourrai-je  dire  que  toutes  ces  formes  n’en 
font  qu  une,  alors  (pie  je  les  vois  différentes  et  séparées  les  unes 
des  autres  ?  » 

À  cette  question  de  son  disciple,  Avicébron  répond  en  affirmant 
que,  dans  l’Intelligence,  toutes  les  formes  n’en  font  qu’une,  et  que 
«  toute  diversité,  toute  division  qui  se  rencontre  parmi  les  formes 
provient  non  pas  fie  la  forme  considérée  en  elle-même,  mais  de 
la  matière  qui  sert  de  support  aux  formes  ». 

De  l’Unité  première,  pure  et  indivisible,  qui  agit  par  elle-même, 
c’est-à-dire  de  Dieu,  découle  une  seconde  unité  ;  cette  seconde 
unité,  c'est  la  Forme  universelle,  car  «  la  Forme  universelle  est 

i.  Avencebrûlis  Forts  vitre,  Tract.  V,  cap.  1 4,  j>.  283. 
a.  Avexcebbolis  Forts  vitœ,  Tract.  IV,  cap.  i3,  p.  2/|0. 

3.' Avencebuous  Forts  vitœ,  Tract.  14,  pp.  240-243. 


26 


LA  CHUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


I  -  26 


l’unité  imprimée  par  l’Unité  première  ».  Cette  seconde  unité  doit 
être  divisible  et  capable  de  multiplicité  ;  pour  cela,  il  faut  qu’elle 
soit  imprimée  dans  une  matière,  qu’elle  soit  matérialisée  (hylearis). 
Imprimée  dans  la  Matière  première,  cette  forme  devient  divisible 
et  capable  de  multiplicité,  non  par  elle-même,  mais  par  l’effet  de 
la  divisibilité  de  la  Matière  qui  la  supporte.  « 

La  diversité  et  la  hiérarchie  des  substances,  tant  spirituelles  que 
corporelles,  n’a  donc  pas  sa  raison  d’être  dans  la  forme  qui,  par 
elle-même,  est  identique  en  toutes  ces  substances,  mais  bien  dans 
la  matière.  Si  une  substance  spirituelle  a  une  science  plus  élevée 
que  celle  d’une  autre  substance  spirituelle,  si  elle  est  plus  simple 
et  plus  parfaite  que  cette  dernière,  c'est  qu’elle  est  douée  d’une 
matière  plus  subtile,  moins  trouble,  moins  épaisse. 

«  Voici  ce  qui  rend  manifeste  celte  vérité  1 2  :  La  matière  de 
l’Intelligence  est  plus  simple  et  plus  intimement  unie  avec  la 
forme  que  la  matière  de  l’Ame;  il  en  est  de  même  de  la  matière 
de  l’Ame  par  rapport  à  la  matière  de  la  Nature,  et  ainsi  de  suite, 
jusqu’à  ce  qu’on  parvienne  au  Corps,  au  sein  duquel  se  rencontrent 
la  plus  grande  diversité  et  la  plus  grande  multiplicité.  On  en 
peut  dire  autant  des  divers  ordres  de  corps;  le  corps  du  Ciel  a 
plus  d’unité  et  de  simplicité  que  les  corps  des  éléments  ;  parmi  les 
éléments,  celui  qui  est  le  plus  élevé  a  plus  d’unité  et  de  simplicité 
que  celui  qui  se  trouve  au-dessous  de  lui.  » 

«  Mais,  objecte  le  Disciple  *,  puisque  la  forme  n’est  diversifiée  et 
multipliée  que  par  la  multiplicité  des  matières,  d’où  vient  donc 
qu’une  même  Hyle  puisse  avoir  des  formes  différentes,  par  exem¬ 
ple  les  formes  des  quatre  éléments  ?  » 

Pour  expliquer  cette  diversité,  Avicébron  recouut  à  deux  rai¬ 
sons. 

De  ces  raisons,  là  première  est  celle  qu’ Avicenne  invoquait  déjà 
et  qu  Al  Gazâli  présentera  en  toute  clarté  ;  c’est  «  la  diversité  qui 
existe  entre  les  parties  de  l’espace  occupé  par  la  Hyle  ;  cette  diver¬ 
sité  détermine  comme  des  ordres  divers  au  sein  de  la  Hyle  simple.» 

La  seconde  raison  est  commune  à  la  Hyle  et  à  la  Matière  spi¬ 
rituelle  ;  en  l’une  comme  en  l’autre,  elle  détermine  des  ordres 
divers  et  hiérarchisés.  Cette  seconde  raison,  c’est  l  éloignement, 
c  est  la  distance  plus  ou  moins  grande  de  la  matière  à  son  origine, 
au  Créateur.  Selon  que  cette  distance  est  plus  ou  moins  grande, 
l’influence  émanée  du  Créateur  et  que,  tout  à  l’heure,  ïbn  Gabirol 

1.  Avknckbbous  Fons  vitœ,  Tract.  V.  cap.  4a.  pp.  333-334. 

2.  Avkncebholis  Fons  vitœ,  Tract.  IV,  cap.  i5,  pp.  245-246. 


I  -  27 


AVICÉBRON 


27 


décrira  sous  le  nom  d’action  de  la  Volonté,  est  plus  ou  moins  affai¬ 
blie  lorsqu’elle  parvient  à  la  Matière.  Le  Philosophe  juif  compare 
l’affaiblissement  de  cette  action  à  celui  de  la  lumière  qui  devient 
plus  pâle  et  plus  trouble  au  fur  et  à  mesure  qu’elle  s’éloigne 
davantage  de  sa  source,  au  fur  et  à  mesure  qu’elle  a  traversé  des 
corps  plus  nombreux. 

«  La  Volonté  1  est  finie  en  ce  qui  concerne  son  action  ;  on  s’appro¬ 
che  donc  fort  de  comprendre  la  vérité  en  disant  qu’au  sein  la 
lumière  qui  s’écoule  de  la  Volonté,  il  est  des  parties  qui  sont  plus 
voisines  de  cette  Volonté  et  d’autres  qui  en  sont  plus  éloignées.  La 
lumière  qui  émane  de  la  Volonté  a  son  commencement  dans  la 
Volonté  et  procède  à  partir  d’elle  ;  le  commencement  de  cette 
lumière  est,  plus  que  le  reste,  rapproché  de  la  Volonté  ;  la  partie, 
donc,  de  la  lumière  qui  est  plus  voisine  du  point  de  départ  ressem¬ 
ble  davantage  à  la  Volonté,  et,  au  contraire,  [celle  qui  en  est  plus 

éloignée  lui  ressemble  moins] .  Mais  prends  bien  garde  à  ne 

pas  croire  qu’il  s’agisse  d’une  proximité  et  d’une  contiguïté  cor¬ 
porelles  ;  cela  te  conduirait  à  l’erreur.  Lorsqu’on  parle  d’une 
lumière  proche  de  la  Volonté,  il  te  faut  imaginer  qu’elle  est  en 
rapport  direct  et  sans  intermédiaire  avec  la  Volonté  ;  il  te  faut* 
exprimer  de  même  au  sujet  de  la  proximité  d’une  partie  de  la 
lumière  à  une  autre.  » 

Entre  cette  doctrine  et  celle  d’Avicenne  et  d’Àl  Gazâli,  on  peut 
établir  divers  rapprochements  ;  de  part  et  d’autre,  nous  voyons 
une  action  s’exercer,  qui  a  pour  objet  de  donner  aux  diverses  par¬ 
ties  de  la  Matière  l’aptitude  de  recevoir  des  formes  différentes  ; 
seulement,  cette  préparation  de  la  Matière  première,  Avicenne  et 
Al  Gazâli  l’attribuent  à  l’action  des  intelligences  célestes,  tandis 
qu’Avicébron  y  voit  l’œuvre  de  la  lumière  émise  parla  Volonté. 

Une  fois  que  cette  prépàration  a  conféré  aux  diverses  parties  de 
la  Matière  la  capacité  de  recevoir  des  formes  différentes,  ces  for¬ 
mes  y  sont  imprimées.  Cette  opération  émane  de  l’Intelligence 
active  selon  Avicenne  et  Al  Gazâli,  de  l’Intelligence  universelle 
selon  Avicébron  ;  mais  celui-ci  prend  soin  de  nous  avertir  2  que 
«  les  sages  ont  donné  à  l’Intelligence  première  le  nom  d’intelli¬ 
gence  active,  »  ce  qui  efface  toute  distinction  entre  son  opinion  et 
celle  des  philosophes  arabes. 

En  revanche,  une  différence  profonde  subsiste  entre  eux.  Ce  qui 
doit  être,  par  les  Intelligences  célestes,  préparé  à  recevoir  les  for- 

1.  Avencebrolis  Fons  vitœ,  Tract.  IV,  cap.  19,  p.  a53. 

2.  Avencebrolis  Font  vitœ ,  Tract.  V,  eap.  19,  p.  *94. 


28 


LA  CRUE  DE  j/ARlSTOTÉLISME 


I  -  28 


mes  différentes  qu'imprimera  l’Intelligence  active,  c'est  seulement, 
pour  les  philosophes  arabes,  la  Matière,  substratum  de  la  géné¬ 
ration  et  de  la  corruption,  au  sein  de  laquelle  seront  déterminés 
les  corps  du  Monde  sublunaire.  Pour  Avicébron,  la  lumière  éma¬ 
née  du  Verbe  prépare  la  Matière  universelle,  où  l’Intelligence 
imprimera  les  formes  de  toutes  les  substances  tant  sensibles  que 
spirituelles. 

S’il  est  permis  de  rapprocher,  la  pensée  d’Ibn  Gabirol  de  celle 
d’Avicenne  et  d’Al  GazAli,  c’est  surtout  à  celle  des  Néo-plato¬ 
niciens  hellènes  qu’il  la  faut  comparer.  Dans  la  Source  de  rie , 
l’inspiration  de  Proclus,  transmise  sans  doute  par  le  Livre  des 
causes,  se  laisse  partout  reconnaître  ;  elle  transparaît  en  maint 
passage  que  nous  avons  cité  ;  mais  pour  en  éprouver  la  continuité 
et  la  puissance,  il  ne  faut  point  se  contenter  de  lire  Ces  fragments 
détachés;  il  faut  parcourir  le  livre  même  d’Ibn  Gabirol. 

Avicébron,  toutefois,  s’écarte  de  son  modèle  hellène  lorsqu'il 
répand  et  diffuse,  au  sein  du  Monde,  non  seulement  la  Nature  ef 
les  trois  Ames  universelles,  mais  encore  l’Intelligence  universelle 
que  le  Néo-platonisme  plaçait,  semble-t-il,  si  loin  et  si  haut  en 
dehors  et  au-dessus  des  choses. 

((  Observe,  dit  Avicébron  *,  que  la  substance  spirituelle  n’est  pas 
bornée  ;  fais  attention  à  sa  puissance  ;  songe  au  pouvoir  qu’elle  a 
de  pénétrer  toute  chose  qui  se  trouve  en  face  d’elle  et  qui  est  pré¬ 
parée  à  la  recevoir  ;  établis  alors  une  comparaison  entre  elle  et  la 
substance  corporelle.  Tu  verras  que  la  substance  corporelle  est 
impuissante  à  se  trouver  partout  à  la  fois,  qu  elle  est  trop  faible 
pour  pénétrer  les  choses.  Au  contraire,  tu  trouveras  une  substance 
simple,  la  substance  de  l’Ame  universelle,  diffusée  par  le  Monde 
entier,  et,  grâce  à  sa  simplicité  et  à  sa  subtilité,  contenant  ce 
Monde  en  elle-même.  De  même,  tu  trouveras  que  la  substance  de 
l’Intelligence  universelle  est  répandue  par  le  Monde  entier  et 
qu’elle  le  pénètre.  Il  en  est  ainsi  à  cause  de  la  subtilité  de  ces 
deux  substances,  de  leur  force,  de  leur  caractère  lumineux;  c’est 
pour  cela  que  la  substance  de  l’intelligence  pénètre  à  l’intérieur 
des  choses  et  s’y  infuse.  »  Déjà,  d’ailleurs,  Avicébron  noiis  avait 
appris  que  cette  union  des  substances  spirituelles  avec  le  corps 
du  Monde  devait  être  comparée  à  l’union  de  notre  Ame  avec  notre 
corps.  Cette  union,  nous  l’allons  voir,  c’est  l’œuvre  de  la  Volonté. 


i.  Avencisbrolis  Fons  vite e.  Tract.  III,  cap.  i5,  p.  m. 


I  -  29 


A.VICÉBHON 


29 


il! 

LA  THÉOIUL  I»L  VKKBli  OL  l)L  LA  VOLOM'É 

Si  la  théorie  des  substances  spirituelles,  intermédiaires  entre 
Dieu  et  la  Matière  universelle,  imite,  à  lien  pas  douter,  le  Livre 
des  Causes ,  c’est  l’apocryphe  Théologie  d' Aristote  qui  semble 
inspirer  à  Ibn  Gabiroi  au  moins  une  part  de  sa  théorie  du  Verbe 
ou  de  la  Volonté.  C’est  donc  de  cette  Théologie  qu’il  tient,  du 
moins  en  partie,  ce  qui  apparente  sa  philosophie  au  Christia¬ 
nisme,  ce  qui  l’a  fait  accueillir  avec  si  grande  faveur  par  les 
maîtres  de  la  Scolastique  latine,  ce  qui  l’a  fait  prendre  pour  un 
chrétien  par  plusieurs  d’entre  eux;  en  effet,  par  l’intermédiaire  du 
traité  faussement  mis  au  compte  d’Aristote,  la  Source  de  Vie 
s’éclairait  d’un  rayon  emprunté  aux  doctrines  de  Denys,  le  faux 
Aréopagitc. 

«  La  Matière  1  se  meut  afin  de  recevoir  la  Forme.  Du  mouve¬ 
ment  par  lequel  la  Matière  tend  à  recevoir  la  Forme  et  de  F  ap¬ 
plication  de  la  Forme  en  la  Matière,  nous  trouvons,  un  exemple 
dans  le  mouvement  de  Filme  qui,  privée  de  quelque  science, 
recherche  cette  science  et  s'efforce  de  la  recevoir:  lorsqu' ensuite 
la  forme  de  cette  science  est  devenue  accessible  à  l’Ame,  lorsque 
cette  forme  existe  dans  cette  àme,  celle-ci  est  savante,  c’est-à-dire 
qu’elle  porte  en  elle  la  forme  de  cette  science.  De  même,  lorsque 
la  Forme  a  eu  accès  dans  la  Matière,  la  Matière  se  trouve  infor¬ 
mée  par  elle,  elle  soutient  la  Forme. 

»  —  Quelle  est  donc  la  cause  qui  pousse  la  Matière  à  se  mouvoir 
pour  recevoir  la  Forme  ? 

»  —  Cette  cause,  c'est  le  désir  qu’a  la  Matière  de  jouir  du 
bien  et  de  la  délectation  qu  elle  éprouve  en  recevant  la  Forme. 
Il  en  faut  dire  autant  du  mouvement  de  toutes  les  substances  ; 
toutes  les  substances,  en  effet,  se  meuvent  vers  l’Un,  à  cause  de 
l'Un,  et  cela,  parce  que  tout  ce  qui  existe  désire  se  mouvoir  afin 
de  conquérir  quelque  chose  du  bien  du  premier  Etre  (boaitas 

/jrimi  esse) . .  Le  mouvement  rie  tout  mobile  n'a  d’autre  objet 

«pie  de  recevoir  la  forme,  forme  qui  n’est  pas  autre  chose  que 
l'impression  produite  par  l’Un  ;  or  l’Un,  c’est  le  Bien  ;  donc  aucune 
chose  ne  se  meut  sinon  eu  vue  du  Bien,  qui  est  l’Un.  En  voici  un 

i.  Avencebholis  Fous  vital,  Tract-  V,  cap.  .fa,  pp.  3 1 0-3 * 7 . 


30 


LA  CRUE  DE  L* ARISTOTÉLISME 


I  -  30 


signe  :  Aucune  des  choses  qui  existent  ne  désire  devenir  multiple, 
mais  toutes  les  choses  désirent  se  réunir,  devenir  une  seule  chose  ; 
toutes  les  choses,  donc,  désirent  l’unité. 

»  —  A  quel  signe  reconnaît-on  que  le  mouvement  de  la  Matière 
et  des  autres  substances  est  désir  et  amour  ? 

»  —  A  quoi  tendent  le  désir  et  l’amour?  Ils  recherchent  l’appli¬ 
cation  à  l’objet  aimé  et  l’union  avec  lui;  de  même,  la  Matière 
recherche  sa  propre  application  à  la  Forme;  il  faut  donc  que  son 
mouvement  soit  causé  par  l’amour  et  le  désir  qu’elle  éprouve 
pour  la  Forme.  Il  en  faut  dire  autant  de  toute  chose  qui  se  meut 
pour  rechercher  la  forme.  » 

A  cette  doctrine,  le  disciple  d’Avicébrou  oppose  une  spécieuse 
objection  ‘  :  Comment  cela  se  peut-il  faire?  Pour  que  la  Matière, 
désireuse  de  prendre  part  au  Bien,  se  meuve  à  la  recherche  de  la 
Forme  qui  le  lui  doit  procurer,  «  il  faut  que  la  Matière  connaisse 
ce  qu’elle  cherche.  Mais  nous  avons  dit  précédemment  que  la 
Forme  seule  conférait  la  science  à  la  Matière  ». 

A  cela,  le  Maître  répond  :  Ce  premier  désir  de  la  Forme  qu’elle 
doit  acquérir,  il  est  communiqué  à  la  Matière  par  le  Créateur  : 
«  Comme  la  Matière  est  voisine  de  l’Unité,  elle  est  poussée  par 
l’Un  à  recevoir  de  lui  une  lumière  et  un  désir,  lumière  et  désir 
par  lesquels  elle  se  meuve  vers  l’Un,  par  lesquels  elle  le  souhaite, 
afin  de  passer  du  non -être  à  l’être  et  de  recevoir  sa  perfection.  » 

Ce  désir  de  la  Forme  se  trouve  en  toute  substance  *  ;  mais, 
par  suite  de  leur  distance  plus  ou  moins  grande  à  l’Un  qui 
provoque  ce  désir,  les  divers  substances  l’éprouvent  à  des  degrés 
divers  et  sous  des  aspects  divers  ;  chacune  d’elles  désire  les  formes 
qui  conviennent  à  sa  nature  :  «  Chaque  hyle  particulière  désire 
une  forme  particulière  ;  ainsi  les  hyle  diverses  des  végétaux  et  des 
animaux  se  meuvent,  en  la  génération,  pour  recevoir  les  formes 
diverses  des  végétaux  et  des  animaux .  De  même,  l’Ame  sensi¬ 

tive  désire  les  formes  qui  lui  conviennent  et  qui  sont  les  formes 
sensibles.  De  même,  encore,  l’Ame  rationnelle  désire  les  formes 
intelligibles  ;  en  effet,  l’Ame  rationnelle,  alors  qu’on  la  nomme  le 
premier  Intellect,  est  dans  un  état  initial  semblable  à  celui  de  la 
Hyle  préparée  à  recevoir  la  Forme  ;  mais  lorsqu’elle  a  reçu  la 
forme  de  l’Intelligence  universelle,  qui  est  le  troisième  Intellect, 
lorsqu’elle  est  devenue  intelligence,  elle  se  trouve  prête  à  agir;  on 
la  nomme  alors  second  Intellect. 


i.  Avencebrous  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  33,  pp.  3 1 8-3 1 9 . 
1.  Avbncebrolis  Font  vitee.  Tract.  V,  cap.  34,  p.  3ig. 


i  -  3i 


ÀV1CÉBR0N 


31 


»  Si  les  âmes  particulières  ont  un  tel  désir,  il  faut  aussi  que 
l’Ame  universelle  éprouve  un  désir  semblable. 

»  Il  en  faut  dire  autant  de  la  Matière  universelle  de  la 
Substance  qui  soutient  les  prédicainents  ;  cette  Matière  se  meut 
afin  de  recevoir  les  qualités  primaires,  puis  la  forme  minérale, 
puis,  successivement,  la  forme  végétative,  la  forme  sensitive,  la 
forme  rationnelle,  la  forme  intelligible,  jusqu’à  ce  qu’elle  soit 

conjointe  à  la  forme  de  l’Intelligence  universelle .  11  faut  donc-, 

d’après  cela,  que  la  Matière  première  désire  recevoir  la  Forme 
première  et  acquière  ainsi  ce  bien  qui  est  l'existence. 

»  Il  en  faut  dire  autant  de  tout  ce  qui  est  composé  de  matière 
et  de  forme  ;  ce  qui  est  imparfait,  parmi  les  choses  ayant  matière 
et  forme,  se  meut  pour  recevoir  la  forme  de  ce  qui  est  parfait.  » 

Cette  tendance  de  la  Matière  vers  la  Forme,  ce  mouvement  de 
l'ètre  imparfait  vers  ce  qui  lui  peut  assurer  la  perfection,  la 
Théologie  d'Aristote ,  en  les  affirmant,  demeurait  fidèle  aux  doc¬ 
trines  authentiques  du  Stagiritc  ;  ce  qu’elle  avait  emprunté  à  ces 
doctrines,  les  Néo-platoniciens  arabes  de  l’Ecole  d’Avicenne 
l’avaient  volontiers  reçu  ;  nous  ne  saurions  être  surpris  que  Salomon 
ben  Gabirol  l’ait  également  accepté. 

Mais  au  mouvement  de  la  Matière  vers  la  Forme,  enseigné  par 
la  doctrine  péripatéticienne,  la  Théologie  d'Aristote  avait  adjoint 
un  mouvement  opposé  que  le  Stagiritc  n’eût  point  admis  ;  Avi¬ 
cenne,  et  Al  Gazûli  après  lui,  se  sont  attachés  à  démontrer  que  la 
Forme  ne  pouvait  tendre  vers  la  Matière,  que  ce  qui  est  parfait  ne 
pouvait  désirer  le  bien  de  ce  qui  est  imparfait. 

Or,  en  ce  point,  Àvicébron  adopte  certainement  le  parti  tenu 
par  la  Théologie  d'A  ristote  ;  pour  exprimer  l’avis  proposé  par  cette 
Théologie,  il  lui  emprunte  ses  propres  formules,  celles-là  précisé¬ 
ment  que  contredisent  les  réfutations  d’Avicenne. 

«  Toute  substance  simple,  dit  Ibn  Gabirol1  2 3,  désire  que  ce  qu  elle 
possède  en  puissance  passe  à  l’acte  (substantiel  simplex  appétit 
quod  habet  in  potentia  exirc  in  effectuai) .  » 

«  Le  Créateur,  dit-il  encore  \  est  généreux  de  ce  qu  il  possède, 
car  tout  ce  qui  existe  émane  de  lui...  Il  est  nécessaire  que  toutes 
les  substances  qui  existent  obéissent  à  son  action  et  qu’elles  le 
secondent  en  donnant  leurs  formes,  en  faisant  largesse  des  forces 
qui  sont  en  elles,  toutes  les  fois  quelles  rencontrent  une  matière 
préparée  à  recevoir  ce  qu’elles  peuvent  conférer.  Le  flux  qui 

1.  Au  lieu  de  :  universahs,  le  texte  dit  :  naturalis. 

2.  Avencebrolis  Fons  vitœ,  Tract.  III,  cap.  20,  p.  127. 

3.  Avencebrolis  Fons  vitœ,  Tract.  III,  cap.  i3,  pp.  107-108. 


32 


la  cm; K  ni;  Faiustoïtlismk 


I  -  32 


s’écoule  de  ces  substituées  doit  être  compris  comme  un  mouvement 
et  un  désir  qu’elles  éprouvent  en  vue  de  produire  leur  action  ;  en 
quoi  elles  imitent  le  Créateur.  Mais  en  ce  mouvement  et  ce  désir, 
elles  sont  différentes  les  unes  des  autres  selon  le  degré  de  leur 
perfection  ou  de  leur  imperfection.  » 

Ce  désir  de  conférer  aux  substances  placées  au-dessous  d  elle 
les  formes  par  lesquelles  elle  les  peut  perfectionner,  chaque  sub¬ 
stance  ne  l'éprouve  pas  seulement  à  l  imitation  du  Créateur,  mais 
encore  en  vertu  de  l’impulsion  que  le  Créateur  lui  communique. 
C'est  le  bien  reçu  de  Dieu  qui  la  contraint  de  donner  à  son  tour. 
«  Cet  influx  premier,  qui  enveloppe  toutes  les  substances,  c'est  lui 
qui  les  contraint  d  influer  les  unes  sur  les  autres.  Ce  Soleil  t  en 
fournit  un  exemple  ;  ce  n'est  pas  lui  qui  s’est  donné  à  lui-même  le 
pouvoir  de  rayonner  ;  s’il  émet  ses  rayons,*  c'est  qu'il  est  soumis  à 
la  première  Influence  et  qu'il  lui  obéit.  » 

Ainsi  la  Matière  se  meut  vers  la  Forme  et  la  Forme  se  meut 
vers  la  Matière  «  parce  que  toutes  deux  désirent  s’unir  1  ». 

11  en  est  ainsi,  au  sommet  de  la  hiérarchie  des  êtres,  de  la 
Matière  universelle  et  de  la  Forme  universelle  ;  mais  il  en  est  de 
même,  au  plus  bas  de  la  nature,  des  choses  les  plus  particulières. 
«  Cà,  tu  verras  que  toutes  choses,  bien  que  séparées,  tendent  à  se 
mêler  les  unes  avec  les  autres.  A  l'extrémité  inférieure,  donc,  il  y 
aura  mélange,  comme  à  l'extrémité  supérieure  il  y  a  union.  Toutes 
les  choses  qui  sont  diverses  et  divisées,  aussi  bien  parmi  les  êtres 
supérieurs  que  parmi  les  êtres  inférieurs,  tels  que  les  individus,  les 
espèces,  les  genres,  les  classes,  les  caractères  propres  ou  acciden¬ 
tels,  tous  les  opposés,  dis-je,  tous  les  contraires,  se  meuvent  pour 
se  rejoindre,  désirent  l’accord,  recherchent  l’union  ;  et  il  en  est 
ainsi  parce  que,  bien  que  séparés,  ils  sont  déjà  conjoints,  et  bien 
que  divers,  ils  sont  déjà  concordants  en  quelque  chose  ;  ce  quelque 
chose  les  retient  ensemble,  les  conjoint,  les  contraint  de  se  réunir  ; 
toutes  ces  opérations  ont  un  principe  commun  qui  est  celui-ci  ; 
L’Unité  est  partout  victorieuse  ;  répandue  en  toutes  choses,  elle 
retient  toutes  choses.  » 

Aussi  avons-nous  vu,  d'une  part,  le  désir  qui  meut  la  Matière 
vers  la  Forme  et,  d’autre  part,  le  désir  qui  presse  l'agent  de  don¬ 
ner  la  Forme  à  la  Matière,  produits  tous  deux  par  l’action  du  Créa¬ 
teur,  par  l’influence  de  l’Un. 

Ce  mutuel  désir  qui  meut  la  Matière  et  la  Forme  l'une  vers 
l'autre,  l’imparfait  et  le  parfait  l’un  vers  l'autre,  l’auteur  de  la 


i.  Avëncebuolis  fr'ous  oi/.œ,  Tract.  V,  cap.  35,  pp.  320-32 1. 


I  -  33 


AVH'.ÉBllON 


33 


Théologie  d Aristote  l’avait  décrit  sous  le  nom  d’amour;  mais  il 
n  en  avait  pas  fait  une  substance  particulière.  Fidèle  à  sa  méthode 
generale,  Ibn  Gabirol  va  le  réaliser  en  une  substance  spirituelle. 

I  uisque  la  Matière  universelle  et  la  Forme  universelle  ont,  entre 
elles,  quelque  chose  de  commun,  savoir  ce  mutuel  désir  qui  les 
pousse  à  s’unir  l’une  à  l’autre,  il  faut  quelles  tiennent  ce  caractère 
commun  d’une  substance  supérieure  à  toutes  deux.  Cette  sub¬ 
stance  «  spirituelle  et  plus  que  spirituelle  »  »,  c’est  le  Verbe  actif 
(Ver b um  agens)  ou  Volonté  de  Dieu.  Voilà  pourquoi  Ibn  Gabirol 
écrit  .  «  Dans  1  être,  il  n  y  a  que  ces  trois  choses,  la  Matière  et 
la  Forme  d’une  part,  l’Essence  première  d’autre  part,  enfin  la 
Volonté  (jui  est  le  milieu  entre  les  extrêmes.  » 

Selon  la  doctrine  constante  d’Ibn  Gabirol,  les  choses  qui  ont  entre 
elles  un  caractère  commun  ne  reçoivent  pas  seulement  ce  carac¬ 
tère  commun  d'une  substance  plus  unie,  plus  simple,  plus  par¬ 
faite  qu  elles  mêmes  ;  c’est  de  cette  substance  qu’elles  tiennent 
l’existence  même  ;  cette  substance  les  crée.  La  Volonté  doit  donc 
être  créatrice  de  la  Forme  universelle  et  de  la  Matière  universelle. 
Cette  proposition,  Avicébron  la  répète  à  maintes  reprises  :  «  C’est 
la  Volonté,  dit-il  »,  qui  crée  la  Matière  et  la  Forme,  et  qui  les 
meut.  ».  «  La  Volonté  *  est  le  créateur,  tandis  que  la  Matière  et  la 
Forme  sont  les  créatures.  » 


Créatrice  de  la  Matière  universelle  et  de  la  Forme  universelle, 
la  Volonté  est,  par  le  fait  même,  créatrice  de  tous  les  êtres  que 
compose  l’union  de  la  Matière  et  delà  Forme  :  «  Rien  n’existe  sans 
elle  ,  cai  1  existence  et  la  constitution  de  toutes  choses  provien¬ 
nent  d  elle...  Ne  \  ois-tu  pas,  en  effet,  que  l’essence  de  touteschoses 
n  est  faite  que  de  Matière  et  de  Forme,  et  que  l’existence  de  la 
Matière  et  <le  la  Forme  vient  de  la  Volonté,  puisque  c’est  la 
\  olonté  qui  les  a  faites,  qui  les  a  conjointes,  qui  les  retient  unies  ?  » 
Créatrice  de  substances  moins  simples  et  moins  parfaites  qu’elle- 
même,  une  substance  spirituelle  ne  demeure  pas  êntièrement 
séparée  des  êtres  qu  elle  a  produits  ;  elle  les  contient  et  les  porte 
en  elle-même,  elle  les  pénètre,  elle  leur  est  unie  comme  l’âme  est 
unie  au  corps.  Ainsi  la  Volonté  doit-elle  être  unie  à  la  Matière 
universelle  et  a  la  Forme  universelle.  «Après  que  le  Verbe 1 2 3 * 5  6,  c'est- 


1.  Avenckbrous  Fons  vitœ.  Tract.  V,  cap.  38,  p.  327. 

2.  Avencebrolis  Fons  vitœ,  Tract.  I,  cap.  7,  p.  9. 

3.  Avencebkolis  Fons  vitœ,  Tract.  Il,  cap.  i3,  p.  !\1 

l\.  Avencebiiolis  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  37,  p.  325. 

5.  Avkncebrolis  Fons  vitœ ,  Tract.  V.  cap.  3(j,  p.  327. 

6.  Avencebrous  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  36,  p.  323. 

DUHEM  —  T.  v. 


34 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


I  -  34 


à-dire  la  Volonté,  eût  créé  la  Matière  et  la  Forme,  il  s’est  lié  avec 
elles  comme  l’âme  est  liée  au  corps,  il  s’est  répandu  en  elles,  il  ne 
s’est  plus  séparé  d’elles,  il  les  a  pénétrées  du  haut  en  bas.  » 

C’est  parce  que  la  Forme  et  la  Matière  sont  ainsi  contenues  au 
sein  du  Verbe  qu’elles  demeurent  unies  entre  elles.  '«  Lorsque 
nous  disons  que  la  Forme  retient  la  Matière  ’,  nous  parlons  d  une 
manière  impropre  ;  c’est  de  la  Volonté  que  la  Forme  reçoit  la 
force  de  retenir  la  Matière  ;  c’est  manifeste,  car  la  Forme  est 
une  impression  de  l’Unité,  une  force  rétentive  provenant  de 
l’Unité,  et  la  Volonté  est  la  force  même  de  l’Unité  ;  la  vertu  réten¬ 
tive  vient  donc  de  l’Unité.  La  Volonté  retient  la  Matière  par  l’in¬ 
termédiaire  de  la  Forme  ;  voilà  pourquoi  l’on  dit  que  la  Forme 
retient  la  Matière.  » 

En  son  essence,  la  Volonté  est  parfaitement  simple  et  une. 

«  Quelle  preuve  as-tu,  demande  le  Disciple  à  son  Maître  %  que  la 
Volonté  n’est  pas  diverse  en  elle-même  ?  —  La  preuve  en  est,, 
répond  le  Maître,  que  la  Volonté  provient  de  l’Unité  ;  bien  plus  ! 
que  la  Volonté  est  la  force  (virtus)  de  l’Unité.  D’ailleurs,  la  pre¬ 
mière  diversité  s’est  manifestée  au  moment  où  la  Matière  et  la 

Forme  ont  commencé  d’exister.  » 

De  cette  Volonté  simple  émanent  des  actions  variées  ;  la 
variété  de  ces  actions  ne  provient  pas  de  la  Volonté  dont  elles 
émanent,  puisque  celle-ci  est  douée  d’unité  ;  elle  a  sa  raison 
d’être  en  la  diversité  des  matières  sur  lesquelles  s’exercent  ces 

actions. 

«  La  force  de  pénétration  et  d’impression  de  la  Volonté  ne  sera 
donc  pas  de  même  ordre  au  sein  des  substances  spirituelles  et 
au  sein  des  substances  corporelles 1 2  3  ;  cette  force  changera  d’ordre 
selon  que  les  substances  seront  plus  ou  moins  élevées,  plus  pro¬ 
ches  ou  plus  éloignées,  plus  spirituelles  ou  plus  corporelles.  La 
diversité  dans  l’action  de  la  Volonté  a  pour  cause  la  diversité  des 
matières  en  lesquelles  cette  action  s  exerce ,  elle  ne  tire  pas  sa 
cause  de  la  Volonté  considérée  en  elle-même. 

»  D’après  cela,  dans  la  matière  de  l’Intelligence,  la  Volonté 
produit  nécessairement,  sans  que  le  temps  intervienne  en  cette 
production,  l’Être,  c’est-à-dire  la  Forme  universelle  qui  contient 
toutes  les  formes...'  De  même,  dans  la  matière  de  l’Ame,  la 
Volonté  produit  la  Vie  et  le  Mouvement  essentiel.  Dans  la  matière 
de  la  Nature,  qui  est  au  dessous  de  la  précédente,  elle  produit  le 

1.  Avencbbrolis  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  3g,  pp.  327-328. 

2.  Avencebrolis  Fons  vitœ ,  Tract.  V,  cap.  37,  p.  325. 

3.  Avencebrolis  Fons  vitœ ,  Tract.  V,  cap.  37,  pp.  324-325. 


I  -  35 


AVICÉBRON 


35 


mouvement  local  et  les  autres  mouvements.  Tous  ces  mouvements 
dérivent  de  la  Volonté.  Il  faut  donc  que  toutes  les  substances, 

tant  spirituelles  que  corporelles,  soient  mues  par  la  Volonté . 

Ce  mouvement  que  la  Volonté  répand  en  toutes  les  substances  est 
plus  puissant  ou  plus  faible  par  suite  de  la  diversité  des  substances 
qui  le  reçoivent,  non  par  l’efFet  d’une  diversité  qui  serait  en  la 
Volonté  même.  » 

Lne  en  son  essence,  la  Volonté  est  accidentellement,  par  la 
variété  des  substances  au  sein  desquelles  elle  agit,  diverse  en  son 
action. 

De  cette  affirmation,  on  peut  rapprocher  cette  autre,  qu’Avicébron 
aime  à  répéter  1 2  :  «  Finie  en  ce  qui  concerne  son  effet,  la  Volonté 
est  infinie  en  son  essence  »  De  cette  affirmation  voici,  d’ailleurs, 
tout  aussitôt,  l’explication  :  «  Si  la  Volonté  est  finie  en  son  effet, 
c  est  que  1  action  de  la  Volonté  a  un  commencement  et  lui  est 
postérieure  ,  mais  la  Volonté  est  infinie  dans  son  essence,  car 
elle  n’a  pas  eu  de  commencement.  11  en  est  au  contraire  de  la 
substance  de  1  Intelligence  ;  celle-ci  a  eu  un  commencement,  car 
elle  est  créée  ( causata  est);  mais  elle  n’a  pas  de  fin,  car  elle  est 
simple  et  non  soumise  au  temps.  » 

Déjà,  Ibn  Gabirol  nous  avait  appris  que  la  Matière  universelle 
et  la  Forme  universelle  n  étaient  point  des  créatures  éternelles  ; 
la  Volonté  qui  leur  a  donné  l’existçnce,  affirme-t-il  maintenant, 
est  une  substance  qui  n’a  pas  eu  de  commencement  et  qui  était 
avant  qu  elle  produisit,  par  son  action,  toutes  les  créatures. 

Poussons  plus  loin  les  conséquences  de  cette  opposition  :  finie 
en  son  action,  la  Volonté  est  infinie  en  son  essence;  nous  obtien¬ 
drons  cette  conclusion  -  :  «  Si  1  on  considère  la  Volonté  en  faisant 
abstraction  de  son  action,  elle  et  l’Essence  première  sont  une  seule 
chose.  Si  on  la  considère,  au  contraire;  avec  son  action,  elle  est 
autre  chose  que  l’Essence  ;  la  Volonté  et  l’Essence,  en  effet, 
diffèrent  1  une  de  1  autre  au  principe  même  de  la  création,  au 
moment  où  commence  l'union  de  la  Matière  et  de  la  Forme.  » 
Quels  sont  donc,  en  cette  première  union  de  la  Matière  et  de 
la  Forme  qui  constitue  la  création,  les  rôles  respectifs  de  l’Essence 
et  de  la  Volonté  ? 

De  toute  éternité,  la  Matière  universelle  existait,  nous  l’avons 
vu,  à  l’état  de  pure  puissance,  dans  la  Science  de  Dieu.  Pour 
qu  elle  vint  à  1  existence  actuelle,  il  fallait  qu’une  opération 

1,  Avencebrolis  Fons  uitœ,  Tract.  III,  cap.  57,  pp.  so5-ao6. 

2.  Avencebrolis  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  Î7,  p.  3*5. 


36 


CRUE  RE  e’aRISTOTKLISME 


I  -  36 


instantanée  lui  imprimât  la  Forme  universelle,  1  unit  a  cette  Forme  ; 
c'est  le  Verbe  ou  la  Volonté  qui  a  répandu  la  Forme  sur  la 
Matière  et  qui,  par  conséquent,  leur  a  donné,  à  toutes  deux, 
l’existence  actuelle.  C  est  ainsi  que  la  Volonté  est  la  \citu  de 
Dieu  ;  plus  explicitement,  pourrait-on  dire  qu’elle  est  la  Force 
créatrice  de  Dieu. 

«  La  Matière  est  stable  1  en  la  Science  du  Très-Haut,  comme  la 
Terre  est  stable  au  milieu  du  Ciel;  la  Forme  a  été  répandue  sur 
elle  comme  la  lumière  du  Soleil  se  répand  dans  1  air. . . . . ;  c  est 
par  un  regard  du  Verbe  que  la  Forme  a  été  conférée  à  la  Matière.  » 

«  La  Matière  est  créée  par  l’Essence  2,  taudis  que  la  Forme  vient 
d’une  propriété  de  cette  Essence,  savoir  de  la  Science  et  de 
l’Unité,  bien  que  l’Essence  ne  soit  douée  d'aucune  propriété  qui 
lui  soit  extrinsèque.  Là  est  la  différence  entre  le  Créateur  et  la 
créature  ;  le  Créateur  est  ce  que  désigne  essentiellement  ce  terme  : 
une  essence  (essentia  de&iy nuta  essentiahler ),  et  la  créature  est  en 
deux  essences,  la  Matière  et  la  L'orme... 

»  En  ce  qui  concerne  l’Essence  première  et  sainte,  elle  et  sa 
Propriété  sont,  de  toutes  manières,  une  seule  et  même  chose; 
mais  la  Matière  et  la  Forme  sont  distinctes  ;  c'est  par  elles,  en 
.effet,  que  commence  l’action  de  1  Unité;  elles  sont  ce  qui  \icnt, 
tout  d'abord  et  immédiatement,  à  la  suite  de  cette  action.  » 

«  La  Matière*  est  produite  par  l'Essence  première  et  la  Forme 
vient  de  la  Propriété  de  cette  Essence... 

»  De  l’Essence  première,  la  Matière  reçoit  la  Forme...  par  1  inter¬ 
médiaire  de  la  Volonté.  Aussi  dit-oii  que  la  Matière  est  comme  le 
Irène  de  l’Un,  et  que  la  Volonté,  donatrice  de  la  Forme,  s’assied 
et  se  repose  sur  ce  trône.  » 

«  La  création  ressemble  au  verbe  parlé  par  1  homme  *.  Lors¬ 
que  l'homme  parle  son  verbe,  sa  tonne  et  sa  pensée  s  impriment 
dans  l'ouïe  et  dans  l'intelligence  de  son  auditeur.  Selon  cette  com¬ 
paraison,  on  dit  que  le  Créateur  sublime  et  saint  a  parlé  son  Verbe  ; 
alors  sa  Pensée  s'est  imprimée  dansTcssence  de  la  Matière  et  la 
Matière  a  retenu  cette  pensée,  c'est-à-dire  que  la  Forme  créée  a 
été  imprimée  et  peinte  en  la  Matière.  » 

«  La  Volonté  est  créatrice  ,  comme  l'écrivain  ;  la  Forme  est 
créée,  comme  l  écriture  ;  et  la  Matière  leur  est  soumise,  comme 
le  papier  l’est  à  l'écrivain  et  à  l’écriture.  » 

i.  Avencebholis  Fons  vitœ,  Tract.  -V,  cap.  3o,  p.  3i3. 

a.  Avencebholis  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  42»  P-  333. 

3.  Avencebholis  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  42,  p.  335. 

4-  A vE.NCEenoLis  Fons  vitœ.  Tract.  V,  cap.  43,  p.  336. 

5.  Avencebholis  Fons  vitœ.  Tract.  Y,*c*p..38,  p.  3*6. 


î  -  37 


AV1CKBR0N 


37 


Par  cette  \  olonté,  qui  est  sa  propre  puissance,  et  qui  est  répan¬ 
due  en  toutes  choses.  Dieu  est  lui-même  en  toutes  choses;  il  con¬ 
tient  toutes  choses  en  lui.  «  Pourquoi,  demande  le  Disciple  d'Ilm 
Gabirol  dit-on  que  le  Créateur  saint  et  sublime  est  en  toutes 
choses  9  »  —  «  On  le  dit  assurément,  répond  le  Maître,  parce  que  sa 
Vertu  est  infuse  en  toutes  choses  et  qu’elle  pénètre  toutes  choses, 
parce  que  rien  n’existe  sans  elléet  que  toutes  choses  tiennent  d’elle 
leur  existence  et  leur  constitution.  » 

«  Considère  l'instant  de  la  création  c’est-à-dire  le  commen¬ 
cement  de  1  union  de  la  Matière  et  de  la  Forme:  imagine,  d’autre 
part,  l’Essence  qui  n'a  ni  commencement  ni  lin,  l’essence  du  Créa¬ 
teur,  imagine,  enfin,  que  tout  ce  qui  est,  aussi  bien  ce  qui  est  cor¬ 
porel  que  ce  qui  est  spirituel,  existe  en  cette  Essence  à  la  façon 
dont  tu  peux  imaginer  qu’une  chose  intelligible  existe  en  ton  Aine  ; 
alors  tu  verras  que  la  Vertu  du  Créateur  très-haut  et  très-saint 
est  dans  tout  ce  qui  existe  en  lui.  De  même,  tu  verras  que  la  vertu 
et  l’essence  de  toute  chose  qui  existe  est  en  toutes  les  choses  qui  se 
trouvent  au  dessous  de  cette  chose-là,  et  cela  jusqu’au  bout,  jus¬ 
qu  au  terme  où  cette  vertu  se  repose.  Par  ce  procédé,  tu  imagine¬ 
ras  comment  la  Matière  et  la  Forme  s’étendent,  d  une  extension 
une  et  continue,  du  haut  en  bas  de  la  création.  » 

1.  Avencebholis  Fous  vitre,  Tract.  V,  cap.  3g,  p.  S27. 

2.  Avencebrolis  Font  vitre.  Tract.  V,  cap.  3o,  pp.  3 1  ->-3 1 A 


I  -  38 


CHAPITRE  V 

SCOT  ÉRIGÈNE  ET  AVICÉBRON 

V 


I 

COMPARAISON  ENTRE  LA  PHILOSOPHIE  DE  SALOMON  REN  GAB1ROL  ET  CELLE  DE 

JEAN  SCOT  ÉRIGÈNE.  —  l’ ESSENCE  UNIVERSELLE  SELON  SCOT  ÉRIGÈNE  ET  LA 

SUBSTANCE  UNIVERSELLE  SUIVANT  AVICÉBRON. 

La  théorie  du  désir  mutuel  qui  meut  la  Matière  et  la  Forme 
l’une  vers  l’autre  a  été  visiblement  empruntée  par  Salomon  ben 
Gabirol  à  la  Théologie  d' Aristote  \  on  n'en  saurait  dire  autant  de  la 
théorie  qui,  parla  contemplation  du  Verbe  créateur,  la  vient  cou¬ 
ronner;  cette  nouvelle  doctrine  découle  assurément  d’une  autre 
source,  et  cette  source,  cela  va  de  soi,  était  chrétienne.  Il  est  natu¬ 
rel  alors  de  jeter  un  regard  sur  les  métaphysiques  à  la  fois  néo¬ 
platoniciennes  et  chrétiennes  qui  ont  précédé  celle  d’Avicébron  et 
de  noter  soigneusement  les  analogies  qu’elles  peuvent  présenter 
avec  cette  dernière. 

Or,  parmi  les  philosophies  chrétiennes  soumises  à  cet  examen 
rapide,  il  en  est  une  qui,  tout  aussitôt,  attire  l’attention  par  l’ex¬ 
trême  ressemblance  qu  elle  présente  avec  la  doctrine  du  Philoso¬ 
phe  juif  ;  c’est  celle  de  Jean  Scot  Erigène. 

La  ressemblance  entre  les  théories  d’Avicébron  et  les  théories  de 
l’Érigène  est  d’autant  plus  saisissante  qu’elle  se  marque  surtout 
en  ce  par  quoi  Ibn  Gabirol  s’écarte  le  plus  de  ses  précurseurs  hel¬ 
lènes  ou  arabes  ;  c’est  par  lesdoctrinés  qui  les  séparent  des  autres 
Néo-platoniciens,  par  celles  qui  semblent  leur  être  plus  particu¬ 
lières,  que  les  deux  philosophes  se  rapprochent. 

Cette  analogie,  d’ailleurs,  ne  fait  pas  disparaitre  toute  différence 
entre  les  propositions  du  philosophe  de  Charles  le  Chauve  et  les 


I  -  39 


SCOT  ÉRIGÈNE  ET  AVICÉBRON 


39 


\' 


propositions  du  rabbin  de  Malaga  ;  mais  ces  différences  paraissent 
distinguer  les  formes  sous  lesquelles  ces  propositions  sont  présen¬ 
tées  bien  plutôt  qu’elles  n’en  atteignent  le  fond.  Des  doctrines 
métaphysiques  d’Aristote,  le  Chrétien  n’a  perçu  qu’un  reflet  indi¬ 
rect,  extrêmement  pâle  et  affaibli  ;  aussi  sa  pensée  s’éclaire-t-elle 
de  préférence  des  lumières  du  Platonisme.  Le  Juif,  au  contraire,  a 
reçu  dans  toute  leur  splendeur  les  rayons  du  Péripatétisme  ;  ils 
ont  teint  de  leurs  couleurs  la  surface  des  idées  qu’il  conçoit  ;  mais 
ils  n’en  ont  pas  pénétré  l’intimité.  Ainsi,  l’identité  essentielle  des 
deux  philosophies  se  dissimule  sous  des  nuances  différentes  ;  mais 
ce  sont  nuances  d’emprunt. 

Selon  Jean  Scot,  toutes  les  substances  de  la  création  dérivent 
d’une  première  Substance  créée  universelle  qu’il  nomme,  en  géné¬ 
ral,  Essence  universelle  ;  dans  sa  terminologie  mal  assurée,  en  effet, 
les  deux  mots  essence  et  substance  sont  souvent  pris  l’un  pour 
l’autre  ;  quelle  différence  il  établit  parfois  entre  eux,  nous  le  ver¬ 
rons  plus  loin.  Comment  donc  conçoit-il  cette  Substance  univer¬ 
selle  ? 

Il  est  trois  choses  1  qu’on  ne  peut  séparer,  qui  sont  intime¬ 
ment  et  indissolublement  liées  entre  elles,  qui  sont  essentielle¬ 
ment  trois  choses  différentes  en  une  seule  chose  ;  elles  se  nom¬ 
ment  en  grec  oùo-ia,  ôüvajjuç,  svépye'.a.  Ces  trois  termes,  la 
Scolastique  les  traduira  plus  tard  par  les  mots  substantiel,  potentia, 
actus  ;  Jean  Scot  les  traduit  par  essentia,  virtus  ou  potestas  et  ope- 
ralio. 

Or  «  cette  trinité  essentielle  que  composent  Y  essentia,  la  virtus 
et  Yoperatio ,  elle  existe,  inaltérable  et  incorruptible,  en  toutes 
choses  et,  particulièrement,  au  sein  des  natures  raisonnables  et 
intellectuelles...  Cette  trinité  qui  subsiste  en  toutes  choses  ne  peut 
y  être  ni  augmentée  ni  diminuée. 

»  Toute  trinité  subséquente  doit  être  considérée  comme  un  effet 
de  la  trinité  précédente... 

»  L 'Essentia  qui  a  été  créée  une  et  universelle  en  toutes 
choses,  qui  est  commune  à  toutes  choses,  ne  peut  être  regardée 
comme  particulière  à  aucune  chose,  car  elle  appartient  à  tout  ce 
qui  participe  d’elle  ;  c’est  de  cette  Essentia  universalis  qu’émane, 
pour  chacune  des  choses  qui  y  participent,  une  substantia  propria 
qui  n’est  la  substance  d’aucune  autre  chose,  qui  l’est  de  celle-là 
seulement  dont  elle  est  la  substance. 

»  En  cette  substance-ci,  existe  une  possibilitas  propria  ;  elle  ne 

i.  Joannis  Scoti  Erjgenæ  De  divisione  naturœ  Liber  primus,  cap.  62  ( Patro - 
logia  latina.  Accurante  Migne,  t.  GXXII,  cÀH.  5o5-5oy). 


40 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


I  -  40 


peut  venir  que  de  la  Virtus  universelle  contenue  dans  V Essen /in 
universalis  dont  nous  venons  de  parler. 

»  On  en  peut  dire  autant  de  la  propria  operalio  de  la  substantia 
très  spéciale  ;  elle  descend  de  l’Opération  universelle  qui  est  en 
l’Essence  universelle. 

«  Qu’on  ne  s’étonne  pas  si  ces  trois  choses,  lorsqu'on  les  consi¬ 
dère  dans  les  substances  singulières,  puissent  être  regardées 

comme  des  sortes  d’accidents  de  la  susdite  Trinité  universelle _ 

Cette  Trinité,  toutefois,  est,  par  elle-même,  une  chose  unique  ;  en 
tout  ce  qui  vient  d’elle  et  existe  par  elle,  elle  demeure  soustraite 
à  tout  changement  ;  elle  ne  s’y  peut  augmenter  ni  diminuer,  cor¬ 
rompre  ni  périr.  Au  contraire,  les  trinités  très  particulières  que 
l’on  considère  dans  les  êtres  singuliers  peuvent  croître  ou  décroître 
et  varier  de  multiple  façon  ;  en  effet,  ces  êtres  ne  participent  pas 
tous  d’une  manière  semblable  à  l’Essence  universelle,  à  la  Vertu 
universelle,  à  l’Opération  universelle  ;  ils  y  participent  les  uns 
plus  et  les  autres  moins  ;  mais  aucun  d’entre  eux  n'est  entièrement 
privé  de  cette  participation. 

»  Quant  à  la  Trinité  universelle,  elle  demeure  une  et  toujours 
la  même  en  tous  les  êtres  qui  participent  d’elle  ;  à  aucun  d’entre 
eux,  elle  ne  se  présente  d’une  manière  différente,  offrant  une  par¬ 
ticipation  plus  ou  moins  grande.  Elle  est  pour  eux  comme  la 
lumière  pour  les  yeux  ;  elle  est  toute  en  tous  et  elle  demeure  en 
elle-même.  » 

Cette  Trinité  universelle,  d’ailleurs,  Jean  Scot  lui  donne  le 
nom  d’intelligence  :  «  Admettons  donc  que  cette  triple  Intelli¬ 
gence  des  choses,  formée  par  l’Essence,  la  Vertu  et  l’Opération, 
est  l’immuable  support,  le  ferme  fondement  que  le  Créateur  a 
donné  à  toutes  choses.  » 

Si  l’on  remplaçait,  dans  cette  description  de  Y  Essentia  univer¬ 
salisa  le  mot  virtus  par  le  mot  materia  et  le  mot  operalio  par  le 
mot  forma ,  on  se  conformerait  au  langage  des  Péripaté+iciens 
latins,  langage  qui  fait  correspondre  la  matière  à  la  ojvap'.ç  et 
la  forme  à  l’svépye'.a  ;  mais  ne  semblerait-il  pas,  alors,  que  les 
précédents  passages  de  Jean  Scot  sont  destinés  à  décrire  la 
Matière  universelle  et  la  Forme  universelle  considérées  par 
Ibn  Gabirol  ? 

Examinons  de  plus  près  la  méthode  que  suit  l’Erigène  pour 
détinir  et  décrire  cette  Matière  première. 

«  Je  vois,  dit  le  Disciple  ',  presque  toutes  les  catégories  si 


f.  J.  Sçot!  EatqçNÆ  Op.  (ami.,  L, il),  t,  cap.  26  ;  éd.  cit ,  col/472, 


I  -  41 


SCOT  ÉRlGÈiNE  ET  AVICKBROX 


41 


bien  enchaînées  les  unes  aux  autres  que  c  est  à  peine  si  une  raison 
très  précise  parvient  à  les  distinguer  les  unes  des  autres  ;  toutes, 
nie  semble-t-il,  sont  insérées  en  toutes  ;  montre-moi  donc,  je  te 
prie,  en  quelle  propriété  chacune  d  elles  peut  se  rencontrer  iso¬ 
lément  ?  » 

£  est  à  ce  désir  que  le  Maître  va  s'efforcer  de  donner  satisfac¬ 
tion.  A  cet  effet,  il  va  passer  en  revue  les  dix  catégories  qu’Aris- 
tote  a  déterminées.  Il  commencera  naturellement  par  la  première, 
la  catégorie  de  la  substance,  o-jo-ia. 

<*  Je  ne  vois  rien,  dit  le  Disciple,  cédant  aux  suggestions  de  son 
Maître,  en  quoi  1  O'jT'.a  puisse  .naturellement  subsister,  sinon  les 
genres  et  les  espèces,  considérés  dans  leur  gradation  descendante, 
c  est-à-dire  depuis  les  plus  généraux^  jusqu’aux  plus  spéciaux  qui 
sont  les  individus;  ou  bien  inversement,  dans  ces  espèces  et  dans 
ces  genres,  considérés  de  bas  en  liant,  depuis  les  individus  jus¬ 
qu  aux  genres  les  plbs  généraux.  C’est  dans  cos  espèces  et  dans 
ces  genres,  en  effet,  que  l’O-jada  universelle  subsiste,  comme  en 
ses  parties  naturelles.  » 

L  analyse  des  autres  catégories  se  poursuit  alors  ;  comme  il  a 
découvert  une  Oùa-ta  universelle  qui  réside  en  toutes  les  sub¬ 
stances  particulières,  Jean  Scot  découvre,  en  chaque  catégorie,  un 
Prédicament  universel  qui  comprend  tous-  les  prédicaments  par* 
ticuliers  de  la  même  catégorie,  un  Lieu  universel  qui  comprend 
tous  les  lieux,  un  Temps  universel  qui  comprend  tous  les 
temps  et  ainsi  de  suite. 

Ces  Prédicaments  universels  sont  des  attributs  de  l’Universalité 
des  choses  créées.  «  L  Essence  de  toutes  les  choses  qui  existent  est 
locale  el  temporelle  1 2  ;  elle  ne  peut  être  connue  que  dans  le  Lieu 
et  dans  le  Temps,  sous  le  Lieu  et  sous  le  Temps...  Le  Lieu,  c’est 
la  limite  extérieure  de  l’Universalité...  Toutes  choses  sont  conte¬ 
nues  dans  le  Temps...  Donc  tout  ce  qui  subsiste  d’une  manière 
quelconque,  excepté  Dieu,  toute  chose  qui  a  commencé  d’exister 
par  création,  est  nécessairement  enfermée  dans  le  Lifm  et  dans  le 
Temps.  » 

«  Tout  ce  qu'on  attribue  par  la  pensée  *  au  Lieu  général  et  au 
Temps  général  de  la  Créature  universelle,  on  le  doit  aussi  com¬ 
prendre,  du  haut  en  bas,  de  tous  les  lieux  et  de  tous  les  temps 
spéciaux  et  particuliers  relatifs  aux  parties  de  cette  Universalité 
Pour  l’intelligence,  le  Lieu  général  et  le  Temps  général  précè- 

1.  Joanxis  Scoti  Krigenæ  O/j  laad . ,  Lit».  I,  cap.  3ç)  ;  éd.  cit.,  col!.  481-482. 

2.  Jqwxis  Scqti  Krigen.-e  Op.  Inud . ,  I,lb.  I,  cap.  40;  éd.  cit.,  col.  483. 


42 


LA  CRUE  DE  l’àRISTOTÉLISME 


I  -  42 


dent  toutes  les  choses  qui  existent  en  eux. . .  On  conclut  de  là  que 
le  Lieu  n’est  pas  autre  chose  que  la  définition  naturelle,  la 
manière  d’être  et  la  position  de  toute  créature,  soit  générale,  soit 
spéciale  ;  de  même,  le  Temps  n’est  pas  autre  chose  que  le  chan¬ 
gement  qui,  par  génération,  fait  passer  les  choses  du  non  être  à 
l’être,  et  la  mesure  exacte  du  mouvement  des  choses  chan¬ 
geantes.  » 

Il  est  clair  que  ces  Prédicaments  universels,  tels  que  le  Lieu 
général  ou  le  Temps  général,  sont,  dans  la  pensée  de  Scot,  des 
attributs  de  l’Oo<na  universelle  ;  lorsqu’il  décrit,  en  effet,  les  rela¬ 
tions  de  l’Oùota  aux  autres  catégories,  il  ne  distingue  jamais  entre 
V Essen tia  universelle  et  les  substances  particulières  ;  les  termes 
entre  lesquels  ces  relations  sont  établies  peuvent  être  plus  ou 
moins  généraux  ;  les  relations  demeurent  les  mêmes. 

Le  Disciple  d’Ibn  Gabirol  lui  disait1  :  «  Ce  qui  précède  m’a 
montré  avec  évidence  qu’il  existe  une  Matière  universelle  et  une 
Forme  universelle;  mais  dis-moi,  maintenant,  quelle  est  la  défini¬ 
tion  de  chacune  d’elles?  » 

«  Ni  l'une  ni  l’autre  ne  peut  être  définie,  répondait  le  Maître, 
car  au-dessus  d’elles,  il  n’existe  aucun  genre  qui  puisse  servir  de 
principe  à  leur  définition;  mais  on  peut  les  décrire  à  l’aide  des 
propriétés  qui  les  accompagnent. 

»  La  description  de  la  Matière  première,  tirée  de  ses  propriétés, 
est  la  suivante  :  c’est  une  substance  qui  existe  par  soi,  qui  est 
numériquement  une  et  qui  est  le  support  de  la  diversité.  On  peut 
encore  la  décrire  ainsi  :  Elle  peut  recevoir  toutes  les  formes. 

»  Quant  à  la  description  de  là  Forme  universelle,  la  voici  :  C’est 
la  substance  qui  constitue  l’essence  de  toutes  les  formes.  » 

De  ce  dialogue,  rapprochons  celui  qui  se  tient  entre  Jean  Scot 
et  son  disciple,  et  dont  voici  des  fragments  2  : 

«  Le  Disciple.  —  Que' dirons-nous  donc  du  lieu,  de  la  quantité,  de 
la  situation,  que  tu  as  mis  au  nombre  des  choses  immobiles  ?  Car 
de  l’oùcrta,  c’est-à-dire  de  l’essence,  personne  ne  doute  qu’elle  n’ait 
besoin  dé  rien  pour  subsister  ;  on  admet,  en  effet,  que  c’est  par 
elle  que  les  autres  choses  dont  j’ai  parlées  sont  soutenues.  Mais  ces 
choses,  je  veux  dire  le  lieu,  la  quantité,  la  situation,  sont  mises  au 
nombre  des  accidents  de  la  substance.  La  substance  est  le  sujet 

dans  lequel  ils  existent  et  sans  lequel  ils  ne  sauraient  être . 

Faut-il  donc  dire  que  ces  trois  choses,  la  quantité,  la  situation,  le 
> . 

1.  Avencbbrolis  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  22,  p.  298. 

2.  Joannis  Scott  Eriqknæ  Op.  laurl.,  Lib.  I,  cap.  2 4,  col.  4?o. 


I  -  43 


SCOT  ÉRIGÈNE  ET  AVICÉBRON 


43 


lieu  sont  des  accidents  de  l’o.ÙTÎa,  ou  bien  faut-il  leur  attribuer  une 
subsistance  propre  ? 

»  Le  Maître  1 .  —  Gela  vaut  la  peine  d’être  demandé.  Selon 
l’opinion  des  dialecticiens,  tout  ce  qui  existe  est  ou  bien  un  sujet, 
ou  bien  chose  qui  concerne  un  sujet  (de  subjecto),  ou  bien  chose 
qui  réside  dans  un  sujet.  Mais  une  raison  avertie  nous  enseigne 
que  le  sujet  et  ce  qui  concerne  le  sujet  ne  sont  qu’une  seule  et 
même  chose  et  que  rien  ne  les  sépare.. 

»  Ils  disent,  par  exemple  que  Cicéron  est  un  sujet  et  une 
substance  première,  tandis  que  l’homme  est  de  subjecto  et  con¬ 
stitue  une  substance  seconde.  Mais,  en  nature,  quelle  différence 
y  a-t-il  là,  sinon  que  l’un  est  considéré  dans  son  unité  numérique 
et  l’autre  dans  son  espèce  ?  Or  l’espèce  ii’est  pas  autre  chose  que 
l’unité  des  choses  singulières  multiples  (imitas  numerorum)  et  le 
nombre  [des  individus]  n’est  pas  autre  chose  que  la  pluralité  de 
l’espèce.  Si  donc  l’espèce  est  une,  tout  entière  et  indivise  au  sein 
des  choses  singulières  multiples  (in  numeris),  et  si  celles-ci  ne  sont 
plus  qu’un  seul  individu  dans  l’espèce,  je  ne  vois  plus  ce  qui, 
selon  la  nature,  sépare  le  sujet  de  ce  qui  est  relatif  au  sujet 

(de  subjecto ) .  Il  ne  reste  que  le  sujet  et  ce  qui  est  dans  le 

sujet. 

»  Si,  suivant  les  traces  «lu  grand  théologien  Saint  Grégoire,  et 
de  Maxime,  son  très  savant  commentateur,  tu  te  livres  à  un  examen 
approfondi,  tu  trouveras  que  l’oùo-la  est  absolument  en  toutes  choses, 
et  qu’elle  y  subsiste  insaisissable,  non  seulement  aux  sens,  mais 
même  à  l’intelligence.  Si  l’on  en  comprend  l’existence,  c’est  par 
ces  choses  qui  en  sont  comme  l’entourage,  le  lieu,  la  quantité,  la 
situation,  auxquelles  il  faut  joindre  le  temps .  Parmi  les  catégo¬ 

ries,  en  effet,  il  en  est  qui  sont  conçues  comme  des  choses  qui 
existent  autour  de  l’oÙT'la;  on  les  nomme  rapio^at,  c’est-à-dire  les 
compagnes  qui  forment  l’entourage  ;  elles  paraissent  se  tenir 
autour  de  l’ottaîa.  !1  en  est  d’autres  qui  sont  dans  l’oùcrta  même  ; 
les  Grecs  les  nomment  (Tup.6ijji.aTa,  c’est-à-dire  accidents.  » 

«  On  ne  peut  pas  2,  de  l’oÙT''a,  définir  ce  qu  elle  est  (quid  est, 
■tb  d’Aristote]  mais  seulement  qu  elle  est  [quia  est ,  to  ou  péri- 
patéticien].  Comme  nous  l’avons  dit,  en  effet,  la  connaissance  du 
lieu,  du  temps  et  des  autres  accidents  qui  subsistent  soit  en 
elle-même,  soit  hors  d’elle,  nous  donne  qu’elle  est,  mais  ne  nous 
donne  pa6  ce  qu’elle  est  (non  quid  sit,  sed  quia  est).  Et  cela,  on  le 
peut  redire  avec  justesse,  d’une  manière  générale,  de  toute  oùua. 

1.  Joannis  Scoti  Ehigen.*;  Op.  laud.,  Lib.  I,  cap.  25,  coM.  470-471- 

2.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  lib.  I,  cap.  25  ;  éd.  cit. ,  col.  47 1 


il 


LA  I.HI  K  DE  L’ARISTOTÉLISMK 


I  -  44 


de  la  plus  universelle  comme  de  la  plus  spéciale,  et  aussi  de  toute 
oùo-ta  intermédiaire.  » 

N’est-il  pas  clair,  maintènant,  (juc  l'analyse  de  Scot  pourrait 
fort  exactement  se  conclure  par  cette  formule  :  L’Oima  universelle 
est  la  substance  qui  supporte  les  neuf  Prédicaments  généraux  ? 
N’est-il  pas  évident  que  si  son  Disciple  lui  posait  la  question  que 
pose  le  Disciple  d  llm  Gabirol 1  :  «  Dis-moi  quelle  est  la  qualité  de 
cette  substance?  »  Il  répondrait,  comme  le  Philosophe  juif  :  «  Ne 
sais-tu  pas  que  la  qualité  de  cette  substance,  ce  sont  les  neuf  pré¬ 
dicaments,  car  ce  sont  eux  qui  la  dépeignent  (quia  sim/  depic- 
liones  ejus)l  » 

Selon  Ibn  Gabirol,  la  Forme  universelle,  qui  est  l’ensemble  des 
neuf  prédicaments  pris  dans  leur  absolue  généralité,  est  le  prin¬ 
cipe  d’unité  et  d’union,  puisqu’on  elle,  les  formes  particulières 
différentes  trouvent  leur  commune  raison  d’être  :  «  Les  formes 
inférieures  *  sont  comprises  au  sein  des  formes  supérieures,  jusqu’à 
ce  que  toutes  les  formes  se  trouvent  réduites  «à  la  Forme  univer¬ 
selle,  qui  unit  en  elle-même  toutes  les  formes  et  dans  laquelle 
toutes  les  formes  se  trouvent  embrassées.  » 

Si  l’on  voulait,  de  cette  proposition  générale,  donner  un  exem¬ 
ple,  pourrait-on  mieux  faire  que  d’emprunter  celui-ci  à  l’Eri- 
gène 3  ? 

«  Toute  substance  découle  de  l’Essence  générale,  tandis  que 
toute  qualité  dérive  de  la  Qualité  générale....  Le  feu,  qui  est  une 
substance,  ne  peut  descendre  d’une  autre  cause  que  de  l’Essence 
généralissime  ;  de  même,  la  chaleur,  qui  est  une  qualité,  ne  peut 
procéder  d’une  autre  cause  que  de  la  Qualité  généralissime  ». 

Les  corps  sujets  à  la  destruction  qui  nous  entourent  sont  com¬ 
posés  de  corps  spirituels  qui  sont  simples,  permanents  et  incor¬ 
ruptibles.  «  Ces  corps  incorruptibles  et  insolubles  sont  conçus  par 
la  raisoli  en  quatre  éléments  universels  (catholica)  principaux, 
absolument  purs  et  simples . Mais,  à  leur  tour,  ces  quatre  élé¬ 

ments  du  Monde,  qui  sont  parfaitement  simples,  parfaitement 
purs,  et  qui  échappent  aux  sens  corporels,  se  ramènent  à  une 
cause  simple  et  indivisible  que  l’intelligence  des  sages  les  plus 
parfaits  connaît  seule.  Cette  cause,  c’est  l’Essence,  absolument 
universelle  et  toujours  permanente  en  elle-même,  de  toutes  les 
substances  productrices  d’effets  visibles. 

»  11  est  juste  de  concevoir  semblable  pensée  au  sujet  des  quatre 

i.  Avencebrolis  Fous  vitœ,  Tract.  Il,  cap.  i3,  p.  45. 

a.  Avencebrolis  Fons  vitœ.  Tract.  III,  cap.  26,  pp.  142-143. 

3.  Joannjs  Scoti  Krigenæ  Op.  laud.,  li b.  II,  cap.  3i  ;  cd,  cit.,  coll,  60J-607. 


I  -  45 


SCOT  ÉRIGÉ  NE  Kl  AVICÉBRON 


45 


qualités  propres  et  primordiales.  Elles  semblent  contraires  les 
unes  aux  autres,  car  le  chaud  s'oppose  au  froid  et  la  sécheresse  à 
1  humidité.  Mais  elles  se  ramènent  à  une  cause  unique,  très 
secrète,  soumise  à  la  seule  raison,  je  veux  dire  à  la  Qualité  la  plus 
générale  d’entre  toutes  les  qualités.  C’est  de  cette  Qualité  générale 
quelles  procèdent  toutes  quatre  pour  produire,  par  une  admira¬ 
ble  opération  de  la  nature,  les  corps  corruptibles  et  sujets  à  la 
dissolution  ;  c’est  en  cette  Qualité  générale  que,  par  une  concorde 
ineffable  et  pacifique  de  la  Nature  universelle,  elles  s’accordent 
entre  elles,  laissant  a  1  écart  toutes  les  contrariétés  qui  les  divi¬ 
saient  ». 

On  pourrait  poursuivre  jusque  dans  le  détail  cette  comparaison 
entre  les  enseignements  des  deux  métaphysiciens  touchant  la 
Substance  universelle  ;  on  pourrait  montrer,  en  particulier,  qu’en¬ 
tra  1  OOffia  universelle  et  la  matière  corporelle,  Jean  Scot  établit 
une  relation  fort  analogue  à  celle  qu’admet  Avicébron  entre  la 
Matière  universelle  et  la  matière  sensible. 


Mais  délaissons  ces  rapprochements  de  détail  ;  nous  en  allons 
saisii  un,  qui  est  plus  important.  La  Matière  universelle  d’Avicé- 
bron  existe  an  puissance ,  de  toute  éternité,  dans  la  Sagesse  du 
Créateur  ;  l’O^-la  universelle  du  Fils  de  l’Érin  a,  de  toute  éternité, 
une  existence  idéale  au  sein  du  Verbe  de  Dieu  ;  elle  est  le  Verbe 


même  de  Dieu.  Nous  sommes  ainsi  conduits  k  étudier  ce  qu’est  le 
\crbe  selon  Jean  Scot,  ce  que  sont  les  raisons  ou  essences  pro¬ 
duites  par  le  Père  dans  sou  Verbe,  et  à  rapprocher  ce  que  nous 
aurons  appris  de  ce  que  nous  enseigne  Ibn  Gabirol. 


Il 

l'existence  ÉTERNELLE  DES  II  visons  primordiales  dans  le  verbe  de  dieu 

Hors  Dieu,  tout  ce  qui  est  a  été  fait  et  créé  par  Dieu.  Les  Grecs 
ont  admis  une  Matière,  uneoX/,  existante  par  elle-même  ;  ceux  qui 
sont  soumis  à  1  autorité  de  l’Écriture  ne  sauraient  suivre  cette 
opinion  ’.  «  Aucun  de  ceux  qui  philosophent  bien  ne  peut  se  refu¬ 
ser  à  compter  la  Matière  informe  au  nombre  des  choses  que  Dieu 

a  faites  en  sa  sagesse . Celui  qui  a  fait  le  Monde  de  la  Matière 

informe  est  le  même  qui,  du  néant  absolu,  a  fait  la  Matière 
informe  ».  11  y  a  une  Matière  primordiale,  qui  se  range  parmi  les 

I.  Joa.nnis  Scoti  Krige.næ  O/j.  laud . ,  Lib.  III,  cap.  f>,  éd.  cit.,  coll.  636-437 . 


46 


LA.  CRUE  DE  LARIST0TÉL1SME 


I  -  46 


Causes  primordiales  ;  il  y  a  une  matière  secondaire  qui  subsiste 
dans  les  elïets  des  causes  primordiales  ;  la  première  a  une  durée 
éternelle  dans  la  Sagesse  divine,  tandis  que  la  seconde  est  sou¬ 
mise  au  temps  ;  mais,  toutes  deux,  elles  sont  créatures  ,  toutes 
deux,  Dieu  les  a  faites  de  rien. 

L’Action  créatrice  de  Dieu,  ce  n  est  pas  autre  chose  que  la 
Volonté  de  Dieu  se  proposant  de  faire  ce  qui  doit  être  fait1.  «  C’est 
par  le  mouvement  de  la  Volonté  divine  que  sont  toutes  les  cho¬ 
ses  qui  sont  ;  c’est  ce  mouvement  qui  crée  toutes  choses,  qui  les 
tire  du  néant  et  les  fait  passer  du  non-être  à  l’être.  »— -  «  Ce  que 
Dieu  fait2,  donc,  c’est  la  Volonté  de  Dieu  ;  il  fait  ses  volontés  et 
toutes  les  choses  qui  sont  faites  sont  ses  volontés . 

»  Dieu  ne  voit  pas  d’une  part  ses  volontés  et,  d  autre  part,  ce 
qu’il  a  fait;  les  choses  qu’il  a  faites,  il  les  voit  en  tant  quelles 

sont  ses  volontés _  La  vision  divine  est  une  vision  simple  qui 

unifie  ;  elle  voit  toutes  choses  en  une . 

»  Mais  la  Volonté  de  Dieu  ne  peut  pas  être  détachée  de  Dieu 
et  adjointe  à  la  créature,  de  telle  sorte  que  Dieu  soit  ce  qui  crée, 
et  sa  Volonté  ce  qui  est  créé....  Dieu,  ses  volontés  et  tout  ce  qu  il 

a  fait  sont  une  seule  et  même  chose . Puis  donc  que  les  volontés 

de  Dieu  ne  sont  pas  extérieures  à  la  nature  de  Dieu,  Dieu  se  fait 
lui-même.  » 

«  On  peut,3 4  dès  lors,  dire  que  la  Nature  divine,  qui  n’est  pas  autre 
que  la  Volonté  divine,  se  fait  en  toutes  choses.  Car,  en  elle,  être  et 
vouloir  ne  sont  pas  différents .  Elle  crée  donc  toutes  cho¬ 
ses .  ;  mais  elle-même,  elle  est  créée,  car  rien  n’existe  hors 

d’elle  d’une  manière  essentielle  ;  elle  est,  en  effet,  l’essence  de 

toutes  choses .  Toute  chose  dont  on  dit  qu  elle  existe  n  existe 

pas  en  elle-même  ;  elle  n’existe  que  par  participation  à  la  seule 
Nature  véritablement  existante,  j» 

Ce  mystère  de  Dieu  qui  est  en  tout  ce  qu  il  fait,  qui  est  tout  ce 
qu’il  fait,  qui,  par  conséquent,  se  crée  lui-même  en  créant  les 
choses,  en  sorte  qu’il  peut  être  dit  à  la  fois  créateur  et  créé,  c’est 
l’objet  constant  des  méditations  de  l’Erigène.  , 

Afin  d’entr’ouvrir  à  cette  doctrine  l’intelligence  de  son  Disci¬ 
ple,  il  use  d’une  comparaison  ‘  : 

«  Avant  même  que  notre  pensée  soit  devenue  objet  de  réflexion 
et  de  mémoire,  on  dit  avec  raison  qu’elle  existe  ;  cependant,  elle 

i.  Joanni8  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib.  I,  cap.  la  ;  éd.  cit.,  «d.  633. 

a.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laad.,  Lib.  III,  cap.  17  ;  éd.  cit.,  col.  673. 

3.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib.  I,  cap.  12;  éd.  cit.,  coll.  44*-454> 

4.  Jean  Soot  Erigène,  Ibid. 


I  -  47 


SCOT  ÉR1GÈNE  ET  AV1CÉBR0N 


47 


est  alors  essentiellement  invisible  ;  elle  n’est  connue  que  de  nous 
seul  et  de  Dieu. 

»  Lorsque,  plus  tard,  notre  pensée  se  trouvera  soumise  à  la 
réflexion,  elle  recevra  la  forme  de  certaines  images  ;  alors  on 
pourra  dire,  à  juste  titre,  qu  elle  est  créée.  Informe  avant  de 
pénétrer  en  la  mémoire,  elle  se  fait  dans  la  mémoire,  en  recevant 
certaines  formes  d’objets,  de  sons,  de  couleurs,  d’autres  choses 
perceptibles  aux  sens. 

»  Notre  pensée  reçoit  ensuite  comme  une  seconde  formation,  au 
moment  où  elle  se  revêt  de  signes  capables  de  représenter  des 
sons  et  des  formes,  des  lettres,  par  exemple,  qui  sont  des  signes 
de  sons,  des  figures  qui  sont  signes  de  formes  mathématiques  ;  au 
moment  où  elle  se  recouvre  d  autres  indices  sensibles,  à  l’aide  des¬ 
quels  elle  se  puisse  insinuer  par  l’intermédiaire  des  sens.  » 

La  pensée  qui  existe  déjà  au  sein  de  l’intelligence,  mais  qui  est 
encore  dépourvue  des  formes  dont  l’imagination  la  revêtira,  Jean 
Scot,  l’assimile  à  Dieu  créateur.  Cette  même  pensée,  revêtue  des 
formes  que  lui  confèrent  la  réflexion  et  la  mémoire,  c’est  l’image 
de  Dieu  créé  par  lui-même.  Dieu  considéré  comme  créé  par  lui- 
même,  ressemble  ainsi  à  notre  verbe  intérieur.  C’est  le  Verbe  de 
Dieu,  identique  à  la  Volonté  de  Dieu,  ne  faisant  qu’un  avec  Dieu 
même. 

Plus  tard,  la  comparaison  se  poursuivra  ;  notre  pensée,  devenue 
extérieure  à  nous,  rendue  sensible  par  les  sons  des  paroles,  par 
les  signes  de  l’écriture,  par  les  tracés  des  dessins,  ce  sera  la  créa¬ 
tion  temporelle. 

Voyons  de  plus  près  comment  toutes  choses  ont  été  créées  dans 
le  Verbe  de  Dieu. 

«  Le  Père  ’,  c’est-à-dire  le  Principe  de  toutes  choses,  a  formé 
de  toute  éternité  (præformavit)  dans  son  Verbe,  c’est-à-dire  dans 
le  Fils  unique  qu’il  a  engendré,  les  raisons  de  toutes  les  choses 
dont  il  a  voulu  qu’elles  fussent  créées.  »  Si  Dieu  est  cette  forme  de 
la  Nature  universelle  qui  crée  et  n’est  pas  créée,  nous  avons  ici 
la  seconde  forme  de  la  Nature  universelle,  celle  qui  est  créée  et 
qui  crée;  elle  est  constituée  par  les  «  Causes  primordiales  des 
choses...  Ces  Causes  primordiales  des  choses,  les  Grecs  les  ont 
nommées  Tzpoiiévjm,  c’est-à-dire  modèles  primordiaux,  ou  bien 
TCooop(o-[xata,  c’est-à-dire  prédestinations  ou  définitions  ;  ils  les  ont 
encore  nommées  fteta  ôsXrjp.aTa,  c’est-à-dire  volontés  divines,  et 
aussi  loécn,  c’ëst-à-dire  espèces  ou  formes,  dans  lesquelles,  de 

i.  Joannis  Scoti  Erigemæ  Op.  laud.,  Lib.  U,  cap.  2  ;  éd.  cit.,  col.  529. 


48 


LA  LU  U  K  1>K  l’ ARISTOTÉLISME 


I  -  48 


toutes  les  choses  qui  doivent  être  faites,  avant  que  celles-ci  ne 
soient,  sont  déposées  les  immuables  raisons.  » 

Pour  autoriser  sa  doctrine  des  paroles  de  l’Ecriture,  Scot  Eri- 
gène  use  d'un  curieux  artifice.  Il  cite  les  premières  paroles  de  la 
Genèse  :  «  In  principio  l)e us  creacit  cæltnn  et  terram.  »  Les  deux 
premiers  mots  :  In  principio ,  il  ne  les  prend  pas  comme  signifiant  : 
Au  commencement,  mais  comme  ayant  ce  sens  :  Au  sein  du  Prin¬ 
cipe  ;  et  par  ce  Principe,  il  entend  le  Verbe. 

A  cet  artifice,  Saint  Augustin  avait  fait  une  courte  allusion  ;  il 
montrait,  dans  ses  Confessions,  comment  une  même  parole  de 
l'Écriture  Sainte  pouvait,  parfois,  se  prendre  en  deux  sens  diffé¬ 
rents  ;  à  ce  propos,  il  citait  cet  exemple  1 2 3  :  «  L’un,  lorsqu'il  entend 
ces  mots  :  Dans  le  Principe,  Dieu  fit....  regarde  ce  Principe 
comme  étant  la  Sagesse,  car  elle-même  s’est  donnée  ce  nom. 
L’autre  entend  les  mêmes  paroles  et,  par  le  principe,  il  comprend 
le  commencement  des  choses  créées  ;  il  prend  ces  paroles  :  Dans 
le  principe,  Dieu  fit...,  comme  s'il  était  dit  :  Au  commencement, 
Dieu  fit...  » 

Le  fils  de  l’Ériu  développe  longuement  cette  indication. 

Voici,  en  effet,  ce  que  le  Maître  dit  à  son  Disciple  *  :  «  Les  causes 
primitives  sont,  par  Saint  Denys,  nommées  :  Principes  de  toutes 
choses;  ce  sont  elles,  comprenez-le,  qui  sont  désignées  d’une 
manière  simple  et  générale  par  ces  paroles  :  «  Dans  le  Principe, 
»  Dieu  lit  le  ciel  cl  la  terre.  »  Cela  veut  dire  :  Dieu  a  fondé  dans 
son  Verbe  les  causes  universelles  des  essences  tant  intelligibles 


que  sensibles... 

»  Comprenez  donc  par  là  que  la  Cause  unique  et  suprême  de 
toutes  choses,  je  veux  dire  la  Sainte  Trinité,  est  ouvertement 
déclarée  par  ces  paroles  :  «  Dans  le  Principe,  Dieu  fit  le  Ciel  et  la 
terre.  »  C’est,  en  effet,  le  Père  qui  reçoit  le  nom  de  Dieu  et  son 
Verbe  qui  est  appelé  Principe;  peu  après,  le  Saint  Esprit  est  dési¬ 
gné,  là  où  l’Écriture  dit  :  «  Et  l’Esprit  de  Dieu  était  porté  sur  les 


»  eaux.  » 

Cette  ingénieuse  exégèse  fournit  d’ailleurs,  au  Maître,  l'occasion 
de  s'expliquer  avec  son  Disciple  sur  l'éternité  des  causes  primor¬ 
diales  ’. 

«  Le  Maître.  —  Dites- moi,  je  vous  prie  ce  que  vous  comprenez 
lorsque  vous  entendez  la  Théologie  vous  dire  :  Dans  le  Principe, 
Dieu  fit...  ? 


1.  Sascti  Aurblu  Augustini  Confessiuiics .  lit).  Alt,  cap.  XXVIII. 

2.  Joannis  Scoti  Ehigenæ  Op.  taud.,  lib  II,  cap.  20  ;  éd.  cit.,  cçll.  55/|-5ô5. 

3.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  lauct.,  toc.  cit.;  éd.  cit.,  cjII.  556-557- 


I  -  49 


\ 


SCOT  KIWGKNE  ET  AVJCÉUllON 


19 


->  Le  Disciple.  —  Ce  que  je  comprends,  c’est  tout  simplement  ce 
dont  nous  sommes  convenus  :  Le  Père  a  fait  toutes  choses  dans 
son  Verbe.. En  effet,  lorsque  j’entends  le  mot  :  Dieu,  je  songe  à 

Dieu  le  Pere;  lorsque  j’entends  le  mot  :  Principe,  je  pense  à  Dieu 
le  Verbe. 


»  Le  Maître.  —  Mais  que  veut  dire  le  Théologien  lorsqu’il 
ecnt  .  «  Dans  le  Principe,  Dieu  lit...  »?  Concevez-vous,  par  là, 
que  Dieu  a,  d  abord,  engendré  son  Verbe,  puis  qu’ensuite,  dans 
ce  V  erbe,  il  a  fait  le  ciel  et  la  terre  ?  Ou  bien  n’a-t-il  pas  éternel¬ 
lement  engendré  son  Verbe  et,  dans  ce  même  Verbe,  fait  éternel¬ 
lement  toutes  choses,  de  telle  façon  que  la  génération  par  laquelle 
le  V  erbe  procède  du  Père  ne  devançât  aucunement  la  création  par 
laquelle  toutes  les  choses,  au  sein  du  Verbe,  procèdent  du  néant? 
Pour  parler  plus  clairement,  les  causes  primordiales  des  choses, 
qui  ontete  faites  dans  le  Verbe  de  Dieu,  n’y  ont-elles  pas  toujours 
existe,  et  le  Verbe  existait-il  alors  que  ces  causes  n’existaient  pas 
encore  ?  Ou  bien,  au  contraire,  lui  sont-elles  coéternelles,  de  telle 
sorte  que  le  Verbe  n’ait  jamais  existé  sans  causes  fondées  en  lui, 
<pie  ces  mots  :  Le  Verbe  précède  les  causes  fondées  en  lui,  ne  se 
puissent  prendre  dans  un  autre  sens  que  celui-ci  :  C’est  le  Verbe 
qui  crée  les  causes,  tandis  que  les  causes  sont  créées  dans  le  Verbes 
et  par  le  Verbe  ? 

»  Le  Disciple.  Je  ne  saurais  aucunement  accorder  la  pre¬ 
mière  opinion.  Je  11e  vois  pas,  en  effet,  comment  la  génération 
du  Verbe  par  le  Père  pourrait  précéder  dans  le  temps  la  création 
de  toutes  choses  par  le  Père  au  sein  du  Verbe  et  par  le  moyen  du 
Verbe;  je  juge  coéternelles  ces  deux  opérations,  la  génération 
du  Verbe,  veux-je  dire,  et  la  création  de  toutes  choses  dans  le 
Verbe  ;  on  ne  saurait,  en.  effet,  concevoir  avec  vérité  qu’il  y  eut  en 
Dieu  un  accident,  un  mouvement  temporel,  un  progrès  temporel. 

»  Au  contraire,  j’accorderais  volontiers  la  seconde  opinion  pro¬ 
posée,  c’est-à-dire  que  la  génération  du  Verbe  par  le  Père  n’a  point 
du  tout  précédé  dans  le  temps  la  création  de  toutes  choses  p*x  le 

Père  au  sein  du  Verbe,  mais  qu’elle  lui  est  coéternelle . 

»  L  est  en  même  temps  que  Dieu  a  engendré  sa  Sagesse  et  qu  en 

elle,  il  a  fait  toutes  choses .  Si  lorsque  le  Prophète  dit,  en 

s  adressant  au  Père  :  «  Teciim  Principium  in  (lie  rimais  tue'  », 
c’est  comme  s’il  disait  en  termes  clairs  :  «  Avec  vous  et  en  vous 
existe  toujours  le  Principe  de  toutes  choses,  qui  est  votre  Verbe.  » 

Si  donc  le  Verbe  est  toujours  Principe  avec  le  Père  et  dans  le 
Père,  jamais  il  ne  fut  sans  être  Principe,  mais  il  fut  toujours 
Principe  ;  partant,  puisqu’il  ne  lui  arrive  pas  de  ne  point  être  Prin- 

DUHEM.  —  T.  V.  1 


50 


LA  CRUE  t)E  L  ARISTOTÉLISME 


I  -  50 


cipe,  c’est  qu’il  n’a  jamais  existé  sans  les  choses  dont  il  est  le 
Principe.  » 

Coéternelles  au  Verbe  de  Dieu  au  sein  duquel  elles  existent, 
les  causes  primordiales,  sont-elles  distinctes  de  ce  Verbe,  comme, 
au  gré  de  Platon,  les  idées  étaient  distinctes  du  Démiurge  ? 

«  Ces  raisons  de  toutes  choses,  dit  le  Maître  *,  dès  là  qu  on  les 
conçoit  dans  la  nature  même  du  Verbe,  nature  qui  est  supra-essen¬ 
tielle,  je  les  juge  éternelles.  En  eftet,  tout  ce  qui  existe  substantiel¬ 
lement  dans  Dieu  le  Verbe,  n’étant  rien  d’autre  que  le  Verbe  lui- 

même,  est  nécessairement  éternel. 

»  Par  conséquent,  la  Raison  principalissime  et  multiple  de  l’Uni¬ 
versalité  des  choses  créées  et  le  Verbe  lui-même  sont  une  seule  et 
même  chose.  Nous  pouvons  dire  encore  :  La  Raison  principalis¬ 
sime,  à  la  fois  simple  et  multiple,  de  toutes  choses,  c’est  Dieu  le 
Verbe.  Les  Grecs  le  nomment  Aoyo?,  c’est-à-dire  Verbe  ou  Raison 

ou  Cause . 11  est  la  Raison  de  toutes  les  choses  créées  et  incréées, 

car  il  en  est  le  premier  Modèle  ;  aussi  les  Grecs  le  nomment-ils 

ISéoL,  c’est-à-dire  espèce  ou  forme .  Puis  donc  que  le  Fils  de 

Dieu  est  verbe,  raison  et  cause,  il  n’est  point  déplacé  de  dire  que 
le  Verbe  de  Dieu  est  la  Raison,  la  Cause  simple  et,  en  même 
temps,  infiniment  multiple  en  elle-même,  qui  crée  l’Universa¬ 
lité  des  choses  faites.  » 

A  la  vérité,  quelques  pages  auparavant,  Jean  Scot  avait  tenu  un 
langage  qui  sonnait  tout  autrement;  du  Verbe,  il  avait  semblé 
distinguer  les  raisons  primordiales  ;  à  l’éternité  de  celui-là,  subor¬ 
donner  l’éternité  moins  parfaite  de  celles-ci.  En  effet,  voici  les 
propos  qu’il  avait  mis  dans  la  bouche  de  son  disciple 

«  Le  Fils  est  absolument  coéternel  au  Père.  Les  causes  primor¬ 
diales  que  le  Père  a  créées  en  son  Fils  sont  coéternelles  à  celui-ci, 
mais  non  pas  absolument.  Elles  lui  sont  coéternelles  en  ce  sens 
que  le  Fils  n’a  jamais  existé  privé  des  causes  primordiales  qui 
sont  créées  en  lui.  Mais  ces  causes  ne  sont  pas  absolument  coéter¬ 
nelles  à  celui  en  qui  elles  sont  créées,  car  les  créatures  ne  peuvent 
être  coéternelles  au  Créateur;  le  Créateur  précède  ce  qu’il  crée... 

»  Ainsi  les  causes  primordiales  des  choses  sont  dites  coéternel- 
les  à  Dieu,  parce  quelles  subsistent  toujours  en  Dieu  et  n’ont 
pas  eu  de  commencement  temporel.  Mais  nous  disons  quelles  ne 
sont  pas  coéternelles  à  Dieu,  parce  qu’elles  ne  tirent  pas  d’elles- 
mêmes  le  commencement  de  leur  existence,  mais  bien  de  leur 

1.  Joànnis  Scoti  Ekigenæ  Op.  laud.,  Lib.  III,  cap.  9;  éd.  cit.,  col.  642. 

2.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib.  II,  cap.  21  ;  éd.  cit.,  coll.  56i-5Ô2.  • 
Cf.  Cap.  20;  éd.  cit.,  coll.  56i-562. 


I  -  51 


SCOT  ÉRIGÈNE  ET  AViCÉBRQN 


51 


Créateur.  Seul,  le  Créateur  n’a  d’aucune  manière  commencé  d’être  * 
il  est  donc  seul  la  véritable  éternité .  Ce  n’est  pas  la  vraie  éter¬ 

nité  que  celle  qui,  d’une  manière  ou  d’une  autre,  a  commencé 
d  etre  ;  c  est  seulement  une  participation  à  la  véritable  éternité,  à 
celle  qui  est  avap-^oç,  à  celle  qui  n’a  aucun  commencement.  » 

Gardons-nous  d’attribuer  à  ces  paroles  un  sens  trop  absolu  ; 
ceiles  qui  viennent  aussitôt  après  s  nous  disent  avec  quelle  précau¬ 
tion  il  les  faut  interpréter  : 

«  Si,  au  sein  même  de  la  Cause  de  toutes  les  causes,  je  veux 
ire  de  la  Sainte  Trinité,  on  peut  concevoir  un  certain  ordre  de 
précession  (en  effet,  la  Divinité  qui  engendre  et  qui  envoie  précède 
a  Divinité  engendrée  et  la  Divinité  qui  procède  de  la  génératrice 
et  de  1  engendrée,  bien  que  ce  soit  une  Divinité  une  et  inséparable) 
est-il  étonnant,  est-il  incroyable  que  la  Cause  de  toutes  Jes  causes 
précède  tout  ce  dont  elle  est  cause,  et  que  toutefois  ceci  ait  existé 
en  elle  commutabiliter  et  éternellement,  sans  aucun  commence¬ 
ment  temporel?  Si  le  Père  a  précédé  les  raisons  des  choses  qu’il 
a  faites  en  son  Fils  à  la  façon  dont  celui  qui  fait  quelque  chose 
précède  ce  qu’il  fait;  si  le  Füs  a  précédé  les  raisons  que  le  Père  a 
faites  en  lui,  de  même  manière  que  l’art  de  l’artiste  précède  les 
idées  que  l’artiste  fonde  au  sein  de  cet  art,  qui  nous  empêche  de 
concevoir  que  l’Esprit-Saint,  porté  sur  l’abîme  des  causes  primor¬ 
diales  que  le  Père  a  créées  dans  le  Verbe,  ait  précédé  ce  qui  le 
porte  ?  »  ^ 

Nous  somme  avertis,  par  là,  de  ne  pas  prendre  trop  au  pied  de 
la  lettre  des  expressions  telles  que  celles-ci  :  Le  Père  et  le  Verbe 
ont  précédé  les  raisons  que  le  Père  a  produites  dans  le  Verbe  ;  les 
causes  primordiales  ont  été  créées  par  le  Père  dans  le  Verbe.  Jean 
Scot  nous  invite  à  comparer  cette  production  des  idées  à  la  géné¬ 
ration  du  Verbe  par  le  Père;  il  ne  sait  s’il  doit,  à  cette  produc¬ 
tion,  donner  le  nom  de  génération  ou  celui  de  création  ;  «  genuit, 
vno  etiam  creavil  »,  dit-il4;  bien  souvent,  il  évite  l'emploi  des 
deux  verbes  engendrer  et  créer  ;  il  dit  fonder  (condere).  «  Les 
essences  primordiales  des  créatures,  écrit-il 3,  ont  été,  avant  tou¬ 
tes  choses,  fondées  (conditæ)  par  l’unique  et  première  Cause  de 
toutes  choses;  elles  l’ont  été  à  partir  d’elle,  en  elle  et  par  elle.  » 
En  tous  cas,  même  si  Ion  gardait  le  nom  de  création  à  l’éter- 
ternelle  génération  des  raisons  au  seir.  du  Verbe,  il  faudrait  bien 
se  garder  d’assimiler  cette  opération  à  la  création  temporelle  des 


1.  Jean  Scot  ërigène,  Ioc.  cit.,  col.  562. 

2.  Joannis  Scoti  Erigenæ,  Op.  laud.,  Lib.  Il,  cap.  20,  éd.  cit.,  col.  55p. 


32 


LA  CRlTE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


I  -  52 


choses  sensibles.  «  Vous  ne  comptez  donc  pas  au  nombre  ries 
créatures,  dit  le  Disciple  *,  les  causes  et  les  substances  des  choses 
qui  ont  été  constituées  ( substitiitas )  dans  le  Verbe  de  Dieu  ?  Vous 
avez  dit,  en  effet,  qu’elles  avaient  été  faites  avant  tout  temps  et 
avant  toute  créature.  »  —  «  Je  ne  les  compte  pas,  répond  le  Maî¬ 
tre  ;  et  cc  n’est  pas  sans  raison  car,  par  le  terme  de  créatures,  on 
entend  proprement  les  choses  qui,  par  voie  de  génération  et  à 
l'aide  d’un  mouvement  temporel,  se  répandent  dans  les  espèces 
propres,  visibles  ou  invisibles.  Mais  ce  qui  a  été  constitué  ( substi- 
tulum )  hors  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  lieux  n’est  pas  pro¬ 
prement  dit  créature,  bien  que  par  un  langage  affecté  d’une  sorte 
de  synccdoehe,  l’Univers  idéal  qui  vient  après  Dieu  soit  parfois 
appelé  une  créature  fondée  par  Dieu  ( gitamvis  modo  qitodam 
loquendi  auvsxooyuttàç,  universalisas ,  qiue  post  De  uni  est,  ah  ipso 
condita  creatura  vocitetur).  » 

Lors  donc  que,  des  raisons  éternelles,  Jean  Scot  dit,  indifférem¬ 
ment  et  tour  à  tour,  qu’elles  ont  été  engendrées,  constituées,  substi¬ 
tuées,  faites  ou,  enfin,  créées  par  Dieu,  c’est  embarras  d'un  lan¬ 
gage  qui  s’efforce  d’exprimer  des  pensées  vraiment  inexprimables; 
mais  il  le  faut  interpréter  à  la  lumière  des  affirmations  qui  ne 
laissent  prise  à  aucun  doute  ;  et  c’en  est  une  que  celle-ci  3  dont, 
il  y  a  un  instant,  nous  donnions  la  traduction  : 

«  Rationes  omnium  rerum ,  dura  in  ipsa  natura  Verbi ,  quæ 
supraessentialis  est ,  intelliquntur ,  æternas  esse  arbitror  ;  quicquid 
cnim  in  Deo  Verbo  substantialiter  est ,  quoniam  non  'àliud  præter 
ipsum  Verbum  est ,  ælenium  esse  necesse  est.  Ac  per  hoc  conficitur, 
et  ipsum  Verbum ,  et  multiplicem  totius  universilatis  conditæ  prin- 
cipalissimam  rationem  idipsum  esse.  Possumus  cnim  sic  dicere  : 
Simplex  et  multiplex  rerum  omnium  principalissima  ratio  Deus 
Verbum  est.  » 

D’ailleurs,  Jean  Scot  cède,  peut-être  avec  excès,  au  désir  de 
frapper  l’esprit  par  des  oppositions  de  style  ;  à  la  Nature  qui 
crée  et  n’est  point  créée,  il  oppose  la  Nature  qui  est  créée  et 
qui  crée;  la  première  est  le  Père  et  la  seconde  le  Verbe  ;  une 
telle  manière  de  parler  n’est  admissible  que  si  1  on  assouplit,  que 
si  l’on  étend  le  sens  du  mot  création  au  point  d’y  comprendre 
même  la  génération  du  Verbe. 

Les  pensées  qui  viennent  de  nous  être  exposées  ne  sont  pas 
inouïes  dans  la  doctrine  chrétienne;  elles  ne  sont  bien  souvent,  et 


1.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud . ,  Lib.  V,  cap.  16;  éd.  cit.,  coll.  887-888. 

2.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  latid.,  Lib.  III,  cap.  9;  éd.  cit.,  col.  642. 


I  -  53 


SCOT  ÉRIGÈNE  ET  AVICÉBRON 


53 


Jean  Scot  ne  cesse  de  1  affirmer,  que  le  plein  épanouissement  de 
principes  que  les  Pères  de  l’Église  avaient  plus  ou  moins  explicite¬ 
ment  formulés  ;  maint  passage  de  Saint  Augustin,  par  exemple, 
esquisse  la  figure  de  ce  Verbe  dont  l’Érigèrie  accuse  les  traits 
avec  plus  de  fermeté  ;  n’en  citons  qu’un. 

«  Les  idées,  écrit  1  Évêque  d’Hippone  sont  certaines  formes  ou 
raisons  jouant,  pour  les  choses,  le  rôle -de  principes  (principales 
formæ  vel  rat  ion  es)  ;  elles  sont  fixes  et  immuables,  car  elles  n’ont 
pas  été  formées  ;  elles  sont  donc  éternelles  et  se  comportent  tou¬ 
jours  de  la  même  manière  ;  elles  sont  contenues  en  l’Intelligence 
divine.  Bien  qu’elles  n’aient  pas  eu  de  commencement  et  qu  elles 
ne  doivent  pas  avoir  de  fin,  on  dit  cependant  que  tout  ce  qui  est 
susceptible  d'avoir  commencement  et  fin,  que  tout  ce  qui  com¬ 
mence  et  finit,  que  tout  cela  est  formé  selon  ces  idées.  » 

La  même  doctrine  se  trouve  exprimée,  bien  qu’en  termes  moins 
précis,  dans  les  Éclaircissements  que  Maxime  le  Confesseur  avait 
composés  sur  les  Sermons  de  Saint  Grégoire  de  Nysse  et  que 
Jean  Scot  avait  traduits  !. 

Toutefois,  ce  Platonisme  chrétien  qui  relie  toutes  les  idées  en 
une  idée  unique,  qui,  au  Verbe  divin,  identifie  ce  Monde  des 
idoes  ainsi  ramené  à  1  unité,  nul  ne  1  avait  encore  développé  avec- 
autant  d  ampleur,  avec  autant  de  détails  que  le  fils  de  l’Erin. 

Joutes  les  causes  primordiales  forment,  au  sein  du  Verbe,  une 
raison  unique  de  l’Univers,  et  cette  unique  raison,  c’est  le  Aôvoç, 
c’est  le  Verbe  lui-même.  ' 

«  11  est  la  Cause  simple  :1,  car  l’Universalité  des  choses  forme 
en  lui  un  seul  individu  exempt  de  toute  séparation  ;  en  d’autres 
termes,  le  Verbe  de  Dieu  est  assurément  l’Unité  de  toutes  choses, 
l’Unité  qui  en  exclut  toute  division  et  toute  séparation,  car  il  est 
lui-même  toutes  choses. 

»  Mais,  à  juste-titre  aussi,  on  le  peut  concevoir  comme  multi¬ 
ple,  car  il  se  répand  à  l’infini  en  toutes  les  choses  qui  existent,  et 
c’est  cette  diffusion  même  qui  fait  subsister  toutes  choses.  » 

De  même  que  l’Érigène  avait  offert  à  notre  méditation  cette 
mystérieuse  pensée  :  En  même  temps  que  créateur,  Dieu  est  créa¬ 
ture,  car  il  se  fait  lui-même,  il  nous  propose  maintenant  cette 
autre  apparente  antinomie,  qui  n’est  qu’un  nouvel  aspect  de  la 

• 

i.  Sancti  Aurelii  Augustini  Ocloginta-tres  quœstiones,  quæst.  XLVI. 
a.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Versio  ambiguorum  Sancti  Maximi,  cap.  Il  (Joannis 
Scoti  Erigenæ  Opéra,  éd.  cit.,  coll.  i2o4-i2o5). 

3.  Joannis  Scoti  Erigenæ  ...  De  divisione  JVaturœ  Ifib.  III,  cap.  q;  éd.  cit 
col,  642,  *  »  ’ 


54 


LA  CBUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


I  -  54 


première  :  Le  Verbe  de  Dieu  est,  à  la  fois,  parfaitement  un  et  infi¬ 
niment  multiple. 

«  Tout  en  demeurant 1 2  immuables  au  sein  de  la  Cause  première, 
les  causes  primordiales  produisent  les  causes  subséquentes,  et  cela 
jusqu’aux  extrémités  de  toute  la  Nature  créée  ;  elles  se  propagent 

en  se  multipliant  jusqu’aux  ultimes  confins  de  cette  Nature . 

Ces  causes  primordiales  que  les  hommes  savants  en  la  Science 
divine  nomment  les  principes  de  toutes  choses,  ce  sont  le  Bien  en 
soi,  l’Essence  en  soi,  la  Vie  en  soi,  la  Science  en  soi,  la  Vérité  en 
soi,  l’Intelligence  en  soi.  la  Raison  en  soi....  et  toutes  ces  vertus  et 
raisons  que  le  Père  a  créées,  toutes  ensemble  et  en  une  seule  fois, 
dans  son  Fils  ;  c’est  conformément  à  ces  raisons  que  l’ordre  des 
choses  a  été  tissé  tout  entier,  du  haut  en  bas,  c’est-à-dire  depuis 
la  créature  intellectuelle  qui,  après  Dieu,  est  la  plus  voisine  de 
Dieu,  jusqu’à  la  dernière  classe  de  toutes,  à  celle  qui  contient  les 
corps. 

»  En  effet,  toutes  les  choses  qui  sont  bonnes,  sont  bonnes 
parce  qu  elles  participent  au  Bien  en  soi;  tout  ce  qui  subsiste 
essentiellement  et  substantiellement,  subsiste  par  participation  à 
l’Essence  en  soi  ;  tout  ce  qui  vit  possède  la  vie  parce  qu’il  parti¬ 
cipe  à  la  Vie  en  soi.  Et  de  même,  tout  ce  qui  a  science,  intelligence 
et  raison  sait,  comprend  et  raisonne  par  participation  à  la  Science 
en  soi,  à  l’Intelligence  en  soi,  à  la  Raison  en  soi.  » 

Ainsi  le  Verbe  «  est  la  Cause  *  par  laquelle  toutes  choses  sont, 
et  sont  bonnes  ;  il  se  propage  en  toutes  choses  ;  il  se  fait  en  toute 
créature,  il  contient  toutes  choses.  Ne  sommes-nous  donc  pas  forcés 
de  comprendre  que  la  Sagesse  de  Dieu  le  Père,  au  sujet  de 
laquelle  toutes  ces  propositions  sont  énoncées,  est  la  Cause 
créatrice  de  toutes  choses,  en  meme  temps  qu’elle  est  créée  et  faite 
dans  tout  ce  qu’elle  crée?  Ne  devons-nous  pas  reconnaître  qu’elle 
contient  en  elle-même  toutes  les  choses  dans  lesquelles  elle  est 
créée  et  faite?  En  toutes  ces  choses,  en  effet,  ce  que  l’on  conçoit 
comme  réellement  existant,  ce  n’est  rien  d’autre  que  la  Vertu 

multiple  de  la  Sagesse  créatrice  qui  subsiste  en  tous  les  êtres . 

Ainsi  le  Verbe  de  Dieu  crée  tout  et  il  est  créé  en  tout.  » 

A  la  fois  parfaitement  un  et  infiniment  multiple,  le  Verbe  de 
Dieu  crée  toutes  choses  et  est,  lui-même,  créé  en  toutes  choses  ; 
à  ces  propositons  dont  la  pleine  intelligence  surpasse  notre  raison, 


1.  Joannis  Scoti  Erigknæ  Op.  laud.,  Lib.  II,  cap.  36;  éd.  cit ,  col.  6i6.  — 
Cf.  Lib.  III,  cap.  3,  éd.  cit.,  col.  Ô3i  ;  cap.  4  ;  éd.  cit.,  col  632. 

2.  Joannis  Scoti  Emgkn.£  Op.  laud.,  Lib.  III,  cap.  9;  éd.  cit.,  col.  646. 


I  -  55 


SCOT  ÉRIGÈNE  ET  AY1CÉBR0N 


55 


un  nouveau  mystère  vient  se  joindre  :  Les  choses  créées  sont 
à  la  lois  éternelles  et  soumises  au  temps. 


III 

l’existence  temporelle  des  choses  créées 

«  Ces  raisons  des  choses  *,  que  l’on  conçoit  dans  la  nature 
supra-essentielle  du  Verbe,  sont  éternelles.  En  effet,  tout  ce  qui 
est  substantiellement  dans  Dieu  le  Verbe,  c;est  le  Verbe  lui-même, 
en  sorte  que  c’est  nécessairement  éternel.  » 

Ces  causes  primordiales  qui  subsistent,  éternelles,  dans  le  Verbe 
divin  ont  pour  effet  tout  ce  qui  se  rencontre  dans  l’Univers 
visible,  tout  ce  qui  forme  l’ordre  des  temps  et  des  lieux.  Comment 
devons-nous  concevoir  la  relation  de  ces  causes  et  de  ces  effets  ? 
«  Aucun  de  ceux  qui  philosophent  avec  rectitude 1  2  ne  saurait 
admettre  qu’une  partie  de  la  Création  universelle  existe,  éternelle, 
dans  le  Verbe  de  Dieu,  et  qu'une  autre  partie,  faite  dans  le  temps, 
soit  extérieure  au  Verbe.  » 

Donc,  toutes  ces  choses  créées  que  nous  voyons  exister  dans  le 
temps  et  dans  l’espace,  elles  étaient  de  toute  éternité  au  sein  du 
Verbe.  «  Elles  y  étaient  par  leurs  causes  3,  elles  y  étaient  virtuel¬ 
lement  et  en  puissance  ( vi  et  potestate),  indépendantes  de  tous  les 
temps  et  de  tous  les  lieux,  indépendantes  de  toute  génération 
temporelle  et  locale,  indépendantes  de  toute  forme  ou  de  toute 
espèce  accessible  au  sens  ou  à  l’intelligence,  indépendantes  de 
toute  quantité,  de  toute  qualité,  de  tous  ces  autres  accidents  par 
lesquels  nous  savons  qu’une  substance  est,  mais  sans  savoir  ce 
qu’elle  est. 

»  Et,  d’autre  part,  ces  choses  n’existaient  pas  de-toute  éternité. 
Avant  que,  par  leur  génération,  elles  ne  se  fussent  infiltrées  sous 
les  formes  et  espèces,  dans  les  lieux  et  les  temps,  à  l’intérieur  de 
tous  les  accidents  qui  viennent  s’adjoindre  à  leurs  substances 
éternelles,  subordonnées  d'une  manière  incommunicable  au  Verbe 
de  Dieu,  elles  n’étaient  pas  engendrées,  elles  n’étaient  pas  d’une 
manière  locale  et  temporelle,  elles  n’existaient  pas  sous  les  formes 
et  espèces  propres  auxquelles  les  accidents  surviennent.  » 

1.  Joannis  Scott  Eriginæ  Op.  laud.,  Lib.  III,  cap.  9;  éd.  cit.,  col.  6^2. 

2.  Joannis  Scotj  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib.  III,  cap.  16;  éd.  cit.,  col.  666. 

5.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib,  III,  cap.  1 5 ;  éd.  cit.,  col.  665. 


LA  CRU  K  DK  L’ARISTOTÉLISME 


I  -  56 


56 

Dans  ce  passage,  le  fils  dé  l’Erin  a  employé  les  deux  termes  : 
causes  primordiales  et  substances  éternelles  ;  ils  ne  sont  pas 
employés  au  hasard  et  comme  s’ils  étaient  synonymes  ;  ils  ont  des 
sens  bien  distincts.  Nous  entendons,  en  effet,  le  Disciple  demauder 
à  son  Maître  1  :  «  Je  voudrais  que  vous  me  définissiez  brièvement 
quelle  différence  il  y  a  entre  les  causes  et  les  substances  ;  les  unes 
et  les  autres,  en  effet,  sont  purement  intelligibles.  »  Et  le  Maître 
de  répondre  :  «  Nous  appelons  causes  les  raisons  les  plus  univer¬ 
selles  de  toutes  choses  qui  ont  été,  toutes  à  la  fois,  constituées 
dans  le  Verbe  de  Dieu.  Nous  nommons,  au  contraire,  substances 
singulières  et  spécialissimes  les  idées  propres  ( proprietat.es )  et  les 
raisons  des  choses  singulières  et  spécialissimes.  qui  ont  été 

distribuées  et  constituées  dans  les  causes  mêmes .  Le  Monde, 

donc,  a  procédé  des  causes  mêmes  et  des  substances,  par  la  coa¬ 
gulation  des  qualités  de  ces  dernières.  » 

Ce  ne  sont  donc  pas  seulement  des  idées  très  universelles, 
comme  celle  du  Bien  en  soi  ou  de  la  Vie  en  soi,  qui  résident,  de 
toute  éternité,  au  sein  du  Verbe  de  Dieu  ;  ces  idées  très  générales 
y  sont  distribuées  et  subdivisées  en  idées  de  plus  en  plus  particu¬ 
lières,  jusqu’aux  idées  mêmes  des  choses  singulières  qui,  de  toute 
éternité,  sont,  elles  aussi,  dans  le  Verbe;  c’est  à  ces  idées  des 
choses  absolument  singulières  que  Jean  Scot  réserve  le  nom  de 
substances. 

«  Chaque  créature  2 3  a  donc  sa  véritable  substance  dans  les 
causes  primordiales  ;  c’est  la  raison,  connue  d’avance  et  fondée 
d’avance,  à  l’aide  de  laquelle  Dieu  a  défini  que  cette  créature  serait 
de  telle  façon  et  point  autrement.  » 

Les  choses  qui  existent  temporellement  dans  ce  monde  sensible 
«  ont  procédé  :t  à  la  fois  des  causes  généralissimes  et  des 
substances  spécialissimes,  par  l’association  des  qualités  à  la 
matière  et  grâce  à  l’addition  de  la  forme  (per  compactas  in  maté¬ 
riaux  qualitatcs,  addita  forma)  ».  La  forme  (forma)  ou  espèce 
(species)  paraît  être,  pour  l’Erigène,  ce  par  quoi  une  idée  divine 
devient  chose  temporellement  existante  au  sein  du  monde  sensible. 

La  création  temporelle  des  choses  particulières  au  sein  du 
monde  sensible  ne  doit  pas  être  considérée,  d’ailleurs,  comme  un 
écoulement  par  lequel  les  substances  éternelles  quitteraient  le 
Verbe  dans  lequel  elles  existaient  de  tout  temps,  pour  venir,  ici- 
bas,  revêtir  des  formes  et  des  espèces.  Les  substances,  les  idées 

1.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud  ,  Lib.  V,  cap.  i5  ;  éd.  cit.,  col.  887. 

2.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud  ,  Lib.  Il,  cap.  24,  éd.  cit.,  col.  58a. 

3.  Joanni*  Scoti  Eiiigenæ  Op.  laud.,  Lib,  V,  cap.  16,  p.  887. 


I  -  57 


SCOT  ÉRIGÈNE  ET  AVICÉBRON 


57 


particulières  des  créatures  demeurent  perpétuellement  dans  le 
Verbe. 

«  Vous  ne  doutez  point,  je  pense,  dit  le  Maître  \  que  les  causes 
de  toutes  choses,  qui  ont  été  créées  et  constituées  dans  la  Sagesse, 
n’y  demeurent  éternellement  et  sans  aucun  changement,  qu’elles 
ne  s’en  détachent  en  aucun  lieu  ni  en  aucun  temps,  quelles  ne 
s’écoulent  d'aucune  manière  vers  les  choses  d’ici-bas.  Elles  ne 
sauraient,  en  effet,  subsister  par  elles-mêmes  si,  de  quelque 
manière  que  ce  fût,  elles  se  séparaient  de  cette  Sagesse.  Que 
pensez-vous  alors  des  substances  des  choses,  substances  qui  ont 
été  faites  et  constituées  au  sein  des  susdites  causes  ?  Ne  devons- 
nous  pas  regarder  comme  vraisemblable,  que  dis-je  ?  comme  très 
\iai  que  ces  substances^  elles  aussi,  demeurent  toujours  dans 
leui  s  causes  e.t  sans  aucun  chang’ement,  et.  qu  elles  ne  les  quittent 
en  aucun  temps,  en  aucun  lieu,  d’aucune  façon  ?  De  même  que  les 
causes  primordiales  ne  délaissent  jamais  la  Sagesse,  de  même  les 
substances  ne  délaissent  jamais  les  causes  ;  toujours,  elles 
subsistent  en  elles.  Et  de  même  que  les  causes  ne  sauraient  être 
hors  des  substances,  de  même  les  substances  ne  sauraient  s’écou¬ 
ler  hors  des  causes  ». 

Mais  en  même  temps  que  la  substance  d’une  chose  particu¬ 
lière,  impliquée  dans  les  causes  primordiales  d’oii  elle  dérive, 
subsiste  éternellement  au  sein  du  Verbe  de  Dieu,  avec  lequel  elle 
ne  fait  qu’un,  elle  existe  temporellement,  sous  les  qualités,  les 
formes  et  les  espèces,  dans  l'Univers  créé  ;  elle  est,  à  la  fois,  une 
idée  divine  et  une  créature  ;  à  chacun  de  ces  deux  modes  d'exis¬ 
tence,  Scot  souhaiterait  qu’un  terme  spécial  fût  réservé  ;  dans  la 
Sagesse  de  Dieu,  la  substance  est  une  essence  (essentia,  o'jtU)  ; 
parmi  les  créatures,  elle  est  une  nature  (natura,  ’fjcnç)  ;  il  déplore 
la  confusion  qui,  trop  souvent,  s'établit  entre  ces  deux  termes. 

«  Saint  Augustin,  écrit-il  s,  a  mis,  je  pense,  natura  pour  essen¬ 
tia,  suivant  une  façon  de  parler  très  employée  en  grec  comme  en 
latin.  Les  Grecs,  en  effet,  disent  très  souvent  cs’jt'.ç  pour  q'jovx  et 
oÙt'x  pour  œô crt.;.  Voici,  cependant,  quelle  est  la  signification 
propre  de  ces  noms  :  Oùoda  ou  essentia  se  doit  dire  de  ce  qui,  en 
chaque  créature  visible  ou  intelligible  ne  saurait  être  ni  détruit  ni 
accru  ni  diminué  ;  ztjtlç  ou  natura  se  doit  dire,  au  contraire,  de  la 
génération  de  1  essence  en  certains  lieux,  en  certain  temps,  dans 
une  certaine  matière,  de  ce  qui  peut  être  détruit,  accru,  diminué, 
affecté  d’accidents  divers.  Out-Ix,  en  effet,  dérive  du  verbe  zi'j.1, 

1.  Joannis  Scoti  Ehigexæ  Op.  laucl . ,  lib.  V,  cap,  1 4,  éd.  cil.,  col.  880. 

2.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laurt.,  lib.  V,  cap.  3;  cd.  cit.,  col.  867. 


58 


LA  CRUE  DE  LARISTOTÉLISME 


I  -  58 


qui  veut  dire  :  je  suis  ( sum );  le  participe  présent  de  ce  verbe  est, 
au  masculin,  u>v,  au  féminin,  outra;  de  là,  ouoda.  ffGa'.ç,  au  contraire, 
vient  du  verbe  cpuojaat,  qui  signifie  :  je  prends  naissance ,  je  suis 
planté ,  je  suis  engendré. 

»  Toute  créature,  donc,  en  tant  qu’elle  subsiste  dans  ses  raisons, 
est  une  oùada;  mais  en  tant  qu’elle  est  procréée  en  quelque 
matière,  elle  est  une  ©utnç. 

»  Toutefois,  nous  l’avons  dit,  les  Grecs  mettent  souvent  oùtria  à 
la  place  de  guai.?,  cpuaii;  au  lieu  d ’ouada  ;  de  même,  chez  les  Latins, 
essentia  est  pris  indifféremment  pour  natura  et  natura  pour  essen- 
tia  ;  sans  préjudice,  cependant,  du  sens  propre  de  ces  deux 
termes  » . 

Aussi  nettement  qu’il  le  peut  faire,  Jean  Scot  ne  cesse,  pour 
toute  créature,  de  distinguer  ces  deux  modes  d’existence. 

D’une  part,  est  l’existence  à  l’état  d’essence  (essentia),  d’ouo-ia 
toute  pure,  dégagée  de  toute  catégorie,  de  toute  qualité,  de  toute 
matière,  de  toute  forme  substantielle  ou  accidentelle  ;  cette  exisr 
tence  essentielle  et  idéale  que  nos  sens  ne  peuvent  constater,  que 
notre  raison  ne  peut  concevoir,  les  substances  des  choses  créées, 
contenues  en  leurs  causes  primordiales,  la  possèdent  de  toute 
éternité  ;  elles  l’ont  virtuellement  et  en  puissance  (vi  et  potestale) 
au  sein  du  Verbe.  Cette  essence  d’une  chose,  c’est  tout  simplement 
la  connaissance  même  que  Dieu  a  de  cette  chose  1  :  «  Intellectus 
enim  omnium  in  Deo  essentia  omnium  est...  Nihil  aliud  est- enim 
omnium  essentia ,  nisi  omnium  in  divina  Sapientia  cognitio.  »  Et  ces 
essences  qu’ont  toutes  choses  au  sein  de  la  Sagesse  divine,  elles 
forment  une  Essence  unique,  l’Oùada  universelle,  qui  est  identique 
au  Verbe,  c’est-à-dire  à  Dieu  même.  «  Celui-là  seul,  en  effet,  est 
l’essence  de  toutes  choses  s,  qui  seul  est  vraiment  ». 

D’autre  part,  est  l’existence  à  l’état  de  nature  ( natura ,  oua-'.;)  où 
la  substance  «  s’est  écoulée,  par  génération,  dans  les  formes  et 
dans  les  espèces  »,  où  elle  a,  en  même  temps  que  «  ses  formes  et 
ses  espèces  propres  »,  revêtu  les  divers  prédicaments,  où  elle 
réside  dans  le  lieu  et  dans  le  temps,  où  elle  a  pour  siège  une  cer¬ 
taine  matière,  où  elle  est  douée  de  grandeur  et  de  qualités,  où  elle 
est  pourvue  de  formes  substantielles  ou  accidentelles  ;  cette 
existence-ci,  nous  pouvons  la  constater  grâce  aux  attributs  qui 
environnent  l’essence,  bien  que  l’essence  même  continue  de  nous 
échapper  ;  cette  dernière  existence,  c’est  celle  que  les  choses 


1.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud ,,  Lib.  II.  cap.  20;  éd.  cit.,  col.  55g. 

2.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib. I,  cap.  3;  éd.  cit.,  col. 


I  -  59 


SCOT  ÉRIGÊNE  ET  AVICÉBRON 


59 


reçoivent  lorsqu  elles  sont  engendrées,  en  un  certain  temps  et 
dans  un  certain  lieu,  au  sein  du  Monde  visible. 

«  Mais  il  ne  faut  pas  croire  1 *  que  ces  choses  commencent  d’être 
créées  au  moment  où  les  sens  peuvent  constater  leur  apparition 
dans  le  Monde.  A  l’état  de  substances,  elles  ont  toujours  existé 
dans  le  Verbe  du  Seigneur;  de  plus,  leur  apparition  et  leur  dis¬ 
parition  dans  l’ordre  des  temps  et  des  lieux,  par  l’effet  de  la  géné¬ 
ration,  c  est-à-dire  de  la  prise  d’accidents,  étaient,  elles  aussi, 
dans  le  Verbe  de  Dieu;  car,  au  sein  du  Verbe,  les  choses  qui 
doivent  être  sont  déjà  faites.  C  est  la  Sagesse  divine  qui  circonscrit 
les  temps,  en  sorte  que  toutes  les  choses  qui,  dans  la  Nature, 
naissent  d’une  manière  temporelle,  subsistent  avant  leur  nais¬ 
sance,  éternellement,  en. la  Science  de  Dieu  ». 

La  raison  humaine  ne  peut,  d’ailleurs,  pénétrer  cette  mysté¬ 
rieuse  existence  éternelle  que  les  choses  créées  ont  au  sein  du 
Verbe  de  Dieu.  Avec  le  disciple  de  Jean  Scot,  elle  doit  modeste¬ 
ment  dire  *  :  «  Je  ne  m’enquiers  pas  de  la  manière  dont  l’Univers 
est  créé  dans  le  Verbe  et  de  l’éternité  de  cette  création;  nul  ne 
saurait  dire  comment  les  mêmes  choses  sont  à  la  fois  éternelles  et 
créées.  Nulle  créature  douée  de  raison  ou  d’intelligence  ne  peut 
avoir  connaissance  de  la  création  des  choses  dans  le  Verbe  ». 


IV 

JEAN  SCOT  ÉRIGÈNE  ÉTAIT-IL  PANTHÉISTE  ? 

On  a  dit  et  répété  à  satiété  que  Jean  Scot  était  panthéiste;  au 
début  du  xme  siècle,  le  traité  Ilepl  'puo-sox;  pisp  to-pio’j»  fut  rendu 
responsable  du  Panthéisme  qu’Amaury  de  Bennes  en  avait  tiré 
parce  qu’il  ne  l’avait  pas  compris;  et  au  xixe  siècle,  B.  Hauréau 
écrivait  encore  3  : 

«  Telles  sont  les  prémisses  doctrinales  de  Jean  Scot  et,  quand 
il  s’agit  de  les  développer,  il  n’hésite  devant  aucune  des  consé¬ 
quences  que,  dès  l’abord,  elles  semblent  contenir.  Enfin  il  arrive 
par  une  voie  de  nos  jours  trop  connue  et  trop  fréquentée,  au  Pan¬ 
théisme  le  plus  sincère,  le  plus  patent.  Spinosa  lui-même  ne  nous 

i.  JoARwia  Scoti  Erigknæ  Op.  laud  ,  Lib.  III,  cap.  16;  éd.  cit.,  col.  G69. 

3.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib.  III,  cap.  16;  éd.  cit.,  col.  670. 

3.  B.  Haurkau.  Histoire  de  la  Philosophie  Scolastique,  première  partie, 
Paris,  1872,  p.  159. 


f>0 


LA  CRUE  DE  L'ARISTOTÉLISME 


I  -  60 


offre  pas  une  déclaration  plus  nette  que  celle-ci  :  «  Quand  on 
»  nous  dit  que  Dieu  fait  tout,  nous  devons  comprendre  que  Dieu 
»  est  dans  tout,  qu'il  est  l’essence  substantielle  de  toutes  choses. 
»  Seul,  en  effet,  il  possède  en  lui-même  les  conditions  véritables 
»  de  l’être,  et  seul  il  est  en  lui  même  tout  ce  qui  est  au  sein  des 
»  choses  auxquelles  a  bon  droit  on  attribue  l’existence.  Rien  de 
»  ce  qui  est  n’est  véritablement  par  soi-même  ;  mais  Dieu  seul, 
»  qui  seul  est  véritablement  par  lui-même,  se  partageant  entre 
»  toutes  les  choses,  leur  communique  ainsi  tout  ce  qui  répond  en 
»  elle  à  la  vraie  notion  de  l’être.  »  Ce  disciple  de  Plotin,  qui  croit 
l’être  de  Platon,  fait  cette  déclaration  avec  une  naïveté  si  libre 
d’inquiétude  qu'il  la  renouvelle  à  tout  propos  et  sous  toutes  les 
formes.  » 

Détacher  un  passage  du  contexte  qui  en  fixe  la  véritable  signi¬ 
fication  ;  en  guise  de  traduction  de  ce  passage,  offrir  une  para¬ 
phrase  qui  n'èst  qu’un  long  contre-sens,  c’est  un  moyen  commode 
de  prêter  à  un  auteur  toutes  les  doctrines  qu’on  veut  ;  c’est,  ce  qu’a 
fait  B.  Hauréau. 

Dans  le  passage  qu’on  vient  de  citer  l,  le  Maître  se  propose  d’ex¬ 
pliquer  à  son  Disciple  qu’en  nommant  Dieu  créateur  de  toutes 
choses,  nous  n’introduisons  pas  la  multiplicité  dans  l’essence 
divine,  que  nous  ne  la  soumettons  pas  à-  la  catégorie  de  l’action 
car,  en  Dieu,  l’opération  créatrice  ne  se  sépare  pas  de  l’existence 
même.  «  En  Dieu,  donc,  exister  n'est  pas  une  chose,  et  faire  une 
autre  chose  ;  pour  lui,  exister,  c’est  même  chose  que  faire.  »  Et  le 
Maître  poursuit  en  ces  termes  : 

«  Cumergo  audimus  Deum  omnia/acere,  nilaliud  debemus  intel- 
Hgcre,  quant  De  us  in  omnibus  esse,  hoc  est  essentiam  omnium  subsis- 
tere.  Ipse  enim  soins  per  se  vere  est ,  et  omne,  quod  vere  in  his ,  qu;e 
sunt,  dicitur  esse,  ipse  soins  est.  Nihil  enim  eorum,  quæ  sunt,  per 
se  ipsum  vere  est .  Quodcunque  autem  in  eo  vere  intelligitur ,  parti¬ 
cipations  ipsius  unius  qui  solus  per  seipsum  vere  est ,  accipit.  »  — 
Lors  donc  que  nous  entendons  dire  :  Dieu  fait  toutes  choses, 
nous  devons  tout  simplement  comprendre  que  Dieu  est  en  toutes 
choses,  c’est-à-dire  qu’il  subsiste  à  titre  d’essence  de  toutes  choses  ». 
—  Et  nous  savons  ce  que  signifie  cette  formule.  —  «  Lui  seul,  en 
effet,  existe  vraiment  par  lui-même  ;  dans  les  choses  qui  existent, 
tout  ce  qui  est  véritablement  dit  :  existence,  c’est  lui-seul  qui  est 
cela;  aucune  des  choses  qui  sont,  en  effet,  n’existe  véritablement 
par  elle-même  ;  en  une  telle  chose,  tout  ce  que  l’on  conçoit  vrai- 

i.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Opéra,  Jjjb.  I,  cap.  72  ;  éd.  cit.,  col.  5 1 8, 


I  -  61 


SCOT  ÉKIGÈNE  ET  AVICKIIRON 


61 


ment  [d  existence],  elle  le  reçoit  par  participation  de  l’Un  même, 
qui  seul  existe  vraiment  par  lui-même.  » 

Dieu  seul  existe  vraiment  par  lui-même  ;  les  autres  choses  n’ont 
qu’une  existence  participée  reçue  de  Dieu,  est-ce  donc  la  formule 
du  Panthéisme?  A  ce  compte,  tous  les  docteurs  chrétiens,  tous  les 
philosophes  qui  ont  cru  a  la  création  doivent  être  tenus  pour 
panthéistes. 

Le  fils  de  1  Erin  n'est  aucunement  panthéiste  De  Saint  Paul  et 
de  Saint  Jean  jusqu  à  lui,  les  docteurs  chrétiens  ont  unanimement 
enseigné  que  les  créatures  existent  réellement  et  que,  cependant, 
elles  existent  toutes  par  Dieu  et  en  Dieu;  que  Dieu  est  en  toutes 
choses;  que  les  créatures  ont  une  existence  temporelle,  mais 
qu  elles  ont  aussi  une  existence  éternelle  dans  le  Verbe  de  Dieu; 
cet  enseignement,  Scot  s'est  efforcé  de  le  développer,  de  le  préciser, 
tout,  en  affirmant  bien  haut  qu’un  insondable  mystère  y  demeu¬ 
rait  à  tout  jamais  renfermé  ;  pour  découvrir  dans  cette  tentative 
l’affirmation  du  Panthéisme,  il  se  faut  laisser  aveugler  par  l’idée 
préconçue. 

V 

LE  RETOUR  UES  CRÉATURES  AUX  CAUSES  ÉTERNELLES 

Parmi  les  doctrines  de  Scot,  il  en  est  une  qu’on  a  bien  souvent 
donnée  comme  preuve  de  son  Panthéisme  ;  c’est  précisément  une 
de  celles  où  il  avait  pris,  contre  les  interprétations  panthéistiques, 
les  plus  minutieuses  et  les  plus  formelles  précautions.  Nous 
allons  dire  quelques  mots  de  cette  doctrine,  non  qu’il  y  ait  lieu 
de  la  comparer  aux  enseignements  d’Avicébron,  mais  parce  qu’au 
sein  de  la  Scolastique  latine,  certains  docteurs  la  réprendront 
pour  la  défigurer. 

Les  créatures  dont  l’existence  a  eu  commencement  auront  aussi 
une  fin.  De  multiples  exemples 1  2  nous  conduisent  à  penser  que  la 
durée  de  toute  créature,  tant  corporelle  que  spirituelle,  doit  être 
uu  cycle  fermé,  dont  la  fin  coïncide  très  exactement  avec  le  com¬ 
mencement. 

1.  ('.'est  ce  qui  est  fort  bien  établi  dans  la  thèse  suivante:  Saint-René  Tail¬ 
landier,  Scot  Évigène.  et.  In  Philosophie  Scholastique,  Strasbourg-  et  Paris, 
ï  843 . 

2.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op ■  laud.,  Lib.  \,  capp.  3  et  4;  éd.  cit. ,  coll.  865- 
870. 


62 


LA  CRUE  DE  l'aRISTOTÉLISME 


I  -  62 


«  La  fin  de  tout  mouvement,  c’en  est  le  commencement 1 2  ;  le 
mobile  ne  termine  pas  son  mouvement  dans  une  fin  autre  que  le 
principe  à  partir  duquel  il  a  commencé  de  se  mouvoir,  auquel  il 
désire  sans  cesse  revenir  afin  de  s’arrêter  et  de  se  reposer.  Et 
non  seulement  nous  devons  entendre  qu’il  en  est  ainsi  des  diverses 
parties  du  monde  sensible,  mais  aussi  qu’il  en  est  de  même  de 
tout  l’Univers.  La  fin  de  l’Univers,  c’en  est  le  commencement  ; 
c’est  à  ce  commencement  qu’il  tend,  c’est  en  lui  qu’il  s’arrêtera, 
non  pour  voir  périr  sa  propre  substance,  mais  pour  revenir  au 
sein  des  raisons  d’où  il  est  parti.  » 

«  La  raison  véritable  démontre  donc  *,  d’une  façon  qui  inspire 

pleine  confiance,  que  l’essence  des  choses  sensibles .  doit 

demeurer  perpétuellement,  car  elle  a  été  faite  dans  la  divine 
Sagesse,  d’une  manière  immuable,  hors  de  tout  lieu,  de  tout  temps, 
de  tout  changement.  Au  contraire,  la  nature  qui  a  été  engendrée 
dans  le  lieu  et  dans  le  temps,  qu’environnent  les  autres  accidents, 
doit  périr  après  une  durée  définie  d’avance  par  le  Créateur  de 
toutes  choses  ;  quiconque  possède  la  science  que  les  études  nous 
donnent  n’en  peut  douter.  » 

Une  ibis  que  ces  natures  créées  auront  accompli  l’existence  qui 
leur  a  été  assignée  «  sous  les  formes  et  les  espèces  »,  elles  retour¬ 
neront  à  leurs  essences  éternelles.  A  cette  loi  universelle,  la  nature 
humaine  n’est  point  soustraite. 

«  Tous  les  arguments  3  que  nous  avons  tirés,  soit  de  la  nature 
des  choses  sensibles,  soit  de  la  nature  des  choses  intelligibles,  ont 
eu  pour  objet  de  démontrer  que  toute  chose  revient  par  une 
naturelle  contrainte  â  son  principe,  soit  sensible,  soit  intelligible. 
Ne  tendent-ils  pas,  tout  aussi  bien,  à  nous  faire  croire  sans  aucune 
hésitation,  que  la  nature  humaine  doit,  elle  aussi,  retourner  à  son 
principe,  principe  qui  n’est  autre  que  le  Verbe,  au  sein  duquel  elle  a 
été  faite,  dans  lequel  elle  subsiste  et  vit  d’une  façon  immuable?  Les 
preuves  très  certaines  que  les  choses  nous  fournissent  ne  nous 
donnent-elles  pas  la  force  de  comprendre  cette  vérité  ?  Dieu,  en 
effet,  est  le  principe  de  toutes  les  choses  qui  sont  et  de  toutes  celles 
qui  ne  sont  pas  ;  des  choses,  veux  je  dire,  qui  tombent  sous  les 
sens  corporels  ou  donnent  prise  aux  contemplations  intellec¬ 
tuelles,  comme  des  choses  dont  la  substance  est  si  haute  et  si 
subtile  qu’elles  échappent  aux  intuitions  de  l’esprit  aussi  bien 
qu’aux  sens  du  corps  ;  c’est  Dieu  qu’elles  désirent,  et  nulle 

1.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op..  laud  ,  Lib.  V,  cap.  3  ;  éd.  cit.,  col.  880. 

2.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laad.,  Lib.  V,  cap.  3;  éd.  cit.,  col.  867. 

3.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib.  V,  cap,  6;  éd.  cit.,  col.  871. 


I  -  63 


SCOT  ÉRIGÊNE  ET  AVICÉBRON 


63 


raison  n’empêche  leur  désir  de  parvenir  à  son  objet.  Dès  lors,  qu’y 
a-t-il  d  étrange  à  croire  et  à  comprendre  que  la  nature  humaine, 
spécialement  faite  à  1  image  et  à  la  ressemblance  de  l’unique 
et  commun  Principe  de  toutes  choses,  reviendra  un  jour  à  son 
point  de  départ  ?  » 

Un  jour,  donc,  chaque  créature  fera  retour  à  sa  substance  éter¬ 
nelle  et  immuable,  chaque  substance  à  la  cause  primordiale  dont 
elle  dérive  ;  substances  et  causes  sont,  d’ailleurs,  nous  l  avons 
appris,  de  pures  essences  ou  idées  qui,  non  seulement,  sont  dans 
le  Verbe  de  Dieu,  mais  qui  sont  le  Verbe  même  ;  il  semble,  dès  lors, 
que  ce  que  nous  venons  d’entendre  conduise  forcément  à  cette 
conclusion  :  A  la  fin  du  Monde,  toutes  les  créatures  se  confon¬ 
dront,  s’abîmeront  en  Dieu,  e/i  sorte  qu’après  la  fin  du  Monde 
comme  avant  la  création,  il  n’y  aura  plus  qu’un  seul  être,  Dieu. 

Gardons-nous  de  prêter  une  telle  pensée  au  fils  de  l’Érin.  Il  a 
pris  des  précautions  multiples  et  minutieuses  pour  nous  avertir 
qu’elle  n’est  pas  sienne. 

Pendant  le  temps  qui  s’est  écoulé  entre  la  création  et  la  fin  de 
l’Univers,  chaque  créature  a  possédé  une  mystérieuse  dualité 
d’existence  ;  une  existence  à  l'état  d’oùina,  d’essence,  par  laquelle 
elle  était  éternellement  dans  le  Verbe,  par  laquelle  elle  était  le. 
Verbe  lui-même  ;  une  existence  à  l’état  de  çpu<nç,  de  nature,  par 
laquelle  elle  était  une  des  choses  changeantes  du  monde  sensible. 
Après  la  consommation  des  temps,  c’est  un  mystère  semblable 
que  Scot  présente  à  notre  méditation  ;  chaque  créature  est  revenue 
à  sa  substance  ;  cette  substance,  d’une  part,  continue  d’être  ce 
qu’elle  est  éternellement,  une  idée  de  Dieu,  c’est-à-dire  Dieu  lui- 
même  ;  mais,  d’autre  part,  elle  conserve  son  existence  particulière, 
ce  que  l’Erigène  nomme  sa  propriété  (proprietas). 

«  Le  globe  de  la  terre,  dit-il  *,  sera  uni  au  Paradis  [terrestre], 
de  telle  façon  qu’il  n’y  ait  plus  que  le  Paradis  ;  le  ciel  et  la  terre 
s’uniront  ensuite,  et  il  n’y  aura  plus  que  le  ciel.  Remarquez  que, 
toujours,  ce  qui  est  inférieur  se  change  en  ce  qui  lui  est  supérieur... 
Le  globe  de  la  terre,  qui  est  l'inférieur,  se  transforme  en  Paradis  ; 
les  choses  terrestres,  qui  sont  inférieures,  se  changeront  en  corps 
célestes.  Ensuite,  viendra  la  réunion  de  toute  la  création  sensible 
et  sa  transformation  en  création  intelligible,  de  telle  sorte  que 
l'Univers  créé  tout  entier  devienne  intelligible.  Enfin  cet  Univers 
créé  sera  réuni  au  Créateur  ;  dans  le  Créateur  et  avec  le  Créateur, 
il  sera  une  seule  chose.  Là  est  la  fin  à  laquelle  tendent  toutes  les 

i.  JoANNis  Scott  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib.  V,  cap.  20;  éd.  cit.,  coll.  893-894. 


64 


LA  CHU  K  DE  L’ARISTOTÉLISME 


I  -  64 


choses  visibles  et  invisibles  ;  toutes  les  choses  visibles  passeront 
dans  les  choses  intelligibles  et  les  choses  intelligibles  en  Dieu 
même  ;  et  cela  se  fera  par  une  admirable  et  ineffable  union,  mais 
non  point,  nous  l'avons  dit  souvent,  par  une  confusion  ou  par  une 
destruction  des  essences  ou  des  substances  (mirabili  et  ineffabili 
adunatione,  non  autem ,  ut  sæpe  diximus ,  essentiarnni  aut  substan- 
tiarnrn  confusione  et  interitu). 

«  La  nature  avec  toutes  ses  causes,  dit-il  encore',  se  mouvra  en 
Dieu  comme  l’air  se  meut  dans  la  lumière;  en  ellet,  Dieu  sera 
toutes  choses  en  toutes  choses,  quand  il  n’v  aura  plus  que  Dieu  seul. 
Nous  ne  sommes  pas  obligés  d’affirmer  pour  cela  que  la  substance 
des  choses  périra,  mais  seulement  qu’elle  retournera,  parles  degrés 
divers  que  nous  avons  dit,  à  quelque  chose  de  meilleur.  Comment 
pourrait-on  dire  qu’une  chose  périt,  lorsqu’on  démontre  son  retour 
à  un  état  meilleur  ?  » 

Pour  essayer  de  faire  comprendre  à  son  Disciple  comment  les 
créatures,  revenues  à  leurs  substances  respectives,  pourront  être 
pleinement  unies  à  Dieu  et  demeurer,  cependant,  parfaitement 
distinctes,  l’Erigène  multiplie  les  comparaisons  ;  il  cite  et  discute 
les  textes  de  divers  docteurs,  de  Saint  Augustin,  de  Saint  Grégoire 
de  Nysse,  de  Maxime  le  Confesseur  ;  un  texte  de  Saint  Ambroise 
le  conduit  aux  conclusions  suivantes  2  : 

«  Nous  ne  devons  pas  entendre  ([ue  Saint  Ambroise  nous  ait  pré¬ 
tendu  persuader  de  la  confusion  ou  de  la  transmutation  des  sub¬ 
stances.  mais  qu’il  a  voulu  très  évidemment  enseigner  une  certaine 
union  ( adunatio )  ineffable  et  inintelligible  de  nos  substances.  Rien 
ne  subsiste,  de  la  nature  humaine,  qui  ne  soit  purement  spirituel 
ot  intelligible,  car,  assurément,  la  substance  même  du  corps  est 
intelligible;  dès  lors,  il  n’est  pas  incroyable,  il  ne  répugne  aucu¬ 
nement  à  la  raison  que  ces  substances  intelligibles  s’unissent 
ensemble,  de  telle  sorte  qu  elles  soient,  d’une  part,  une  seule 
chose,  et  que,  d’autre  part,  chacune  d’elles  ne  cesse  point  de  pos¬ 
séder  sa  propriété  et  sa  subsistance  ;  toutefois,  les  substances  infé¬ 
rieures  doivent  se  trouver,  par  là,  contenues  dans  les  essences 
supérieures  ;  la  saine  raison  ne  permet  pas,  en  effet,  que  les 
essences  supérieures  soient  contenues,  attirées,  absorbées  par  les 
essences  inférieures  ;  ce  sont,  au  contraire,  les  essences  inférieures 
qui  sont  attirées  par  les  substances  supérieures,  qui  sont  absorbées 
par  elles,  non  pas  pour  cesser  d’exister,  mais  afin  d’être  mieux 

1.  Joannis  Scoti  Erigen.e  Op.  luiid.,  Lib,  V,  cap.  8  ;  éd .  cil.,  cal.  876. 

2.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib.  V,  cap.  8;  éd.  cit.,  pp.  878-87y. 


I  -  65 


Sf.OT  KRIGKISE  ET  AV1CÉBRON 


66 


sauvegardées  au  seiu  de  ces  essences  supérieures,  d’v  subsister 
et  d’être  une  seule  chose.  » 

Le  Disciple  sc  déclare  satisfait  des  preuves  et  des  explications 
que  le  Maitre  lui  a  prodiguées.  «  Je  ne  cherche  point,  dit-il  de 
plus  nombreuses  raisons  qui  me  puissent  persuader  avec  certitude 
de  cette  union  des  substances,  de  cette  union  que  ne  trouble 
aucune  confusion,  aucun  mélange,  aucune  composition,  qui  est 
exempte  de  toute  transmutation.  » 


VI 

L  ESPRIT- SAINT  SELON  JEAN  SLOT 

Entie  la  théorie  que  nous  venons  d  exposer  et  l’enseignement 
d  Ibn  Gabirol,  il  n  y  a  lieu  de  faire  aucun  rapprochement.  De  la 
doctrine  de  l’Érigènc  qui  va  maintenant  nous  occuper,  il  n’en 
sera  pas  de  même. 

En  considérant  Dieu  comme  étant,  à  la  fois,  créateur  et  créé, 
Jean  Scot  a  été  conduit  à  distinguer  le  Père  et  le  Verbe  ;  il  va 
découvrir  1  Esprit-Saint  en  sondant  ce  mystère  :  Dieu  est  à  la  fois 
un  et  infiniment  multiple. 

C’est  par  T  intermédiaire  du  Saint-Esprit,  en  effet,  qu’en  l'infinie 
multiplicité  des  choses,  le  Verbe  propage  les  effets  des  causes 
primordiales  que  le  Père  a  créées  en  lui. 

«  Les  causes  primordiales,  dit  Jean  Scot I. * 3  4,  sont  ce  que  les 
Grecs  ont  nommé  des  idées  ;  ce  sont  des  espèces  ou  formes  éter¬ 
nelles  dans  lesquelles  le  Monde  visible  et  invisible  est  formé,  des 
raisons  immuables  selon  lesquelles  il  est  gouverné.  Les  philoso¬ 
phes  grecs  les  ont  donc  nommées  à  juste  titre  -pcozôveirz,  c’est-à- 
dire  modèles  principaux.  Ces  causes  primordiales,  le  Père  les  a 
créées  dans  le  Fils,  et  c'est,  par  le  Saint-Esprit  qu’il  les  subdivise 
en  leurs  effets  et  qu'il  les  propage.  » 

»  Tu  vois  donc  comment  \  à  chacune  des  substances  ou  person¬ 
nes  de  la  divine  Bonté,  la  Théologie  attribue  une  sorte  de  rêle 
particulier.  Au  Père,  elle  attribue  la  propriété  de  tout  créer.  Au 
Verbe,  elle  concède  que  toutes  les  causes  primordiales  des  choses 
soient  éternellement  créées  eu  lui,  d’une  manière  universelle, 

I.  Joannis  Scoti  Erigen.e  Op.  laud.,  Lib.  V,  cap.  1 3 ;  éd.  cit.,  col.  885. 

•«.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib.  II,  cap.  36;  éd.  cit.,  colî.  6i5-6i6 

3.  Joannis  Scoti  Erigen.e  Op.  laud.,  Lib.  II,  cap.  22;  éd.  cit.,  col.  566. 

L>UHEM  —  T.  V.  ü 


66 


LA.  CBUÈ  DE  l’aRI8TOTÉLI6ML 


I  -  66 


essentielle  et  simple.  A  l’Esprit-Saint,  le  rôle  quelle  attribue  est 
celui-ci  :  Ces  causes  primordiales  créées  au  sein  du  Verbe,  il  les 
distribue,  devenues  fécondes,  en  leurs  effets  ;  c’est-à-dire  qu’il  les 
subdivise  de  manière  à  produire  les  genres  et  les  espèces,  les 
individus  multiples  et  différents  soit  des  essences  célestes  et  spi¬ 
rituelles  entièrement  dénuées  de  corps,  soit  des  essences  associées 
aux  corps  très  purs  et  très  spirituels  que  constitue  la  simplicité 
des  éléments  catholiques,  soit  des  essences  universelles  de  ce 
Monde  sensible,  soit  enfin  des  essences  particulières  qui  s’y  trou¬ 
vent,  séparées  les  unes  des  autres  par  les  lieux  qu’elles  occupent, 
mobiles  dans  le  temps,  distinctes  en  grandeur  et  en  qualité.  » 

C’est  ainsi  le  Saint-Esprit  qui  assure,  en  toute  créature,  la  parti¬ 
cipation  à  l'action  créatrice  de  Dieu  ;  c’est  cette  participation  que 
la  Théologie  désigne  sous  le  nom  de  dons  du  Saint-Esprit.  «  Il 
n’y  a  aucune  nature  créée  qui  possède  quoi  que  ce  soit  hors  ce 
qu  elle  a  reçu  du  Créateur  L  Si  elle  existe,  c’est  de  lui,  nous 
l’avons  dit,  qu’elle  a  reçu  l’existence  ;  si  elle  vit,  c’est  de  lui 
qu  elle  tient  la  vie  ;  si  elle  sent,  de  lui  la  sensibilité  ;  si  elle  est 
raisonnable,  de  lui  la  raison  ;  si  elle  est  intelligente,  de  lui  l’in¬ 
telligence  ;  c’est  de  lui  qu’elle  tient  mille  autres  choses  de  ce  genre. 
Si  donc,  dans  la  nature  des  choses  créées,  on  ne  peut  rien  conce¬ 
voir,  hors  ce  qui  a  été  donné  par  le  Créateur,  il  en  résulte  que,  ni 
dans  son  essence  ni  dans  ses  accidents,  la  créature  n’est  rien  que 
dons  et  largesses  du  Créateur  ;  or,  la'  distribution  des  dons  de 
Dieu,  la  Théologie  l’attribue  au  Saint-Esprit  comme  une  sorte  de 
propriété.  » 

Ces  dons  que  le  Saint-Esprit  répand  dans  le  Monde  créé,  on  les 
peut  comparer  à  la  lumière  qui  émane  d’un  flambeau.  «  Tous  ces 
dons  sont  fort  bien  nommés  des  lumières  a,  car  ils  descendent  de 
la  Lumière  inengendrée  par  l’intermédiaire  de  la  Lumière  engen¬ 
drée  et  de  la  Lumière  qui  procède  de  toutes  deux  ;  ils  vont  se 
répartissant  entre  les  diverses  substances  individuelles  de  chaque 
essence  universelle  ou  spéciale,  dans  la  mesure  où  la  nature  de 
ces  substances  est  apte  à  recevoir  ces  dons  et  où  elle  a  part  aux 
largesses  de  la  grâce.  » 

Jean  Scot  trouve  ainsi  en  Dieu  a  la  trinité  qu’à  l’exemple  de 
Denys,  il  a  rencontrée  en  toutes  choses  ;  cette  trinité  qu’expriment, 
les  trois  mots  :  Oùaia.,  Sôvajnç,  svépyE'.a,  c’est-à-dire  :  Essentiel ,  vir- 
lus,  ope  ratio. 

1.  Joannis  Scoti  Erigent  Op.  laud.,  Lib.  II,  cap.  22;  éd.  cit.,  coll.  505-560. 
—  Cf.  Lib.  II,  cap  32  ;  éd  cit.,  coll.  608-609. 

2.  Jean  Scot  Érigènk,  loc.  cit. 

3.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib.  II,  cap.  23  ;  éd.  cit.,  coll.  567-568. 


I  -  67 


SCOT  ÉRJGÊNE  ET  AV1CÉBRON 


67 


«  Le  Père,  en  effet,  c’est  la  Substance  qui,  d  elle-même,  a  engen¬ 
dre  la  Substance  du  Fils  et  qui  a  émis  la  Substance  qui  procède 

elles  ;  c  est  donc  à  juste  titre  qu’on  le  peut  nommer  la  Substance 
principale... 

»  .H  est  paiement  fort  convenable  d’attribuer  la  Virtus  à  Dieu 
le  Fils,  car  la  Théologie  le  nomme  souvent  la  Vertu  du  Père.  » 

Ailleurs,  Jean  Scot  a  fait  1  du  Verbe  la  Forme  universelle  : 
«  Toute  forme,  quelle  soit  forme  substantielle  ou  quelle  soit  une 
de  ces  formes  qui  dépendent  de  la  qualité  et  qui  engendrent  le 
corps  en  s  unissant  à  la  matière,  est  créée  par  la  Forme  de  toutes 
choses,  parle  Verbe  fils  unique  du  Père.  » 

«  Que  dirai-je  de  YOperatio ...  ?  »  reprend-il  2.  «  N’est-il  pas 
fort  juste  de  la  relier  au  Saint-Esprit,  puisqu’on  attribue  à  cet 
Esprit,  comme  une  sorte  de  rôle  particulier,  lopération  des  puis¬ 
sances  (virlutum)  et  des  dons  divins,  la  répartition  universelle  de 
ces  dons  aussi  bien  que  la  distribution  particulière  qui  en  est  faite 
à  chaque  être  ?  » 


Vil 


IM  GABIROL  A-T-IL  CONNU  LA  DOCTRINE  DE  SCOT  ÉRIGÈNE  ? 


Telles  sont,  retracées  à  grands  traits,  quelques-unes  des  pensées 
essentielles  de  Jean  Scot.  Ce  croquis  sommaire,  rapprochons-îe  de 
l’esquisse  du  système  d’Ibn  Gabirol,  telle  que  nous  l’avons  rapide- 
ment  dessinée.  Comment  la  ressemblance  des  deux  métaphysiques 
pourrait-elle  ne  pas  sauter  aux  yeux  ?  Tout  ce  que  Salomon  ben 
Gabirol  n’a  pu  emprunter  ni  au  Livre  des.  Cames,  ni  à  la  Théologie 
d  Aristote,  ni  aux  philosophies  des  Frères  de  la  Pureté  ou  d’Avi¬ 
cenne,  ne  le  retrouvons-nous  pas  au  Ilepl  'pticrswçpepwfAoG  ? 

Sans  doute,  ces  doctrines,  identiques  au  fond,  se  présentent  à 
nous  sous  des  aspects  différents.  La  philosophie  de  Jean  Scot  est 
essentiellement  platonicienne  et  essentiellement  chrétienne  ;  Ibn 
Gabirol  l’a  revêtue  d’un  manteau  péripatéticien  et  juif  ;  mais  ce 
manteau  n’est  pas  si  bien  drapé  que  la  pensée  vivante  qu’il  recou¬ 
vre  n’en  écarte  à  chaque  instant  les  plis  et  ne  trahisse  ses  vérita¬ 
bles  formes. 

Lorsque,  par  exemple,  Avicébron  décrit  la  Matière  universelle, 


1. 

2. 


JOANNIS  SCOTI  Eri  iENÆ 
JOANNIS  ScOTI  EhIGBNÆ 


Op  laud  ,  Lib.  I  cap.  5g;  éd  cit.,  coll  5oi  5oa. 
Op.  laud.,  Lib.  II,  cap  éd.  cit.,  co!.  568. 


68 


IA  CRUE  I>K  L  ARISTOTÉLISME 


I  -  68 


cette  substance  qui  supporte  les  neuf  prédicaments,  dont  les  neut 
prédicaments  sont  les  qualités,  que  les  neuf  prédicaments  servent 
à  dépeindre  ;  lorsqu’il  reconnaît  que  cette  Matière  univei’selle  ne 
peut,  isolément,  exister  en  acte  ;  lorsqu’il  déclare,  toutefois,  qu  elle 
possède  par  elle-même  l'existence  en  puissance,  «  c  est-à-dire 
l’existence  qu  elle  possédait,  avant  d’être  unie  a  la  forme,  dans 
la  Science  de  l’Éternel  »,  quelle  est  l'idée  qu'il  éveille  en  notre 
pensée  ?  Est-ce  celle  de  la  -owrn  d’Aristote  ?  Assurément  non, 
mais  bien  celle  de  l'Ouo-ia  universelle  de  Jean  Scot.  Sans  doute, 
au  Fous  vitæ ,  cette  Essence  universelle  s'est  affublée  d'un  nom 
péripatéticien  ;  elle  s’appelle  Matière  universelle  ;  mais  il  semble 
que  ce  nom  d'emprunt  ne  puisse  adhérer  a  tout  ce  qu’elle  contient 
d’étranger  à  l’Aristotélisme  ;  à  chaque  instant,  elle  le  troque  con¬ 
tre  celui  de  substance. 

Que  dirons-nous  du  Verbe  ou  Volonté  de  Dieu  tel  qu  IbnGabirol 
e  conçoit  ?  Est-ce  le  Aéyoç  de  Philon,  le  Verbe  de  la  Théologie 
d  Aristote  ?  Non  certes  ;  c  est  bien,  avec  tous  ses  attributs,  le  Verbe 
créateur,  la  Volonté  de  Dieu,  la  Virtus  Patris  dont  la  mystérieuse 
nature  est  le  principal  objet  que  l’Auteur  du  De  divisions  naturse 
propose  à  nos  méditations. 

Qu’est-elle,  enfin,  cette  Action  de  la  Volonté,  que  Salomon  ben 
(iabirol  compare  à  une  lumière  issue  de  la  Volonté,  propagée 
parmi  les  choses,  se  divisant  et  s  atténuant  au  tur  et  a  mesure 
quelle  s'éloigne  de  sa  source  ?  Elle  a  pour  mission  de  préparer 
les  diverses  matières  à  participer  inégalement  aux  formes  données 
par  la  Volonté.  En  elle,  ne  reconnaissons-nous  pas  cette  Opération 
divine  que  l’Érigène  a  décrite  et  dont  il  a  tait  1  apanage  de  1  Es¬ 
prit-Saint  ? 

Plus  avant  nous  pousserions  le  détail  de  cette  comparaison, 
mieux  nous  reconnaîtrions,  dans'  tous  les  caractères  par  lesquels 
Ibn  Gabirol  se  distingue  des  Néo-platoniciens  hellènes  ou  arabes 
qui  l’ont  précédé,  autant  de  traits  qui  le  font  ressembler  à  Jean 
Scot. 

Une  si  frappante  ressemblance,  non  seulement  dans  les  idées, 
mais  jusque  dans  les  formes  revêtues  par  les  idées,  jusque  dans 
les  comparaisons  et.  métaphores  par  lesquelles  elles  se  veulent 
rendre  plus  aisément  saisissables,  ne  peut  être,  semble -t-il,  l’effet 
d’une  coïncidence  purement  fortuite.  Quelle  cause  la  peut  donc 
expliquer  ? 

En  faut-il  rendre  compte  en  invoquant  l’identité  des  sources 
auxquelles  le  Philosophe  chrétien  et  le  Philosophe  juif  auraient 
également  puisé  ? 


I  -  69 


SCOT  ICRIGÊiS'E  ET  A.VICÉBRON 


69 


Les  sources  qui  ont  alimenté  la  pensée  de  Jean  Scot  nous  sont 
tort  bien  connues  L’Erigènc,  en  effet,  ne  cherche  pas  à  nous  don¬ 
ner  son  système  théologique  pour  une  œuvre  que  rien  n’a  prépa¬ 
rée,  pour  une  création  tirée  du  néant.  Il  a,  au  plus  haut  degré, 
le  souci  très  catholique  d’insérer  sa  théorie  métaphysique  dans 
la  tradition,  de  le  présenter  .comme  le  résultat  naturel,  comme  la 
synthèse  des  doctrines  qui  l’ont  précédé.  Il  entoure  chacune  des 
propositions  qu’il  avance  de  tout  ce  que  l’Écriture  ouïes  Pères  ont 
pu  dire  d’analogue.  Son  exposition  se  déroule  toute  chargée  de 
citations,  en  sorte  que  nous  n  ignorons  rien  des  inspirations  qu’il 
a  recueillies. 

Ces  inspirations,  d’où  viennent-elles  ?  De  l’Écriture  interpré¬ 
tée,  avec  la  plus  audacieuse  liberté,  dans  un  sens  allégorique  ; 
du  Timêe  commenté  par  Chalcidius;  des  Pères  de  l’Église,  parti¬ 
culièrement  de  Saint  Basile,  de  Saint  Grégoire  de  Nysse,  de 
Saint  Augustin  ;  enfin  de  Denys  et  de  Maxime  le  Confesseur. 

Or,  lorsque  nous  parcourons  tous  ces  textes  réunis  par  Jean  Scot, 
voyons-nous  la  doctrine  de  celui-ci  en  jaillir  spontanément,  avec 
tous  ses  traits  essentiels,  en  sorte  qu’il  eût  été  facile  à  tout  autre 
que  lui  de  l’en  extraire  ?  Point  du  tout.  11  nous  semble,  bien 
plutôt,  que  la  plupart  d’entre  eux  ont  été  complaisamment  solli¬ 
cités,  afin  de  fournir  des  autorités  dont  se  pût  réclamer  notre 
métaphysicien  ;  les  efforts  par  lesquels,  aux  enseignements  tradi¬ 
tionnels,  il  cherche  à  raccorder  ses  propres  théories  ne  font  que 
mieux  saillir  l’extrême  originalité  de  celles-ci.  Que,  des  mêmes 
textes,  une  autre  intelligence  ait  pu  tirer  une  métaphysique  toute 
semblable,  c’est  une  supposition  qu’il  serait,  semble-t-il,  insensé 
de  faire. 

Quelle  hypothèse  nous  est-il  donc  permis  de  supposer,  si  nous 
voulons  expliquer  les  analogies  du  système  d’Avicébron  avec  le 
système  de  Jean  Scot  ?  Une  seule,  c’est  que  l’Auteur  du  Fom 
vital  avait  eu  connaissance  du  De  divisione  naluræ.  C’est,  croyons- 
nous,  une  proposition  qui  ne  semblera  nullement  téméraire  à  qui¬ 
conque  aura  pris  la  peine  de  comparer  les  deux  ouvrages. 

Serait-il  possible  de  pousser  plus  loin  et  de  découvrir,  dans  les 
paroles  mêmes  d’Ibn  Gabirol,  l’avis  qu’il  tient  d’autrui  certaines 
des  doctrines  où  nous  reconnaissons  la  marque  de  Jean  Scot  ? 
Peut-être. 

Le  seul  philosophe  que  cite  Avicébron,  c’est  Platon;  il  le  cite  a 
trois  reprises  et,  chaque  fois,  pour  lui  attribuer  des  pensées  qui 
ne  sont  aucunement  de  lui.  Il  est  manifeste  par  là  qu’Avicébron 


70 


LA  CRUS  DE  L’ARISTOTÉLISME 


I  -  70 


a  eu  en  mains  des  livres  qui,  sous  le  nom  de  Platon,  lui  appor¬ 
taient  des  doctrines  émanées  d’aotres  philosophes. 

L’une  des  citations  dont  nous  parlons  est  la  suivante  1 2 * 4  : 
«Platon  a  supposé  que  les  formes  étaient  engendrées  dans  l’Intel¬ 
ligence  par  le  regard  (intnitus)  de  la  Volonté  et  qu’elles  étaient 
engendrées  dans  l’Ame  universelle  par  le  regard  de  l’Intelligence 
universelle  ;  de  la  même  manière,  elles  sont  engendrées  dans  la 
Nature  et  dans  la  Substance  par  le  regard  de  l’Ame  universelle.  Il 
a  posé  la  règle  selon  laquelle  les  formes  intelligibles,  c’est-à-dire 
les  concepts  et  les  images,  sont  formées  dans  l’âme  particulière  par 
le  regard  que  l’Intelligence  jette  sur  cette  âme.  »  Quel  est  l’auteur 
néo- platonicien  qui  se  dissimule  ici  sous  le  nom  de  Platon  ?  Il  est 
malaisé  de  l’indiquer  avec  précision,  car  cette  théorie  ressemble  à 
des  pensées  couramment  répandues  en  l’Ecole  néo-platonicienne  ; 
le  Livre  des  causes,  en  particulier,  nous  en  présente  le  dévelop¬ 
pement  ;  le  nom  de  Platon  pourrait  être  mis  ici,  comme  en  nombre 
d’écrits  arabes,  pour  celui  de  Plotin.  Un  passage  de  Jean  Scot 
est,  d’ailleurs,  tout  rempli  de  ces  mêmes  pensées  *. 

Il  n’en  est  pas  de  même  des  deux  autres  enseignements  qu’Avi- 
cébron  met  sur  le  compte  de  Platon. 

Voici  le  premier*  : 

«  Le  Maître.  —  Posons  qu’il  y  a  trois  matières.  L’une  est  la 
matière  simple  spirituelle,  la  plus  simple  de  toutes,  c’est-à-dire 
celle  qui  n’a  pas  revêtu  de  forme  ;  l’autre  est  la  matière  composée 
corporelle,  qui  est  la  plus  corporelle  de  toutes  ;  la  troisième  est 
la  matière  intermédiaire. 

»  Le  Disciple.  —  Il  y  a  ces  trois  matières  que  tu  viens  de  définir. 
Mais  qu’as-tu  entendu  dire  par  la  matière  première,  qui  n’a  pas 
revêtu  de  forme,  et  pourquoi  as-tu  dit  cela? 

»  Le  Maître.  —  Parce  que  la  matière  qui  a  revêtu  la  forme  est, 
elle  aussi,  simple  et  spirituelle  ;  mais,  comme  l’a  dit  Platon,  elle 
est  différente  de  celle  qui  n’a  revêtu  aucune  forme.  » 

Or,  au  traité  De  divisione  naturæ  de  Jean  Scot,  nous  trouvons  des 
passages  tels  que  ceux-ci  : 

«  Toute  créature  corporelle  et  sensible  est  composée  de  matière 
et  de  forme  *.  La  matière  privée  de  forme  est  dite  informe,  c’est- 
à-dire  dénuée  de  forme,  invisible  et  incomposée,  ou,  en  d’autres 

1.  Avencebrolis  Fons  vitœ,  Tract.  V,  cap.  17,  pp.  289-290. 

2.  Joannis  Scoti  Erigbnæ  De  dioisione  naturæ  Lib.  II,  cap.  i5  ;  éd.  cit., 
p.  547. 

3  Avencebrolis  Font  vitœ,  Tract  IV,  cap  VIII,  p.  aaq. 

4.  Joannis  Scoti  Erigrn^  De  divisione  naturæ  Lib.  H,  cap.  16:  éd.  cit.. 
col.  548.  r 


I  -  71 


SCOT  ÉRIGÈ.NE  ET  AVICÉBRON 


71 


termes,  inanis  et  vacua.  La  forme  survenant,  elle  est  dite  visible 
et  composée,  solide  et  achevée,  délimitée  par  les  bornes  de  sa 
nature.  » 

«  Que  la  matière  informe,  donc  soit  la  chose  changeante  qui 
peut  recevoir  les  formes,  selon  Platon  et  Saint  Augustin,  ou  bien 
qu  elle  consiste,  comme  le  veut  Denys,  en  quelque  chose  d’informe 
qui  est  privé  de  toute  participation  «à  l’espèce,  à  la  forme,  à  ce 
qui  orne,  tu  ne  nieras  pas,  je  pense,  qu  elle  ne  peut  être  saisie  que 
par  1  intelligence,  si  même  elle  peut  être  comprise  ?...  D’autre 
part,  cette  espèce,  cette  forme,  cet  ornement  auxquels  il  suffit 
que  participe  ce  quelque  chose  d  immuable  et  de  changeant  pour 
se  tourner  en  matière,  penses-tu  qu’on  les  puisse  considérer 
autrement  que  par  la  vue  de  l’esprit  ?...  Tu  vois  donc  bien  que  de 
deux  choses  incorporelles,  qui  sont  le  sujet  informe  capable  de 
recevoir  les  formes  et  la  forme  elle-même,  il  se  crée  quelque 
chose  de  corporel  qui  est  la  matière  et  le  corps.  » 

«  Maintenant  *,  nous  pouvons  percevoir  par  les  sens  la 
matière  informée  dont  le  corps  est  fait  ;  au  contraire,  la  matière 
informe  est  purement  intelligible,  et,  d’autre  part,  c’est  par  l’in¬ 
telligence  seule  que  nous  voyons  la  quantité  et  la  qualité.  » 

«  Il  y  a  donc,  en  tout  corps 1 2  3,  ....  trois  choses  à  considérer  : 
En  premier  lieu,  on  y  doit  voir  la  matière.  En  second  lieu,  la  forme 
et  1  espèce  qui,  adjointes  à  la  matière,  produisent  tout  corps  solide 
et  sensible  ;  la  matière  seule,  en  effet,  privée  de  toute  espèce,  ne 
produit  aucun  corps,  car  elle  est  informe  par  elle-même  ;  mais 
lorsque  l’espèce  s'y  adjoint,  le  corps  complet  est  engendré.  En 
troisième  lieu,  l’essence  ou  la  forme  substantielle  qui,  semblable  à 
un  fondement  immobile,  supporte  et  contient  la  matière  informée. 
Il  est  nécessaire,  en  effet,  de  distinguer,  par  le  regard  de  la 
raison,  la  forme  substantielle  de  la  matière  informée.  » 

Ainsi,  Jean  Scot  Erigène  ne  cesse  d’établir  entre  deux  sortes  de 
matières,  la  matière  informe  (materia  informis)  et  la  matière 
informée  ( materia  formata ),  la  distinction  qu’Avicébron  met  au 
compte  de  Platon. 

Avicébron,  d’ailleurs,  pousse  plus  loin  cette  distinction;  il  sub¬ 
divise  la  matière  informée,  de  telle  sorte  qu'entre  la  matière 
informe,  purement  spirituelle,  et  la  matière  entièrement  corpo¬ 
relle,  une  matière  intermédiaire  prenne  place.  Ici  encore,  sa 

pensée  semble  refléter  celle  qui  brille  en  maint  passage  du  traité 

« 

1.  Joannib  Scoti  Ebigwok  Op.  laud Lib.  I,  cap.  57;  éd.  cit.,  col.  5o4. 

2.  Joannib  Scoti  ErigknjB  Op.  laud.,  Lib.  I,  cap.  5o  ;  éd.  cit.,  col.  4®9- 

3.  Joannis  Scoti  Emobn*  Op,  laud.}  Lib.  III,  cap.  27;  éd.  cit.,  col.  701. 


72 


LA  CRUE  DE  LARISTOTÉLISME 


I  -  72 


de  Jean  Scot.  Celui-ci  ’,  en  particulier,  paraîtra  particulièrement 
net,  si  l’on  veut  bien  se  souvenir  que  le  fils  del’Erin  met  la  Matière 
première,  la  au  nombre  des  Raisons  primordiales  des  choses1  2 3, 
en  sorte  que  ce  qui  est  vrai  des  Raisons  primordiales  en  général, 
l’est  aussi  de  la  Matière  première. 

«  Quiconque  se  livrera  à  un  examen  attentif  comprendra  que  ce 
Monde  est  constitué  suivant  un  rapport  à  trois  termes. 

»  Qu’on  le  considère  dans  les  Raisons  par  lesquelles  il  est  consti¬ 
tué  de  toute  éternité  et  dans  lesquelles  il  subsiste  essentiellement; 
non  seulement  on  reconnaîtra  qu’il  est  spirituel,  mais  même  qu’il 
est  pur  esprit.  Personne,  en  effet,  parmi  ceux  qui  philosophent 
bien,  ne  niera  que  les  Raisons  de  la  substance  corporelle  ne  soient 
spirituelles  et,  qui  plus  est,  ne  soient  esprit. 

»  Si  l’on  jette  maintenant  le  regard  sûr  les  parties  qui  se 
trouvent  tout  en  bas  du  Monde,  sur  tous  ces  corps  que  composent 
les  éléments  catholiques,  qui  sont  soumis  à  la  génération  et  à  la 
destruction,  et,  en  particulier,  sur  les  corps  de  nature  terrestre  ou 
aqueuse,  on  n’y  trouvera  rien  qui  ne  soit  corporel,  qui  ne  soit 
absolument  corps. 

»  Mais  si  l’on  examine  la  nature  des  éléments  simples,  il  appa¬ 
raîtra,  plus  clair  que  le  jour,  qu’ils  se  tiennent  en  une  sorte  de 
rapport  intermédiaire.  On  verra  qu’ils  ne  sont  pas  entièrement 
corps,  bien  que  tous  les  corps  naturels  soient  engendrés  de  la 
corruption  que  ces  éléments  éprouvent  en  se  mélangeant;  qu’ils 
ne  sont  pas  non  plus  entièrement  exempts  de  nature  corporelle, 
puisque  tous  les  corps  proviennent  de  ces  éléments  et  se  résolvent 
en  ces  éléments.  On  trouvera  aussi  qu’ils  ne  sont  pas  absolument 
esprits,  car  ils  ne  sont  pas  pleinement  séparés  de  l’extrémité  cor¬ 
porelle  du  Monde  ;  qu’ils  ne  sont  pas  absolument  non-esprits,  car, 
des  Raisons  purement  spirituelles,  ils  tirent  les  occasions  de  leur 
subsistance.  » 

Venons  à  l’examen  de  la  dernière  circonstance  où  lbn  Gabirol 
cite  le  nom  de  Platon.  Voici  le  passage  où  se  rencontre  cette 
citation  s  : 

«  Il  faut  qu’il  y  ait  trois  formes. 

»  L’une  de  ces  formes  est  celle  qui  est  dans  l’essence  de  la 
Volonté;  cette  forme-là,  bien  qu’on  la  nomme  forme,  ne  l’est  que 
par  désignation  et  appellation,  car  elle  n’est  soutenue  par  aucun 
sujet;  mais  comme  son  essence  est  au-dessus  de  l’essence  de  la 

1.  Joannis  Scoti  Erigknæ  Op .  laud .,  Lib.  111,  cap.  26;  éd.  cit..  col.  6o5. 

2.  Cf.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laad.,  Lib.  III,  cap.  5;  éd.  cit.,  col.  636. 

3.  Avencerroms  Font  vitœ,  Tract.  IV,  cap.  20,  pp.  255-256. 


I  -  73 


SCOT  ÉRIGÈNE  ET  AVICÉBRON 


73 


forme  supportée  par  la  matière,  il  faut  bien  la  considérer  à  part 
et  la  désigner  par  un  nom  spécial  ;  il  est  impossible,  en  effet,  que 
la  forme  de  l’Intelligence  qui  réside  en  l’essence  de  la  Volonté, 
existe,  avant  de  s’être  écoulée  hors  de  la  Volonté  et  d'avoir  été 
appliquée  à  la  matière,  telle  qu’elle  sera  après  qu  elle  se  sera 
écoulée  et  qu’elle  aura  été  conjointe  à  la  matière. 

»  La  seconde  forme  est  celle  qui,  d’une  manière  actuelle,  est 
conjointe  à  la  matière  ;  c’est  la  forme  de  l’Intelligence  universelle. 

»  La  troisième  forme  est  celle  qui  est  conçue  hors  de  la  matière 
mais  qui  est,  en  puissance,  conjointe  à  la  matière. 

»  Ne  t’indigne  donc  pas  de  voir  Platon  diviser  la  forme  en  trois 
modes  qui  sont  les  suivants  :  Le  premier  est  la  forme  qui  est  en 
puissance  et  n’est  pas  encore  conjointe  à  la  matière  ;  le  second  est 
la  forme  qui  est  en  acte  et  conjointe  à  la  matière  ;  le  troisième  est 
la  forme  des  éléments,  c’est-à-dire  les  quatre  qualités  premières.  » 

La  théorie  de  la  forme  qui  est  ici  attribuée  à  Platon  est  évidem¬ 
ment  corrélative  de  la  théorie  de  la  matière  qui,  précédemment, 
s’est  trouvée  mise  sous  son  nom;  les  deux  premiers  modes  sous 
lesquels  la  forme  peut  être  considérée  correspondent  visiblement 
à  la  materia  informis  et  à  la  materia  in  formata.  Nous  ne  serons 
donc  point  étonnés  de  trouver,  à  côté  de  passages  où  le  De  divi- 
sione  naturæ  distingue  entre  la  matière  informe  et  la  matière 
informée,  d’autres  passages  où  la  forme  est  subdivisée  H’une 
manière  analogue. 

En  ces  passages  ‘,  nous  voyons  le  fils  de  l’Erin  considérer  «  une 
forme  qui  informe  la  matière  spécifiée,  une  forme  qualitative  qui, 
adjointe  à  la  matière,  produit  effectivement  le  corps  ;  cette  forme 
qualitative,  par  l’ensemble  de  la  quantité  et  de  la  qualité,  apparaît 
aux  sens  corporels  ;  adhérente  à  l’instabilité  de  la  matière,  elle 
accompagne  celle-ci  en  ses  fluctuations  ;  elle  est  soumise  à  la 
génération  et  à  la  corruption.  » 

A  côté  de  cette  forme,  il  en  est  une  autre,  «  l’espèce  ou  forme 
spécifique,  qui  subsiste,  immuable,  en  son  genre,  qui  n’éprouve 
aucun  changement  lorsque  change  le  corps  composé  de  matière  et 

de  forme  qualitative . Cette  forme  substantielle  occulte,  autour 

de  laquelle  roulent  les  flots  des  accidents,  luit  clairement  aux  yeux 

de  l’intelligence  qui  discernent  les  natures  des  choses .  C’est 

par  participation  à  cette  forme  substantielle  qu’est  informée  toute 
espèce  individuelle  ;  elle  est  unique  en  toutes  ces  espèces  indivi¬ 
duelles  et  tout  entière  en  chacune.  » 

i.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  Lib  III,  capp.  27-28;  éd.  cit. ,  coll.  702- 
704. 


74 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


I  -  74 


Entre  la  matière  informe  purement  spirituelle  et  la  matière  infor¬ 
mée  corporelle,  Jean  Scot  avait  mis  une  matière  intermédiaire,  les 
quatre  éléments  catholiques.  De  même,  entre  la  forme  spécifique 
absolument  immuable  et  la  forme  qualitative  accidentelle,  liée  à 
la  matière  et  prenant  part  à  tous  les  changements  qu’elle  éprouve, 
il  place  des  qualités  intermédiaires,  les  qualités  qui,  en  s’unis¬ 
sant  deux  à  deux,  produisent  les  éléments  catholiques.  Nous  avons 
cité  précédemment  le  passage  remarquable  où  ',  après  avoir  mon¬ 
tré  comment  les  quatre  éléments  catholiques,  «  corps  spirituels  et 
simples,  partant  insolubles  et  permanents,  »  prenaient  rang  entre 
«  l’Essence  généralissime,  simple  et  indivisible  »  et  les  corps  cor¬ 
ruptibles,  il  écrivait  :  «  On  doit  comprendre  qu’il  en  est  de  même 
de  leur  quatre  qualités  propres  et  primordiales.  »  Il  admettait  que 
ces  quatres  qualités  se  réduisaient,  d’une  part,  «  à  la  Qualité  la  plus 
générale  de  toutes  les  qualités,  »  et  que,  d’autre  part,  «  elles  en 
procédaient  pour  former  tous  les  corps  corruptibles  et  soumis  à  la 
décomposition.  » 

Ibn  Gabirol  a  donc  mis  au  compte  de  Platon,  touchant  les  trois 
sortes  de  matières  et  les  trois  sortes  de  formes,  des  opinions  qui, 
non  seulement,  ne  sont  pas  de  Platon,  mais  qui,  de  plus,  ne  sem¬ 
blent  pas  rappeler  les  enseignements  des  Néo-platoniciens  hel¬ 
lènes.  Ces  opinions,  d’autre  part,  nous  les  trouvons,  amplement 
développées,  au  traité  de  Jean  Scot  Érigène  ;  dans  l’ensemble  des 
doctrines  de  ce  dernier,  elles  tiennent  une  place  importante.  Si 
1  on  rapproche  cette  observation  des  analogies  essentielles  que 
nous  avons  reconnues  entre  l’enseignement  d’Ibn  Gabirol  et  celui 
du  fils  de  l’Erin,  on  est  tenté  de  penser  que  le  premier  de  ces  deux 
auteurs  a  connu  soit  le  De  divisione  na/uræ,  soit  quelque  résumé 
de  cet  ouvrage,  mais  que  le  livre  apocryphe  dont  il  s’est  inspiré 
portait  le  nom  de  Platon. 

Qu’un  extrait  du  De  divisione  naturæ  ait  ou  non  pénétré  près 
des  philosophes  arabes  sous  le  nom  de  Platon,  cette  conclusion 
nous  parait  devoir  être  retenue  comme  vraisemblable  :  Ibn  Gabi¬ 
rol  a  subi  l’influence  directe  ou  indirecte  de  Jean  Scot.  On  s’expli¬ 
que  alors  que  le  Fons  vitæ  ait  reçu,  de  la  Scolastique  latine,  une 
immédiate  faveur;  lorsqu’au  milieu  du  xue  siècle,  Dominique  Gon- 
disalvi  et  Jean  de.  Luna  eurent  fait  connaître  ce  livre  aux  écolâtres 
de  Chartres,  ceux-ci  ne  purent  pas  se  méprendre  sur  la  nature 


i.  Joannis  Scoti  Erigbnæ  Op.  laud.,  Lib.  II,  cap.  3i  ;  éd.  cit.,  col.  6o6. 


I  -  75 


SCOT  ÉRIGÈNE  ET  A.VICÉBRON 


75 


véritable  du  système  qui  leur  revenait,  affublé  d’un  nouveau  vête¬ 
ment  ;  sous  le  langage  péripatéticien,  ils  durent  retrouver  sans 
peine  les  idées  du  Platonisme  chrétien  que  le  philosophe  de 
Charles  le  Chauve  avait  professées  et  répandues. 


Iï  - 1 


CHAPITRE  VI 

LA  KABBALE 


I 

i.\  k abralk.  —  lk  Sepher  ha-Zohar. 

Les  Chrétiens  du  Moyen  Age  ont  été  tentés  de  prendre  Avicé- 
bron  pour  un  des  leurs  ;  il  leur  semblait  que  des  doctrines  sur  la 
Volonté  et  sur  la  Lumière  céleste,  si  voisines  de  ce  que  l’Eglise 
enseignait  au  sujet  du  Verbe  et  de  l’Esprit-Saint,  ne  pouvaient  être 
professées  que  par  un  de  leurs  coreligionnaires.  Mieux  instruits 
de  la  Théologie  ésotérique  des  Juifs,  ils  eussent  été,  sans  doute, 
d’autre  opinion;  la  Kabbale,  en  effet,  leur  eût  fait  entendre,  au 
sujet  de  la  Trinité  divine,  des  enseignements  fort  semblables  à 
ceux  du  Rabbin  de  Malaga. 

Déjà  la  Mischna  dont  la  rédaction,  au  gré  de  nombre  d'érudits, 
fut  achevée  par  le  rabbin  Judas  le  Saint,  en  l’année  189  de  notre 
ère,  fait  allusion  à  un  enseignement  secret  qui,  chez  les  Juifs,  se 
transmettait  oralement  aux  seuls  initiés*.  Il  faut  donc,  semble-t-il, 
faire  remonter  l’origine  de  cet  enseignement  au  moins  jusqu’aux 
exégètes,  jusqu’aux  thannaïm  qui,  vers  la  fin  du  premier  siècle  de 
notre  ère,  préparaient  l’œuvre  de  Judas  le  Saint  ;  et  c’est  bien 
parmi  les  thannaïm  de  ce  temps  que  figurait  Simon  ben  Jochaï 
auquel  les  adeptes  de  la  Kahbalah  attribuent  le  plus  vénéré  de 
leurs  livres. 

En  effet,  la  doctrine  ésotérique  des  Juifs  ne  fut  transmise,  tout 
d’abord,  que  par  la  tradition  orale  ;  mais  les  rabbins  qui  se  la 
transmettaient  et  qui  l’enrichissaient  de  nombreux  commentaires,  la 
fixèrent  enfin  dans  des  traités  écrits  ;  de  ces  traités,  il  en  est  deux 
qui  nous  sont  parvenus  entiers  ou  presque  entiers  ;  ce  sont  le  Livre 
* 

i.  Ad.  Franck,  La  Kabbale  ou  ta  Philosophie  religieuse  des  Hébreux . 
3*  édition,  Paris,  1892  ;  p.  41. 


II  -  2 


LA  KÀBBALK 


77 


de  lu  Ci  eation  ou  Sepher  letzirah,  et  le  Livre  de  lu  Splendeur  ou 
Sepher  ha-Zohar. 

Le  Sepher  letzirah'  a  été  imprimé  en  hébreu  à  Mantouc,  en  1562, 
<‘t  à  Amsterdam,  en  1642  ;  il  est,  dans  ces  deux  éditions,  accompa¬ 
gné  d'un  commentaire  hébraïque  dû  à  un  rabbin  du  quinzième 
siècle,  le  taux  Abraham  ben  Dior  ou  ben  David.  Il  est  impossible 
de  découvrir  le  nom  de  l’auteur  du  Sepher  letzirah ,  non  plus  que 
le  temps  où  cet  ouvrage  fut  composé.  Tout  ce  qu’on  peut  dire  de 
certain  touchant  l'âge  de  cet  ouvrage,  c’est  qu’il  fut,  au  dixième 
siècle  de  notre  ère,  traduit  en  arabe  et  commenté  par  Rabbi 
Saadiah . 

Traité  très  obscur,  le  Sepher  letzirah  n'a  jamais  été  traduit 
dans  aucune  des  langues  chrétiennes  ;  aussi  n’en  avons  nous  pu 
rien  connaître,  si  ce  n’est  ce  qu’en  dit  Ad.  Franck,  et  c’est  fort  peu 
de  chose. 

L  est  au  Livre  de  la  Splendeur ,  au  Sepher  ha-Zohar  que  nous 
demanderons  presque  uniquement  de  nous  renseigner  sur  les  doc¬ 
trines  de  la  Kabbale. 

Sous  le  titre  de  Zohar ,  qui  signilie  Lueur  ou  Splendeur,  furent 
imprimées  simultanément,  en  1559,  à  Crémone  et  à  Mantoue,  deux 
éditions  d'un  vaste  recueil  d’homélies  et  de  commentaires  mysti¬ 
ques  sur  le  Pentateuque.  Le  nom  de  Zohar  n’était  pas,  dans 
l’origine,  celui  qu’on  donnait  à  ce  recueil.  Pic  de  la  Mirandole 
possédait  trois  manuscrits  kabbalistiques  dont,  au  xvne  siècle,  la 
description  et  le  résumé  furent  donnés  par  Gatfarel2;  parmi  les 
manuscrits  de  Jean  Pic  se  trouvait  celui  qui  fut  plus  tard  imprimé 
sous  le  titre  de  Zohar  ;  mais  il  ne  portait  pas  ce  titre. 

Ni  l’édition  de  Crémone  ni  l’édition  de  Mantouc  n’est  complète  ; 
plusieurs  sections  y  font  défaut,  que  contenait  le  manuscrit  de 
Pic.  Nous  verrons,  d'ailleurs,  dans  un  instant  que  le  Zohar  conte¬ 
nait  primitivement  deux  sortes  de  textes  ;  les  uns  étaient  composés 
en  araméen,  les  autres  en  hébreu  ;  or  ces  derniers  textes  ne  figu¬ 
rent  plus  dans  les  éditions  imprimées,  qui  sont  tout  entières  en 
araméen. 

Une  traduction  française  du  Sepher  ha  Zohar  a  été  donnée  par 
Jean  de  Pauly  ;  après  la  mort  de  cet  érudit,  elle  a  été  publiée  par 
M.  F  mile  Lafuma-Giraud  :i 

i.  An.  Franck,  Op  luud.,  eh.  II,  pp.  ôâ-ü/j. 

■>..  (  iaffarel,  Godicum  cabbnlisticorum  manuscri.pl  or  um  quibus  est  usas 
Juunnes  Picus,  cornes  Mirandutanus,  Index.  Parisiis,  ap.  H.  Blageart,  i65i. 

Sepher  ha-Zohar  (Le  Livre  de  la  Splendeur) .  Doctrine  ésotérique  des 
Israélites.  Traduit  pour  la  première  fois  sur  le  texte  chaldaïque  et  accom¬ 
pagné  de  notes  par  Jean  »e  Pauly.  Œuvre  posthume,  entièrement  revue,  corri- 


78 


LA  CRUE  DE  l’àRISTOTÉLISME 


II  -  3 


D’interminables  discussions  se  sont  élevées,  depuis  longtemps, 
touchant  l’auteur  du  Zohar  et  l'époque  où  ce  livre  fut  écrit. 

Les  Kabbalistes,  dont  la  foi  mystique  nuit  à  l’esprit  critique,  tien¬ 
nent  le  livre  tout  entier  pour  œuvre  de  Simon  ben  Jochaï,  encore 
qu’une  des  parties  qui  le  composent,  Xldra  zouta  kadischa,  soit 
expressément  donnée  comme  le  recueil  des  discours  que  Simon 
ben  Zochaï  tint  à  scs  disciples  au  jour  de  sa  mort. 

Il  s’est  rencontré  de  bonne  heure,  parmi  les  Juifs,  des  personnes 
qui  n’ont  pas  voulu  concéder  au  Zohar ,  du  moins  sous  sa  forme 
actuelle,  un  Age  et  une  origine  aussi  vénérables.  Dans  sa  célè¬ 
bre  chronique  intitulée  La  chaîne  de  la  tradition,  le  rabbin  Gué- 
dalia,  rapportant,  sans  les  admettre,  les  opinions  de  ces  personnes, 
écrivait1  :  «  Vers  l’an  cinq  mille-cinquante  de  la  création  (1296 
de  J.-C.),  il  se  trouva  diverses  personnes  qui  prétendaient  que 
toutes  les  parties  du  Zohar  écrites  en  dialecte  de  Jérusalem  (le 
dialecte  araméen)  étaient  de  la  composition  de  R.  Simon  ben 
Jochaï,  mais  que  tout  ce  qui  est  en  langue  sacrée  (l’hébreu  pur)  ne 
doit  pas  lui  être  attribué.  D’autres  affirment  que  R.  Moïse  ben 
Nachman,  ayant  fait  la  découverte  de  ce  livre  dans  la  Terre  Sainte, 
l’envoya  en  Catalogne,  d’où  il  passa  en  Aragon  et  vint  entre  les 
mains  de  R.  Moïse  de  Léon.  Enfin  plusieurs  ont  pensé  que  ce 
R.  Moïse  de  Léon  était  un  homme  instruit,  qu’il  trouva  tous  ces 
commentaires  dans  sa  propre  imagination,  et  qu’afin  d’en  retirer 
un  grand  profit  de  la  part  des  savants,  il  les  publia  sous  le  nom 
de  R.  Simon  ben  Jochaï  et  de  ses  amis.  On  ajoute  qu'il  agit  ainsi 
parce  qu'il  était  pauvre  et  écrasé  de  dettes.  » 

L’hypothèse  qui  fait  du  Zohar  l’œuvre  d’un  faussaire,  et  qui  tient 
Moïse  de  Léon  pour  ce  faussaire  a  trouvé  grande  faveur  auprès  de 
nombreux  érudits.  Ad.  Franck  l’a  vivement  combattue  ;  voici  quel¬ 
ques-unes  des  très  fortes  raisons  qu'il  lui  oppose *  : 

«  Le  Zohar  est  écrit  dans  un  langage  araméen  qui  n’appartient 
à  aucun  dialecte  déterminé.  Quel  dessein  Moïse  de  Léon  pouvait-il 
avoir  en  se  servant  de  cet  idiome  qui  n’était  pas  en  usage  de  son 
temps  ?  Voulait-il,  comme  le  prétend  un  critique  moderne..., 
donner  plus  de  vraisemblance  à  ses  fictions,  en  faisant  parler  le 
langage  de  leur  époque  aux  divers  personnages  sous  le  nom  des¬ 
quels  il  désirait  faire  passer  scs  propres  idées?  Mais  puisqu’il 
possédait  de  si  vastes  connaissances,  de  l’aveu  même  des  hommes 

gée  et  complétée,  publiée  par  les  soins  de  Emile  Lapuma-Ciraud.  6  vol.,  Paris, 

190Ô-IÇ)]l. 

i.  Cité  par  Ad.  Franck,  Op.  laud.,  pp.  66-67. 
a.  Ad.  Franck,  Op.  laud,  pp.  74-76- 


II  -  4 


la  Kabbale 


79 


dont  nous  combattons  l’opinion,  il  ne  pouvait  pas  ignorer  que 
Simon  ben  Jochaï  et  ses  amis  sont  comptés  parmi  les  auteurs  de  la 
Mischna  ;  et  quoique  le  dialecte  de  Jérusalem  fût  probablement 
leur  langue  habituelle,  il  était  plus  naturel  de  les  faire  écrire  en 
hébreu.... 

»  D’ailleurs,  nous  savons  avec  une  entière  certitude  que  Moïse 
de  Léon  a  composé  en  hébreu  un  ouvrage  kabbalistique,  ayant 
poui  titre  .  Le  Nom  de  Dieu ,  ou  simplement  :  Le  Nom.  Cet  ouvrage, 
qui  existe  encore  en  manuscrit,  Moïse  Corduero  l’a  eu  sous  les 
yeux;  il  en  rapporte  plusieurs  passages  d'où  il  résulte  que  c’était 
un  commentaire  très  détaillé  et  souvent  fort  subtil  sur  quelques- 
uns  des  points  les  plus  obscurs  de  la  doctrine  enseignée  dans  le 

.  b)r,  comment  supposer  qu’après  avoir  écrit  le  Zohar 

dans  le  dialecte  chaldaïco-syriaque,  soit  pour  en  augmenter  1  in¬ 
térêt  par  les  difficultés  du  langage,  soit  pour  en  rendre  la  pensée 
inaccessible  au  vulgaire,  le  même  homme  ait  cru  devoir  ensuite 
l’expliquer,  le  développer  en  hébreu,  -et  mettre  à  la  portée  de 
tous  ce  qu  au  prix  de  tant  de  soins,  de  tant  de  labeurs,  il  avait 
caché  dans  une  langue  presque  tombée  dans  l’oubli  parmi  les 
savants  eux-mêmes?  Dira-t-on  que,  par  ce  moyen,  il  était  encore 
plus  sûr  de  donner  le  change  à  ses  lecteurs  ?  En  vérité,  c'est  trop 
de  ruse,  trop  de  temps  dépensé,  trop  de  patience  et  d’efforts  pour 
le  misérable  but  qu’on  l’accuse  de  s’être  proposé  ;  ce  sont  des 
combinaisons  trop  savantes  et  trop  compliquées  pour  un  homme 
qu’on  accuse  en  même  temps  des  plus  stupides  contradictions, 
des  plus  grossiers  anachronismes.  » 

Dans  son  Livre  des  Généalogies,  le  savant  rabbin  Abraham 
Zaccut,  qui  écrivait  vers  la  fin  du  xve  siècle,  nous  fait  connaître 
son  opinion  1  sur  la  composition  du  Zohar  :  «  Le  Zohar  dont  les 


rayons  éclairent  le  monde,  qui  renferme  les  plus  profonds  mys¬ 
tères  de  la  Loi  et  de  la  Kabbale,  n’est  pas  l’œuvre  de  Simon  ben 
Jochaï,  bien  qu’on  l’ait  publié  sous  son  nom.  Mais  c'est  d’après 
ses  paroles  qu’il  a  été  rédigé  par  ses  disciples,  qui  confièrent 
eux-mêmes  a  d  autres  disciples  le  soin  de  continuer  leur  tâche. 
Les  paroles  du  Zohar  n’en  sont  que  plus  conformes  à  la  vérité, 
écrites  comme  elles  le  sont  par  des  hommes  qui  ont  vécu  assez 
tard  pour  connaître  la  Mischna  et  toutes  les  décisions,  tous  les 
précepte^  de  la  loi  orale.  Ce  livre  n’a  été  divulgué  qu’après  la 
mort  de  R.  Moïse  ben  Nachman  et  de  R.  Àscher  qui  ne  l’ont  pas 
connu  ».  Or  Moïse  ben  Nachman,  après  avoir  passé  la  plus  grande 


i.  Citée  par  Ad.  Frank,  Op.  laud.,  p.  66. 


80 


LA.  CRUE  DE  i/ ARISTOTÉLISME 


II  -  5 


partie  de  sa  vie  en  Espagne,  est  mort  à  Jérusalem  en  1300;  quant 
à  Rabbi  Ascher,  il  florissait  vers  l’année  1320. 

L’opinion  d’ Abraham  Zaceut  paraît  contenir  une  grande  part  de 
vérité  ;  nombre  d’auteurs,  après  avoir  minutieusement  étudié  le 
Zohar ,  ont  conçu  des  pensées  très  voisines  de  celle-là  ;  tels,  en 
particulier,  Ad.  Franck  et  Jean  de  Pauly  qui  font  remonter  a  une 
haute  antiquité  certaines  doctrines  ou  certaines  parties  du  Zohar. 
mais  qui  ne  refusent  point  d'y  reconnaître  nombre  de  remaniements 
plus  récents  ;  tel,  d’autre  part,  b.  Muuk,  qui  s  est  grandement 
attaché  à  mettre  en  évidence  ces  remaniements,  et  qui  écrit  1  ; 

«  Quelle  que  puisse  être  l’antiquité  de  certaines  doctrines  professées 
dans  le  Zohar ,  il  nous  paraît  hors  de  doute  que  l’ensemble  de  ce 
livre,  tel  que  nous  le  possédons  aujourd’hui,  est  une  compilation 
qui  ne  remonte  pas  au-delà  du  xmc  siècle  et  dont  les  auteurs 
vivaient  en  Espagne  ».  Le  Zohar  n’est  pas  1  œuvre  d  un  seul  auteur 
ni  d’un  seul  temps  ;  il  est  le  produit  d'une  longue  tradition.  Il  est 
comme  un  fleuve  dont  la  source  est  très  éloignée,  mais  qui,  au 
long  de  son  cours,  a  été  grossi  par  une  foule  d'affluents. 

Parfois,  d’ailleurs,  les  apports  divers  qui  ont,  peu  à  peu,  consti¬ 
tué  le  Livre  de  la  Splendeur ,  se  laissent  encore  discerner;  certains 
fragments  se  soudent  à  peine  au  reste  de  1  ouvrage.  Dune  part, 
on  en  distingue  sans  peine  les  commentaires  plus  récents,  attri¬ 
bués  au  Pasteur  fidèle ,  que  les  éditeurs  y  ont  insérés.  D’autre 
part,  le  commentaire  du  Pentateuque,  qui  forme  le  principal  cou¬ 
rant  du  Zohar ,  charrie,  pour  ainsi  dire,  certaines  pièces  disparates 
et  qui  semblent  antérieures  au  reste  de  l’ouvrage  ;  tels  les 
fragments  qui  portent,  ça  et  là,  le  titre  de  J hschna ,  tels  le  Ltvic 
occulte  et  les  trois  Lira. 

Le  Livre  occulte  ou  Livre  du  Mystère  (Siphra  di-Zenioulha )  - 
commence  par  ces  mots  3  :  «  Nous  avons  appris  dans  le  Livre 
occulte  qu'en  créant  le  Monde,  Dieu  fit  peser  à  la  balance  ce  qui, 
jusqu’alors,  n’avait  pas  été  pesé...  »  Il  prend  fin  sur  ces  paroles  v  : 
«  Fin  du  texte  des  mystères  occultes  concernant  le  Roi,  contenus 
dans  le  Livre  occulte.  Heureux  le  sort  de  celui  qui  peut  y  pénétrer 
et  qui  en  connaît  les  sentiers  et  les  voies  !  »  Ce  commencement  et 
cette  fin  nous  marquent  assez  que,  sous  le  titre  de  Livre  occulte, 
le  Zohar  conserve  seulement  un  extrait  d'un  traité  plus  ancien 
qui  portait  ce  nom . 

1.  S  Munk,  Mélanges  de  Philosophie  juive  et  arabe  ;  Paris,  1809,  i>.  270. 

2.  Zohar,  éd.  de  Mantoue,  II,  fol.  176')  à  fol.  179"  ;  trad.  J.  de  Pauly,  I-  1\  , 
pp.  i35-i45* 

3.  Zohar,  II,  fol.  176b  ;  1.  IV,  p.  i37 

4.  Zohar ,  II,  fol.  179*  ;  t.  IV,  p.  1 45- 


II  -  6 


LA  KABBALE 


81 


Le  mot  Idra  signifie  Assemblée  ;  les  opuscules  auxquels  il  sert 
de  titre  rapportent  des  entretiens  présidés  par  Rabbi  Siméon  ou 
Simon  ben  Jochaï,  et  tenus  avec  ses  amis  et  ses  disciples. 

Le  Zohar  conserve  trois  Lira  qui  sont  : 

L  ldi  a  De-Maschcana  ou  Assemblée  du  Sanctuaire  *  ; 

L 'Idra  rabba  kadischa  ou  Grande  et  sainte  Assemblée1  2  ; 

L  Idra  zouta  kadischa  ou  Petite  et  sainte  Assemblée  3 
Selon  Jean  de  Pauly  \  «  ce  serait  une  grave  erreur  que  de 
supposer  que  Rabbi  Siméon  est  l’auteur  des  Idra ...  Rabbi  Siméon 
était  simplement  un  des  dépositaires  des  mystères  contenus  dans 
les  ldi  a,  et  il  les  révélait  a  ses  disciples  pendant  certains  jours 
solennels,  surtout  le  jour  de  sa  mort  ( Idra  zouta).  Évidemment, 
Rabbi  Siméon  fit  accompagner  les  Idra  de  quelques  observations 
et  remarques  explicatives,  surtout  lorsque  ses  disciples  lui  en 
demandaient.  A  part  les  quelques  questions  des  disciples  et  les 
réponses  du  maître,  le  texte  des  Idra  est  de  beaucoup  antérieur  à 
Rabbi  Siméon,  lequel  n’en  parle  qu’avec  la  plus  profonde  vénéra¬ 
tion  ;  il  l’appelle  Y  Idra  sacré  ». 

Guidé  par  un  passage  d’un  écrit  rabbinique  composé  au  vin® 
siècle  de  notre  ère,  le  Halakhoth  Guedotolh,  traité  Meguila ,  Pauly 
est  conduit  à  penser  que  «  les  Maîtres  de  Y  Idra  vivaient  déjà 
trois  siècles  avant  J.-C.  ». 

Bien  des  critiques,  peut-être,  refuseront  de  suivre  le  traducteur 
du  Zohar  jusqu’à  cette  audacieuse  conclusion  ;  du  moins  n’est-il 
pas  douteux  que,  par  son  aspect  archaïque,  le  texte  des  trois 
Assemblées  se  distingue  du  reste  de  l’ouvrage. 

Ajoutons  qu’à  plusieurs  reprises*  au  cours  de  Y  Idra  rabba ,  nous 
rencontrons  cette  formule  :  «  Nous  avons  appris  dans  le  Livre 
occulte  ».  Le  Siphra  Di-Zenioutha,  dont  le  Zohar  conserve  un 
extrait,  paraît  donc  plus  ancien  que  les  Idra  ;  il  semble  les  avoir 
inspirées.  . 

Collection  de  commentaires  composés  à  différentes  époques  sur 
des  ouvrages  divers  et  très  anciens,  le  Zohar  ne  saurait  nous  pro¬ 
mettre  une  doctrine  simple  et  dont  toutes  les  parties  concordent 
exactement  ;  nous  devons  nous  attendre  à  ce  que  plusieurs  tradi¬ 
tions,  rendues  plus  multiples  encore  par  des  interprétations 
variées,  y  entrelacent  leurs  enseignements  ;  nous  pouvons  prévoir 
qu’il  sera  malaisé  de  dissocier  ces  pensées  les  unes  des  autres  et 

1.  Zohar,  II,  fol.  122b  à  fol.  123b  ;  t.  III,  pp.  469-478. 

2.  Zohar,  III,  fol.  127b  à  fol.  i45*  ;  t.  V,  pp.  329-374. 

3.  Zohar,  III,  fol.  287^4  fol.  296b  ;  t  VI,  pp.  77-121. 

4-  Zohar,  t.  VI,  pp.  354-355,  note  i348. 

DUHEM.  —  T.  V.  fi 


8  2 


LÀ  CRUE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


II  -  7 


de  donner  à  chacune  d’elles  une  pureté,  une  précision  dont  elle 
était  peut-être  privée  mêmé  avant  tout  mélange. 

Les  innombrables  rabbins  qui  ont,  au  cours  des  âges,  collabore 
à  la  production  du  Zohar  n’étaient  aucunement,  en  effet,  cher¬ 
cheurs  d’idées  claires.  Pour  ces  subtils  commentateurs,  chaque 
mot,  chaque  lettre,  chaque  point  de  l’Écriture  avait  une  significa¬ 
tion  mystique  qu’il  s’agissait  de  découvrir.  «  Malheur,  disaient-ils  ', 
à  l’homme  qui  prétend  que  l’Écrituie  ne  nous  apprend  que  de 
simples  contes  et  des  choses  vulgaires  !...  Chaque  parole  de 
l’Écriture  renferme  un  mystère  suprême...  Les  mystères  contenus 
dans  l’Écriture,  à  l’aide  desquels  tous  les  mondes  furent  créés,  ne 
pouvaient  descendre  ici-bas  que  revêtus  d’une  enveloppe.  Le  sens 
littéral  de  l’Écriture,  c’est  l’enveloppe  ;  et  malheur  à  qui  prend 
cette  enveloppe  pour  l’Écriture  elle-même  !  Un  tel  homme  n  aura 
pas  de  part  dans  le  monde  futur...  Malheur  aux  coupables  qui 
prétendent  que  l’Écriture  n’est  qu’une  simple  narration  !  Ceux-là 
n’en  voient  que  l’habit.  Comme  le  vin  ne  se  conserve  que  dans 
une  cruche,  l’Écriture  ne  se  conserve  que  dans  son  habit.  Aussi 
convient-il  de  regarder  ce  qui  se  cache  derrière  1  habit  ;  car  toutes 
les  paroles  de  l’Écriture,  ainsi  que  tous  scs  contes,  ne  sont  que 
des  habits  ». 

Afin  de  découvrir  ce  qui  se  cache  derrière  1  habit,  nos  com¬ 
mentateurs  emploient  toute  l’ingéniosité  de  leur  esprit  juif  ;  leur 
imagination  orientale  jaillit  à  flots  débordants.  Aussi  > oyons- 
nous  les  comparaisons  les  plus  inattendues,  les  allégories  les  plus 
compliquées,  se  dérouler  et  s’enchevêtrer  tour  à  tour;  et  nos  yeux, 
éblouis  par  le  chatoiement  de  toutes  ces  figures,  deviennent 
inhabiles  à  reconnaître  les  pensées  qu  elles  prétendent  exprimer. 

Au  travers  de  cette  végétation  luxuriante  et  touffue  des  images, 
nous  nous  sommes  efforcé  de  saisir  et  d  amener  au  grand  jour 
quelques  doctrines  qui  nous  ont  paru  1  essence  même  de  la  philo¬ 
sophie  kabbalistique.  Si  notre  raison  de  Chrétien  d’üccident  s’est 
trouvée,  parfois,  déconcertée  et  déçue  par  les  mirages  des  tradi¬ 
tions  rabbiniques,  que  le  lecteur  nous  excuse. 


i .  Zohar,  III,  fol.  i5a*  ;  t.  V,  pp.  390-891. 


II  -  8 


LA  KABBALE 


II 


la  Nature  de  dieu,  la  dualité  divine 


S  il  est  un  sujet  que  le  Zohar  traite  d’une  manière  singulière¬ 
ment  confuse,  c’est  assurément  la  nature  de  Dieu;  plus  on  lit  cet 
ouvrage,  plus  on  désespère  d’en  tirer,  touchant  l’unité  et  la  trinité 
divines,  une  doctrine  précise  ;  on  se  convainc,  bien  plutôt,  qu’une 
pensée  primitive  assez  simple  s’est,  plus  tard,  efforcée  vers  une 
forme  plus  détaillée  ;  mais  ces  efforts,  poussés  en  des  directions 
différentes,  ont  produit  des  théories  multiples  ;  et  ces  théories 
alternent  les  unes  avec  les  autres  dans  les  divers  passages  du 
Zuar,  lorsqu’elles  ne  viennent  pas,  dans  un  même  passage,  se 
mêler  entre  elles  d’une  manière  inextricable.  Chacun  des  aspects, 
chacune  des  hypostases  ou  personnes  que  les  Kabbalistes  consi¬ 
dèrent  au  sein  de  l’essence  divine  reçoit  une  multitude  de  noms 
variés,  sous  lesquels  son  identité  se  cache  ;  et,  d’autre  part,  un 
même  nom  désigne,  et  parfois  à  quelques  lignes  de  distance,  deux 
hypostases  différentes.  Démêler  jusqu’au  bout  et  sans  incertitude 
cet  écheveau  brouillé  comme  à  plaisir  serait  œuvre  de  longue  et 
minutieuse  patience  ;  cette  œuvre,  nous  ne  nous  piquons  pas  de 
1  accomplir,  mais  nous  nous  proposons  d'indiquer  comment  on  la 
pourrait  mener  à  bien. 

Au  point  de  départ  des  considérations  du  Zohar  sur  l'essence 
divine,  il  nous  faut,  semble-t-il,  mettre  un  premier  enseignement. 
Cet  enseignement  développe  une  pensée  que  nous  trouverions 
également,  plus  ou  moins  explicite,  dans  la  traduction  chaldaïque 
de  la  Bible  donnée  par  Onkelos,  dans  les  œuvres  de  Philon,  dans 
les  Livres  sapientiaux  ;  voici  ccttc  pensée  : 

En  Dieu,  il  convient  de  distinguer  deux  aspects  ;  on  doit  consi¬ 
dérer,  en  premier  lieu,  Dieu  tel  qu’il  est  en  lui-même,  tel  qu’il 
était  avant  qu’il  eût  créé  le  Monde  et  qu’il  en  fût  devenu  le  roi  ; 
on  doit,  en  second  lieu,  considérer  Dieu  tel  qu’il  se  manifeste  à 
nous  dans  ses  œuvres  et  par  ses  œuvres. 

Sous  le  premier  aspect,  Dieu  est  essentiellement  inaccessible  à 
toute  raison,  il  échappe  à  toute  connaissance,  il  défie  toute  déter¬ 
mination;  pour  dire  à  quel  point  l’essence  divine  est  insaisissable, 
les  Kabbalistes  rivalisent  avec  les  Néo-platoniciens  et  avec  Denys. 
Pour  soustraire  l’Un  à  toute  détermination,  Proclus  le  plaçait 
même  au  dessus  de  l’Être  ;  le  faux  Aréopagite  lui  faisait  écho,  et 


84 


LA  CB  U  F.  DE  l‘ ARISTOTÉLISME 


II  -  9 


Jean  Scot  Érigène,  qui  semble  n'avoir  pas  été  ignoré  des  auteurs 
du  Zohar ,  répétait,  en  les  commentant,  les  paroles  de  Denys  1  ;  mus 
par  un  désir  analogue,  les  rabbins  désignent  Dieu  par  un  nom  qui 
signiiic  nulle  chose ,  qu’on  peut  traduire  par  Non-être  ou  Néant. 
Pris  sous  ce  premier  aspect,  Dieu  est  l’Ancien  des  anciens,  le 
Mystérieux  des  mystérieux  ou  bien  encore  Jéhovah. 

Sous  le  second  aspect,  Dieu  réside  dans  les  êtres  créés  en  même 
temps  que  dans  son  essence  :  par  l’intermédiaire  de  ses  œuvres, 
il  nous  laisse  deviner  quelque  chose  de  lui  ;  ainsi  manifesté  dans 

la  création,  Dieu  se  nomme  Élohim. 

Élohim  émane  de  Jéhovah,  en  sorte  que  Jéhovah  reçoit  souvent 
le  nom  de  Père  et  Élohim  le  nom  de  Fils  ;  mais  cette  émanation 
ne  produit  pas  un  être  distinct  de  celui  dont  il  émane  ;  Jéhovah  et 
Élohim  sont  un  même  être. 

L'union  de  Jéhovah  et  d’Élohiin  est  souvent  comparée  à  une 
union  conjugale,  dans  laquelle  Jéhovah  sedait  le  mâle  et  Élohim 
la  femelle  ;  aussi  Élohim  ne  reçoit-il  pas  seulement  le  nom  de 

Fils,  mais  encore  celui  de  Mère. 

(Test  par  cette  union  de  Jéhovah  et  d’Élohim  que  le  Monde  a 
été  créé;  c’est  par  elle  que  l’équilibre,  la  paix,  le  bonheur  sont 
assurés  dans  ce  Monde  ;  les  rabbins  s’expriment  comme  si  cette 
union  était  intermittente;  au  moment  où  elle  s  accomplit,  la 
Clémence  règne  dans  le  Monde  ;  mais  la  Clémence  fait  place  à  la 
Rigueur  quand  Jéhovah  se  sépare  d’Élohim.  Certains  personnages 
d’une  sainteté  particulière,  comme  Moïse  ou  David,  peuvent, 
par  leurs  invocations,  provoquer  l’union  de  Jéhovah  avec  Elohim 
et,  partant,  assurer  au  Monde  un  temps  de  bénédictions. 

Dieu,  cependant,  considéré  dans  son  essence,  ne  connaît  pas  ces 
intermittences  ;  il  est  parfaitement  immuable. 

Élohim,  c’est  Dieu,  en  tant  qu’il  réside  dans  les  choses  créées 
et  qu’il  se  manifeste  à  nous  par  leur  intermédiaire  ;  il  est  donc,  à 
la  fois,  en  Dieu  et  dans  le  Monde,  en  sorte  qu’on  peut  parler  d’un 
Élohim  d'en  haut  et  d’un  Élohim  d’en  bas,  ou  bien  encore  d  une 
Gloire  ( Schekhina )  d’en  haut  et  d’une  Schekhina  d’en  bas. 
Mais,  par  là,  nous  distinguons  deux  aspects  d’une  même  hypo- 
stase,  non  deux  hypostases  distinctes  ;  il  n’y  a  pas  deux  Elohim, 
deux  Schekhina;  l’Élohim  d’en  haut  et  l’ Élohim  d’en  bas,  la 
Schekhina  d’en  haut  et  la  Schekhina  d’en  bas  ne  font  qu'un. 

Telle  est,  débarrassée  de  toute  allégorie,  la  doctrine  qui  nous 

1.  Joannis  Scoti  Ebigbnæ  De  divisione  Naturœ  lib.  III,  cap.  19  [Joanms 
Scotj  Erigenæ  Opéra.  Accurante  Migne  ( Patrologiœ  Latmœ  t.  CXXII),  col. 
fia  2]. 


II  -  10 


LA  KABBALF. 


85 


semble  avoir  servi  de  point  de  départ  aux  méditations  des  Kabba - 
listes  sur  l’essence  divine. 

Rassemblons  quelques-uns  des  textes  où,  sous  le  voile  allégo¬ 
rique,  cette  doctrine  transparaît  dans  sa  simplicité  première. 
Nous  lisons  dans  YIdra  rabba  1  : 

«  Nous  avons  appris  que  l’Ancien  des  anciens,  le  Caché  des 
cachés,  n'avait  ni  commencement  ni  tin,  avant  qu’il  n’ait  établi 
son  règne  et  mis  la  couronne.  Il  grava  ainsi  et  renferma  l’illimité 
dans  des  limites.  Il  tira  devant  lui  un  rideau  à  travers  lequel  com¬ 
mença  à  se  dessiner  sa  royauté.  »  Ce  rideau  est  le  symbole  de 
l’Univers  créé. 

«  Nous  avons  appris  dans  le  Livre  occulte  que  l’Ancien  des 
anciens,  le  Mystérieux  des  mystérieux,  le  Caché  des  cachés  est 
imparfaitement  déterminable.  On  sait  seulement  que  c’est  le  Vieux 
des  vieux,  l’Ancien  des  anciens,  le  Caché  des  cachés.  C’est  par  ses 
œuvres  qu’on  entrevoit  faiblement  son  être....  » 

«  La  tradition  nous  apprend  2 3  que  le  nom  de  l’Ancien  des  temps 
n’est  connu  de  nul  être,  et  qu’il  n’est  exprimé  dans  l’Écriture 
qu’une  seule  fois,  lorsque  la  Petite  Figure  prêta  serment  à 
Abraham,  ainsi  qu’il  est  écrit  :  «  Je  jure  par  Moi-même  (Bi),  dit  le 
«  Seigneur.  »  Le  Seigneur,  c’est  la  Petite  Figure,  et  Moi-même 
(Bi),  c’est  l’Ancien  des  temps.  » 

Dans  le  Livre  occulte ,  dans  les*trois  Assemblées ,  une  allégorie 
se  déroule  en  longs  développements  ;  elle  est  tirée  de  la  tête 
humaine  et  de  ses  diverses  parties  ;  c’est  à  ce.tte  allégorie  que 
l’Ancien  des  anciens  doit  les  noms  de  Grande  Figure  et  de  Long 
Visage,  tandis  que  Dieu  manifesté  par  les  choses  créées  est  appelé 
Petite  Figure. 

«  C’est  l’Ancien  des  anciens  qui  porte  le  nom  de  Long  Visage, 
dit  YIdra  rabba  s,  alors  que  vu  du  dehors,  c’est-à-dire  à  travers 
les  rideaux,  il  porte  le  nom  de  Petite  Figure.  » 

«  La  Petite  Figure  est  appelée  Seigneur  4  et  la  Grande  Figure 
est  appelée  Néant.  » 

«  La  Petite  Figure  5  émane  de  la  Grande  Figure...  et  les  deux 
Figures  se  confondent.  » 

«  L’Ancien  des  anciens  et  la  Petite  Figure,  c’est  une  seule  et 
même  chose  6  ;  tout  était  et  tout  sera.  Il  n’est  pas  susceptible  de 

1.  Zohar,  III,  fol.  128®  et  128b  ;  t.  V,  p.  334- 

2.  Zohar ,  III,  fol.  i3o»  ;  t.  V,  p.  34 1. 

3.  Zohar,  III,  fol.  128b  ;  t.  V,  p.  335. 

4-  Zohar,  Iü,  fol.  129®  ;  t.  V,  p.  33j. 

5.  Zohar ,  Iü,  fol.  i3ib  ;  t.  V,  p.345. 

6.  Zohar,  III,  fol.  1 4  *  *  et  1 4  *  ’*  ;  t.  V,  p.  365, 


86 


LA  CRUE  DE  LARIST0TÉL1SME 


II  -  11 


transformation  ;  il  n’a  jamais  changé  et  il  ne  changera  jamais  ;  il 
est  le  centre  de  toute  perfection.  C’est  l’image  qui  embrasse  toutes 
les  images,  l’image  qu'on  voit  partout  et  sous  toutes  les  formes, 
mais  seulement  comme  reproduction  et  peinture,  tandis  que  nul 
n’a  vu  ni  ne  peut  voir  l’image  réelle  et  authentique...  L’Ancien 
sacré  et  la  Petite  Figure  sont  la  même  image.  » 

b' Idra  zoata  parle  en  termes  analogues  «  de  l’Ancien  sacré,  du 
Mystérieux  des  mystérieux.  » 

«  11  est  séparé  de  tout,  dit-elle  ’ ,  et,  en  même  temps,  il  n’en 
est  pas  séparé,  puisque  tout  est  en  lui  et  lui  en  tout.  L  Ancien  des 
anciens,  le  Mystérieux  des  mystérieux  est  établi  et,  en  même 
temps,  il  ne  l’est  pas  ;  il  est  établi,  puisqu’il  soutient  tout,  et  en 
même  temps,  il  ne  l’est  pas,  puisqu’on  ne  le  trouve  nulle  part. 

»  Quand  il  s’établit,  il  projette  neuf  lumières  éclatantes  qui  se 
séparent  dans  toutes  les  directions,  telle  une  lampe  dont  la  clarté 
se  répand  dans  toutes  les  directions  ;  et  quand  on  s’approche  de 
cette  clarté  que  répand  la  lampe,  on  ne  trouve  rien  en  dehors  de 
la  lampe  elle-même  ;  tel  est  également  le  cas  de  l’Ancien  sacré,  de 
la  Lampe  sublime  et  très  mystérieuse.  On  ne  trouve  nulle  part 
Dieu  ;  on  trouve  seulement  les  lumières  qu’il  répand  et  qui  parais¬ 
sent  et  disparaissent  tour  à  tour.  Ce  sont  ces  lumières  qu’on  dési¬ 
gne  sous  les  noms  sacrés.  Aussi  tous  les  noms  ne  désignent-ils 
qu’une  seule  et  même  chose.  » 

«  Comme  l’Ancien  sacré  est  un,  dit  encore  le  même  traité 1  2, 
tout  en  lui  est  joie,  et  cela  invariablement.  »  Ne  croirait-on  pas 
entendre  Plotin  ou  Proclus  décrivant  l’Un  absolument  immuable, 
où  tout  est  en  acte  ? 

Dans  Élohim,  dans  la  Petite  Figure,  1  ’ldra  rabba  nous  convie  3 
à  contempler  deux  côtés,  celui  par  lequel  Elohim  est  en  Dieu,  celui 
par  lequel  il  est  dans  le  Monde.  «  Et  maintenant,  dit-elle,  dirigez 
vos  idées  sur  la  sagesse  suprême  à  l’aide  de  laquelle  la  Grande 
Figure  se  métamorphose  en  Petite  Figure.  Représentez-vous  son 
essence  comme  venant  d’ici  et  de  là,  c’est-à-dire  composée  de  ciel 
et  de  terre,  de  divin  et  d’humain,  d’immatériel  et  de  matériel,  tel 
un  homme  composé  de  corps  et  d’âme.  La  Petite  Figure  est  ainsi 
faite  afin  de  s’asseoir  sur  le  Trône,  ainsi  qu’il  est  écrit  :  a  Et  au  des- 
»  sus  du  Trône,  il  paraissait  comme  un  homme  assis  sur  ce  Trône  » 
l’Homme  qui  est  la  synthèse  de  tous  les  noms  saerés,  l’Homme 
en  qui  sont  enfermés  tous  les  mondes  d’en  haut  et  d'en  bas, 

1 .  Zohar,  III,  fol  288®  ;  t.  VI,  p.  82 . 

2.  Zohar,  III,  fol.  288b  ;  t.  VI,  p.  83. 

3.  Zohar ,  III,  fol.  1 35®  ;  t.  V,  p.  354. 


II  -  12 


LA  KABBALE 


87 


l’Homme  enfin  qui  embrasse  tous  les  mystères,  même  ceux  qui 
étaient  avant  la  création  du  Monde.  » 

Le  Livre  occulte  nous  dit  également  qu’Élohim  présente  deux 
aspects,  l’un  caché  et  l’autre  visible  ;  à  Jéhovah  et  à  Élohim,  il 
donne  les  noms  de  Père  et  de  Fils.  «  La  Genèse,  dit-il  ',  commence 
par  les  mots  Bereschit  bara.  Le  premier  mot  est  complet  ;  le 
second  est  composé  des  lettres  formant  la  moitié  seulement  du 
premier.  Le  premier  désigne  le  Père  et  le  second  désigne  le  Fils, 
tantôt  caché  et  tantôt  visible.  »  Et,  faisant  allusion  à  l’œuvre  de  la 
création  par  laquelle  Jéhovah  a  engendré  Élohim  et  s’est  mani¬ 
festé  aux  hommes,  le  Livre  occulte  ajoute  :  «  L’Ancien  des  temps 
s’est  étendu  pour  venir  en  contact  avec  des  êtres  humbles  et 
modestes  ;  la  bouche  ose  à  peine  prononcer  ces  choses  sublimes.  » 

«  Le  désir  des  justes,  déclare  à  son  tour  Yldra  rabba  *,  c’est  de 
s’attacher  à  l’Ancien  mystérieux  qu’ils  entrevoient  parce  qu’il  leur 
est  caché  en  partie,  et  de  s’attacher  en  même  temps  à  la  Petite 
Figure.  »  L 'Idra  rabba  ajoute  :  «  C’est  à  la  Petite  Figure  que  les 
cheveux  commencent  à  être  divisés  en  côté  droit  et  en  côté  gau¬ 
che...  Tandis  que  chez  l’Ancien  mystérieux,  il  n’y  a  pas  de  côté 
gauche  ;  tout  est  droit  chez  lui.  »  Cette  métaphore  nous  veut  rap¬ 
peler  de  nouveau  que  Jéhovah  ne  peut  être  considéré  que  d’une 
seule  manière,  tel  qu’il  réside  en  lui-même  dans  sa  mystérieuse 
unité,  tandis  qu’Elohim  peut  être  contemplé  sous  deux  aspects, 
selon  qu’il  se  cache  en  Dieu  ou  qu’il  se  manifeste  dans  le  Monde. 

Pour  exprimer  la  même  pensée,  le  Livre  occulte  fait  appel  à 
l’une  de  ces  considérations  allégoriques  sur  le  nom  de  Dieu  qu’on 
rencontre  si  fréquemment  dans  le  Zohar. 

On  sait  que  dans  l’ancien  hébreu,  les  consonnes  seules  s’écri¬ 
vent;  le  nom  de  Jéhovah  ou  de  Iahveh  s’écrit  donc  en  traçant 
successivement  de  droite  à  gauche  les  quatre  lettres  :  yod ,  hé, 
vav,  hé.  Sur  ce  tétragramme  mrv  va  se  jouer  à  l’infini  l’ingénio¬ 
sité  des  Kabbalistes. 

U  Idra  zouta  nous  déclarera,  d’abord,  que  le  yod  par  lequel 
commence  le  nom  sacré  est  le  symbole  du  Père,  de  l’Ancien  mys¬ 
térieux,  qui  se  manifeste  seulement  par  la  Mère,  c’est-à-dire  par 
Elohim. 

«  Tout  est  un,  dit-elle  8,  et  il  n’y  a  pas  de  séparation...  Le  pre¬ 
mier  point  appelé  Père  est  contenu  dans  la  lettre  appelée  yod... 
Le  yod,  est  le  commencement  et  la  fin  de  toutes  choses.  » 

1.  Zohar,  II,  fol.  178*»  ;  t.  IV,  p.  i44- 

2.  Zohar,  III,  fol.  129®  ;  t.  V,  p.  337. 

3.  Zohar,  III,  fol.  290b  ;  t.  VI,  p.  91, 


88 


LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  13 


«  Tout  est  contenu  dans  le  yod1,  et  c’est  pourquoi  il  est  appelé  le 
Père  de  tout,  Père  des  pères,  Principe  de  toutes  choses...  Il  est 
uni  à  la  Mère  et  il  ne  se  manifeste  que  par  la  Mère.  C’est  pourquoi 
la  Mère  est  la  synthèse  de  tout  ;  c’est  par  elle  qu’il  se  fait  connaî¬ 
tre  et  c’est  par  elle  qu’il  se  manifeste.  La  Mère  est  considérée 
comme  le  commencement  et  la  fin  de  tout,  et  elle  renferme  tout.  » 
Prenant  alors  les  signes  qui  écrivent  le  nom  de  Jéhovah,  le 
Livre  occulte  leur  fait  subir  une  opération  que  les  Kabbalistes 
répéteront  fréquemment  ;  il  en  retranche  une  lettre,  ramenant 
ainsi  le  mystérieux  tétragramme  à  ne  plus  contenir  que  trois  lettres. 
La  lettre  qu’il  retranche  est  le  hé  final  ;  tandis,  alors,  qu’il  con¬ 
tinue  à  voir  dans  le  yod,  le  symbole  de  l’Ancien  des  anciens,  par¬ 
faitement  simple  et  entièrement  caché,  il  figure  par  le  hé  Elohim 
caché  au  sein  de  Dieu  et,  par  le  vav,  Elohim  manifesté  dans  le 
Monde.  «  Dans  le  nom  sacré  Ihv,  dit-il  2 3 * *,  le  vav  final  désigne  la 
Schekhina  d’en  bas,  de  même  que  le  hé  désigne  la  Schekhina  d’en 
haut;  elles  tiennent  la  balance  en  équilibre.  » 

L'Idra  rabba  comparait  Elohim  caché  en  Dieu  et  manifesté  dans 
le  Monde  à  l’homme  formé  d’une  âme  et  d’un  corps  :  c’est  qu’en 
effet,  nous  ne  pouvons  deviner  quelque  chose  de  Dieu  que  par  ses 
images  et  que  «  la  reproduction*  la  plus  semblable  à  l’original  est 
l’image  de  l’homme.  » 

Or  cette  ressemblance  de  l’homme  avec  Dieu  nous  invite  à 
comparer  au  mâle  et  à  la  femelle  les  deux  aspects  de  la  divine 
essence.  «  Par  sa  formation  de  mâle  et  femelle,  dit  1  Idra  rabba % 
l’homme  ressemble  à  Jéhovah-Elohim,  c’est-à-dire  à  l’Ancien  des 
jours  et  à  la  Petite  Figure.  » 

Aussi  l’Ancien  des  anciens  reçoit-il,  nous  l’avons  entendu,  le 
nom  de  Père,  et  Elohim  le  nom  de  Mère. 

L’union  intermittente  de  l’Ancien  et  de  la  Petite  Figure  est,  poul¬ 
ie  Monde  d’ioi-bas,  source  de  paix  et  de  bénédiction  :  «  Quand  la 
Petite  Figure  ;i  regai-de  l’Ancien,  sa  figure  s’épanouit  et  grandit  de 
temps  à  autre,  mais  non  toujours,  comme  celle  de  l’Ancien;  et  à 
ce  moment,  tout  ce  qui  est  ici-bas  est  affermi.  » 

Cette  bienfaisante  union,  il  appartient  aux  saints  de  la  pro¬ 
voquer.  «  Moïse  6  invoque  deux  fois  Jéhovah  afin  de  faire  des¬ 
cendre  la  miséricorde  de  l’Ancien  des  jours  dans  la  Petite  Figure. 


1.  Zohar,  III,  fol.  290*»  ;  t.  VI,  p.  92. 

2.  Zohar,  II,  fol.  176b  ;  t.  IV,  p.  139. 

3.  Zohar,  III,  fol.  i4 1 b  ;  t.  V,  p.  365. 

4-  Zohar,  III,  fol.  ;  t.  V,  p.  366. 

f>.  Zohar ,  III,  fol.  128b  ;  t.  V,  p.  335. 

6.  Zohar,  III,  fol.  1 38“  ;  l.  V,  p.  36i, 


II  -  14 


LA  KABBALE 


89 


Moïse  était  tout  puissant,  puisqu’il  faisait  descendre  les  voies  de 
la  miséricorde  ici-bas.  Quand  l’Ancien  des  jours  se  révèle  dans 
la  Petite  Figure,  la  miséricorde  règne  dans  le  Monde.  •» 


III 

.  LA  .NATURE  DE  DIEU  (suite).  —  LA  TRINITÉ  DIVINE 

Cette  doctrine,  en  Dieu,  distingue  seulement  deux  aspects,  Jého¬ 
vah  entièrement  mystérieux,  Elohim  caché  d’une  part  et  mani¬ 
festé  d’autre  part;  elle  semble  être  à  la  source  des  enseignements 
du  Zohar  ;  mais,  en  même  temps,  les  divers  traités  qui  composent 
net  écrit  joignent  à  la  doctrine  primitive  les  complications  qui  l’ont 
transformée  ;  cette  transformation,  d’ailleurs,  ne  semble  pas  s’être 
produite  dans  un  sens  unique  ;  elle  a  engendré,  croyons-nous, 
plusieurs  théories  de  la  multiplicité  divine  ;  et  ces  théories,  diffé¬ 
rentes  les  unes  des  autres,  se  mêlent  les  unes  avec  les  autres,  par¬ 
fois  dans  une  même  page  ;  aussi  ne  parvient-on  qu'à  grand  peine 
à  les  séparer,  et  les  distinctions  qu’on  est  tenté  d’établir  demeu¬ 
rent-elles  fort  incertaines. 

A 

Lne  première  théorie  peut,  semble-t-il,  se  définir  de  la  ma¬ 
nière  suivante  : 

Au  moment  où  il  se  veut  manifester,  l’Ancien  des  anciens,  le 
Mystérieux  des  mystérieux,  n'émet  pas  une  seule  hypostase  divine, 
celle  d’Elohim,  à  l’égard  de  laquelle  il  serait  comme  le  mâle  à 
l’égard  de  la  femelle.  11  émet  une  première  hypostase  divine,  la 
Sagesse  (Hocma)  ;  la  Sagesse,  à  son  tour,  émet  une  noavelle  hypo¬ 
stase,  l’Intelligence  (Bind);  ces  deux  dernières  hypostascs  forment 
un  couple  où  Hocmâ  est  le  mâle  et  Bina  la  femelle. 

Bind ,  d’ailleurs,  ne  fait  qu’un  avec  Hocma ,  en  sorte  qu  on  peut 
dire,  si  l’on  veut,  qu’il  n’v  a  en  Dieu  que  deux  hypostases,  le  Mys¬ 
térieux  et  la  Sagesse.  La  Sagesse,  à  son  tour,  ne  fait  qu’un  avec  le 
Mystérieux,  en  sorte  qu’on  peut  affirmer  l’unité  de  Dieu. 

L  Idra  zoutaya.  nous  décrire  cette  trinité  sous  la  forme  de  trois 
têtes  contenues  l’une  dans  l’autre.  La  tête  qui  enveloppe  les  deux 
autres  figurera  l’Ancien  mystérieux.  La  tête  immédiatement  con¬ 
tenue  dans  celle-là  symbolisera  la  Sagesse  ( HocmA ),  qu’on  nom- 


90 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  15 


mera  aussi  le  Père  ou  le  Commencement.  La  tète  intérieure  aux 
deux  autres  représentera  l’Intelligence  (Binâ)  ou  la  Mère.  Voici 
quelques  textes  où  le  sens  de  cette  allégorie  est  particulièrement 
manifeste  : 

«  Trois  Têtes  sont  enfermées  l'une  dans  l’autre,  et  l’une  est  au 
dessus  de  l’autre.  Une  Tête,  c’est  la  Sagesse  mystérieure  invisible 
et  qui  n’est  point  révélée  ;  c’est  la  Sagesse  de  toutes  les  autres 
sagesses.  La  Tête  suprême,  c’est  l’Ancien  sacré  et  le  plus  mysté¬ 
rieux,  la  Tête  de  toutes  les  têtes,  la  Tète  qui  n’est  pas  une  tête, 
puisqu’elle  est  inconnue  et  qu’on  ne  saura  jamais  ce  que  cette 
Tête  renferme  ;  nulle  sagesse  et  nulle  intelligence  ne  peuvent  la 
saisir  ...  C’est  pour  cette  raison  que  l’Ancien  sacré  porte  le  nom 
de  Néant,  car  le  Néant  même  dépend  de  lui.  » 

«  L’Ancien1 2  3  est  formé  de  trois  têtes  synthétisées  en  une  seule, 
et  c’est  la  Tête  suprême  au  dessus  de  tout.  Elles  sont  aussi  synthé¬ 
tisées  en  deux,  et  enfin  elles  sont  aussi  synthétisées  en  trois... 
L’Ancien  sacré  est  aussi  marqué  et  synthétisé  en  un  seul  ;  il  est  un 
et  tout  est  un.  » 

«  Et  si  tu  demandes 3  qui  est  l’Ancien  sacré,  remarque  que  dans 
les  suprêmes  hauteurs,  il  y  a  une  tète  inconcevable  et  impénétra¬ 
ble  qui  n’a  point  de  marque,  qui  contient  tout  et  qui  renferme 
également  les  deux  têtes.  Toute  chose  possède  une  organisation, 
tandis  que  lui  est  en  dehors  du  nombre,  en  dehors  de  ce  qui  peut 
être  compté  ;  il  ne  peut  être  conçu  que  par  le  désir  du  coeur. 

»  Le  Commencement  (Bereschith)  se  trouve  dans  1  Ancien 
sacré...  C’est  la  lumière  de  la  Sagesse...  L’Ancien  sacré  rayonne 
par  la  Sagesse... 

»  Toutes  les  choses  dépendent  les  unes  des  autres  et  toutes  sont 
reliées  les  unes  aux  autres,  jusqu’à  ce  que  l’on  sache  que  tout  est 
un  et  que  tout  est  l’Ancien,  et  rien  n’est  séparé  de  lui. 

»  La  Sagesse  est  appelée  Éden.  L’Éden  dérive  de  l  Eden  supé¬ 
rieur,  le  plus  mystérieux,  qui  n’a  ni  commencement  ni  fin,  qui  est 
caché  et  non  révélé,  et  qui  est  appelé  Lui  (Hou),  tandis  que  l’Eden 
inférieur  a  un  commencement  ;  il  est  appelé  :  Toi  (Atah)  et  Père 
(Ab)...  Dans  le  Livre  d’exégèse  de  Rabbi  Yabba  le  Vieillard,  il  est 
dit  :  La  règle  générale  est  que  la  Petite  Figure  porte  le  nom 
à'Atha,  tandis  que  l'Ancien  saint  et  mystérieux  est  appelé  Hou  ;  et 
cela  est  exact.  Dès  que  le  Commencement  se  produit,  même  mysté¬ 
rieux,  il  est  appelé  Atha.  Comme  il  est  le  Commencement,  on 

1.  Zohar ,  III,  fol.  288*  et  288b  ;  t.  VI,  p.  83. 

2.  Zohar,  111,  fol.  288h  ;  t.  VI,  p.  84- 

3.  Zohar,  III,  foll.  289b  et  290*  ;  t.  VI,  pp.  88-90. 


Il  -  16 


LA  KABBALE 


91 


l’appelle  Père  ;  il  est  1©  Père  des  pères.  Le  Père  procède  de  l’An¬ 
cien  sacré,  ainsi  qu’il  est  écrit  :  «  La  Sagesse  sort  du  Néant  »,  car 
1  Ancien  sacré  est  insaisissable...  Cette  Sagesse  est  le  commence¬ 
ment  de  tout...  Cette  Sagesse  est  le  Père  des  pères  et,  en  elle,  sont 
renfermés  le  commencement  et  la  fin. 

»  Nous  avons  appris  qu'à  l’heure  où  l’Ancien  sacré  voulait  éta¬ 
blir  tout,  il  établit  dans  les  régions  suprêmes  quelque  chose  comme 
mâle  et  femelle...  Et  cette  sagesse  qui  contient  tout,  lorsqu’elle  se 
manifeste  et  resplendit  grâce  à  l’Ancien  sacré,  elle  ne  brille  que 
sous  la  forme  de  mâle  et  de  femelle.  Cette  Sagesse  se  manifeste  ; 
elle  produit  Bina  (l’Intelligence)  ;  il  y  a  donc  mâle  et  femelle,  car 
Hocmd  (la  Sagesse),  c'est  le  Père,  et  Bina  (l’Intelligence),  c’est  la 
Mère.  Ils  sont  deux  plateaux  d’une  balance  dont  l’un  est  mâle, 
l’autre  femelle.  C'est  grâce  à  eux  que  tout  est  constitué  sous  la 
forme  de  mâle  et  femelle.  Sans  la  Hocmd,  ibn’y  aurait  pas  eu  de 
commencement,  puisqu’elle  est  le  Père  des  pères,  l’origine  de 
tout.  Quand  l’union  s’opère,  la  foi  naît  et  se  répand  dans  le 
Monde.  » 

L’enseignement  que  vient  de  nous  donner  Yldrci  zonta  se 
retrouve,  parfois,  en  d’autres  passages  du  Zohar ,  en  celui-ci,  par 
exemple  *,  qui  commente  les  trois  premiers  mots  de  la  Genèse, 
Bereschith  bar  A  Élohim  : 

«  Bereschith  désigne  le  mystère  de  Hocmd.  Barâ  désigne  le 
degré  suprême,  voilé  et  impénétrable,  appelé  Kether.  Élohim 
désigne  Bind .  » 

Le  passage  qui  commence  en  ces  termes  s’achève  par  ces 
paroles  : 

«  Bereschith  désigne  le  Verbe  qui  correspond  au  degré  de 
Hocmd,  et  il  est  appelé  Commencement  (Reschith).  » 

B 

Nous  trouvons  ici  une  allusion  à  un  enseignement  qui,  en  d’au¬ 
tres  passages,  se  montre  entièrement  développé. 

A  l’hypostase  par  laquelle  Dieu  se  manifeste  dans  la  création, 
Philon  donnait  le  nom  de  Sagesse  (Soœîa)  ou  de  Verbe  (Aôyoç)  ;  le 
Zohar ,  à  son  tour,  usera,  de  ces  termes  pour  exposer  la  doctrine 
que  nous  venons  d’examiner  ;  Hocmd  et  Bind,  par  lesquelles  se 
manifeste  le  Mystérieux,  recevront  également  le  nom  de  Verbe  ; 
mais  il  faudra  distinguer  deux  états  du  Verbe,  le  Verbe  avant  la 


i.  Zohar,  I,  fol.  263»  ;  t.  II,  p.  620. 


92 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  17 


création  de  la  matière,  Verbe  encore  latent  qu’on  nommera  Sagesse 
(Hocmâ)  ou  Pensée,  et  le  Verbe  qui,  depuis  la  création  de  la 
matière,  se  manifeste  en  celle-ci  ;  ce  dernier  correspond  à  Bina  ; 
c’est  lui  qui  mérite  vraiment  le  nom  de  Verbe. 

Par  là,  la  théorie  qui  distingue  la  trinité  du  mystérieux  Ancien, 
de  Hocmâ  et  de  Binâ  se  trouve,  en  quelque  sorte,  ramenée  à  la 
théorie  qui  voyait  seulement  en  Dieu  la  dualité  de  Jéhovah  et 
d’Élohim,  mais  au  gré  de  laquelle  Élohim  offrait  deux  aspects, 
l’un  caché  et  l’autre  manifesté  dans  la  création. 

A  la  théorie  que  nous  venons  de  résumer  font  allusion  les  paro¬ 
les  que  nous  citions  :  «  Bereschith  désigne  le  Verbe  qui  corres¬ 
pond  au  degré  de  Hocmâ.  » 

Cette  même  théorie  se  trouve  exposée  en  détail  dans  le  passage 
que  voici 1 2  : 

«  La  création  s’opéra  par  la  volonté  du  mystérieux  Infini.  Ce 
n’est  que  pour  la  création  des  œuvres  en  détail  qu’est  prononcé  le 
mot  parole  pour  la  première  fois,  ainsi  qu’il  est  écrit  :  «  Et  Elo- 
»  him  dit  :  Que  la  lumière  soit.  »  Donc  le  Verbe  n'apparait  que  pour 
la  création  des  détails,  alors  que  la  création  de  la  matière  géné¬ 
rale  fut  opérée  avant  l’apparition  du  Verbe.  C’est  pourquoi,  dans 
les  deux  premiers  versets  de  la  Genèse ,  où  est  exposée  la  créa¬ 
tion  de  la  matière  en  général,  on  ne  trouve  pas  le  mot  :  vayomei •, 
dit.  Bien  que  les  mots  :  Bereschith  bara  Élohim  signifient  :  Par  le 
Verbe,  Élohim  créa,  de  ce  que  la  matière  a  été  créée  par  le 
Verbe,  on  ne  doit  pas  conclure  que  celui-ci  se  fût  déjà  manifesté 
avant  la  création.  Certes,  il  existe  de  toute  éternité,  mais  il  ne  se 
manifesta  pour  la  première  fois  que  quand  la  matière  fut  créée. 
Avant,  le  mystérieux  Infini  manifestait  sa  toute-puissance  et  son 
immense  bonté  à  l’aide  de  la  mystérieuse  Pensée,  même  essence 
que  le  mystérieux  Verbe,  mais  silencieuse.  Le  Verbe,  manifesté  à 
l’époque  de  la  création  de  la  matière,  existait  avant  sous  forme  de 
Pensée  ;  car,  si  la  parole  est  capable  d’exprimer  tout  ce  qui  est 
matériel,  elle  est  impuissante  à  manifester  l’immatériel.  » 

Cette  Pensée,  nous  le  voyons  ici,  c’est  le  Commencement  que 
désigne  le  mot  Bereschith ,  comme,  tout  à  l’heure,  ce  même  com¬ 
mencement  correspondait  à  la  Sagesse  (Hocmâ);  cette  Pensée  et 
cette  Sagesse  sont  donc  bien  identiques. 

Dans  le  passage  suivant  \  nous  retrouvons,  touchant  l’Infini, 


1.  Zohar,  I,  fol.  iô1»  ;  t.  I,  pp.  y8-gy. 

2.  Zohar,  \,  fol,  21»  ;  t.  1,  p.  12g. 


II  -  18 


LA  KABBALE 


98 


la  Pensée  et  le  Verbe,  des  considérations  qui  s’apparentent  net¬ 
tement  aux  précédentes. 

«  A  l’intérieur  de  la  Pensée,  il  n'y  a  personne  qui  puisse  con¬ 
cevoir  quoi  que  ce  soit  ;  à  plus  forte  raison  est-il  impossible  de  con¬ 
naître  l’Infini  (Ayn-Soph)  qui  est  impalpable.  Toute  question  et 
toute  méditation  resteraient  vaines  pour  saisir  l’essence  de  la 
Pensée  suprême,  centre  de  tout,  secret  de  tous  les  secrets,  sans 
commencement  et  sans  fin,  infinie,  dont  on  ne  voit  plus  qu’une 
petite  parcelle  de  lumière,  telle  que  la  pointe  d’une  aiguille  ;  et 
encore  cette  parcelle  n’est-elle  visible  que  grêce  à  la  forme  maté¬ 
rielle  qu’elle  a  prise  ;  car  le  Verbe  a  pris  la  forme  des  signes  de 
l’alphabet.  » 

Hocmd  est  donc,  à  toute  raison,  aussi  inaccessible  que  le  Mysté¬ 
rieux,  que  l’Infini,  que  le  Point  suprême.  Touchant  cette  Sagesse, 
ou  peut  bien  poser  la  question  :  «  Qui  est-elle.?  »  Mais  cette  ques¬ 
tion  est  destinée  à  demeurer  sans  réponse.  Pour  qu’on  puisse 
répondre  :  «  Elle  est  cela  »,  il  faut  qu’elle  se  soit  manifestée  dans 
la  matière,  que,  de  Verbe  silencieux,  elle  soit  devenue  Verbe 
parlé.  C’est  ce  que  nous  allons  apprendre  ’. 

«  Avant  la  création,  tout  était  au-dessus  de  l'entendement  et  de 
la  conception,  et  Hucmâ  était  aussi  caché  que  le  Point  suprême. 
Ce  n’est  que  quand  la  lumière  se  fut  répandue  sur  le  Monde,  qu’on 
put  s’apercevoir  de  l’existence  de  cette  lumière  ;  avant  la  créa¬ 
tion,  la  subtilité  de  cette  lumière  était  telle  que  nul  n’en  pouvait 
percevoir  l’existence.  Mais  lorsque  la  lumière  devint  accessible  au 
Monde,  on  commençait  à  se  demander  :  «  Qui  (Mi)?  ».  C’est  alors 
seulement  que  l’existence  de  Cela  ( É/eh )  devint  possible.  Ce  mys¬ 
tère  est  également  exprimé  par  les  paroles  de  l’Ecriture  :  «  Du 
»  sein  de  Qui  (Mi)  la  glace  est  sortie.  »  En  effet,  le  Monde  serait 
comme  une  glace  s'il  n'y  avait  que  Mi,  car  toute  demande  et 
toute  recherche  seraient  infructueuses,.. 

»  La  vérité  est  qu’avant  la  création  du  Monde,  il  n’y  avait 
aucune  distinction  entre  le  Principe  suprême  et  le  Verbe.  C’est 
seulement  après  la  création  qu’on  commença  à  distinguer  entre 
Qui  (Mi)  ?  et  Cela  (Ê/eh)  ;  malgré  cette  distinction,  l’un  et  l’autre 
ne  fout  qu’un...  De  même,  le  Principe  suprême  et  le  Verbe  sont 
deux,  tout  en  n’étant  qu’un  au  fond.  » 


i.  Zohuv,  I,  fol.  3o“  ;  t.  I,  p.  188 


94 


IA  CKUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  19 


c. 

La  trinité,  décrite  jusqu’ici,  du  Mystérieux,  de  la  Sagesse  et  de 
l’Intelligence,  ou  bien  du  Principe  suprême,  de  la  Pensée  et  du 
Verbe  va  se  multiplier  et  se  compliquer. 

h'Idra  zouta  nous  a  enseigné  que  Hocmd  et  Bina  étaient  «  quel¬ 
que  chose  comme  mâle  et  femelle  »  ;  elle  leur  a  donné  les  noms 
de  Père,  et  de  Mère. 

Or,  dit  ce  même  livre  «  dans  l’endroit  où  sont  contenus  le  mâle 
et  la  femelle,  ils  ne  subsistent  que  par  un  autre  état  de  mâle 
et  de  femelle.  »  Le  couple  de  Hocmd  et  de  Binâ  va,  dès  lors,  pro¬ 
duire  un  nouveau  couple  ;  le  Père  et  la  Mère  auront  un  Fils  et 
une  Fille. 

De  ce  Père  et  de  cette  Mère,  de  ce  Fils  et  de  cette  Fille,  l’exis¬ 
tence  est  symbolisée  par  les  quatre  lettres  qui  forment  le  divin 
tétragramme  : 

«  Le  yod  2  est  renfermé  dans  la  Sagesse  (Hocmd)  ;  hé,  c’est  la 
Mère,  qui  est  appelée  Bina  ;  vav  et  hé  sont  les  deux  enfants  qui 
sont  couronnés  par  la  Mère.  » 

De  la  Fille,  née  de  Hocmd  et  de  Binâ,  il  ne  sera  guère  question  ; 
elle  s’efface  devant  le  Fils.  «  Le  Fils  prend  possession  de  tout a, 
il  hérite  de  tout  et  il  se  répand  partout.  Le  Fils  transmet  l’héritage 
â  la  Fille  qui  est  nourrie  par  lui.  Car  la  loi  est  que  le  fils  hérite  du 
père  et  de  la  mère,  et  non  la  fille  ;  c’est  par  le  fils  que  celle-ci  est 
nourrie.  » 

A  cette  Fille  obscure,  YIdra  zoula  ne  donne  même  pas, de  nom, 
tandis  qu’elle  prend  soin  de  nommer  le  Fils  «  Le  Père,  la  Mère 
et  le  Fils,  dit-elle,  sont  appelés  Sagesse  (Hocmd),  Intelligence 
(Binâ)  et  Savoir  (Da  ralh).  Comme  le  Fils  porte  les  signes  caracté¬ 
ristiques  du  Père  et  de  la  Mère,  on  l’appelle  Savoir,  car  il  est  leur 
témoin  ;  et  ce  Fils  est  appelé  Premier-Né.  » 

La  Fille  céleste  est  si  complètement  éclipsée  par  le  Fils  que, 
pour  désigner  le  couple  du  Fils  et  de  la  Fille,  les  Kabbalistes  se 
contentent  parfois  de  désigner  le  Fils  ;  c’est  ce  que  nous  voyons 
au  passage  suivant  de  YIdra  zouta  *,  passage  où,  d’ailleurs,  le 
nom  de  Bina  n’est  point  donné  à  la  Mère,  mais  au  Fils  : 

«  Dans  le  livre  d'exégèse  de  Rabbi  Abba  l’ancien,  il  est  dit  : 


1.  Zohar,  II],  fol.  290»  ;  t.  VI,  p.'Qo. 

2.  Zohar ,  III,  fol.  290b  ;  t.  VI,  p.  92. 

3.  Zohar,  III,  fol.  291*  ;  t.  VI.  p.  94. 
4-  Zohar,  III,  fol.  290»  ;  t  VI,  p  90. 


II  -  20 


LA  KABBALE 


95 


Qu’est-ce  qüe  Bind  ?  Bina  est  produit  par  l’union  du  yod  g t  du  hé, 
comme  son  nom  l’indique  ( Benlah ,  Fils  de  Dieu).  C’est  la  perfec¬ 
tion  de  tout.  Quand  les  deux  sont  unis  et  que  le  Fils  est  avec  eux, 
la  synthèse  parfaite  est  réalisée,  car  ainsi  se  trouvent  réunis  le 
Père  et  la  Mère,  le  Fils  et  la  Fille.  » 


D. 

Après  avoir  exposé  la  théorie  de  la  paternité  divine,  Ï.Idra 
zouta  ajoute  1 2  «  Bien  que',  dans  le  Livre  occulte,  ces  choses  aient 

été  dites  d’une  autre  façon,  tout  ce  que  nous  disons,  dans  Yldra, 
au  sujet  du  Père  et  de  la  Mère  est  exact.  »  Que  dit  donc  le 
Livre  occulte  ? 

Le  Livre  occulte  considère  un  Père  et  une  Mère,  qu’il  nomme 
Jéhovah  et  Élohim,  et  qu’il  fait  correspondre  aux  deux  lettres  yod , 
hé  du  nom  divin  ;  de  ce  Père  et  de  cette  Mère,  il  fait  sortir  uni¬ 
quement  un  Fils,  qui  correspond  à  lettre  vav. 

«  Jéhovah  est  le  côté  mêle,  dit-il,  8  et  Élohim  le  côté  femelle... 
Yod  désigne  le  mâle,  hé  la  femelle  ;  vav  sort  des  deux.  » 

«  Il  y  a  un  yod  caché,  poursuit-il 3,  en  même  temps  qu’un  yod 
visible.  »  Ce  yod  caché,  c’est  évidemment  Hocmcî,  nommée  ici 
Jéhovah,  tandis  que  le  yod  visible,  c’est  hé,  c’est  Bind,  appelée 
ici  Élohim.  «  Le  vav,  qui  ressemble  à  la  languette  d’une  balance, 
les  tient  en  équilible.  L'yod  seul  désigne  le  principe  mâle.  Le  hé 
désigne  le  principe  femelle.  De  l’union  du  yod  et  du  hé,  sortit  le 
vav.  » 

Ce  fils  de  Jéhovah  et  d’Elohim,  le  Livre  occulte  le  désigne 
comme  le  Verbe  4 5  :  «  Ÿod  et  hé  sont  les  deux  couronnes  qui  s’em¬ 
brassent,  et  c’est  d’elles  que  sort  la  Langue  qui  parle  des  choses 
sublimes.  Le  vav  est  caché  entre  le  yod  et  le  hé.  » 

Avec  cét  enseignement  du  Livre  occulte  concorde  la  doctrine  de 
maint  passage  du  Zohar.  L'Idra  De-Maschcana,  par  exemple, 
reprend  des  pensées  semblables  à  celles  du  Livre  occulte  ;  comme 
le  hé  s’écrit  en  ajoutant  un  petit  trait  vertical  au  daleth,  cette  Idra 
représente  Bind  par  la  lettre  daleth  lorsqu’elle  n’est  pas  encore 
unie  à  Hocmd,  et  par  la  lettre  hé  lorsque  cette  union  est  accomplie  : 
«  Sache,  dit-elle  s,  que  j’ai  vu  Rabbi  Siméon  en  songe,  et  que  je 


1.  Zohar,  lit,  fol.  291“  ;  t.  VI,  p.  «5. 

2.  Zohar,  II,  fol.  178»  ;  t.  IV,  p.  142. 

3.  Zohar,  II,  fol.  178b  ;  t.  IV,  p.  i43. 

4.  Zohar,  II,  fol.  176b  ;  t.  IV,  p.  i3g. 

5.  Zohar,  II,  fol.'i*3b  ;  t.  III,  p.  4?8. 


% 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  21 


lui  ai  dit  :  Maître,  tu  nous  as  enseigné  que  le  yod  est  aussi  le  sym¬ 
bole  de  la  Sagesse,  et,  en  effet,  c'est  ainsi.  Mais  pourquoi  hé  est- 
il  le  symbole  de  Bina  ?  11  m’a  répondu  :  Vois  que  l’Écriture  dit  : 

«  Et  un  fleuve  sort  de  l’Éden  pour  arroser  le  jardin.  »  Quel  est  ce 
fleuve  qui  sort  de  l'Éden  ?  C’est  Bina.  Le  yod  est  un  point  mysté¬ 
rieux  ;  hé  projette  les  lumières  de  tous  les  côtés.  Mais,  comme  on 
nous  l’enseigne,  hé  était  daleth  ;  le  yod  s’unit  avec  dalelh  comme 
s'unissent  le  mâle  et  la  femelle,  et  alors  daleth  devient  hé.  Le  hé 
devient  mère  et  enfante  le  vav.  C  est  le  Fils  qui  se  tient  toujours 
devant  la  Mère  et  que  la  Mère  allaite.  » 

Un  autre  passage  du  Zohar  1  indique  nettement  la  suite  des  pro¬ 
cessions  qui,  du  Mystérieux  ou  Néant,  descend  successivement  à  la 
Pensée,  à  l’ Intelligence,  enfin  au  Verbe,  et  qui  réunit  toutes  ces 
hypostases  dans  l’ unité  : 

«  C’est  la  voix  qui  forme  le  verbe,  et  il  n'y  a  point  de  voix  sans 
verbe.  La  Voix  a  été  envoyée  de  la  région  suprême  pour  garder 
le  Verbe  ici-bas  ;  car  il  n’v  a  pas  de  voix  sans  verbe  ni  de  verbe 
sans  voix... 

»  Remarquez  que  la  Pensée  est  le  premier  degré  ;  c'est  le 
degré  inconnu  et  impénétrable.  Quand  la  Pensée  s’étend  plus 
loin,  elle  arrive  à  la  région  de  l’Esprit  ;  cette  région  forme  la 
troisième  2  des  Sephiroth  suprêmes,  Bina;  ce  degré  est  moins 
caché  que  le  premier.  Lorsque  l’Esprit  s'étend,  le  Verbe  sort  alors. 
...  La  Voix  est  la  synthèse  de  toutes  les  forces  célestes,  et  c'est 
elle  qui  conduit  le  Verbe,  pour  que  celui-ci  prononce  des  paroles 
de  joie.  En  examinant  bien  ces  degrés,  on  trouvera  que  la  Pensée, 
la  Bina  (l’Esprit-Saint),  la  Voix  et  le  Verbe  ne  forment  qu’Un, 
que  tout  se  ramène  à  la  Pensée,  première  de  toutes,  et  qu’il  n’y  a 
aucune  séparation  entre  eux  ;  tout  est  Un,  et  la  Pensée  est  unie 
étroitement  au  Néant  et  n’en  est  jamais  séparée,  ainsi  qu’il  est 
écrit  :  «  Le  Seigneur  est  Un  et  son  nom  est  Un.  » 


E. 


Dans  la  théorie  dualiste  de  la  Divinité,  on  considérait  en  Dieu 
deux  aspects  ;  d  une  part  était  l’Ancien,  Jéhovah  ou  la  Grande 
Figure,  qui  demeurait  sans  cesse  dans  un  impénétrable  mystère  ; 
d’autre  part,  était  Élohim  ou  la  Petite  Figure  ;  celle-ci  présentait 
comme  deux  côtés,  un  par  lequel  elle  demeurait  cachée  au  sein 
de  Jéhovah,  un  autre  par  lequel  elle  se  manifestait  au  Monde. 

i.  Zohar,  I,  fol.  246b  ;  t.  11,  pp.  575-576. 

a.  Parce  qu’au  dessus  de  la  Pensée,  se  trouve  l’Ancien  ou  Néant. 


Il  -  22 


IA  KABBALE 


97 


^  est  cette  Petite  Figure,  cet  Élohim  que  nous  avons  vu,  tout 
(L  abord,  se  dédoubler  pour  donner  le  couple  de  la  Sagesse  et  de 
l’Intelligence  :  de  ce  couple,  ensuite,  nous  avons  vu  sortir  le  Verbe. 
!1  semble  donc  que,  semblables  à  la  Petite  Figure  dont  ils  pro- 
viennent,  la  Sagesse,  1  Intelligence  et  le  Verbe  présentent  chacun 
deux  côtés,  un  côté  supérieur  par  lequel  ils  demeurent  cachés  au 
sein  de  l’Ancien,  un  côté  inférieur  par  lequel  ils  se  manifestent 
ici-bas. 

C  est  renseignement  que  donne  nettement  un  texte  de  YIdra 
zouta  L 

«  Dans  le  Livre  des  mystère. s-,  dit  ce  texte,  nous  avons  appris 
que  le  yod  supérieur  est  le  même  que  le  yod  inférieur  ;  de  même, 
le  hé  et  le  vav  supérieurs  sont  les  mêmes  que  le  hé  et  le  vcw  infé¬ 
rieurs;  les  supérieurs  dépendent  de  l'Ancien,  les  inférieurs  de  la 
Petite  Figure  ;  bien  plus,  ils  forment  la  Petite  Figure  ;  car,  tous, 
ils  dépendent  de  l’Ancien  Sacré.  Le  nom  de  l’Ancien  est  caché  à 
tous  et  est  insaisissable.  Pour  que  ceux  d’en  bas  puissent  subsis¬ 
ter,  les  lettres  supérieures  dépendent  de  l’Ancien  des  jours;  car. 
autrement,  elles  ne  pourraient  subsister.  Et  c’est  pourquoi  le  nom 
saint  (J  h  v)  est,  à  la  fois,  caché  et  révélé  ;  les  lettres  qui  dépen¬ 
dent  de  l’Ancien  des  jours  sont  cachées  à  tous,  tandis  que  celles  de 

la  Petite  Figure  sont  accessibles .  Les  lettres  qui  dépendent  de 

1  Ancien  sacré  sont  cachées  ;  au  yod  d’en  haut,  caché,  correspond 
le  yod  d’en  bas,  révélé....  La  lettre  hé  d’en  haut  rend  stable  l’au¬ 
tre  hé,  le  hé  d’en  bas.  » 

La  Sagesse,  c’est  clair,  pas  plus  que  l'Intelligence  et  le  Verbe, 
n  est  exempte  de  ce  double  aspect  ;  elle  est,  à  la  fois,  mystérieuse 
et  révélée;  YIdra  zouta,  d'ailleurs,  le  répète  un  peu  plus  loin1 2:«  11 
y  a  deux  Sagesses,  la  supérieure  et  l’inférieure.  » 


F. 


Mais  à  cet  enseignement,  s’oppose  un  autre  enseignement  (pic 
nous  avons  précédemment  entendu  ;  selon  cet  enseignement-ci, 
Hocmâ  ne  se  révèle  aucunement  ici-bas  ;  elle  demeure  aussi  mys¬ 
térieuse  que  l’Ancien.  Ne  nous  étonnons  donc  pas  de  rencontrer, 
dans  le  Livre  occulte,  une  doctrine  toute  contraire  à  celle  que 
YIdra  zouta  prétend  en  tirer.  Selon  ce  Livre  occulte ,  la  Sagesse, 
que  représente  la  lettre  yod,  n’offre  pas  deux  côtés  ;  elle  n’offre 


1.  Zohar,  III,  fol.  289“  ;  t.  VI,  p.  86. 

2.  Zohar,  III,  fol.  290»  ;  t.  VI,  p.  90. 

DUHEM  —  T.  V  7 


98 


U  CRUE  DE  Ij' ARISTOTELISME 


II  -  23 


qu'un  aspect,  l’aspect  supérieur  et  mystérieux.  Seuls,  l’Intelli¬ 
gence  et  le  Verbe,  que  figurent  les  lettres  hé  et  vav,  sont,  à  la  fois, 
mystérieux  et  révélés  ici-bas  ;  c’est  seulement  par  l’Intelligence 
et  le  Verbe  que  nous  pouvons  soupçonner  la  Sagesse. 

«  Il  v  a,  dit  le  Livre  occulte  *,  un  vav  d’en  haut  et  un  vav  d’en 
bas,  de  même  qu'il  y  a  un  hé  d’en  haut  et  un  hé  d’en  bas  ;  mais  il 
n’y  a  qu’un  yod  d’en  haut,  auquel  rien  ne  s’associe  et  auprès 
duquel  nul  ne  peut  monter.  C’est  par  l'union  du  vav  et  du  hé  qu’on 
aperçoit  faiblement  le  yod ,  telles  les  veines  qu’on  aperçoit  sous 
l’épiderme.  Malheur  au  Monde  quand  l’épiderme  est  assez  opa¬ 
que  pour  cacher  complètement  les  veines  ! .  Le  yod  éclaire  le 

vav  et  le  hé ,  et  malheur  au  Monde  quand  le  yod  se  détourne  du 
vav  et  du  hé  par  suite  des  péchés  des  hommes  !  » 

G. 

Suivons  les  conséquences  de  ce  dernier  enseignement. 

En  Dieu,  il  y  a  deux  hypostases  qui  demeurent  inaccessibles  à 
toute  connaissance  ;  c’est,  d’abord,  l’Ancien,  le  Mystérieux,  la 
Grande  Figure  ;  c’est  ensuite  la  Pensée  silencieuse,  la  Sagesse, 
Hocmâ. 

Il  y  a  aussi  deux  hypostases  qui  se  révèlent  partiellement  au 
Monde  créé  ;  c'est  l’Intelligence  (Bina),  et  c’est  le  Verbe,  fils 
à'Hocmd  et  de  Bina. 

Mais  comment  distinguer  l’une  de  l'autre  les  deux  hypostases 
absolument  inconnaissables  ?  Bien  naturellement,  on  sera  conduit 
à  les  confondre,  à  ne  plus  voir  en  Dieu  que  trois  hypostases  dont 
une  demeure  absolument  mystérieuse,  tandis  que  les  deux  autres 
se  manifestent  en  partie  dans  la  Création. 

Cet  enseignement,  c’est  celui  que  donnent  une  foule  de  passages 
du  Zohar. 

Parfois,  l’hypostase  suprême  et  mystérieuse  reçoit  simplement 
le  nom  de  Dieu.  Le  plus  souvent,  on  lui  donne  le  nom  de  Saint,  en 
y  ajoutant  aussitôt  cette  formule  :  Béni  soit-il  !  Elle  reçoit  aussi  ces 
titres  :  l’Ancien,  le  Mystérieux,  la  Cause  de  toutes  les  causes, 
l’Infini,  la  Sagesse  d’en  haut.  On  l’appelle  le  Roi  d'en  haut  ou 
simplement  le  Roi  Elle  est  enfin  le  Père  ou  l’Essence  fécondante. 

Du  Saint  émane,  en  premier  lieu,  la  Lueur  ou  Splendeur  (Zohar). 
Elle  est  la  Mère  d’en  haut  et  d’en  bas,  la  Matrone  céleste,  l’Es¬ 
sence  génératrice.  Elle  est  la  semence  et  l’origine  de  l’Univers. 


i.  Zohar,  II,  fol.  777»  ;  t.  IV,  p.  i!\i. 


II  -  24 


U  KABBALE 


Ü9 


Elle  est  la  Gloire  (Schekhina)  d’en  haut  et  d'en  bas.  ,,  La  Schek- 
Inna,  qui  rés, de  en  haut  -,  réside  également  en  bas  parmi  les 

vêntl  n  US  a  r  ”  AUSSi  re“e  ép0USe  du  Saint  reǰH  elle  sou- 
ven  letttre  de  Communauté  d’Israël.  ,,  Le  Saint  (béni  soit-il  <) 

cest  le  Bere  -,  et  la  Communauté  d’Israël,  c’est  la  Mère.  »  ’ 

Du  Saint  et  de  la  Schekhina  naît  le  Verbe,  qui  est  souvent 

nomme  R„,  d’en  bas.  Entre  le  Saint  et  la  Lueur,1 ,1  est  le  L 

Milieu1 3" edmlre  ’  aUSS‘  re';0lt'11  fré<luement  le  <le  Colonne  du 

oii'verile"*  ^  d  Élohim’  U  esl  donné  tanWt  à  la  Mère  et  tantôt 

Les  textes  qui  affirment  cette  doctrine  ou  qui  en  reçoivent  leur 
claircissement  sont  extrêmement  nombreux.  Contentons-nous 
en  C1^er  ou  (I  en  résumer  quelques-uns. 

«  Le  mot  »  :  Lueur  (Zohar)  désigne  l’étincelle  que  le  Mystérieux 

fit  jaillir  au  moment  de  frapper  le  vide  et  qui  constitue  l’origine 

,  1  Univers,  palais  construit  pour  la  gloire  du  Mystérieux.  Cette 

e  moelle  constitue,  en  quelque  sorte,  la  semence  sacrée  du 

Mo“de . A,nsl , le  mot  Lu«'r  (Zohar)  désigne  la  semence  qu’il 

a  jetee  pour  sa  gloire .  4 

»  A  1  aide  de  la  Lueur  (Zohar),  origine  de  tous  les  Verbes 
(Maamaroth),  Dieu  créa  le  Seigneur  (Elohim).  Qu’on  ne  s’étonne 
pas  que  1  Ecriture  ait  employé  le  terme  :  créa  pour  désigner  la 
manifestation  d’Elohim,  bien  que  celui-ci  soit  d’essence  divine 
»  Lorsque  Moïse  demanda  à  Dieu  quel  était  son  nom,  celui-ci  lui 
répondit  .  Ehiéh  ascher  éhiéh  (Ego  sum  qui  sum).  Le  nom  sacré 
d  Ehieh  figure  des  deux  côtés,  alors  que  le  nom  à'Élohim  forme  la 

ÏÉlohim  PUiSqU’Ü  %UFe  aU  milieu  ’  car  Ascher  est  synonyme 

»  Au  moment  où  le  Verbe  de  Dieu  retentit,  l’Essence  généra- 

rice .  se  manifesta  également.  De  sorte  que  le  Verbe,  formant 

la  semence  divine  et  appelé  Ascher,  se  trouve  au  milieu,  entre 
1  Essence  fécondante,  le  premier  Éhiéh,  et  l’essence  génératrice  le 
dernier  Ehieh.  La  Lueur  (Zohar)  désigne  également  l’Essence  Géné¬ 
ratrice _  ° 

»  L’hypostase  Élohim  forme  le  trait  d’union  entre  les  deux 
autres,  la  fécondante  et  la  génératrice,  qui  ne  sont  jamais  séparées 
et  ne  forment  qu’un  Tout.  » 


1.  Zohar,  I,  fol.  246»  ;  t.  II,  p.  574. 

2.  Zohar,  III,  fol.  6iB  ;  (.  V,  p.  169. 

3.  Zohar ,  I,  fol.  i5“  et  i5b  ;  t.  I,  pp,  90-92. 


100 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  25 


Dans  tout  ce  texte,  Élohim  désigne  le  Verbe  ;  en  voici  un  ou  le 
titre  d’ Élohim  est  constamment  donné  à  la  Mère  d  en  haut,  tandis 
que  le  Verbe  reçoit  le  nom  de  Colonne  du  milieu  : 

«  Il  y  avait 1 *  un  roi  qui  se  proposait  de  construire  plusieurs  édifi¬ 
ces.  Ce  roi  avait  un  architecte  qui  ne  faisait  rien  sans  1  autorisation 

de  son  roi .  Le  roi,  c’est  la  Sagesse  supérieure  d’en  haut.  Le  roi 

d’en  bas  est  la  Colonne  du  .milieu.  Élphim  est  l’architecte  celeste 
appelé  la  Mère  d’en  haut.  Élohim  est  également  l’arclntecte  d  en 
bas  ;  et  c’est  celui  qui  est  désigné  par  le  nom  de  Schekhina  d  en  bas. . . 

»  Le  Père  adressa  le  Verbe  à  la  Mère  :  Qu’il  soit  lait  telle 

chose.  Et  aussitôt  la  chose  fut  faite.  » 

Un  peu  plus  loin,  au  gré  du  Zohar  \  c’est  «  la  Mere  qui  dit  au 
Père  -.Faisons  l’homme  à  notre  image.  »  Le  Père,  «  c  est  le 
Suprême  de  toutes  les  choses  suprêmes,  c’est  celui  qui  est  appelé 
la  Cause  de  toutes  les  causes,  c'est  celui  qui  fait  naître  toutes  les 
causes  suivies  d’effets,  et  sans  lequel  rien  ne  se  fait  et  rien  n’existe, 

c’est  Celui  sans  l’autorisation  duquel  rien  n’est  fait  au  ciel . 

»  Ces  paroles  :  «  Faisons  l’homme  à  notre  image  »  indiquent 
en  vérité  que,  dans  l’essence  divine,  il  y  a  deux  hypostases  qui  se 
parlaient  l’une  à  l’autre  à  ce  moment.  La  seconde  dit  à  la  pre¬ 
mière  :  «  Faisons  »,  parce  qu’elle  ne  doit  rien  faire  sans  l’autori¬ 
sation  et  la  parole  de  la  première  ;  de  même  que  la  première  ne 
fait  rien  sans  consulter  la  seconde.  » 

Le  Verbe  est  ainsi  l’intermédiaire  nécessaire  entre  la  Cause  des 
causes  et  la  Mère  d'en  haut,  entre  le  Saint  et  la  Schekhina,  car  un 
peu  plus  loin,  le  Zohar  écrit 3 4  :  «  La  Schekhina  dit  au  Saint  (béni 
soit-il  !)  :  «  Faisons  l’homme  à  notre  image.  » 

Dans  cette  trinité  de  la  Cause  suprême,  d’Elohim  et  du  Verbe 
qui  est  leur  constant  intermédiaire,  ne  voyons  rien  qui  contredise 
à  l’unité  de  l’essence  divine  :  «  Je  ne  vous  ai  pas  dit  '  que  celui 
qui  est  appelé  la  Cause  des  causes  soit  le  même  qu’Elohim,  et  je 
ne  vous  ai  pas  dit  non  plus  que  celui  qui  est  appelé  la  Cause  des 
causes  soit  un  autre  qu’Élohim.  Dans  l’essence  divine,  il  n’y  a  ni 
association  ni  nombre  ;  tout  y  est  Un.  L’association  qui  existe  dans 
l’essence  divine  est  comparable  à  celle  qui  existe  entre  le  mâle  et 
la  femelle,  qui  ne  sont  appelés  qu’un...  En  réalité,  l’essence  divine 
est  une  ;  il  n’y  a  ni  association  ni  nombre.  » 

Ce  mystère  de  la  trinité  dans  l'unité  est  exprimé  avec  force 


i.  Zohar,  I,  fol.  22“  :  t.  I,  p.  i3ti. 

■i.  Zohar,  I,  fol.  22*  ;  t.  I,  p.  !38. 

3.  Zohar,  1,  fol.  23«  ;  t.  I,  p.  141- 

4.  Zohar,  I,  fol.  22b  ;  V.  I,  p.  13p. 


II  -  26 


LA  KABBALE 


101 


dans  ce  passage  du  Zohar  1  qui  doit  être  d’assez  fraîche  date, 
comme  l’est,  dans  l’écriture  hébraïque,  l’usage  des  points-voyelles  : 
«  Lorsque  le  Point  étincelant,  qui  est  la  semence  du  palais  de  la 
matière,  se  dessina,  le  Tout  prit  la  forme  de  trois  points,  repré¬ 
sentés  par  les  points-voyelles,  holem,  sonreg  et  hireq,  qui  se 
confondent  1  un  dans  l’autre  et  ne  forment  qu’un  seul  mystère.  » 

Le  Saint,  le  Roi  d’en  haut,  ne  se  manifeste  jamais  ici-bas  ;  mais, 
cachées  au  sein  de  Dieu,  la  Schekhina  et  la  Colonne  du  milieu 
se  révèlent  dans  le  Monde.  Aussi  parle-t-on  constamment  de  la 
Schekhina  d’en  haut  et  de  la  Schekhina  d’en  bas,  d'Élohini  d’en 
haut  et  d’Elohini  d’en  bas  N’allons  pas  en  conclure  qu’il  existe 
deux  Schekhina  ou  deux  Elohim. 

«  L’Elohim  d’en  haut  2  et  celui  d’en  bas  ne  sont  qu’un  sous 
deux  aspects  différents  » 

«  La  Schekhina  3  se  fait  d’elle-même,  à  l’exemple  du  Saint 
(béni  soit-il  !)  dont  elle  n’est  jamais  séparée...  Elle  est  à  Dieu  ce 
que  le  point-voyelle  est  à  la  lettre  ;  le  point-vovelle  n’est  pas  une 
chose  distincte  de  la  lettre,  mais  une  indication  de  la  manière  de 
la  prononcer...  Nous  savons  que  Dieu  est  en  haut  et  qu’il  est  en 
bas,  de  même  que  l’accent  d’en  haut  et  le  point-voyelle  d’en  bas 
font  partie  de  la  lettre  elle-même  qu’ils  accompagnent.  Celui  qui 
s’évertue  à  faire  une  distinction  entre  la  partie  de  Dieu  qui  est 
plus  haute  et  celle  qui  est  plus  basse,  n’a  pas  de  part  en  Dieu.  » 

H. 

Toute  cette  doctrine  kabbalistique  de  la  trinité  divine  offre, 
avec  la  doctrine  chrétienne,  une  bien  grande  ressemblance  ;  entre 
les  deux  enseignements,  toutefois,  une  différence  persiste  ;  pour 
les  Chrétiens,  le  Verbe  est  la  seconde  personne  de  la  Sainte-Tri¬ 
nité  ;  c’est  du  Père  et  du  Verbe  que  procède  l’Esprit-Saint  ;  au 
contraire,  pour  les  Kabbalistes  dont  nous  venons  de  rapporter 
l’enseignement,  la  seconde  hypostase  de  la  Trinité  divine,  c’est  la 
Lueur  ;  le  Verbe  est  le  fils  du  Saint  et  de  la  Lueur.  Nous  allons 
voir  s’effacer  cette  dernière  divergence  entre  la  pensée  rabbinique 
et  la  foi  chrétienne  ;  nous  allons  voir  la  Lueur  procéder  du  Saint 
et  du  Verbe. 

Du  Principe  suprême,  du  mystérieux  Ancien,  une  foule  du 

1.  Zohar ,  fol.  i5l>  ;  t.  I,  pp.  91-92. 

2.  Zohar ,  I.  fol.  3 1 1>  ;  t.  I,  p.  197. 

3.  Zohar,  II,  fol.  i58a  ;  t.  IV,  p.  94. 


102 


LA  CRUE  DE  LARISTOTÉLISME 


II  -  27 


textes  kabbalistiques  font  sortir  une  première  bypostase  d’où 
émane,  à  son  tour,  une  seconde  bypostase  ;  de  ces  deux  hypos- 
tases,  la  première,  que  représente  la  lettre  yod,  est  mâle,  et  la 
seconde,  figurée  par  la  lettre  hé,  est  femelle.  Mais  aux  deux 
essences  qui  forment  ce  couple,  les  textes  kabbalistiques  ne  don¬ 
nent  pas  tous  les  mêmes  noms.  Les  uns  les  nomment  Sagesse 
(Hoçmâ)e, t  Intelligence  (Bind).  Les  autres  les  nomment  Pensée  et 
Verbe.  Ce  sont  là,  d’ailleurs,  semble-t-il,  de  simples  variantes  de 
langage  qui  n’entraînent  point  de  différence  dans  les  idées  ;  et  les 
deux  sortes  de  dénominations  s’échangent,  d’ailleurs,  fréquem¬ 
ment. 

Les  Kabbalistes  qui,  au  couple  issu  du  Mystérieux,  donnent  les 
noms  de  Sagesse  et  d’intelligence,  réservent  le  nom  de  Verbe  au 
fils  de  Hocmd  et  de  Bina  ;  ainsi  sont  nées  les  doctrines  que  nous 
venons  d’exposer. 

Tout  de  môme,  ceux  qui  ont  donné  au  Père  et  à  la  Mère  célestes 
les  noms  de  Pensée  et  de  Verbe,  ont,  au  fils  issu  de  ce  couple, 
donné  le  nom  de  Lueur.  La  doctrine,  d’ailleurs,  parait  s’être  déve¬ 
loppée,  dans  ce  cas-ci,  exactement  comme  dans  celui-là  ;  il  y  a  eu 
simple  interversion  des  rôles  attribués,  ici  et  là,  à  l’Intelligence 
ou  Lueur  et  au  Verbe. 

La  théorie  nouvelle  des  processions  divines  se  développe  tout 
au  long  dans  un  passage  dont  nous  avons  déjà  cité  les  premières 
phrases 1 . 

«  Le  Verbe  existe  de  toute  éternité,  mais  il  ne  se  manifesta 
pour  la  première  fois  que  quand  la  matière  eût  été  créée.  Avant, 
le  mystérieux  Infini  manifestait  sa  toute-puissance  et  son  immense 
bonté  à  1  aide  de  la  mystérieuse  Pensée,  même  essence  que  le 
mystérieux  Verbe,  mais  silencieuse.  Le  Verbe,  manifesté  à 
l’époque  de  la  création  de  la  matière,  existait  avant  sous  forme  de 
Pensée...  C’est  pourquoi  l’Écriture  dit  :  «  Et  Élohim  dit.  »  C’est- 
à-dire  :  Et  Élohim  se  manifesta  sous  forme  du  Verbe.  Cette 
semence  divine,  par  laquelle  la  création  a  été  opérée,  venait  de 
germer  et,  en  se  transformant  de  Pensée  en  Verbe,  elle  fit  entendre 
un  bruit  qui  s’entendit  au  dehors.  » 

Cette  Pensée  silencieuse  demeure  cachée  ;  elle  ne  se  manifeste 
pas  daps  la  création  ;  aussi  le  texte  que  nous  lisons  la  tient-il  pour 
source  d  une  lumière  que  la  matière  ne  saurait  recevoir.  Il  existe 
une  autre  lumière,  communicable  à  la  matière  ;  cette  seconde 


i.  Zohar ,  I,  fol.  i6h  ;  1. 1,  pp.  g8-ioo. 


II  -  28 


LA  KABBALE 


103 


lumière  procède  delà  Sagesse  et  du  Verbe,  du  Père  et  de  la  Mère 
célestes.  Aussi  notre  texte  poursuit-il  en  ces  termes  : 

«  L’Ecriture  ajoute  :  «  Que  la  Lumière  soit  (ïehi  er)  »  car  toute 
lumière  procède  du  mystère  du  Verbe.  Le  mot  :  ïehi  se  compose 
de  trois  lettres,  un  yod  au  commencement  et  à  la  fin,  et  un  hé  au 
milieu.  Ce  mot  est  le  symbole  du  Père  et  delà  Mère  célestes,  dési¬ 
gnés  par  les  lettres  yod  et  hé,  et  de  la  troisième  essence  divine, 
qui  procède  des  deux  précédentes  et  qui  est  désignée  par  le  der¬ 
nier  yod  du  mot  :  ïehi  ;  cette  lettre  est  identique  à  la  première, 
pour  nous  indiquer  que  toutes  les  trois  bypostases  ne  sont  qu’une. 
Le  Père,  désigné  par  le  premier  yod,  est  le  dispensateur  de  toutes 
les  lumières  célestes.  Lorsque  la  matérialisation  du  vide  fut  opérée 
parle  son  du  Verbe,  désigné  par  hé,  la  Lumière  céleste  se  cacha, 
étant  incompatible  avec  la  matière .  Quand  le  Verbe  se  mani¬ 

festa,  il  s’unit  au  Père  pour  la  dispensation  de  la  Lumière  qui, 
incompatible  avec  la  matière  tant  qu  elle  procédait  du  Père  seule¬ 
ment,  devint  accessible  à  la  matière  dès  qu’elle  procéda  du  Père 
et  du  Verbe.  Le  premier  yod  du  mot  ïehi  désigne  le  Père  ;  le  der¬ 
nier  yod  désigne  la  Lumière  céleste  ;  ce  yod  fut  placé  après  le  hé, 
parce  que,  pour  que  la  Lumière  céleste  qu'il  désigne  devint  acces¬ 
sible  à  la  matière,  il  a  fallu  qu’elle  procédât  du  Père  et  du  Verbe, 
du  premier  yod  et  du  hé. 

»  Comme  les  trois  points-voyelles  désignent  également  les 
trois  hypostases  divines,  le  holern  désignant  le  Père,  le  soureq  le 
Verbe  et  le  hireq,  la  Lumière  céleste,  il  s’ensuit  que  cette  dernière 
liypostase  procède  des  deux  premières  avec  lesquelles  elle  n’en 
forme  qu’une.  C’est  pourquoi  le  mot  or  est  pourvu  du  point-voyelle 
holcm,  point  suspendu  au  dessus  de  la  lettre  sans  la  toucher,  afin 
de  nous  indiquer  que  la  lumière  procédant  du  Père,  symbolisé  par 
le  point-voyelle  holern,  ayaut  été  inaccessible  à  la  matière,  il  a  fallu 
qu’elle  procédât  du  Père  et  du  Verbe.  » 

Ce  passage,  assurément,  reflète  la  formule  :  Qui  ex  Pâtre 
Filioque  procedit,  du  Credo;  il  est  donc  de  date  assez  récente, 
encore  que,  dès  le  Ve  siècle,  les  églises  d’Espagne  aient  accoutumé 
d’énoncer  cette  formule. 


I 

Cette  doctrine  où,  du  Mystérieux,  nous  voyons  sortir  succes¬ 
sivement  la  Pensée,  le  Verbe,  enfin  la  Lumière  capable  de  se 
manifester  dans  la  création,  cette  doctrine,  disons-nous,  paraît 
avoir  subi  la  même  contraction  que  celle  où  l’Ancien  émettait 


104 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  29 


l’Intelligence,  la  Lueur  et  le  Verbe.  Dans  le  Mystérieux  des  mysté¬ 
rieux  s’est  fondue  la  Pensée  silencieuse,  la  source  de  la  Lumière 
que  la  matière  ne  peut  recevoir.  Dieu  a  été  ramené  à  n’être  qu'une 
trinité.  La  première  hypostase,  qui  est  l’Infini  ou  le  Roi,  est 
demeurée  inconnaissable.  Le  début  de  la  création  a  coïncidé  avec 
la  génération  du  Verbe.  Du  Père  et  du  Verbe,  a  procédé  la 
Lumière  capable  de  se  manifester  ici-bas. 

Le  Zohar  nous  enseigne  \  dès  lors,  qu'au  commencement,  le 
Roi  ou  l’Infini  frappa  le  Vide  avec  le  Verbe.  «  Le  son  du  Verbe 
constituait  donc  le  commencement  de  la  matérialisation  du  Vide. 
Mais  cette  matérialisation  serait  toujours  demeurée  à  l’état  d’im- 
pondérabilité,  si,  au  moment  de  frapper  le  Vide,  le  son  du  Verbe 
n’eût  fait  jaillir  le  Point  étincelant,  origine  de  la  Lumière,  qui 
constitue  le  mystère  suprême  et  dont  l’essence  est  inconcevable. 
C’est  pour  cette  raison  que  le  Verbe  est  appelé  Commencement, 
attendu  qu’il  est  l’origine  de  toute  la  création.  » 

Pour  achever  la  ressemblance  de  cet  enseignement  avec  celui 
que  donne  l’Église  catholique,  il  conviendrait  de  donner  le  nom 
d’Esprit-Saint  à  la  Lumière  céleste.  Un  tel  langage  serait-il  con¬ 
forme  à  la  pensée  des  auteurs  du  Zohar  ? 

Le  Zohar  parle,  à  plusieurs  reprises,  de  l’Esprit  d’Elohim. 
Dans  une  de  ces  circonstances,  il  écrit  s  :  «  Remarquez  que  le 
Monde  a  été  créé  par  le  Verbe  uni  à  l’Esprit,  ainsi  qu’il  est  écrit  : 
«  C’est  par  le  Verbe  du  Seigneur  que  les  cieux  ont  été  affermis, 
»  et  c’est  l’Esprit  de  sa  bouche  qui  a  produit  toute  farinée  des 
»  cieux.  »  Ainsi  l’Écriture  fait  mention  et  du  Verbe  et  de  l’Esprit  ; 
l'un  ne  va  jamais  sans  l’autre.  »  Ce  texte  permettrait,  semble-t-il, 
de  regarder  l’Esprit  comme  identique  à  cette  Lumière  dont  la 
matière  peut  recevoir  communication  . 

Un  autre  texte  est  plus  obscur 1 2  3.  Nous  y  voyons  que  Dieu,  au 
cours  de  la  création,  s’est  manifesté  successivement  sous  forme  de 
quatre  hypostases.  Il  s’est  produit,  d’abord,  sous  l’hypostase 
Schadaï,  puis  sous  l’hypostase  Çebaoth,  ensuite  sous  l’hypostase 
Élohim.  Enfin,  une  voix  douce  et  harmonieuse  se  fit  entendre.  «  Cette 
voix,  c’était  l’Esprit  d’Elohim..  ..  Et  ce  n’est  que  quand  la  voix 
douce  et  harmonieuse  se  fit  entendre  que  le  nom  de  Jéhovah  fut 

complet .  Le  nom  de  Jéhovah  est  formé  de  quatre  lettres  qui 

sont  en  quelque  sorte,  pour  l’essence  divine,  ce  que  les  membres 
sont  pour  le  corps  humain.  »  Ce  passage  nous  fait  souvenir  d'une 

1.  Zohar,  I,  fol.  ioa  ;  t.  I,  p.  90. 

2.  Zohar,  I,  fol.  i56»  ;  t.  II,  pp.  21 3-2 14. 

3.  Zohar,  I,  fol.  i(Ja  ;  t.  I,  p.  97. 


II  -  30 


LA  KABBALE 


105 


doctrine  que  nous  avons  précédemment  rencontrée.  Au  gré  de  cette 
doctrine,  le  Pè~re  et  la  Mère  célestes,  Hocmn  et  Bina,  représentés 
parle  t/or/  et  le  premier  hé  du  tétragramme  divin,  ont  eu  un  fils  et 
une  fille,  que  représentent  le  vav  et  le  second  hé.  Élohim  serait, 
si  ce  rapprochement  est  juste,  le  fils  de  la  Sagesse  et  de  l’Intelli¬ 
gence,  tandis  que  l’Esprit  d’Élohim  en  serait  la  tille. 

En  donnant  à  la  Lumière  céleste  le  nom  d’ Esprit-Saint,  on  ren¬ 
drait  un  des  enseignements  du  Zohar  plus  exactement,  semblable 
à  la  doctrine  catholique  sur  la  Trinité  divine.  Mais  cette  dénomina¬ 
tion  n’est  point  utile  si,  de  cet  enseignement  kabbalistique,  on 
veut  seulement  rapprocher  la  Théologie  d’Ibn  Gabirol.  La  trinité 
du  Créateur,  du  Verbe  ou  Volonté  et  de  la  Lumière,  telle  que  la 
conçoit  Avicébron,  a  grande  analogie  avec  la  divine  Trinité  définie 
par  nombre  de  Kabbalistes.  Ne  soyons  donc  pas  surpris  des  rappro¬ 
chements  qu’on  peut  faire  entre  la  pensée  du  Rabbin  de  Malaga 
et  le  dogme  de  l'Eglise  ;  nombre  de  rabbins  ont  professé  des  théo¬ 
ries  tout  aussi  voisines  du  Christianisme. 

Nous  nous  sommes  efforcé  de  distinguer  nettement  les  théories 
diverses  que  le  Zohar  propose  touchant  l’essence  divine  ;  et  peut-être 
pourrait-on  précisément  nous  reprocher  d’avoir  mis  trop  de  netteté 
dans  ces  distinctions;  certes,  les  différents  systèmes  que  nous 
avons  exposés  se  retrouvent  dans  le  Zohar ,  mais  ils  n'y  sont  pas 
séparés  les  uns  des  autres  ;  en  dépit  des  contradictions  qu’ils  s'op¬ 
posent  entre  eux,  ils  se  mélangent  et  s’enlacent  d’inextricable 
manière  ;  c’est  que  les  auteurs  du  Zohar  ne  sont  aucunement  des 
logiciens,  soucieux  d’expliquer  leurs  pensées  suivant  un  ordre 
parfait;  leur  féconde  imagination  se  laisse  entraîner  aux  caprices 
de  l’allégorie  ;  s’il  y  a  disparate  entre  les  pensées  auxquelles  elle 
s’abandonne  tour  à  tour,  elle  ne  s’en  inquiète  guère. 


IV 

LA  CRÉATION 


Si  l’Ancien  des  anciens  demeure  entouré  d’un  impénétrable 
mystère,  les  diverses  bypostases  qu'il  a  engendrées  sont,  jusqu’à 
un  certain  point,  accessibles  à  la  connaissance  ;  elles  sont  connais¬ 
sables  parce  qu’elles  se  manifestent  dans  la  création  ;  aussi  la 
génération  des  diverses  hypostases  divines  est-elle  intimement  liée 
aux  diverses  phases  par  lesquelles  l’œuvre  créatrice  a  passé, 


106 


LA  CRUE  DE  L'ARISTOTÉLISME 


Il  -  31 


Selon  Ad.  Franck  *,  tous  les  Kabbalistes  ont  vu,  dans  le  Monde 
de  la  matière,  une  émanation  de  la  substance  divine;  le  Monde, 
donc,  n’aurait  pas  été  le  résultat  d’une  création,  au  sens  où  ce  mot 
est  habituellement  pris. 

Si  l’on  peut  trouver,  dans  le  Zohar,  des  passages,  vagues  et 
ambigus,  que  leur  forme  allégorique  laisse  solliciter  dans  le  sens 
de  l’émanation  aussi  bien  que  dans  le  sens  de  la  création,  il  en  est 
d’autres  qui  professent  clairement  la  création  ex  nihilo,  aussi  clai¬ 
rement,  du  moins,  qu’on  le  peut  attendre  d’un  tel  livre. 

Nous  avons  entendu,  déjà,  le  Zohar  déclarer 1  2  que  <i  la  création 
s’opéra  par  la  volonté  du  mystérieux  Infini...  Le  Verbe  n’appa- 
rait  que  pour  la  création  des  détails,  alors  que  la  création  de  la 
matière  générale  fut  opérée  avant  la  manifestation  du  Verbe.  »  La 
matière,  cependant,  a  été  créée  par  le  Verbe,  mais  non  point  par 
le  Verbe  manifesté  ;  l’Infini  a  opéré  la  création  première  de  la 
matière  «  à  l’aide  de  la  mystérieuse  Pensée,  même  essence  que 
le  mystérieux  Verbe,  mais  silencieuse.  » 

On  ne  saurait  mieux  affirmer  que  la  création  du  Monde  n’a  pas 
été  autre  chose,  de  la  part  de  Dieu,  qu’un  acte  de  la  Pensée  et 
de  la  Volonté. 

Pourquoi  la  toute  première  création  de  la  matière  a-t-elle  été 
faite  par  l’intermédiaire  de  la  Pensée  silencieuse,  et  non  par  le 
moyen  du  Verbe  manifesté  ?  C’est  qu’avant  la  création  de  la 
matière,  le  vide  seul  existait,  et  que  le  Verbe  manifesté,  la  Parole 
ne  se  transmet  pas  dans  le  vide.  C’est  donc  seulement  par  le 
Verbe  non  manifesté,  par  la  Pensée  silencieuse,  que  l’Infini  a  pu 
créer  la  matière  au  sein  du  vide  : 

«  Avant  toutes  choses,  dit  le  Zohar  3,  le  Roi  a  permis  la  trans¬ 
formation  du  vide  en  un  éther  transparent,  fluide  impondérable, 
pareilà  la  lumière  provenant  des  corps  phosphorescents.  Ensuite, 
par  un  mystère  des  plus  secrets  de  l’Infini,  ce  fluide  se  métamor¬ 
phosa  en  un  gaz  dépourvu  de  toute  configuration  aériforme,  ni 
blanc,  ni  noir,  ni  rouge,  ni  vert,  ni  d’aucune  couleur...  Ainsi,  par 
un  mystère  des  plus  secrets,  l’Infini  frappa  le  vide  avec  le  son  du 
Verbe^  bien  que  les  ondes  sonores  ne  soient  pas  transmissibles 
dans  le  vide.  Le  son  du  Verbe  constituait  donc  le  commencement 
de  la  matérialisation  du  Vide...  C’est  pour  cette  raison  que  le 
Verbe  est  appelé  Commencement,  attendu  qu’il  est  l’origine  de 
toute  la  création.  » 

1.  Ad.  Franck,  La  Kabbale,  3e  éd.,  pp.  i5q-iCi. 

2.  Zohar,  I,  fol.  i6^  ;  t.  I,  p.  98. 

3.  Zohar,  I,  fol.  i5®  ;  t.  I,  pp.  89-90. 


II  -  32 


IA  KABBALE 


107 


On  ne  saurait  vraiment,  dans  cette  description,  trouver  trace  du 
système  de  l'émanation 

L  éther,  puis  le  gaz,  créés  dans  cette  première  phase  de  l’œu¬ 
vre  divine  ressemblent  fort  à  cette  matière  informe  qu’un  Saint 
Augustin  tentait  vainement  d’imaginer. 

La  première  œuvre  que  le  Verbe  accomplit  en  cette  matière  fut 
de  lui  imposer  une  configuration  et  des  bornes  ;  en  même  temps, 
il  faisait  jaillir  le  Point  étincelant  dont  la  Lumière  allait  être 
accessible  à  la  matière  délimitée  : 


«  C  est  seulement  1  quand  Dieu  fit  prendre  des  contours  à  la 
matière  s,  qu  il  donna  naissance  à  cette  variété  de  couleurs  qui, 
en  réalité,  n  existent  pas  dans  la  matière,  n’étant  dues  qu  aux 
modifications  subies  par  la  lumière  selon  les  corps  qu’elle 
éclaire... 

»  Le  son  du  Verbe  constituait  le  commencement  de  la  matéria¬ 
lisation  du  vide.  Mais  cette  matérialisation  serait  toujours  demeu¬ 
rée  à  l’état  d’impondérabilité  si,  au  moment  de  frapper  le  vide,  le 
son  du  Verbe  n’eût  fait  jaillir  le  Point  étincelant,  origine  de  la 
Lumière.  » 

Ce  «•  cordeau  »  que  le  Verbe  a  tendu  pour  borner  le  Monde  d’en 
bas  et  le  séparer  du  Monde  supérieur,  du  Monde  idéal,  dont 
nous  parlerons  bientôt,  ce  cordeau,  disons-nous,  c’est  le  Firma¬ 
ment. 


«  En  rendant  la  Lumière  céleste  accessible  à  la  matière,  dit  le 
Zohar  3,  le  Verbe,  qui  est  désigné  par  le  mot  Élohim,  n’a  pas 
rendu  la  matière  susceptible  de  toute  la  lumière  céleste  ;  il  lui  a 
assigné  certaines  limites.  Le  Firmament  qu’Élohim  forma  entre 
la  matière  et  la  Lumière  céleste, sert  délimité  entre  l’une  et  l'autre  ; 
la  matière  peut  y  monter  et  la  Lumière  céleste  peut  descendre 
jusque  là.  Mais,  en  même  temps  que  de  limite,  le  Firmament  sert 
de  trait  d’union  entre  l’une  et  l’autre  ;  et  c’est  grâce  à  ce  trait 
d’union  que  l’une  et  l’autre  sont  unies  en  Élohim  .. 

»  En  donnant  aux  ténèbres  de  la  matière  la  faculté  de  se  trans¬ 
former  en  lumière  jusqu’à  une  certaine  limite,  et  en  traçant,  à  la 
Lumière  céleste,  cette  même  limite  jusqu’où  la  Lumière  céleste 
peut  descendre,  Élohim  a  formé  ainsi  le  trait  d’union  entre  le  ciel 
et  la  terre,  «  c’est-à-dire  entre  le  Monde  idéal  et  le  Monde 
matériel. 

Si  l’on  voulait  parler  ici  le  langage  d’Avicébron,  on  pourrait 


1.  Zohar,  I,  fol.  i5®  ;  t.  I,  pp.  89-90. 

2.  Mot  à  mot  :  Quand  il  traça  un  cordeau  . 

3.  Zohar,  I,  fol.  i6*>  ;  t.  I,  pp.  100-101. 


108 


LA  CRUE  DK  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  33 


dire  que  la  première  œuvre  du  Verbe  fut  l’imposition  de  la 
forme  corporelle  à  la  matière  informe. 

À  côté  de  ces  récits  de  la  création,  on  en  peut  citer  nombre 
d  autres  dont  la  forme  allégorique  se  laisse  moins  aisément  inter¬ 
préter.  Tel  est,  par  exemple,  ce  passage  de  YIdra  rabba  ‘,-qui 
semblerait  professer  le  système  de  l’émanation  si  on  le  prenait  au 
pied  de  la  lettre,  mais  qu’il  serait  vraiment  déraisonnable  de  ne 
pas  tenir  pour  symbolique  : 

«  Lorsque  la  volonté  de  la  Tête  blanche  décida  d  être  glorifiée 
dans  ses  œuvres,  la  Tête  blanche  fît  sortir  un  fluide  caché.  Avant 
tout,  elle  souffla  sur  ce  fluide  qui  répandit  des  forces  cachées  unies 
ensemble,  montant  et  descendant  ensemble,  comme  si  elles  ne  for¬ 
maient  qu’un  seul  corps.  Au  moment  de  souffler  sur  ce  fluide  caché, 
la  Tête  blanche  avait  un  Ehiéh  (Ego  swn).  Le  fluide  montait  et  des¬ 
cendait  et  répandait  des  étincelles,  du  frottement  desquelles  sortit 
une  force  cachée.  La  Tête  blanche  fut  alors  nommée  As  cher  éhiéh 
(Qui  mm).  Les  forces  cachées  ayant  été  animées  de  la  force  supé¬ 
rieure  que  produisit  le  frottement  des  étincelles,  se  fusionnèrent 
et  formèrent  un  bloc  pourvu  de  contours.  La  Tête  blanche  fut  alors 
nommée  Jéhovah.  Elle  souffla  pour  la  deuxième  fois  sur  ce  fluide, 
et  celui-ci  répandit  des  étincelles  de  tous  les  côtés  ;  par  le  frotte¬ 
ment  de  ces  étincelles,  une  nouvelle  force  cachée  se  produisit,  qui 
répandit,  à  son  tour,  des  étincelles  de  tous  les  côtés.  La  Tête 
blanche  prit  alors  le  nom  de  El.  Cette  nouvelle  force  cachée,  pro¬ 
duite  par  le  frottement  des  étincelles,  monta  et  descendit,  et  ce 
mouvement  de  haut  en  bas  et  de  bas  en  haut  la  pourvut  de  douze- 
cents  enveloppes  de  feu,  desquelles  se  dégagea  une  nouvelle  force 
cachée.  Et  la  Tête  blanche  prit  alors  le  nom  d 'Élohim.  C’était  la 
force  de  rigueur  qui  se  ramifie  dans  toutes  les  directions  ;  elle 
dégage  des  rayons  utiles  au  Monde  et  d’autres  qui  ne  le  sont  pas. 
Elle  souffla  pour  la  troisième  fois  sur  le  fluide  caché  dont  se  déga¬ 
gea  une  nouvelle  force  cachée,  et  elle  prit  le  nom  de  Jéhovah ,  attri¬ 
but  de  la  miséricorde,  appelé  aussi  ciel  ( Schammaïm )%  La  force 
céleste  de  Jéhovah  réside  entre  deux  autres  forces  appelées  Çebao/h. 
De  ces  trois  forces  émanent  toutes  les  forces  et  toutes  les  armées 
d’en  haut  préposées  à  la  direction  du  Monde  et  chargées  chacune 
d’une  action  particulière.  » 

On  pourrait  rapporter  ici  d’autres  récits  de  la  création,  analo¬ 
gues  à  celui  qu’on  vient  de  lire  ;  allégories  compliquées  et  nébu¬ 
leuses,  qui  laissent  malaisément  deviner  ce  qu’elles  prétendent 

j.  Zohar,  I,  fol.  2Ôib  et  fol.  202*  ;  t.  II,  pp.  091-592, 


II  -  34 


LA  KABBALE 


109 


enseigner.  Nous  les  laisserons  de  côté  pour  nous  en  tenir  aux  pas¬ 
sages,  de  signification  moins  problématique,  que  nous  avons  cités. 


V 

LES  DEUX  MONDES 


La  Lumière  céleste,  connue  le  Verbe,  se  manifeste  en  partie 
dans  le  Monde  de  la  matière,  mais,  pour  une  part,  elle  lui 
demeure  inaccessible.  Aussi  le  Verbe  a-t-il  borné  la  matière  par 
un  Firmament  qu’elle  ne  peut  franchir,  au-delà  duquel  elle  ne 
saurait  s’élever  pour  s’imprégner  de  la  Splendeur  divine.  Au- 
dessus  du  Firmament,  le  Zohar  demeure,  exempt  de  toute  union 
avec  la  matière. 

La  divine  Lumière,  inaccessible  à  la  matière,  constitue,  au  gré 
des  Ivabbalistes,  un  premier  Monde  ;  en  compénétrant  la  matière, 
cette  Lumière  en  fait  un  autre  Monde. 

Le  Firmament  se  trouve  être  ainsi  à  la  limite  des  deux  Mondes; 
au-dessus,  s’étend  un  Monde  supérieur  immatériel,  que  le  Zohar 
nomme  souvent  le  Ciel,  mais  qu’en  maintes  circonstances,  il  a 
soin  de  distinguer  des  cieux  visibles;  au-dessous,  se  trouve  un 
Monde' inférieur  matériel  que,  parfois,  le  Zohar  appelle  la  Terre. 

Du  Monde  supérieur,  la  Sagesse  divine,  qui  ne  se  révèle  pas 
dans  le  Monde  de  la  matière,  est  le  Loi  ;  c’est  Elohim,  c’est-à-dire 
la  Lumière,  qui  lui  a  servi  d’architecte  pour  construire  ce  Monde  ; 
avec  son  architecte,  le  Roi  communiquait  par  le  Verbe.  Quant  au 
Monde  de  la  matière,  Elohim,  la  Lueur,  la  Schekhina  en  est  éga¬ 
lement  l’architecte;  mais  il  a  le  Verbe  pour  Roi,  car,  avec ,1a 
Sagesse,  il  ne  saurait  être  directement  en  rapport.  Tel  est  le  sens 
de  ce  passage  1  que,  déjà,  nous  avons  cité  : 

«  Le  Roi,  c’est  la  Sagesse  supérieure  d'en  haut.  Le  Roi  d’en  bas, 
c’est  la  Colonne  du  milieu.  Elohim  est  l’architecte  céleste  appelé 
la  Mère  d’en  haut.  Elohim  est  également  l’architecte  d'en  bas  ;  et 
c’est  lui  qui  est  désigné  par  le  nom  de  Schekhina  d’en  bas.  » 

Un  autre  passage  exprime  la  même  pensée. 

Parfois,  dans  le  divin  tétragramme,  le  Zohar  remplace  le  yod 
par  un  aleph:  de  Jéhovah ,  le  nom  de  Dieu  se  transforme  en  Ahavah. 


i.  Zohar,  I,  fol.  aa>»  ;  t.  I,  p.  i36. 


110 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  35 


V  aleph  garde,  d’ailleurs,  le  même  sens  que  le  yod  :  «  Aleph  1 
désigne  l’Ancien  et  le  plus  sacré  de  tous.  »  Le  vav  et  le  hé  conti¬ 
nuent  de  figurer  le  Verbe  et  la  Lueur. 

Or  nous  lisons  2  :  «  Ces  mots  :  Le  Ciel  et  la  Terre,  forment,  par 
leurs  initiales,  le  nom  divin  Ahavah ,  par  lequel  furent  créés  le  Ciel 
et  la  Terre  ;  le  Ciel  par  aleph  et  hé,  et  la  Terre  et  tout  ce  qu’elle 
contient  par  vav  et  hé.  »  Ici,  comme  en  tant  d’autres  circonstances, 
le  Ciel  désigne  le  Monde  immatériel  et  la  Terre  le  Monde  matériel. 

L’existence  de  ces  deux  mondes  est  un  des  enseignements  les 
plus  clairs,  les  plus  formels,  les  plus  fréquemment  répétés  du 
Zohar ;  c’est  aussi  un  de  ceux  par  lesquels  la  Kabbale  s’apparente 
le  plus  étroitement  au  Platonisme.  Citons  quelques  textes  particu¬ 
lièrement  instructifs. 

«  Tout  3,  dans  le  Monde,  est  divisé  en  deux  parties  dont  l  une 
est  visible  et  l’autre  invisible.  Ce  qui  est  visible  n’est  que  le  reflet 
de  ce  qui  est  invisible...  Ainsi  toutes  les  œuvres  du  Saint  (béni 
soit-il  !)  ont  leur  reflet  ici-bas.  De  même  que  Bereschith  est 
reflété  ici-bas  en  Elohim,  de  même  le  Ciel  est  reflété  dans  la  Terre  ; 
le  Ciel  invisible  devait  nécessairement  avoir  un  reflet  visible,  et 
c’est  la  Terre.  » 

«  C’est  le  haut 4 5  et  le  bas  qui  sont  désignés  par  les  mots  Ciel  et 
Terre.  » 

«  11  y  a  cieux  et  cieux  s  ;  il  y  a  des  cieux  en  bas  au-dessous  des¬ 
quels  existe  une  terre,  et  il  y  a  des  cieux  en  haut  au-dessous  des¬ 
quels  existe  également  une  terre.  » 

«  Les  cieux  sont  superposés  les  uns  aux  autres  6  ;  les  cieux 
inférieurs,  sont  matériels  et  les  cieux  supérieurs  sont  immaté¬ 
riels.  » 

«  Lorsque  le  Saint  (béni  soit-il  !)  créa  son  Monde  7,  il  le  forma 
de  la  Lumière  dégagée  d  en  haut,  et  il  créa  les  cieux  du  premier 
firmament  que  le  Saint  (béni  soit-il  !)  avait  étendu  avant  toutes 
choses.  C’est  ce  firmament  qui  donna  naissance  aux  autres  cieux 
[supérieurs]... 

»  Il  y  a  un  firmament  au-dessus  des  cieux  [supérieurs]  et  lin 
firmament  au-dessous.  Le  firmament  d’en  haut  donna  naissance 
aux  cieux  [supérieurs],  et  les  cieux  [supérieurs],  à  leur  tour,  enfan- 


1.  Zohar,  I,  fol.  262b  ;  t.  U,  p.  f)2o. 

2.  Zohar,  I,  fol.  a5ib  ;  t.  II,  p.  5qi. 

•T.  Zohar .  I,  fol.  39b  ;  1. 1,  pp.  241-242. 

4  Zohar,  I,  fol.  4?b  ;  t.  I,  p  275. 

5.  Zohar,  II,  fol  209»  ;  t.  IV,  p.  21 5. 

6.  Zohar,  II,  fol.  2i3»  ;  t.  IV,  p.  223. 

7.  Zohar,  I,  fol.  252»  et  252b  ;  t.  II,  p.  096. 


II  -  36 


U  KABBAUi  j  j  | 

terent  le  firmament  d’en  bas  qui  porte,  pour  cette  raison,  le  nom 
de  firmament  du  Ciel.  » 

«  Il  y  a  sept  astres  1  qui  correspondent  aux  sept  firmaments  ; 
tous  font  partie  du  système  de  notre  Monde  ;  et  au-dessus  d’eux 
est  le  Monde  supérieur.  11  y  a  également  deux  Mondes,  le  Monde 
supérieur  et  le  Monde  inférieur.  Le  Monde  inférieur  est  formé  sur 
le  modèle  du  Monde  supérieur...  Il  y  a  également  un  Roi  d’en 
haut  et  un  Roi  d’en  bas.  » 

«  Jéhovah  2  désigne  le  degré  supérieur,  tandis  que  Notre-Sei- 
gneur  désigné  le  degré  d’en  bas,  qui  est  le  maître  de  toute  la 
Terre.  » 

«  Les  mêmes  lumières  3 * 5 6  qui  sont  répandues  dans  le  Monde  d’en 
haut  sont  répandues  dans  le  Monde  d’ici-bas,  car  l’un  est  l’image 
de  l’autre.  » 

Les  choses  qui,  dans  ce  bas  Monde,  passent  pour  belles  et  pures 
ne  sont  pas  les  seules  qui  aient  leurs  modèles  dans  le  Monde 
supérieur  ;  les  êtres  immondes  d’en  bas  reflètent,  eux  aussi,  des 
êtres  immondes  de  l’Univers  immatériel;  par  cette  affirmation, 
la  Kabbale  s’oppose  à  la  doctrine  de  Plotin  ou  de  la  Théologie 
d  Aristote  avec  laquelle,  par  ailleurs,  elle  offre  tant  de  ressem¬ 
blances. 

«  De  même  *  que,  dans  1  eau  d  ici-bas,  il  y  a  de  bons  poissons 
ainsi  que  des  mauvais  et  des  grenouilles,  de  même,  dans  les  eaux 
d  en  haut,  il  y  a  un  serpent  sacré  et  un  serpent  impur.  » 

Ces  modèles  supérieurs  des  choses  d’ici-bas,  comment  devons- 
nous  les  concevoir?  Ils  n'ont  rien  de  matériel;  ce  sont  des  étin¬ 
celles  émanées  de  la  Lueur  divine. 

«  Dans  le  Paradis  d’en  haut  3  existent  toutes  les  images  des 
êtres  d’en  haut  et  de  ceux  d’en  bas.  Ces  images  ne  sont  pas  gra¬ 
vées  sur  de  l’or  ou  d'autres  corps  solides,  mais  elles  sont  repro¬ 
duites  par  des  lumières  célestes  qui  sont  l’œuvre  du  Saint  (béni 
soit-il  !)  » 

«  Lorsque  le  Saint0  (hem  soit-il  !)  a  voulu  créer  les  mondes,  il 
fit  sortir  un  Rayon  de  lumière  cachée  ;  et  ce  Rayon  répandit  immé¬ 
diatement  un  nombre  incalculable  de  lumières  brillantes  ;  et  c’est 
ainsi  que  fut  formé  le  Monde  d  en  haut.  Les  lumières  brillantes 
du  Monde  d’en  haut  répandirent  à  leur  tour  des  rayons  que 

1.  Zohar ,  I,  fol.  34a  ;  t.  I,  p.  211. 

2.  Zohar,  Ii,  fol.  171b  ;  t.  IV,  p.  123. 

3.  Zohar,  I,  fol.  i47b  ;  t.  II,  p.  182. 

4-  Zohar,  I,  fol.  243b  ;  t.  II,  p  562. 

5.  Zohar,  II,  fol.  i.5oa  ;  t.  IV,  pp.  69-70. 

6.  Zohar,  I,  fol.  i56»  ;  t.  II,  p.  214. 


II  -  37 


I  12  LA  CRUE  DE  L  AR1ST0TÉLISME 

l’Architecte  céleste  rendit  ternes  ;  et  il  créa  ainsi  le  Monde  d  îci- 

bas.  »  , 

Étincelles  émanées  du  Rayon  produit  par  la  Sagesse,  c  est-à- 

dire  de  la  Lueur  divine,  du  Zo/iar,  ces  modèles  immatériels  des 
êtres  matériels  doivent-ils  être  considérés  comme  des  choses 
extérieures  à  Dieu?  En  maintes  circonstances,  la  Kabbale  enseigne 
qu’il  les  faut  tenir  pour  les  idées  qui,  au  sein  même  de  la  Sagesse 
divine,  préexistaient  à  .la  création,  et  d  après  lesquelles  les 
créatures  ont  été  produites. 

Lorsque  le  mystérieux  Ancien  eût  engendré  Hocmâ,  la  Sagesse 
sacrée,  il  y  détermina  toutes  les  idées.  Le  Monde  des  idées,  ren¬ 
fermé  dans  la  Sagesse,  ne  se  pouvait  encore  manifester;  il  res¬ 
tait  aussi  inconnaissable  que  l  Ancien  et  que  Hocmâ;  Dieu  demeu¬ 
rait  tout  entier  dans  un  impénétrable  mystère,  il  était  a  1  état  de 

Mi  (Qui?)  .... 

Voulant  se  manifester,  Dieu  créa  hléh  (Cela),  c  est-a-dire, 
comme  nous  l’avons  vu,  le  Verbe.  Lorsque  Mi  se  tut  ainsi  adjoint 
fêlé  h,  Dieu  s’appela  Éloliim  ;  alors  seulement  il  put  se  manifester 
en  créant  hors  de  lui  les  choses  dont  les  idées  préexistaient  dans 
la  mystérieuse  Sagesse. 

Mêlée  à  beaucoup  d'allégories  et  de  digressions,  cette  doctrine 
s’affirme  assez  clairement  dans  les  textes  que  nous  allons  citer. 

«  Lorsque  le  Mystère  de  tous  les  mystères  voulut  se  manifes¬ 
ter  ',  il  créa  d’abord  un  point,  qui  devint  la  Pensée  divine.  Ensuite, 
il  y  dessina  toutes  espèces  d’images,  y  grava  toutes  sortes  de  figu¬ 
res,  et  y  grava  enfin  la  lampe  sacrée  et  mystérieuse,  image  repré¬ 
sentant  le  mystère  le  plus  sacré,  œuvre  profonde  sortie  de  la  Pensée 
divine. 

»  Mais  cela  n'était  que  le  commencement  de  l’édifice,  existant 
sans  toutefois  exister  encore,' caché  dans  le  Nom,  et  ne  s’appelant, 
à  ce  moment,  que  Mi. 

»  Alors,  voulant  se  manifester  et  être  appelé  par  son  nom,  Dieu 
s’est  revêtu  d’un  vêtement  précieux  et  resplendissant,  et  créa  lhléh 
(Cela),  qui  s’ajouta  à  son  nom.  Éléh,  ajouté  à  Mi  renversé,  a  formé 
Éloliim.  Ainsi  le  mot  Éloliim  n’existait  pas  avant  que  fût  créé 

Éléh... 

»  Et  de  même -que,  dans  la  création,  Mi  reste  toujours  attaché 
à  Éléh,  de  même,  en  Dieu,  ces  deux  noms  sont  inséparables.  C’est 
grâce  à  ce  mystère  que  le  monde  existe.  > 

«  Lorsque  ce  degré  [Eléh]  n’était  pas  encore  entré  dans  le 


i.  Zohar,  1,  fol.  a»  ;  t.  J,  pp.  8-y. 


II  -  38 


LA  KABBALE 


113 


Nom  l,  et  qu  il  s  appelait  seulement  Mi,  Dieu  n’enfantait  ni  pro¬ 
duisait  les  choses  cachées,  chacune  selon  son  espèce,  bien  que 
toutes  fussent  cachées  en  lui.  Mais  dès  qu’il  eût  créé  Éleh,queÉleh 
se  fût  ajouté  a  son  nom,  et  qu’il  fût  appelé  Élohim,  alors,  par  la 
vertu  de  ce  Nom,  il  les  produisit  en  totalité.  C’est  là  le  sens  de  : 
«  Il  appela  parle  nom.  »  Par  son  nom,  il  appela  et  produisit  toutes 
les  espèces  destinées  à  exister.  » 

C  est  donc  par  le  Verbe  que  les  idées  des  choses,  douées  d’une 
mystérieuse  préexistence  au  sein  de  la  divine  Sagesse,  ont  été 
appelées,  hors  de  Dieu,  à  l’existence  réelle. 

Voici  un  autre  passage  2  qui,  sous  une  forme  différente  et  plus 
allégorique,  exprime  la  même  doctrine  : 

«  L  Écriture  désigne  le  Verbe  par  le  mot  :  Beveschith ,  parce 
que,  pour  opérer  la  création,  il  fut  gravé  sous  la  forme  d’un  tour¬ 
niquet  représentant  les  six  grandes  directions  célestes  dont  émane 
tout  ce  qui  existe  aux  six  directions  de  ce  Monde,  les  quatre  points 
cardinaux,  le  haut  et  le  has... 

»  Le  Saint  mystérieux  a  gravé  un  Point  ;  et  dans  ce  Point,  il  a 
renfermé  toutes  les  œuvres  de  la  création  comme  on  renferme 
tout  avec  une  clef  ;  et  cette  clef  renferme  le  tout  dans  un  palais. 
Bien  que  ce  soit  le  palais  qui  renferme  tout,  c'est  la  clef  qui  est 
l’essentiel  ;  c’est  elle  qui  ouvre  et  qui  ferme... 

»  Bereschith,  c’est  la  clef  [du  palais]  qui  renferme  tout  ;  c’est  elle 
qui  ouvre  et  qui  ferme  les  six  portes  qui  donnent  accès  aux  six 
directions.  » 

Sous  une  forme  encore  plus  allégorique,  1  ' [tira  rabba  enseignait 
la  même  doctrine.  Les  idées  des  choses,  préexistantes,  mais  cachées 
au  sein  de  la  divine  Sagesse,  elle  en  prenait  pour  symboles  les 
rois  d’Ëdom  qui  avaient  précédé  les  rois  d’Israël.  Pour  que  ces 
idées  se  formassent,  il  avait  fallu  que  l’Ancien  tirât  devant  lui  le 
voile  au  travers  duquel  on  commencerait  à  le  pouvoir  soupçonner; 
avant  de  donner  aux  choses  une  existence  qui  lui  fût  extérieure,  il 
avait  dû  manifester  sa  propre  existence  en  créant  la  Petite  Figure. 

«  Devant  lui,  disait  1  ’ldra  rabba  3,  l’Ancien  des  anciens  tira  un 
rideau  au  travers  duquel  sa  royauté  commença  de  se  dessiner; 
mais  la  compréhension  était  encore  imparfaite,  ainsi  qu’il  est 
écrit  :  «  Tels  sont  les  rois  qui  régnèrent  au  pays  d’Edom  avant  que 
»  les  enfants  d’Israël  eussent  un  roi.  »  L’Ecriture  parle  du  Roi 
primitif  et  des  enfants  d’Israël  primitifs.  Tous  ies  êtres  n’existaient 

i.  Zohar,  I,  fol.  2“  ;  t.  I,  p.  n. 

a.  Zohar,  I,  fol.  3b  ;  t.  I,  pp.  18-19. 

3.  Zohar,  DI,  fol.  128»  ;  t.  V,  p.  334 ■ 

DUHEM.  —  T.  V. 


8 


Ü4  LA.  CRtiE  DE  LARISTOTELISMtî  IÎ  -  39 

que  virtuellement,  par  leur  nom  seulement  ;  leur  existence  réelle 
ne  pouvait  se  manifester  qu’après  l’apparition  de  Dieu  à  travers  le 
nuage,  à  travers  le  voile.  Nous  avons  appris,  en  outre,  que  lorsqu’il 
a  plu  à  la  Volonté  suprême  de  créer  la  Loi  qui  était  cachée,  deux 
mille  ans  avant  la  création  du  Monde,  celle-ci  lui  dit  :  Celui  qui 
veut  établir  quelque  chose  doit  commencer  par  établir  son  propre 
être.  » 

Dans  cette  Loi  cachée,  antérieure  de  deux  mille  ans  à  la  création 
du  Monde,  il  nous  faut  reconnaître,  sans  doute,  la  divine  Sagesse 
et  le  monde  idéal  qu’elle  renferme. 

«  Lorsqu’il  a  plu  au  Saint  (béni  soit-il!)  de  créer  le  Monde,  il 
regarda  la  Loi  1  et  forma  toutes  les  œuvres  de  la  création  sur  le 
plan  de  la  Loi...  Au  moment  de  créer  l'bomme,  le  Saint  (béni 
soit-il  !)  dit  au  Monde  :  Monde,  Monde,  sache  que  toi,  ainsi  que  les 
lois  qui  te  régissent,  vous  ne  subsistez  que  par  la  Loi.  » 

Cette  doctrine  de  la  création  par  le  Verbe  des  idées  qui  préexis¬ 
taient  dans  la  pensée  divine  est  d’allure  singulièrement  chrétienne  ; 
elle  ressemble  étrangement,  en  particulier,  aux  pensées  que  Jean 
Scot  Érigène  se  plaît  à  développer  ;  ce  n’est  plus  le  Néo-platonisme 
hellénique  que  nous  rappelle  la  Kabbale  ;  c’est  le  Néo-platonisme 
catholique. 

Une  particularité  nous  invite,  d’ailleurs,  et  d’une  manière  très 
pressante,  à  songer  au  De  divisione  naturæ ,  lorsque  nous  lisons 
ces  divers  passages  du  Zohar.  Afin  d’autoriser  de  l’ Ecriture  sainte 
la  théorie  selon  laquelle  les  idées  ou  causes  primordiales  des  créa¬ 
tures  auraient  été,  de  toute  éternité,  fondées  par  Dieu  au  sein  de 
son  Verbe,  Jean  Scot,  nous  l’avons  vu2,  use  d’un  curieux  artifice 
exégétiquc.  Il  prend  les  premiers  mots  de  la  Genèse  :  «  In  prin- 
cipio  Deus  fecit  cælumet  terrain.  »  vVu  lieu  de  les  entendre  ainsi  : 
«  Au  commencement,  Dieu  fit  le  ciel  et  la  terre  »,  il  leur  donne  ce 
sens  :  «  Dans  le  Principe,  Dieu  fit  le  ciel  et  la  terre.  »  Ce  Prin¬ 
cipe,  Principiiun ,  c’est,  à  son  gré,  le  Verbe  de  Dieu. 

Or  le  Zohar  développe  exactement  la  même  interprétation  des 
mots  :  «  Bereschith  bava  Elohim...  »  Au  lieu  de  voir  dans:  Beres- 
chith  la  locution  adverbiale  :  Au  commencement ,  il  voit  dans  ce 
Commencement,  dans  ce  Principe,  la  désignation  de  la  Sagesse  ou 
du  Verbe  de  Dieu. 

«  Le  Verbe  3  est  appelé  Commencement  attendu  qu'il  est  l'ori¬ 
gine  de  toute  la  création... 

1.  Zohar,  I,  fol.  i34a  et  i34b  ;  t.  II,  p.  1 3 1 . 

•2.  Voir  :  Ce  volume,  pp.  48-49- 

3.  Zohar ,  I,  fol.  i5a  ;  t.  I,  p.  90. 


II  -  40 


La  Kaëbalè 


1 15 


»  Tel  est  le  sens  mystique  des  paroles  :  «  Avec  le  Commence- 
»  ment,  il  créa  Elohim  »,  c’est-à  dire  à  l’aide  de  la  Lueur  (Zohar) 
origine  de  tous  les  Verbes  (Maamaroth),  Dieu  créa  Élohim  ...  Par 
le  mot  Lueur,  l’Ecriture  désigne  le  Mystérieux  appelé  Beresckith 

(Commencement),  parce  qu’il  est  le  commencement  de  toutes 
choses.  » 

«  Les  mots  1  :  «  Beresckith  bava  Elohim  »  signifient  :  «  Par  le 
»  Verbe,  Dieu  créa  le  ciel  et  la  terre.  » 

«  Il  est  écrit  2  :  «  Au  commencement.  »  Rabbi  Youdaï  dit  : 
Uuelle  est  l’interprétation  anagogique  du  mot  :  Beresckith.  ?  Beres- 
ckith,  au  sens  anagogique,  signifie  la  Sagesse  (Hocmâ),  c’est-à-dire 

que  c  est  par  le  mystère  sublime  et  impénétrable  de  Hocmâ  que 
le  monde  existe.  »  ^ 

«  Beresckith  3  désigne  le  Verbe  qui  correspond  au  degré  de  la 
Sagesse  (Hocmâ)  et  il  est  appelé  Commencement.  »  Le  Verbe  au 
degre  de  Hocmâ,  c’est  le  Verbe  lorsqu’il  est  encore  à  l’état  de 
Pensee  silencieuse,  parce  que  la  matière  n’est  pas  créée  et  qu’i] 
ne  se  peut  manifester  extérieurement. 

Que  de  telles  ressemblances,  à  la  fois  si  étroites  et  si  singulières, 
soient  un  simple  effet  du  hasard,  il  est  fort  difficile  de  le  croire  ; 
on  se  contraint  malaisément  à  penser  que  l’œuvre  de  Jean  Scof 
n’ait  pas  été  connue  par  les  philosophes  juifs,  qu’elle  n’ait  pas  été 

lue  par  Avicébron,  par  quelques-uns  des  Kabbalistes  auxquels  on 
doit  le  Zohar. 

Mais  voici  d’autres  considérations  qui  nous  présenteront  le 
monde  idéal  sous  un  nouvel  aspect. 

Il  y  a  un  instant  g  un  texte  nous  a  dit  que  les  images  des  choses, 
contenues  dans  le  monde  supérieur,  «  ne  sont  pas  gravées  sur  de 
l’or  ou  d’autres  corps  solides,  mais  quelles  sont  reproduites  par 
des  lumières  célestes  qui  sont  l’œuvre  du  Saint.  »  Un  autre  texte 
les  a  comparées  à  des  lumières  brillantes  issues  du  Rayon  caché 
qu’avait  produit  le  Saint. 

Or,  nous  entendrons  constamment  le  Zohar  regarder  les  esprits 
et  les  âmes  comme  des  étincelles  émanées  de  la  divine  Lueur. 
Nous  pouvons  donc  admettre,  croyons-nous,  que  ces  modèles  des 
choses  d  ici-bas,  dont  est  peuplé  le  monde  supérieur,  doivent  être 
conçus  comme  des  esprits  ou  des  âmes.  Aussi,  des  deux  textes  que 
nous  venons  de  citer,  le  premier  s’achève-t-il  en  disant  %  du  Rara- 


1.  Zohar,  I,  fol  16b  ;  t.  I,  p.  98. 

2.  Zohar,  I,  fol.  3h  ;  t.  I,  pp.  17-18. 

3.  Zohar,  I,  fol.  263*  ;  t.  Il,  p.  620. 
4-  Voir.  p. 

5.  Zohar,  II,  fol.  i5o&  ;  t.  IV,  p.  70. 


116 


LA  CRUE  DE  l' ARISTOTÉLISME 


II  -  41 


dis  d'en  haut  :  «  Cet  endroit  est  le  séjour  des  esprits  saints-,  aussi 
bien  de  ceux  qui  viennent  en  ce  monde  que  de  ceux  qui  n’y  vien¬ 
nent  pas.  »  Aussi  le  premier  de  ces  textes  était-il  précédé  de  cette 
affirmation1 2  :  «  Unis  ensemble,  le  Verbe  et  l’Esprit  ont  donne 
naissance  à  d’innombrables  légions  d’anges  et  armées  célestes.  » 
Use  présentait  comme  un  éclaircissement  de  cette  pensée. 

Mais  ce  ne  sont  pas  seulement  les  êtres  d’ici-bas  qui  ont  leurs 
modèles  en  haut  ;  tout  événement  du  monde  inférieur  n  est  que  la 
réplique  d’un  événement  du  monde  supérieur.  «  Une  tradition - 
nous  apprend  que  le  monde  ici-bas  est  formé  sur  le  modèle  du 
monde  d’en  haut,  et  que  tout  ce  qui  se  passe  îci-bas  se  passe  ega¬ 
lement  en  haut.  »  .  , 

U  y  a  plus;  c’est  l’événement  d’en  haut  qui  détermine  1  événe¬ 
ment  d’en  bas  : 

«  Tout  ce  qui  se  produit  sur  la  Terre  n  est  que  1  effet  ;  la  cause 
est  au  Ciel.  » 

Pour  séparer  la  mer1,  il  a  fallu  que  la  région  celeste  a 
laquelle  correspond  la  mer  Rouge  fût  également  séparée  eu  autant 
de  voies  qu’il  a  fallu  de  gués  dans  la  mer  pour  livrer  passage  aux 
Israélites.  Pour  qu’un  événement  se  produise  ici-bas,  il  faut  qu  un 
événement  pareil  se  produise  en  haut,  tout,  ici-bas,  n’étant  que  le 
reflet  du  monde  d’en  haut.  » 

Aussi  est-ce  seulement  en  apparence  que  les  corps,  lcl"«as> 

;  missent  les  uns  sur  les  autres  ;  en  réalité,  cette  action  exige  1  in¬ 
termédiaire  d’une  action  toute  semblable  dont  le  monde  céleste 
est  le  théâtre.  Lorsqu’ici-bas,  en  appliquant  une  chose  à  une  autre, 
un  médicament  au  corps  d'un  malade,  nous  pensons  faire  agir 
cela  sur  ceci,  nous  déterminons  seulement,  dans  1  Univers  imma¬ 
tériel,  une  action  semblable  à  celle  que  nous  voulons  produire, 
et  dont  celle-ci  résultera.  «  Tout  ce  qui  est  sur  la  Terre  3 *  est  formé 
sur  le  modèle  du  monde  d’en  haut  ;  et  il  n  y  a  pas  le  moindre 
objet  en  ce  bas  monde  qui  n’ait  son  équivalent  dans  le  monde  d’en 
haut  qui  le  régit.  En  mettant  en  mouvement  les  objets  d’ici-bas, 
on  fait  agir  les  forces  d’en  haut  qui  les  régissent.  Ainsi  tout  objet 
ici-bas  est  l'image  d’une  force  céleste  qu'on  met  en  mouvement  en 

remuant  1  objet  d  ici-bas.  » 

Tout  événement  du  monde  d’en  bas,  donc,  a  pour  cause  un  éve- 


1.  Zohar,  I,  fol.  i5Ga  ;  t.  11,  p.  ^i4- 

2.  Zohar,  II,  fol.  i44a  ;  t  IV,  P-  57- 

3.  Zohar,  I,  fol.  3o*  ;  1. 1,  p.  187 

/*.  Zohar,  I,  fol.  207!»  ;  t.  Il,  p.  432  . 

5.  Zohar,  I,  fol.  i56>>  ;  t.  II,  p.  2i4- 


II  -  42 


LA  KABBALE 


117 


nement  semblable  qui  se  produit  dans  le  monde  idéal  ;  mais,  à  son 
tour,  cet  événement  du  pionde  idéal  est,  si  l’on  peut  dire,  provo¬ 
qué  par  un  appel  du  monde  matériel. 

Cet  appel,  c’est  quelque  mouvement  librement  effectué,  au  sein 
du  monde  matériel,  par  la  volonté  de  l’homme;  en  sorte  que  les 
actes  libres  de  l’homme  sont  au  point  de  départ  de  tous  les  chan¬ 
gements  accomplis  dans  les  deux  mondes. 

«  Dès  que  le  degré  de  la  Clémence  se  réveille  ici-bas  le  même 
degré  se  réveille  en  haut.  Remarquez,  en  effet,  que  le  monde 
ici-bas  constitue  le  reflet  du  monde  d’en  haut.  Si  le  monde  ici-bas 
se  montre  joyeux,  le  monde  d'en  haut  lui  sourit  également  ;  mais 
s’il  est  dans  la  tristesse,  le  monde  d’en  haut  lui  envoie  la  Rigueur. 
La  joie  de  l’homme  lui  attire  une  autre  joie  du  monde  d’en  haut. 
Tout  ce  qui  arrive  iei-bas  n’est  que  le  reflet  de  la  conduite  des 
hommes.  » 

En  vertu  de  cette  théorie,  on  peut  dire  que  les  êtres  d’ici-bas 
sont  mûs  par  les  êtres  immatériels  dont  ils  sont  les  images  ;  ceux-ci 
sont  des  forces  célestes  qui  dirigent  ceux-là,  et  ces  forces,  nous 
l’avons  vu,  sont  des  âmes,  des  esprits,  des  anges. 

«  Chacun  des  ouvrages  que  le  Saint  (béni  soit-il!)  a  faits  dans 
ce  monde  dépend  d’un  degré  supérieur  ?  ;  et  ce  degré,  c’est  un 
chef  céleste  préposé  à  chacun  des  ouvrages  de  Dieu  en  ce  monde, 
pour  le  bien  ainsi  que  pour  le  mal.  » 

Dans  le  monde  immatériel,  en  effet,  nous  l’avons  vu,  il  n'y  a 
pas  seulement  des  êtres  purs,  mais  aussi  des  êtres  impurs;  il  y  a 
de  bons  anges  et  des  démons  malfaisants  ;  il  y  a  des  chefs  célestes 
à  droite  et  des  chefs  célestes  à  gauche.  «  Lorsque  l’homme  marche 
du  côté  droit,  c’est  le  chef  céleste  qui  est  de  ce  côté  qui  dirige 
tous  ses  actes  et  lui  vient  en  aide...  Mais  si  l’homme  marche  du 
côté  gauche,  c’est  le  chef  céleste  du  côté  gauche  qui  dirige  ses 
actes  et,  requérant  constamment  contre  lui,  il  finit  par  le  perdre... 

»  Dieu  a  donc  tout  bien  fait  en  subordonnant  chacun  des  évé¬ 
nements  de  ce  monde  à  un  chef  céleste.  » 

Du  monde  supérieur,  nous  nous  trouvons  maintenant  en  pré¬ 
sence  de  deux  descriptions. 

Dans  ce  monde,  une  de  ces  descriptions  nous  fait  voir  simple¬ 
ment  la  Sagesse  divine  au  bien  encore  la  Lueur  au  sein  de 
laquelle  existent,  d’une  existence  virtuelle,  toutes  les  idées  d’après 
lesquelles  Dieu  a  créé  les  choses  d’ici-bas. 


1.  Zohar,  II,  fol.  i84b  ;  t.  IV,  p.  160. 

2.  Zohar,  I,  fol.  195b  ;  t.  II,  p.  i'jZ. 


118 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  43 


La  seconde  description  fait,  du  monde  d’en  haut,  le  séjour  d  une 
multitude  d’esprits  et  d’âmes  qui  ont  pour  mission  de  diriger  les 
êtres  de  ce  bas  monde.  Nous  verrons,  d’ailleurs,  qu’il  est  aussi  le 
séjour  de  toutes  lés  âmes  qui  doivent  descendre  dans  des  corps 
humains  et  de  toutes  les  âmes  des  justes  défunts. 

Conduits  par  une  imagination  d'extrême  fertilité,  les  auteurs  du 
Zohar  étaient  peu  soucieux  de  rigueur  logique.  Ne  se  sont-ils  pas 
souciés,  cependant,  du  désaccord  qui  semble  rendre  inconciliables 
ces  deux  descriptions  du  monde  invisible  ?  S’ils  les  ont  voulu 
accorder  entre  elles,  ils  ne  l’ont  pu  faire  que  d’une  seule  manière  ; 
il  leur  a  fallu  supposer  que  tous  les  esprits,  toutes  les  âmes  qui  ne 
résident  pas  ou  ne  résident  plus  dans  la  matière  ne  sont  pas  réel¬ 
lement  distincts,  qu’ils  sont  tous  fondus  dans  l’unité,  qu’ils  sont 
simplement  les  idées  de  Dieu. 

Contre  une  telle  doctrine  se  dressent  manifestement  une  foule 
de  textes  du  Zohar ,  tous  ceux,  en  particulier,  où  l’immortalité 
personnelle  de  l’âme  humaine  est  clairement  admise.  Mais  à 
côté  de  ces  textes,  on  en  peut  citer  d’autres  où  les  âmes  séparées 
des  corps  semblent  bien  se  confondre  toutes  entre  elles  et  ne  faire 
qu’un  avec  la  divine  Lueur;  de  ce  nombre  est  le  passage  suivant1  : 

«  11  y  a  trois  Ames  dans  les  degrés  supérieurs  ;  et  c’est  parce 
qu’elles  sont  trois  qu’elles  sont  quatre. 

»  La  première  est  l’Ame  suprême  inintelligible,  même  aux 
êtres  d'en  haut,  et  à  plus  forte  raison  à  ceux  d’en  bas  ;  c’est  l’Ame 
de  toutes  les  âmes,  éternellement  cachée  et  jamais  divulguée  ; 
tout  dépend  d’elle. 

»  Elle  est  entourée  d'une  lumière  resplendissante  comme  le 
cristal.  Elle  laisse  échapper  des  gouttes  cristallines  qui  s’unissent 
les  unes  aux  autres,  pareilles  aux  articulations  des  membres  qui 
unissent  toutes  les  parties  du  corps  en  un  tout.  C’est  en  ces  gouttes 
que  l’Ame  supérieure  se  manifeste  ;  elles  ne  forment  qu’une  Unité, 
et  il  n’y  a  pas  de  séparation  entre  elles. 

»  L'Ame  suprême  est  la  plus  cachée  de  toutes.  L’autre  Ame  est 
le  principe  femelle.  Elle  est  renfermée  dans  les  gouttes  qui  consti¬ 
tuent  la  force  de  la  première.  Elle  en  est  l’Ame. 

»  De  ces  deux  Ames  unies  est  formé  le  Corps  ;  car  c’est  par  leur 
union  que  les  Ames  divines  se  manifestent  dans  le  Monde,  de 
même  que  par  le  corps,  qui  est  l’habit  de  l’âme,  se  manifestent 
tous  les  actes  de  cette  dernière.  De  même  que  le  corps  est  uni  à 
l’âme,  les  deux  Ames  supérieures  et  cachées  sont  unies  [à  la  troi¬ 
sième  Ame]. 

i.  Zohar,  I,  fol.  245»  et  fol.  245b  ;  t.  U,  pp.  570-571. 


II  -  44 


LA  KABBALE 


119 


»  La  troisième  Ame  est  celle  des  justes  d’ici-bas.  Ces  dernières 
èmes  émanent  des  Ames  suprêmes,  l’Ame  femelle  et  l’Ame  mâle... 

»  Le  Saint  (béni  soit-il  !)  a  eu  un  Fils  de  la  Matrona.  Et  qui  est 
ce  Fils  ?  C’est  l’Ame  suprême  et  sacrée.  » 

On  ne  saurait  indiquer  plus  clairement  que  les  âmes  des  justes 
ne  font  qu  un  avec  la  troisième  hypostase  de  la  Trinité  divine. 

De  cette  troisième  hypostase  divine,  les  auteurs  du  Zo/mr  fai¬ 
saient  ainsi  une  sorte  d  Ame  du  Monde,  de  laquelle  émanaient 
tous  les  esprits  et  toutes  les  âmes  du  monde  matériel. 

«  Des  deux  Lumières  de  l’Essence  divine,  disaient-ils  encore 
la  Lumière  active  est  mâle  et  la  Lumière  passive  est  femelle... 
L  union  des  deux  Lumières  celestes  a  provoqué  une  joie  immense; 
et  de  cette  joie  immense  émana  une  troisième  Lumière  formant  la 
base  des  mondes  et  appelée  Augmentation  (Moussaph).  C’est  de 
cette  dernière  lumière  qu  émanent  toutes  les  puissances  infé¬ 
rieures,  tous  les  esprits  et  toutes  les  âmes  saintes.  » 

Les  Kabbalistes  enseignaient  donc  parfois,  sous  une  forme  tantôt 
plus  claire  et  tantôt  plus  voilée,  une  doctrine  monopsychite  analo 
gue  à  celle  des  Néo-platoniciens  hellènes  et  arabes.  Réellement 
distincts  lorsqu’ils  adhéraient  à  des  corps,  les  esprits  et  les 
âmes  émanaient  de  la  troisième  hypostase  divine,  de  la  Lueur  ; 
et  au  sein  de  cette  Lueur,  ces  esprits  n’étaient  pas  réellement  dis¬ 
tincts  ;  ils  n’existaient  que  d’une  manière  idéale  et  virtuelle. 

Mais  la  plupart  du  temps,  les  Kabbalistes  se  montraient  fort  peu 
préoccupés  de  ce  mode  d'existence  des  esprits  au  sein  du  monde 
invisible.  De  ces  âmes,  de  ces  anges,  ils  parlaient  comme  ils  l’eus¬ 
sent  fait  d’êtres  réels,  réellement  distincts  de  Dieu  et  distincts  les 
uns  des  autres.  Ainsi  en  est-il  dans  les  divers  passages  où  ils  nous 
montrent  les  chefs  célestes  qui  gouvernent  le  monde  inférieur.  ' 

Le  gouvernement  du  monde  matériel  par  le  monde  immatériel 
ne  se  fait  pas  toujours  par  commandement  direct  ;  souvent  l’ordre 
se  transmet  en  descendant  une  hiérarchie  de  chefs.  En  effet,  «  les 
degrés  dans  les  œuvres  de  Dieu 1  2  sont  nombreux  et  différents  les 
uns  des  autres.  » 

Les  chefs  célestes  chargés  de  gouverner  la  terre  et  tout  ce 
qu’elle  renferme  n’opèrent  point  directement;  ils  agissent  par  l’in¬ 
termédiaire  des  cieux  visibles. 

A  chacun  des  astres  visibles,  un  ange  est  préposé  ;  c’est  cet  ange 
qui  transmet  aux  êtres  terrestres  les  ordres  du  chef  céleste  : 


1.  Zohar,  I,  fol.  17»  ;  t.  I,  p.  102. 

2.  Zohar ■,  II,  fol.  1 44h  >  F  IV,  p.  58, 


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LA  CRUE  T)E  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  45 


«  Dans  toutes  les  étoiles  et  dans  tous  les  corps  célestes  l,  il  y 
a  des  anges  chargés  de  régir  le  monde  d’une  manière  convenable, 
et  il  n’y  a  pas  une  plante  sur  la  terre  qui  n’ait  son  régisseur  dans 
quelque  étoile  ou  corps  céleste.  Chaque  étoile,  à  son  tour,  est 
placée  sous  les  ordres  d’un  chef  céleste  qui  la  régit  de  manière 
convenable.  Toutes  les  étoiles  du  firmament  sont  au  service  de  ce 
bas  monde  ;  et  il  n’y  aurait  ni  plante  ni  arbre  ni  herbe  sans  les 
étoiles  qui  se  regardent  avec  la  terre,  face  à  face.  » 

«  Le  Saint  (béni  soit-il  !)  forma  les  cieux 5  [les  deux  immatériels 
et  les  cieux  matériels]  et  les  légions  d’anges  qui  les  peuplent  pour 
gouverner  la  terre  qui  est  au-dessous  d’eux... 

»  Dans  chaque  ciel  [visible],  il  y  a  un  chef  chargé  du  gouver¬ 
nement  du  monde  et  de  la  terre...  Dans  chaque  ciel,  il  y  a  des 
chefs  qui  gouvernent  le  monde.  Le  chef  gouvernant  un  ciel  donne 
sa  puissance  au  ciel,  de  sorte  que  tout  ce  que  le  ciel  donne  à  la 
terre  vient  du  chef  ;  le  ciel  ne  sert  que  d’intermédiaire.  Quant  au 
chef,  il  prend  en  haut  ce  qu’il  donne  au  monde  par  l’intermédiaire 
du  ciel.  » 

Ainsi  le  gouvernement  du  monde  terrestre  se  fait  par  une  suite 
d’êtres  qui  s’échelonnent  les  uns  au  dessous  des  autres.  Un  chef 
qui  réside  au  sein  du  monde  immatériel  transmet  l’ordre  à  l’ange 
préposé  à  quelque  corps  céleste  ;  et,  à  cet  ange,  le  corps  céleste 
qu’il  régit  sert  d’instrument  pour  accomplir,  sur  la  terre,  l’œuvre 
dont  il  est  chargé. 

Ce  sont  pensées  toutes  semblables  à  celles  que  Proclus  dévelop¬ 
pait  dans  son  Institution  théologique. 

Les  auteurs  du  Zohar,  d’ailleurs,  rappellent  sans  cesse  les  Néo¬ 
platoniciens  hellènes  par  le  soin  qu’ils  prennent  de  construire  de 
longues  et  savantes  hiérarchies  sur  les  degrés  desquelles  les  divers 
êtres  se  viennent  placer. 

«  En  tout  être,  disent  les  Kabbalistes  \  le  cerveau  est  au  milieu 
de  plusieurs  enveloppes  qui  l’entourent.  Le  monde  entier  est 
formé  de  cette  façon,  en  haut  aussi  bien  qu’en  bas.  A  partir  du 
mystérieux  Point  suprême  jusqu’au  plus  infime  degré  de  la  créa¬ 
tion,  tout  sert  de  vêtement  à  quelque  autre  chose,  et  cette  autre 
chose  sert  de  vêtement  a  une  chose  supérieure,  et  ainsi  de  suite; 
de  sorte  que  le  cerveau  entouré  d’une  enveloppe  sert  lui-même 
d’enveloppe  à  un  cerveau  supérieur;  tout  est  donc  cerveau  à  ce 
qui  lui  est  inférieur  et  enveloppe  à  ce  qui  lui  est  supérieur. 

1.  Zohar,  II,  fol.  1 7 1 h  ;  t.  IV,  p.  iz3. 

2.  Zohar,  II,  fol.  209*  ;  t.  IV,  p.  2i5. 

3.  Zohar,  I,  fol.  i9h  et  fol.  20*  ;  t.  I,  pp.  121-122, 


II  -  46 


IA  KABBA.LK 


121 


»  Le  Point  suprême  projetait  une  lumière  immense  d’une  telle 
limpidité,  d’une  telle  transparence  et  d’une  telle  subtilité  qu’elle 
pénétra  partout.  De  cette  façon  se  forma  autour  de  ce  point  un 
palais  qui  lui  servit  de  vêtement.  »  Par  ce  premier  palais,  le 
Zchar  entend  évidemment  le  monde  idéal.  «  La  lumière  du  Point 
suprême  étant  d’une  subtilité  inconcevable,  celle  du  palais  qui  lui 
est  inférieur  forme  ainsi  un  cercle  autour  de  lui. 

»  Mais  la  lumière  du  premier  palais,  bien  qu’inférieure  à  celle 
du  Point  suprême,  était  cependant  d’une  splendeur  immense  ;  elle 
a  fini  par  former,  autour  de  ce  palais,  un  autre  palais  qui  lui  sért 
en  quelque  sorte  de  vêtement,  et  ainsi  de  suite. 

»  Ainsi,  à  partir  du  Point  suprême,  toutes  les  échelles  de  la 
création  ne  sont  que  des  enveloppes  les  unes  aux  autres  ;  l’enve¬ 
loppe  de  l'échelon  supérieur  forme  le  cerveau  de  l’échelon  infé¬ 
rieur.  » 

Dans  la  hiérarchie  des  substances,  qui  entourent  le  Point  mys¬ 
térieux,  toute  substance  plus  parfaite  et  plus  voisine  du  centre, 
dit  le  Zohar,  est  le  cerveau  d’une  substance  moins  parfaite,  et 
celle-ci  sert  d’enveloppe  à  la  substance  plus  parfaite.  Jbn  Gabirol 
eût  dit  que  la  substance  plus  parfaite  est  la  forme  de  la  substance 
moins  parfaite,  et  que  celle-ci  est  la  matière  de  celle-là.  bien 
souvent,  les  Kabbalistes  usent  d’un  langage  fort  semblable  à  celui 
d’Avicébron  ;  de  deux  substances  qui  se  succèdent  dans  la  hiérar¬ 
chie  des  êtres,  ils  disent  que  la  plus  élevée  est  l’âme  ou  l’esprit 
de  la  plus  basse  et  que  celle-ci  est  le  corps  de  la  plus  haute.  L’est 
ce  qu’exprime,  en  particulier,  le  passage  suivant  1  : 

«  Le  Saint  (béni  soit-il  !)  fit  l'homme  ici-bas  exactement  sur  le 
modèle  de  la  Gloire  suprême  d’en  haut.  Or  la  Gloire  d’en  haut  a 
un  Esprit  de  l’esprit  et  une  Ame  de  l’âme,  jusqu’à  ce  qu’elle 
arrive  à  la  région  d 'ici-bas  qui  est  appelée  corps  (gomph).  Un 
esprit  qui  émane  de  la  Source  de  vie  pénètre  dans  la  région 
appelée  corps  et  lui  procure  tout  bien,  toute  nourriture  et  tout  ce 
dont  il  a  besoin.  De  même,  l’homme,  ici-bas,  est  appelé  corps 
(gomph),  et  l’esprit  qui  le  domine  émane  de  l’Esprit  d’en  haut. 
Mais  comme  l’Esprit  d’en  haut  est  composé  de  plusieurs  degrés, 
dont  chacun  est  considéré  comme  l’esprit  de  l’autre,  il  s’ensuit 
que  ce  qui,  pour  l'homme,  est  esprit,  est  chair  pour  la  Gloire  d’en 
haut.  » 

Mohammed  al  Schahrastàni,  dans  son  Histoire  des  sectes  reli¬ 
gieuses  et  philosophiques ,  parle  des  doctrines  d’Empédocle 2.  Le  livre 

1 .  Zohar,  II,  fol.  i56h  et  fol.  ;57»  ;  t.  IV,  pp.  89-00. 

2.  S.  Munk,  Mélanges  de  philosophie  juive  et  arase;  Paris,  1859,  pp.  242-245. 


122 


LA  CRUE  I)E  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  47 


apocryphe  auquel  il  les  emprunte  conservait  quelque  vague  sou¬ 
venir  des  enseignements  authentiques  du  Philosophe  d’Agrigente  ; 
il  y  était  fait  allusion,  par  exemple,  à  la  lutte  qui  se  poursuit,  dans 
le  Monde,  entre  l’Amour  et  la  Discorde.  Mais  ce  livre  présentait, 
en  outre,  nombre  de  théories  qui  usurpaient  visiblement  l’autorité 
d’Empédocle  ;  on  y  voyait  Dieu  créer  d’abord  la  Matière  première  ; 
par  l’intermédiaire  de  celle-ci,  il  créait  l’Intelligence  ;  par  le 
moyen  de  la  Matière  et  de  l’Intelligence,  il  produisait  l’Ame  du 
Monde. 

Or,  au  dire  d’Al  Schahrastâni,  Empédocle  enseignait  ceci  : 
«  L’âme  végétative  est  l’écorce  de  l’âme  animale  et  vitale  ;  celle-ci 
est  l’écorce  de  l’âme  rationnelle,  et  cette  dernière  l’écorce  de 
l’âme  intelligente.  Tout  ce  qui  est  plus  bas  est  une  écorce  pour  ce 
qui  est  plus  haut,  et  ce  qui  est  plus  haut -en  est  le  noyau.  Quel¬ 
quefois  il  désigne  l’écorce  et  le  noyau  parles  mots  corps  et  esprit , 
de  manière  qu’il  fait  de  l’âme  végétative  le  corps  de  l’âme  vitale, 
et  de  celle-ci,  l’esprit  de  l’autre,  et  ainsi  de  suite  jusqu’il  arrive 
à  l’Intelligence.  » 

Les  Kabbalistes  tenaient  donc  exactement  le  même  langage  que 
de  faux  Empédocle. 

Or  ce  rapprochement  est  d’autant  plus  intéressant  qu’Ibn  Fala- 
quéra  pense  qu’Ibn  Gebirol  s’est  inspiré,  de  son  côté,  d’un  traité 
mis  au  compte  d’Empédocle;  voici,  en  effet,  le  début  de  la  préface 
que  l’abréviateur  du  Fons  vitæ  a  mise  en  tête  de  son  œuvre  1  : 

«  Schem-Tob,  fils  de  Joseph  ben  Falaquéra,  dit  :  xVyant  étudié 
le  livre  composé  par  le  savant  Rabbi  Salomon  ben  Gebirol  et  inti¬ 
tulé  La  source  de  rie ,  il  m’a  semblé  que  l’auteur,  dans  ses  doc¬ 
trines,  a  suivi  le  système  de  quelques  philosophes  anciens,  tel  que 
celui  dont  il  est  traité  dans  l’ouvrage  composé  par  Empédocle 
Sur  les  cinq  substances.  Le  présent  livre  est  fondé  sur  ce  principe 
que  toutes  les  substances  spirituelles  ont  une  matière  spirituelle, 
la  forme  venant  d’en  haut  sur  la  matière  qui  la  reçoit  d’en  bas  ; 
c’est-à-dire  que  la  matière  est  un  substratum  et  que  la  forme  est 
portée  par  elle.  » 

En  ces  circonstances,  nous  voyons  lbn  Gebirol,  d’une  part,  et 
les  Kabbalistes,  d'autre  part,  s  in  pirer  d’un  même  ouvrage  apo¬ 
cryphe  qui  s’autorise  du  nom  d  Empédocle  ;  mais  les  auteurs  du 
Zohar  conservent  le  langage  métaphorique  de  leur  modèle,  tandis 
qu’à  ces  figures,  le  Rabbin  de  Malaga  subsitue  la  sévérité  des 
termes  péripatéticiens  coutumiers  aux  philosophes. 


i.  S.  Munk,  Op.  laud.,  p.  3. 


II  -  48 


LA  KABBALE 


123 


IV 

LES  RAPPORTS  DES  DEUX  MONDES.  LA  THÉORIE  DE  l’aMOUR 

A  l’égard  du  monde  inférieur,  le  monde  supérieur  ne  se  com¬ 
porte  pas  seulement  comme  le  cerveau  à  l’égard  des  membranes 
qui  l’enveloppent,  comme  l’âme  à  l’égard  du  corps  ;  il  se  comporte 
encore  comme  le  mâle  à  l’égard  de  la  femelle.  «  Le  Ciel,  dit  le 
Zohar' ,  représente  le  principe  mâle  et  la  Terre  le  principe  femelle.» 
Et  nous  ne  saurions  nous  en  étonner,  car 1  2  «  nous  avons  appris 
que  tout  ce  que  le  Saint  (béni  soit  il  !)  a  fait  en  haut  et  en  bas  est 
composé  d’un  principe  mâle  et  d’un  principe  femelle.  »  Partout 
où  deux  êtres  se  succèdent,  se  superposent  dans  la  hiérarchie  des 
substances,  le  supérieur  est  l’époux  et  l’inférieur,  l’épouse. 

Partout,  donc,  nous  rencontrons  l’amour  conjugal. 

Nous  le  trouvons,  d’abord,  au  sein  de  Dieu. 

Toutes  les  théories  de  l’Être  divin  développées  par  les  Kabbalistes 
nous  ont  montré,  au  sein  de  l'unité  divine,  deux  faces,  deux 
hypostases,  deux  personnes  dont  l’une  était  l’épouse  de  l’autre  ; 
et  de  l’union  du  Roi  avec  la  Matrone  céleste,  du  Père  avec  la 
Mère  naissait  l’hypostase  qui  devait  achever  la  Trinité. 

L’amour  conjugal,  nous  le  retrouvons  entre  les  deux  mondes. 
«  Le  monde  d’en  haut 3  donne  le  baiser  au  monde  d’en  bas.  »  — 
«  Les  mondes  supérieurs  4  éprouvent  pour  la  région  où  vont  les 
larmes  des  hommes  un  désir  égal  à  celui  qu’éprouve  le  mâle  pour 
sa  femelle.  » 

Nous  voici  donc  amenés  à  nous  poser  cette  question  :  Quel  est, 
au  sujet  de  l’amour,  l’enseignement  des  Kabbalistes? 

Aristote,  et  les  Néo-platoniciens  arabes* après  lui,  ni  concevaient 
point  l'amour  désintéressé,  l’amour  du  supérieur  pour  l’inférieur, 
l’amour  du  riche  pour  le  pauvre.  Seul,  l’indigent,  l’être  qui  est 
dans  le  besoin,  aime  et  désire  l’être  qui  lui  peut  fournir  ce  dont  il 
est  privé;  ainsi,  au  gré  d’Aristote,  la  matière  désire  la  forme,  le 
laid  désire  le  beau,  la  femelle  désire  le  mâle.  L’amour  est  un 
mouvement  de  sens  unique;  toujours  il  monte;  il  ne  descend 
jamais. 

1.  Zohar ,  I,  fol.  3oa  :  t.  I,  p.  187. 

2.  Zohar,  II,  fol  i44h  >  t.  IV,  p.  58. 

3.  Zohar,  fol.  i46b  ;  t.  IV,  p.  63. 

4.  Zohar,  fol.  i65a  ;  t.  IV,  p.  110. 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  49 


1*24 


À  cette  doctrine,  Denys  et  la  Théologie  d'Aristote  opposaient  un 
enseignement  tout  différent.  L’indigent  désire  être  rassasié  et  il 
aime  le  riche  qui  comblera  ses  désirs;  mais  le  riche,  à  son  tour, 
éprouve  le  besoin  de  distribuer  les  biens  qu’il  possède  en  surabon¬ 
dance,  et  il  aime  le  pauvre  sans  lequel  il  n'en  pourrait  faire  lar¬ 
gesse.  L’être  en  puissance  désire  et  aime  l’être  en  acte  grâce  auquel, 
à  son  tour,  il  sera  mis  en  acte  ;  mais,  de  son  côté,  l’être  en  acte 
désire  et  aime  l’être  en  puissance  faute  duquel  il  ne  pourrait 
manifester  l’énergie  dont  il  est  doué.  L’amour  n’est  pas  unilatéral  ; 
il  est  réciproque;  c'est  un  mouvement  de  va-et-vient;  à  tout  amour 
qui  monte  correspond  un  amour  qui  descend. 

Cette  doctrine  de  l’amour,  enseignée  par  Denys  et  par  la 
Théologie  d'Aristote ,  est  aussi  celle  que  professent  les  Kabbalistes; 
et  comme  s’ils  voulaient  éviter  d’être  pris  pour  disciples  du 
Stagirite  ou  d’Avicenne,  c’est  au  mouvement  descendant  de 
l’amour  que  leur  méditation  s’attache  le  plus  souvent  et  avec  le 
plus  de  force. 

Voici  un  passage  1 2  où  le  Zohar  formule  cette  théorie  de  l’amour 
en  termes  qu’on  croirait  empruntés  à  la  Théologie  d' Aristote  : 

«  Les  deux  Lumières  de  l’Essence  divine  ont  ceci  de  particulier 
...que  1  une,  la  Lumière  active,  est  mâle,  et  que  l’autre,  la  Lumière 
passive,  est  femelle.  Et  lorsque,  unies  dans  la  Colonne  du  milieu, 
la  Lumière  mâle  comble  de  son  excédent  d’activité  la  lacune 
formée  par  la  passivité  de  la  Lumière  femelle,  l’équilibre  s’établit. 
Et  toutes  les  fois  que  l’équilibre  s’établit  entre  activité  et  passivité, 
cet  équilibre  fait  les  délices  de  l’être  qui  donne  son  excédent  et  de 
l’être  qui  le  reçoit  pour  combler  son  passif  ;  et  de  ces  délices  naît 
un  troisième  être.  De  même,  Y  union  des  deux  lumières  célestes  a 
provoqué  une  joie  immense  ;  et  de  cette  joie  immense  émana  une 
troisième  lumière  formant  la  base  des  mondes  et  appelée  Augmen¬ 
tation  (Moussaph)  ». 

Lesupérieur,  donc,  aime  et  désire  l’inférieur  ;  le  mâle  recheiche 
la  femelle.  Le  Zohar  se  plait  à  répéter  cette  affirmation,  si  con¬ 
traire  à  la  doctrine  péripatéticienne. 

«  Partout,  dit-il  !,  c’est  le  mâle  qui  court  après  la  femelle  et 
l’informe  de  son  amour,  alors  que,  dans  le  Cantique  des  canti¬ 
ques ,  nous  voyons  la  femelle  courir  après  le  mâle  ;  ce  n’est  pour¬ 
tant  pas  louable  à  la  femelle,  de  courir  après  le  mâle!  » 

«  C’est  l’usage  3  que  l’homme  cherche  la  femme.  Ceci  est  com- 

1.  Zohar,  I,  fol.  17»  ;  t.  I,  p.  102. 

2.  Zohar ,  I,  fol.  245»  ;  t.  U,  p.  570. 

3.  Zohar,  I,  fol.  264*  ;  t.  II,  pp.  622-623. 


II  -  50 


LA  KABBALE 


125 


parable  à  un  homme  qui  a  perdu  un  objet;  n’est-ce  pas  lui  qui 
court  après  un  objet  perdu  ?....  Il  convient  que  l’époux  cherche 
l’épouse  de  même  que  celui  qui  a  perdu  un  objet  cherche  l’objet 
perdu.  » 

Toutefois,  pour  qu'au  pauvre,  le  riche  désire  faire  largesse  des 
biens  qu’il  possède  d’une  manière  surabondante,  il  faut  que  la 
prière  de  l’indigent  lui  ait,  de  celui-ci,  révélé  les  besoins.  Le 
mouvement  amoureux  par  lequel  le  supérieur  s'abaisse  vers  Fin- 
férieur  doit  être  provoqué  par  le  désir  qui  porte  l’inférieur  vers 
le  supérieur.  «  C’est  de  la  femme  que  vient  le  premier  désir  1 2  ;  c’est 
elle  qui  commence  par  inspirer  des  désirs  à  l’homme  et  le  déter¬ 
mine  aux  relations  conjugales.  De  cette  façon,  l’action  des  hommes 
ressemble  à  celle  d’en  haut.  » 

Cette  règle  de  tout  amour  est  suivie  au  sein  de  l’Essence  divine 
aussi  bien  que  dans  le  monde.  Si  le  mystérieux  Ancien  a  daigné  se 
manifester  eu  produisant  Élohim,  c’est  parce  que  tous  les  êtres 
brûlaient  du  désir  de  s’approcher  de  lui,  qu’il  leur  demeurait 
inaccessible  et  qu  Elohim  était  seul  capable  de  satisfaire  ce 
désir. 

«  Le  Point  suprême,  dit  le  Zohar  \  projette  une  lumière....  Nul 
être  ne  peut  supporter  l’éclat  de  cette  lumière  suprême.  Le  Point 
suprême  ne  peut  être  vu  que  par  les  rayons  lumineux  qui  en 
jaillissent.  Mais  comme  tous  les  êtres  éprouvent  un  besoin  irrésis¬ 
tible  d'approcher  du  Point  suprême,  tel  un  affamé  brûlant  du 
désir  de  manger,  les  rayons  jaillissant  du  Point  suprême  forment, 
à  leurs  extrémités  inférieures,  un  autre  point;  p’est  le  Point  d’en 
bas.  Le  Point  d'en  bas,  c'est  Elohim  ;  et  pourtant,  c’est  la  même 
lumière  qu’èn  haut,  l’Infini.  » 

Ainsi  l’amoureuse  opération  par  laquelle  Dieu  s'est  révélé  aux 
créatures  a  été  provoquée  par  le  désir  que  les  créatures  éprouvent 
de  s'unir  à  Dieu.  ' 

L’amour  que  les  deux  mondes  éprouvent  l’un  pour  l’autre  obéit 
à  une  loi  analogue. 

Le  monde  d’en  bas  a  besoin  du  monde  d’en  haut  ;  il  ne  saurait 
atteindre  la  perfection  à  laquelle  il  est  destiné  s’il  n’était  uni  au 
monde  idéal. 

«  Les  lumières  brillantes  3  du  monde  d'en  haut  répandirent  des 

1.  Zohar,  I,  fol.  491’  ;  t.  I,  p.  288.  A  côté  de  ce  texte  el  de  beaucoup  d'autres 
qui  expriment  la  même  pensée,  il  convient  de  citer  celui-ci,  qui  dit  tout  le 
contraire:  «  C’est  le  désir  du  mâle  qui  provoque  celui  de  la  femelle  »  {Zohar, 
I,  fol.  245**  ;  t.  II,  p.  572). 

2.  Zohar,  II,  fol.  210^  ;  t.  IV,  p.  219. 

3.  Zohar,  I,  fol.  i56“  et  i56,J  ;  t.  Il,  p.  214 


m 


La  crl'é  de  l’aristotélisme 


II  -  51 


rayons  que  l’Architecte  céleste  rendit  ternes  ;  et  il  créa  ainsi  le 
monde  d’ici-bas.  Et  comme  le  monde  d’ici-bas  est  une  lumière 
terne  qui  ne  projette  pas  de  rayons,  il  a  besoin  d’être  constam¬ 
ment  en  communication  avec  le  monde  d’en  haut.  Mais  cette 
lumière  a,  en  même  temps,  besoin  d’être  attachée  au  monde  d’ici- 
bas  ;  ce  n’est  qu’en  restant,  à  la  fois,  attachée  ici-bas  et  en  haut 
qu  elle  projette  des  rayons.  » 

Pour  que  se  réalise  cette  union  des  deux  mondes,  il  faut  qu’un 
double  courant,  un  va-et-vient  amoureux  s’établisse  entre  eux. 

«  Les  deux  règnes  se  complètent  1  ;  le  règne  du  Roi  d’en  haut 
est  glorifié  par  le  règne  d’ici-bas. 

»  Le  règne  d’en  haut  fond  la  glace  d’en  bas,  et  le  règne  d’en  bas 
rend  grâce  à  celui  d’en  haut. 

»  Le  règne  d’en  haut  envoie  en  bas  sa  voix  vivifiante,  et  celui 
d’en  bas  adresse  en  haut  sa  voix  de  reconnaissance... 

»  Elohim  attire  le  Ciel  sur  la  Terre  et  le  Roi  d'en  .haut  attire  la 
Terre  vers  le  Ciel,  de  sorte  que  chacun  règne  sur  ces  deux  mondes.  » 
«  C’est  en  établissant  en  bas  le  règne  d'en  haut s  que  la  maison 
du  Roi  deviendra  unie,  et  que  le  Roi  s’en  réjouira...  Comme  Élo- 
him  établira  en  bas  le  règne  d’en  haut,  le  Roi  se  réjouira  en 
Elohim,  car  les  deux  règnes  n’en  formeront  qu’un.  » 

«  Lorsque  l'union  parfaite  du  monde  d’en  haut  avec  celui  d’en 
bas  sera  accomplie  3,  tous  les  arrêts  de  rigueur  seront  supprimés, 
et  la  volonté  de  Dieu  sera  faite  en  haut  et  en  bas.  » 

Mais  le  mouvement  amoureux  et  bienfaisant  du  monde  d’en 
haut  vers  le  monde  d’en  bas  ne  saurait  se  produire  s’il  n’était  pro¬ 
voqué  par  quelque  mouvement  de  l’univers  matériel.  C’est  un 
principe  que  le  Zohar  se  plaît  à  rappeler  fréquemment. 

«  Remarquez  4  que,  pour  pouvoir  favoriser  le  monde  d’en  bas, 
le  monde  d’en  haut  a  besoin  de  l’impulsion  du  monde  inférieur.  » 
«  Une  tradition  nous  apprend  5  qu’aucun  mouvement  ne  se  pro¬ 
duit  en  haut  qu’après  qu’un  acte  d’ici-bas  devient  visible.  Dieu  ne 
châtie  l’homme  que  quand  celui  ci  réalise  une  mauvaise  action.  » 
«  David  6  priait  Dieu  de  faire  monter  sa  prière  du  côté  de  la 
main  droite  de  Dieu  pour  que  celle-ci  soit  mise  en  mouvement  ; 
car  lorsque  la  main  droite  de  Dieu  est  mise  en  mouvement,  les 
ennemis  sont  brisés... 


1.  Zohar,  I,  fol.  29b  ;  t.  I,  pp.  1 85- 1 86 . 

2.  Zohar,  I,  fol.  2g»  ;  t. I,  p.  184. 

3.  Zohar,  I,  fol.  45»  ;  t.  1,  p.  a63. 

4-  Zohar,  I,  fol.  82b  ;  t.  I,  p.  475. 

5.  Zohar,  II,  fol.  35b  ;  t.  III,  p.  171. 

6.  Zohar,  I,  fol.  86b  ;  t.  I,  p.  5oo. 


II  -  52 


Là  kaëbàlë 

»  Lorsqu’Abraham  poursuivit  ses  ennemis,  il  adressa  au  Ciel 
cette  prière  :  0  Seigneur,  ne  te  tais  pas  !  Il  voulait  que  son  mouve¬ 
ment  d’en  bas,  qui  consistait  dans  la  poursuite  de  l’ennemi,  provo¬ 
quât  le  mouvement  d'en  haut,  qui  devait  briser  l’ennemi.  » 

Les  actions  des  hommes  peuvent  donc  déterminer  ou  arrêter  le 
courant  bienfaisant  qui  s’écoule  du  monde  idéal  vers  le  monde 
matériel. 

«  Les  coupables  causent  des  ravages  dans  le  monde  supérieur  1 2 , 
car,  lorsque  leurs  péchés  montent  en  haut,  ils  empêchent  la 
lumière,  la  miséricorde  et  les  bénédictions  célestes  de  descendre 
ici-bas.  » 

«  Combien  8  est  grand  le  crime  des  coupables  qui  provoquent 
une  brèche  dans  le  monde  céleste  et -empêchent  les  bénédictions 
de  descendre  !...  C’est  par  le  mérite  des  justes  que  les  bénédic¬ 
tions  célestes  se  répandent  dans  le  monde,  et  c’est  par  leur  mérite 
que  tous  les  habitants  de  ce  monde  sont  bénis.  » 

«  Heureux  3 4 5 6  celui  qui  sait  opérer  cette  union  [des  deux  mondes]  ! 
Un  tel  homme  est  aimé  en  haut  et  aimé  en  bas...  En  faisant 
1  union  telle  qu  elle  a  ete  décrite,  tous  les  arrêts  de  rigueur  sont 
arrêtés  d’eux-mêmes,  car,  en  présence  d’une  telle  union,  la 
rigueur  ne  saurait  tenir.  » 

«  David  *  s  efforçait  tous  les  jours  de  faire  monter  le  monde  d'en 
bas  à  un  degré  plus  haut,  pour  l’approcher  de  celui  d’en  haut  et 
l’unir  à  lui  par  un  lien  indissoluble.  » 

«  Lorsque  Dieu  se  complaît  aux  œuvres  des  hommes  “,  une  union 
s’opère  entre  les  deux  mondes  ;  l’un  ouvre  ses  trésors  et  l’autre 
accueille  les  biens.  Ce  sont  les  deux  mondes  sacrés,  celui  d’en  haut 
et  celui  d’en  bas.  » 

De  quelle  façon  le  torrent  des  bénédictions  divines  s'épanche, 
comme  par  une  suite  de  cascades,  jusqu’au  monde  inférieur,  le 
Zohar  le  décrit  8  en  termes  qui  rappellent  le  Livre  des  causes. 

h  Lorsque  le  Saint  (béni  soit-il  !)  créa  le  monde,  il  le  forma  de 
telle  façon  qu’il  fût  desservi  à  l’exemple  du  monde  d’en  haut. 
Aussi,  lorsque  les  enfants  de  ce  monde  ont  du  mérite  en  marchant 
dans  la  voie  droite,  le  Saint  (béni  soit-il  !)  fait  descendre  l’Esprit  de 
vie  d’en  haut  jusqu’à  la  région  où  réside  Jacob  ;  de  là,  cet  Esprit 
de  vie  descend  dans  le  monde  où  réside  David  ;  et  de  là,  enfin, 

1.  Zohar,  I,  fol.  87b  ;  t.  I,  p.  5o4- 

2.  Zohar ,  I,  fol.  87b  ;  1. 1,  pp.  5o5-5o6. 

3.  Zohar ,  I,  fol.  4&b  t.  I,  pp.  263*264. 

4.  Zohar,  I,  fol.  87*  ;  t.  I,  p.  5o3. 

5.  Zohar,  I,  fol.  206b  ;  t.  Il,  p.  426. 

6.  Zohar,  I,  foll.  57b  et  58®  ;  t.  I,  p.  333. 


128 


LA  IHI.K  DK  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  53 


les  bénédictions  célestes  sont  répandues  sur  toutes  les  régions 
inférieures.  Ainsi  l'Esprit  de  vie  d’en  haut,  descendant  d’étape  en 
étape,  arrive  jusqu’à  notre  monde...  Lorsque  l’esprit  de  vie  d’en 
haut  arrive  dans  le  monde  du  roi  David,  les  bénédictions  en  sor¬ 
tent  pour  se  répandre  sur  toutes  les  régions  inférieures  qu’elles 

fortifient.  » 

Le  juste  n  est  pas  le  seul  homme  qui  puisse,  par  ses  bonnes 
actions,  provoquer  l’union  amoureuse  du  monde  idéal  avec  le 
monde  matériel  ;  à  l’aide  des  sacrifices,  le  prêtre  met  en  œuvre  un 
pouvoir  analogue. 

«  La  mission  du  prêtre  en  ce  bas  monde  1  consiste  à  attacher  ce 
monde  à  celui  d’en  haut  par  un  lien  indissoluble  ;  le  prêtre  doit 
bénir  le  monde  afin  que,  grâce  à  cette  bénédiction,  ce  bas  monde 

arrive  à  l’union  avec  celui  d  en  haut.  » 

«  Le  sacrifice  ofi’ert  ici-bas  2  a  pour  but  de  faire  voir  1  union  du 

monde  d’en  haut  avec  celui  d’en  bas.  » 

Cette  impulsion  du  monde  d'en  bas,  destinée  à  mettre  en  branle 
le  monde  d’en  liant,  ne  parvient  pas  d'emblée  jusqu  au  Roi 
suprême  ;  de  même  que  les  bénédictions  d’en  haut  s  épanchent 
comme  par  une  suite  de  cascades,  ainsi  1  ébranlement  d  en  bas 
s’élève  de  degrés  en  degrés. 

«  Remarquez  que  le  monde  d’en  haut  est  mis  en  mouvement 
par  l’impulsion  de  celui  d’ici-bas,  et  que  le  monde  d’ici-bas  est,  nus 
en  mouvement  par  celui  d  en  haut.  La  fumée  qui  monte  d  ici-bas 
allume  les  lampes  d’en  haut,  de  sorte  que  toutes  les  lumières  bril¬ 
lent  au  Ciel,  et  c’est  ainsi  que  tous  les  mondes  sont  bénis.  La  fumée 
d’ici-bas  délecte,  en  montant,  les  figures  sacrées  d’en  haut  qui  sont 
préposées  au  monde  ;  et  c’est  ce  plaisir  qui  leur  inspire  des  désirs 
pour  les  degrés  qui  sont  au-dessus  d’eux,  ainsi  qu  il  est  écrit . 
«  Les  petits  des  lions  rugissent  après  leur  proie.  »  Ainsi  les  êtres 
sacrés  d’en  haut  éprouvent  le  désir  de  s  unir  à  des  êtres  au-dessus 
d  eux,  et  ainsi  de  suite,  jusqu’à  ce  que  la  Matrone  s  unisse  au  Roi. 
Et  c’est  ainsi  que,  par  le  désir  d’en  bas,  les  eaux  d  ici-bas  jaillis¬ 
sent  d’abord  pour  recevoir  les  eaux  d  en  haut  ;  car  la  semence 
d’en  haut  ne  jaillit  pas  sans  un  désir  préalable  d’en  bas.  C’est  alors 
que  toutes  les  lampes  se  trouvent  allumées  et  que  toutes  les 
bénédictions  se  répandent  dans  tous  les  mondes,  ceux  d  en  haut 
et  ceux  d’en  bas.  » 

Pour  la  première  fois,  nous  lisons  dans  cette  page  un  des  ensei- 

1.  Zohar,  I,  fol.  87»  ;  t.  1,  p.  002. 

2.  Zohar,  I,  fol.  23ob  ;  l.  il,  p.  547- 

3.  Zohar,  I,  fol.  244®  ;  t.  II,  p.  565. 


II  -  54 


LA  KABBALE 


129 


gnements  que  le  Zohar  répète  le  plus  volontiers.  Ce  qui  déter¬ 
mine  vers  le  monde  intérieur  l’afflux  des  bénédictions  d’en  haut, 
c’est  la  mystérieuse  union  du  yod  et  du  hé,  du  Roi  céleste  avec  la 
divine  Matrone,  avec  la  Sclickhina,  avec  la  communauté  d’Israël. 

«  Dans  le  livre  de  Rab  Hamenoüna  le  Vieillard1,  il  est  dit  que 
tout  le  temps  que  la  Communauté  d’Israël  est  attachée  au  Saint 
(béni  soit-il!)  celui-ci  fait  téter  au  Monde  le  lait  de  la  Mère 
suprême  ,  lui-même  tette  ce  lait  et  il  le  fait  téter  aux  autres.  Mais 
quand  la  Communauté  tl  Israël  n  est  pas  unie  au  Saint  (béni  soit-il  !) 
les  bénédictions  font  défaut  dans  le  Monde  ;  car  il  n’y  a  pas  de 
bénédiction  la  où  le  mêle  et  la  femelle  ne  sont  pas  unis.  » 

Provoquer  la  bienfaisante  union  du  Saint  avec  sa  divine  Épouse, 
c  est  1  objet  que  les  justes  poursuivent  par  leurs  bonnes  œuvres. 
A  1  homme  de  bien,  le  Pasteur  fidèle ,  commentant  le  Zohar , 
adresse  *  cet  éloge  :  «  Tu  aimais  la  Schekhina  de  toute  ta  fortune, 
car  alors  même  que  tu  aurais  possédé  tous  les  mondes,  tu  les 
aurais  donnés  pour  provoquer  l’union  du  Saint  (béni  soit-il!)  avec 
sa  Schekhina.  » 

Les  mauvaises  actions,  au  contraire,  mettent  obstacle  aux  céles¬ 
tes  épousailles  et,  partant,  tarissent,  pour  le  monde  inférieur,  la 
source  des  bénédictions.  «  Tout  pécheur :l  excite  les  querelles 
dans  les  mondes  d’en  haut  et  provoque  la  séparation  dans  le 
Priuce  du  Monde,  séparation  entre  le  Roi  et  la  Matrone.  Malheur 
à  ceux  qui  en  sont  la  cause  !  Heureux  le  sort  des  pénitents  qui 
réparent  les  fautes  commises  et  provoquent  le  rapprochement  au 
ciel  !  » 

Ce  que  le  juste  peut  faire  par  ses  bonnes  œuvres,  le  prêtre  le 
peut  faire  par  la  prière  et  le  sacrifice  ;  au  prêtre,  il  appartient 

d’intercéder  «  jusqu’à  ce  que  le  Roi4  s’unisse  à  la  Matrone . 

Remarquez  que  les  prêtres  et  les  lévites  ont  pour  mission  d’unir 

le  côté  gauche  au  côté  droit . Les  prêtres  ont  pour  mission  de 

réveiller  le  côté  gauche,  les  lévites  le  côté  droit,  pour  provoquer 

ainsi  l’union  du  principe  mâle  et  du  principe  femelle . Quand 

le  principe  mâle  est  uni  par  le  désir  au  principe  femelle,  les 
mondes  sont  bénis  et  la  joie  règne  en  haut  et  en  bas.  Ainsi  les 
prêtres  et  les  lévites  avaient  pour  mission  de  provoquer  par  les 
sacrifices  le  désir  du  côté  droit  pour  le  côté  gauche,  désir  qui 
constitue  la  base  du  Monde  et  la  joie  des  êtres  d’en  haut  et  d’en 
bas.  » 

j.  Zohar ,  III,  fol.  17a  ;  t.  V,  p.  47. 

2.  Zohar,  II,  fol.  i58l>  ;  t.  IV,  p.  g5. 

3.  Zohar,  III,  fol.  16b  ;  t.  V,  pp.  46-47. 

4-  Zohar,  I,  fol.  244®  ;  t-  II,  p.  565. 

DUHEM.  —  T.  V.  Q 


Là.  crüè  bE  l’aristotélisme 


II  -  55 


130 


«  Aaroa1,  en  sa  qualité  de  grand  pontife,  était  le  paranymphe 
de  la  Communauté  d’Israël  ;  c’était  lui  qui  suivait  la  Matrone  et 
l’introduisait  dans  la  chambre  nuptiale  du  Roi.  Depuis  Aaron,  tous 
les  pontifes  qui  faisaient  le  service  au  temple  remplissaient  le 
même  office  qu’Aaron.  » 

Celui-là  donc  établit  l’union  entre  le  Monde  d’en  haut  et  le 
Monde  d’en  bas,  qui  rapproche  l’un  de  l’autre  les  deux  époux 
divins,  le  yod  et  le  hé;  or,  de  ces  épousailles  célestes,  l’intermé¬ 
diaire  constant,  c’est  le  Verbe,  c’est  la  Colonne  du  milieu;  c’est 
donc  aussi  le  Verbe  qui  nouera  le  lien  entre  les  deux  mondes. 
«  L’hypostase 2 3  qui  sert  de  trait  d’union  entre  les  deux  autres,  la 
fécondante  et  la  génératrice,  sert  aussi  de  trait  d’union  entre  les 
cieux  et  la  terre.  » 

De  même  que  la  Colonne  du  milieu  relie  le  Père  divin  à  la  Mère 
céleste,  de  même  il  attache  le  Monde  idéal  qui  est  mâle  au  Monde 
matériel  qui  est  femelle.  «  Lorsque8  la  séparation  des  eaux  a  eu 
lieu,  la  querelle  a  cessé,  car  en  s’interposant  entre  elles,  Élohim 
leur  sert  de  trait  d’union.  Les  eaux  d’en  haut  forment  la  partie 
mâle,  les  eaux  d’en  bas  la  partie  femelle....  Les  premières  sont 
symbolisées  par  la  première  lettre  hé  du  nom  sacré  de  Jéhovah 
et  les  secondes  par  la  seconde  lettre  hé.  Pour  que  l’union  fût  faite 
entre  les  eaux  d’en  haut....  et  celles  d’en  bas...,  Elohim  s'inter¬ 
posa  entre  les  eaux  mâles  et  les  eaux  femelles  et  s’en  lit  le  trait 
d'union.  »  Alors  «  la  lettre  vav  s’étant  interposée  entre  les  deux 
lettres  hé  du  nom  sacré  de  Jéhovah,  l’union  du  nom  sacré  et  gravé 

est  devenue  parfaite .  Si  la  Colonne  du  milieu  ne  s’était  pas 

interposée  entre  elles,  l’union  et,  partant,  la  fécondité  des  eaux 
d’en  haut  et  de  celles  d’en  bas  n'auraient  jamais  pu  avoir  lieu.  » 

Au  moment  de  la  création,  le  Verbe,  nous  l’avons  vu,  étendit 
le  Firmament  pour  servir  de  limite  entre  le  Monde  d’en  haut  et  le 
Monde  d'en  bas,  entre  la  Lumière  mystérieuse  et  la  Lumière  unie 
à  la  matière  ;  mais  cette  limite  était  bien  moins  destinée  à  sépa¬ 
rer  ces  deux  Lumières  qu’a  les  relier  l’une  à  l’autre.  «  En  même 
temps  que  limite  4,  le  Firmament  est,  entre  elles,  trait  d’union  ; 
c’est  par  ce  trait  d’union  que  l’une  et  l’autre  sont  unies  en  Élohim... 

»  L’hypostase  qui,  dans  l’essence  divine,  forme  la  Colonne  du 
milieu,  est  bonne,  parce  qu’elle  sert  de  trait  d’union  entre  le 
Monde  d’en  haut  et  le  Monde  d’ici-bas.  » 


1.  Zohar,  II,  fol.  49b  I  t.  HL  P*  226. 

2.  Zohar,  I,  fol.  i5b  ;  1. 1,  pp.  92-93.. 

3.  Zohar,  I,  foi  1 .  17*'  et  i8<>  ;  t.  I,  pp.  108-109. 

4.  Zohar,  \,  fol.  16k  ;  t.,  I,  pp.  100-101. 


II  -  56 


U  KAfefcÀLÈ 


i3l 


Cette  Colonne  du  milieu,  ce  Verbe,  cet  Élohim  qui,  unissant  le 

Monde  îdM  \  Cé.'eStefEPouse’  relie  Ie  Monde  de  la  matière  au 

haut  la  Kabh  P.artajlt’  falt  écouler  ‘“-bas  le*  bénédictions  d’en 
aut,  la  Kabbale  lui  donne  souvent  le  titre  de  Juste 

«  Lorsque  le  Saint  (béni  soit-il  !)  créa  le  Monde,  dit  le  Zohar  ’ 

.1  le  .onda  sur  une  Colonne  dont  le  nom  est  Juste.  C’est  ce  Juste 

créatures  v**’'  “■?“?'  qUi  aCCOrde  la  nou™*‘‘‘’e  4  toutes  les 
créatures  ainsi qu  .1  est  écnt  :  «  Et  le  fleuve  sort  de  l’Éden  pour 

oser  le  Jardin.  » . Ces  paroles  désignent  le  Juste  qui  répand 

la  nourriture  dans  le  Monde....  Remarquez  qu’il  s’agit  de  là  Tour 

«turc  sp.rituelle  que  le  Royaume  du  cL  accorde  auTpau  ” 

^Tc  'l  ^  JU8‘:,eSt  1,admi”^a‘eur  de  laTharSl 
jaunie  du  Ciel,  car  c  est  lui  qui  la  distribue  à  tous 

naüté  dJsr!T  d  en  haUl.ré,PSnd  Ses  bénédictions  sur  la  Commu- 
nauté  d  lsraei  on  ouvrant  les  sources  de  la  région  jubilaire  Or 

ces  bénédictions  n’arrivent  dans  le  Monde  d’ici-bas  que  par  l’in 

termediaire  d’un  Juste  qui,  seul,  donne  à  manger  et  à  boire  à  là 

Communauté  d'Israël  ;  c’est  à  ce  Juste  que  Tûtes  les  cTatur  s 
demandent  leur  nourriture.  »  U  es 

mpLfie,  Verb,e’  le,/f  *e;  réside  tout  particulièrement  dans  le  Firma- 
,  ou  il  unit  le  Monde  idéal,  la  lumière  mâle,  avec  le  Monde 
materiel,  avec  la  lumière  femelle. 

«  L’holocauste  *  monte  de  la  femelle  au  mâle  ;  car  à  partir  du 
est  LTlle  T’  ,0U'  eS‘  m4k;  e‘  4  ParUr  d"  JuSta’  »  bas,  tout 

u  rappeiie 

avec  le  MonedreTe’,en  ^  réunit  le  M°"da  d»  haut 

son  âme^nof6  ?  “  aS  ;  SOn  COrpS  C9t  ™e  P°rlion  de  matière  et 
n  Ame,  nous  le  verrons,  contient  une  étincelle  de  la  Lumière 

suprême;  par  la,  donc,  l’homme  est  l’image  du  Verbe  ;  par  là  le 

nom  d  Homme  supérieur  (Adam  Ilad)  ou  ’d’Homme  primitif  (Adam 

Kadmôn)  peut  etre  justement  appliqué  au  Verbe. 

Aussi  Yldra  rabba  nous  dit-elle 1 2  3  : 

«  Et  maintenant,  dirigez  vos  idées  sur  la  Petite  Figure  et  méditez 
sur  la  sagesse  suprême  à  l’aide  de  laquelle  la  Grande  Figure  se 
métamorphose  en  Petite  Figure.  Représentez-vous  l’essence  de 
celle-ci  comme  venant  d’ici  eh  de  là,  c’est-à-dire  composée  de  ciel 
et  de  terre,  de  divin  et  d’humain,  d’immatériel  et  de  matériel,  tel 

1.  Zohar,  I,  fol.  ;>o8a  et  208b  ;  t.  II,  np.  433-435 

2.  Zohar,  I,  fol.  246»  et  a46<>  ;  t.  II,  p  574 

3.  Zohar,  UI,  fol.  ,35.  ;  t  V.'pp.  354-355: 


13*2 


IA  CRU  K  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  57 


un  homme  composé  de  corps  et  dW  La  Petite  Figure  est  a, nsi 
faite,  afin  de  s’asseoir  sur  le  Trône,  ainsi  qu  i  es  cci  ^ 

„  au-dessus  du  trône,  il  paraissait  comme  un  homme  assis  sui  ce 
.  trône  »,  l’Homme  qui  est  la  synthèse  de  tous  les  »«“  ““?»■ 
l’Homme  en  qui  sont  renfermés  tous  les  mondes  d  en  haut 
bas.  l’Homme  enfin  qui  embrasse  tous  les  mystères,  meme  ceux 

qui  existaient  avant  la  création  du  Monde.  » 

De  cet  Homme  d’enhaut  comme  de  l’homme  qui  vit  ici-bas  on 
peut  dire  1  :  «  L’homme  est  la  base  du  Monde,  et  c  est  lui  qui  fait 

l’union  du  Monde  d’en  bas  avec  celui  d’en  haut  » 

C’est  par  l’Homme  d’en  haut,  donc,  que  le  Monde  mateuel  est 
uni  au  Monde  des  idées;  c’est  par  lui,  d’ailleurs,  que  le  Mon  e 
matériel  a  été  créé  ;  tant  que  le  Verbe  n’était  pas  engen  re,  es 
modèles  des  choses  existaient  au  sein  de  la  Sagesse  divine  ;  niais 
les  choses  n’avaient  pu  acquérir,  hors  de  Dieu,  1  existence  reelle. 

«  Tant  que  les  sept  degrés  *  qui  constituent  les  sept  jours 
célestes  n’étaient  point  achevés.  l’Homme  d’en  haut  non  plus 
n’était  pas  achevé;  mais  dès  que  l’Homme  d  en  haut  eut  ete 
achevé,  l’homme  d’ici-bas  devint  complet  ainsi  que  tous  les 
mondes.  Si  l’homme  d’ici-bas  domine  sur  tout  ce  qui  a  ete  créé 
dans  le  Monde,  c'est  parce  que  l’Homme  d’en  haut  domine 

^DèsTors!  l’existence  comme  la  conservation  du  Monde  dépend  du 
Verbe  ;  c’est  lui  qui,  de  l’existence  idéale  à  1  existence  reelle  a 
fait  passer  toutes  les  choses  créées  ;  c’est  lu.  qui  provoque  les 
épousailles  célestes,  qui  rattache  ainsi  l’Univers  d  en  bas  a  1  Uni¬ 
vers  d’en  haut  et  répand  sur  celui-là  les  bénédictions  de  celui  ci. 

Ces  deux  œuvres,  d’ailleurs,  la  création  et  la  conservation,  n  en 
font  qu'une.  «  Rabbi  Hiyâ  dit 3  :  Il  est  écrit  :  «  Dieu  crée  la  terre 
»  par  sa  puissance.  »  Pourquoi  l’Ecriture  dit-elle  :  «  crée  a  terre  », 
au  lieu  de  :  «  créa  la  terre  »  ?  C’est  que  le  Saint  (béni  soit-il  !)  créé 

constamment  la  terre .  Et  par  qui  la  crée-t-il  constamment . 

«  Par  sa  Puissance  »,  dit  l’Ecriture,  mot  qui  désigne  le  Juste . 

Ainsi  le  Saint  (béni  soit-il  !)  crée  constamment  la  terre  eu  y  appor¬ 
tant  sans  cesse  des  améliorations.  Et  cela,  par  qui  le  fait-il .  Par 
sa  Puissance,  ainsi  que  nous  venons  de  1  expliquer.  » 

Le  Juste,  l’Homme,  c’est  vraiment  la  Colonne  qui  porte  le  Monde. 


r.  Zohar,  I,  fol.  2o5b  ;  t.  U,  p. 

•>.  Zohar,  I,  fol.  265»  ;  t.  II,  p.  62a. 
3.  Zohar,  I,  fol.  33b  ;  t.  I,  p.  207. 


II  -  58 


LA  KABBALE 


133 


VII 

LA  GRANDE  ANNÉE 


Ces  pensées  devront  être  constamment  présentes  à  notre  esprit 
si  nous  voulons  comprendre  certains  enseignements  des  Kabba- 
listes  touchant  la  Grande  Année. 

Ces  auteurs  du  Zohar  lisaient 1 2 3  ce  mot  fameux  de  la  Sagesse,  qui 
semblait  faire,  au  retour  périodique  de  toutes  choses,  une  trans¬ 
parente  allusion  :  «  Ce  qui  a  été  est  encore,  ce  qui  doit  être  a 
déjà  été.  » 

Que  l’Univers,  revenant  à  l’état  même  où  il  s’est  trouvé  lorsque 
Dieu  le  créa,  dût  recommencer  une  seconde  vie  toute  semblable 
à  la  première,  c'est  une  opinion  que  certains  Kabbalistes  ont  assu¬ 
rément  professée.  Cette  opinion,  le  Livre  occulte  l’enseigne  d  une 
manière  formelle5. 

«  Le  Monde,  dit-il,  subsistera  pendant  six  mille  ans  auxquels 
tont  allusion  les  six  premiers  mots  de  la  Genèse.  Au  commence¬ 
ment  du  septième  millénaire,  le  Monde  entier  sera  anéanti  en 

douze  heures .  A  la  treizième  heure  du  septième  millénaire, 

Dieu  nous  relèvera  dans  sa  miséricorde  et  renouvellera  le  Monde 
en  le  remettant  dans  l’état  où  il  était  pendant  les  six  millénaires 
précédents.  » 

Si  les  auteurs  du  Zohnr  semblent  admettre  ce  que  la  théorie  de 
la  Grande  Année  annonce  pour  l’avenir,  ils  paraissent  se  refuser 
aux  enseignements  qu’elle  donne  touchant  le  passé. 

Ces  enseignements  étaient  assurément  répandus  autour  d’eux. 
<«■  Une  tradition,  disent-ils  *,  nous  apprend  qu’avant  de  créer  ce 
monde,  Dieu  avait  créé  et  détruit  plusieurs  autres  mondes.  Quand 
il  a  plu  à  la  volonté  de  Dieu  de  créer  ce  monde,  il  consulta  la  Loi 
et  il  créa  le  monde  actuel  de  manière  parfaite.  » 

Cette  tradition,  les  Kabbalistes  ne  peuvent  se  résoudre  à  la 
prendre  au  pied  de  la  lettre.  «  Commént  comprendre  4  que  le 
Saint  (béni  soit-il!)  crée  des  mondes  pour  les  détruire  ensuite? 
Mieux  aurait  valu  qu’il  ne  les  eût  point  créés  !  En  vérité,  cette  tra¬ 
dition  renferme  un  mystère  ;  car  comment  expliquer  autrement 

1.  Zohar,  III,  loi.  6ib  ;  t.  V,  p.  169. 

2.  Zohar,  II,  fol.  176b  ;  t.  IV,  p.  1 38. 

3.  Zohar,  III,  fol.  61»  et  6ib  ;  t.  V,  p.  169, 

4-  Zohar,  I,  fol.  24b  ;  1. 1,  pp.  i52-i53. 


134 


LA  CRUE  DE  l’àRISTOTÉLISME 


II  -  59 


les  mots  :  «  Et  les  détruit  »?  D’abord  le  Saint  (béni  soit-il!)  ne 
détruit  jamais  l’oeuvre  de  ses  mains.  Et,  qui  plus  est,  l’Ecriture  dit 
des  cieux  :  «  Car  les  cieux  disparaîtront  comme  la  fumée,  et  la 
»  terre  s’en  ira  en  poudre  comme  un  vêtement  usé  ;  et  ceux  qui 
»  l’habitent  périront  avec  elle.  »  De  ce  verset,  il  résulterait  non 
seulement  que  Dieu  détruit  les  mondes  déjà  créés  à  la  suite  de  la 
colère  ressentie  contre  les  êtres  qui  les  habitent,  mais  encore  que 
le  Saint  (béni  soit-il  !)  crée  et  détruit  systématiquement  !  » 

Cette  tradition,  donc  :  «  Le  Saint  (béni  soit-il)  crée  des  mondes 
et  les  détruit  »  doit  être  interprétée  dans  un  sens  allégorique.  La 
Kabbale  semble  l’avoir  entendue  de  la  manière  suivante  : 

Les  mondes  détruits  symbolisent  les  idées  qui  résidaient,  avant 
la  création,  au  sein  de  la  divine  Sagesse.  «  Malheur*  aux  hommes 
qui  ne  savent  pas  qu’à  l’heure  où  se  présenta  à  la  Pensée  du  Saint 
(béni  soit-il  !)  l’idée  de  créer  son  Monde,  sa  Pensée  embrassait  à  la 
fois  tous  les  mondes,  et  que  c’est  par  cette  Pensée  seule  que  tous 

les  mondes  furent  créés _ C’est  par  cette  Pensée,  qui  est  aussi  la 

Sagesse,  que  furent  créés  et  ce  Monde-ci,  et  le  Monde  céleste.  » 

Ces  idées  ne  pouvaient  subsister  hors  de  Dieu  tant  que  le  Verbe 
n’avait  pas  été  engendré  ;  lors  de  la  génération  du  Verbe,  qui  devait 
être  le  Commencement  de  la  Création,  qui  devait  unir  le  Saint  son 
père  avec  la  Lumière,  avec  la  Communauté  d'Israël  sa  mère,  et, 
par  lài  le  Monde  d’en  haut  avec  celui  d’en  bas,  les  choses  reçurent 
l’existence  réelle,  et  leurs  modèles  n’eurent  plus  en  partage  l’exis¬ 
tence  purement  idéale  qui  était,  auparavant,  leur  seul  apanage. 

Telle  est  l’explication  que  semblent  proposer,  sous  forme  enve¬ 
loppée,  les  phrases  suivantes 1  2  : 

«  La  vérité  est  que  le  Saint  (béni  soit-il  !)  a  créé  le  Monde  en  y 

joignant  la  doctrine  ésotérique  exprimée  dans  le  mot  Bereschith . 

C’est  par  ce  Commencement  que  Dieu  créa  le  ciel  et  la  terre,  qui 
sont  fondés  sur  l’Alliance  (Berith)  dont  les  lettres  se  retrouvent 

dans  le  mot  Bereschilh .  Ainsi  Dieu  créa  le  ciel  et  la  terre  après 

avoir  détruit  les  mondes  préexistants  et  les  avoir  réduits  à  l’état 
de  thohou ,  parce  que  l’Alliance,  qui  seule  soutient  les  mondes, 
n’était  pas  encore  faite.  » 

La  même  interprétation  est  proposée  par  Vldra  zoula  en  ter¬ 
mes  qui  paraîtront  plus  clairs,  surtout  si  l’on  veut  bien  se  souve¬ 
nir  que  les  idées  dont  le  Monde  d’en  haut  est  peuplé  sont  toujours 
figurées  par  des  étincelles  jaillies  de  la  divine  Lumière. 

1 .  Zohar,  II,  fol.  20a  ;  t  III,  p.  97. 

2,  Zohar,  I,  foil.  24b  et  25a  ;  1. 1,  p.  i53. 


II  -  60 


LA  KABBALE 


135 


Ges  mondes  préexistants  qui  ont  été  détruits,  ils  «  sont  appelés 
étincelles  volantes,  dit  1  Idra  zouta' .  La  chose  est  comparable  à 
un  artisan  qui  travaille  le  fer  ;  il  frappe  avec  le  marteau  sur  le 
fer  rougi ,  de  nombreuses  étincelles  se  répandent  dans  toutes  les 
directions  ;  mais  il  n’en  reste  pas  trace  au  bout  d’un  instant  ;  ce 
sont  les  mondes  préexistants  ;  et  c’est  pourquoi  ils  n’ont  pas  pu 
subsister,  jusqu’à  ce  que  1  Ancien  sacré  les  eût  affermis  et  que 
1  Artisan  eût  donné  la  forme  à  son  œuvre.  C’est  pourquoi  nous 
avons  enseigné  qu  une  flamme  fit  jaillir  des  étincelles  dans  trois 
cent  vingt  directions  ;  ce  sont  ces  étincelles  qui  sont  appelées  les 
mondes  préexistants  et  dont  l’existence  a  été  éphémère.  Ensuite 
1  Artisan  donna  la  forme  à  son  œuvre  ;  il  lui  donna  une  forme 
mâle  et  femelle,  et  grâce  à  cela  tout  subsiste,  même  les  étincelles 
éteintes.  De  la  Lampe  éclatante  sort  une  flamme  qui  frappe  comme 
un  marteau  et  fait  jaillir  des  étincelles,  les  mondes  préexistants. 
Celles-ci  se  mêlent  à  un  air  très  pur,  et  leur  éclat  s’adoucit  au 
moment  de  l'union  du  Père  et  de  la  Mère. 

»  Le  Père,  c’est  l’esprit  caché  dans  l’Ancien  des  jours,  en  qui 
est  enfermé  cet  air  très  pur.  Ce  dernier  s’unit  à  la  flamme  qui  sort 
de  la  Lampe  éclatante,  cachée  dans  les  entrailles  de  la  Mère.  » 

«  Avant  la  création  du  Monde  actuel1  2,  les  faces  ne  regardaient 
pas  les  faces,  et  c’est  pourquoi  les  mondes  préexistants  ont  été 
détruits.  >> 

Ces  mondes,  antérieurs  au  Monde  actuel,  ne  pouvaient  subsister 
parce  qu’ils  résidaient  uniquement  dans  la  Pensée  incapable  de  se 
manifester,  parce  que  les  deux  hypostases  mystérieuses,  l’Ancien 
et  la  Pensée,  qui  forment  le  yod ,  la  partie  droite  et  mâle  de  Dieu, 
étaient  seules;  la  partie  gauche  et  femelle,  le  hé ,  la  Lumière 
n’avait  pas  encore  été  produite,  et  le  vav,  le  Verbe,  fils  et  trait 
d’union  du  yod  e t  du  hé,  n’avait  pas  encore  été  engendré.  C’est  à 
cet  enseignement  que  fait  encore  allusion  le  passage  suivant  3  : 

«  Les  mots  :  Seigneur  mon  Dieu  (Jéhovah  Élohi)  désignent  les 
deux  degrés  de  l’essence  divine  qui  constituent  le  commencement 
de  la  Foi  et  qui  sont  la  base  de  l’unité  et  de  l’indivisibilité  du 
Monde  au  moment  où  il  a  été  conçu  dans  la  Pensée  suprême  et 
du  Monde  futur.  Les  mots  :  «  Jéhovah  Élohi,  tu  es  très  grand  »  dési¬ 
gnent  le  commencement  de  la  Foi,  telle  qu’elle  était  aux  premiers 
jours  et  dans  les  jours  anciens,  c’est-à-dire  aux  époques  diverses 


1.  Zohar ,  III,  fol.  292b  ;  t.  VI,  pp.  100-101. 

2.  Zohar,  fol.  292»  ;  t.  VI,  p.  100. 

3.  Zohar,  II,  fol.  98*  ;  t.  III,  pp.  394*395, 


136 


LA.  CRUE  DE  I,  ARISTOTÉLISME 


II  -  61 


des  mondes  préexistants,  ou  dominait  le  côté  droit  seulement. 
Le  mot  très  (meôd)  désigne  le  côté  gauclie.  » 

Un  texte  encore  peut  être  cité,  qui  nous  parait  singulièrement 
instructif. 

L'Idra  rabba  vient  de  nous  inviter  à  contempler  l’opération 
mystérieuse  par  laquelle  la  Grande  Figure  a  engendré  la  Petite 
Figure,  l'Homme  d’en  haut,  qui  est  la  synthèse  du  Monde  supé¬ 
rieur  et  du  Monde  inférieur  comme  l’homme  d’ici-bas  est  une  syn¬ 
thèse  d’àme  et  de  corps  ;  elle  poursuit  en  ces  termes  1  : 

«  Nous  avons  appris  dans  le  Livre  occulte  que  1  Ancien  des 
anciens,  avant  de  préparer  ses  parures,  »  c’est-à-dire  de  se  mani¬ 
fester  par  la  production  de  la  Petite  Figure,  «  bâtissait  et  consti¬ 
tuait  des  rois  ;  mais  ceux-ci  ne  pouvaient  subsister,  et  il  a  fallu  les 
cacher  et  réserver  leur  existence  à  un  temps  futur,  ainsi  qu  il  est 
écrit  :  «  Tels  sont  les  rois  qjii  régnèrent  au  pays  d’Édom  avant  que 
»  les  enfants  d’Israël  eussent  un  roi.  » 

Par  ces  rois  d’Édom,  nous  le  savons  s,  le  Zohar  désigne  les 
idées  des  créatures  qui  préexistent,  non  encore  réalisées,  au  sein 
delà  Sagesse  de  Dieu.  Ne  le  saurions-nous  pas  que  la  suite  nous 
l’apprendrait. 

«  Les  êtres  primitivement  créés  ne  sortirent  de  cette  région  [où 
ils  ne  pouvaient  subsister]  qu’après  que  la  Tête  blanche  se  fut  con¬ 
stituée....  Les  mondes  d’ici-bas  n’avaient  pas  d’existence  définitive, 
tant  que  l’Ancien  des  anciens  n’était  pas  orné  de  toutes  ses  paru¬ 
res .  Les  mondes  qui  préexistaient  dans  la  Pensée  suprême  ne 

pouvaient  subsister,  parce  que  l’Homme  n’était  pas  encore  consti¬ 
tué,  l’Homme  dont  l’image  est  la  synthèse  de  tout.  Et  lorsque  la 
Figure  de  l’Homme  a  été  formée,  l’existence  a  été  assurée  à  tous 
les  êtres.  Si  l’Écriture  dit  :  Et  tel  roi  est  mort,  et  tel  autre  roi  est 
mort,  elle  entend  par  là  que  leur  existence  a  été  ditférée  à  un  temps 
ultérieur  ;  car  toute  descente  à  un  degré  inférieur  est  appelée 
mort . Quand  l’Homme  a  été  constitué,  l’existence  des  êtres  pri¬ 

mitifs  s’affermit.  » 

De  la  même  manière  se  doit  interpréter  cette  tradition  :  Avant  la 
création  du  monde  actuel,  d’autres  mondes  ont  été  détruits.  Il  faut 
simplement  entendre  par  là  que  l’existence  de  ces  mondes-ci  a 
été  remise  à  une  époque  ultérieure,  à  l’époque  où  Dieu  se  mani¬ 
festerait  en  engendrant  son  Verbe,  l’Homme  d’en  haut. 

Pris  isolément,  chacun  de  ces  textes  serait  assez  obscur  ;  mais 
ils  s’éclairent  l’un  l’autre,  et  leur  ensemble  exprime  une  doctrine 

1.  Zohar,  III,  fol.  i35«  et  i35b  ;  t.  V,  p.  355. 

2.  Voir  p.  i  j# 


II  -  62 


LA  KABBALE 


137 


qui  se  perçoit  nettement  ;  cette  doctrine,  c’est  une  des  pensées 
essentielles  de  la  Kabbale,  c’est  la  pensée  que  la  manifestation  du 
Verbe  a  seule  permis  à  l’Univers  idéal,  conçu  par  la  Sagesse  de 
Dieu,  de  recevoir,  hors  de  Dieu,  l’existence  réelle.  Or  cette  doc¬ 
trine  est  essentiellement  chrétienne  ;  elle  porte  toute  la  philoso¬ 
phie  de  Jean  Scot  Erigène. 


VIH 

l'astronomie  DES  KABBALISTES 

L’Astronomie  des  Kabbalistes  ne  se  sépare  pas  de  leur  Théo¬ 
logie  ;  l’enseignement  qu’ils  ont  donné  au  sujet  du  Verbe  ne  se 
dissocie  pas  de  la  doctrine  qu’ils  professent  touchant  le  Firmament. 

Le  Verbe  établit  l’union  entre  les  deux  Mondes,  entre  le  Monde 
idéal  d’en  haut  et  le  Monde  matériel  d’en  bas  ;  c’est  par  le  Fir¬ 
mament  que  cette  union  s’établit  1  : 

«  Le  Firmament  qu’Elohim  forma  entre  la  matière  et  la  lumière 
céleste  sert  de  limite  entre  l'une  et  l’autre  ;  la  matière  peut  y 
monter  et  la  lumière  céleste  peut  descendre  jusque  là.  Mais,  en 
même  temps  que  de  limite,  le  Firmament  sert  de  trait  d'union 
entre  l’une  et  l’autre  ;  et  c’est  grâce  à  ce  trait  d’union  que  l’une  et 
l’autre  sent  unies  en  Elohim.  » 

De  ce  Firmament  suprême,  voici  une  description  détaillée  2  : 

<c  II  est  écrit  :  «  Et  Elohim  dit  :  (Jue  le  Firmament  soit  fait  au 
»  milieu  des  eaux  et  qu  il  sépare  les  eaux  d’avec  les  eaux.  »  Rabbi 
Yéhoudadit  :  ...  Le  Firmament  dont  parle  l'Ecriture  est  établi  au 
milieu  des  eaux.  C’est  le  Firmament  établi  au-dessus  des  Hayoth 
et  qui  sépare  les  eaux  d’en  haut  de  celles  d’en  bas.  Les  eaux  d'en 
bas  soupirent  après  celles  d’en  haut.  Aussi  ce  Firmament,  établi  au 
milieu,  sert-il  d’intermédiaire  entre  celles  d’en  haut  et  celles  d’en 
bas... 

»  Tel  est  le  mystère  du  Firmament  que  Dieu  a  établi  au  milieu 
des  eaux,  c'est-à-dire  entre  les  régions  supérieures  et  les  régions 
inférieures,  c’est-à-dire  au-dessus  des  Hayoth. 

»  Rabbi  Isaac  dit  :  Dans  l’intérieur  du  corps  humain,  il  existe 
un  diaphragme  qui  sépare  la  poitrine  de  l’abdomen  ;  ce  dia- 


i.  Zohar,  fol.  iôb  ;  t.  I,  pp.  ioo-ioi 
a.  Zohar,  I,  3a*>  ;  t.  I,  pp.  202-ao3, 


138 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  63 


phragme,  tout  en  séparant  la  partie  supérieure  de  la  partie  infé¬ 
rieure,  transmet  à  cette  dernière  les  éléments  qu’il  reçoit  de  la 
première.  Il  en  est  de  même  du  Firmament  établi  au  milieu,  entre 
les  régions  inférieures  et  les  régions  supérieures  ;  il  communique 
aux  Hayoth,  situées  au-dessous  de  lui,  la  lumière  qu’il  reçoit  d’en 
haut.  » 

Ce  Firmament  est  souvent  considéré  comme  un  orbe  matériel 
transparent  semblable  à  du  cristal.  «  Au-dessus  des  cornes  des 
Hayoth ,  dit  le  7ohar  ',  il  y  a  encore  un  Firmament,  ainsi  qu’il 
est  écrit  :  «  Au  dessus  de  la  tête  des  Hayoth,  on  voyait  un  Firma- 
»  ment  qui  paraissait  comme  un  cristal  étincelant  et  terrible  à 
»  voir.  » 

Mais,  parfois,  ce  Firmament,  œuvre  du  Verbe,  trait  d  union  par 
lequel  le  Verbe  établit  la  communication  entre  le  Monde  supé¬ 
rieur  et  le  Monde  inférieur,  ce  Firmament,  disons-nous,  est  iden¬ 
tifié  avec  le  Verbe.  «  Rabi  Yessé  dit 1  2  :  Il  y  a  neuf  cieux,  et  la 
Schekhina  en  constitue  un  dixième.  » 

Aussi  certains  textes  assurent-ils  que  le  Firmament  est  incréé, 
qu’il  n’a  point  eu  de  commencement.  «  L’ncriture  3  ne  dit  pas  : 
«  Qu’un  Firmament  soit  fait  et  qu’il  soit  placé  au  milieu  des 
»  eaux  »,  mais  bien  :  «  Que  le  Firmament  soit  au  milieu  des  eaux  », 
parce  que  le  Firmament  dont  parle  l’Écriture  existe  de  toute  éter¬ 
nité;  au  moment  de  la  création,  il  n’a  pas  été  créé,  mais  seule¬ 
ment  placé  au  milieu  des  eaux  supérieures  et  inférieures,  c’est-à- 
dire  au-dessus  des  Hayoth.  » 

Le  Firmament  est  la  borne  qu’Élohiin  a  mise  entre  le  Monde 
idéal  et  le  Monde  matériel  ;  le  Monde  matériel,  qui  gît  au-dessous 
du  Firmament,  a  été  créé  à  la  ressemblance  du  Monde  idéal  situé 
au-dessus  du  Firmament  ;  en  particulier,  les  cieux  de  celui-ci  ont 
servi  de  modèles  aux  cieux  de  celui-là.  «  Rabbi  Abba  dit 4  :  ...  Il  y 
a  cieux  et  cieux  ;  il  y  a  des  cieux  en  bas,  au-dessous  desquels  existe 
une  terre,  et  il  y  a  des  cieux  en  haut  au-dessous  desquels  se 
trouve  également  une  terre.  Tous  les  degrés  d’en  haut  et  d’en  bas 
sont  ainsi  formés.  » 

De  ces  cieux,  quel  est  le  nombre  ?  C’est  un  symbole  qui  nous  le 
dira. 

«  Les  dix  rideaux  du  Tabernacle,  poursuit  Rabbi  Abba  5,  sont 
l’emblème  des  cieux  d’ici-bas.  » 

1.  Zohar,  II,  fol.  56b  ;  t.  III,  p.  2.53. 

2.  Zohar,  II,  fol.  i65»  ;  t.  IV,  p.  109. 

3.  Zohar,  I,  fol.  32b  ;  t.  I,  p  2o3. 

4.  Zohar,  II,  fol.  209a  ;  t.  IV,  p.  2i5. 

5.  Zohar,  loc.  cit. 


II  -  64 


LA  KABBALE 


139 


De  même,  Rabbi  Hiyâ  déclare  1  :  «  Les  dix  rideaux  dont  parle 
l’Ecriture  désignent  les  cieux...  Les  initiés  savent  que  les  dix 
rideaux  du  Tabernacle  ici-bas  sont  l'image  des  cieux  d’en  haut.  » 
Et  Rabbi  lessé  disait  à  son  tour  2 3 * 5  :  «  Il  y  a  neuf  cieux,  et  la 
Schekhina  en  constitue  un  dixième  ;  car  l’Écriture  parle  de  dix 
rideaux  ,  or,  s  il  y  avait  dix  cieux,  il  y  en  aurait  onze  avec  la  Sche¬ 
khina  ;  mais  il  n’y  en  a  que  neuf,  ce  qui  fait  dix  avec  la  Schekhina... 
Les  dix  rideaux  du  Tabernacle  sont  ainsi  l’image  des  dix  cieux. 
Ceci  constitue  le  plus  grand  des  mystères  ;  il  n’est  connu  que  de 
peu  d’initiés.  » 

Au-dessous  du  Firmament,  frontière  commune  des  deux  Mondes, 
s’étagent  donc  neuf  sphères  célestes. 

La  neuvième,  la  plus  élevée,  la  plus  voisine  du  Firmament,  c’est 
celle  dont  les  textes  précédents  nous  ont,  à  plusieurs  reprises,  dit 
le  nom  ;  c’est  le  ciel  des  Hayoth. 

Les  Hayoth  sont  des  anges  auxquels  le  Zohar  prête  des  corps 
et  dont  il  donne  des  descriptions  apocalyptiques.  La  grandeur  de 
ces  êtres  confond  1  imagination»  «  Chacun  des  membres  des 
Hayoth  3  représente  une  hauteur  égale  à  sept  fois  la  profondeur 
de  l’abîme,  à  sept  fois  la  hauteur  des  sept  palais  célestes,  et  à 
sept  fois  la  distance  entre  la  Terre  et  le  Firmament.  »  Quatre 
Hayoth  4  se  tiennent  devant  le  char  de  Dieu,  et  l’une  de  ces 
Hayoth  a  la  figure  d’un  aigle.  «  Chaque  ange  de  la  région  des 
Hayoth  sous  la  conduite  de  Michel,  est  pourvu  de  quatre 
ailes.  » 

C’est  le  ciel  des  Hayoth  que  l’Écriture  désigne  lorsqu’elle  parle 
des  «  eaux  d’en  bas.  »  Aussi  ce  ciel  prend-il  parfois  le  nom 
d’Océan  céleste. 

«  Au-dessus  des  cornes  des  Hayoth,  dit  le  Zohar  6,  il  y  a 
encore  un  Firmament....  Au  dessous  de  ce  Firmament,  se  trouvent 
de  nombreuses  légions  [d  anges]  du  côté  droit  et  du  çôté  gauche. 
Au-dessous  de  l’Océan  céleste,  on  voit  de  nombreux  poissons  par¬ 
courant  les  eaux  dans  tous  les  sens,  ainsi  qu’il  est  écrit  :  «  Dans 
»  cette  mer  si  grande  et  d’une  si  vaste  étendue,  se  trouvent  un 
»  nombre  infini  de  poissons,  de  grandes  et  de  petites  Hayoth.  » 
Dans  sa  concavité,  le  ciel  des  Hayoth  embrasse  huit  autres 
cieux. 

1.  Zohar ,  II,  foll.  i64b  et  i65®  ;  t  IV,  p.  109. 

2.  Zohar,  loc.  cit 

3.  Zohar,  H,  fol.  5tP>  ;  t.  III,  p.  253. 

4-  Zohar,  I,  fol.  4^®  ;  t.  I,  p.  253. 

5.  Zohar,  I,  fol.  23h  ;  t  I,  p.  i46. 

6.  Zohar,  II,  fol.  56b  ;  1. 111,  p.  a53. 


I  iO  ia  crue  de  l'aristotélisme  11-65 

Au  sujet  de  ces  huit  cieux  inférieurs,  tous  les  textes  du  Zohar, 
sauf  un,  s’accordent  en  un  même  enseignement,  qui  est  celui-ci  : 

Les  sept  cieux  les  plus  voisins  de  la  Terre,  qui  sont  souvent 
nommés  les  sept  firmaments,  sont  seuls  pourvus  d’astres  ;  ils  con¬ 
tiennent  les  étoiles  fixes  aussi  bien  que  le  Soleil,  la  Lune  et  les 
étoiles  errantes.  Le  huitième  ciel,  nommé  Arabolh,  est  un  ciel 
invisible  et  sans  astre.  C’est  ce  huitième  ciel  dénué  détoile  qui 
gouverne  les  sept  firmaments  étoilés  et  leur  imprime  le  mouvement 
diurne. 

Voici  quelques  passages  où  s'affirme  cette  doctrine  : 

«  Une  tradition  1  nous  apprend  que  le  Saint  (béni  soit-il  !)  a 
formé  sept  firmaments  en  fixant  à  chacun  d’eux  des  étoiles 
fixes  et  des  étoiles  mobiles.  Au-dessus  de  ces  firmaments  est 
étendu  Y Arabot h. 

»  L’étendue  de  chaque  firmament  est  de  cent  ans  de  marche.  La 
hauteur  2  de  chaque  firmament  est  (le  cinq  cents  ans  de  marche  ; 
une  pareille  distance  sépare  un  firmament  de  l’autre.  L’étendue 3  de 
T  Arabot  h  est  de  mille  cinq  cents  ans  de  marche,  et  son  épaisseur 
est  également  de  mille  cinq  cents  ans. 

»  C’est  de  la  lumière  de  Y Araboth.  que  tous  les  firmaments  au- 
dessous  de  lui  sont  éclairés. 

»  Une  tradition  nous  apprend  également  qu’au-dessus  de 
Y  Arabot  b,  se  trouve  le  firmament  des  Hayoth.  » 

«  Le  huitième  ciel  '*  est  appuyé  sur  les  Hayoth  supérieures  ; 
il  n’a  aucune  couleur,  car  il  est  mystérieux  et  caché.  Toutes  les 
couleurs  sortent  de  lui,  mais  lui,  il  n’en  a  aucune  ;  tous  les  lumières 
sortent  de  lui,  mais  on  ne  remarque  en  lui  ni  lumière  ni  ténèbres 
ni  aucune  couleur.  Les  âmes  des  justes  situées  sous  le  firmament 
inférieur  voient  la  lumière  qui  s’échappe  de  ce  firmament 
suprême  ;  mais  elles  ne  la  voient  qu’à  l’exemple  de  quelqu'un 
qui  regarde  au  travers  d’une  cloison  translucide.  Nul  ne  peut 
voir  cette  lumière  que  celui  qui  est  dedans.  C’est  pourquoi  l’Écri- 
ture  dit  :  «  Les  cieux  des  cieux  sont  au  Seigneur.  »  C’est  une 
allusion  au  ciel  suprême  étendu  au-dessus  des  autres  ». 

«  Rabbi  Hivâ  dit 3  :  .  Les  dix  rideaux  dont  parle  l’Ecriture 

désignent  les  dix  cieux.  Sept  de  ces  cieux  sont  étendus  dans  le 

1.  Zohar ,  II,  fol.  56l>  ;  t.  III,  p.  202. 

2.  Le  début  de  cet  alinéa  n'est  pas  compréhensible.  Il  nous  parait  vraisem¬ 

blable  tju’il  le  faudrait  entendre  ainsi  :  La  hauteur  du  premier  firmament, 
e’cst-à-dire  sa  distance  à  la  Terre,  est  de  cent  ans  de  marche.  L 'épaisseur . 

3.  11  faut  entendre  par  là,  pensons-nous,  la  distance  entre  le  firmament 
suprême  et  Y  Araboth . 

4-  Zohar,  II,  fol.  2i3a  et  2I31»  ;  t.  IV,  p.  223. 

5.  Zohar,  III,  foll.  i64h  et  |65»  ;  t  IV,  p.  109. 


II  -  66 


LA  KABBALE 


141 


Trésor  d’en  haut.  Au-dessus  de  ces  cieux  existe  un  ciel  qui  n’a 
nulle  couleur  et  qui  échappe  à  tout  entendement.  Nul  ne  sait  ce 
qui  se  passe  dans  les  trois  cieux  supérieurs  ;  il  convient  à  l’homme 
de  garder  le  silence  à  ce  sujet  et  de  ne  pas  même  chercher  à 
approfondir  ce  mystère . 

»  Rabbi  Yessé  dit  :  Il  y  a  neuf  cieux,  et  la  Scliekhina  en  con¬ 
stitue  un  dixième . 11  y  a  sept  firmaments  en  haut  et  sept  firma¬ 

ments  en  bas.  A  l’exemple  des  firmaments  d’en  haut,  les  firma¬ 
ments  d’en  bas  sont  pourvus  d’étoiles  et  de  planètes  qui  régissent 
le  Monde  d’une  façon  convenable.  Dans  tout  ordre  de  choses,  le 
septième  est  supérieur,  excepté  pour  les  firmaments,  où  c’est  le 
huitième  qui  régit  tous  les  autres  ». 

Pourquoi  les  Kabbalistes  ont-ils  tenu  à  ne  compter  que  sept 
firmaments  pourvus  d’astres,  et  non  huit,  comme  tous  les  astro¬ 
nomes  de  l’Antiquité  ?  La  raison  s'en  trouve  assurément  dans 
l’importance  que  la  Loi  juive,  et  le  Zohar  après  elle,  accordaient 
au  nombre  sept. 

«  Remarquez  1  que,  lors  de  la  création  du  Monde,  le  Saint 
(béni  soit-il  !)  créa  sept  firmaments  en  haut,  sept  terres  en  bas, 
sept  mers,  sept  fleuves,  sept  jours,  sept  semaines,  sept  ans, 
sept  fois  sept  ans  et  les  sept  mille  ans  de  la  durée  du  Monde.  A 
chaque  septième  se  trouve  le  Saint  (béni  soit-il!).  Il  y  asept  firma¬ 
ments  en  haut  ;  chacun  d’eux  est  orné  d'étoiles,  d’astres  et  de 

soleils .  Tous  les  firmaments  sont  superposés  comme  des  pelures 

d’oignon;  les  uns  sont  en  haut  et  les  autres  en  bas.  Chaque  firma¬ 
ment  marche  et  se  meut  par  la  crainte  de  son  Maître  ;  c’est  sur 
l'ordre  de  Dieu  qu'ils  se  meuvent,  sur  son  ordre  qu’ils  demeu¬ 
rent  immobiles.  » 

Comment  les  Rabbins  kabbalistes  s'y  prenaient-ils  pour  distri¬ 
buer,  entre  les  sept  firmaments  inférieurs,  le  Soleil,  la  Lune,  les 
cinq  étoiles  errantes  alors  connues  et  les  étoiles  fixes  ?  Nous 
n’avons  rien  rencontré  dans  le  Zohar  qui  nous  permit,  à  cette 
question,  de  donner  une  réponse  catégorique.  Tout  au  plus 
pouvons-nous  former  une  conjecture.  Celle-ci  repose  sur  un 
passage  *  qui  commente  cette  parole  de  la  Genèse  :  «  Au  firma¬ 
ment  du  Ciel,  que  des  lumières  soient  faites.  »  Nous  y  lisons  que 

«  la  Lune....  et  le  Soleil .  avaient  été  primitivement  créés  dans 

le  but  de  cohabiter  et  d’éclairer  la  Terre  simultanément  ;  mais  c’est 
par  la  faute  du  Serpent  que  les  lumières  de  ces  deux  astres  furent 

« 

i.  Zoheu *,  III,  fcj.  iob  ;  t.  V,  p.  27. 

2  Zohat',  I  fol.  4*>b  î  t.  I,  p-  269. 


LÀ  CRUE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


II  -  67 


142 

séparées.  »  Peut-être  faut-il  conclure  de  là  que  l’Astronomie  kabba- 
listique  logeait  le  Soleil  et  la  Lune  au  sein  d’un  même  firmament  ; 
elle  ne  pouvait,  alors,  regarder  ce  firmament  comme  un  orbe 
rigide  entraînant  dans  sa  course  les  astres  qui  s’y  trouvent  sertis. 

Un  passage  du  Zohar  semble  donner,  au  sujet  des  divers  cieux, 
un  enseignement  différent  de  celui  que  nous  venons  d’entendre  ; 
cet  enseignement  paraît  conforme  à  celui  qui,  au  témoignage 
d’Origène  *,  s’était  répandu  dans  l’Ecole  d’Alexandrie  aussitôt 
après  Ptolémée.  Rabbi  Abba,  dans  la  bouche  de  qui  cet  ensei¬ 
gnement  est  placé  par  le  Zohar,  aurait  mis  dans  le  huitième  ciel 
la  multitude  des  étoiles  fixes  ;  du  neuvième  ciel,  il  n’aurait  plus 
fait  le  mystérieux  ciel  des  Haijoth ,  mais  une  sphère  sans  astre 
chargée  de  communiquer  par  entrainement  le  mouvement  diurne 
à  toutes  les  autres  ;  au-dessus  de  ce  neuvième  ciel,  serait  le  Firma¬ 
ment  ;  c’est  peut-être  ainsi  qu’il  faut  interpréter  le  texte  sui¬ 
vant 1  2  : 

a  Rabin  Abba  dit  :  .  Il  y  a  cieux  et  cieux  ;  il  y  a  des  cieux 

en  bas,  au-dessous  desquels  il  existe  une  terre,  et  il  y  a  des  cieux 
en  haut,  au-dessous  desquels  existe  également  une  terre.  Tous  les 
degrés  d’en  haut  et  d’en  bas  sont  ainsi  formés.  Les  dix  rideaux 
du  Tabernacle  sont  l’emblème  des  cieux  d’ici-bas . . 

»  Le  Saint  (béni  soit-il  !)  forma  ces  cieux  et  les  légions  d’anges 
qui  les  peuplent  pour  gouverner  la  Terre  qui  se  trouve  au-dessous 
d’eux. 

»  Le  neuvième  ciel  conduit  les  astres  qui  sont  au-dessous  de 
lui  et  qui  gravitent  autour  de  lui,  car  ils  sont  tirés  par  lui  à 
l’exemple  d’un  char  tiré  par  son  attelage. 

»  Le  dixième  ciel  est  le  plus  important. 

»  Dans  tous  les  cieux,  il  y  a  des  légions  d’anges,  excepté  à 
partir  du  septième  où  sb  répand  la  lumière  émanée  du  Trône 
suprême.  Cette  lumière  éclaire  d’abord  le  dixième  ciel  ;  celui  ci 
la  transmet  au  neuvième  qui  est  au-dessous  de  lui  ;  le  neuvième 
la  transmet  au  huitième,  et  ainsi  de  suite. 

»  C’est  au  huitième  ciel  que  les  étoiles  sont  comptées  et  reçoi¬ 
vent  la  lumière  qui  est  proportionnée  à  chacune.  » 

Au  cours  du  Zohar,  ces  lignes  sont  les  seules  où  l’on  puisse, 
moyennant  quelque-  complaisance,  retrouver  des  pensées  confor¬ 
mes  à  celles  que  professaient  les  astronomes  au  temps  où  les  Kab- 
balistes  écrivaient. 


1.  Voir  tome  II,  pp.  191-193. 

2.  Zohar,  II,  fol.  209»  ;  t.  IV,  pp.  2i5-2iô. 


II  -  68 


U  kabbale 


143 


IX 

LES  KABBALISTES  ONT-ILS  PROFESSÉ  LE  SYSTÈME  ASTRONOMIQUE 

d’aristarque  de  samos  ? 


Ces  rabbins,  qui  se  montrent  si  peu  soucieux  des  choses  de  l'As¬ 
tronomie,  ont-ils  embrassé  une  théorie,  alors  délaissée,  mais  qui 
evait  un  jour  nous  révéler  le  véritable  système  du  Monde  ?  Qnt- 
üs  admis  les  hypothèses  d’Aristarquè  de  Samos  et  les  faut-il  comp¬ 
ter  au  nombre  des  précurseurs  de  Copernic  ?  Ils  semblent  bien  peu 
capables  de  mériter  un  tel  honneur  ;  cet  honneur,  cependant,  leur 
a  ete  accorde  par  divers  auteurs,  en  particulier  par  Ad  Franck1 
et  par  Jean  de  Pauly  2. 

Passons  en  revue  les  textes  qui,  à  tort  ou  à  raison,  ont,  à  nos 
Jvabbalistes,  valu  cette  réputation. 

Voici  ce  que  le  Zohar  donne  comme  un  emprunt  au  livre  de 
Kab  Hammenouna  le  Vieillard  3  : 

«  Toute  la  Terre  habitée  tourne  en  rond  comme  un  cercle.  Cer¬ 
tains  de  ses  habitants  se  trouvent  dessus,  certains  autres  dessous, 
toutes  ces  créatures  ont  des  visages  différents  suivant  le  climat  de 
chaque  région,  et  toutes  marchent  debout  comme  les  autres  hom¬ 
mes.  De  là  vient  qu  il  y  a  certaines  régions,  sur  la  Terre,  où  il  fait 
nuit  justement  quand,  en  d'autres  régions,  il  fait  jour,  de  sorte 
que  certains  hommes  jouissent  de  la  lumière  justement  quand  cer¬ 
tains  autres  sont  plongés  dans  les  ténèbres.  Il  y  a  également  une 
région  où  il  fait  constamment  joui-  et  où  la  nuit  ne  dure  que  fort 
peu  de  temps.  » 

Ad.  Franck  dit,  de  ce  texte  «  qu'on  le  croirait  écrit  par  quel¬ 
que  disciple  de  Copernic  »  et  il  se  demande  6  «  comment,  dans  un 
temps  aussi  éloigné  de  nous  que  celui  auquel  nous  rapportons  le 
principal  monument  du  système  kabbalistiqùe,  on  a  pu  connaître 
le  principe  qui  fait  la  base  de  la  Cosmographie  de  nos  jours,  ou 
le  système  de  Copernic,  si  clairement  résumé  dans  un  passage  dont 
nous  avons,  plus  haut,  donné  la  traduction.  » 

A  reconnaître,  dans  ce  passage,  une  allusion  à  la  rotation  diurne 

i.  Ad.  Franck.  La  Kabbale,  3e  éd.,  p.  73  et  p.  97. 

noté  ^63°^ar’  traC*  '^eaa  Pau^’  t-  T  P-  4g  (en  note)  ;  t.  VI,  p.  3q3, 

3.  Zohar,  III,  fol.  i6»  ;  t.  V,  p.  29. 

4-  Ad.  Franck,  Op.  laud.,  p.  75. 

5.  Ad.  Franck,  Op.  laud.,  p.  97. 


144 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  69 


de  la  Terre,  nous  serons  moins  disposés  qu’Ad.  Franck.  «  La  terre 
habitée  tourne  en  rond  comme  un  cercle  »,  dit  le  Zohar.  Mais  ne 
dit-on  pas  d’une  route  qu  elle  tourne  lorsque  son  tracé  est  courbe, 
d'une  ligure  peinte  qu  elle  tourne  quand  elle  donne  1  illusion  de 
la  rondeur  ?  La  phrase  citée  peut  donc  assurément  s  interpréter 
comme  l’affirmation  que  la  Terre  est  ronde,  et  non  point  comme 
l’indication  d’un  mouvement  de  rotation.  Or,  les  explications  qui 
viennent  aussitôt  après  ne  se  rapportent  aucunement  à  la  rotation, 
mais  simplement  à  la  rotondité  ;  si  l’auteur  y  joint  quelques  consi¬ 
dérations  que  ne  justifie  pas  la  seule  figure  de  la  Terre,  ce  sont 
remarques  cjui  ont  trait  au  mouvement  annuel  du  Soleil ,  elles  ne 
sont  pas,  d’ailleurs,  entièrement  exactes,  et  elles  interviennent  où 
elles  n’ont  que  faire,  indices  assurés  de  l’ignorance  de  Rab  Ham- 
menouna  le  vieillard  à  l’égard  des  éléments  de  l’Astronomie. 

Au  sujet  de  cette  phrase  :  «  Toute  la  Terre  habitée  tourne  en 
rond  comme  un  cercle  »,  Jean  de  Pauly  fait  observer  1 2  que  «  cette 
théorie  se  trouve  déjà  dans  le  Talmuil  de  Jérusalem.  Mais  à  l  en¬ 
droit  indiqué  -,  si  nous  en  croyons  Ad.  Franck  3 4,  «  on  lit  dans  le 
Talmud  de  Jérusalem  qu’Alexandre  le  Grand,  en  parcourant  la 
*  Terre  pour  en  faire  la  conquête,  apprit  qu  elle  est  ronde  ;  et  l’on 
ajoute  que  c’est  pour  cela  qu’il  est  ordinairement  représenté  un 
globe  à  la  main.  »  C’est  donc  la  rotondité  de  la  Terre  qu’enseigne 
le  Talmud ,  et  non  le  mouvement  de  rotation  de  ce  corps. 

Venons  à  un  autre  passage  où  Ton  a  cru  reconnaître' de  profon¬ 
des  connaissances  astronomiques  ;  c’est  celui-ci  1  : 

«  Voici  ce  qui  est  dit  dans  le  Livre  d e  v  Mystères  suprêmes  : 

»  De  nombreuses  roues  tournent  autour  de  corps  formés  d’ato¬ 
mes  agrégés.  Certains  de  ces  corps  sont  mobiles,  d  autres  sont 
fixes.  La  rotation  de  ces  roues  a  commencé  dès  le  jour  où  la  Terre 
a  été  un  agrégat  d’atomes.  Ces  roues  font  tourner  la  Terre  en  cer¬ 
cle  et  autour  d’elle-même.  Parmi  ces  roues,  il  y  en  a  une  qui 
tourne  en  cercle  mais  qui  ne  tourne  pas  autour  d’elle-même.  Cette 
roue  embrasse  douze  mille  mondes  qu  elle  entraîne  dans  sa  circu¬ 
lation.  Au-dessous  de  cette  roue,  il  y  a  une  colonne  qui  va  jus¬ 
qu’au  plus  profond  abîme.  Les  pierres  de  1  abîme  roulent  autour 
de  cette  colonne  ;  et  c'est  le  long  de  cette  colonne  qu’elles  montent 
et  descendent.  La  colonne  est  appuyée  sur  ces  pierres  ;  elle  laisse 
approcher  les  unes  et  repousse  les  autres.  Autour  de  la  colonne 

1.  Zohar,  loc.  cit.,  en  note. 

2.  Talmud  de  Jérusalem ,  traité  Aboda  Zara,  ch.  III. 

3.  Ad.  Franck,  Op.  laud.,  p.  98. 

4.  Zohar,  II,  fol.  2351'  ;  t.  IV,  pp.  261-2G2. 


II  -  70 


LA  KABBALE 


145 


tournent  deux  cent-vingt  roues.  La  roue  qui  est  au  dessus  de  la 
colonne  et  qui  embrasse  douze  mille  mondes  tourne  autour  du 
Tabernacle,  mais  ne  tourne  pas  autour  d'elle-même.  Il  en  résulte 
que  le  Tabernacle  céleste  est  fondé  sur  douze  mille  mondes.  Une 
voix  retentit  dans  le  Tabernacle  céleste  et  fait  entendre  ces  paro¬ 
les  .  Que  ceux  qui  ont  les  yeux  dessillés  contemplent  cette  roue 
qui  tourne,  et  ils  comprendront  la  Sagesse  de  leur  Maître  ;  ils  con¬ 
naîtront  les  choses  u  en  haut  servant  de  clef  à  ouvrir  les  portes 
qui  conduisent  au  Maître,  et  ils  connaîtront  les  mystères  du  Taber¬ 
nacle  sacré.  Heureux  le  sort  de  ces  hommes  dans  ce  monde  et 
dans  le  monde  futur  !  » 

Ce  passage  inspire  à  Jean  de  Pauly  la  réflexion  que  voici  1  : 
«  A  part  des  données  obscures,  telles  que  la  colonne,  les  pierres 
de  1  abîme  etc.,  cette  Fosse  fia  est  une  description  astronomique 
des  plus  exactes.  Nous  y  voyons  la  théorie  de  l'attraction,  de  la 
rotation  et  de  la  révolution  des  planètes  sous  le  nom  de  roues.  » 

Les  données  que  Pauly  déclare  obscures  sont,  à  notre  avis,  ce 
que  ce  texte  offre  de  moins  ambigu.  Dans  cette  colonne  qui  va  jus¬ 
qu  au  plus  profond  de  l'abîme,  nous  devons,  croyons-nous,  recon¬ 
naître  la  Colonne  sur  laquelle  les  deux  Mondes  sont  fondés,  la 
Colonne  du  milieu,  le  Verbe.  Un  autre  texte  2  nous  montre  cette 
colonne  dressée  depuis  le  Paradis  d’en  bas,  séjour  des  âmes  justes, 
jusqu’au  Paradis  d’en  haut.  Du  Paradis  d’en  haut,  les  Ames  ont  été 
charriées  vers  le  Paradis  d’en  bas  par  les  rayons  de  la  Lumière. 

«  Pour  remonter  au  Paradis  d’en  haut,  les  âmes  s’attachent  à  la 
Colonne  du  milieu.  »  Ce  sont  sans  doute  ces  âmes  que  la  précé¬ 
dente  allégorie  désigne  sous  le  nom  de  pierres  de  l’abîme. 

En  revanche,  nous  serions  bien  embarrassés  de  dire  ce  qu'y 
figure  la  roue  qui  embrasse  douze  mille  mondes,  qui  ne  tourne  pas 
sur  elle-même  mais  autour  du  Sanctuaire.  Il  faut,  croyons-nous, 
une  singulière  dose  de  bonne  volonté  pour  reconnaître,  dans 
ces  images  étranges,  «  une  description  astronomique  des  plus 
exactes»,  pour  y  découvrir  «la  théorie  de  l’attraction,  delà  rota¬ 
tion  et  de  la  révolution  des  planètes  ».  Nous  n’y  pouvons  voir  qu’un 
symbolisme  compliqué  dont  la  signification  nous  échappe,  mais 
qui  ne  parait,  en  tout  cas,  nullement  soucieux  d'Astronomie  ;  et 
lorsque,  dans  cette  déconcertante  description,  nous  entendons  par¬ 
ler  «  de?  roues  qui  font  tourner  la  Terre  en  cercle  et  autour  d'elle- 
même  »,  nous  croirions  fort  imprudent  d’en  conclure  que  lesKab- 
balistes  admettaient  la  rotation  diurne  de  la  Terre. 

1.  Zohar,  t.  VI,  p.  3g3,  note  1 463 . 

2.  Zohar,  II,  foll.  2ioh  et  21  ia  ;  t.  IV,  p.  219. 

DUHEM.  —  r.  v.  lu 


146 


La  cruè  de  i/aristotèlisme 


II  -  71 


Attribuaient-ils  à  la  Terre  une  circulation  annuelle  autour  du 
Soleil  ?  On  l’a  pensé  en  lisant  ce  qui  suit  1  : 

«  L’Écriture  dit  :  «  Il  fit  des  cieux  une  tente  pour  le  Soleil  », 
c’est-à-dire  :  Le  Soleil  sacré  a  établi  sa  résidence  dans  les  cieux 
qui  lui  servent  de  dais.  Dès  qu’il  est  entré  dans  les  cieux  et  *’en 
pare,  «  il  est  comme  un  époux  qui  sort  de  dessous  son  dais.  »  Il 
se  réjouit  et  parcourt  les  cieux.  De  là  il  s’en  va  et  monte  dans  une 
autre  tour  qui  est  dans  un  autre  endroit.  Telle  est  la  signification 
des  paroles  de  l’Écriture  :  «  Il  sort  de  l’extrémité  du  ciel  et  son 
»  orbite  est  à  l’autre  extrémité  »,  c’est-à-dire  :  11  part  du  Monde 
supérieur  et  arrive  en  ce  bas  Monde. 

»  Le  mot:  outhqouphatho  exprime  l’idée  de  rondeur,  c’est-à-dire 
la  Terre.  C’est  pour  la  même  raison  qu’on  appelle  la  durée  d’une 
année  :  thqouphath  ha-sand,  parce  que  dans  cet  espace  de  temps, 
la  Terre  a  vu  tous  les  rayons  de  la  circonférence  solaire,  qu  elle 
entoure  de  tous  côtés.  «  Et  il  n’y  a  personne  qui  se  cache  à  sa 
»  chaleur  »,  dit  l’Écriture.  De  même  que  le  Soleil,  qu’il  soit  visible 
sur  la  Terre  ou  non,  ne  cesse  d’avoir  la  Terre  exposée  aux  rayons 
de  sa  circonférence,  de  même,  il  n’y  a  rien  qui  puisse  se  cacher 
de  lui.  » 

Ces  mots  :  «  Dans  la  durée  d’une  année,  la  Terre  a  vu  tous  les 
rayons  delà  circonférence  solaire  qu  elle  entoure  de  tous  côtés  », 
suggèrent  à  Pauly  cette  réflexion  2  :  «  Le  mouvement  de  la  Terre 
autour  du  Soleil  était  donc  enseigné  parla  Tradition.  » 

A  cette  phrase  obscure  et  imprécise,"  est-il  raisonnable  d’attri¬ 
buer  cette  signification  savante,  alors  qu’aucun  mot  du  contexte 
ne  nous  y  autorise,  alors  que,  bien  plutôt,  les  phrases  précédentes 
nous  en  dissuadent?  Ces  phrases  précédentes,  en  effet,  nous  parlent 
toutes  du  mouvement  du  Soleil  ;  elles  nous  en  parlent,  d’ailleurs, 
en  un  langage  figuré,  allégorique,  poétique  ;  elles  ne  prétendent 
aucunement  nous  donner  un  enseignement  astronomique  ;  si  on 
leur  attribuait  une  semblable  prétention,  si  on  les  prenait  exacte¬ 
ment  au  pied  de  la  lettre,  on  en  ferait  un  ramas  d’absurdités. 
N’est-il  pas  clair  que  les  paroles  où  Jean  de  Pauly  a  voulu  voir 
une  adhésion  à  la  théorie  d’Aristarque  de  Samos  ne  sont  que  l’ex¬ 
pression  peu  précise  de  cette  vérité,  sur  laquelle  insistent  les 
lignes  suivantes  :  Il  n’est  aucun  point  sur  la  Terre  qui,  au  cours 
d’une  année,  n’ait  vu  le  Soleil  ? 

En  résumé,  les  Kabbalistes  nous  sont  apparus  comme  aussi  peu 


1.  Zohar,  \,  fol.  9»  ;  t.  I,  pp.  49*5o. 

2.  Zohar,  t.  I,  p.  49,  en  note. 


II  -  72 


IjA  kabbale 


147 


soucieux  que  possible  des  enseignements  de  l’Astronomie  ;  dans 
les  astres  et  dans  les  cieux,  ils  ne  cherchent  que  des  symboles 
propres  à  figurer  leurs  doctrines  théologiques  et  mystiques  ;  les 
formes  \agues  de  leur  langage  poétique,  dédaigneux  de  toute 
précision  géométrique,  ont  seules  permis  qu’on  les  prit  pour  des 
précurseurs  de  Copernic. 


X 

LA  CHIMIE  KABBALI8TIQUE 

C’est  sous  une  forme  allégorique  très  vague  que  les  Rabbins 
kabbalistes  ont  parlé  d’Astronomie  ;  ils  vont,  fort  heureusement, 
nous  dire  d’une  manière  beaucoup  plus  précise  ce  qu’ils  pensaient 
des  éléments  et  des  mixtes  ;  c’est  l’objet  d’un  assez  .long  passage 
du  Zohar  L 

Le  Monde  d’en  bas  ayant  été  créé  à  l’image  du  Monde  d’en  haut, 
les  quatre  éléments  qui  se  trouvent  en  celui-là  correspondent  à 
quatre  éléments  qui  résident  en  celui-ci. 

«  Le  corps  [d  Adam]  est  composé  d’éléments  des  deux  Mondes, 
de  ceux  du  Monde  d’en  haut  et  de  ceux  du  Monde  d’en  bas.  Rabbi 
Siméon  dit  :  Remarquez  que  les  quatre  éléments  primitifs  consti¬ 
tuent  le  mystère  de  la  Foi  ;  ils  sont  l’origine  de  tous  les  mondes  ; 
ils  cachent  le  mystère  des  légions  célestes.  A  ces  quatre  éléments 
célestes  correspondent.les  quatre  éléments  matériels,  le  feu,  l’eau, 

1  air  et  la  terre,  qui  sont  le  symbole  d’un  mystère  suprême... 
Remarquez  que  le  feu,  l’air,  l’eau  et  la  terre  sont  l’origine  et  la 
racine  du  Monde  d’en  haut  et  du  Monde  d’en  bas  ;  tous  les  mondes 
sont  fondés  sur  eux.  » 

A  l’exemple  de  l’École  péripatéticienne,"  les  Kabbalistes  attri¬ 
buent  deux  qualités  à  chaque  élément  ;  le  feu  est  sec  et  chaud, 

1  air  est  chaud  et  humide,  l’eau  est  humide  et  froide,  la  terre  est 
froide  et  sèche. 

«  Les  quatre  points  cardinaux  s'unirent,  au  moment  de  la  créa¬ 
tion,  aux  quatre  éléments  constitutifs  du  Monde  d’ici-bas...  Ces 
quatre  éléments  sont  répartis  entre  les  quatre  points  cardinaux  du 
Monde,  le  Nord,  le  Sud,  l’Est  et  l’Ouest  ;  chacun  de  ces  quatre 
points  cardinaux  forme  la  région  de  l’un  des  quatre  éléments  sus- 

i.  Zohar ,  II,  foll.  a3B-24b  ;  t.  III,  pp.  116-122. 


148 


LA  CRUE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


II  -  73 


nommés  ;  le  feu  a  son  séjour  au  Nord,  l’air  à  1  Est,  1  eau  au  Sud, 
la  terre  à  l’Ouest. 

»  Remarquez  que  le  feu  est...  du  côté  Nord  parce  que  la  cha¬ 
leur  et  la  sécheresse  dominent  dans  le  feu;  or  le  Nord,  qui  est 
le  contraire  de  chaleur  et  de  sécheresse,  a  reçu  en  partage  le  feu 
pour  que  cet  élément  supplée  à  ce  qui  manque  a  ce  point  cardinal  , 
voilà  pourquoi  le  feu  a  été  mêlé  au  Nord  pour  ne  former  qu’un 
corps  avec  lui.  » 

L’association  de  chaque  élément  avec  le  point  cardinal  qui  lui 
correspond  réunit  ainsi  les  quatre  qualités  premières. 

La  théorie  des  qualités  communes  à  deux  éléments  ou  symboles, 
esquissée  par  Aristote,  développée  par  le  faux  Ücellus,  par 
Chalcidius,  par  Mac  robe,  par  Saint  Basile,  par  Némésius  d’Emese, 
trouve,  dans  les  rahhins  de  la  Kabbale  des  adeptes  convaincus. 

«  Remarquez,  disent-ils,  que  le  feu  appartient  à  un  point  cardi¬ 
nal,  le  Nord,  et  que  l’eau  appartient  au  point  cardinal  opposé, 
le  Sud  ;  voilà  pourquoi  il  y  a  incompatibilité  entre  ces  deux 
éléments.  Mais  quand  l’air  se  place  au  milieu,  il  attire  les  deux 
éléments  des  deux  côtés  en  tonnant  entre  eux  un  tiait  d  union — 

»  Le  feu  est  en  haut  ;  1  eau  est  au-dessus  de  la  terre  ,  entie  le 
feu  et  l'eau,  se  trouve  l’air  qui  unit  les  deux  éléments  précédents 
et  leur  enlève  le  caractère  d  incompatibilité  qui  les  distingue  ordi¬ 
nairement.  La  terre  porte  ainsi  l’eau  d’abord  ;  l'air  est  au-dessus 
de  l’eau  et  le  feu  est  au-dessus  de  l'air;  les  quatre  éléments  étant 
ainsi  superposés,  il  s'ensuit  que  la  terre  tire  sa  force  des  trois 
éléments  qu’elle  porte  sur  elle. 

»  Remarquez  que  l’air  appartient  à  1  Est  ;  1  Est  est  Iroid  et  sec 
et  l’air  est  chaud  et  humide  ;  et  c’est  pourquoi  il  peut  s’unir  des 
deux  côtés;  car  le  feu  est  chaud  et  sec,  1  eau  est  froide  et 
humide  ;  or  l’air  qui  est  chaud  et  humide  s  attache  par  son  côté 
chaud  au  feu,  et  le  point  qui  est  humide  s  attache  a  1  eau.  L)e  cette 
façon,  l'air  concilie  le  feu  et  l'eau  et  leur  enlève  l'incompatibilité 


qui  les  sépare  d’ordinaire.  » 

Chacun  des  quatre  éléments  est  l'objet  de  considérations  sem¬ 
blables  à  celles  qui  viennent  d  être  développées  au  sujet  de  laie. 

Dans  le  Zohar ,  donc,  la  théorie  des  symboles  revêt  exactement 
la  forme  que  Saint  Basile  nous  a  présentée  le  premier  l,  que 
Némésius  d’Émèse  2 3  et  Mac  robe  1  ont  reproduite. 

En  vertu  de  cette  théorie,  les  quatre  éléments  forment  une 


1.  Tome  11,  pp.  48o-4*li- 

2.  Tome  II,  p.  4^5. 

3.  Tome  II,  pp.  481-482. 


II  -  74 


LA  KABBALK 


149 


chaîne  fermée  où  chacun  des  maillons  s'unit,  par  une  qualité  com¬ 
mune  à  celui  qui  le  suit  ;  cette  pensée,  que  les  Alchimistes  du 
Moyen  Age  reprendront  avec  une  constante  faveur,  est  clairement 
exprimée  par  le  Zohar  : 

«  L’Ouest,  qui  est  la  région  de  l’élément  de  la  terre  ',  e^t  chaud 
et  humide,  de  sorte  qu  il  s  unit  par  son  côté  humide  au  Nord,  qui 
est  froid  et  humide  ;  car  l’humide  s’unit  à  l’humide  ;  voilà  com¬ 
ment  le  Nord  s’unit  à  l’Ouest  d’un  côté.  Le  Sud,  qui  est  chaud  et 
sec,  s’unit  par  la  chaleur  à  la  chaleur  de  l’Ouest.  Voilà  donc 
1  Ouest  uni  aux  deux  côtés,  au  Nord  et  au  Sud.  Le  Sud  s’unit  éga¬ 
lement  à  1  Est,  parce  que  le  Sud  étant  sec,  sa  sécheresse  s’unit  à 
la  sécheresse  de  l’Est.  L’Est  s’unit  également  au  Nord  par  son 
côté  froid  ;  le  froid  de  l’Est  s'unit  auiroid  du  Nord.  De  cette  façon, 
nous  trouvons  l’imion  du  Sud  et  de  l’Est,  de  l'Est  et  du  Nord,  du 
Nord  et  de  1  Ouest,  de  1  Ouest  et  du  Sud  ;  par  leurs  points 
d  affinité,  les  quatre  points  cardinaux  se  trouvent  ainsi  liés 
ensemble. 

»  Remarquez  que  le  feu,  l’air,  l’eau  et  la  terre  sont  liés  l’un  à 
l’autre  sans  aucune  séparation.  » 

Pour  les  Kabbalistes,  d’ailleurs,  comme  pour  Aristote,  les 
éléments  se  peuvent  transmuer  l’un  en  l’autre.  «  L’eau,  disent-ils 1  2, 
provient  de  l’air,  l’air  du  feu  et  le  feu  de  l’eau;  ansi  les  trois 
éléments,  différents  en  apparence,  ne  sont  qu’un  au  fond  ».  Et 
encore  3 * 5  :  «  L’air  procède  de  l’eau  et  l'eau  procède  de  l’air;  tous 
deux  ne  font  qu’un  et.  pourtant,  ils  sont  deux.  » 

Au  gré  d’Aristote  \  l’existence  d’une  qualité  commune,  d’un 
symbole,  favorisait  la  transformation  de  deux  éléments  l’un  dans 
l’autre  ;  le  faux  Ocellus  6  et  Chalcidius  6  avaient  fortement  insisté 
sur  cette  pensée  à  laquelle  les  auteurs  du  Zohar  ne  semblent 
point  s’être  arrêtés. 

De  même  qu’il  y  a  quatre  éléments,  il  y  a  quatre  métaux 
auxquels  la  Kabbale  attribue  une  importance  primordiale  ;  ce 
sont  7  :  «  lor,  1  argent,  le  cuivre  et  le  fer.  »  Ces  quatre  métaux 
sont  formés,  par  voie  de  combinaison,  à  partir  des  quatre  éléments. 

Il  y  a  quelque  confusion  dans  ce  que  le  Zohar  nous  enseigne  de 


1.  Dans  le  texte,  les  qualités  ont  été  constamment  transposées;  nous  les 
avons  rétablies  à  leur  place  véritable. 

2.  Zohar,  I,  fol.  3i*  ;  t.  I,  p.  ig4- 

3.  Zohar,  II,  fol.  8ia  ;  t.  III,  p.  33p. 

4-  T.  II,  pp.  423-424. 

5.  T.  II,  p.  425. 

6.  T.  II,  pp.  421-422. 

7.  Zohar,  II,  fol.  23&  ;  t.  111,  p.  118. 


150 


LA.  CRUE  DE  LARISTOTÉLISME 


II  -  75 


la  composition  de  ces  métaux  x.  Nous  y  voyons  que  la  terre  joue, 
dans  la  formation  de  tout  métal,  un  rôle  essentiel  ;  qu  elle  le  pro¬ 
duit  par  son  union  directe  ou  indirecte  avec  un  ou  plusieurs  autres 
éléments.,  «  Remarquez  que,  sans  terre,  il  n  y  a  ni  or  ni  argent  ni 
cuivre  [ni  fer]  ;  car  la  formation  de  chaque  métal  s'opère  par  le 
concours  qu’un  élément  prête  à  1  autre  par  1  intermédiaire  de  la 
terre,  qui  unit  tous  les  éléments  par  un  point  d’affinité.  Le  feu, 
l’eau  et  l’air  se  mêlent  à  la  terre  et,  par  deux  points  analogues, 
s’opère  la  formation  des  métaux.  » 

Ces  deux  dernières  phrases,  qui  semblent  se  contredire,  signi¬ 
fient  sans  doute  que  certains  métaux  sont  formés  par  l’union  de  la 
terre  avec  un  seul  élément,  et  d’autres  par  l’union  du  même  corps 
avec  deux  éléments.  Nous  voyons,  en  effet,  que  «  le  feu,  s’unissant 
à  la  terre,  produit  l'or...  et  que  l’eau,  s’unissant  à  la  terre,  produit 
l’argent....  La  terre  se  trouve  ainsi  unie  aux  deux  métaux,  or  et 
argent,  entre  lesquels  elle  est  placée.  »  L’or  et  l’argent  sont  donc 
obtenus  par  une  simple  combinaison  binaire. 

Nous  entrevoyons  que  le  fer  et  le  cuivre  résultent  de  combinai¬ 
sons  ternaires  ;  mais  les  indications  que  le  Zokar  donne  au  sujet  de 
ces  combinaisons  sont  incomplètes  ou  contradictoires.  Il  déclare 
que  «  la  terre  produit  le  fer  par  le  mélange  du  sec  et  du  froid»  ; 
peut-être  faut-il  entendre  par  là  que,  pour  former  le  fer,  la  terre 
s’unit  au  feu,  d’une  part,  et  à  l’eau,  d’autre  part.  Il  marque  claire¬ 
ment  que  le  feu  entre  aussi  dans  la  composition  du  cuivre  ;  mais  il 
dit  que  «  l’air  s’unit  à  l’eau  et  au  feu,  et  que,  de  son  mélange  avec 
ces  deux  éléments,  se  forme  le  cuivre  »  ;  le  cuivre  ne  contiendrait 
donc  pas  de  terre,  contrairement  à  ce  qui  a  été  nettement  affirmé  ; 
peut-être  faut-il  lire  terre  au  lieu  d 'eau,  et  dire  que  le  feu  forme 
le  cuivre  en  s’unissant,  d’une  part,  à  la  terre  et,  d’autre  part,  à 
l’air. 

«  Comme  les  métaux  sont  le  produit  d’un  [ou  de  deux]  des  trois 
éléments  avec  la  terre,  il  s’ensuit  que,  lorsque  la  terre  s’unit  à  un 
métal  quelconque,  elle  produit  un  autre  métal  qui  a  de  la  ressem¬ 
blance  avec  le  premier.  Ainsi  le  mélange  de  la  terre  avec  l’or  pro¬ 
duit  la  gangue  qui  ressemble  à  l’or;  son  mélange  avec  l’argent  pro¬ 
duit  le  plomb;  son  mélange  avec  le  cuivre  supérieur  rouge  produit 
le  cuivre  inférieur  jaune,  et  son  mélange  avec  le  feu  produit 
l’acier.  » 

Les  terres  sont  des  combinaisons  quaternaires  de  la  terre  élé¬ 
mentaire  avec  les  trois  autres  éléments.  «  Lorsque  la  terre  se 

i.  Zohar,  U,  fol.  2411  et  24b  ;  t.  III,  pp.  120-J21. 


ÏI  -  76 


LA  KABBALE 


151 


marie  aux  trois  autres  éléments,  elle  produit  d*autres  genres  de 
terres  qui  ont  de  la  ressemblance  avec  les  éléments  qui  s  étaient 
unis  à  la  terre.  » 

C’est  au  nombre  de  ces  combinaisons  quaternaires  qu’il  faut  ran¬ 
ger  le  corps  de  l’homme. 

«  Rabbi  Siméon  dit  :  Ce  qui  précède  corrobore  la  sentence  de 
Rabbi  Hizqiya  suivant  laquelle,  au  moment  de  la  création  de 
1  homme,  le  Saint  (béni  soit-il  !)  en  forma  le  corps  de  la  terre  sur 
laquelle  s'élevait  le  sanctuaire  d’ici-bas,  et  en  forma  l'âme  de  la 
terre  sur  laqueUe  s  élève  le  sanctuaire  d  en  haut.  Et  de  même  que 
lorsque  1  homme  fut  formé  de  la  terre  d’ici-bas,  les  trois  autres 
éléments  vinrent  s'associer  à  la  terre,  de  même,  lorsque  l'âme  fut 
créée  de  la  terre  d  en  haut,  les  trois  autres  éléments  constitutifs 
du  Monde  d’en  haut  vinrent  s’associer  à  la  terre  d’en  haut;  et  c’est 
ainsi  que  l'homme  fut  achevé.  » 

Partant,  1  homme  1  «  est  composé  d’éléments  des  deux  Mondes, 
de  ceux  du  Monde  d’en  bas  et  de  ceux  du  Monde  d’en  haut.  » 
Ainsi  la  doctrine  chimique  que  professaient  les  Kabbalistes  se 
reliait  à  leur  théorie  sur  la  composition  de  l’homme. 


XI 

LAME  HUMAINE 

Il  est  peu  de  sujets  auxquels  le  Zohar  revienne  plus  volontiers 
qu’à  la  constitution  de  l’âme  humaine  ;  il  en  est  également  peu  où 
ses  divers  enseignements  présentent  un  plus  complet  accord. 

De  ces  enseignements,  le  dogme  essentiel  est  celui-ci  :  L’homme, 
ou,  tout  au  moins,  le  juste  du  peuple  d’Israël,  possède  trois  âmes; 
bien  qu'unies  entre  elles  pendant  cette  vie,  ces  trois  âmes  sont 
réellement  distinctes  et  séparables  ;  séparées  avant  la  naissance, 
car  elles  ont  des  origines  diverses,  elles  seront  de  nouveau  sépa¬ 
rées  après  la  mort,  car  leurs  destinées  sont  différentes. 

Des  trois  âmes,  la  moins  élevée,  c’est  l’esprit  vital  ;  le  Zohar  lui 
donne  le  nom  de  nrphesck  ;  l’hébreu  biblique  réservait  ce  nom  au 
corps  que  la  vie  n’a  point  encore  abandonné.  Au-dessus  de  l’esprit 
vital,  se  trouve  l’esprit  intellectuel,  rouali.  Enfin,  au  sommet  de  1a. 
hiérarchie,  réside  l’âme  proprement  dite,  neschamah. 


i.  Zohar,  II,  fol.  a3i>  ;  t.  III,  p.  1 18, 


152 


1,4  CRIJK  DK  l’vRISTOTKLISME 


II  -  77 


«  L’âme  humaine,  dit  le  Zohar  ',  est  désignée  sous  trois  noms  : 
Esprit  vital  (nephesch),  esprit  intellectuel  (rouah)  et  âme  (nescha¬ 
mah).  Toutes  les  parties  de  l’âme  se  tiennent  ensemble,  bien  que 
chacune  d’elles  réside  dans  une  région  différente  du  corps...  Les 
trois  parties  de  l’âme  sont  formées  à  l’exemple  des  Trois  d’en  haut, 
qui  ne  forment  qu’une  unité.  Nephesch  n’a  point  de  lumière  pro¬ 
pre  ;  il  a  cela  de  commun  avec  le  corps  ;  il  ne  sert  celui-ci  que  pour 
le  délecter  et  le  nourrir.  ...  Rouah  domine  et  éclaire  nephesch ;  celui- 
ci  sert  de  piédestal  à  celui-là.  Neschamah  domine  rouah  et  l’éclaire 
de  lumière  vivifiante.  Voilà  comment  les  trois  parties  de  l’âme  se 
tiennent  ensemble  à  l’exemple  d'en  haut.  » 

«  De  même  qu’il  y  a  une  hiérarchie  dans  le  sacerdoce  ",  il  y  en 
a  également  une  dans  l’esprit  de  l’homme.  D’abord,  il  y  a  l’âme 
proprement  dite  ( 'neschamah );  ensuite,  il  y  a  l’esprit  intellectuel 
( rouah );  enfin,  il  y  a  l'esprit  vital  (nephesch).  L’âme  doit  dominer 
sur  l’esprit  intellectuel  et  celui  ci  sur  l’esprit  vital.  » 

Lorsqu’ Avicébron  veut  unir  entre  elles  deux  substances  dont 
l’une  est  plus  élevée  que  l'autre,  il  donne  à  la  plus  haute  le  nom 
de  forme  et  à  la  plus  basse  le  nom  de  matière;  pour  les  Péripatéti- 
ciens,  d’ailleurs,  et,  en  particulier,  pour  la  Théologie  d’Aristote,  la 
matière  est  à  l’égard  de  la  forme  comme  la  femelle  à  l’égard  du 
mâle;  de  même,  dans  la  hiérarchie  des  substances,  c  haque  terme, 
au  gré  des  Kabbalistes,  est  uni  au  terme  inférieur  comme  le  mâle 
à  1a.  femelle  ;  ainsi  en  est-il  de  la  neschamah  à  l’égard  du  rouah ,  du 
rouah  à  l’égard  du  nephesch. 

«  L’âme  (neschamah),  dit  le  Zohar  ',  émane  d’une  région  supé¬ 
rieure  et  l’esprit  intellectuel  (rouah)  d’une  région  inférieure;  ils 
s'unissent  ensemble  à  la  façon  de  l’union  du  mâle  et  de  la  femelle, 
et  ce  n’est  qu’unis  ensemble  qu’ils  luisent  et  qu  ils  reflètent  la 
lumière  supérieure.  Lorsqu’ils  sont  unis,  ils  sont  appelés  lumière 
( ner )... 

»  L’âme  et.  l'esprit,  voilà  le  mâle  et  la  femelle  ;  ils  ne  projettent 
de  lumière  que  quand  ils  sont  unis:  séparés,  ils  n’ont  point  de 
lumière  et  ne  portent  pas  le  ner .  » 

Lorsqu’ Avicébron  plaçait  dans  l’homme  trois  âmes  dont  chacune 
jouait  le  rôle  de  forme  à  l'égard  de  celle  qui  se  trouvait  au-dessous 
d'elle,  dont  la  plus  humble  était,  à  son  tour,  la  forme  du  corps; 
lorsque  le  Rabbin  de  Malaga  inaugurait  ainsi  la  théorie  de  la 
superposition  des  formes  substantielles,  dont  la  Chrétienté  latine 

1.  Zohar,  II,  fol  1 .  (4il 2 3>  el  it^  ;  l.  IV,  pp.  48-49 • 

2.  Zohar,  II,  fol.  95»  et  90b  ;  l.  III,  p.  383. 

3.  Zohar,  II,  fol.  99b  ;  t.  III,  p.  401. 


Iî  -  78 


LA  KABBALE 


153 


devait  disputer  avec  tant  d  ardeur,  il  usait  d’un  langage  emprunté 
au  Péripatétisme  pour  exprimer  une  pensée  néo -platonicienne  ; 
c  est  cette  même  pensée  que  les  Kabbalistes  formulaient,  mais 
dans  une  langue  moins  précise  et  plus  imagée. 

Les  trois  âmes  qui  se  superposent  en  1  homme  ne  sont  pas  si 
étroitement  unies  qu  elles  ne  se  puissent  dissocier  même  au  cours 
de  la  vie. 

«  L  âme  sainte  (neschamah)  se  retire  de  l’homme  trente  jours 
avant  la  mort  ’...  Qu’on  ne  croie  pas  que  c  est  seulement  lorsque 
1  homme  est  mort  que  1  âme  s’en  sépare  ;  elle  s’en  sépare  pendant 
qu’il  est  encore  en  vie;  Pâme  ne  prête  plus  sa  lumière  à  l’esprit 
intellectuel  et  celui-ci  ne  prête  plus  sa  lumière  à  l’esprit  vital  ;  de 
là  vient  que  l’homme  perd  son  visage,  parce  qu  il  n’est  plus  éclairé 
par  l’ànie...  L’âme  s'en  retire,  et  du  moment  que  l’esprit  intellec¬ 
tuel  n’éclaire  plusl’esprit  vital,  celui-ci  faiblit  et  le  corps  perd  l'ap¬ 
pétit  ainsi  que  les  autres  désirs... 

»  Toutes  les  fois  que  l’homme  tombe  malade,  la  neschamah  se 
sépare  de  lui,  et  le  rouah  cesse  d’éclairer  le  nephesch  jusqu’à  ce 
que  cet  homme  ait  été  jugé.  Si  l’homme  se  trouve  digne,  l’âme 
retourne  à  sa  place  et  prête  de  nouveau  sa  lumière  au  corps  ;  sinon 
l’âme  reste  séparée  du  corps  pendant  les  trente  jours  qui  précè¬ 
dent  la  mort,  et  l’homme  perd  son  image...  Aucun  malade  ne  gué¬ 
rit  sans  avoir  été,  au  préalable,  jugé  en  haut.  » 

11  ne  faut  pas  croire,  d’ailleurs,  que  tout  homme  possède  Les  trois 
âmes  ;  seuls,  les  prédestinés  atteignent  à  ce  degré  de  perfection. 

«  L'âme 1  2  est  formée  de  trois  degrés  ;  et  c’est  pour  cela  qu’à 
l’exemple  du  mystère  suprême,  elle  a  trois  noms  :  nephesch,  rouah, 
neschamah . 

»  Nephesch  est.  .  le  degré  le  plus  infime  de  tous  ;  rouah  est  un 
degré  au-dessus  de  nephesch ,  pour  dominer  l’autre  ;  neschamah 
est  le  degré  qui  est  au-dessus  des  autres  et  qui  les  domine  ;  c’est 
le  degré  sacré  qui  est  au-dessus  des  autres. 

»  Les  trois  degrés  se  trouvent  chez  les  hommes  (pii  ont  mérité 
pour  avoir  servi  leur  Maître. 

»  D’abord,  l’homme  possède  le  nephesch  qui  le  prépare  à  mener 
une  vie  sainte. 

»  Si  l'homme  s'en  sert  pour  mener  une  bonne  vie,  on  le  gratifie 
du  rouah,  qui  est  un  degré  sacré  au-dessus  du  nephesch  et  qui  est 
accordé  aux  hommes  de  mérite. 

1.  Zohar,  I,  fol.  227a  ;  t.  II,  pp.  4ü4-49a. 

2.  Zohar,  I,  fol.  206»  ;  t.  II,  p.  424 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  79 


154 

»  Quand,  possédant  nephesch  et  rouah,  l’homme  se  consacre,  de 
manière  convenable,  au  service  de  son  Maître,  il  reçoit  la  nescha- 
maÂ,  degré  suprême  et  sacré  qui  domine  tous  les  autres.  Pourvu 
de  ce  degré  suprême  et  sacré,  l’homme  devient  parfait  de  tous  les 
côtés,  au  point  d'être  jugé  digne  du  Monde  futur.  » 

Distinctes  par  leur  nature  et  leur  rôle,  les  trois  âmes  de  l’homme 
parfait,  nephesch,  rouah  et  neschamah ,  le  sont  également  par  leur 
origine. 

Les  âmes  saintes,  les  ncschamoth,  préexistent,  au  sein  du  Monde 
des  idées,  à  leur  descente  en  ce  bas  Monde. 

«  Tous  ceux  qui  conduisent  les  hommes  dans  les  diverses  géné¬ 
rations  1  existent,  en  image,  au  ciel  avant  leur  venue  en  ce  monde. 
La  tradition  nous  apprend  que  toutes  les  âmes  des  hommes  étaient 
déjà  gravées  au  ciel  sous  la  forme  des  corps  qu  elles  étaient  desti¬ 
nées  à  animer,  et  cela  avant  même  qu’elles  ne  descendissent  ici- 
bas.  Tout  ce  qu’un  homme  apprend  en  ce  monde,  l’âine  le  savait 
déjà  avant  de  venir  ici-bas. 

«  Tout  cela  ne  concerne  que  les  âmes  des  justes  qui  aiment  la 
vérité.  Mais  les  âmes  de  ceux  qui  ne  sont  pas  dignes  en  ce  monde 
étaient  déjà  tenueg  à  l’écart  de  Dieu  avant  leur  descente  ;  elles 
pénétraient  souvent  dans  l’abîme,  et  il  leur  tardait  de  venir  en  ce 
monde.  Une  tradition  nous  apprend  que  le6  âmes  des  hommes 
entêtés  étaient  déjà  entêtées  avant  leur  venue  dans  ce  monde.  '> 

Ce  texte  nous  affirme  deux  propositions  que  d’autres  textes 
vont  confirmer  : 

«  Certaines  âmes  restent  longtemps  en  haut  2  avant  que  le 
Saint  (béni  soit-il  !)  les  fasse  descendre  en  bas.  Une  tradition  nous 
apprend  que  dès  la  création  du  Monde,  les  âmes  sc  tiennent  en 
présence  du  Saint  (béni  soit-il  !)  où  elles  sont  retenues  jusqu’à 
l’heure  de  leur  descente  sur  la  terre... 

»  Les  âmes  des  justes...  le  Saint  (béni  soit-il  !)  les  avait  présen¬ 
tes  à  l’esprit  ;  ces  âmes  sont  destinées  à  descendre  ici-bas  dans  le 
cours  des  générations.  » 

«  Les  âmes  des  justes  3  sont  connues  dans  le  Monde  d’en  haut 
même  avant  leur  descente  en  ce  bas  monde.  » 

Lésâmes  des  justes  ont  en  haut  des  formes  semblables  à  celles 
des  corps  qu  elles  animent  ici-bas. 

Nous  eroyons,  cependant,  que  si  l’on  veut  éviter  de  flagrants 
désaccords  entre  les  diverses  parties  de  la  doctrine  dos  Zohar,  cette 

1.  Zohar,  III,  fol.  6il>  ;  t.  V,  p.  169. 

2.  Zohar,  EU,  fol.  168*  et  168&  ;  t.  V,  pp.  186-187. 

3.  Zohar,  II,  fol.  12»  ;  t.  III,  p.  53. 


II  -  80 


LÀ  KABBALE 


m 


dernière  proposition  ne  se  doit  pas  entendre  de  l’âme  (neschamah ) 
pendant  qu  elle  réside  dans  le  Monde  d’en  haut,  mais  de  l  esprit 
rationnel  (rouah)  attendant,  dans  le  Paradis  d’en  bas,  sa  venue 
dans  notre  monde  ;  -ce  que  nous  aurons  à  dire  du  sort  de  Pâme 
après  la  mort  confirmera  cette  interprétation. 

Etincelles  émanées  de  la  Lueur  divine,  les  âmes  vont  descendre 
ici-bas  ;  cette  descente  a  lieu  au  moment  de  l  union  mystérieuse 
entre  l’Epoux  et  l'Epouse  célestes.  «  Au  moment  1  de  l’union  de 
1  Epoux  et  de  1  Epouse,  toutes  les  âmes  sortent  du  fleuve  céleste  qui 
constitue  le  sort  d’en  haut.  »  Suivons  les  dans  leur  descente. 

«  Le  Saint  (béni  soit-il)  est  caché  dans  trois  mondes  2.  L’homme, 
qui  a  été  fait  à  1  image  de  Dieu  réside  également  dans  trois 
mondes. 

»  Le  premier  monde  est  celui  de  la  division,  et  l’homme  s’y 
trouve  et  ne  s’y  trouve  pas  ;  dès  qu’on  le  veut  regarder,  il  dispa¬ 
raît. 

»  Le  second  monde  est  celui  qui  est  attaché  au  Monde  supé¬ 
rieur  ;  c’est  ce  monde  qui  porte  le  nom  de  Paradis  terrestre,  parce 
que  c’est  par  lui  qu'on  connaît  le  Monde  d’en  haut. 

»  Le  troisième  monde  est  le  plus  mystérieux  et  le  plus  caché  de 
tous  et  nul  être  ne  le  connaît.  » 

Ce  troisième  monde,  c’est  le  Monde  d'en  haut  où,  connues  de 
Dieu  seul,  lésâmes  résidaient  avant  leur  descente  ici-bas.  Le  Monde 
de  la  division,  c’est  celui  où  l’homme  mène  sa  vie  éphémère.  Entre 
ces  deux  mondes-,  se  place  le  Paradis  terrestre,  Paradis  d’en  bas 
ou  Eden. 

«  L’homme  a  péché  3  et  a  été  chassé  du  Paradis  de  la  terre  que 
le  Saint  (béni  soit-il  !)  à  fait  d’après  le  modèle  du  Paradis  d’en  haut.» 

Lorsque  les  âmes  des  justes  quittent  le  Monde  supérieur,  c’est 
dans  ce  Paradis  d’en  bas,  qui  en  est  l’image,  qu’elles  sont,  tout 
d’abord,  transportées. 

«  Le  Paradis  d’en  haut 4  est  un  mystère  suprême  et  l’intelli¬ 
gence  n’est  pas  autorisée  à  en  saisir  l’essence.  Le  Paradis  d’en  bas 
aurait  pu  être  révélé  aux  hommes,  s’il  h’était  pas  enchaîné  au 
Paradis  d’en  haut,  de  sorte  qu’une  révélation  sur  le  Paradis  d’en  bas 
aurait  nécessairement  divulgué  les  secrets  de  celui  d’en  haut  qui 
ne  sont  connus  que  de  Dieu  seul... 

»  Le  Point  suprême  projette  une  Lumière...  Nui  être  ne  peut 


1.  Zohar,  I,  fol I.  207b  et  208a  ;  t.  II,  p.  43a- 

2.  Zohar,  Ht,  fol.  i5ga  et  i5gb  ;  t.  V,  pp.  4 1 1 -4 1 2  . 

3.  Zohar,  II,  fol.  i5oa  ;  t  IV,  p.  69. 

4.  Zohar,  II,  fol.  2 job  ;  t.  IV,  p  219. 


156 


LA  CRUE  DS  L’ARISTOTÉLISME 


11-81 


supporter  l’éclat  de  cette  Lumière  suprême.  Le  Point  suprême  ne 
peut  être  vu  que  par  les  rayons  lumineux  qui  en  jaillissent.  Mais 
comme  tous  les  êtres  éprouvent  un  besoin  irrésistible  d’approcher 
du  Point  suprême,  tel  un  affamé  brûlant  du  désir  de  manger,  les 
rayons  jaillissant  du  Point  suprême  forment  à  leurs  extrémités 
inférieures  un  autre  point  ;  c’est  le  Point  d’en  bas. 

»  Le  point  d’en  bas,  c’est  Elohim  ;  et  pourtant,  c’est,  la  même 
Lumière  qu’en  haut,  l’Infini.  Ce  mystère  est  connu  des  initiés. 

»  Le  fleuve  qui  sort,  de  l'Êden  désigne  les  rayons  qui  unissent 
le  point  d'en  haut  au  point  d’en  bas 

»  Les  âmes  émanent  du  Point  d’en  haut  et  sont  charriées  par 
ce  fleuve  jusqu’au  Paradis  d’en  bas.  » 

«  Au  moment  où  l’âme  descend  pour  venir  en  ce  monde,  elle 

pénètre  d’abord  dans  le  Paradis  d’en  bas1 . 

»  ‘Tous  les  esprits  qui  viennent  en  ce  monde  sont  composés  de 
mâle  et  de  femelle  ;  chaque  esprit  quitte  le  ciel,  mâle  et  femelle 
unis.  Ce  n’est  qu’ici-bas  que  l’esprit,  mâle  quitte  l’esprit  femelle.  Si 
l’homme  est  digne,  il  retrouve  l’autre  moitié  de  son  âme  qui  s'unit 
à  la  sienne  ;  c'est  l’épouse  prédestinée,  à  laquelle  il  s'unit  pour  ne 

former  qu'une  âme  et  qu’un  corps . 

»  C’est  à  cause  du  péché  d'Adam  et  de  sa  femme . que  l’âme 

se  sépare  en  deux  dès  qu’elle  arrive  ici-bas,  et  elle  reste  séparée 
jusqu’au  jour  où  il  plaît  au  Saint  (béni  soit-il!)  de  faire  l'union. 
Si  l'homme  est  digne,  on  lui  donne  l’épouse  prédestinée  ;  sinon, 
il  en  reste  séparé,  et  elle  est  donnée  à  un  autre  dont  elle  a  des 
enfants  qui  ne  sont  pas  légitimes.  » 

Interrompons  un  instant  cet  exposé  de  la  descente  de  l'âme  ici- 
bas  pour  signaler  un  curieux  rapprochement  entre  ce  que  nous 
venons  d’entendre  et  une  pensée  chère  à  Jean  Scot  Érigène.  Celui- 
ci  fait  aussi,  de  la  distinction  des  sexes,  une  suite  du  péché 
d’Adam.  «  Si  le  premier  homme  n’avait  pas  péché,  dit-il2,  sa 
nature  n’éprouverait  pas  la  partition  en  deux  sexes.  11  demeu¬ 
rerait  d'une  manière  immuable  dans  ses  raisons  primordiales  au 
sein  desquelles  il  a  été  fondé  à  l'image  de  Dieu.  »  Lorsque  à  la  tin 
du  Monde,  les  hommes  retourneront  à  leurs  substances  éternelles, 
la  distinction  des  sexes  disparaîtra  de  nouveau.  «  Dans  la  résur¬ 
rection,  le  sexe  sera  supprimé  \  la  nature  deviendra  une,  elle  sera 
seulement  homme  ( homo ),  comme  il  en  eût  été  si  l’homme  n'eût 
point  péché.  » 

1.  Zohar,  III,  fol.  43®  et  43b  ;  t.  V,  pp,  [20-121 . 

2.  Joannis  Scoti  Erigenæ  De  divisione  naturœ  lib.  II,  cap.  6  [Joannis  Scoti 
Erigenæ  Opéra.  Accurante  J.  P.  Migne  ( Patrologiœ  lalinæ  t.  ÇXXII),  col.  532, . 

3.  Joannis  Scoti  Erigenæ  Op.  laud.,  lib.  V,  cap.  20  ;  éd.  cit.,  col.  8g3. 


II  -  82 


U  KABBALE 


157 


Ce  rapprochement  se  joint  à  plusieurs  autres  qu  on  peut  faire 
entre  les  doctrines  de  l’Erigène  et  celles  du  Zohar  ;  il  est  permis 
de  soupçonner  chez  les  rabbins  qui  ont  rédigé  ce  livre,  comme 
nous  1  avons  soupçonnée  chez  Avicébron,  une  certaine  connais¬ 
sance,  directe  ou  indirecte,  des  pensées  du  Philosophe  chrétien. 

Mais  sans  insister  plus  longtemps  à  ce  sujet,  revenons  à  la  des¬ 
cription  que  la  Kabbale  nous  donne  de  la  descente  des  âmes 
humaines  en  ce  monde. 

«  Ces  âmes  1  descendent  donc  en  bas  pêle-mêle,  les  âmes  mâles 
et  les  âmes  femelles  ensemble.  Au  moment  du  mariage,  il  faut 
que  les  âmes  se  retrouvent  ;  chaque  âme  mâle  doit  retrouver 
l’âme  femelle  qui  était  sa  compagne  avant  sa  descente  sur  la 
terre.  » 

Les  deux  âmes  se  séparent  en  entrant  dans  le  Paradis  terrestre 
où  chacune  va  s’unir  à  un  esprit  rationnel  (rouah). 

Ce  Paradis,  en  effet,  «  est  le  séjour  des  esprits  saints  2,  aussi 
bien  de  ceux  qui  viennent  en  ce  monde  que  de  ceux  qui  n’y  vien¬ 
nent  pas. 

»  Les  esprits  destinés  à  descendre  et  à  venir  un  jour  eu  ce 
monde  sont  revêtus  de  corps  et  ont  des  visages  semblables  à  ceux 
des  corps  qu  ils  sont  destinés  à  animer  plus  tard.  Ces  esprits-là 
restent  là  et  contemplent  la  gloire  de  leur  Maître  jusqu’à  leur 
venue  dans  ce  Monde.  » 

«  Les  âmes3 4,  aussi  bien  celles  qui  ont  été  déjà  revêtues  d’un 
corps  que  celles  qui  sont  destinées  à  l’être,  sont  présentes  dans 
le  Paradis  terrestre;  toutes  ont  une  forme  semblable  à  celle  des 
corps  qu  elles  animaient  ou  qu’elles  doivent  animer]  sur  la 

terre .  L’âme  qui  anime  le  corps...  prend  l’empreinte  du  corps  ; 

la  forme  du  corps,  tant  que  l’homme  vit  ici  bas,  constitue  les 
traits  en  relief,  alors  que  la  forme  de  l’àme  constitue  les  traits  en 
creux.  Mais  quand  l’àine  est  séparée  du  corps,  ses  traits,  qui 
étaient  auparavant  en  creux,  se  transforment  en  relief,  en  sorte 
(pie  sa  forme  est  exactement  semblable  à  celle  du  corps  qu  elle 
avait  animé  ici-bas  et  qui  exerçait  sur  elle  l'effet  d’un  cachet.  » 

Comment  devons-nous  concevoir  ce  «  corps  du  Paradis  i  dont 
l’esprit  était  revêtu  avant  sa  venue  dans  ce  monde  >>  ? 

«  Dans  ce  Paradis  5,  existent  toutes  les  images  des  êtres  d’en 

1.  Zohar,  l,  loi.  208-*  ;  t.  Il,  |».  4o2. 

2.  Zohar,  II,  fol.  i5o11  ;  t.  IV,  p.  70. 

M  Zohar,  II,  fol.  n»  ;  t.  III,  p.  4&- 

4.  Zohar,  II,  fol.  i5o“  ;  t.  IV,  p.  70. 

5.  Zohar,  II,  fol.  i5o11  ;  t.  IV,  p,  69. 


158 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


II  -  83 


haut  et  d’en  bas.  »  En  particulier,  les  quatre  éléments  dont  se  com¬ 
pose  notre  corps  y  ont  leurs  modèles  ;  ces  modèles  de  nos  élé¬ 
ments  matériels  sont  quatre  souffles,  quatre  vents. 

«  De  même  1  que  le  corps  ici-bas  est  composé  d’éléments  des 
quatre  points  cardinaux,  et  de  même  que  la  forme  du  corps  est 
formée  de  ces  éléments,  de  même,  au  Paradis,  l  âme  est  formée 
des  quatre  vents  qui  soufflent  au  Paradis.  L’enveloppe  dont  l'âme 
y  est  revêtue  est  formée  de  ces  quatre  vents.  Aussi  cette  enveloppe 
donne-t-elle  à  l’âme  la  même  forai e  qu’avait  le  corps  sur  la  terre. 
Sans  ces  quatre  vents,  qui  constituent  l’air  du  Paradis,  l’âme  n’au¬ 
rait  aucune  forme,  car  elle  n’aurait  aucune  enveloppe.  Ces  quatre 
vents  sont  noués  l’un  à  l’autre  et  donnent  la  matière  à  l’enve¬ 
loppe  de  l’âme,  comme  les  quatre  élément?  de  la  terre  fournissent 
la  matière  du  corps.  » 

Nous  savons  maintenant  comment  l’âme  et  l’esprit  rationnel, 
unis  à  ce  corps  paradisiaque,  attendent  dans  l’Eden  le  moment  de 
paraître  sur  la  terre.  «  Quand  arrive  l’heure  de  quitter  cet 
endroit 2,  ces  esprits  se  dépouillent  des  corps  dont  ils  étaient  revê¬ 
tus  au  Paradis  et  s'enveloppent  de  corps  terrestres  formés  d’une 
goutte  de  liquide  puant.  » 

.  Nous  avons  décrit  la  venue  en  ce  monde  des  diverses  parties 
de  l’àme  humaine  ;  la  mort  ramènera  chacune  d'elles  au  lieu  d’où 
elle  est  issue. 

«  Nephesch  3  demeure  à  côté  du  corps  jusqu’au  moment  où  celui- 
ci  est  décomposé  sous  la  terre  :  c’est  cette  partie  de  Pâme  qui 
parcourt  souvent  ce  bas  monde  et  qui  va  trouver  les  vivants  pour 
s’enquérir  de  leurs  douleurs,  et  quand  les  vivants  ont  besoin  d’une 
grâce,  elle  prie  pour  eux. 

»  Rouah  pénètre  dans  l’Eden  d’en  bas  où  il  prend  la  figure  que 
le  corps  avait  ici-bas,  à  l’aide  d’une  enveloppe  qtPil  y  entoure.  Il 
y  jouit  du  bonheur  du  Jardin.... 

»  La  ncschamah  remonte  immédiatement  dans  les  régions  d'en 
haut  d’où  elle  émane...  Elle  ne  descend  jamais  plus  ici-bas,  car 
elle  es’  composée  du  Monde  d’en  haut  et  de  celui  d'en  bas. 

»  Tant  qu'elle  n’est  pas  arrivée  à  sa  place,  où  elle  est  attachée  au 
Trône  sacré,  rouah  ne  peut  pénétrer  dans  PEden  d’en  bas  et 
nephesch  ne  trouve  pas  de  repos  près  du  corps.  Dès  qu  elle  est 
arrivée  à  sa  place,  toutes  les  autres  parties  de  l’âme  se  trouvent 


1.  Zohar,  II,  loi.  i3h  ;  t.  III.  pp.  69-60. 

2.  Zohar,  II,  fol.  i5o«  ;  t  IV,  p.  70. 

3.  Zohar,  II,  fol.  i4ib  ;  t.  IV,  pp.  48-49- 


II  -  84 


LA  KABBALK 


159 


en  repos...  Ainsi  toutes  les  parties  de  l’àme  sont  en  peine  jusqu’à 
ce  que  la  neschamah se  trouve  à  sa  place  en  haut... 

»  Tant  que  la  partie  supérieure  de  l’âme  n’est  pas  arrivée  à  la 
place  qui  lui  est  assignée,  la  seconde  ne  peut  pas  pénétrer  dans  le 
Paradis  d’en  bas  et  la  troisième  ne  trouve  pas  de  repos  dans  la 
tombe.  Nephesch  reste  dans  la  tombe  tant  qu’il  y  a  des  os.  » 

Voici  donc  neschamah  dans  le  Monde  d’en  haut,  rouah  dans  le 
Paradis  terrestre,  nephesch  dans  la  tombe,  près  des  restes  du  corps. 
Ne  croyons  pas,  cependant,  que  ces  trois  parties  de  Pâme  demeu¬ 
rent  sans  cesse  disjointes. 

«  Tous  les  sabbats  *,  les  jours  de  fête  et  les  premiers  de  chaque 
mois  (néoménies)  les  esprits  intellectuels  montent,  couronnés,  en 
haut,  [au  Paradis  supérieur],  où  le  Saint  (béni  soit-il!)  les  traite 
comme  il  traite  les  âmes  ( neschamolh )...  afin  qu’on  ne  croie  pas 
que  le  Saint  (béni  soit-il  !)  délaisse  l’esprit  intellectuel  (rouah)  pour 
ne  s’occuper  que  de  l’âme  (neschamah).  » 

Dans  l’Éden  d’en  bas,  «  rouah  2  prend  la  figure  du  corps  qu’il 
avait  ici-bas,  à  l’aidé  d’une  enveloppe  qui  l’y  entoure...  Les  jours 
de  sabbat,  de  néoménie  et  de  fête,  il  remonte  dans  les  régions 
supérieures  ;  mais  il  revient  ensuite  à  sa  place.  » 

«  Le  sabbat  et  les  jours  de  fête 1 2  3 4,  les  esprits  se  dépouillent  de 
leurs  enveloppes  et  montent  dans  la  région  supérieure  pour  y 
jouir  de  la  contemplation  de  la  gloire  de  leur  Maître.  » 

Cette  glorification  de  l’esprit  intellectuel  s’accompagne  d’une 
glorification  de  l’esprit  vital  et  du  corps  lui-même. 

«  Alors  que  neschamah  4  reçoit  la  couronne  sacrée  et  que  rouah 
remonte  dans  les  régions  supérieures,  ce  qui  a  lieu  les  jours  de 
sabbat,  de  néoménie  et  de  fête,  nephesch  ranime  dans  la  tombe  les 
os  qui  reprennent  la  forme  que  le  corps  avait  durant  son  séjour 
sur  la  terre.  Ce  corps  ainsi  ranimé  monte  en  haut  et  chante  les 
louanges  du  Saint  (béni  soit-il!)...  Si  l’œil  était  autorisé  à  voir  ce 
qui  se  passe  dans  la  nuit  du  sabbat,  de  néoménie  et  des  fêtes,  on 
apercevrait  au  cimetière  des  ombres,  ayant  la  forme  des  corps, 
qui  louent  le  Saint  (béni  soit-il  !)... 

»  Le  nephesch  qui  trouve  du  repos  est  accueilli  par  Idoumiam 
et  ses  cohortes  qui  lui  ouvrent  les  portes  du  Paradis  et  lui  font 
voir  la  gloire  des  justes  ainsi  que  la  gloire  de  son  propre  rouah. 
Le  nephesch  s’attache  alors  à  son  rouah  et  l’entoure  comme  un 


1.  Zohar,  II,  fol.  97b  ;  t.  III,  p.  391. 

2.  Zohar,  III,  fol.  i4ib  t.  IV,  p.  48. 

3.  Zohar ,  111,  fol.  i53b  ;  t.  IV,  p.  89. 

4.  Zohar,  III,  fol.  i4 aa  et  i42b  ;  t.  IV,  pp.  49*5  *• 


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LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


II  -  85 


vêtement,  et  c'est  ainsi  qu'il  apprend  les  choses  de  l’autre  monde. 

»  Et  quand  rouah  monte  pour  recevoir  la  couronne  de  la  nes¬ 
chamah  d’en  liant,  nephesch  s’attache  à  lui  et  en  reçoit  la  lumière 
comme  la  Lune  reflète  celle  du  Soleil.  Pendant  que  rouah  s  attache 
à  sa  neschamah ,  celle-ci  s’attache  à  la  h  in  de  la  Pensée  qui  consti¬ 
tue  le  mystère  du  Nephesch  d’en  haut  ;  celui-ci,  a  son  tour,  s  atta¬ 
che  au  Rouah  d  en  haut,  et  celui-ci  s  attache  a  la  Neschamah  d  en 
haut,  et  celle-ci,  entin,  s’attache  à  l’Infini.  G  est  ainsi  que  le  repos 
règne  partout  en  haut  et  en  bas.  >' 

La  chaîne  qui  commence  par  l’union  des  divers  degrés  de  làme 
humaine  se  poursuit  et  s'achève  par  l’union  des  liypostases  de 
Dieu. 

Ces  voyages  de  lame,  qui  descend  et  remonte,  qui  s’entoure, 
pour  descendre  d’enveloppes  de  plus  en  plus  grossières,  qui  les 
délaisse  les  unes  après  les  autres  lorsqu’elle  remonte,  offrent  plus 
d’un  trait  de  ressemblance  avec  les  migrations  de  l’âme  telles  que 
Proclus  les  avait  décrites. 

Au  gré  de  la  STotysttotyiç  OeoAoy  tx/j ,  chaque  âme  partielle  (usptxr, 
’lrj'/h)  descend  1  une  infinité  de  fois  dans  le  Monde  de  la  généra¬ 
tion  ;  une  infinité  de  fois,  elle  remonte  Vers  l'Un,  afin  de  se  con- 
joindre  à  l’âme  céleste  et  indivise  dont  elle  procède  ;  ces  alterna¬ 
tives  de  descente  et  d’ascension  se  font  suivant  un  rythme 
périodique. 

Pour  descendre  dans  le  Monde  inférieur,  l’ànie  partielle  est 
pourvue  2 3  d'un  véhicule  (oyvyua)  que  fabrique  pour  elle  une  cause 
immobile,  un  être  céleste.  Ce  véhicule  est  éternel  \  indivisible 
par  essence,  immatériel,  impassible.  Proclus  le  nomme  4  un  corps 
éternel  (àtôiov  <rû>p.a).  «  Joute  âme  possède  donc  le  corps  éternel 
qu  elle  a,  tout  d’abord,  reçu  en  partage.  » 

A  l’âme  qui  se  dispose  à  descendre  ici-bas,  ce  véhicule  ne  suffit 
pas.  u  Le  véhicule  de  toute  à  me  partielle  5  se  revêt,  pour  descen¬ 
dre,  de  tuniques  de  plus  en  plus  matérielles...  L’âme,  de  son 
côté,  descend  en  cessant  d’être  purement  raisonnable,  en  s’empa¬ 
rant  des  vies  dénuées  de  raison.  —  llâo-r,;  [as puer,;  '^yr^  to  oy7|(ua 
xàxew".  p. sv  TtpotrOécrs'.  y-.Ttovojy  sv'jAoT.éptov., ...  Kal  yap  sxe'.v/)  xàxsun  jjlsv 
àXôywç,  àXôyouç  TcpoaJaëoùaa  Çcjcé;.  »  Pour  remonter,  elle  rejette 

1.  IIPOttAOÏ  AIAAOX.OV  IIAATUNIKO)'  Aroi/itofftç  i}io'/.oytxÿ,  CCV1.  Ed.  Franco- 
furti  ad  Mœnum,  1822,  pp.  3o8-3u.  Éd.  adjointe  à  :  Plotini  Enneadts,  Fir- 
min-Didot,  Parisiis,  i85o,  p.  CXVI. 

2.  Procli  Op.  Iciud.,  CCV1I  ;  éd.  1822,  pp.  3io-3ii  ;  éd.  1 855 .  p.  CXVI. 

3.  Procli  Op.  laud.,  ÜCVIII  ;  éd.  1822,  pp.  3io-3ii  ;  éd.  1 855,  p.  CXVI. 

4.  Procli  Op.  laud.,  CCVII  ;  éd.  1822,  pp.  3io-3ii  ;  éd.  1 855,  p.  CXVI. 

5.  Procli  Op.  laud.,  CCIX  ;  éd.  1822,  pp.  3 1 2-3 1 3  ;  éd.  1 855,  p.  CXVI. 


II  -  86 


LA  KÀBBALK 


161 


toutes  ces  puissances  génératrices  ;  en  même  temps,  son  véhicule 
se  dépouillé  de  tous  les  manteaux  matériels  qu’il  avait  revêtus,  il 
revient  à  sa  forme  première  ;  ainsi  l’état  de  ce  véhicule  correspond 
toujours  a  celui  de  l’âme  qu’il  porte.  >> 

Pendant  la  vie  de  l'Ame  ici-bas,  nous  voyons  le  corps  changer 
<  e  grandeur  et  de  figure  ;  gardons-nous  d’attribuer  ces  change¬ 
ments  au  véhiculé  «  Le  véhicule  apparenté  à  une  âme  a  tou¬ 
jours  même  grandeur  et  même  figure.  S’il  parait  tantôt  plus  grand 
et  tantôt  plus  petit,  si  sa  figure  ne  reste  pas  semblable  à  elle- 
nienie,  cela  provient  de  corps  étrangers  qui  s’unissent  à  lui  ou 
s  en  séparent.  Puisqu’il  tient  son  essence  d’une  cause  immobile, 
i  est  évident  que  sa  grandeur  et  sa  figure  lui  sont  également  assi¬ 
gnées  par  cette  cause,  et  que  l’une  et  l'autre  sont  invariables... 
Si  donc  il  nous  paraît  tantôt  de  telle  figure  et  tantôt  de  telle  autre, 
tantôt  de  telle  grandeur  et  tantôt  de  telle  autre,  c’est  par  l’effet 

de  corps  étrangers  que  les  éléments  matériels  lui  adjoignent,  puis 
lui  enlèvent.  »  ’  r 

De  cette  théorie  de  Proclus,  se  rapprochent  maints  passages  du 
Zohar,  soit  de  ceux  que  nous  venons  de  commenter,  soit  de  ceux 
qu  il  nous  faut  maintenant  étudier 

De  la  théorie  kabbalistique  de  l  âme  humaine,  nous  avons 
retracé  les  traits  principaux  ;  à  cette  esquisse,  il  faudrait  mainte¬ 
nant,  pour  être  complet,  ajouter  une  foule  de  détails;  parmi  ces 
détails,  il  en  est  un  bon  nombre  qui  ont  pour  objet  d’expliquer 
certaines  prescriptions  religieuses  de  la  Loi,  tels  les  préceptes 
(datifs  au  lévirat ,  il  en  est  aussi  qui  viennent  compliquer  encore 
le  système  forme  par  le  nephesch ,  le  roua, h  et  la  neschama/t. 

De  ces  complications,  lune  des  plus  étranges  est  expliquée 
dans  le  passage  suivant  2  : 

"  1  eûtes  les  âmes  saintes  et  supérieures  que  le  Saint  (béni 
soit— 1 1  !)  a  destinées  à  descendre  en  ce  bas  inonde,  en  attendant 
I  heure  fixée  pour  la  descente,  quittent,  à  des  époques  détermi¬ 
nées,  la  région  supérieure  qui  est  leur  résidence,  e!  descendent 
dans  le  Paradis  pour  s  y  delecter.  Là  elles  rencontrent  les  âmes 
des  prosélytes  ainsi  que  d’autres  âmes  inférieures,  lesquelles,  une 
fois  revenues  de  la  terre,  ne  peuvent  s’élever  plus  haut  que  le 
Paradis.  Les  âmes  supérieures  s’emparent  alors  de  ces  âmes  et 
s  en  font  des  enveloppes.  Chaque  âme  supérieure  se  trouve  enve¬ 
loppée,  comme  d  un  habit,  d’une  âme  inférieure.  Cependant,  elle 

1.  I’hocu  O/j.  laad. ,  CCX  ;  éd.  1822,  pp.  3 r 4-3 1 5  ;  éd.  i855.  p.  CXVIf. 

2.  Zohar,  II,  fol.  y8h  ;  t.  III,  pp.  398-397, 

DUHEM .  —  T.  Y.  \\ 


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U  CRUE  DE  L  ARISTOTELISME 


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ne  garde  L’enveloppe  que  durant  son  séjour  au  Paradis  ,  mais  elle 
en  est  dépouillée  toutes  lés  fois  qu’elle  quitte  le  Paradis  pour 
monter  dans  la  région  supérieure,  car,  dans  cette  région,  les  âmes 
supérieures  ne  peuvent  pas  conserver  leurs  enveloppes.  Ainsi  les 
âmes  supérieures  ne  peuvent  descendre  dans  le  Paradis  qu  entou¬ 
rées  d’une  enveloppe  ;  et  ce  sont  les  âmes  inférieures,  celles  qui 
ne  peuvent  jamais  s’élever  au-dessus  du  Paradis,  qui  leur  servent 
d’enveloppes... 

»  L’âme  supérieure  ne  peut  entrer  dans  un  corps  que  lorsqu  elle 
est  enveloppée  préalablement  d’une  âme  inférieure,  laquelle  lui 
sert  en  quelque  sorte  de  nourriture.  Quand  le  profane  regarde  un 
homme,  il  n’en  voit  que  le  corps;  le  sage  aperçoit  aussi  l’enve¬ 
loppe  de  l’âme  ;  quant  à  l’âme  même,  Dieu  seul  la  connaît.  » 

Ce  n’est  donc  pas  assez  que  le  corps  d’un  homme  serve  de  logis 
à  trois  âmes,  la  neschamah,  le  rouah  et  le  nephesch;  la  neschamah 
qui  anime  ce  corps  n’a  pas  seulement  pour  subordonné  le  rouah 
qui  lui  est  propre  ou,  comme  dit  parfois  le  Zohar,  son  esprit  ori¬ 
ginel  ;  elle  a  encore  sous  sa  dépendance  un  esprit  occasionnel , 
c’est-à-dire  une  âme  qui,  dans  une  vie  antérieure,  n’avait  pas 
mérité  la  plénitude  du  salut. 

Mais  voici  que  cet  assemblage  d’âmes  va  se  compliquer  encore 

davantage.  . 

«  De  ce  qui  précède,  il  résulte  1 2  que,  lorsque  1  âme  supérieure 

descend  de  la  région  supérieure  pour  venir  en  ce  bas  monde,  elle 
traverse  le  Paradis  inférieur  où  elle  accroche  l’âme  inférieure  qui 
ne  peut  pas  monter  plus  haut.  Elle  descend  donc  sur  la  terre 
revêtue  de  son  esprit  originel  ainsi  que  de  l’âme  inférieure. 

»  En  même  temps  qu’elle  est  revêtue  de  son  esprit  originel, 
l’âme  supérieure  arrive  sur  la  terre  avec  un  autre  esprit  occa-  / 
sionnel;  mais  celui-ci  ne  peut  pas  entrer  dans  le  corps  qu’anime 
l’âme  supérieure.  Ainsi  l’esprit  occasionnel  qui,  jadis,  avait  animé 
un  corps,  et  qui  a  disparu  de  ce  bas  monde  sans  avoir  été  purifié 
au  préalable,  c’est-à-dire  sans  avoir  accompli  sa  mission  sur  terre, 
l’esprit  occasionnel,  disons-nous,  erre  dans  l'immensité, de  1  espace 
sans  pouvoir  trouver  de  repos  nulle  part  ;  il  roule  ainsi  d  un  bout 
de  l’Univers  à  l’autre,  telle  une  pierre  de  fronde,  jusqu’à  l’heure 
où  il  rencontre  un  autre  esprit  qui  lui  procure  la  rédemption.  »> 

Cet  esprit  rédempteur,  qu’est-il  à  l’égard  de  l’esprit  occasionnel? 
Nous  nous  souvenons  *  que  les  âmes  supérieures,  les  neschamoth , 
ont  été  créées  par  couples  ;  chaque  couple  est  descendu  indivis 

1.  Zohar .  U,  fol.  99b  ;  t.  III,  PP-  4oi-4<>2. 

2.  Vide  supra,  p.  106. 


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LA  KAfiBALK 


168 


jusqu’au  Paradis  terrestre  ;  là  seulement,  l’âme  mâle  et  l’âme 
■  femelle  ont  été  dissociées.  Cette  neschamah,  donc,  qui  a  démérité 
et  qui  est  maintenant  réduite  au  rôle  d’esprit  occasionnel,  a,  dans 
le  monde  des  âmes,  une  neschamah  conjointe  ;  c'est  celle-ci  qui 
sera,  pour  celle-là,  l’esprit  rédempteur. 

«  Cet  esprit  rédempteur  n’est  autre  que  l’esprit  conjoint.  Comme 
ces  deux  esprits  sont  sortis  unis  de  la  région  céleste,  il  est  naturel 
que  l’un  des  conjoints  ait  pitié  de  l’autre  quand  il  est  en 
détresse.  » 

Le  couple  de  1  esprit  rédempteur  et  de  l’esprit  occasionnel 
obtiendra  ce  qui  était  refusé  à  ce  dernier  lorsqu’il  était  seul.  Ce 
couple  va  servir  d’enveloppe  à  la  neschamah  qui  descend  sur  terre 
pour  la  première  fois  afin  d'animer  un  corps  nouveau  ;  avec 
1  esprit  originel  de  cette  neschamah,  l’esprit  rédempteur  et 
1  esprit  occasionnel  vont  s  attacher  au  nrphesch  du  corps  nouveau. 

Ainsi  ce  corps  nouveau  «  est  souvent  animé  de  trois  esprits  1 2  ; 
d’abord  celui  du  conjoint  qui  attire  l’âme  de  son  époux  ou  épouse 
en  détresse  ;  ensuite,  l’esprit  errant  ;  enfin  l’esprit  originel  de 
l’âme  nouvelle  dont  ce  corps  est  jugé  digne...  A  l’heure  de  la 
résurrection,  les  esprits  des  deux  conjoints  retourneront  dans 
leurs  premiers  corps.  Quant  au  corps  nouvellement  formé,  il  sera 
animé  par  l’esprit  originel  de  l’âme  nouvelle  dont  ce  corps  a  été 
jugé  digne.  » 

Toutes  ces  superpositions  et  juxtapositions  d’âmes  qui  tantôt  se 
séparent  et,  tantôt,  se  réunissent  ne  satisfont  pas  encore  les 
Kabbalistes.  A  toutes  ces  âmes,  à  tous  ces  esprits  qu’ils  supposent 
en  un  même  homme,  ils  associent  encore  un  être  qu’ils  laissent 
singulièrement  vague  et  mal  défini,  et  qu’ils  nomment  1  image  ou 
la  figure  de  cet  homme. 

Cette  image  se  trouvait  associée  à  la  neschamah,  dans  le  Monde 
supérieur,  au  moment  où  la  conception  de  l’homme  a  déterminé  la 
descente  de  l’âme  dans  le  Monde  inférieur. 

«  L'esprit*  descend  alors  accompagné  d’une  image  ;  cette  image 
accompagnait  déjà  l’esprit  en  haut  au  moment  de  la  conception, 
et  c’est  avec  la  même  image  que  l'esprit  descend  en  ce  monde. 

»  Tant  que  cette  image  se  tient  près  de  l’homme,  celui-ci  peut 
subsister  sur  la  terre... 

»  L’image  sainte  se  tient  toujours  au-dessus  de  l’âme,  jusqu’à  ce 
qu’elle  vienne  en  ce  monde.  Dès  qu  elle  arrive  en  ce  monde, 

1.  Zohar ,  II,  fol  ioo*  ;  t.  III,  p.  4o4. 

2.  Zohar,  III,  fol.  43*  ;  t.  V,  pp.  ng-120. 


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LA  CHU  K  DE  l’àHISTOTÉLISME 


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l’image  s'associe  à  elle  et  croit  avec  elle...  Les  jours  de  1  homme 
dépendent  de  cette  image.  » 

En  effet,  trente  jours  avant  la  mort,  nous  lavons  vu  la 
neschamah  délaisse  le  moribond  et,  en  même  temps,  l'homme 
perd  sa  figure. 

Après  la  mort  de  l'homme,  que  devient  cette  figure?  Sans  doute, 
elle  retourne  dans  le  Monde  supérieur  où  elle  se  tient  au-dessus 
de  la  neschamah ,  comme  elle  le  faisait  avant  que  celle-ci  ne 
descendit  sur  la  terre.  Il  n’est  exception  à  cette  règle  que  pour 
l’homme  qu’un  acte  de  colère  a  voué  aux  démons  :  «  Quand  un  tel 
homme  approche  de  sa  fin  s,  le  mauvais  esprit  qui  s’était  attaché 
à  lui  chaque  jour  vient  et  s’empare  de  l’image  céleste  dont  son 
àme  était  accompagnée  dès  l’heure  où  il  avait  été  conçu  dans  le 
sein  de  sa  mère.  L’esprit  emporte  cette  image  et  l’homme  en  reste 
privé  pour  toute  l’éternité.  Quand  son  âme  privée  de  l’image 
quitte  le  corps,  tous  les  êtres  célestes  en  concluent  qu’elle  est 
repoussée  de  partout.  » 

L’image  ou  figure  de  l’homme  dont  nous  parlent  ces  te\tes-là 
est  peut-être  identique  à  la  force  céleste  auquel  celui-ci i. *  3 4  fait 
allusion  : 

«  Les  forces  célestes  sont  pour  les  âmes  ce  que  les  âmes  sont 
ici-bas  pour  les  corps.  Les  âmes,  à  leur  retour  dans  la  région 
céleste,  seront  animées  de  forces  célestes  aussi  supérieures  à 
elles  qu’elles-mêmes  l’étaient  aux  corps.  » 

Si  ce  rapprochement  est  fondé,  il  jette  quelque  jour  sur  la 
mystérieuse  nature  de  l’image.  Rappelons-nous,  en  effet,  que  ces 
forces  célestes  supérieures  aux  âmes  sont,  pour  le  Zohar  v,  des 
anges  ;  l’image,  alors,  nous  apparaîtra  comme  une  sorte  d’ange 
gardien  préposé  à  chaque  homme. 

Tout  ce  que  le  Néo-platonisme  des  Hellènes  et  des  Arabes  a  dit 
de  l’âme  humaine  nous  surprend  par  deux  caractères  ;  cette  doc¬ 
trine  ne  tient  aucun  compte  de  l’individualité  humaine,  car  elle 
morcelle  l'âme  de  chacun  de  nous  et  la  compose  de  plusieurs 
âmes  plus  ou  moins  séparables  ;  cette  doctrine  ne  tient  aucun 
compte  de  l’irréductible  indépendance  de  chaque  individu  humain, 
car  elle  fond  les  raisons  des  hommes  divers  dans  une  seule  Intel¬ 
ligence  active. 

Dans  le  premier  travers,  la  Kabbale  s’est  jetée  plus  pleinement 

i.  Vidje  supra,  p.  1 53 . 

a.  Zohar,  lit,  fol.  43"  ;  t.  V,  p.  120. 

il.  Zohar,  I,  fol.  i86b  ;  t.  II,  p.  337 - 

4.  Vide  supra,  p.  1 1 7 . 


II  -  90 


LA  KABBALK 


I  ().') 


encore  que  le  Néo- platonisme  des  Hellènes  et  des.  Arabes  ;  dans 
1  âme  de  1  homme  elle  a  distingué  un  nombre  plus  grand  encore 
de  parties  distinctes,  et  elle  les  a  supposées  plus  complètement 
dissociables.  Dans  le  second  travers,  elle  a  également  donné,  bien 
que  d’autre  manière  ;  elle  n’a  pas  enseigné,  du  moins  explici¬ 
tement,  que  toutes  les  âmes  humaines  se  venaient  confondre  en 
une  âme  unique,  mais  elle  a  voulu  que  les  Ames  de  deux  ou  trois 
hommes  différents  pussent,  soudées  entre  elles,  cohabiter  dans 
un  même  corps. 

Ce  sera  le  propre  de  la  Théologie  catholique  de  lutter  contre 
ces  doctrines  et  de  défendre  l’individualité  comme  l’indépendance 
de  la  personne  humaine;  au  xme  siècle,  au  xivc  siècle,  nous  la 
verrons  condamner  tantôt  ceux  qui  tentent  de  superposer,  en  un 
même  homme,  plusieurs  âmes  distinctes,  et  tantôt  ceux  qui 
cherchent  à  réunir  toutes  les  raisons  humaines  dans  une  seule 
Intelligence  active.  Elle  se  séparera,  par  cette  double  lutte,  de 
tous  les  Néo-platonismes. 


XII 

CONCLUSION 

Ce  que  nous  avons  exposé  de  la  doctrine  kabbalistique  n’en  est, 
peut-on  dire,  que  le  squelette  ;  pour  reproduire  exactement  ce  que 
fut  cette  doctrine,  il  faudrait  recouvrir  ce  squelette  d’une  chair 
opulente  ;  aux  auteurs  du  Zohar ,  il  faudrait  emprunter  la  fécondité 
tout  orientale  de  leur  imagination  et  revêtir  d’ornements  somp¬ 
tueux,  aux  chatoyantes  complications,  les  enseignements  que  nous 
avons  présentés  avec  sécheresse.  Sur  ces  enseignements,  nous 
verrions  alors  se  greffer  de  nouvelles  théories  où  la  pensée  philo¬ 
sophique  s’enveloppe  du  mystère  des  symboles  et  du  charme  do 
la  poésie  ;  telle  est  la  théorie  des  dix  Sephiroth,  qui  tient  si  grande 
place  dans  la  Kabbale,  et  dont  nous  n’avons  soufflé  mot. 

Entre  la  philosophie  kabbalistique,  dont  nous  avons  tenté  de 
mettre  à  nu  les  idées  essentielles,  et  d’autres  philosophies,  cer¬ 
taines  ressemblances  sautent  aux  yeux  les  moins  clairvoyants. 
Telle  théorie  du  Zohar  est  toute  semblable  à  une  théorie  corres¬ 
pondante  développée  par  le  Néo-platonisme  hellénique  ou  latin  ; 
ainsi  en  est-il,  par  exemple,  de  la  théorie  des  quatre  éléments  et 
de  leurs  combinaisons.  Certains  enseignements  des  rabbins  imitent 


166 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  91 


à  s’y  méprendre  les  dogmes  de  l’Église  catholique  ;  si  voisines  du 
Christianisme  sont  leurs  pensées  sur  la  divine  Trinité  et  sur  la 
création  que,  parmi  les  Juifs,  l’étude  du  Zohar  a  déterminé  de 
nombreuses  et  fréquentes  conversions  au  Catholicisme  ’. 

Faut-il,  avec  Ad.  Franck,  juger  que  ces  étroites  ressemblances 
ne  sont  pas  la  marque  d’une  mutuelle  influence  entre  les  doctrines 
qu’elles  rapprochent?  Que  les  auteurs  du  Zohar  ont  tout  ignoré 
du  Néo-platonisme  alexandrin  ?  Qu’à  l’enseignement  orthodoxe  de 
l’Église  catholique,  ils  n’ont  pas  fait  d'emprunt?  Que  les  seules  sec¬ 
tes  plus  ou  moins  apparentées  au  Christianisme  dont  il  les  faille 
rapprocher  sont  les  Gnostiques  et  les  Nazaréens  ?  Enfin  que  tout 
ce  qui,  dans  leurs  idées,  n’est  pas  proprement  et  authentiquement 
juif  leur  vient  d’Orient  et  leur  est  inspiré  par  1  esprit  de  1  ’Avesta? 
Une  semblable  thèse  nous  parait  avoir  quelque  chose  d’une 
gageure. 

L’influence  directement  exercée  par  le  Plotinisme  sur  certaines 
pensées  du  Zohar  nous  semble  difficile  à  nier.  Ce  que  les  rabbins 
kabbalistes  ont  dit  de  l’amour  est  trop  conforme  à  l’enseignement  de 
Denys,  ce  qu’ils  ont  enseigné  sur  l’existence  idéale  du  Monde  en 
Dieu,  sur  la  création  des  choses  par  le  Verbe  rappelle  de  trop  près 
la  philosophie  de  Saint  Augustin  et  de  l’Érigène,  leur  doctrine  de  la 
Trinité  s’efforce  trop  visiblement  de  s’assimiler  le£  définitions  des 
conciles,  pour  que  la  doctrine  chrétienne  n’ait  pas  eu  sa  part  dans 
la  formation  de  leur  Théologie. 

Mais  au  delà  de  cette  affirmation,  que  le  sentiment  nous  dicte 
sans  que  la  raison  critique  nous  permette  de  la  justifier  par  le 
détail,  il  est  malaisé  de  pousser.  Nous  ignorons  trop  complètement 
le  nombre,  la  nature,  la  date  des  diverses  pièces  qui  ont  été  sou¬ 
dées,  remaniées,  commentées  en  vue  de  composer  le  Zohar  ;  nous 
ne  saurions  dire  à  quel  moment  ni  par  quelle  voie  les  pensées 
néo-platoniciennes  ou  chrétiennes  ont  pu  s’infiltrer  dans  cet 
édifice. 

En  1409,  le  rabbin  Moïse  Botril  disait,  dans  son  commentaire 
sur  le  Se/jher  v  tzirah  *  :  «  La  Kabbale  n’est  pas  autre  chose  qu’une 
philosophie  plus  pure  et  plus  sainte  ;  seulement  le  langage  philo¬ 
sophique  n’est  pas  le  même  que  celui  de  la  Kabbale.  » 

Des  propositions  bien  différentes  peuvent  exprimer,  en  effet,  une 
même  pensée.  S’agit  il  de  déclarer  que  deux  substances,  dont 
l’une  est  supérieure  à  l’autre,  s’associent  pour  ne  plus  former 
qu’un  seul  être?  Le  Zohar  fait  appel  à  des  comparaisons  variées. 

i.  Ad.  Franck,  La  Kabbale,  3*  éd.,  pp.  255-256. 

a.  Cité  par  Ad.  Franck,  La  Kabbale ,  3®  éd,,  p.  q5. 


II  -  92 


LA  KABBALE 


167 


A  l’égard  de  la  substance  inférieure,  la  substance  supérieure  est 
comme  le  cerveau  à  l’égard  des  méninges  qui  l’entourent,  comme 
le  corps  à  l’égard  de  l’habit  qui  l’enveloppe,  ou  bien  encore 
comme  l’époux  à  l’égard  de  l’épouse.  A  ces  images  qu’exprime  le 
langage  courant,  la  Philosophie  substituerait  des  termes  plus 
techniques  ;  aimant  à  se  servir  de  la  langue  d’Aristote  pour  expri¬ 
mer  des  pensées  étrangères  au  Péripatétisme,  Ibn  Gabirol  dirait 
que  la  substance  supérieure  est,  à  l’égard  d’une  substance  infé¬ 
rieure.  comme  une  forme  à  1  égard  d’une  matière.  Mais  sous  ces 
mots  divers,  un  esprit  quelque  peu  perspicace  reconnaîtrait  la 
même  idée. 

Ainsi  suffit-il  bien  souvent  d’une  sorte  de  traduction  pour  faire 
apparaître  une  ressemblance  profonde  entre  la  doctrine  du  Zohar 
et  la  doctrine  d’Avicébron  ;  sur  la  trinité  de  Dieu,  sur  la  création 
du  Monde,  sur  la  constitution  de  l’âme  humaine,  les  deux  doctri¬ 
nes  enseignent  à  peu  près  les  mêmes  propositions,  mais  ce  que 
celle-ci  s’efforce  de  rendre  clair  à  la  raison  en  s'aidant  des  termes 
philosophiques  du  Péripatétisme,  celle-là,  par  de  poétiques  figu¬ 
res,  le  fait  briller  aux  yeux  de  l’imagination. 

Comment  faut-il  expliquer  cette  étroite  ressemblance  entre  l’en¬ 
seignement  des  Kabbalistes  et  la  philosophie  d’Avicébron? 

Elle  peut  tenir,  tout  d’abord,  aux  sources  communes  où  celui-ci 
et  ceux-là  ont  également  puisé.  Nous  avons,  par  exemple,  reconnu 
de  part  et  d’autre  l’influence  exercée  par  un  traité  faussement 
attribué  à  Empédocle 1 . 

Cette  explication  suffit-elle  ?  Ne  convient-il  pas,  en  outre,  d’ad¬ 
mettre  quelque  action  directe  ?  Mais  si  I  on  veut  invoquer  une  telle 
action,  dans  quel  sens  la  faut-il  diriger  ?  Ibn  Gabirol  était-il  in¬ 
struit  de  la  Kabbale,  ou  bien,  au  contraire,  les  auteurs  du  Zohar 
avaient-ils  lu  le  Fons  vitæ  ?  La  réponse  à  cette  question  dépend 
essentiellement  de  l’opinion  qu’on  professe  touchant  l’ancienneté 
relative  de  ces  deux  ouvrages. 

S.  Munk  2,  au  gré  de  qui  nombre  de  passages  du  Zohar  ne  sont 
pas  antérieurs  au  xmê  siècle,  voit  volontiers,  dans  les  Kabbalistes, 
des  disciples  du  P»abbin  de  Malaga.  Plus  justement  peut-être 
pourrait-on  dire  que  le  lent  travail  de  compilation  et  de  retouches 
successives  qui  a  produit  le  Zohar  avait  commencé  longtemps 
avant  Ibn  Gabirol  et  n’a  pris  fin  qu  après  lui  ;  Avicébron  a  donc  pu 
subir  l’influence  de  la  Kabbale  et  les  Kabbalistes,  à  leur  tour,  se 
mettre  à  l’école  de  leur  grand  coreligionnaire. 

1.  Vide  supra,  pp.  121-122. 

2.  S.  Munk,  Mélanges  de  Philosophie  juive  et  arabe,  pp.  275-290. 


168 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


II  -  93 


Les  doctrines  d’Avicébron  ont  exercé  un  puissant  attrait  sur 
plusieurs  philosophes  juifs. 

L’auteur  du  Fons  vitæ  est  cité  à  plusieurs  reprises  par  le  rabbin 
Joseph  ben  Zaddik  *,  qui  mourut  en  1149.  Il  était  grandement 
admiré î  par  Moïse  ben  Jacob  ben  Ezra  de  Grenade,  qui  florissait 
dans  la  première  moitié  du  xne  siècle  ;  Moïse  ben  Ezra  s’inspire 
souvent  de  lui  dans  son  traité  de  philosophie  intitulé  A  rougath 
habosem.  Le  célèbre  Abraham  ben  Ezra  3  fait  également,  dans 
divers  passages  de  ses  commentaires  sur  la  Bible,  l’éloge  d’Ibn 
Gabirol. 

Il  est  vrai  que  la  parenté  des  doctrines  kabbâlistiques  avec  les 
dogmes  chrétiens  scandalisait  parfois  les  Juifs  soucieux  de  la 
pureté  de  leur  foi 4  ;  à  plus  forte  raison  ceux-ci  devaient-ils  éprou¬ 
ver  de  vives  inquiétudes  lorsqu’ils  reconnaissaient,  dans  la 
Source  de  vie ,  l’union  de  cette  inspiration  chrétienne  avec  des 
doctrines  issues  de  cette  philosophie  hellénique,  qu’exécrait  de 
tout  Juif  orthodoxe. 

Ce  n’est  pas,  bien  au  contraire,  la  haine  de  la  philosophie  grec¬ 
que  qui,  contre  les  enseignements  du  Fom  vitæ ,  irrita  le  célèbre 
Abraham  ben  David  ha-Lévi,  martyrisé  à  Tolède  en  1180. 
Abraham  ben  David  «  compose3,  en  1160,  sous  le  titre  de  La  foi 
sublime,  un  traité  de  Théologie  où  il  cherche  à  mettre  d’accord  la 
Religion  juive  avec  la  Philosophie  aristotélique.  C’est  en  qualité 
de  Péripateticien  et  de  théologien  orthodoxe  qu’il  attaque  avec 
beaucoup  d’amertume  l’auteur  de  la  Source  de  vie.t. 

»  Cette  critique  amère  d’Abraham  ben  David  contribua  peut- 
être  à  discréditer  de  plus  en  plus  parmi  les  Juifs  la  philosophie 
d’Ibn  Gabirol.  » 

Au  xme  siècle,  un  seul  rabbin  semble  se  soucier  encore  des  doc¬ 
trines  d’Avicébron;  Schem-Tob  ben  Falaquéra  a,  comme  nous 
l’avons  vu,  résumé  avec  une  grande  fidélité  la  Source  de  vie;  de 
plus 6,  dans  le  commentaire  qu’il  a  composé  sur  le  Guide  des 
égarés  de  Maïmonide,  et  qu’il  a  intitulé  Moré  ha-Moré  (Le  guide 
du  Guide),  il  a  fréquemment  cité  l’ouvrage  dont  il  avait  composé 
des  extraits. 

i  .  Max  Doctor.  Die  Philosophie  der  Josef  (ibn)  Zaddik,  nach  ihren  Oue/leit, 
insbesondere  nach  ihren  Bezichungen  zu  den  lanteren  Brüdern  und  zu  Gabirol 
(Beitrâge  zur  Geschichte  der  Philosophie  des  Mittelalters,  Bd.  II,  Heft  II 
Münster,  i8g5).  ’  ’ 

2.  S.  Munk,  Op.  laud.,  pp  262-266. 

3.  S.  Munk,  Op.  laud.,  p.  266. 

4-  Ad.  Franck,  La  Kabbale,  3e  éd..  pp.  256-257. 

5.  S.  Munk,  Op.  laud.,  pp.  268-274. 

6.  S.  Munk,  Op.  laud.,  p.  274. 


II  -  94 


LA  KABBALE 


169 


Mais  les  efforts  d  Ibn  Falaquéra  ne  purent,  vers  la  doctrine 
d’Ibn  Gabirol,  ramener  l’attention  des  penseurs  juifs  ;  le  More 
Nehouchim  de  Moïse  ben  Maimoun  venait  de  leur  révéler  une 
nouvelle  philosophie,  celle  d’Ibn  Sinâ  ;  c'est  de  cette  seule  philo¬ 
sophie  que  les  rabbins  d'Israël,  désormais,  se  montreront  sou¬ 
cieux,  soit  pour  l’adopter,  soit  pour  la  combattre;  or  le  More 
Nébouchim  ignore  la  Kabbale  et  ne  prononce  même  pas  le  nom 
d’Ibn  (Tabirol. 


III  - 1 


CHAPITRE  VII 

MOÏSE  MAIMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


I 

LA  PHILOSOPHIE  DE  MOÏSE  MAÏMONIDE 

c  Ce  n’est  qu’indirectement  *,  par  l’impulsion  nouvelle  qu’il 
donna  aux  études  juives,  que  Maïmonide  fonda  chez  ses  coreli¬ 
gionnaires  l’autorité  d’Ibn  Rochd.  Maïmonide  et  Ibn  Rochd  pui¬ 
sèrent  à  la  même  source,  et,  en  acceptant  chacun  de  leur  côté 
la  tradition  du  Péripatétisme  arabe,  arrivèrent  à  une  Philosophie 
presque  identique...  Pour  qu’une  telle  doctrine  pût  s’appeler 
Averroïsme,  il  n’y  manquait  que  le  nom  d’Averroès.  » 

Ces  lignes  sont  d’Ernest  Renan.  De  la  position  prise  en  Philo¬ 
sophie  par  Maïmonide,  on  pourrait  malaisément  donner  une  plus 
fausse  idée. 

Demandons,  à  Maïmonide  lui-même  de  nous  décrire  cette  posi¬ 
tion. 

11  nous  dira,  tout  d’abord5,  dans  quelles  limites  il  est  disposé 
à  recevoir  l’autorité  d’Aristote  : 

«  Je  te  dirai  en  thèse  générale...  :  Tout  ce  qu’Aristote  a  dit 
surtout  ce  qui  existe  au-dessous  delà  sphère  de  la  Lune,  jusqu’au 
centre  de  la  Terre,  est  indubitablement  vrai  ;  et  personne  ne 
saurait  s’en  écarter,  si  ce  n’est  celui  qui  ne  le  comprend  pas  ou 
bien  celui  qui  a,  d’avance,  adopté  des  opinions  erronées  et  qui 
veut  repousser  les  objections  qui  renversent  ses  opinions  erro¬ 
nées.  Mais  à  partir  de  la  sphère  de  la  Lune  et  au-dessus,  tout  ce 
qu'en  dit  Aristote  ressemble,  à  peu  de  choses  près,  à  de  simples 
conjectures  ;  et  à  plus  forte  raison,  ce  qu’il  dit  de  l’ordre  des  Intel¬ 
ligences,  ainsi  que  quelques-unes  de  ces  opinions  métaphysiques 

i.  Ernest  Renan,  Averroès  et  T  Averroïsme,  pp.  \l\\-il\2. 

Le  Guide  des  Egarés,  Traité  de  Théologie  et  de  Philosophie  par  Moïse 
ben  Maimoun  dit  Maïmonide.  Traduit  et  annoté  par  S.  Munk.  Deuxième  partie, 
chapitre  XXII.  Tome  detrxième,  Paris,  1861,  pp.  179-180. 


III  -  2 


MOÏSE  MAIMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


171 


qu'il  adopte,  sans  pouvoir  les  démontrer,  mais  qui  renferment  de 
grandes  invraisemblances,  des  erreurs  évidentes  et  manifestement 
répandues  parmi  les  nations,  et  de  mauvaises  doctrines  qui  se 
sont  divulguées. 

»  Il  ne  faut  pas  me  critiquer  pour  avoir  fait  ressortir  les  doutes 
qui  s’attachent  à  son  opinion.  Est-ce  bien  par  des  doutes,  me 
diras-tu,  qu’on  peut  détruire  une  opinion  ou  établir  l’opinion 
opposée  ?  Certes,  il  n’en  est  point  ainsi  ;  mais  nous  agissons  avec 
ce  Philosophe  comme  ses  sectateurs  nous  ont  recommandé  d’agir 
avec  lui.  En  effet,  Alexandre  a  déjà  exposé  que,  toutes  lés  fois 
qu’une  chose  n’est  pas  susceptible  d’être  démontrée,  il  faut  poser 
(successivement)  les  deux  hypothèses  contraires,  voir  quels  sont 
les  doutes  qui  s’attachent  à  chacun  des  deux  cas  opposés,  et 
admettre  celui  qui  offre  le  moins  de  doutes...  Et  c’est  là  que  ce  nous 
avons  fait.  Après  qu’il  nous  a  été  avéré  que,  dans  la  question  de 
savoir  si  le  Ciel  est  né  ou  éternel,  aucune  des  deux  hypothèses 
opposées  ne  saurait  être  démontrée,  et  après  avoir  exposé  les 
doutes  inhérents  à  chacune  des  deux  opinions,  nous  t’avons  montré 
que  l’opinion  de  l’éternité  du  Monde  est  celle  qui  offre  le  plus  de 
doutes  et  qu’elle  est  très  dangereuse  pour  la  croyance  qu’il  faut 
professer  à  l’égard  de  Dieu.  » 

En  face  de  la  Métaphysique  d’Aristote,  l’attitude  sceptique  et 
critique  de  Maimonide  ressemble-t-elle  le  moins  du  monde  à 
l’attitude  servilement  admiratrice  d’un  Averroès? 

Ce  n  est  pas,  tant  s’en  faut,  que  le  docte  Rabbin  veuille  s’engager 
dans  la  voie  suivie  par  les  Motékallémln  musulmans  et  travailler, 
comme  Al  Gazâli,  à  la  destruction  de  la  Philosophie  ;  loin  de  là. 
La  position  qu’il  va  prendre  à  l’égard  de  ces  théologiens,  il  la  déter¬ 
mine1  aussi  nettement  que  celle  d’où  il  veut  considérer  la  Philo¬ 
sophie  d’Aristote  :  «  Quant  aux  Andalous  de  notre  communion, 
ils  sont  tous  attachés  aux  paroles  des  Philosophes  et  penchent 
vers  leurs  opinions,  en  tant  qu’elles  ne  sont  pas  en  contradiction 
avec  un  article  fondamental  de  la  Religion  ;  et  tu  ne  trouveras 
point  qu’ils  marchent,  sous  un  rapport  quelconque,  dans  la  voie 
des  Motékallémin  C’est  pourquoi,  dans  le  peu  de  choses  qui  nous 
reste  de  leurs  -auteurs  modernes,  ils  suivent,  sous  beaucoup  de 
rapports,  à  peu  près  le  système  adopté  dans  ce  traité. 

»  11  faut  savoir  que  tout  ce  que  les  Musulmans,  tant  Motazales 
qu’Ascharites,  ont  dit  sur  les  sujets  en  question,  ce  sont  des  opi- 

i.  Moïse  MaïmoMde,  Op.  laud  ,  Première  partie,  ch.  LXXI  ;  trad.  S.  Munk, 
1. 1,  pp.  338-349- 


172 


la  cm  k  DK  l'aristotélisme 


III  -  3 


nions  fondées  sur  certaines  propositions,  lesquelles  sont  emprun¬ 
tées  aux  écrits  des  Grecs  et  des  Syriens,  qui  cherchaient  à  contre¬ 
dire  les  opinions  des  philosophes  et  à  critiquer  leurs  paroles.  Et 
cela  pour  la  raison  que  voici  :  Lorsque  l'Eglise  chrétienne,  dont 
on  connaît  la  profession  de  foi.  eut  re<;u  dans  son  sein  ces  nations, 
parmi  lesquelles  les  opinions  des  philosophes  étaient  répandues, 
—  car  c’est  d’elles  qu’est  émanée  la  Philosophie,  —  et  qu'il  eut 
surgi  des  rois  qui  protégeaient  la  Religion,  les  savants  de  ces  siè¬ 
cles,  parmi  les  Grecs  et  les  Syriens,  virent  qu’il  y  avait  là  des 
assertions  avec  lesquelles  les  opinions  philosophiques  se  trouvaient 
dans  une  grande  et  manifeste  contradiction.  Alors  naquit  parmi 
eux  cette  science  du  calam,  et  ils  commencèrent  à  établir  des 
propositions  profitables  pour  leur  croyance,  et  à  réfuter  ces  opi¬ 
nions  qui  renversaient  les  bases  de  leur  Religion.  FJ  lorsque  les 
sectateurs  de  l’Islamisme  eurent  paru  et  qu'on  leur  transmit  les 
écrits  des  philosophes,  on  leur  transmit  aussi  ces  réfutations  qui 
avaient  étaient  écrites  contre  les  livres  des  philosophes.  Ils  trou¬ 
vèrent  donc  les  discours  de  Jean  le  Grammairien,  d’ibn  ’Adi  1  et 
d’autres  encore,  traitant  de  ces  matières  ;  et  ils  s’en  emparèrent 
dans  la  pensée  qu’ils  avaient  fait  une  importante  trouvaille.  Ils 
choisirent  aussi  dans  les  opinions  des  philosophes  anciens  tout  ce 
qu’ils  croyaient  leur  être  utile,  bien  que  les  philosophes  plus 
récents  en  eussent  démontré  la  fausseté,  comme,  par  exemple, 
l’hypothèse  des  atomes  et  du  vide...  Ensuite  le  calàm  s’étendit,  et 
on  entra  dans  d’autres  voies  extraordinaires,  dans  lesquelles  les 
Motéca/lémin  grecs  et  autres  ne  s’étaient  jamais  engagés  ;  car 
ceux-ci  étaient  plus  rapprochés  des  philosophes.  Puis  il  surgit 
encore,  parmi  les  Musulmans,  des  doctrines  religieuses  qui  leur 
étaient  particulières  et  dont  il  fallait  nécessairement  prendre  la 
défense  ;  et,  la  division  ayant  encore  éclaté  parmi  eux  à  cet  égard, 
chaque  secte  établit  des  hypothèses  qui  pussent  lui  servir  à  défen¬ 
dre  son  opinion . . . 

»  En  somme,  tous  les  anciens  Motéca/lémin ,  tant  parmi  les 
Grecs  devenus  chrétiens  que  parmi  les  Musulmans,  ne  s’attachè- 

i.  «  Abou-Zacariyya  Ya  hya  Ibn  ’Adi,  chrétien  jacobite,  de  Tecrit  en  Méso¬ 
potamie,  vivait  à  Bagdad  au  x«  siècle.  Il  était  disciple  d’Al  Farâbi,  et  se  ren¬ 
dit  célèbre  par  ses  traductions  arabes  de  plusieurs  ouvrages  d’Aristote  et  de 
ses  commentateurs...  Ibn  ’Adi  composa  aussi  des  écrits  théologiques,  où  il 
cherchait  à  mettre  d’accord  la  Philosophie  avec  les  dogmes  chrétiens  ;  ainsi, 
par  exemple,  il  voyait  dans  la  Trinité  l’unité  de  l’intellect,  de  l’intelligent  et 
de  l’intelligible...  Rparaîtrait  que  Maimonide  ne  connaissait  pas  bien  l’epoque 
à  laquelle  avait  vécu  Ibn  ’Adi  et  qu’il  le  croyait  plus  ancien,  puisqu’il  semble 
supposer  que  les  premiers  Motécallémin  musulmans  avaient  puisé  dans  ses 
écrits.  »  (S,  Munk,  loc.  cit . ,  p.  34 1,  note  2), 


IIÏ  -  4 


MOÏSE  MAÏMONIDK  ET  SES  DISCIPLES 


173 


rent  pas  d  abord,  dans  leurs  propositions,  à  ce  qui  est  manifeste 
dans  l’être,  mais  ils  considéraient  comment  l'être  devait  exister 
pour  qu’il  put  servir  à  prouver  la  vérité  de  leur  opinion  ou,  du 
moins,  ne  pas  la  renverser.  Cet  être  imaginaire  une  fois  établi,  ils 
déclarèrent  que  l’être  est  de  cette  manière  ;  et  ils  se  mirent  à 
argumenter  pour  continuer  ces  hypothèses  d'où  ils  devaient  pren¬ 
dre  les  propositions  par  lesquelles  leur  système  pût  être  confirmé 
ou  mis  à  l'abri  des  attaques.  Ainsi  firent  même  les  hommes  intel¬ 
ligents  qui,  les  premiers,  suivirent  ce  procédé... 

»  Telle  est  la  méthode  de  tout  Motécallem  d’entre  les  Musulmans 
dans  ce  genre  de  questions  ;  et  il  en  est  de  même  de  ceux  qui  les 
ont  imités  parmi  nos  coreligionnaires  et  qui  ont  marché  dans  leurs 
voies.  Quant  à  leurs  manières  d’argumenter  et  aux  propositions 
par  lesquelles  ils  établissent  la  nouveauté  du  Monde  ou  en  nient 
l’éternité,  il  y  en  a  de  variées  ;  mais  la  chose  qui  leur  est  com¬ 
mune  à  tous,  c’est  d’établir  tout  d’abord  la  nouveauté  du  Monde, 
au  moyen  de  laquelle  il  est  avéré  que  Dieu  existe. 

»  Quand  donc  j’ai  examiné  cette  méthode,  mon  àme  en  a 
éprouvé  une  très  grande  répugnance,  car  elle  mérite,  en  effet, 
d’être  repoussée  ;  car  tout  ce  qu’on  prétend  être  une  preuve  de  la 
nouveauté  du  Monde  est  sujet  au  doute,  et  ce  ne  sont  là  des  preu¬ 
ves  décisives  que  pour  celui  qui  ne  sait  pas  distinguer  entre  la 
démonstration,  la  dialeètique  et  la  sophistique.  Mais  pour  celui 
qui  connaît  ces  différents  arts,  il  est  clair  et  évident  que  toutes 
ces  démonstrations  sont  douteuses,  et  qu’on  y  a  employé  des  pré¬ 
misses  qui  ne  sont  pas  démontrées. 

»  Le  terme  jusqu’où  pourrait  aller,  selon  moi,  le  théologien  qui 
cherche  la  vérité,  ce  serait  de  montrer  la  nullité  des  démonstra¬ 
tions  alléguées  par  les  philosophes  pour  V éternité  du  Monde  ;  et 
combien  ce  serait  magnifique  si  l'on  y  réussissait  !  En  effet,  tout 
penseur  pénétrant  qui  cherche  la  vérité  et  ne  s’abuse  pas  lui- 
même  sait  bien  que  cette  question,  je  veux  dire  celle  de  savoir  si 
le  Monde  est  éternel  ou  créé,  ne  saurait  être  résolue  par  une 
démonstration  décisive,  et  que  c’est  un  point  où  l'intelligence 
s’arrête...  Or,  puisqu’il  en  est  ainsi  de  cette  question,  comment 
donc  la  prendrions-nous  pour  prémisse  en  vue  de  construire  la 
preuve  de  l’existence  de  Dieu  ?...  Selon  moi,  au  contraire,  la 
manière  véritable,  c’est-à-dire  la  méthode  démonstrative  dans 
laquelle  il  n’y  a  pas  de  doute,  consiste  à  établir  l’existence  de 
Dieu,  son  unité  et  son  incorporalité  par  les  procédés  des  philo¬ 
sophes,  lesquels  procédés  sont  fondés  sur  l’éternité  du  Monde.  Ce 
n’est  pas  que  je  croie  l’éternité  du  Monde  ou  que  je  leur  fasse 


174 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISMK 


III  -  5 


une  concession  à  cet  égard  ;  mais  c’est  que,  par  cette  méthode, 
la  démonstration  devient  sûre,  et  on  obtient  une  parfaite  certi¬ 
tude  sur  ces  trois  choses,  savoir,  que  Dieu  existe,  qu’il  est  un ,  et 
qu'il  est  incorporel,  sans  qu’il  importe  de  rien  décider  à  l’égard 
du  Monde,  savoir  s’il  est  éternel  ou  créé.  Ces  trois  questions  gra¬ 
ves  et  importantes' étant  résolues  par  un  véritable  démonstration, 
nous  reviendrons  ensuite  sur  la  nouveauté  du  Monde  et  nous  pro¬ 
duirons  à  cet  égard  toutes  les  argumentations  possibles.  » 

Moïse  Maimonide  divise  donc  lui  même  en  deux  parts  l’œuvre 
qu’il  se  propose  d’accomplir  ;  tout  d’abord,  il  construira  un  sys¬ 
tème  philosophique  où,  à  titre  provisoire,  l’éternité  du  Monde  se 
trouvera  reçue  ;  puis  il  ébranlera  par  des  doutes  les  arguments 
que  l’on  invoque  en  faveur  de  cette  éternité. 

Or,  le  système  qu’il  va  construire,  ce  sera  textuellement  celui 
qui  est  enseigné  dans  la  Métaphysique  d’Avicenne  et  dans  la  Phi¬ 
losophie  d’Al  Gazàli.  Quant  aux  doutes  qu’il  opposera  aux  preuves 
de  l’éternité  du  Monde,  ce  seront,  pour  la  plupart,  ceux-là  mêmes 
qu’Al  Gàzali  a  développés  dans  sa  Destruction  des  philosophes. 

Pour  chacune  des  deux  parties  de  l’œuvre  accomplie  par  Rabbi 
Moïse,  Averroès  n’eût  point  trouvé  d  anathème  assez  tranchant. 

A.  L'existence  de  Dieu. 

«  Les  propositions  dont  on  a  besoin  pour  établir  l’existence  de 
Dieu,  pour  démontrer  qu’il  n’est  ni  un  corps  ni  mie  force  dans  un 
corps,  et  qu’il  est  un ,  sont  au  nombre  de  vingt-cinq  qui,  généra¬ 
lement  démontrées,  ne  renferment  rien  de  douteux  ;  car  déjà 
Aristote  et  les  Péripatétieiens  qui  lui  ont  succédé  ont  abordé  la 
démonstration  de  chacune  d’elles.  »  C’est  en  ces  ternies  que  Maï- 
monide  commence  l’exposé  des  preuves  de  l’existence  de  Dieu  '. 

Ces  preuves,  il  entend  les  développer  avec  une  rigueur  toute 
géométrique  ;  aussi  commence-t-il  par  formuler  les  vingt-cinq  pos¬ 
tulats  qu’il  invoquera.  Ces  nombreux  postulats,  il  admet  qu’ils 
ont  tous  été  pleinement  démontrés  «  par  Aristote  et  par  les  Péri- 
patéticiens  qui  lui  ont  succédé.  »  C’est  là  une  parole  dont  il 
importe  de  marquer  le  sens  ;  au  nombre  des  Péripatétieiens, 
Maimonide  range  assurément  les  philosophes  de  l'Ecole  d’Avi¬ 
cenne  ;  en  effet,  certaines  des  propositions  qu’il  formule  résument, 
pour  ainsi  dire,  ce  qui  caractérise  l’enseignement  de  cette  Ecole  ; 


i.  Moïse  Maïmonide,  Op.  taud.,  Deuxième  partie,  Introduction;  éd  cit  , 
t.  II,  p.  3. 


III  -  6 


MOÏSE  MAIMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


m 


ces  propositions-là,  aucun  Péripatéticien  authentique,  fidèle  à  la 
véritable  doctrine  d’Aristote,  ne  les  eut  admises. 

N’est-ce  pas,  en  effet,  la  substance  même  de  l'enseignement 
d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli  que  nous  reconnaissons  en  lisant  les 
axiomes  suivants  ? 

«  Dix-neuvième  proposition  *.  —  Toute  chose  dont  l'existence  a 
une  cause  est,  par  rapport  à  sa  propre  essence,  d  une  existence 
possible  ;  car,  si  ses  causes  sont  présentes,  elles  existera  ;  mais  si 
elles  n’ont  jamais  été  présentes,  ou  si  elles  ont  disparu  ou,  enfin, 
si  le  rapport  qui  rendait  nécessaire  l’existence  de  la  chose  est 
changé,  elle  n’existera  pas. 

»  Vingtième  proposition.  —  Tout  ce  qui  est  d’une  existence 
nécessaire,  par  rapport  à  sa  propre  essence,  ne  tient  son  existence, 
en  aucune  façon,  d’une  cause  quelconque. 

»  V ingt-et-unième  proposition.  —  Tout  ce  qui  est  un  composé  de 
deux  idées  différentes  a  nécessairement,  dans  cette  composition 
même,  la  cause  (immédiate)  de  son  existence  telle  qu’elle  est,  et, 
par  conséquent,  n'est  pas,  en  lui-même,  d’une  existence  néces¬ 
saire  ;  car  il  existe  par  l’existence  de  ses  deux  parties  et  de  leur 
composition. 

»  Vingt-deuxième  proposition.  —  Tout  corps  est  nécessairement 
composé  de  deux  idées  différentes  et  est  nécessairement  affecté 
d’accidents.  Les  deux  idées  qui  en  constituent  l’être  sont  sa 
matière  et  sa  forme  ;  les  accidents  qui  l’affectent  sont  la  quantité, 
la  figure  et  la  situation. 

»  Vingt-troisième  proposition.  —  Tout  ce  qui  est  en  puissance, 
de  manière  à  avoir  dans  son  essence  même  une  certaine  possibi¬ 
lité,  peut,  à  un  certain  moment,  ne  pas  exister  en  acte. 

»  Vingt-quatrième  proposition.  —  Tout  ce  qui  est  une  chose 
quelconque  en  puissance  a  nécessairement  une  matière  ;  car  la 
possibilité  est  toujours  dans  la  matière. 

»  Vingt-cinquième  proposition.  —  Les  principes  de  la  substance 
composée  sont  la  matière  et  la  forme,  et  il  faut  nécessairement 
un  agent,  c’est-à-dire  un  moteur,  qui  ait  mû  le  substratum  afin  de 
le  disposer  à  recevoir  la  forme.  » 

Dans  ces  propositions,  la  cause,  c’est  ce  qui  donne  l’être,  c  est 
la  cause  créatrice  telle  que  les  Néo-platoniciens  1  ont  conçue, 
cette  cause  en  laquelle  Averroès  refusait  très  justement  de 
reconnaître  aucune  des  quatre  causes  définies  par  Aristote  ;  la 
possibilité,  la  matière  y  sont  ce  qu  Avicenne  et  Al  Gazàli  enten- 

i.  Moïsi  Maïmonidb,  loc.  cit.  ;  éd.  cit.,  t.  II,  pp.  18-22. 


176 


LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  7 


daient  par  ces  mots  ;  elles  ne  sont  nullement  la  ôiivajAt;,  la  oXr, 
d’Aristote. 

Si  l’on  imaginait  qu’il  fût  possible  d’interpréter  ces  axiomes 
dans  un  sens  purement  péripatéticien,  on  serait  bientôt  détrompé 
par  l’usage  qu’en  fait  Maïmonide.  En  effet,  parmi  des  démonstra- 
trations  \  vraiment  imitées  d’Aristote,  qui  prouvent  l’existence  de 
Dieu  premier  moteur  du  Monde,  il  s’en  rencontre  une  autre  qui, 
selon  la  très  juste  remarque  de  Munk 1  2 3,  porte  la  marque  bien 
reconnaissable  de  la  pensée  d’Ibn  Sinà  ;  cette  preuve,  la  voici  *  : 

«  On  ne  saurait  douter  qu’il  n'y  ait  des  choses  qui  existent,  et 
ce  sont  ces  êtres  perçus  par  les  sens...  S’il  y  a  des  êtres  qui  nais¬ 
sent  et  périssent,  comme  nous  le  voyons,  il  faut  qu’il  y  ait  aussi  un 
être  quelconque  qui  11e  naisse  ni  ne  périsse.  Dans  cet  être  qui  11e 
naît  ni  ne  périt,  il  n’y  aura  absolument  aucune  possibilité  de  périr  ; 
au  contraire,  il  sera  d’une  existence  nécessaire  et  non  pas  d’une 
existence  possible. 

»  On  a  dit  ensuite  :  L’être  nécessaire  11e  peut  être  tel  que  par 
rapport  à  lui-même  ou  bien  par  rapport  à  sa  cause  ;  de  sorte  que, 
(dans  ce  dernier  cas),  il  pourrait,  par  rapport  à  lui-même,  exister 
ou  ne  pas  exister,  tandis  qu’il  sera  nécessaire  par  rapport  à  sa 
cause,  et  que  sa  cause,  par  conséquent,  sera  le  véritable  être 
nécessaire,  comme  il  a  été  dit  dans  la  dix-neuvième  (proposition). 
Il  est  donc  démontré  qu’il  faut  nécessairement  qu  i!  existe  un  être 
dont  l’existence  soit  nécessaire  par  rapport  à  lui-même,  et  que. 
sans  lui,  il  11’existerait  absolument  rien... 

»  C’est  là  une  démonstration  qui  n’admet  ni  doute  ni  réfuta¬ 
tion  ni  contradiction,  si  ce  n’est  pour  celui  qui  ignore  la  méthode 
démonstrative. 

»  Nous  disons  ensuite  :  L’existence  de  tout  être  nécessaire  en 
lui-même  doit  nécessairement  ne  point  avoir  de  cause,  comme  il 
a  été  dit  dans  la  vingtième  proposition  ;  il  n’y  aura  en  lui  aucune 
multiplicité  d’idées,  comme  il  a  été  dit  dans  la  vingt-et-unième 
proposition,  d’où  il  s’ensuit  qu  il  ne  sera  ni  un  corps  ni  une  force 
dans  un  corps,  comme  il  a  été  dit  dans  la  vingt-deuxième.  Il  est 
donc  démontré,  par  cette  spéculation,  qu’il  y  a  un  être  qui,  par  sa 
propre  essence  même,  est  d’une  existence  nécessaire,  et  c’est  celui 
dont  l’existence  n'a  point  de  cause,  dans  lequel  il  n'y  a  point  de 

1.  Moïse  Maïmon  de,  Op.  /and..  Deuxième  purlie,  cli.  I;  érl.  rit.,  t.  Il, 
PP-  29-44. 

2.  Moïse  Maimonide,  lue.  ci/.  :  éd.  cil,,  l.  Il,  pp.  38-3y,  noie  1,  et  p.  !\u, 
note  2. 

3.  Moïse  Maïmonide,  loc.  ci/.,  éd.  cit.,  I .  II,  pp.  38-42. 


III  -  8 


MOÏSK  MAlJIOMm:  KT  SES  DISCIPLES 


177 


composition,  et  qui,  à  cause  de  cela,  n'est  ni  un  corps  ni  une  force 
dans  un  corps.;  cet  être  est  Dieu  (que  son  nom  soit  glorifié  !).  De 
même,  on  peut  démontrer  facilement  l’impossibilité  que  l'exis¬ 
tence  nécessaire  par  rapport  à  l'essence  même  appartienne  à  deux 
etres...  On  peut  démontrer  de  plusieurs  manières  que,  dans  l’être 
nécessaire,  il  ne  peut  y  avoir  de  dualité  en  aucune  façon.  » 

A  ce  Dieu  dont  1  existence,  seule  nécessaire  par  soi,  a  été  démon¬ 
trée  à  la  manière  d'Avicenne,  quelle  sorte  de  science  notre 
Rabbin  va-t-il  attribuer,  celle  que  lui  concède  Aristote,  ou  bien 
celle  que  lui  donne  Avicenne  ? 

«  Il  y  a  eu  (entre  les  philosophes)  un  conflit  d'opinions  1 * 3  ;  les 
uns  ont  dit  que  Dieu  connaît  seulement  les  espèces  et  non  les 
individus,  tandis  que  les  autres  ont  soutenu  qu'il  ne  connaît  abso¬ 
lument  rien  en  dehors  de  son  essence,  de  sorte  que,  selon  cette 
dernièie  opinion,  il  n  y  aurait  point  en  lui  une  multiplicité  de 
(  onnaissances  ;  enfin,  il  y  a  eu  des  philosophes  qui  croyaient 
comme  nous  que  Dieu  connaît  toutes  choses,  et  que  rien  absolu¬ 
ment  ne  lui  est  caché  ;  ce  sont  certains  grands  hommes  antérieurs 
a  Aristote...  Nous  soutenons,  nous  autres  croyants,  que  Dieu  con¬ 
naît  ces  choses  avant  qu  elles  naissent...  » 

«  Une  chose  sur  laquelle  on  est  d’accord  A  c'est  qu’il  ne  peut 
survenir  a  Dieu  aucune  science  nouvelle,  de  manière  qu’il  sache 
maintenant  ce  qu  il  n  avait  pas  su  auparavant.  Il  ne  peut  pas,  non 
plus,  même  selon  l'opinion  de  ceux  qui  admettent  les  attributs, 
posséder  des  sciences  multiples  et  nombreuses.  Cela  démontré, 
nous  disons,  nous  autres  sectateurs  de  la  Loi,  que,  par  une  science 
unique,  il  connaît  les  choses  multiples  et  nombreuses,  et  que, 
par  rapport  a  Dieu,  la  variété  des  choses  sues  n'implique  point  la 
variété  des  sciences,  comme  cela  a  lieu  par  rapport  à  nous.  De 
même,  nous  disons  que  toutes  ces  choses  nouvellement  survenues, 
Dieu  les  savait  avant  quelles  existassent,  et  il  les  a  sues  de  toute 
éternité  ;  par  conséquent,  il  ne  lui  est  survenu  aucune  science 
nouvelle.  » 

«  Ce  n  est  pas  des  choses  que  lui  vient  la  connaissance  qu  il  en 
a  ',  de  sorte  qu’il  y  aurait  là  multiplicité  et  renouvellement  ;  au 
contraire,  ces  choses  dépendent  de  sa  science,  qui  les  a  précédées 
et  les  a  établies  telles  qu  elles  sont,  soit  êtres  séparés,  soit  indivi- 

i.  Moïse  Maimonide,  O/j.  luud..  Troisième  partie,  -ch.  XVf  ;  cd.  cil.  l  UI. 
|'|>.  !  1 3- 1  l/j  ’’ 

Moïse  Maimonide,  Op ,  fond..  Troisième  partie,  cl).  XX;  cd.  cil.,  I  lit 
|>.  i/J7 . 

3.  Moïse  Maimonide,  Op.  Iniirl.,  Troisième  partie,  ch.  XXI  -  éd  cil  |  IH 
p.  i r>7. 


LlUHEM  —  T.  V. 


12 


178 


1a  (RUÉ  RE  1  ARISTOTÉLISME 


III  -  9 


dus  corporels  et  permanents,  soit  êtres  matériels  individuellement 
variables...  Pour  Dieu  donc,  il  n’y  a  pas  de  science  multiple,  et  il 
ne  peut  survenir  rien  de  nouveau  dans  sa  science,  qui  est  inalté¬ 
rable  ;  car  en  connaissant  toute  la  réalité  de  son  essence  inaltéra¬ 
ble,  il  connaît  par  cela  même  tout  ce  qui  doit  nécessairement 
résulter  de  ses  actions. 

»  Faire  des  efforts  pour  comprendre  comment  cela  se  fait,  ce 
serait  comme  si  nous  faisions  des  efforts  pour  que  nous  soyons  Lui 
et  pour  que  notre  perception  soit  la  sienne...  Si  nous  savions  nous 
en  rendre  compte,  nous  posséderions  nous-mêmes  1  intelligence 
qui  donne  ce  genre  de  perceptions  ;  mais  c  est  là  une  chose 
qu’aucun  être,  hormis  Dieu,  ne  possédé,  et  qui  est  elle-même 
l’essence  divine.  » 

Ainsi,  de  la  science  divine,  Maimonide,  rompant  nettement  avec 
la  doctrine  d’Aristote,  pense  exactement  ce  qu’Avicenne  avait 
pensé. 

13.  Les  Intelligences  célestes. 

De  Dieu,  descendons  aux  créatures  et,  d’abord,  aux  sphères 
célestes  '. 

«  Que  la  sphère  céleste  soit  douée  d’une  àme,  c’est  ce  qui 
devient  clair  quand  on  examine  bien  (la  chose).  Ce  qui  fait  que 
celui  qui  entend  cela  croit  que  c’est  une  chose  difficile  à  com¬ 
prendre,  ou  le  rejette  bien  loin,  c’est  qu’il  s'imagine  que,  lorsque 
nous  disons  douée  d'une  âme ,  il  s’agit  d’une  àme  comme  celle  de 
l’homme,  ou  comme  celle  de  1  âne  ou  du  bœuf.  Mais  ce  n  est  pas 
là  le  sens  de  ces  mots,  par  lesquels  on  veut  dire  seulement  que 
son  mouvement  local  prouve  qu’elle  a  indubitablement  en  elle  un 
principe  par  lequel  elle  se  meut,  et  ce  principe,  sans  aucun  doute, 
est  une  âme.  En  effet,  ....  il  est  inadmissible,  ....  que  le  principe 
de  son  mouvement  soit  une  nature  et  non  pas  une  Ame  ;  car  ce 
<pii  a  mouvement  naturel ,  le  principe  qui  est  en  lui  le  meut  uni¬ 
quement  pour  chercher  son  lieu  (naturel),  lorsqu’il  se  trouve  en  un 
autre  lieu,  de  sorte  qu’il  reste  en  repos  dès  qu’il  est  arrivé  à  son 
lieu,  tandis  que  cette  sphère  céleste  se  meut  toujours  circulaire- 
ment  en  la  même  place. 

»  Mais  il  ne  suffit  pas  qu'elle  soit  douée  d’une  âme,  pour  qu’elle 
doive  se  mouvoir  ainsi  ;  car  tout  ce  qui  est  doué  d  une  âme  ne  se 
meut  que  par  nature  ou  par  une  conception.  Par  nature-,  je  veux 
dire  ici  [ce  qui  tend!  à  se  diriger  vers  ce  qui  lui  convient  ou  à  fuir 

i .  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie,  chapitre  iV  ;  éd.  cit.,  t.  II, 
pp.  5j-62. 


III  -  10 


MOÏSE  MAIMONIDE  LT  SES  DlSClPLÈS 


179 


ce  qui  lui  est  contraire....  Or  cette  sphère  ne  se  meut  point  clans  le 
but  de  fuir  ce  qui  lui  est  contraire  ou  de  chercher  ce  qui  lui  con¬ 
vient....  Son  mouvement  circulaire  ne  saurait  donc  avoir  lieu  qu’en 
vertu  d’une  certaine  conception ,  qui  lui  impose  de  se  mouvoir 
ainsi.  Or  la  conception  11a  lieu  qu’au  moyen  d’un  intellect  ;  la 
sphère  céleste,  par  conséquent  est  douée  d’un  intellect. 

»  Mais  tout  ce  qui  possède  un  intellect,  par  lequel  il  conçoit 
une  certaine  idée,  et  une  âme,  par  laquelle  il  lui  devient  possible 
de  se  mouvoir,  ne  se  meut  pas  nécessairement  quand  il  conçoit 
une  idée  ;  car  la  seule  conception  ne  nécessite  pas  le  mouve¬ 
ment...  Il  est  donc  clair  que  ml  âme  par  laquelle  se  fait  le  mouve¬ 
ment,  ni  1  intellect  par  lequel  on  conçoitla  chose,  ne  suffisent  pour 
produire  le  mouvement  dont  il  s’agit  jusqu’à  ce  qu’il  s’y  joigne  un 
désir  de  la  chose  conçue.  Il  suit  de  là  que  la  sphère  céleste  a  le 
désir  de  ce  quelle  a  conçu,  à  savoir,  de  l’objet  aimé,  qui  est 
Dieu....  C  est  à  ce  point  de  vue  qu’on  a  dit  que  Dieu  met  en  mou¬ 
vement  la  sphère  céleste  ;  cela  veut  dire  que  la  sphère  désire 
s’assimiler  à  l’objet  de  sa  perception..., 

»  La  chose  que  conçoit  telle  sphère,  de  manière  à  opérer  son 
mouvement  rapide  en  un  jour,  doit  nécessairement  différer  de 
celle  que  conçoit  telle  autre  sphère,  qui  accomplit  une  seule  révo¬ 
lution  en  trente  ans....  Il  y  a  des  Intelligences  séparées  en  même 
nombre  que  celui  des  sphères,  chacune  des  sphères  éprouve  un 
désir  pour  cette  Intelligence,  qui  est  son  principe,  et  celle-ci  lui 
imprime  le  mouvement  qui  lui  est  propre,  de  telle  sorte  que  telle 
intelligence  met  en  mouvement  telle  sphère.... 

»  Si  les  philosophes  modernes  ont  dit  que  les  Intelligences  sont 
au  nombre  de  dix,  c  est  qu  ils  ont  compté  les  globes  ayant  des 
astres  et  la  sphère  environnante ,  bien  que  quelques-uns  de  ces 
globes  contiennent  plusieurs  sphères.  Or,  il  ont  compté  neuf 
globes  :  la  sphère  qui  environne  tout,  celle  des  étoiles  fixes,  et  les 
sphères  des  sept  planètes. 

}  »  Quant  à  la  dixième  Intelligence,  c’est  l'Intellect  actif ,  dont 
l’existence  est  prouvée  par  nos  intellects  passant  de  la  puissance 
à  l’acte,  et  par'  les  formes  survenues  aux  êtres  qui  naissent  et 
périssent,  après  quelles  ont  été  simplement  en  puissance  dans 
leurs  matières....  Ce  qui  donne  la  forme  est  une  Forme  séparée , 
et  ce  qui  donne  l’existence  à  l’intellect  est  un  Intellect,  à  savoir 
Y  Intellect  actif;  de  sorte  que  l’Intellect  actif  est  aux  éléments  et  à 
ce  qui  en  est  composé,  ce  que  chaque  Intelligence  séparée ,  appar¬ 
tenant  à  une  sphère  quelconque,  est  à  cette  sphère  ;  et  que  le  rôle 
de  l'intellect  en  acte  qui  existe  en  nous,  lequel  est  émané  de 


\m 


I.A  i:m  j:  DK  l/.VHISTOÏKLlSMK 


llî  -  11 


X Intellect  actif ,  et  par  lequel  nous  percevons  ce  dernier,  est  le 
même  que  le  rôle  de  l'intellect  existant  en  chaque  sphère,  intel¬ 
lect  qui  est  émané  de  l'Intelligence  séparée,  et  par  lequel  La 
sphère  perçoit  X  Intelligence  séparée,  la  conçoit,  désire  s  assimiler 
à  elle,  et  arrive  ainsi  au  mouvement. 

»  Il  s'ensuit  aussi...  que  Dieu  ne  fait  pas  les  choses  par  contact  ; 
quand  ('par  exemple  ;,  il  brûlé,  c’est  par  l’intermédiaire  du  feu,  et 
celui-ci  est  nui  par  l'intermédiaire  du  mouvement  de  la  sphère 
céleste,  laquelle  à  son  tour  est  mue  par  l'intermédiaire  d'une 
Intelligence  séparée.  Les  Intelligences  sont  donc  les  anges  qui 
approchent  (de  Dieu»-,  et  par  l  intermédiaire  desquels  les  sphères 
sont  mises  en  mouvement — 

»  (Test  Dieu  qui  a  produit  la  première  Intelligence,  laquelle 
met  eu  mouvement  la  première  sphère,  de  la  manière  que  nous 
avons  exposée.  L'Intelligence  qui  met  en  mouvement  la  deuxième 
sphère  n'a  pour  cause  et-  pour  principe  que  la  première  Intelli¬ 
gence,  et  ainsi  de  suite  -  .de  sorte  que  1  Intelligence  qui  met  en 
mouvement  la  sphère  la  plus  voisine  dç  nous  est  la  cause  et  le 
principe  de  l’ Intellect  actif.  Celui-ci  est  la  dernière  des  Intelli¬ 
gences  séparées,  de  meme-- que  les  corps,  commençant  par  la 


sphère  supérieure,  finissent  par  les  éléments  et  par  ce  qui  se  com¬ 
pose  tic  ceux-ci. 

»  On  ne  saurait  admettre  que  1* Intelligence  (pii  met  en  mouve¬ 
ment  là  sphère  supérieure  soit  elle-même  l’Etre  nécessaire  : 
comme, 'en  effet,  elle  a  quelque  chose  do  commun  avec  les  autres 
Intelligences,  à  savoir  la*  mise  en  mouvement  des  corps,  et  que 
Imites,  elles  se  distinguent  les  ulies  des  autres  par  une  autre  chose, 
chacune  des- dix  est  composée  de  deux  choses,  et,  par  conséquent, 
il  faut  qu’il  y  ait  une  Cause  première  pour  le  tout.  » 

Au  cours  de  cette  exposition,  Maimonide  a  cité  à  plusieurs 
reprises  le  nom  d'Aristote,  comme  si  les  idées  qu  il  présentait 
étaient  celles  du  Philosophe.  Il  conclut  en  ces  termes  :  «  Telles 
sont  les  paroles  d’Aristote  et  son  opinion.  Les  preuves  sur  ces 
choses  ont  été  exposées,  autant  qu  elle  peuvent  l’être,  dans  les 
livres  de  ses  successeurs.  »  Ces  livres  des  successeurs  d’Aristote, 
c’est-à-dire  d'Al  Fàràbi,  d'Ihn  Sinà  et  d’Al  Gazàli,  sont,  en  réa¬ 
lité,  les  sources  auxquelles  Kabbi  Moïse  a  puisé  ;  dans  son  discours, 
on  reconnaît  sans  peine,  presque  textuellement  reproduits,  des 
passages  de  la  Métaphysique  d’Avicenne  et  de  la  Philosophie  d’Al 


Gazàli. 


D’ailleurs,  si  Maimonide  croit  que  toute  cette  théorie  des  moteurs 
célestes  est  d’Aristote  ;  s  il  pense  qu’un  Juif,  respectueux  des  Ecri- 


III  -  12 


MOÏSE  MAIMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


181 


tares,  la  peut  recevoir,  à  condition  .le  mettre  au  nombre  des 
anges  les  Intelligences  qui  meuvent  les  sphères  il  n’ignore  pas, 
cependant,  qu’à  la  Métaphysique  d’Aristote,  le  fils  d’Israël  est  tenu 
d’apporter  une  modification 1 2  3  : 

«  hn  ce  qu  Aristote  a  dit  de  tout  cela,  il  n’y  a  rien  non  plus  qui 
soit  en  contradiction  avec  la  Loi.  Mais  ce  qui  nous  est  contraire 
dans  tout  cela,  c’est  que  lui,  il  croit  que  toutes  ces  choses  sont 
<tci  ne  lies  et  .|ue  ce  sont  des  choses  qui  par  nécessité  viennent 
ainsi  de  Dieu,  tandis  que  nous,  nous  croyons  que  tout  cela  est 
erré,  que  Dieu  a  créé  les  Intelligences  séparées  et  a  mis  dans  la 
sphère  céleste  une  faculté  de  désir  qui  l’attire  vers  elles,  que  c’est 
Dieu,  en  un  mot,  qui  a  créé  les  Intelligences  et  les  sphères,  et  qui 
y  a  mis  ces  /'acuités  directrices.  C’est,  en  cela  que  nous  sommes  en 
contradiction  avec  lui.  » 

Or,  au  lieu  de  regarder  les  orbes  célestes  et  leurs  Intelligences 
motrices  comme  des  êtres  non  seulement  éternels,  mais  néces¬ 
saires  et  existant  par  eux-mêmes,  admettre  que  ces  êtres  tiennent 
leur  existence  de  l’opération  créatrice  de  Dieu,  ce  n’est  pas 
apporter  au  Péripatétisme  une  modification  de  détail  ;  lors  même 
qu’on  accorderait  l’éternité  aux  sphères  et  à  leurs  Intelligences, 
ou  porte  à  la  Métaphysique  d  Aristote  un  coup  qui  renverse  un 
des  piliers  fondamentaux  et  qui  ruine  tout  l’édifice. 

Par  l’influx  qui  émane  de  Dieu,  le  bien  se  répand  de  créature  en 
créature,  depuis  le  premier  créé  jusqu’à  l’être  qui  se  trouve  au 
plus  bas  degré  de  la  création;  l’étude  de  cette  divine  influence 
était  le  principal  objet  du  Livre  des  Causes  dont  tous  les  philoso¬ 
phes  musulmans  ont  médité  l’enseignement.  Moïse  Maimonide  n’a 
garde  de  manquer  à  suivre  cet  exemple  que  lui  ont  donné  les 
savants  de  l’Islam  ;  il  consacre  de  longues  pages  à  décrire  com¬ 
ment  se  répand  sur  les  créatures  Je  régime  de  Dieu  ou  l 'épanche¬ 
ment  ( feïdh )  de  sa  bonté. 

«  Le  régime  3  descend  de  Dieu  sur  les  Intelligences ,  selon  leur 
ordre  successif;  les  Intelligences,  de  ce  quelles  ont  reçu  elles- 
mêmes,  épanchent  des  bienfaits  et  des  lumières  sur  les  corps  des 
sphères  célestes  ;  et  les  corps,  enfin,  épanchent  des  forces  et  des 
bienfaits  sur  ce  corps  qui  liait  et  périt,  lui  communiquant  ce 
qu’elles  ont  reçu  de  plus  fort  de  leurs  principes. 

1 .  Moïse  Maïmomde,  Op.  laiul..  Deuxième  partie,  chapitres  V,  VI  et  N  tl  ; 
cd.  cit. ,  t.  II,  pp.  62-77. 

2.  Moïse  Maïmonide,  Op.  taud-,  Deuxième  partie,  ch.  VI;  éd.  cit.,  t.  II. 
P-,  75- 

3.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laiul.,  Deuxième  partie,  ch.  XI  :  é.i,  cil.,  t.  II, 
PP  95-96. 


182 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  13 


»  Il  faut  savoir  que  tout  ce  qui,  dans  cette  classification,  com¬ 
munique  un  bien  quelconque,  n’a  pas  uniquement  pour  but  final 
de  son  existence,  tout  donneur  qu’il  est,  de  donner  a  celui  qui 
reçoit  ;  car  il  suivrait  de  là  une  pure  absurdité.  En  effet,  la  fin  est 
plus  noble  que  les  choses  qui  existent  pour  cette  fin  ;  or,  il  s  ensui¬ 
vrait  que  ce  qui  est  plus  élevé,  plus  parfait  et  plus  noble  existe 
en  faveur  de  ce  qui  lui  est  inférieur,  chose  qu’un  homme  intelli¬ 
gent  ne  saurait  imaginer.  Mais  il  en  est  comme  je  vais  le  dire  : 
Quand  une  chose  possède  un  certain  genre  de  perfection,  tantôt 
cette  perfection  y  occupe  une  étendue  suffisante  pour  que  la  chose 
elle-même  soit  parfaite,  sans  qu’il  s’en  communique  aucune  per¬ 
fection  à  une  autre  chose  ;  tantôt,  la  perfection  a  une  étendue  telle 
qu’il  y  en  a  de  reste  pour  perfectionner  autre  chose...  Il  en  est  de 
même  dans  l’Univers  ;  l 'épanchement,  qui  Vient  de  Dieu  pour  pro¬ 
duire  les  Intelligences  séparées,  se  communique  aussi  à  partir  de 
ces  Intelligences  pour  qu  elles  se  produisent  les  unes  les  autres, 
jusqu’à  l’Intellect  actif  avec  lequel  cesse  la  production  des  Intel¬ 
ligences  séparées.  De  chaque  Intelligence  séparée  émane  égale¬ 
ment  une  autre  production,  jusqu’à  ce  que  les  sphères  aboutissent 
à  celle  de  la  Lune.  Àprè  cette  dernière,  vient  ce  corps  qui  naît  et 
périt,  je  veux  dire  la  Matière  première  et  ce  qui  en  est  composé. 
De  chaque  sphère,  il  vient  des  forces  (qui  se  communiquent)  aux 
éléments,  jusqu’à  ce  que  leur  épanchement  s’arrête  au  terme  (du 
monde)  de  la  génération  et  de  la  corruption.  » 

C.  h' influence  du  monde  céleste  sur  le  monde  sublunaire. 

Rabbi  Moïse  consacre  un  chapitre  entier  1  du  Guide  des  égarés 
à  étudier  comment  cet  épanchement  opère  au  sein  du  monde 
sublunaire. 

Lorsqu’en  une  certaine  opération,  l’agent  est  corporel,  il  faut, 
pour  que  cette  opération  s'effectue,  qu’un  certain  rapport  soit 
établi  entre  l’agent  et  le  patient  ;  ce  rapport  est  obtenu  par  un 
mouvement  qui  rapproche  l’agent  du  patient.  Mais  lorsque  l’agent 
est  incorporel,  il  ne  peut  plus  être  question  d’en  approcher  le 
patient;  ce  qui,  dans  ce  cas,  rend  l’opération  possible,  c’est  une 
certaine  disposition  de  la  matière  à  subir  l’action  de  la  substance 
séparée  qui  doit  agir. 

Or,  à  la  matière  qui  forme  le  substratum  des  corps  soumis  à  la 

i.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.j  Deuxième  partie,  chapitre  XII;  éd.  cit., 
t.  Il,  pp.  ç8-io4- 


III  -  14 


MOÏSE  MAIMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


188 


génération  et  à  la  corruption,  quel  est  l’agent  qui  donne  la  forme  ? 
«  L’efficient  de  la  forme  est  une  chose  non  susceptible  de  division, 
car  son  action  est  de  la  même  espèce  que  lui  ;  il  est  donc  évident 
que  l'efficient  de  la  forme,  je  veux  dire  ce  qui  la  donne,  est  néces¬ 
sairement  une  forme,  et  celle-ci  est  une  forme  séparée.  Il  est  inad¬ 
missible  que  cet  efficient,  qui  est  incorporel,  produise  son  impres¬ 
sion  par  suite  d’un  certain  rapport.  En  effet,  n’étant  point  un  corps, 
il  ne  saurait  ni  s’approcher  ni  s’éloigner,  ni  aucun  corps  ne  saurait 
s’approcher  ou  s’éloigner  de  lui  ;  car  il  n’existe  pas  de  rapport  de 
distance  entre  le  corporel  et  l’incorporel.  Il  suit  nécessairement 
de  là  que  l’absence  de  cette  action  a  pour  cause  le  manque  de  dis¬ 
position  de  telle  matière  pour  recevoir  l’action  de  l’être  séparé.  » 

D’où  viendra  cette  disposition  ?  D’abord  du  mélange.  En  se 
mélangeant  entre  eux  en  diverses  proportions,  les  éléments  engen¬ 
drent  des  mixtes  disposés  à  recevoir  telle  influence  et  non  pas  telle 
autre,  ou  à  subir  avec  plus  ou  moins  d’intensité  une  influence 
donnée . 

Les  actions  mutuelles  des  corps  contribueront  aussi  à  cette  dis¬ 
position  de  la  matière.  «  L’action  que  les  corps  élémentaires,  en 
vertu  de  leurs  formes  particulières,  exercent  les  uns  sur  les  autres 
a  pour  résultat  de  disposer  les  différentes  matières  à  recevoir 
l’action  de  ce  qui  est  incorporel,  c’est-à-dire  les  actions  qui  sont 
les  formes.  »  Dans  la  matière  ainsi  préparée,  les  formes  seront 
imprimées  par  l’Intelligence  séparée  qui  est  chargée  de  répandre 
l’épanchement  divin  au  sein  du  monde  de  la  génération  et  de  la 
corruption. 

Selon  la  nature  et  le  degré  de  la  préparation  quelle  a  subie,  la 
matière  participera  dans  une  mesure  différente  à  cet  épanchement. 
L’action  de  cette  Intelligence  s’exerce  d’une  manière  absolument 
uniforme  :  «  Aucune  force  ne  lui  arrive  d’un  certain  côté  ni  d’une 
certaine  distance,  et  sa  force  n’arrive  pas  non  plus  ailleurs  par  un 
côté  déterminé,  ni  à  une  distance  déterminée,  ni  dans  un  temps 
plutôt  que  dans  un  autre  temps  ;  au  contraire  son  action  est  per¬ 
pétuelle,  et  toutes  les  fois  qu'une  chose  a  été  disposée ,  elle  reçoit 
cette  action  toujours  existante  qu’on  a  désignée  par  le  mot  épan¬ 
chement.  » 

En  tout  cela,  nous  reconnaissons  un  développement  de  pensées 
que  1a.  Philosophie  d’Al  Gazâli  avait  déjà  exposées,  alors  qu’elle 
méditait  «  la  fleur  des  choses  divines  »,  sous  la  continuelle  inspi¬ 
ration  du  Livre  des  Causes . 


184 


I.A  ClllIE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


III  -  15 


1).  L  intelligence  de  l'homme. 

Toute  cette  théorie  de  l'épanchement,  trouve  son  application  en 
ce  qui  est  dit  do  l'action  de  l'Intelligence  active  sur  l’Ame  de 
l’homme. 

En  même  temps  que  l’homme  reçoit  la  vie,  une  Ame  liait  en  lui. 
Cette  Ame  n'est  rien  encore  qu'une  chose  eu  puissance,  une  dispo¬ 
sition  ’.  Cette  disposition,  qu’il  est  seul  à  recevoir,  à  l’exclusion  de 
tous  les  autres  animaux 1  2 3.  «  c’est  la  faculté  rationnelle,  je  veux  dire 
cette  intelligence  qui  est  1  intellect  hylique  »  ;  c’est  donc  le  voù; 
OXixo;  d’Alexandre.  Cette  faculté  n'est  pas  une  substance  séparée 
comme  l’Intelligence  active  elle  réside  dans  un  corps,  de  la 
même  manière  que  les  Ames  des  sphères  célestes  ont  leur  siège 
dans  le  corps  de  ces  sphères. 

Lorsque  cette  intelligence  en  puissance,  cette  intelligence  hyli¬ 
que,  se  trouve  en  présence  d’une  chose  intelligible  en  puissance  % 
d’un  morceau  de  bois,  par  exemple,  l’intelligence  en  puissance  et 
l’intelligible  en  puissance  sont  deux  choses  distinctes.  «  Mais  tout 
ce  qui  est  en  puissance  doit  nécessairement  avoir  un  substratum,  » 
une  matière;  aussi  l’intelligible  en  puissance  réside-t-il  dans  la 
matière  du  bois  et  l’intelligence  eu  puissance  dans  le  corps  de 
l’homme. 

Cette  intelligence  en  puissance  va  passera  l'acte;  elle  va  opé¬ 
rer  l’action  de  comprendre  ;  elle  va,  du  morceau  de  bois,  intel¬ 
ligible  en  puissance,  abstraire  la  forme  intelligible  du  bois,  et 
la  concevoir,  c’est-à-dire  s'identifier  à  elle.  11  y  aura  donc  là 
trois  choses  :  l’intelligence  en  acte,  l'opération  intellectuelle,  et 
la  forme  intelligible  en  acte  ;  mais,  maintenant,  ces  trois  choses 
n’en  feront  plus  qu’une.  «  Il  n’y  a  point  là  deux  choses,  savoir  l’in¬ 
tellect  et  la  forme  pensée  du  bois:  car  l’intellect  en  acte  n’est 
pas  autre  chose  que  ce  qui  a  été  pensé.  Et  la  chose  par  laquelle  la 
forme  du  bois  a  été  pensée  et  abstraite,  à  savoir  l’opération  intel¬ 
lectuelle  s,  est  elle-même  indubitablement  l’intellect  passé  à 
l’acte;  en  elfet,  l’essence  de  tout  consiste  en  son  action,  et  il  ne 

1.  Moïse  Maimonide,  Op.  laud.,  Première  partie,  chap.  LXX  ;  éd.  cit 
p.  328. 

2.  Moïse  Maïmonidë,  Op.  /and.,  Première  partie,  chapitre  LXXlf  ;  éd.  oit 
t.  I,  p.  369. 

3.  Moïse  Maïmonidë,  loc.  cit.,  éd.  cit.,  t.  I,  pp.  .'{73-374. 

4-  Moïse  Maïmonidë,  Op.  lancl..  Première  partie,  ch.  f,XVIII  ;  éd.  cit.,  t.  f, 
pp.  3o4-3io. 

ô.  Munk  (éd.  cit.,  t.  II,  p.  3o8)  a  traduit  :  /’  intelligent  ;  en  cette  théorie,  en 
e/fet,  les  traducteurs  latins  entendent  toujours  par  intellû/ens,  l’opération  intel¬ 
lectuelle,  identifiée  avec  celui  qui  opère. 


III  -  16 


MOÏ  S  F.  MAIMONIDE  ET  SES  DISCIPLKS 


185 


se  peut  pas  que  1  intellect  en  acte  soit  une  chose  et  son  action  une 
autre  chose  ;  car  le  véritable  être  de  l’intellect,  c’est  la  concep¬ 
tion  Doit  il  s’ensuit  que  l’intellect,  l’opération  intellectuelle  et 
I  intelligible  sont  toujours  une  seule  et  même  chose  toutes  les  lois 
qu’il  s’agit  d’une  pensée  en  acte.  » 

Ce  passage  de  l’intelligence  en  puissance  à  l’intelligence  en  acte 
resuite  de  1  action  exercée  par  1  Intelligence  active,  qui  n’est  point 
multiple  et  logée  en  des  corps  divers,  comme  les  intelligences 
hvliques,  mais  unique  -  et  détachée  de  tout  corps  s. 

Pour  que  l’Intelligence  active  puisse  taire  passer  à  l’acte  l'intel¬ 
ligence  hylique,  il  faut  qu  elle  trouve  une  matière  préparée  à 
recevoir  son  épanchement  ;  selon  donc  que  l’ême  rationnelle  sera 
ou  ne  sera  pas  convenablement  disposée  \  elle  recevra  ou  ne  rece¬ 
vra  pas  l’influence  de  l’Intelligence  active,  elle  passera  ou  ne  pas¬ 
sera  pas  à  1  état  d’intelligence  en  acte;  cette  intermittence,  cepen¬ 
dant,  ne  sera  nullement  du  fait  de  l’Intelligence  active,  qui 
demeure  toujours  identique  à  elle -même. 

Suivant  le  degréde  préparation  de  son  àme  rationnelle,  l’homme 
reçoit  une  part  plus  ou  moins  grande  de  cet,  épanchement,  en  sorte 
qu  il  s’élève  plus  ou  moins  en  perfection  ;  car  c’est  la  perfection 
de  1  homme  «  de  devenir  5  intelligence  en  acte,  de  sorte  que,  par 
cette  perfection,  il  ait  de  tout  ce  qui  existe,  la  connaissance  que 
l’homme  peut  avoir.  »  «  La  véritable  perfection  humaine  ",  en 
effet,  consiste  à  acquérir  les  vertus  intellectuelles,  c'est-à-dire  à 
concevoir  des  choses  intelligibles  qui  puissent  nous  donner  des 
idées  même  sur  les  sujets  métaphysiques.  C’est  là  la  fin  dernière 
de  l’homme,  qui  donne  à  l’individu  humain  une  véritable  perfec¬ 
tion.  » 

I,  épanchement  qu’un  homme  reçoit  de  l’Intelligence  active  7  peut 
être  simplement  suffisant  pour  lui  faire  atteindre  la  perfection 
individuelle;  mais  il  peut  aussi  être  surabondant  pour  cet  objet; 
il  stimule  alors  le  savant  quia,  pour  son  propre  compte,  atteint  la 

j .  Munk  (ibid.)  a  traduit  :  la  perception. 

a.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud..  Première  partie,  cli.  I  \.\  ;  éd  cit..  t.  I, 
j).  328. 

3.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud..  Première  partie,  eh.  LXXII  ;  éd.  cit.,  t.  [, 
P-  373- 

f\.  Moïse  Maïmonide.  Op.  laud.,  Seconde  partie,  ch.  XVIU;  éd.  cit.,  t.  II, 
pp.  i38-i39- 

5.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud..  Troisième  partie,  ch.  XXVII;  éd.  cit,, 
t.  III,  p.  212. 

(i.  Moïse  Maïmonide,  Op .  laud..  Troisième  partie,  ch.  I,IV  ;  éd.  cit,,  t.  III, 
pp.  ^6l-/|t)2. 

7.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie,  chapitre  XXXVII  ;  éd.  cit., 
t.  II,  pp.  292-29.'!, 


186 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  17 


perfection  intellectuelle,  à  composer  des  ouvrages  et  à  professer. 
«  Il  est  dans  la  nature  de  cet  Intellect  actif  de  se  communiquer 
perpétuellement  ef  d’étendre  successivement  son  épanchement  d'un 
individu  à  un  autre,  jusqu’à  ce  qu’il  arrive  à  un  individu  au-delà 
duquel  son  influence  ne  saurait  se  répandre,  et  qu’il  ne  fait  que 
perfectionner  personnellement.  » 

11  peut  arriver,  et  il  arrive  ordinairement  que  l’émanation  de 
l’Intelligence  active  ne  se  répande  que  sur  l'âme  rationnelle  ;  ainsi 
se  forment  «  les  savants  qui  se  livrent  à  la  spéculation.  »  Mais  il 
peut  arriver  aussi  qu’après  avoir  amené  l’âme  rationnelle  à  sa  per¬ 
fection,  elle  déborde  en  outre  sur  la  faculté  imaginative  ;  elle  pro¬ 
duit  alors  un  prophète  ’.  «  C’est  sur  la  faculté  rationnelle  seule¬ 
ment  que  s’épanche  directement  l’Intellect  actif  s,  qui  la  fait 
passer  à  l’acte,  et  c’est  par  la  faculté  rationnelle  que  l’épanchement 
arrive  à  la  faculté  imaginative.  »  «  Sache  donc  3  que  la  prophé¬ 
tie,  en  réalité,  estime  émanation  de  Dieu,  qui  se  répand,  parl’in- 
termédiaire  de  l’Intellect  actif,  sur  la  faculté  rationnelle  d’abord, 
ensuite  sur  la  faculté  imaginative  ;  c’est  le  plus  haut  degré  de 
l’homme  et  le  terme  de  la  perfection  à  laquelle  son  espèce  peut 
atteindre.  » 

Rabbi  Moïse  se  complaît  à  développer  cette  théorie  du  prophé¬ 
tisme,  dû  à  l’épanchement  que  répand  l’Intelligence  active  à  la 
fois  sur  l’âme  rationnelle  et  sur  la  faculté  imaginative,  «  comme 
nous  l’avons  exposé,  et  comme  d’autres,  parmi  les  philosophes, 
l’ont  aussi  exposé  4.  »  Cette  théorie,  en  effet,  Maimonide  ne  l’a 
pas  créée  ;  ébauchée  par  Avicenne  5,  elle  se  trouvait  pleinement 
développée  en  la  Philosophie  d’Al  Gazâli 6. 

Devant  nos  yeux  se  dresse  l’ensemble  du  système  philosophique 
que  Maimonide  nous  avait  promis  de  construire  ;  nous  pouvons 
maintenant  le  juger.  «  Pour  qu’une  telle  doctrine  pût  s’appeler 
Àverroïsme,  disait  Renan,  il  n’y  manque  que  le  nom  d’Averroès.  » 
A  cette  étrange  appréciation,  nous  opposerons  celle-ci  :  A  ce  sys¬ 
tème,  il  ne  manque  que  le  nom  de  celui  qui  l’a  produit,  et  ce  nom, 
c’est  :  Avicenne. 

i  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie,  ch.  XXXVII;  éd.  cit., 
t.  Il,  p.  290-291. 

2.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie,  ch.  XXXVIII,  éd.  cit., 
t.  II,  p.  298. 

3.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie,  ch.  XXXVI  ;  éd.  cit., 
t.  II,  p.  281. 

4.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie, ch.  XXXVII;  éd.  cit.,  t.  n, 
p.  291. 

5.  Avick*n.s  Compendium  de  Anima,  Vonetiis,  MDXLVI,  cap.  X. 

6.  Philosophia  Algaielis,  lib.  II,  tract.  V,  cap.  X. 


III  -  18 


MOÏSE  MAÏMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


187 


E.  L'immortalité  de  l'âme. 

En  un  seul  point,  la  pensée  de  Maimonide  s’écarte  de  la  doctrine 
d’Avicenne  pour  se  rapprocher  de  celle  d’Averroès  ;  cette  théorie, 
où  le  Rabbin  se  montre  infidèle  à  l’enseignement  d’Ibn  Sinâ,  con¬ 
cerne  le  sort  de  l'Ame  humaine  après  la  mort.  D’ailleurs,  il  nous 
dira  lui-même  quelle  influence  a  ravi  son  assentiment  ;  c’est  celle 
d’Ibn  Bâdja. 

Maimonide  n’accorde  pas  l’immortalité  à  toutes  les  Ames  humai¬ 
nes  ;  il  la  réserve  aux  âmes  des  hommes  d’élite.  «  Les  Ames  des 
hommes  d’élite,  selon  notre  opinion  ',  bien  que  créées,  ne  cessent 
jamais  d’exister.  »  Ces  Ames  sont  celles  que  l’Ecriture  nomme  les 
âmes  des  justes s.  Pourquoi  cette  restriction  ?  Rabbi  Moïse  ne  nous 
le  dit  pas,  mais  il  est  aisé,  par  tout  ce  que  nous  savons  des  prédé¬ 
cesseurs  de  Maimonide,  d’en  deviner  la  raison  ;  c’est  l’épanchement 
ne  l’Intelligence  active  qui,  à  l’Ame  humaine,  confère  l’immorta¬ 
lité  ;  cette  immortalité  ne  peut  donc  appartenir  qu’à  ceux  dont 
l'Ame  rationnelle  offrait,  à  l’action  de  l’Intelligence  séparée,  une 
matière  convenablement  préparée. 

Ces  âmes  des  hommes  d’élite  ne  demeurent  pas,  après  la  mort, 
distinctes  les  unes  des  autres  ;  voici  par  quelle  théorie  Maimonide 
est  conduit  à  cette  conclusion  : 

Parmi  les  êtres  pourvus  de  corps,  la  diversité  des  matières  est 
la  seule  chose  qui  distingue  les  individus  les  uns  des  autres,  par 
conséquent,  la  seule  cause  de  multiplicité  numérique.  Entre  intel¬ 
ligences  séparées  de  tout  corps,  la  diversité  ne  peut  provenir  de 
la  différence  des  matières  ;  il  faut  un  autre  principe  d'individua¬ 
tion;  c’est  la  relation  de  cause  à  effet  qui  fournit  ce  principe  ;  deux 
intelligences  séparées  sont  numériquement  distinctes  parce  que 
celle-ci  est  cause  de  celle-là  et  celle-là  effet  de  celle-ci  ;  ainsi  se 
distinguent  les  unes  des  autres  les  dix  Intelligences  célestes  qui 
s’ordonnent  du  Premier  Créé  à  l’Intelligence  active.  C’est  cette 
doctrine  que  Maimonide  formulait  en  son  seizième  axiome  3  :  «  Tout 
ce  qui  est  incorporel  n’admet  point  l’idée  de  nombre ,  à  moins  que 
ce  ne  soit  une  force  dans  un  corps,  de  sorte  qu’on  puisse  nombrer 
les  forces  individuelles  en  nombrant  leurs  matières  ou  leurs  sujets. 
C’est  pourquoi  les  choses  séparées,  qui  ne  sont  ni  un  corps  ni  une 

i.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie,  ch.  XXVII;  éd.  cit.,  t.  II, 

P  200 

1  2.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Première  partie,  ch.  LXX;  éd.  oit.,  t.  I, 
p.  827. 

3  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie,  Introduction  ;  éd.  cit., 
t.  II,  pp.  i5-i6. 


188 


LA  au; K  1)K  l’aristotélisme 


III  -  19 


force  dans  un  corps,  n'admettent  aucunement  l  idée  de  nombre,  si 
ce  n’est  en  ce  sens  qu  elles  sont  les  causes  et  les  efïets  les  unes  des 
autres.  » 

Cette  théorie  repose  sur  ce  principe  essentiellement  pcripatéti- 
cien  que,  semble-t-il,  le  Néo -platonisme  avait  délaissé  :  La  multi¬ 
plicité  des  individus  d’une  même  espèce  n'a  d’autre  raison  d  être 
que  la  diversité  des  matières  où  réside  la  commune  forme  de 
cette  espèce. 

Forces  dans  des  corps,  les  âmes  des  hommes  peuvent  être, 
durant  la  vie,  distinctes  les  unes  des  autres.  Certains  philosophes 
ont  cru  qu’elles  demeuraient  encore  distinctes  après  que  la  mort 
les  a  séparées  du  corps.  «  Mais  toi  ’,  tu  sais  que  ces  choses  sépa¬ 
rées,  je  veux  dire  celles  qui  ne  sont  ni  corps  ni  faculté  dans  un 
corps,  mais  qui  sont  de  pures  intelligences,'  n'admettent  en  aucune 
façon  la  multiplicité,  si  ce  n'est  en  ce  sens  que  les  unes  d’entre 
elles  sont  la  cause  de  l’existence  des  autres,  de  sorte  qu’elles  ne  se 
distinguent  entre  elles  qu’en  ce  que  telle  est  cause  et  telle  autre 
effet.  Or,  ce  qui  survit  de  Zcid  n'est  ni  cause  ni  effet  de  ce  qui  sur¬ 
vit  à’Amr;  c’est  pourquoi  l'ensemble  est  tin  en  nombre,  comme 
l’a  montré  Abou  Bekr  ben  al  Câyeg,  lui  et  d’autres  qui  se  sont 
appliqués  à  parler  de  ces  choses  profondes.  »  Cet  Abou  Bekr  ben 
al  Çâyeg  est  le  même  qu’on  nomme  lbn  Bâdja,  que  les  Scolasti¬ 
ques  latins  appelaient  Avempace.  La  théorie  de  l’immortalité  de 
l’âme,  développée  en  sa  Lettre  d' adieux ,  inspira  donc  également 
Moïse  Maimonide  et  Averroès. 

F.  La  non-éternité  du  Monde. 

Dans  ce  que  Maimonide  écrit  touchant  l’éternité  du  Monde  il  ne 
saurait  plus  être  question  d’accord  avec  Averroès;  bien  ‘au  con¬ 
traire,  Averroès  eut  traité  ces  discussions  avec  la  plus  grande 
sévérité  et  le  plus  profond  mépris,  car  elles  sont  puisées  en  la  Des¬ 
truction  des  philosophes  d’Al  Gazâli,  et  la  source  d’où  elles  pro¬ 
viennent  se  laisse  partout  reconnaître. 

Rabbi  Moïse  commence  par  exposer  les  preuves  invoquées  en 
faveur  de  l’éternité  du  Monde.  Ces  preuves,  il  les  attribue  toutes  à 
Aristote,  encore  qu’Aristote,  à  son  avis 1  2,  ne  les  ait  pas  regardées 


1.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Première  partie,  ch.  LXXIV  ;  éd.  ci t . ,  t.  I, 
pp.  434-435. 

2.  M0Ï6F.  Maïmonide,  Op.  laud..  Deuxième  partie,  ch.  XV;  éd.  cit.,  i,  II, 
pp.  121-126, 


III  -  20 


MOÏSE  MAIMONIDE  ET  SES  DlSCIl'EES 


189 


comme  capables  de  formel*  une  démonstration  entièrement  con¬ 
vaincante. 

Or,  parmi  ces  preuves,  il  en  est  qui  sont,  en  etièt,  d'Aristote  et 
(pic  les  philosophes  néo-platoniciens  lui  avaient  empruntées  ;mais 
il  en  est  aussi  où  la  Métaphysique  d’Avicenne  est  clairement  sup¬ 
posée.  Ainsi,  après  avoir  établi  d’une  manière  assez  obscure 
d’ailleurs,  l'éternité  de  la  Matière  première  péripatéticienne, 
Moïse  donne  cet  autre  argument 2  : 

«  Avant  que  le  Monde  fût,  sa  naissance  devait  être  ou  possible, 
ou  nécessaire,  ou  impossible;  or  si  sa  naissance  a  été  nécessaire, 
il  a  toujours  existé;  si  sa  naissance  a  été  impossible,  il  n’a  jamais 
pu  exister  ;  entin,  si  elle  a  été  possible,  quel  serait  donc  le  substra¬ 
tum  de  cette  possibilité  ?  11  fallait  donc  nécessairement  quelque 
chose  qui  tut  le  substratum  de  la  possibilité  et  par  quoi  la  chose 
.en  question  pût  être  dite  possible.  •> 

«  (l'est  là,  poursuit  Maimonide,  une  méthode  très  forte  pour 
établir  l’éternité  du  Monde.  '>  Or  cette  méthode  n’est  nullement 
dans  le  sens  de  la  Métaphysique  d'Aristote,  tandis  que  la  P /ri/o. So¬ 
phie  d’Al  Oazàli  l’a  exposée  avec  grand  soin. 

Tous  ces  arguments  en  faveur  de  l’éternité  du  Monde  sont  de 
même  forme  ;  concédant  que  le  Monde  a  commencé,  ils  considèrent 
ce  qui  eût  été  possible  avant  ce  commencement,  puis  ils  constatent 
que  la.  possibilité  de  ces  choses  implique  à  son  tour  la  coexistence 
du  Monde.  A  tous  ces  arguments.  Maimonide  oppose  une  même  fin 
de  non-recevoir  ;  nous  sommes,  à  son  avis,  radicalement  incapa¬ 
bles  de  raisonner  sur  ce  qui  était  ou  n'était  pas  possible  avant  la 
naissance  du  Monde  ;  «  De  la  nature  qu'a  une  chose  après  être 
née,  achevée  et  arrivée  en  définitive  à  l’état  le  plus  parfait,  dit- 
il  on  ne  peut  nullement  argumenter  sur  1  état  où  était  cette 
chose  au  moment  où  elle  se  mouvait  pour  naître.  On  ne  peut  pas 
non  plus  argumenter  de  l'état  où  elle  était  au  moment  de  se  mou¬ 
voir  sur  celui  dans  lequel  elle  se  trouvait  avant  de  commencer  à 
se  mouvoir.  Dès  que  tu  te  trompes  là-dessus  et  que  tu  persistes  a 
argumenter  de  la  nature  d’une  chose  arrivée  a  1  acte  sur  celle 
qu’elle  avait  étant  en  puissance,  il  te  survient  des  doutes  graves; 
des  choses  qui  doivent  être  te  paraissent  absurdes,  et  des  choses 
absurdes  te  semblent  devoir  être.  » 


i.  Moïse  Maimonide,  Ojj.  lutiil..  I >eu x »<■  m»-*  pdi'lic,  e li .  XIV  :  <*,« t .  cil.,  I.  Il, 
|)|).  1 1  o- 1 1 6 . 

■>.  Moïse  M.aïmuniük,  ioc.  cil  ,  i)p.  117-118. 

ü.  Moïse  Maimonide,  Ojj.  tant/..  Deuxième  partie,  cl».  WH;  ni.  cil.,  I.  Il, 
p.  iüo. 


190 


la  cru;  de  l'aristotélisme 


III  -  21 


Cette  pensée,  Moïse  Maimonide  l’éclaircit  à  l’aide  d’ingé¬ 
nieuses  comparaisons  ;  Al  Gazàli,  à  qui  il  l’emprunte,  l’avait  for¬ 
tifiée  par  un  argument  qu’il  ne  reproduit  pas;  nous  voulons  parler 
de  cet  argument  ad  hominem ,  singulièrement  fort  à  l’encontre  des 
péripatéticiens  et  de  tous  ceux  qui  bornent  l’Univers  :  Lorsque 
vous  considérez  ce  qui  est  possible  au  delà  de  la  dernière  spHere 
céleste,  vous  vous  heurtez,  vous  aussi,  à  de  perpétuelles  contra¬ 
dictions. 

«  Après  avoir  exposé  que  ce  que  nous  soutenons  est  possible, 
dit  Maïmonide  \  je  chercherai  également,  par  une  preuve  spécu¬ 
lative,  à  le  faire  prévaloir  sur  l’autre  opinion  ;  je  veux  dire  à 
faire  prévaloir  l’opinion  de  la  création  sur  celle  de  l’éternité. 
J’exposerai  que,  si  nous  sommes  conduits  à  quelque  conséquence 
absurde  en  admettant  la  création,  on  est  poussé  à  une  absurdité 
plus  forte  encore  en  admettant  l’éternité.  » 

L’argument  que  Maïmonide  va  développer  n'a  point  du  tout  la 
portée  que  notre  rabbin  lui  attribue  ;  pour  comprendre  comment 
il  a  été  conduit  à  l’interpréter  dans  un  sens  qu’il  n’a  pas,  il  faut 
faire  une  remarque  ;  il  ne  semble  pas  que  Moïse  Maïmonide  ait 
jamais  établi  de  distinction  bien  tranchée  entre  les  deux 
notions  d  éternité  du  Monde  et  de  nécessité  du  Monde  ,  comme 
Aristote,  il  parait  admettre  que  deux  partis  seulement  soient  pos¬ 
sibles,  l’un  qui  tient  le  Monde  pour  nécessaire  et  éternel,  l’autre 
qui  le  tient  pour  contingent  et  innové  ;  à  aucun  moment,  nous  ne 
le  voyons,  comme  Avicenne  ou  Al  Gazàli,  opposer  les  deux 
notions  de  Monde  innové  et  de  Monde  créé  de  toute  éternité  ;  cette 
circonstance  comme  beaucoup  d’autres,  nous  montre  qu’il  n’avait 
pas  reçu  en  partage  le  sens  logique  très  aiguisé  de  ses  précur¬ 
seurs  arabes. 

Rabbi  Moïse,  donc,  va  soutenir  l’opinion  suivante,  également 
contraire  à  celle  des  Péripatéticiens  et  à  celle  des  Néo-platoniciens  : 
Le  Monde  n’a  pas  pu  émaner  de  Dieu  par  une  opération  telle 
qu’à  aucun  moment,  le  Créateur  n’aurait  eu  à  choisir  entre  divers 
partis  également  possibles.  Lorsqu’il  aura  établi  que  la  création  de 
l’Univers  porte  la  marque  d’une  volonté  libre,  il  croira  avoir 
démontré  que  cette  création  a  eu  commencement. 

Or  cette  idée  que  le  Monde  n’a  pu  être  produit  tel  qu’il  est  sans 
que  la  volonté  créatrice  eût  à  choisir  librement  entre  plusieurs 
déterminatios  également  possibles,  Maïmonide  la  trouvait,  nette¬ 
ment  formulée,  dans  la  Destruction  des  philosophes. 

i.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie,  ch.  XVI;  éd.  cit.,  t  II 
p.  129. 


Hi  22 


MOÏSE  MAIMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


191 


«  Vous  êtes  incapables,  disait  Al  Gazâli  aux  philosophes  d’ex¬ 
pliquer  comment  une  chose  a  été  décidée  plutôt  qu’une  autre 
clios i  semblable.  Le  Monde  provient  d’une  Cause  qui  l’a  créé  en 
chois  ssant  les  différences  qui  s’y  trouvent.  Or,  pourquoi  a-t-il  été 
approprié  d’une  certaine  manière  [plutôt  que  d’une  autre  ?]... 
C’est  ce  que  l’on  peut  considérer 1  2  en  la  diversité  du  mouvement 
des  orbes,  dont  les  uns  vont  d’Orient  en  Occident,  les  autres  en 
sens  contraire,  etc.  Il  est  impossible  à  notre  adversaire  de  donner 
des  raisons  de  la  diversité  qui  se  remarque  daus  les  choses  et  les 
dispositions.  » 

Al  Gazâli  répétait  des  considérations  semblables  3,  alors  qu’il 
voulait  montrer  aux  Néo-platoniciens  le  caractère  illusoire  de  l’ex¬ 
plication  qu’ils  avaient  imaginée  pour  concilier  la  variété  du  Monde 
avec  leur  principe  :  D’une  cause  une  provient  nécessairement  un 
effet  un.  C’est  cette  argumentation  de  la  Des  truc  (ion  des  philoso¬ 
phes  que  Maimonide  va  reprendre  et  développer. 

«  J  ai  pour  but,  dit-il  4,  de  te  montrer  par  des  preuves  qui 
approchent  de  la  démonstration,  que  cet  Univers  nous  indique 
nécessairement  un  Créateur  agissant  avec  intention... 

»  Je  vais  exposer  cette  méthode,  après  avoir  d’abord  posé  en 
principe  ce  qui  suit  :  Toutes  les  fois  qu’une  matière  est  commune 
à  des  choses  qui  diffèrent  entre  elles  d’une  manière  quelconque, 
il  a  fallu  nécessairement,  en  dehors  de  cette  matière  commune, 
une  cause  qui  ait  fait  que  ces  choses  eussent,  les  unes  telle  qualité, 
les  autres  telle  autre,  ou  plutôt  il  a  fallu  autant  de  causes  que  de 
choses  différentes.  C’est  là  une  proposition  sur  laquelle  tombent 
d’accord  les  partisans  de  l’éternité  du  Mende  et  ceûx  de  la  créa¬ 
tion.  Après  avoir  posé  ce  principe,  j’aborde  l’exposition  que  j’avais 
en  vue,  en  discutant,  sous  forme  de  questions  et  de  réponses,  sur 
l’opinion  d’Aristote.  » 

Nous  allons,  en  effet,  entendre,  de  la  bouche  de  Maimonide, 
une  suite  de  questions  posées  au  Stagirite;  mais  sous  le  nom 
d’Aristote,  c’est  la  Philosophie  d’Al  Gazâli,  qui  donnera  toutes  les 
réponses. 

«  Nous  posons  d’abord  à  Aristote  la  question  suivante  :  Tu  nous 
as  démontré  que  toutes  les  choses  sublunaires  ont  une  seule  et 

1 .  Averrois  Cordübensis  Dastractio  destruclionum  Altjazelis,  Pars  prima, 
Disputatio.  1,  treizième  :  Ait  Algazel. 

2.  Averroès,  loc.  cit.,  quatorzième  :  Ait  Algazel. 

3.  Averrois  Cordübensis,  Op.  /aud.,  Pars  prima,  disputatio,  111,  trente- 
deuxième  :  Ait  Algazel . 

4.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie,  ch.  XIX;  éd.  cit.,  t  II, 
pp.  i46-i63. 


J, A  •  tU,t:  1>E  I.  AIUsTUTÉLISMK 


III  -  23 


t»2 


même  matière,  commune  à  toutes;  quelle  est  donc  alors  la  cause 
de  la  diversité  des  espèces  qui  existent  ici-bas,  et  quelle  est  la 
cause  de  la  diversité  des  individus  de  chacune  de  ces  espèces  ?  — 
Là-dessus,  il  nous  répondra  :  Ce  qui  cause  la  diversité,  c'est  ce 
que  les  choses  composées  par  cette  matière  diffèrent  de  mélange. 

.  Car  ces  mélanges  divers  [des  quatre  éléments!  la  matière 

acquiert  des  dispositions  diverses  pour  recevoir  des  formes 
diverses,  et  ces  formes,  à  leur  tour,  la  disposent  pour  la  réception 
d’autres  formes,  et  ainsi  de  suite . 

»  Alors,  nous  adresserons  à  Aristote  cette  autre  question  :  S’il 
est  vrai  que  le  mélange  des  éléments  est  la  cause  qui  dispose  les 
matières  à  recevoir  les  formes  diverses,  qu'est-ce  donc  alors  qui 
a  disposé  cette  Matière  première  de  manière  qu'une  partie  reçùl 

la  forme  de  feu  et  une  autre  partie  la  forme  de  terre  ?  .  — A 

cela,  Aristote  fera  la  réponse  suivante  :  Ce  qui  a  fait  cela,  c’est  la 
différence  des  lieux  ;  car  ce  sont  ceux-ci  qui  ont  produit  dans  la 
Matière  unique  les  dispositions  diverses.  La  partie  qui  est  plus 
près  de  la  circonférence  a  reçu  de  celle-ci  une  impression  de 

subtilité  et  de  mouvement  rapide . ,  de  sorte  qu’ainsi  préparée, 

elle  a  reçu  la  forme  de  feu  ;  mais  à  mesure  que  la  Matière  s'éloigne 
de  la  circonférence  et  qu'elle  est  plus  près  du  centre,  elle  devient 
plus  épaisse,  plus  consistante  et  moins  lumineuse;  elle  se  fait 
alors  terre . 

»  Enfin  nous  lui  demanderons  encore  :  La  matière  de  la  circon¬ 
férence,  c’est-à-dire  du  Ciel,  est-elle  la  même  que  celle  des  élé¬ 
ments?  —  Non,  répondra-t-il,  mais  au  contraire,  celle  là  est  une 
autre  matière  et  elle  a  d’autres  formes . 

»  Ecoute  maintenant,  ù  lecteur  de  ce  traité,  ce  que  je  dis,  moi  : 

. .  Toutes  les  sphères  célestes  ont  une  même  matière,  car  toutes 

elles  se  meuvent  circulai  renient.  Mais  en  fait  de  forme,  les  sphères 
diffèrent  les  unes  des  autres;  car  telle  se  meut  de  l'Orient  à  l'Occi¬ 
dent,  et  telle  de  l’Occident  à  l’Orient,  et,  en  outre,  les  mouve¬ 
ments  diffèrent  parla  rapidité  et  la  lenteur. 

»  On  doit  donc  encore  adresser  à  Aristote  la  question  suivante  : 
Puisque  toutes  les  sphères  ont  une  matière  commune,  et  que  dans 
chacune  d’elles  le  substratum  possède  une  forme  particulière  qui 
n’est  pas  celle  des  autres,  qui  est  donc  celui  qui  a  particularisé 
ces  substrata  et  qui  les  a  disposés  pour  recevoir  des  formes 
diverses?  Y  a-t-il,  après  la  sphère,  autre  chose  à  quoi  l’On  puisse 
attribuer  cette  particularisation,  si  ce  n’est  Oicu.  le  Très-haut? 

•  •  *  •  / . . 

»  S’il  y  a  au-dessous  de  la  sphère  céleste  tant  de  choses  diverses, 


III  -  24 


MOÏSE  MAÏMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


193 


bien  que  leur  Matière  soit  une,  comme  nous  l’avons  exposé,  tu  peux 
dire  que  ce  qui  les  a  particularisées,  ce  sont  les  forces  des  sphères 
et  les  différentes  positions  de  la  Matière  vis-à-vis  de  la  sphère 
céleste,  comme  nous  1  a  enseigné  Aristote.  Mais  pour  les  diversités 
qui  existent  dans  les  sphères  et  les  astres,  qui  a  pu  les  particula¬ 
riser,  si  ce  n’est  Dieu  ?  Car  si  quelqu’un  disait  que  sce  sont  les 
Intelligences  séparées,  il  n’aurait  rien  gagné  par  cette  assertion. 
En  effet,  les  Intelligences  ne  sont  pas  des  corps,  de  sorte  qu’elles 
puissent  avoir  une  position  par  rapport  à  la  sphère;  pourquoi  donc 
alors  ce  mouvement  de  désir,  qui  attire  chaque  sphère  vers  son 
Intelligence  séparée,  telle  sphère  l'accomplirait-elle  vers  l’Occi¬ 
dent  et  telle  autre  vers  l’Orient?  Crois-tu  que  telle  Intelligence 
soit  du  côté  de  l’Occident  et  telle  autre. du  côté  de  l'Orient  ?  Pour¬ 
quoi  encore  telle  sphère  serait-elle  plus  lente  et  telle  autre  plus 

rapide . ?  Il  faudrait  donc  dire  nécessairement  que  c’est  la  nature 

même  de  telle  sphère  et  sa  substance  qui  ont  exigé  qu’elle  se  mût 
de  tel  côté  et  avec  tel  degré  de  vitesse,  et  que  le  résultat  de  son 
désir  fût  obtenu  de  telle  manière.  Et  c’est,  en  effet,  ce  que  dit 

Aristote  et  ce  qu’il  proclame  clairement . 

»  Ce  qui  rend  encore  plus  évidente  l’existence  de  la  détermina¬ 
tion  [volontaire]  en  la  sphère  céleste,  de  sorte  que  personne  ne 
saurait  lui  trouver  d’autre  cause  déterminante  que  le  dessein  d’un 
être  agissant  avec  intention,  c  est  la  manière  d  exister  des  astres. 
En  effet,  la  sphère  étant  toujours  en  mouvement  et  l’astre  restant 
toujours  fixe  [en  sa  sphère],  cela  prouve  que  la  matière  des  astres 
n  est  pas  la  même  que  celle  des  sphères.  » 

«  C’est  une  proposition  1  sur  laquelle  Aristote  et  tous  les  philo¬ 
sophes  sont  d’accord  que- d’une  chose  simple,  il  ne  peut  émaner 
qu’une  seule  chose  simple.  Si  la  chose  est  composée,  il  peut  en 
émaner  plusieurs  choses,  selon  le  nombre  des  simples  qu’elle 
renferme  et  dont  elle  est  composée.... 

»  Si  Aristote  dit  que  la  première  Intelligence  sert  de  cause  à  la 
deuxième,  la  deuxième  à  la  troisième,  et  ainsi  de  suite,  dût-il  y 
avoir  des  milliers  de  degrés,  la  dernière  de  ces  Intelligences  sera 
toujours  indubitablement  simple.  D’où  donc  viendrait  la  compo¬ 
sition  qui,  d’après  Aristote,  existerait  pas  nécessité  dans  les 
êtres  ?....  Comment  les  Intelligences  ont-elles  pu  devenir  la  cause 
des  sphères  émanant  d’elles?  Quel  rapport  y  a-t-il  entre  la 
matière  des  sphères  et  l’Intelligence  séparée,  qui  est  absolument 
immatérielle  ?  Supposé  même  que  nous  accordions  que  chaque 

i.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie,  ch.  XXII;  éd.  cit.,  1.  II, 
pp.  172-175. 

DUHEM.  —  T.  V.  13 


194 


il  chie  1>E  (/aristotélisme 


III  -  25 


sphère  a  pour  cause  une  Intelligence,  ainsi  qu  on  1  a  dit,  parce 
que  cette  Intelligence  est  composée  en  ce  qu’elle  se  pense  elle- 
même  et  qu’elle  pense  aussi  ce  qui  est  au  dehors  d’elle  ;  de  sorte 
qu’elle  est  en  quelque  sorte  composée  de  deux  choses,  dont  1  une 
produit  l’autre  Intelligence,  qui  est  au  dessous  de  celle-là,  et 
dont  l’autre  produit  la  sphère  ;  on  pourrait  encore  lui  demandei  . 
Cette  chose  une  et  simple  de  laquelle  émane  la  sphère,  comment 
a-t-elle  pu  produire  la  sphère,  puisque  celle-ci  est  composée  de 
deux  matières  et  de  deux  formes,  qui  sont,  d’une  part,  la  matière 
et  la  forme  de  la  sphère,  et,  d’autre  part,  la  matière  et  la  forme 
de  l’astre  fixé  dans  la  sphère  ?  Si  donc  tout  se  passait  par  voie  de 
nécessité,  il  nous  faudrait  nécessairement  supposer  dans  cette 
Intelligence  composée  une  cause  également  composée  de  deux 
parties  dont  l’une  pût  produire  le  corps  de  la  sphère  et  l’autre  le 
corps  de  l’astre.  » 

«  Il  est  bien  évident  *,  par  les  paroles  d’Aristote,  qu  il  désire 
nous  présenter  systématiquement  l’existence  des  sphères,  comme 
il  l’a  fait  pour  ce  qui  est  au-dessous  de  la  sphère  celeste,  de  manière 
que  tout  ait  lieu  par  une  nécessité  physique  et  non  par  l’intention 
d’un  Être  qui  poursuit  le  but  qu’il  veut,  et  qui  détermine  les  choses 
de  telle  manière  qu’il  lui  plaît.  Mais  il  n’y  a  point  réussi  et  on  n’y 
réussira  jamais.... 

»  Il  n’a  réussi  à  rien  de  tout  cela;  car  si  tout  ce  qu  il  a  exposé  à 
l’égard  des  choses  sublunaires  est  systématique,  conforme  à  ce  qui 
existe  et  dont  les  causes  sont  manifestes  ;  si  l’on  peut  dire  que 
tout  y  a  lieu  par  une  nécessité  qui  résulte  du  mouvement  et  des 
forces  de  la  sphère  céleste  ;  il  n’a  pu  donner  aucune  raison  évi¬ 
dente  de  tout  ce  qu’il  a  dit  à  l’égard  de  la  sphère  céleste  ;  la  chose 
ne  se  présente  pas  sous  une  forme  systématique,  de  manière  qu’on 

puisse  en  soutenir  la  nécessité.  » 

«  Sache 1  2  que  selon  notre  opinion,  à  nous  tous  qui  professons  la 
nouveauté  du  Monde,  tout  cela  est  facile  et  marche  bien  d’accord 
avec  nos  principes  ;  car  nous  disons  qu  il  y  a  un  Être  déterminant 
qui,  pour  chaque  sphère,  a  déterminé  comme  il  a  voulu  la  direc¬ 
tion  et  la  rapidité  du  mouvement  ;  mais  que  nous  ignorons  le  mode 
de  cette  Sagesse  qui  a  fait  naître  telle  chose  de  telle  manière.  » 

En  ce  Moïse  ben  Maimoun,  dont  Renan  voulait  faire  un  émule 
d’Averroès,  nous  reconnaissons,  d’une  façon  presque  constante, 
un  fidèle  disciple  d’ Al  Gazâli  ;  disciple  du  philosophe  Al  Gazâli 

1.  Moïse  Maïmonide,  Op.  laud.,  Deuxième  partie,  ch.  XIX;  éd.  cit.,  t.  II, 
pp.  i5a-i54. 

2.  Moïse  Maïmonide,  loc.  cit.,  p.  iS*). 


III  -  26 


MOÏSE  MA  DI  O  Ml  DE  ET  SES  DtsCÎPLES 


198 


tandis  qu'il  construit  un  système  de  Métaphysique  où  l’éternité  du 
Monde  est  provisoirement  concédée,  c'est  au  soufi  Al  Gazâli,  des¬ 
tructeur  des  philosophes,  qu’il  demande  les  motifs  de  douter  par 
lesquels  il  ébranle  l’éternité  du  Monde,  et  les  preuves  par  les¬ 
quelles  il  manifeste,  dans  les  mouvements  des  deux,  les  sûmes 
du  libre  choix  de  Dieu. 

Ces  deux  attitudes,  Al  Gazâli  les  avait  prises,  à  deux  époques 
differentes  de  sa  .vie,  qu’une  conversion  séparait  l'une  de  l’autre  ; 
Maimonide  les,  tient  en  même  temps  et  dans  le  même  livre; 
cependant,  il  n’y  a,  dans  sa  pensée,  aucune  inconséquence  ;  elle  se 
développe  suivant  un  plan  tracé  d’avance  et  où  la  Logique  ne 
trouve  rien  à  reprendre.  Maimonide,  en  effet,  doué  d'un  sens 
critique  très  sur  et  très  aiguisé,  a  fort  bien  su  reconnaître  que  cer¬ 
taines  questions  philosophiques,  tel  le  problème  de  l’éternité  du 
i  londe,  défient  la  puissance  de  démonstration  départie  à  notre 
raison  ;  ces  questions  nous  passent  à  ce  point  que  les  deux  solu¬ 
tions  contradictoires  nous  paraissent  l'une  et  l’autre  inconce¬ 
vables;  tout  au  plus  pouvons-nous  peser  les  motifs  de  douter 
qu  émeut  chacune  d  elles  et  pencher  vers  celle  qui  offre  le  moins 
d’invraisemblance. 

G  est  par  cette  habileté  à  peser  et  examiner  que  le  prudent 
Maimonide  se  distingue  des  Arabes,  particulièrement  de  son  con¬ 
temporain  Averroès,  aux  doctrines  arrêtées  et  fixées  jusqu’en  leurs 
moindres  conséquences.  Là  est  l’originalité  du  Rabbin,  non  dans 
ses  théories  mêmes  qu  il  tient  tout  entières  d’Avicenne,  d’Al  Gazâli 
et  d  lbn  Bâdja. 


Il 


LE  COMFLIT  DU  NÉO-PLATONISME  ET  DE  LA  THÉOLOGIE  CHEZ  LES  JUIFS 

La  philosophie  si  prudente  de  Maimonide  allait  cependant 
provoquer,  au  sein  de  la  Synagogue,  d’ardentes  disputes. 

C’est  en  arabe  que  Moïse  ben  Maimoun  avait  écrit  ses  principaux 
ouvrages.  Peu  d  années  après  sa  mort,  dès  les  premières  années 
du  xme  siècle,  le  Guide  des  égarés  fut  traduit  en  hébreu  et  com¬ 
menté.  L’auteur  de  la  traduction  et  du  commentaire  était  Samuel, 
fils  de  Jéhouda  ben  Tibbon,  rabbin  de  Lunel  ;  c’était  le  chef  de 
cette  famille  des  Ibn  Tibbon,  souche  de  traducteurs  et  de  savants 
qui  ont  illustré  les  communautés  juives  de  Lunel,  de  Montpellier, 
d’Arles  et  de  Marseille. 


196 


l.A  CllUE  1)E  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  27 


L’exemple  de  Maimonide  inspira  aux  Juifs  du  midi  de  la  France 
une  ardente  curiosité  pour  les  sciences  et  la  philosophie  des  Grecs 
et  des  Arabes.  Grâce  à  Samuel  ben  Tibbon  et  aux  divers  membres 
de  sa  famille,  à  Jacob  d'Antoli,  à  Moïse  ben  Fibbon,  enfin  a 
Jacob  ben  Makir,  le  célébré  Profatius,  les  Juifs  du  Languedoc  et 
de  la  Provence  reçurent  en  leur  langue  la  plupart  des  livres  grecs 
ou  arabes  dont  la  Scolastique  latine  était  déjà  dotée. 

Cet  afflux  de  pensée  musulmane  et,  surtout,  de  pensée  païenne 
n’avait  pu  se  produire,  si  soudain  et  si  abondant,  sans  troubler  la 
foi  de  maint  Israélite.  C’est  au  cours  des  dernières  années  du 
xmc  siècle  que  la  secousse  causée  à  l’orthodoxie  juive  par  les 
philosophies  péripatéticienne  et  néo-platonicienne  devint  assez 
violente  pour  inquiéter  les  chefs  de  la  Synagogue. 

«  L’ébranlement  qu’avait  causé  1  la  grande  publicité  donnée 
par  les  Tibbon  au  Guide  des  Égarés  de  Moïse  Maimonide,  dans  les 
premières  années  du  xm°  siècle,  était  loin  d’être  calmé  au  temps 
où  nous  sommes.  Jamais  certainement  tentative  aussi  hardie  n  était 
venue  d’un  théologien.  La  Théologie  chrétienne,  dès  le  xne  siècle, 
avait  cherché  à  s'incorporer  l’Aristotélisme,  mais  en  le  corrigeant, 
en  lui  enlevant  ses  théories  mal  sonnantes,  si  bien  même  qu  en 
définitive  tout  se  borna  à  l’introduction  sans  réserve  dans  les  éco¬ 
les  chrétiennes  de  la  Logique  péripatéticienne,  c’est-à-dire  de  la 
partie  du  Péripatétisme  qu’aucune  école  ne  peut  renier.  11  n  en 
fut  pas  de  même  daus  le  Judaïsme.  C'est  la  Philosophie  péripatéti¬ 
cienne  tout  entièrè,  avec  sa  Théodicée  restreinte,  sa  théorie  de 
l’àme  pleine  d’hésitation,  sa  négation  de  la  Providence  au  sens 
vulgaire,  son  rationalisme  absolu,  son  apparent  matérialisme,  que 
Maimonide  adopta.  Non  seulement  il  n’y  fit  pas  les  suppressions 
et  les  additions  que  Thomas  d’Aquin,  Albert  le  Grand  jugèrent 
indispensables;  mais,  parmi  les  interprétations  du  Péripatétisme, 
celle  qu’il  choisit  lut  la  plus  matérialiste,  la  plus  opposée  aux 
sentiments  religieux  du  vulgaire,  la  plus  ressemblante  aux  asser- 
tions.des  panthéistes  et  des  athées.  Le  Péripatétisme  de  Maimonide 
est  la  Philosophie  arabe  telle  qu’Averroès,  de  son  côté,  arrivait 
vers  le  même  temps  à  la  présenter.  Comment  est-il  possible  qu’un 
docteur,  en  apparence  très  Iklèle  au  Judaïsme,  qui  passa  la  moitié 
de  sa  vie,  comme  tous  ses  coreligionnaires,  a  commenter  la  Loi  et 
le  Talmud,  se  soit  fait  en  même  temps  l’adepte  et  le  propagateur 
d’une  Philosophie  dont  la  base  était  l’éternité  du  Monde,  la  néga- 

i  Ernest  Renan,  Les  rabbins  français  du  commencement  du  XI siècle, 
Seconde  partie  :  Communautés  juives  du  midi.  Philosophes,  savants  et  traduc¬ 
teurs  ( Histoire  littéraire  de  la  France ,  t.  XXVII,  1877),  pp.  647-648. 


III  -  28 


MOÏSE  MAÏMONIOE  ET  SES  DISCIPLES 


197 


tion  de  la  création,  à  plus  forte  raison  de  la  révélation,  du  pro¬ 
phétisme,  du  miracle  ?  Nous  ne  nous  chargeons  pas  de  l’expliquer. 
Il  semble  que  la  pensée  de  Maimonide  resta  toujours  contradic¬ 
toire,  que  Maimonide  théologien  et  Maimonide  philosophe  furent 
deux  personnes  étrangères  1  une  a  1  autre  et  qui  ne  se  mirent 
jamais  d  accord.  La  distinction  de  la  «  vérité  théologique  »  et  de 
la  «  vérité  philosophique  »,  qui  devait  plus  tard  devenir  l’essence 
même  de  1  Averroïsme  italien,  parait  avoir  été  en  germe  dans 
1  esprit  du  fondateur  du  rationnalisme  juif.  » 

Ce  qu’un  tel  jugement  a  d’excessif  et  d’injuste  à  l’égard  de  la 
philosophie  de  Maimonide,  il  est,  croyons-nous,  facile  de  le  recon¬ 
naître  à  qui  a  lu  ce  que  nous  avons  dit  de  cette  doctrine.  Mais  si  l’on 
s  explique  mal  qu  un  Renan  1  ait  jugég  de  la  sorte,  on  comprend 
fort  bien  qu’une  opinion  semblable  ait  pu  se  former,  au  sujet  de 
1  enseignement  de  Rabbi  Moses,  en  la  pensée  de  maint  docteur  de 
la  Synagogue;  en  dépit  de  ses  efforts  pour  concilier  la  Bible  avec 
les  théories  métaphysiques  d’Avicenne  et  d’Al  Gazàli,  le  Guide  des 
égarés  devait  sembler  singulièrement  hérétique  à  tout  Israélite 
quelque  peu  soucieux  d’orthodoxie. 

On  conçoit  donc  aisément  que  la  grande  publicité  donnée  au 
Guide  des  égarés  par  la  traduction  et  par  le  commentaire  de.. 
Samuel  ben  Tibbon  ait  été,  pour  plus  d’un  savant  rabbin  du  Lan¬ 
guedoc,  de  la  Provence  ou  de  la  Catalogne,  une  occasion  de  scan¬ 
dale.  Ces  contrées  devinrent  sans  doute  le  siège  d’un  mouve¬ 
ment  hérétique  analogue  à  celui  qui  se  produisait  depuis  long¬ 
temps  dans  les  pays  soumis  à  la  domination  musulmane,  et  dont 
Guillaume  d’Auvergne  nous  retrace  le  tableau  dans  un  curieux; 
passage  de  son  De  legibus.  Voici,  de  ce  passage,  ce  qui  est  relatif 
aux  Juifs  1  : 

«  Après  qu’ils  se  furent  mélangés  aux  Chaldéens  ou  Babyloniens 
et  à  la  Nation  arabe,  ils  s’adonnèrent  aux  sciences  et  à  la  philoso¬ 
phie  de  ces  peuples  ;  ils  suivirent  les  opinions  des  philosophes,  ne 
sachant  défendre,  contre  les  discussions  et  les  arguments  de 
ceux-ci,  les  dogmes  de  leur  religion  et  la  foi  d’Abrahain;  ils  tom¬ 
bèrent  donc  dans  l’erreur  par  rapport  à  leur  religion  et  devinrent 
hérétiques  en  la  foi  d’Abraham,  surtout  après  que  l’empire  des 
Sarrasins  se  fut  étendu  sur  les  contrées  qu  ils  habitaient.  A  par¬ 
tir  de  ce  moment,  en  effet,  beaucoup  d’entre  eux  admirent  l'éter¬ 
nité  du  Monde  et  les  autres  erreurs  d’Aristote.  Aussi  rencon- 


i.  Guliermi  P AR1SIENSI8  Episcopi  De  legibus  cap.  I  (Guliermi  Parîsiensis 
Opéra,  éd.  i5i6,  t.  I,  fol.  XII,  coll.  a  et  b). 


198 


LA  CRUE  DE  LARISTOTÉLISME 


III  -  29 


tre-t-on  fort  peu  de  véritables  Juifs  qui  ne  soient  pas  devenus  Sar- 
razins  en  quelque  partie  de  leurs  croyances,  qui  ne  donnent  pas 
leur  consentement  aux  erreurs  d’Aristote,  parmi  ceux  que  1  on 
trouve  en  la  terre  des  Sarrasins  et  qui  demeurent  au  milieu  des 
philosophes.  En  outre,  ils  ont  trouvé  une  grave  occasion  d’aposta- 
sier  dans  ce  fait  que  beaucoup  de  préceptes  de  la  loi  semblent 
absurdes  ou  inutiles.  Comme  l’absurdité  ou  1  inutilité  de  ces  pré¬ 
ceptes  est  apparente,  et  qu’on  ne  voit  aucune  raison  de  ce  qu  ils 
commandent  ou  défendent,  aucune  utilité  dans  leur  observance,  il 
ne  faut  pas  s’étonner  qu’on  s’en  éloigne  et  qu’on  les  rejette  comme 
fardeaux  superflus.  » 

Il  ne  serait  pas  étonnant  que  la  connaissance  du  Guide  des  éga¬ 
rés  eût  provoqué,  parmi  les  rabbins  qui  habitaient  les  côtes  du 
golfe  du  Lion,  une  dangereuse  ardeur  pour  l’étude  de  la  philoso¬ 
phie  païenne. 

Le  péril  en  lequel  cette  œuvre  de  Maïmonide  avait  peut-être 
mis  l’orthodoxie  juive  ne  put  que  devenir  plus  grave  et  plus  pres¬ 
sant  lorsque  Jacob  d’Antoli  et,  surtout,  Moïse  ben  Samuel  eurent 
traduit  en  hébreu  les  commentaires  d’Averroès.  Alors,  les  juive- 
ries  du  midi  de  la  France  sentirent  passer  ce  vent  de  rationa¬ 
lisme  et  de  doute  qui  avait  secoué  la  Chrétienté  latine  lorsque 
Michel  Scot  avait  apporté  à  l’École  la  traduction  de  ces  mêmes 
livres.  La  foi  juive,  comme  la  foi  chrétienne,  eut  à  lutter  contre 
l’Averroïsme  ;  et  comme  cette  dernière  doctrine  prétendait  ruiner 
des  dogmes  communs  aux  Juifs  et  aux  Chrétiens,  la  défense,  bien 
souvent,  dut  se  porter  aux  mêmes  points  et  combattre  avec  les 
mêmes  armes. 

Une  première  lutte  1  contre  les  doctrines  de  Maïmonide  et  contre 
les  explications  allégoriques  par  lesquelles  il  mettait  les  récits 
bibliques,  celui  du  miracle  de  Josué,  par  exemple,  d’accord  avec 
la  Physique  d’Aristote,  s’était  déroulée,  de  1231  à  1235,  à  Mont¬ 
pellier  ;  un  des  rabbins  les  plus  considérables  de  cette  ville,  Salo¬ 
mon  ben  Abraham,  convainquit  plusieurs  de  ses  confrères  de  la 
nécessité  d’excommunier  l’exégèse  de  Moïse  ben  Maimoun.  Mais 
cette  première  escarmouche  était  comme  oubliée  lorsqu’en  1303, 
la  guerre  se  ralluma.  Les  adversaires  qui  y  prirent  part  évitèrent, 
autant  qu’il  leur  fut  possible,  que  leurs  coups  atteignissent  leur 
illustre  coreligionnaire  Maïmonide  ;  ils  les  dirigèrent  surtout  con¬ 
tre  Platon,  contre  Atistote  et  contre  les  commentateurs  arabes  de 
ce  dernier. 


i .  Ernest  Renan,  Op.  laud.,  p.  64g. 


III  -  30 


MOÏSE  MAÏMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


199 


Cette  guerre  fut  déclarée  par  Abba  Mari,  fils  de  Moïse,  fils  de 
Joseph  qui  était  né  à  Lunel  d’une  famille  d’obscurs  rabbins. 
Abba  Mari  habitait  Montpellier  lorsqu’en  1303,  il  écrivit1  2  «  à  Salo¬ 
mon  ben  Addéreth,  le  rabbin  le  plus  distingué  de  Barcelone,  une 
lettre  dans  laquelle  il  se  plaignait  de  l’abandon  où  tombaient  les 
études  talmudiques,  de  la  préférence  qu’on  accordait  aux  études 
philosophiques  et  à  l’interprétation  allégorique  de  la  Bible.  » 

Cette  lettre  fut  le  point  de  départ  d’une  longue  correspondance 
entre  Abba  Mari  et  Salomon  ben  Addéreth,  le  signal  d’une  vive 
querelle  entre  rabbins  voués  à  l’étude  exclusive  du  Talmud  et 
Juifs  philosophes  qui  lisaient  Maïmonide,  Aristote  et  Averroès. 
Abba  Mari,  sur  ses  vieux  jours,  a  soigneusement  réunies  toutes  les 
pièces  de  ce  débat  ;  elles  ont  été  conservées,  publiées  en  hébreu, 
et  Ernest  Renan  les  a  résumées  3. 

Cette  correspondance  nous  fait  connaître  4  les  chefs  d’hérésie 
que  les  rabbins  talmudistes  reprochaient  aux  Juifs  averroïstes  ; 
ces  chefs  d’hérésie,  nous  les  trouverions  tous  au  nombre  des 
erreurs  condamnées,  en  1277,  par  Étienne  Tempier  et  par  les 
théologiens  de  Paris. 

«  Les  opinions  d’Aristote,  le  père  des  philosophes,  écrit  Abba 
Mari  à  Addéreth,  impliquant  la  négation  de  la  providence  indivi¬ 
duelle,  l’attribution  de  la  providence  aux  astres,  l’éternité  du 
Monde,  et  surtout  ce  théorème  fondamental  que  tout  se  passe 
d’après  les  lois  naturelles,  sont  des  hérésies  complètes,  contraires 
à  la  Loi  et  aux  paroles  des  prophètes... 

»  Maïmonide  nous  avertit  de  ne  pas  lire  les  commentaires  sur 
Aristote  qui  prétendent  prouver  l’éternité  du  Monde.  Or  la  plu¬ 
part  des  volumes  scientifiques  que  nous  possédons  sont  les  com¬ 
mentaires  et  les  résumés  d’Averroès,  «  et  j’ai  vu,  au  commence- 
»  ment  de  son  Traité  du  Ciel  et  du  Monde ,  qu’il  donne  des 
»  preuves  pour  l’éternité  des  corps  célestes,  preuves  qui  nous 
»  amèneraient  à  croire  à  l’éternité  du  Monde.  » 

Les  docteurs  chrétiens  de  Paris  eussent  souscrit  aux  condamna¬ 
tions  portées  par  Abba  Mari  contre  les  enseignements  hérétiques 
du  Péripatétisme  ;  mais  il  ne  s’en  fut  guère  rencontré  pour 
repousser,  comme  il  le  fait,  toute  étude  de  la  Philosophie  :  «  Le 
Talmud  5  permet  l’étude  des  sciences  à  ceux  qui  ont  des  relations 


1.  Ernest  Renan,  Op.  laud.,  pp.  648-649. 

2.  Ernest  Renan,  Op.  laud.,  p.  65 1  - 

3.  Ernest  Renan,  Op.  laud.,  pp.  654-696. 

4.  Ernest  Renan,  Op.  laud.,  pp.  680-681. 

5.  Ernest  Renan,  Op.  laud.,  pp.  681-682. 


200 


LA  CR  U  K  DE  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  31 


avec  la  cour  et  pendant  les  heures  où  il  ne  fait  ni  jour  ni  nuit 
(c’est-à-dire  pendant  quelques  minutes  du  crépuscule)...  Il  résulte 
de  tout  cela  que  nous  ne  devons  pas  étudier  les  livres  philoso¬ 
phiques,  même  pour  en  tirer  des  résultats  vrais...  Comme  conclu¬ 
sion,  Abba  Mari  engage  Addéreth  et  ses  collègues  à  n’avoir 
d’égard  pour  personne  et  à  procéder  avec  rigueur  contre  ceux  qui 
ne  veulent  pas  abandonner  ces  études  dangereuses.  » 

L’appel  d’Abba  Mari  fut  entendu.  Pin  1304,  Salomon  ben  Addé¬ 
reth  et  quatorze  autres  rabbins  de  Barcelone  envoyèrent  à  leurs 
confrères  de  Montpellier,  une  lettre  1  par  laquelle  on  prononçait 
l’excommunication  contre  ceux  qui  s’occuperaient  des  études  philo¬ 
sophiques  avant  d’avoir  atteint  l’àge  de  trente  ans. 

Cette  excommunication  était  une  condamnation  de  1  œuvre  des 
Tibbonides  ;  elle  portait  atteinte  à  l’honneur  de  cette  dynastie  de 
traducteurs  et  de  savants.  Le  vieux  Profatius  2 3,  qui  était  alors  le 
plus  illustre  des  Ibn  Tibbon,  fut,  en  cette  circonstance,  leur  héraut. 
Le  jour  où  la  lettre  d’Addéreth  et  des  rabbins  de  Barcelone  fut  lue 
à  la  synagogue  de  Montpellier,  Jacob  ben  Makir  prit  la  parole  et 
s’éleva  vivement  contre  le  contenu  de  cette  lettre.  De  ce  moment, 
Profatius  se  trouva  chef  des  rabbins  attachés  à  l’étude  de  la  Phi¬ 
losophie  et  des  Sciences,  comme  Abba  Mari  l’était  de  ceux  qui  ne 
voulaient  lire  que  la  Tliora  et  le  Talmud. 

Entre  les  deux  partis,  la  lutte  fut  ardente  ;  les  accusations 
d’hérésie  et  les  anathèmes  se  croisèrent.  Israël  n’était  pas  une 
église  hiérarchisée  et  soumise  à  un  porjtife,  mais  une  synagogue 
anarchique  et  privée  de  grand  prêtre;  nulle  autorité  ne  pouvait 
imposer  silence  aux  adversaires,  peser  leurs  raisons  et  leurs  torts 
et  porter  un  arrêt  qui  mît  fin  au  débat. 

Celui  qui  mit  fin  au  débat,  ce  fut  Philippe  le  Bel  ;  en  juillet 
1306,  l’expulsion  générale  des  Juifs,  chassant  à  la  fois  de 
Montpellier  Averroïstes  et  Talmudistes,  les  accabla  de  craintes  et 
de  soucis  qui  leur  firent  oublier  leur  différend  philosophique  et 
_£ft%i<eux„  Abba  Mari  s’enfuit  en  Arles  et,  de  là,  à  Perpignan; 
peut-être  son  extrême  vieillesse  s’écoula-t-elle  à  Barcelone  *  ;  on 
sait  qu’il  vivait  encore  en  1310;  on  ignore  la  date  de  sa  mort. 
Quant  à  Profatius,  il  avait  cessé  de  vivre  avant  l’ordonnance  de 
Philippe  le  Bel,  car  «  dans  la  réponse  qu’En  Douran  de  Lunel 
adresse  à  Don  Vidal  Salomon,  réponse  qui  n’est  pas  postérieure 


1 .  Ernest  Renan,  Op.  laud  ,  pp.  602-663. 

2.  Voir  :  Seconde  partie,  ch.  V,  §  IX;  t.  III,  pp.  2ç8-3j2, 

3.  Ernest  Renan,  Op.  laud . ,  p.  649. 


III  -  32 


MOÏSE  MAÏMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


201 


au  commencement  de  1306,  Jacob  ben  Makir  est  déjà  mentionné 
comme  décédé  *.  » 


IH 


LÉVI  BEN  GERSON 


Chassés  de  France,  les' Juifs  cherchèrent  refuge  dans  les  pays 
voisins,  aux  frontières  desquelles  expirait  l’autorité  de  Philippe- 
le-Bel  ;  la  Catalogne  et  la  Provence  les  recueillirent  ;  dans  ces 
contrées,  d’ailleurs,  se  poursuivaient  les  discussions  philosophi¬ 
ques  qui  avaient  pris  naissance  àLunelouà  Montpellier;  c’est  ainsi 
que  Profatius  trouva,  peut-on  dire,  un  continuateur  en  la  per¬ 
sonne  de  Lévi  ben  Gerson 


A.  Lévi  ben  Gerson  astronome . 

A  Lévi  ben  Gerson,  on  a  souvent  décerné  des  éloges  extraor¬ 
dinaires  ;  on  en  a  parlé  comme  d’un  homme  dont  les  connaissances 
auraient  grandement  surpassé  la  science  de  son  temps  ;  mais  de . 
la  science  qu’on  possédait  au  temps  de  Lévi  ben  Gerson  se  faisait- 
on  toujours  une  idée  très  exacte?  Peut-être,  avant  d’exposer  les 
principales  doctrines  philosophiques  du  rabbin  de  Bagnols,  sera- 
t-il  bon  de  marquer  ce  qu’il  y  a  de  juste  et  de  fondé  dans  cette 
très  grande  renommée. 

Cette  renommée  a  fait  surtout  valoir  les  travaux  astronomiques 
de  maître  Léon  le  Juif. 

1.  Krnest  Renan,  Op.daud.,  p.6oi. 

2.  Voir  :  Seconde  parlie,  ch.  VIII,  §  VII;  t.  IV,  pp.  39-40. 

Aux  renseignements  que  nous  avions  donnés  en  cet  endroit  sur  la  vie  de 
Lévi  ben  Gerson,  nous  en  pouvons  joindre  un,  qui  concerne  la  date  de  sa 
mort.  Cette  date  nous  est  révélée  par  les  dernières  lignes  de  la  Pronostica/io 
que  nous  avons  signalée  au  t.  IV,  p.  38  ;  en  effet,  ces  dernières  lignes  sont  les 
suivantes  : 

«  Magister  Léo,  morte,  preoenlus  anno  Christi  1 344°,  die  20  rnensis  aprilis, 
circa  meridiem,  de  hac  conj unctione  nil  amplius  ordinavit .  Ego  vero  f rater 
Petrus  de  Alexandria,  ordinis  fratrum  Here/nitarum  Sancti  Augustini,  cum 
ad/utorio  rnagistri  Salomonis,  fratris  carnalis  predicti  rnagistri,  istud  inve/i- 
turn  et  ordinatum  per  eum,  de  hebreo  transtuli  in  latinum,  anno  quo  supra,  sue 
sententie  nil  addendo,  nichil  in  aliquo  minuendo  . .  »• 

Lévi  ben  Gerson  est  donc  mort  le  20  avril  1 344- 

Pierre  d’Alexandrie,  à  qui  nous  devons  cette  traduction  et  l’indication  qui 
la  termine  est  aussi  celui  qui  avait,  à  la  demande  du  pape,  traduit  le  traité 
de  Lévi  sur  le  bâton  de  Jacob  (Voir  :  tome  IV,  p.  4°). 

Nous  extrayons  ce  renseignement,  et  beaucoup  de  ceux  qui  vont  suivre  dans 
le  texte,  de  l’cuvrage  que  voici  :  Krnest  Renan,  Les  écrivains  juifs  français 
du  XfV’  siècle  [Histoire  littéraire  de  la  France,  t.  XXXI,  1893,  p.  643). 


202 


LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


III  -  33 


Les  doctrines  astronomiques  de  notre  auteur  sont  exposées  au 
cinquième  livre  de  son  grand  traité  Milchamot  Adonaï.  Nous  avons 
dit 1  comment  les  neuf  chapitres  où  se  trouve  décrit  le  bâton  de 
Jacob  avait  été  extraits  de  l’ouvrage  et  traduits  en  latin,  en  1342, 
sur  l’ordre  du  pape,  par  Pierre  d’Alexandrie.  Nous  avons  dit  auss1 
comment  tout  le  cinquième  livre  avait  reçu  plus  tard  une  version 
latine. 

Képler  connaissait  sans  doute  de  réputation  ce  cinquième  livre 
du  Milchamot  Adonaï  et  souhaitait  de  se  le  procurer,  car  un  de 
ses  amis,  Johannes  Ramus,  lui  écrivait2  :  «  Plaise  à  Dieu  que  tu 
puisses  trouver  chez  les  rabbins  le  cinquième  traité  des  Guerres 
du  Seigneur  (Defensiones  Dei)  de  Rabi  Lévi  !  » 

Plus  récemment,  S.  Munk  disait3  :  «  Cet  ouvrage,  qui  devrait 
occuper  une  place  dans  l’histoire  de  l’Astronomie,  mériterait  un 
examen  approfondi  de  la  part  d’un  spécialiste  ». 

Cet  examen  approfondi,  justement  souhaité  par  Munk,  n’a  pas 
été  fait  jusqu’ici;  mais  quelques  renseignements  sommaires  l'ont 
préparé. 

Un  des  manuscrits  du  texte  hébreu  conservés  à  la  Ribliothèque 
Nationale,  les  trois  manuscrits  de  la  version  latine  que  possèdent  la 
Ribliothèque  Vaticane  et  la  Bibliothèque  Ambrosienne  de  Milan 
ont  permis  à  Renan  de  donner 4  la  table  des  cent  trente-six  chapi¬ 
tres  qui  composent  ce  traité  astronomique. 

Plus  récemment,  M.  Joseph  Carlebach  a  publié5  le  traité jarith- 
métique  De  numcris  harmonicis  de  Léo  Hebræus  ;  à  cette  publica¬ 
tion,  il  a  joint  une  étude  sur  Lévi  ben  Gerson  considéré  comme 
mathématicien  ;  cette  étude  renferme  de  précieux  renseignements 
sur  les  doctrines  astronomiques  de  notre  rabbin. 

Après  avoir  transcrit  les  titres  des  cent  trente-six  chapitres  astro¬ 
nomiques  du  Milchamot  Adonaï,  Renan  disait®  : 

«  Voilà  donc  un  ouvrage  de  science  parfaitement  saine  et 
rationnelle,  quelles  qu’en  soient  les  erreurs  de  détail,  qui  éclôt, 
dans  la  première  moitié  du  xive  siècle,  au  sein  des  juiveries  du 
midi.  La  cour  d’Avignon,  si  éclairée  pour  le  temps,  en  reconnaît 
la  supériorité  et  se  le  fait  traduire.  Léon  de  Bagnols  est  un  savant 
dans  le  sens  où  nous  l’entendons.  11  rejette  les  routines  tradition- 

1 .  Tome  IV,  p.  l\o. 

2.  Johannes  Ramus  Johanni  Keplero  ;  Joannis  Kepleri  Opéra.  Ed.  G.  Frisch. 
T.  VI,  p.  66  et  p  534. 

3.  S.  Munk,  Mélanges  de  Philosophie  juive  et  arabe,  p.  5oo. 

4.  E.  Renan,  Op .  laud.,  pp.  624*64  i- 

5.  Joseph  Carlebach,  Lewi  ben  Gerson  als  Mathematiker.  Ein  Betrag  sur 
Geschichte  der  Mathemati/c  bei  den  Juden.  Berlin,  1910. 

6.  Ernest  Renan,  Op.  laud.,  p.  642. 


III  -  34 


MOÏSE  MAÏMONIDE  ET  SES  DÏSCIPLES 


203 


nelles  ;  il  dit 1 2  comme  Galilée  :  Dicta  antiquorum  doctorum  magis 
ad  impedimentum  quam  ad  juvamen  fuerunt.  S’il  y  a  quelque 
chose  de  vrai  dans  cette  idée  que  Dieu  crée  par  siècle  un  contem¬ 
plateur  pour  son  œuvre,  Léon  de  Bagnols  fut,  à  son  heure,  ce 
contemplateur.  Personne,  à  sa  date,  ne  paraît  avoir  porté  dans  la 
Cosmographie  mathématique  autant  de  science  spéciale  et  de 
sagacité.  » 

Voilà  le  jugement  qu’il  nous  faut  examiner.  Lévi  ben  Gerson 
fut-il  le  génie  isolé  que  Renan  nous  dépeint?  Fut-il,  au  contraire, 
homme  de  son  temps  et  de  son  milieu  ? 

Le  bâton  de  Jacob  parait  être,  pour  Léon  de  Bagnols,  un  titre 
de  gloire  très  légitime.  Nous  avouerons  sans  ambages  que  nous 
connaissons  trop  imparfaitement  les  instruments  astronomiques 
employés  au  Moyen  Age  pour  être  en  état  de  marquer  avec  préci¬ 
sion  les  avantages  du  bâton  sur  les  diverses  espèces  d’astrolabes 
qu’on  employait  avant  lui. 

Un  de  ces  avantages  parait  dû  à  l’idée  qu’eut  notre  astronome 
d’adapter  une  chambre  obscure  au  bâton  de  Jacob;  à  l’aide  de 
cette  chambre  obscure,  il  pouvait î  déterminer  le  diamètre  appa¬ 
rent  du  Soleil  et  de  la  Lune  ;  il  pouvait,  dans  les  éclipses  de  Soleil 
et  de  Lune,  mesurer,  à  chaque  instant,  la  partie  de  l’astre  qui. 
demeurait  visible. 

M.  Carlebach  ne  craint  pas  de  célébrer  cette  idée  de  Léon  de 
Bagnols  comme  «  une  découverte  qui  fait  époque,  die  Leos  epoche- 
machende  Entdeckung  ».  C’est  en  exagérer  de  beaucoup  la  nou¬ 
veauté. 

Nous  avons  vu3 4 5  comment,  à  la  fin  du  xme  siècle,  les  canons 
d’Astronomie  adressés,  probablement  par  Roger  Bacon,  à  un 
certain  Jean,  recommandaient  l’emploi  de  la  chambre  noire  pour 
l’observation  des  éclipses  ;  l’observation  de  l’image  permet  de 
mesurer  la  portion  de  l’astre  qui  demeure  visible.  Nous  avons 
entendu  *  Jean  Peckbam,  dans  sa  Perspectiva  commuais ,  faire 
allusion  à  cette  observation  des  éclipses  parle  moyen  de  la  cham¬ 
bre  noire.  Nous  avons  reproduit6  le  passage  où  Guillaume  de 
Saint-Cloud,  à  son  tour,  prescrivait  d’user  de  cette  chambre  pour 
suivre,  sans  fatigue  pour  la  vue,  la  marche  d’une  éclipse  de  Soleil. 
Certainement,  donc,  au  temps  où  Lévi  ben  Gerson  composait  le 

1.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonai,  livre  V,  ch.  XCVIII.  —  E.  Renan, 
Op.  laud.,  p.  63g. 

2.  Joseph  Carlebach,  Op.  laud.,  p.  3i. 

3.  Voir  :  Seconde  partie,  ch.  VII,  note  ;  t.  III,  p.  5o5. 

4.  Loc.  cit.,  p.  5 1 6. 

5.  Voir:  Seconde  partie,  ch.  VIII,  §  II  ;  t.  IV,  pp.  17-18. 


204 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  35 


Milchamot  Adonai ,  les  astronomes  se  servaient  depuis  longtemps 
de  la  chambre  noire. 

Toutefois,  on  doit  attribuer,  semble-t-il,  au  Rabbin  de  Bagnols, 
le  mérite  d’avoir  pleinement  dissipé  les  confusions  qui  avaient 
longtemps  troublé  la  théorie  de  cet  instrument.  De  ces  confusions, 
nous  avons  sommairement  retracé  Thistoire1.  Les  uns,  avec  Roger 
Racon,  soutenaient  que  la  chambre  noire  fournit  une  image  dont 
la  figure  reproduit  celle  de  l’objet  lumineux  ;  les  autres,  avec 
Witelo,  s’attachaient  à  rendre  compte  des  contours  arrondis  que 
la  pénombre  impose  à  l’image.  Lévi  ben  Gerson  parait  avoir  nette¬ 
ment  discerné  les  deux  effets.  Il  a  commencé  3  par  considérer  le 
cas  où  l’ouverture  est  réduite  à  un  point;  il  a  démontré,  comme 
le  faisait  Bacon  dans  son  Opus  majus,  que  l’image  est,  dans  ce  cas, 
semblable  à  l’objet.  Prenant  ensuite  le  cas  d’une  ouverture  dont 
les  dimensions  ne  sont  plus  négligeables,  il  a  montré  que  le 
même  raisonnement  se  devait  répéter  pour  chacun  des  points  de 
cette  ouverture  ;  on  a  donc,  de  l’objet  lumineux,  une  multitude 
d’images  qui  se  recouvrent  seulement  en  parties  ;  si  l’on  reçoit 
ainsi  les  rayons  du  Soleil  sur  une  fenêtre  rectangulaire,  l’image 
a  la  forme  d’un  rectangle  aux  coins  arrondis. 

De  cette  théorie,  Lévi  a  déduit,  pour  les  observations  astrono¬ 
miques,  des  règles  précises  que  M.  Carlebach  résume  en  ces 
termes  :1  : 

«  Les  étoiles  sont  à  une  distance  prodigieuse  de  la  Terre;  aussi 
les  peut-on  regarder  comme  des  points  et  traiter  leurs  rayons 
comme  parallèles  ;  partant,  la  grandeur  des  images  qu’elles  four¬ 
nissent  dépend  seulement  de  l’ouverture „ 

»  Pour  une  observation  d’éclipse,  Léon  donne  la  règle  sui¬ 
vante  :  Prenez  une  ouverture  circulaire  ;  à  l’aide  du  bâton  de 
Jacob,  placez  l’écran  perpendiculairement  à  la  direction  des 
rayons  qu’il  reçoit  ;  prenez  le  plus  grand  diamètre  de  l’image  de 
la  partie  éclipsée,  le  plus  petit  diamètre  de  l’image  de  l’astre 
éclipsé  ;  de  l’un  comme  de  l’autre,  retranchez  le  diamètre  du 
trou,  car  chacune  des  deux  images  se  trouve  accrue  de  cette 
même  quantité  ;  le  rapport  des  deux  différences  vous  donnera  le 
rapport  du  diamètre  de  l’astre  entier  au  diamètée  de  la  partie 
éclipsée.  » 

Léon  de  Bagnols,  nous  en  avons  maintenant  la  preuve,  savait 
fort  bien  la  Perspective. 

i  .  Voir  :  Seconde  partie,  ch.  Vil,  note  ;  t.  III,  pp.  5o5-5iy. 

2.  Joseph  Carlebach,  Op.  laud .,  p.  .33. 

3,  J.  Carlebach,  Joc.  ci  t, 


III  -  36 


MOÏSE  MAÏ  MOISI  DE  ET  SES  DISCIPLES 


203 


Quel  usage  Lévi  fît-il  de  son  instrument  ?  Il  lui  dut,  si  nous 
en  croyons  M.  Carlebach,  une  découverte  capitale.  «  Léon,  dit-il 
reconnaît  et  enseigne  le  premier  que  les  apogées  de  toutes  les  pla¬ 
nètes  sont  en  mouvement,  contrairement  à  l'affirmation  de  Proclus 
et  de  Ptolémée  ;  il  démontre  que  les  arguments  de  ces  astronomes 
à  1  égard  d’un  tel  mouvement  sont  mal  fondés  ;  en  comparant  ses 
propres  observations  à  celles  des  Anciens,  il  détermine  la  gran¬ 
deur  du  mouvement  annuel  des  apogées.  Cette  découverte  est  une 
preuve  de  l'heureux  emploi  que  trouvait  le  bâton  de  Jacob  dans 
la  main  de  son  inventeur.  » 

Qu’il  est  dangereux  d  écrire  sur  l’œuvre  d’un  savant,  quand  on 
ne  connaît  rien  de  ce  qu’ont  fait  ceux  qui  l’ont  précédé  !  Tout  ce 
qu  on  trouve  dans  les  traités  dont  on  s’occupe,  on  le  prend  pour 
invention  nouvelle,  alors  même  qu'il  s'agit  d’une  vérité  très 
anciennement  et  très  communément  reçue. 

11  est  bien  vrai  que  Proclus  refusait1 2 * 4  5  de  croire  au  déplacement 
des  apogées  des  planètes,  comme  il  refusait  de  croire  au  déplace¬ 
ment  des  points  équinoxiaux  ;  mais  il  faut  bien  peu  connaître  l’his¬ 
toire  de  l’Astronomie  pour  prêter  semblable  opinion  à  Ptolémée  ; 
au  mouvement  lent  des  étoiles  fixes,  celui-ci  faisait  participer  les 
apogées  de  toutes  les  planètes  3  ;  l’apogée  du  Soleil  était  le  seul 
qu’il  tint  pour  immobile  Le  premier  qui  ait  enseigné  le  mouvement 
de  l’apogée  solaire,  mouvement  qu’il  égalait  à  celui  des  apogées 
des  aptres  planètes,  ce  n’est  pas  Lévi  ben  Gerson  ;  c’est  Ai  Fer- 
gàni  \  Après  Al  Fergani,  il  n’est  pas  d’astronome  arabe  qui  n’ait 
admis  ce  mouvement.  Dès  1140,  les  Tables  de  Marseille  appre¬ 
naient  5  à  la  Chrétienté  latine  d’Occident  que  les  «  auges  d’Alba- 
téni  »  ou  apogées  de  tous  les  astres  errants  demeuraient  invaria¬ 
blement  liés  aux  étoiles  fixes  et  suivaient  celles-ci  dans  leur  lent 
déplacement  ;  depuis  ce  temps,  il  n’était  pas  un  recueil  de  tables, 
pas  une  théorie  des  planètes  qui  ne  répétât  cet  enseignement  ; 
vraiment,  il  était  singulièrement  vieux  et  singulièrement  commun 
au  temps  de  Lévi  ben  Gerson  qu’on  lui  voudrait  donner  pour 
inventeur. 

En  ce  temps-là,  les  astronomes  de  Paris  ne  prononçaient  plus 
guère  le  nom  d’Alpétragius  dont  le  système,  définitivement  con¬ 
damné,  commençait  à  sombrer  dans  l’oubli.  Ce  système,  notre 


1.  J.  Carlebach,  Op .  laud.,  j>.  4 1  - 

2.  Voir  :  Première  partie,  ch.  XII,  § III ;  t.  II,  pp.  198-109. 

ü.  Voir  :  Première  partie,  ch.  XII,  §  II;  t.  Il,  pp.  188-189. 

4.  Voir  :  Première  partie,  eh.  XII,  §  IV ;  t.  II,  pp.  206-207. 

5.  Voir  :  Seconde  partie,  ch.  III,  §  VI ;  t.  III,  p.  212. 


LA  CKUE  DK  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  37 


200 


rabbin,  moins  avancé  que  ses  collègues  de  Paris,  croit  qu’il  est 
encore  nécessaire  de  le  discuter,  et  c’est  ce  qu’il  fait  dans  plu¬ 
sieurs  chapitres  du Milchamot  Adonaï 

Mais  s’il  rejette  l’Astronomie  d’Al  Bitrogi,  ce  n’est  pas  qu’il 
veuille,  sans  aucune  réserve,  donner  sa  confiance  à  l’Astronomie 
de  Ptolémée  ;  bien  au  contraire  ;  contre  les  doctrines  de  la 
Grande  Syntaxe ,  il  accumule  critique  sur  critique,  objection  sur 
objection  ;  l’opiniâtreté  avec  laquelle  il  combat  les  théories  de 
Y Almageste  rappelle  ce  livre,  composé  par  quelque  astronome  hel¬ 
lène  oublié,  que  Djéber  ben  Aflah  s’est  approprié  2 3.  D’ailleurs, 
sur  le  cinquième  livre  des  Guerres  du  Seigneur ,  l'influence  des 
Neuf  livres  d' Astronomie  de  Géber  est  en  une  continuelle  évidence  ; 
elle  se  montre,  en  particulier,  dans  le  souci  que  prend  l’auteur 
juif  d’établir  cette  proposition  '1  :  «  11  n’est  pas  nécessaire  de  mettre 
Vénus  et  Mercure  au-dessous  du  Soleil  ;  il  semble  plus  probable 
qu’on  les  doive  placer  au-dessus  du  Soleil.  » 

A  l’appui  de  l’hypothèse  qui  met  Mercure  et  Vénus  entre  la 
Lune  et  le  Soleil,  un  traité,  que  certains  Grecs  portaient  au 
compte  de  Ptolémée  4,  citait  une  présomption  qui  devait  sembler 
très  forte  ;  de  cette  supposition,  se  tirait  un  moyen  de  déterminer 
la  distance  des  divers  astres  errants  à  la  Terre  ;  et  cette  méthode, 
pour  distance  du  Soleil  à  la  Terre,  redonnait  ce  que  les  procédés 
d’Aristarque  de  Samos,  d’Hipparque,«de  Ptolémée  avaient  direc¬ 
tement  trouvé.  Ni  de  cet  argument  ni  de  la  théorie  qui  le  fournit 
Géber  n’avait  soufflé  mot.  Tout  au  contraire,  Lèvi  ben  Gerson  l’exa¬ 
mine  avec  grand  soin-.  Après  avoir  démontré  5  que  Mercure  et 
Vénus  sont  les  seules  étoiles  errantes  qu’on  puisse  placer  entre  la 
Lune  et  le  Soleil,  après  avoir  établi 6  comment,  en  leur  assignant 
cette  place,  il  devient  possible  de  déterminer  la  distance  de  chaque 
astre  à  la  Terre,  il  cherche  quels  changements  on  doit  apporter 
aux  conclusions  de  ce  calcul,  soit  qu’on  mette  Vénus  et  Mercure 
au-dessus  du  Soleil  7,  comme  le  voulait  Géber,  soit  que,  suivant 


1.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï ,  livre  V,  cc.  XL,  XL1Î,  XL1V.  — 
Ernest  Renan,  Op.  laud.,  pp  635-636. 

2.  Voir:  Première  partie,  ch.  XI,  §  VIII  ;  t.  II,  pp.  1 72-1 79. 

3.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï,  livre  V,  ch.  CXXXIII.  —  E.  Renan, 
Op.  laud.,  p  64i. 

4.  Voir  :  Première  partie,  ch.  IX,  §  V  ;  t.  II,  pp.  3<j-44 

5.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï,  livre  V,  ch.  GXXV1IJ,  —  E.  Renan, 
Op  laud.,  p  64 1  - 

6.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï,  livre  V,  cc.  CXXLX,  CXXX,  CXXXI 
et  CXXXII. 

7.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï,  livre  V,  ch.  CXXXIV. 


III  -  38 


Moïse  maïmoniùë  Et  ses  l>1sciplës 


•207 


le  sentiment  d’Alpétragius,  on  place  Mercure  au-dessous  du  Soleil 
et  Vénus  au-dessus  '. 

Ce  traité  astronomique,  que  le  Milchamot  Adonaï  semble  avoir 
surtout  dressé  contre  les  enseignements  de  Ptolémée,  donne  lieu 
à  une  remarque  surprenante. 

Dans  la  doctrine  de  1  Almageste,  il  n’est  guère  qu’un  chapitre  où 
de  grandes  modifications  aient  été  introduites  avant  le  temps  où 
vivait  Lévi  ben  Gerson  ;  c'est,  le  chapitre  de  la  précession  des  équi¬ 
noxes.  En  revanche,  ce  chapitre-là  avait  été  bouleversé  de  fond 
en  comble.  A  la  rotation  constamment  dirigée  d’Occident  en  Orient 
qu  admettait  la  Grande  Syntaxe ,  le  Tractatus  de  molu  octavæ 
sphæræ,  attribué  à  Ibâbit  ben  lvourrali,  avait  substitué  un  mouve¬ 
ment  compliqué  d’accès  et  de  recès,  et- ce  mouvement  avait  servi 
à  construire  les  labiés  de  Tolède.  Les  auteurs  de  la  traduction 
latine  des  Tables  Alphonsines  avaient  composé  ce  mouvement  d’ac¬ 
cès  et  de  recès  avec  une  rotation  continue;  Au  temps  où  se  compo¬ 
sait  le  Traité  des  Guerres  du  Seigneur ,  les  astronomes  parisiens  ne 
se  souciaient  plus  du  tout  de  la  Théorie  des  planètes  d’Albitrogi  et 
ils  ne  disputaient  point  du  rang  qu’il  convient  d’assigner  a  Vénus 
et  à  Mercure;  en  revanche,  ils  se  montraient  fort  perplexes  au 
sujet  des  mouvements  divers  qui,  au  ciel  des  étoiles  fixes,  avaient 
été  successivement  attribués  par  l 'Almageste,  par  les  Tables  de 
Tolede,  par  les  Tables  d  Alphonse  A;  du  crédit  plus  ou  moins  grand 
qu’il  convenait  d’attribuer  à  l’un  ou  à  l’autre  de  ces  systèmes  dépen¬ 
dait  le  degré  de  confiance  qui  méritaient  les  diverses  tables,  et  des 
problèmes  aussi  graves  que  la  réforme  du  calendrier’  demeu¬ 
raient  en  suspens  tant  que  ce  degré  de  confiance  n’était  pas  exac¬ 
tement  fixé. 

Or,  de  ce  grave  débat,  le  Milchamot  Adonaï  ne  nous  fait  pas 
entendre  le  moindre  écho  ;  à  le  lire,  nous  croirions  que  l’hypo¬ 
thèse  d’une  précession  toujours  dirigée  d’Occident  en  Orient  est 
la  seule  qu’il  y  ait  lieu  d’examiner  et  que  la  grandeur  de  cette  pré¬ 
cession  prête  seule  à  controverse  ;  à  la  détermination  de  cette 
grandeur,  il  consacre  un  chapitre  unique  2. 

Ni  le  système  des  sphères  liomocentriques  d’Alpétragius,  ni  le 
système  des  excentriques  et  des  épicyclcs  de  Ptolémée  ne  saurait, 
au  gré  de  Lévi  ben  Gerson  3,  rendre  compte  pleinement  des  mou¬ 
vements  astronomiques;  notre  auteur  va  donc  s’efforcer  de  com- 

1.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï ,  livre  V,  ch.  CXXXV. 

2.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï,  livre  V,  ch.  LXI. —  E.  Renan,  Op . 

laud .,  p.  687 . 

3.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï,  livre  V,  cc.  XLIII  et  XL1V.  — • 

E.  Renan,  Op.  laud,.  p.  636.  —  J.  Garlebach,  Op.  laud.,  p.  43. 


208 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉISME 


III  -  39 


poser  une  nouvelle  théorie.  «  Dans  ce  traité,  dit-il  \  notre  inten¬ 
tion,  c’est  de  rechercher  quelles  hypothèses  ou  doit  faire  sur  le 
système  des  corps  célestes  et  sur  le  nombre  de  ces  corps,  si  l’on 
en  veut  tirer  une  explication  complète  des  mouvements  observés, 
une  explication  qui  concorde  avec  les  variations  de  grandeur 
observées  dans  les  étoiles,  et  qui  soit  conforme  aux  principes  fon¬ 
damentaux  de  la  Physique.  » 

Les  astronomes  de  Paris,  un  Jean  de  Jandun  par  exemple,  en 
étaient  venus  à  faire  leur  cet  axiome  de  la  Science  grecque  :  Les 
hypothèses  de  l’Astronomie  ne  sont  pas  des  propositions  de  Phy¬ 
sique  ;  elles  n’ont  d’autre  objet  que  de  sauver  les  phénomènes  aussi 
exactement  et  aussi  simplement  que  possible.  Lévi  ben  Gerson 
ne  leur  accorderait  pas  cette  opinion.  Il  veut  que  les  doctrines  de 
la  Physique  concourent  avec  l’expérience  pour  déterminer  les  sup¬ 
positions  que  l'astronome  admettra.  «  Nous  déclarerons 1  2  que,  dans 
le  mouvement  des  astres  errants,  pour  découvrir  des  racines  cer¬ 
taines, nous  ne  saurions  nous  appuyer  seulement  sur  les  expériences 
et  sur  le  sens  ;  il  nous  faut  avoir,  en  outre,  certaines  raisons  doc¬ 
trinales  et  certains  arguments  magistraux  ;  nous  enseignerons  le 
moyen  de  découvrir  ceux-ci  et  celles-là.  —  In  49°  declarabimus 
quod  ad  inveniendum  radie  es  ce  r  tas  in  molibus  planelarum  non 
possimus  tantum  inniti  experientiis  et  semai ;  sel  oportet  habere 
rationes  aliquas  doctrinales  et  magistralia  argumenta,  et  eas  ac 
ea  docebimus  invenire.  »  Notre  auteur  croit,  d’ailleurs,  qu’il  a  pu 
construire  un  système  aussi  conforme  aux  principes  de  la  Physi¬ 
que  qu’aux  données  de  l’observation.  «  Par  la  supposition  que 
nous  venons  de  présenter  3,  on  sauve  tout  ce  qui  apparaît  dans  le 
mouvement  des  astres  errants,  touchant  la  variation  de  leur  dia¬ 
mètre  apparent  et  touchant  leurs  mouvements  apparents  en  lon¬ 
gitude,  latitude  et  diversité  de  distance  à  la  Terre.  —  In  50°  decla- 
rabimus  quod  per  positionem  nostram  ante  expositam  salvantur 
omnia  que  apparent  in  motibus  planetarum  quantum  ad  diversita- 
tem  quantitatis  eorum  vise  motuumque  suorum  apparentium  in 
longitudine ,  lalitudine  et  diversitate.  » 

Ce  système  astronomique  qui  donne  à  son  auteur  si  pleine  satis¬ 
faction,  en  quoi  donc  consiste -il  ?  A  l’aide  des  titres  de  chapitres 
copiés  par  Renan,  à  l’aide  des  trop  brèves  indications  données  par 
M.  Garlebach,  nous  allons  nous  efforcer  de  le  deviner. 

1.  J.  Garlebach,  Op.  laud.,  p.  t\i . 

2.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï,  livre  V,  cii.  XLIX.  —  K.  Renan,  Op. 
.  laud.,  p.  636. 

3.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï,  livre  V,  ch.  L.. 


ÎII  -  40 


MOÏSE  MAÏMOMM  ET  SES  DISCIPLES 


209 


Lévi  ben  Gerson,  semble-t-il,  ne  recourt  plus  aucunement  à 
1  emploi  d  epicycles  ;  le  mouvement  de  tout  astre  errant  se  décom¬ 
pose,  a  son  gre,  en  un  certain  nombre  de  mouvements  circulaires 
et  uniformes  qui,  tous,  entourent  la  Terre  ;  chacun  de  ces  mouve¬ 
ments  est  produit  par  une  sphère  solide,  en  sorte  qu  on  attribuera 
a  chaque  planète  autant  d  orbes  que  son  mouvement  complexe  com¬ 
porte  de  circulations  distinctes 

Les  orbes  d’un  astre  errant  se  suivent  dans  un  certain  ordre  ; 
chaque  orbe  est  entraîné  par  les  mouvements  de  tous  ceux  qui  le 
précèdent;  il  v  ajoute  son  mouvement  propre;  l’astre  est  serti 
dans  le  dernier  orbe.  Ce  sont  là  suppositions  qu’Eudoxe,  Calippe, 
Aristote  avaient  admises.  Mais  tous  ces  astronomes,  lorsqu’ils 
appliquaient  ces  principes,  rangeaient  les  divers  orbes  d’un  même 
astre  errant  dans  1  ordre  où  on  les  rencontre  lorsqu’on  marche 
vers  le  centre  du  Monde;  le  mouvement,  à  leur  avis,  se  transmet¬ 
tait  en  descendant;  il  ne  remontait  jamais.  Lévi 1  2  fait  tout  juste 
l’hypothèse  contraire  ;  il  veut  que  le  mouvement  se  transmette 
toujours  d  un  orbe  à  l’orbe  qui  se  trouve  immédiatement  au-dessus 
de  lui;  c  est  1  orbe  le  plus  élevé,  et  non  pas  le  plus  bas,  qui  doit 
porter  l'astre. 

En  particulier,  parmi  les  sphères  qui  sont  attribuées  à  un  même 
astre  errant,  la  plus  bas  placée,  celle  qu’entourent  toutes  lesautres, 
se  voit  chargée  de  transmettre  le  mouvement  diurne  à  l’ensem¬ 
ble  3 4 5. 

Les  divers  orbes  d  une  planète  ne  pourront  être  tous  des  sphè¬ 
res  concentriques  à  la  Terre  ;  la  distance  d’un  astre  errant  à  la 
Terre  éprouve  des  changements  que  les  variations  du  diamètre 
apparent  mettent  en  évidence  ;  ces  changements  de  diamètre 
apparent,  Lévi  les  connaît  fort  bien  ;  le  bâton  de  Jacob  lui  a  per¬ 
mis  d  en  faire,  pour  la  Lune,  une  étude  précise  . 

Notre  auteur  admet,  d’ailleurs,  la  possibilité  de  mouvements 
excentriques  au  Monde  ;  il  repousse  s  le  principe  péripatéticien  en 
vertu  duquel  un  mouvement  de  rotation  ne  pourrait  être  réalisé 
s’il  ne  s’effectuait  autour  d'un  corps  fixe  mis  en  son  centre. 

Partant,  parmi  les  sphères  qui  sont  attribuées  à  un  même  astre 

1 .  J.  Carlebach,  Op.  laud . ,  p.  43. 

2.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï,  livre  V.  ch.  XXIX.  —  li.  Renan,  Op. 

laud.,  p.  635.  —  J.  Carlebach,  Op .  laud.,  p.  43.  ’ 

3  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonai,  livre  V.  ch.  XXX.  —  K.  Renan,  Op. 
l'/ud.,  p.  035.  —  Joannis  Fici  Mirandulæ  Comitis  Disputai  iones  udnersus  ns/ro- 
/oç/os,  disput.  Mil,  cap.  I.  —  J.  Carlebach,  Op.  laud.,  p  43. 

4.  J.  Carlebach,  Op.  laud.,  pp.  38-39. 

5.  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonaï,  livre  V,  ch,  XLV.  —  K.  Renan,  Op 
laud.,  p.  636.  — J.  Carlebach.  Op.  laud.,  p.  42. 

ouhem.  —  T.  v.  U 


210 


LA  CRUE  DE  L'ARISTOTÉLISME 


III  -  41 


errant,  il  se  trouvera  des  orbes  concentriques  au  Monde  et  des 
orbes  excentriques;  ceux  ci  et  ceux-là  ne  pourront  être  immédia¬ 
tement  contigus.  Reprenant  une  supposition  que  Moïse  Maimonide 
et  Albert  le  Grand  attribuaient  à  Thâbit  ben  Kourrah  \  Lévi  ben 
Gerson  pense  qu  entre  ces  divers  orbes,  la  continuité  et  la  trans¬ 
mission  du  mouvement  se  trouvent  assurées  par  un  corps  fluide 
incapable  d’opposer  la  moindre  résistance  aux  déformations  que 
les  mouvements  célestes  lui  font  éprouver i.  2 * 4  ;  il  s  attache  à  définir  * 
avec  un  soin  particulier  les  propriétés  physiques  de  ce  fluide 
intermédiaire. 

Quarante-huit  sphères  \  concentriques  au  Monde  ou  excentri¬ 
ques.  suffisent,  si  l’on  en  croit  Lévi  ben  Gerson,  à  rendre  compte 
très  exactement  de  tous  les  mouvements  des  étoiles  fixes  et  des 
astres  errants. 

Chacune  de  ces  sphères  est  mue  par  une  intelligence  immaté¬ 
rielle  5  ;  le  nombre  de  ces  esprits  qui  meuvent  les  cieux  doit  donc 
être  porté  à  quarante-huit.  Lévi,  toutefois,  reprenant  une  consi¬ 
dération  d’Avicenne  6,  pense  qu’à  tout  le  système  des  sphères  qui 
meuvent  une  même  planète,  on  pourrait  n  attribuer  qu  une  seule 
intelligence  motrice  ;  on  pourrait  aussi  n'en  attribuer  qu’une  aux 
sphères  qui  entraînent  les  étoiles  fixes  ;  on  ne  compterait  plus 
alors  que  huit  moteurs  séparés  de  la  matière. 

Pour  les  Péripatéticiens  comme  pour  les  Néo-platoniciens,  le 
mouvement  se  transmettait,  de  sphère  en  sphère,  de  la  plus  élevée 
à  la  plus  basse  ;  cet  ordre  de  transmission  du  mouvement  mar¬ 
quait  aussi  l’ordre  hiérarchique  entre  les  moteurs  ;  parmi  les  intel¬ 
ligences  motrices,  la  plus  noble  mouvait  la  sphère  la  plus  élevée, 
le  premier  mobile  ;  la  plus  humble  présidait  à  la  rotation  de  la 
sphère  la  plus  voisine  de  la  Terre,  de  celle  qui  porte  la  Lune.  Au- 
dessous  de  la  moins  noble  parmi  les  substances  séparées  qui 
meuvent  les  cieux,  le  Néo-platonisme  arabe  eu  mettait  encore 
une  ;  et  celle  ci,  députée  à  la  sphère  où  régnent  la  génération  et  la 
destruction,  c  était  l’Intelligence  active. 

Lévi  ben  Gerson  admet,  lui  aussi,  une  Intelligence  active  qui 
gouverne  le  Monde  sublunaire  ;  mais  de  même  qu  a  son  gré,  le 


i .  Voir  :  Première  partie,  ch.  XI,  §  I  ;  t.  Il,  pp.  i  18-1  iç). 

2  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonai,  livre  V,  ch.  XXVIII.  — E.  Renan  , 
Op.  laud.,  p.  035.  —  J.  Carlebach.  Op  /and.,  p.  43  et  p.  108,  note  07. 

3  Lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonai ,  livre  V,  seconde  partie,  ch.  11.  — 
J.  Carlebach,  Op.  laud.,  p  108,  note  67. 

4.  J.  Carlebach,  Op.  laud.,  p.  40- 

5  lévi  ben  Gerson,  Milchamot  Adonai,  livre  V,  troisième  partie.  — J.  Car¬ 
lebach,  Op.  laud.,  pp.  48-49- 

6.  Voir  :  Troisième  partie,  ch .  Il,  §  VI ;  t.  IV,  p.  45i. 


III  -  42 


MOÏSE  M  Aï  MON  ll)E  ET  SES  DISCIPLES 


211 


mouvement  se  transmet  toujours  d’une  sphère  à  la  sphère  supé¬ 
rieure,  de  même  chaque  intelligence  surpasse  en  noblesse  celles 
qui  meuvent  des  orbes  plus  éloignés  du  centre  du  Monde  ;  dans  la 
hiérarchie  des  substances  séparées,  l’Intelligence  active  n’est  donc 
plus  celle  qui  occupe  le  dernier  rang  ;  plus  noble  que  toutes  les 
autres,  au  contraire,  elles  les  domine  toutes  ;  elle  ne  trouve  au- 
dessus  d’elle  que  Dieu  même.  A  cette  Intelligence  active,  il  rend  la 
place  sublime  que  lui  attribuait  la  Théologie  d'Arislole  et  d’où  le 
Néo-platonisme  arabe  l’avait  fait  déchoir. 

Pour  connaître  le  nombre  total  des  substances  séparées,  il  faut, 
aux  moteurs  des  cieux,  joindre  l'Intelligence  active  et  Dieu  ;  selon 
quon  aura,  aux  sphères  <  élestes,  préposé  quarante-huit  intelli¬ 
gences  ou  seulement  huit  intelligences,  on  comptera  cinquante 
substances  séparées  ou  seulement  dix  telles  substances.  Ainsi  s’ex¬ 
plique  le  rôle  privilégié  que  la  Bible  attribue  aux  deux  nombres 
dix  et  cinquante. 

Le  système  du  Monde  que  nous  venons  de  décrire  à  grands 
traits  vaut-il  qu  on  salue  dans  Lévi  ben  Gerson  le  seul  génie  digne 
de  contempler  1  Univers  que  Dieu  ait  créé  au  cours  du  xivc  siècle? 

Sans  doute,  ce  système  révèle  un  grand  souci  d’originalité.  Le 
Rabbin  de  Bagnols,  assurément,  n’aime  pas  à  suivre  les  idées 
reçues ,  volontiers,  il  en  prend  le  contrepied.  Tous  les  astronomes 
de  son  temps  se  déclarent  satisfaits  de  l’Astronomie  de  V Alma- 
geste  ;  il  accable  de  critiques  le  système  de  Ptoléméc.  Ses  contem¬ 
porains  jugent  inutile  de  justifier  les  hypothèses  astronomiques 
par  des  raisons  de  Physique  ;  il  tient  cette  justification  pour  indis¬ 
pensable.  Les  Physiciens  enseignent  d’un  commun  accord  que 
tout  orbe  céleste  est  un  solide  invariable  ;  Lévi  met  un  fluide 
entre  les  diverses  parties  du  ciel.  Les  auteurs  dont  sa  pensée 
semble  s’inspirer  ont  tous  fait  descendre  le  mouvement  de  sphère 
en  sphère  ;  il  enseigne  que  le  mouvement  se  propage  en  montant. 
Les  métaphysiciens  s'accordent  à  faire,  de  l’Intelligence  active  la 
plus  humble  des  substances  séparées  ;  il  en  fait  la  plus  noble  après 
Dieu. 

Toutes  ces  propositions  trahissent  1  amour  de  la  nouveauté,  le 
besoin  de  ne  pas  répéter  ce  qui  se  dit  communément.  Mais  inno¬ 
vation  n’est  pas  toujours  amélioration  ;  et,  dans  tous  ces  change¬ 
ments,  on  ne  voit  guère  de  véritable  progrès  ;  plusieurs  d’entre 
eux  pourraient  être,  à  plus  juste  titre,  tenus  pour  retours  en 
arrière  ;  comparée  aux  doctrines  que  l’Université  de  Paris  profes¬ 
sait  à  la  même  époque,  la  Cosmologie  de  Lévi  ben  Gerson  semble 


212 


LA  CRUE  L>E  L  ARISTOTÉLISME 


III  -  43 


sollicitée  par  certaines  tendances  vieillottes,  par  certaines  préoc¬ 
cupations  quelque  peu  surannées. 

Cependant,  il  est  difficile  de  croire  que  le  Rabbin  de  Bagnols 
ait  vécu  dans  l’ignorance  de  l’École  astronomique  parisienne.  Par 
la  cour  pontificale  d’Avignon,  qui  l’honorait  de  ses  faveurs,  par 
pierre  d’Alexandrie,  qui  traduisait  ses  ouvrages,  il  était  en  con¬ 
stants  rapports  avec  la  Chrétienté.  Ces  rapports  étaient  assez 
étroits  pour  que  Maxiinilian  Curtze  1  et  i\l.  Moritz  Cantor  !  aient 
supposé,  probablement  à  tort  3,  qu’il  avait  abandonné  la  religion 
de  ses  pères  et  qu’il  s  était  converti  au  Catholicisme.  Mais  Lévi  ben 
Gerson  eut,  sans  doute,  avec  les  savants  de  Paris,  des  relations 
tout  à  fait  directes.  Son  traité  Des  nombres  harmoniques,  en  effet, 
commence  en  ces  termes  4  : 

«  En  l’année  1342  5  de  l’incarnation  du  Christ,  alors  que  notre 
œuvre  mathématique  se  trouvait  achevée,  un  maître  éminent  de  la 
science  musicale,  Maître  Philippe,  de  Vitry  au  royaume  de  France, 
me  pria  de  lui  démontrer  une  des  propositions  qu’on  suppose  en 
ladite  science.  —  In  Christi  incarnationis  anno  1342,  nostro  opéré 
mathematico  jam  completo,  fui  requisitus  a  quodam  eximio  magis- 
trorum  in  scientia  musicali ,  scilicet  a  magistro  Philippe  de 
Vitriaco ,  de  régna  Francie,  ut  démons trarem  unum  supposition  in 
pr édicta  scientia.  » 

Évêque  de  Meaux,  Philippe  de  Vitry  s’adonnait  aux  Mathémati¬ 
ques  ;  on  a  de  lui  un  traité  d’Arithmétique  ;  il  protégeait  très  cer¬ 
tainement  ceux  qui  cultivaient  la  même  science  que  lui  ;  tandis 
qu'en  1342,  le  Rabbin  de  Bagnols  rédigeait,  à  sa  prière,  son  traité 
Des  nombres  harmoniques,  Jean  de  Murs  lui  adressait  ,  vers  le 
même  temps,  une  Arithmétique  en  vers  latins.  11  serait  bien  sur¬ 
prenant  que  Jean  de  Murs  et  Lévi  ben  Gerson  se  fussent  ignorés 
l’un  l’autre  et  que,  par  l’intermédiaire  de  Philippe  de  Vitry,  Léon 
n’eiU  pas  connu  les  travaux,  si  prochains  des  siens,  qu  effectuaient 
Jean  des  Linières,  Jean  de  Murs,  Firmin  de  Belleval. 

Lorsque  nous  voudrons  apprécier  exactement  1  œuvre  accom¬ 
plie,  soit  en  Astronomie,  soit  en  Philosophie,  par  Lévi  ben  Gerson, 


i  Maximilian  Curtze,  Die  Abhandlung  des  Levi  ben  Gerson  liber  Trigonomé¬ 
trie  und  den  Jacobslab  ( Bibliotheca  mathe/natica,  ale  bolge,  B<1.  AU,  1898; 

^  2.  Moritz  Cantor,  Vorlesungen  liber  die  Geschichtc  der  Mathematik,*** Autl., 

Bü.  Ih  Einleitung,  p.  IV. 

3.  J.  Carlebach,  Op.laud.,  cap.  VII,  pp.  81-88. 

4.  Ernest  Renan.  Op.  laud.,  p.  64a.  —  J.  Carlebach,  Op.  uiud .,  p.  129. 

5.  Le  texte  publié  par  Renan  dit  :  *343.  .  , 

6.  Voir  :  Seconde  partie,  ch.  Vffi,  %  VI  ;  t.  IV,  p.  34.  -  A  la  ligne  9  de 
cette  page,  au  lieu  de  1 34 1 ,  il  laul  l*1"®  *343. 


III  -  44 


MOÏSE  MA.ÏMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


213 


nous  devrons  nous  souvenir  que  la  pensée  parisienne  n’a  pu  iui 
demeurer  tout  à  fait  étrangère. 

B.  L'Ame  humaine  et  son  immortalité. 

Parmi  les  questions  où  le  Néo-platonisme  d’un  Moïse  Maimonide 
venait  heurter  les  enseignements  de  la  foi  d’Israël,  il  en  est  deux 
qui  semblent  dominer  toutes  les  autres  :  L’âme  immortelle  de 
l’homme  conserve-t-elle  sa  personnalité  ou  bien  lui  faut-il,  afin  de 
se  perpétuer,  se  fondre  dans  une  Intelligence  active  unique  pour 
tous  les  hommes  ?  Le  Monde  est-il  éternel  ou  bien  a-t-il  eu  un 
commencement  ?  C’est  à  ces  deux  problèmes  que  Léon  le  Juif  a 
tout  spécialement  attaché  son  attention. 

Ce  qu’il  a  dit  de  chacun  de  ces  deux  problèmes,  mais  particuliè¬ 
rement  du  premier,  a  été  exposé  en  grand  détail  par  M.  Joël  *  ; 
sans  reproduire  tous  les  renseignements  que  nous  fournit  celui-ci, 
nous  allons  nous  efforcer  d’en  dégager,  touchant  l'immortalité  de 
l’âme,  l’idée  maîtresse  de  Lévi  ben  Gerson. 

L’opinion  que  celui-ci  professe  au  sujet  de  l’intelligence  en 
puissance  3  se  rapproche  grandement  de  celle  d’Alexandre 
d’Àphrodisias  ;  il  pense,  comme  ce  dernier,  que  l’intelligence  est 
une  mise  en  acte  de  la  matière,  que  la  matière  est  le  support  de 
l’intelligence  en  puissance.  Mais  il  s’écarte  d’Alexandre  en  ce  que 
la  matière,  à  son  gré  ne  porte  pas  directement  l’intelligence  en 
puissance  ;  elle  la  porte  indirectement  et  par  un  intermédiaire. 

En  effet,  avec  Avicébron,  dont  il  subit  ici  l’évidente  influence, 
Lévi  veut  qu’on  distingue  entre  les  formes  directement  tirées  de 
la  matière,  et  les  formes  qui  adviennent  indirectement  à  lamatière, 
à  titre  de  mises  en  acte  ultérieures  de  formes  préexistantes.  «  La 
matière  ;  s’élève  de  degré  en  degré  par  des  mises  en  acte  succes¬ 
sives  qui  se  superposent  les  unes  aux  autres.  Une  première  enté- 
léchie  est  l’intermédiaire  par  lequel  cette  matière  atteint  une  autre 
entéléchie  ;  une  entéléchie  n’est  là  que  pour  en  désirer  une  autre, 
jusqû  a  ce  qu’une  dernière  entéléchie  soit  atteinte,  par  laquelle  se 
trouvent  parcourus  tous  les  degrés  du  devenir.  » 

Chez  les  animaux  ‘,  aussi  bien  que  chez  l’homme,  une  première 

1 .  Voir  :  Seconde  partie,  ch.  VIII,  §  VII  ;  t.  IV,  pu  3q-4o. 

2.  M.  Joël,  Lewi  ben  Gerson  (Gersonides)  a/s  Religionsphilosoph .  Ein  Bei- 
Irag  zur  Geschichte  der  Philosophie  und  der  philosophischen  E.regese  des  Mit- 
telalters.  Breslau,  1862  (M,  Joël,  Beitrcige  znr  Geschichte  der  Philosophie . 
Bd.  I.  Breslau,  1876). 

3.  M.  Joël,  Op.  laud.,  p.  3t. 


214 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


III  -  45 


forme  se  rencontre  ;  c’est  l’âme  sensitive,  avec  l’imagination,  qui 
en  fait  partie.  Une  nouvelle  mise  en  acte,  appliquée  à  l’âme  sen¬ 
sitive  et,  spécialement,  à  l’imagination,  engendre  cette  seconde 
forme  que  nous  nommons  intelligence  en  puissance  ;  elle  trans¬ 
forme  l’âme  animale  en  âme  humaine. 

L’âme  sensitive  est  donc,  pour  l’intelligence  en  puissance,  une 
condition  d’existence,  puisque,  sans  l’intermédiaire  de  cette  âme, 
cette  intelligence  ne  pourrait  informer  la  matière  ;  mais  si  elle 
est,  pour  cette  intelligence,  condition  d’existence,  elle  n’est  pas, 
pour  elle,  condition  de  pensée  ;  l'activité  de  cette  intelligence  en 
puissance,  activité  par  laquelle  elle  conçoit  et  devient  intelligence 
acquise,  est  une  activité  séparée  de  la  matière,  une  activité  indé¬ 
pendante  des  perceptions  sensibles  ;  comment  cela  peut  être,  c’est 
ce  que  nous  comprendrons  quand  nous  aurons  arrêté  notre  atten¬ 
tion  sur  la  nature  de  l’Intelligence  active. 

Lévi  conçoit  1  l’Intelligence  active  exactement  comme  l’ont  con¬ 
çue  les  Néo-platoniciens  arabes  et,  particulièrement,  Al  Gazâli. 

C’est  l’Intelligence  active  qui,  dans  le  monde  sublunaire,  fait 
passer  toutes  choses  de  la  puissance  à  l’acte.  On  peut,  d’une  cer¬ 
taine  façon,  dire  que  l’Intelligence  active,  c’est  l’ordre  même  et  la 
loi  des  choses  d’ici- bas  ;  mais  il  faut  préciser  le  sens  de  cette  affir¬ 
mation  et,  pour  la  préciser,  le  Rabbin  de  Bagnols  recourt  à  un 
principe  sur  lequel  le  Livre  des  Causes  a  fort  insisté. 

Lorsqu’une  substance  supérieure  imprime  des  formes  dans  une 
substance  d’ordre  moindre,  ces  formes  n’ont  pas  même  nature 
dans  la  substance  qui  les  imprime  et  dans  celle  qui  les  reçoit  ;  en 
chacune  d’elles,  elles  épousent  la  nature  même  de  la  substance 
où  elles  résident;  si,  par  exemple,  une  intelligence  imprime  des 
formes  dans  la  matière,  ces  formes  sont  formes  intelligibles  dans 
la  substance  qui  les  imprime  et  formes  matérielles  dans  la  matière 
à  laquelle  elles  sont  imposées.  Ainsi  la  forme  d’une  œuvre  d’art 
n’est  pas  de  même  nature  dans  le  génie  de  l’artiste  qui  la  conçoit 
et  dans  le  corps  qui  la  reçoit. 

Toutes  les  formes  prises  par  les  choses  du  monde  sublunaire 
existent  également  au  sein  de  l’Intelligence  active  dont  ces  choses 
les  tiennent  ;  mais,  formes  matérielles  dans  les  choses,  elles  sont 
formes  intelligibles  au  sein  de  l’Intelligence  active  ;  entre  elles, 
ces  formes  intelligibles  présentent  certains  rapports,  certaines 
relations  qui  en  assurent  l’ordre  et  l’unité  ;  à  ces  rapports,  à  ces 
relations,  correspondent,  entre  les  formes  reçues  par  le  monde 


i.  M.  Joël,  Op.  laud.,  p.  32, 


III  -  46 


MOÏSE  MAÏMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


215 


sublunaire,  des  rapports  et  des  relations  qui  confèrent,  à  ce  inonde, 
l’ordre  et  l’unité. 

L’intelligence  en  puissance  peut  être  définie  1  comme  le  pouvoir 
qui  réside  en  nous  de  connaître  l’ordre  et  la  loi  du  monde  sublu¬ 
naire  ;  par  cette  connaissance,  elle  devient  intelligence  acquise. 
Comment  s  l’intelligence  en  puissance  saisit-elle  cet  ordre  du 
monde  sublunaire  ?  11  semble  que  ce  soit  par  l'intermédiaire  de 
l’âme  sensitive  dont  les  perceptions  lui  font  connaître  les  formes  des 
choses  d’ici-bas.  Mais  ces  formes  des  choses  d’ici-bas,  de  quelle 
nature  sont-elles  au  sein  de  l’intelligence  acquise  ?  Y  sont-elles  de 
nature  matérielle  comme  dans  les  choses  mêmes  qui  existent  hors 
de  nous  ?  Non  point,  mais  de  nature  intelligible,  tout  comme  les 
formes  contenues  dans  l’Intelligence  active. 

Si  donc  notre  intelligence  acquise  connaît  les  formes  des  choses 
sublunaires,  ce  n’est  pas  qu’elle  les  tire  de  nos  perceptions  sensi¬ 
bles  ;  elle  les  reçoit  directement  de  l’Intelligence  active.  Lévi  ben 
Gerson  admet,  sans  doute,  que  les  perceptions  sont  seulement  l’oc¬ 
casion  de  l’opération  par  laquelle  l’Intelligence  active  imprime 
et  met  en  acte,  dans  notre  intelligence  en  puissance,  les  formes 
intelligibles  qui  résident  éternellement  en  elle  ;  de  notre  connais¬ 
sance  du  monde  extérieur,  il  esquisse  une  explication  bien  voi¬ 
sine  de  celle  que  proposera  Malebranche  ;  Dieu  même  jouera,  au 
gré  de  Malebranche,  le  rôle  que  notre  Rabbin  fait  jouer  à  l’Intel¬ 
ligence  acîive. 

Voilà  donc  comment  la  mise  en  acte  de  l’intelligence  en  puis¬ 
sance  est  indépendante  de  nos  perceptions,  comment  l’âme  sensi¬ 
tive  est  condition  nécessaire  pour  que  l’intelligence  en  puissance 
puisse  apparaître,  mais  non  pour  qu’elle  puisse  penser. 

De  ce  que  l’intelligence  acquise  fonctionne  sans  que  la  matière 
soit,  ni  directement,  ni  par  l’intermédiaire  de  l’âme  sensitive, 
condition  de  ce  fonctionnement,  Lévi  en  conclut  que  l’intelligence 
acquise  est  immatérielle. 

Or  une  substance  immatérielle  est  immortelle  ;  c’est  de  la  forme, 
en  effet,  que  provient  toute  existence  et  tout  bien  ;  c’est  la  matière, 
et  la  matière  seule  qui  est  cause  de  destruction,  lorsqu’elle  cesse 
d’obéir  à  la  forme,  lorsque  sa  force  passive  surpasse  la  force  active 
de  la  forme.  Immatérielle,  donc,  l’intelligence  acquise  est  néces¬ 
sairement  immortelle 

Pour  sauver  l’immortalité  individuelle  de  l’âme  humaine,  que 


216 


LA  CRU  K  DE  l’aRISTOTÉLISME 


III  -  47 


niaient  ou  compromettaient  le  Péripatétisme  et  les  divers  Néo-pla¬ 
tonismes,  Lévi  ben  Gerson  n'a  point  reculé  devant  ce  parti  extrême  : 
En  faire  une  substance  absolument  séparée  de  la  matière,  une  pure 
intelligence  au  sens  qu’ Aristote  donnait  à  ce  mot.  La  solution  est 
singulièrement  audacieuse  et  originale. 

* 

C.  La  création  du  Monde. 

De  tous  les  problèmes  qui  mettaient  aux  prises  les  dogmes  reli¬ 
gieux  du  Judaïsme  avec  les  doctrines  des  philosophes,  la  création 
du  Monde  est  celui  qui  a  le  plus  fortement  retenu  l’attention  de 
notre  Ràbbin.  Des  solutions  qu’il  a  proposées,  M.  Joël  nous  fait 
connaître  certaines  parties  1  ;  mais  les  idées  les  plus  importantes 
nous  seront  révélées  par  le  Traité  de  la  création  du  Monde  dont 
Galo  Calonymos  est  l’auteur  2. 

En  effet,  le  Juif  napolitain  auquel  nous  devons  la  traduction  de 
la  Théorie  des  planètes  d’Al  Bitrogi,  cite  volontiers  les  opinions 
que  son  coreligionnaire  Rabbi  Lévi  avait  soutenues  non  seulement 
dans  ses  Guerres  du  Seigneur  ( Milchamot  Adonaï),  mais  encore 
dans  son  Commentaire  sur  la  Paraphrase  de  la  Physique  d'Aris¬ 
tote ,  donnée  par  Averroès. 

Lévi  ben  Gerson  a  très  profondément  étudié  Maimonide  ;  c’est 
de  celui-ci,  semble-t-il,  qu’il  tient  la  méthode  sceptique  à  l’aide 
de  laquelle  il  examine  successivement  les  arguments  des  adver¬ 
saires  de  l’innovation  et  les  raisons  des  partisans  de  la  création, 
puis  les  déclare  également  insuffisants. 

Voyons  d’abord  quelques-unes  des  réflexions  par  lesquelles 
Lévi  ben  Gerson  ruine  les  arguments  d’un  Aristote  ou  d’un 
Averroès  contre  la  doctrine  de  la  création. 

De  la  nature  même  de  l’instant,  les  Péripatéticiens  prétendent 
acculer  à  une  absurdité  ceux  qui  attribuent  un  premier  instant  à 
la  durée  du  Monde.  Pour  les  Péripatéticiens,  l’instant  n’est  rien 
qui  soit  doué  d’une  existence  actuelle  ;  l’instant  n’existe  qu’en 
puissance  entre  un  temps  passé  et  un  temps  futur  qu’il  sépare  l’un 
de  l’autre;  il  est  donc  contradictoire  de  parler  d’un  instant  qu’un 
temps  suivrait,  mais  qu’un  autre  temps  ne  précéderait  pas. 

t.  M.  Joël,  Op.  taud.,  pp.  71-87. 

,  2-  Liber  de  mundi  creatione  p/iysicis  rationibus  probata  egregii  doctoris 
Calo  calonymos  hebrei  Neapolitnni  Ad  Reverend iss imum  Dominum  Dominum 

Egidium  Cardinatem  litterari^m  patrem.  Venetiis  220  Aprilis  i523.  _  Au 

tome  IV  (pp.  496-497,  en  note),  nous  avons  décrit  la  première  et,  crevons- 
poos,  la  seule  édition  qui  ait  été  donnée  de  cet  ouvrage, 


III  -  48 


MOÏSE  MAÏMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


217 


(i  Peuti  dit  Calo  Galonymos  ',  répondre  selon  la  méthode 
indiquée  par  Rabbi  Lévi  dans  sa  Paraphrase  du  livre  des  Phy¬ 
siques ,  et  dire  :  Le  raisonnement  n’est  pas  concluant.  Nous  pré¬ 
tendons,  en  eflet,  qu  il  en  est  de  1  instant  comme  du  point.  Parfois, 
c  est  seulement  en  puissance  que  le  point  est  le  commencement 
dune  longueur;  un  tel  point,  alors,  est,  en  même  temps,  com¬ 
mencement  et  tin.  Parfois,  c’est  d’une  manière  actuelle  qu’un 
point  est  commencement  ;  un-  tel  point  est  seulement  commence¬ 
ment.  De  même,  tantôt  c  est  seulement  en  puissance  que  l’instant 
est  commencement  de  temps,  et  tantôt,  il  l  est  d’une  manière 
actuelle  ;  il  1  est  seulement  en  puissance  lorsqu’il  est  ce  qui  dis¬ 
tingue  le  passé  du  futur  ;  il  est  commencement  d  une  manière 
actuelle  lorsqu'il  est  commencement  d’un  temps  sans  être  fin  d’un 
autre  temps.  Lorsque  nous  disons  d’un  instant,  d’ailleurs,  qu’il  est 
commencement  d  une  manière  actuelle,  il  n’en  résulte  nullement 
que  cet  instant  soit  une  chose  déterminée,  douée  d’existence  en 
acte  ,  en  effet,  ce  qui  est  vrai  au  sens  composé  ne  l’est  pas  toujours 
au  sens  divisé.  » 

Cette  distinction  entre  le  sens  composé  et  le  sens  divisé  était 
usuelle,  au  temps  où  Lévi  écrivait,  dans  les  écoles  de  Paris  et 
d’Oxford  ;  elle  aidait  puissamment  à  délier  les  sophismes  les  plus 
captieux  ;  notre  Rabbin  est  évidemment  rompu  aux  exercices  de 
Logique  où  se  plaisaient  alors  les  Scolastiques  chrétiens. 

Les  caractères  qui  se  rencontrent  dans  toutes  les  générations 
que  nous  observons  ont  fourni  aux  Péripatéticiens  nombre  d’argu¬ 
ments  contre  la  création  du  Monde.  Moïse  Maïmonide  avait  déjà 
montré  combien  ces  arguments  s 'éloignaient  de  raisonnements 
convainquants.  Aux  considérations  de  Rabbi  Moïse,  Rabbi  Lévi 
donne  une  forme  nouvelle  et  une  plus  claire  netteté. 

«  Il  y  a,  dit  Calo  Galonymos  J,  une  réponse  universelle  qui  se 
tire  de  la  nature  même  de  la  génération  et  que  formule  Rabbi  Lévi 
au  quatrième  chapitre  de  son  livre  :  Les  guerres  du  Seigneur. 

«  Après  avoir  bien  examiné  ces  raisons,  dit-il,  nous  reconnaîtrons 
»  que  nombre  d’entre  elles  sont  prises  d’une  comparaison  entre 
»  la  génération  universelle,  qui  est  l’objet  de  nos  recherches,  et 
»  les  générations  particulières  qui  se  produisent  d’une  manière 
>>  naturelle.  11  est  évident  qu’il  ne  faut  pas  comparer  entre  elles 
»  ces  deux  sortes  de  générations  et  attribuer  à  la  première  tout  ce 

i  .  Calo  Calonïmos,  O/j.  laud  ,  lib.  III,  pars  II,  cap.  IV  ;  premier  fol.  après 
le  fol.  sign.  Fiii,  v°. 

a.  Calo  Calonïmos,  Op.  laud.,  lib,  III,  pars  I,  cap.  III;  fol.  sign.  Diii,  v»  et 
fol.  suivant,  r°  et  v°, 


218 


LA  CRUE  DE  l’aR1ST0TÊLI8ME 


III  -  49 


»  qui  se  rencontre  clans  les  générations  des  diverses  parties  du 
»  Monde.  Certains  caractères,  en  effet,  appartiennent  nécessaire- 
»  ment  à  toute  génération  particulière  en  tant  qu’elle  est  particu- 
»  lière  ;  il  est  impossible  qu’ils  se  rencontrent  dans  la  génération 
»  universelle,  s’il  y  a  une  génération  universelle.  »  Rabbi  Lévi 
s’étend  très  longuement  sur  ceci,  qu’il  y  a  une  différence  entre  ces 
deux  sortes  de  générations.  Voici  le  résumé  de  son  discours  :  La 
génération  universelle  est  à  la  génération  particulière  dans  le 
même  rapport  que  la  génération  totale  d’un  homme  à  la  nutrition 
de  cet  homme.  » 

Tout  raisonnement  sera  donc  sophisme,  s’il  nie  la  création  du 
Monde  en  vertu  de  caractères  que  montre,  il  est  vrai,  toute  géné¬ 
ration  particulière,  mais  qu’elle  montre  seulement  en  tant  qu’elle 
est  particulière. 

«  Aussi,  dans  son  Exposition  de  la  Paraphrase  du  Livre  des 
Physiques ,  Rabbi  Lévi  dit-il  :  «  Cette  démonstration  par  laquelle 
»  Aristote  prouve  que  la  Matière  première  ne  peut  être  engendrée 
»  ni  détruite,  n’allez  pas  vous  imaginer  faussement  qu’elle  soit 
»  une  preuve  décisive  de  l’éternité  du  Monde.  En  effet,  la  géné- 
»  ration  dont  parle  celui  qui  tient  pour  la  création  est  toute  diffé- 
»  rente  de  celle  dont  parle  ici  le  Philosophe  ;  cette  dernière  géné- 
»  ration  est  naturelle,  et  celui  qui  tient  pour  la  création  ne 
»  prétend  aucunement  que  le  Monde  ait  été  engendré  d’une 
»  manière  naturelle  ;  aussi  cette  génération-ci  n’est-elle  point  la 
»  venue  d’une  forme  dans  une  matière,  mais  la  production  pure  et 
»  simple  d’un  sujet.  Voilà  pourquoi  celui  qui  tient  pour  la 
»  création  du  Monde  admet  que  le  corps  du  Ciel  a  été  engendré, 
»  encore  que  la  génération  naturelle  soit  impossible  à  ce  corps.  » 

Suggérée  par  Maimonide,  mais  précisée  et  popularisée  par 
Saint  Thomas  d’Aquin,  cette  distinction  était  courante,  au  xtv®  siè¬ 
cle,  dans  les  écoles  de  la  Chrétienté  latine. 

De  la  distinction  qu’il  vient  de  poser,  Lévi  ben  Gerson  fait  usage 
en  diverses  circonstances,  particulièrement  en  celle-ci  1  : 

Aristote  soutient  que  le  Ciel  n’a  pu  être  engendré,  car  toute 
génération  consiste  dans  un  passage  d’une  forme  à  la  forme  con¬ 
traire  ;  or  il  n’est  pas  de  forme  qui  soit  contraire  à  celle  du  Ciel. 
Rabbi  Lévi  conteste  d’abord,  même  pour  les  générations  particu¬ 
lières,  que  la  production  d’une  forme  suppose  toujours  la  pré¬ 
existence  de  la  forme  contraire  ;  puis  il  soutient  que  si  la  généra- 

i .  Cal©  Calonymo9,  Op.  laud.,  lib.  III,  pars  IV,  cap.  II  ;  3®  fol.  après  le  fol. 
sign.  Hiii,  r°  et  v«. 


III  -  50 


MOÏSE  MAÏMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


219 


tion,  dans  les  substances  composées,  se  fait  à  partir  d’une  forme 
préexistante  contraire  à  celle  qui  est  engendrée,  ce  caractère 
n’appartient  pas  à  la  génération  considérée  en  elle-même  ( per  se); 
il  lui  est  accidentel  ;  dans  une  telle  génération  particulière,  la 
matière  requiert  une  préparation  qui  la  dispose  à  recevoir  la 
forme  nouvelle  ;  la  forme  préexistante  et  contraire  à  cette  forme 
nouvelle  n’a  d’autre  objet  que  d’assurer  cette  préparation  ;  si  donc 
la  génération  particulière  requiert  cette  forme,  c’est  en  tant 
qu’elle  est  particulière,  ce  n’est  point  en  tant  que  génération  ;  à  la 
génération  universelle,  on  ne  saurait  attribuer  le  même  caractère. 

Contre  la  création  du  Monde,  le  Péripatétisme  dresse  cette 
objection  :  La  Matière  première  n’a  pu  être  engendrée,  car  toute 
génération  suppose  un  sujet  dans  lequel  elle  est  produite  ;  il  fau¬ 
drait  donc  que  la  Matière  fut  précédée  d’un  sujet,  qu’il  préexistât 
une  matière  de  la  Matière. 

A  cet  argument,  Léon  de  Bagnols  eût  pu  répondre  en  recourant 
à  la  distinction  qu’il  a  posée  ;  si  toute  génération  particulière 
requiert  la  préexistence  d’un  sujet,  c’est  parce  qu’elle  est  parti¬ 
culière,  non  parce  qu’elle  est  génération.  A  cette  réplique,  il  en 
préfère  une  autre  qui  vaut  d’être  remarquée  ;  dans  son  Exposition 
de  la  Paraphrase  d'Averroès  sur  le  premier  lime  des  Physiques,  il 
écrit 1  : 

«  A  supposer  que  cette  Matière  première  ait  été  engendrée  de 
la  façon  qu’imagine  Aristote,  il  n’y  aurait  nulle  absurdité  ;  cette 
génération,  en  effet,  pourrait  avoir  pour  sujet  un  corps  dénué  de 
la  disposition  qui  caractérise  la  Matière  première  ;  car  cette  dis¬ 
position  n’appartient  pas  au  corps  en  tant  que  corps  ;  le  corps 
céleste  ne  possède  pas  la  disposition  à  recevoir  les  formes  natu¬ 
relles,  et  il  n’est  pas  de  sa  nature  qu’il  les  reçoive  ;  la  disposition 
à  recevoir  les  formes  naturelles  appartient  donc  à  tel  corps, 
mais  elle  ne  lui  appartient  pas  en  tant  qu’il  est  corps  ;  ce  qui 
appartient  à  un  corps  en  tant  que  corps  c’est  la  similitude,  c’est 
la  figure,  ce  sont  les  autres  caractères  qui  constituent  les  accidents 
universels  du  corps,  et  qui  ne  résident  pas  dans  un  corps  en  tant 
qu'il  est  tel  corps.  Cette  disposition  à  recevoir  les  formes  natu¬ 
relles  est  donc  une  certaine  différence  qui  est  donnée  en  propre  à 
tel  corps  ;  partant,  il  est  évident  qu’elle  y  procède  à  la  manière 
d’une  forme  et  que,  par  cette  disposition,  la  Matière  des  choses  d’ici- 
bas  est  devenue  ce  qu’elle  est,  c’est-à-dire  la  Matière  de  toutes  les 
choses  qui  possèdent  des  formes  naturelles.  Manifestement  donc 

i.  Caî.0  Cailomtkos,  Op.  laad .,  lib.  III,  pars  I,  cap  III  ;  foi.  sigB.  E,  ro. 


220 


LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  51 


cette  Matière  peut  être  engendrée  ou  détruite  de  la  façon  que  nous 
venons  de  dire.  » 

Cette  réponse  de  Lévi  ben  Gerson  repose  tout  entière  sur  une 
supposition  que  Calo  Calonymos  a  eu  soin  de  signaler  à  son  lec¬ 
teur,  et  qui  est  la  suivante  :  La  puissance  ou  disposition  à  recevoir 
les  formes  naturelles  est  une  sorte  d’attribut  qui  a  été  adjoint  à  la 
Matière  première. 

Le  Rabbin  de  Bagnols,  donc,  considère  un  sujet  encore  moins 
déterminé  que  la  Matière  première,  un  sujet  aux  dépens  duquel  la 
Matière  première  sera  engendrée  ;  ce  sujet  est  purement  et  simple¬ 
ment  Corps  ;  pour  parler  le  langage  d’Avicenne  ou  d’Avicébrôn, 
il  ne  possède  absolument  que  la  corporéité  ;  à  ce  sujet,  à  ce  Corps, 
la  disposition  à  recevoir  les  formes  naturelles  est  conférée  de  la 
même  façon  qu’une  forme  est  conférée  à  une  matière  préexis¬ 
tante  ;  de  cette  façon,  cette  Matière  première  qui  est  eu  puissance 
des  formes  naturelles  est  produite,  aux  dépens  du  Corps,  par  une 
véritable  génération. 

Aucun  Péripatéticien  fidèle  aux  enseignements  d’Aristote  et 
d’Averroès  n’eût  admis  que  la  Matière  première  des  choses  natu¬ 
relles  pût  être  produite  de  cette  façon  ;  ces  considérations,  en 
effet,  reposent  en  entier  sur  les  principes  d’Avicenne,  d'Avicébron 
et  d’Al  Gazâli. 

Nous  avons  dit  avec  quel  soin  Léon  le  Juif  s’efforçait  de  décou¬ 
vrir  les  paralogismes  que  cachent  les  arguments  des  Péripatéti- 
ciens  contre  la  création  du  Monde.  Mais  il  n’est  pas  moins 
empressé  à  reconnaître  les  difficultés  qu'implique  l’hypothèse  de 
la  création.  En  effet,  s’il  lui  semble  que  la  disposition  à  recevoir 
les  formes  naturelles  peut  être  assimilée  à  une  forme,  qu  elle 
peut  être  conférée  à  un  sujet  préexistant  qui  est  Corps  et  n’est  que 
cela,  et  donc  que  la  Matière  première  d’Aristote  peut  être 
engendrée,  il  ne  lui  paraît  pas  qu’à  son  tour  le  Corps  pur  et  simple 
soit  susceptible  de  génération  ;  de  là  les  objections  qu’il  dresse 
contre  les  tenants  de  la  création  du  Monde  et  que  Calo  Calonymos 
résume  en  ces  termes  1  : 

«  Dans  aucun  être  produit  par  génération,  nous  ne  voyons  que 
la  corporéité  soit  engendrée  ;  seul,  l'ensemble  des  autres  formes 
(formalitas)  est  engendré. 

»  Item.  La  forme  ne  produit  que  son  semblable  ;  comment  donc 
produirait-elle  le  Corps,  qui  ne  lui  est  pas  semblable  ? 

i.  Calo  Calonymos,  Op.  laud.,  lib.  II,  cap.  III;  fol.  précédant  immédiate¬ 
ment  Je  fol.  sigo  D,  r°et  rü. 


III  -  52 


MOÏSE  MAÏMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


22Î 


»  Item.  Si  le  Monde  avait  été  engendré  à  partir  du  pur  néant,  le 
vide  sè  fût  rencontré,  ce  qui  est  absurde.  Or  que  le  vide  se  fût  alors 
rencontré,  en  voici  la  preuve  :  Considérons  les  dimensions  dans 
lesquelles  le  Monde  se  trouve  contenu  ;  avant  que  le  Monde  fût 
produit,  il  était  possible  qu’un  corps  s’y  trouvât  contenu  ;  or  c’est 
cela  même  qui  est  l’essence  du  vide,  car  le  vide  est  un  lieu  privé 
de  corps,  dans  lequel  il  serait  possible  qu'un  corps  se  trouvât. 

»  En  outre,  avant  la  création  du  Monde,  il  n’existait  aucune 
nature  douée  de  caractères  qui  lui  fussent  propres  ( naturel  appro- 
priata);  partant,  le  lieu  où  le  Monde  a  été  produit  ne  possédait  pas 
une  puissance  qui  lui  appartint  en  propre  (possibilitas  appropriât  a) 
à  l’exclusion  des  autres  lieux  vides  ;  puis  donc  qu’en  tous  lieux  le 
vide  se  comportait  de  même  façon  à  l’égard  de  l’Agent  créateur, 
nous  demandons  comment  il  se  fait  que  le  Monde  se  soit  trouvé  en 
tel  lieu  et  non  point  en  tel  autre;  il  aurait  dû  se  trouver  en  tout 
lieu  vide  de  tout  corps;  dès  lors,  il  existerait  un  corps  actuellement 
infini,  ce  qui  est  absurde.  » 

Toutes  ces  objections,  on  le  voit,  supposent  qu’on  puisse,  en 
l’absence  de  tout  corps  naturel,  concevoir  un  corps  doué  des  seuls 
attributs  que  considère  la  Géométrie  ou,  en  d’autres  termes,  un 
espace  ayant  longueur,  largeur  et  profondeur.  Seule,  l’objection, 
suivante  se  réclame  d’autres  principes  : 

«  Avant  que  le  Monde  ne  fût  produit,  il  était  ou  nécessaire  ou 
impossible  ou  simplement  possible.  S  il  était  nécessaire,  il  n’a 
jamais  manqué  d’être.  S’il  eût  été  impossible,  il  n’eût  jamais  été 
effectué.  11  fallait  donc  que  son  existence  fût  seulement  possible  ; 
mais  toute  possibilité  requiert  un  sujet  [où  cette  possibilité  se 
rencontre]  ;  avant  donc  que  le  Monde  fût  produit,  il  existait 
quelque  sujet.  » 

Cette  dernière  objection  se  pourrait  lire  dans  la  Métaphysique 
d’Avicenne  ou  dans  la  Philosophie  d’Al  Gazàli  ;  à  ces  traités,  elle 
emprunte  la  notion  de  la  possibilité  telle  qu’elle  la  conçoit  ;  Moïse 
Maimonide,  d’ailleurs,  l’avait  textuellement  formulée  '. 

Après  avoir  argumenté  contre  les  deux  partis,  quelle  solution 
Lévi  proposera-t-il  de  sa  discussion  ?  Cette  solution,  Calo  Calonv- 
mos  la  résume  en  ces  termes  *  : 

«  Dieu  n’a  pas  créé  le  Monde  à  partir  du  pur  néant,  mais  à 
partir  d’une  Matière  éternelle  qui  ne  possédait  absolument  aucune 
forme,  qui  était  dépouillée  de  toute  forme  ;  cette  Matière  ne  conser- 

i  .  Vide  supra,  p.  i8y. 

2.  Calo  Calonymos,  Ojj.  laud.,  lib.  I,  proemium,  foi.  sign.  Aii,  v°. 


222 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


III  -  53 


vait  même  pas  de  figure  qui  lui  fût  propre,  car  elle  était  dépour¬ 
vue  de  cette  nature  d’où  il  provient  que  le  corps  garde  sa  figure. 

»  Rabbi  Lévi  tenait  pour  cette  opinion  parce  que,  de  même  que 
le  principe  de  toutes  les  formes  est  une  Forme  numériquement 
une,  de  même  le  principe  de  toutes  les  matières  doit  être  une 
Matière  numériquement  une. 

»  Voici  en  quoi  consista  l’œuvre  de  la  création  :  Le  Créateur  a 
fait  qu’une  partie  de  cette  Matière  gardât  désormais  une  figure  qui 
lui  fût  propre  ;  cette  partie  a  constitué  l’orbe  des  cieux  ;  dans  cet 
orbe.  Dieu  a  créé  les  orbes  particuliers  et  les  astres  ;  entre  les 
orbes  qui  ont  des  centres  différents  les  uns  des  autres,  il  a  placé 
une  certaine  partie  de  cette  Matière,  afin  qu’il  n’y  eût  point  de 
vide  dans  ces  intervalles  ;  enfin,  dans  une  autre  partie  de  cette 
Matière,  il  mit  une  nature  telle  qu’il  y  eût,  en  cette  partie  de  la 
Matière,  possibilité  de  recevoir  toutes  les  formes  ;  cette  dernière 
matière,  c’est  la  matière  inférieure. 

»  Selon  Rabbi  Lévi,  il  est  possible  que  Dieu  impose,  aux  diverses 
parties  d’une  même  Matière  homogène,  des  dispositions  différentes 
ou  des  formes  différentes,  parce  que  la  création  est  volontaire  ;  il 
a  donné  de  grands  développements  à  ce  sujet. 

»  Enfin,  dit-il,  il  ne  faut  point  s’étonner  que  cette  Matière  pre¬ 
mière  ait  été  privée  de  toute  forme.  Cela  serait  impossible  après  la 
création  du  Monde,  à  cause  des  formes  élémentaires  qui  se  trou¬ 
vent  alors  en  la  Matière  et  dont  elle  ne  peut  plus  être  dépouillée  ; 
mais  avant  la  création  du  Monde,  cette  disposition  naturelle  n’exis¬ 
tait  pas,  et  il  n’était  pas  impossible  de  rencontrer  une  Matière 
privée  de  toute  forme. 

»  Ce  qui  a  conduit  Rabbi  Lévi  à  tenir  ce  parti,  c'est  qu  il  n’a  pas 
cru  pouvoir  éviter  d’autre  manière  les  objections  qui  se  dressent 
de  part  et  d’autre  ;  en  effet,  parmi  ces  objections, _ les  unes  sem¬ 

blent  prouver  que  la  création  a  été  tirée  de  quelque  chose,  les 
autres  qu  elle  a  été  faite  de  rien  ;  selon  Rabbi  Lévi,  ces  thèses  sont, 
les  unes  et  les  autres,  impossibles  à  soutenir  ;  il  reste  donc  que  la 
création  ait  été  faite  en  partie  de  quelque  chose  et,  en  partie,  de 
rien  ;  elle  a  été  faite  en  partie  de  quelque  chose,  puisqu’elle  a  été 
tirée  d  un  Corps,  et  en  partie  de  rien,  puisque  ce  Corps  était  privé 
de  toute  forme  ;  de  cette  manière,  selon  cet  auteur,  se  résolvent 
tous  les  doutes  élevés  contre  chacune  des  deux  opinions,  ce  que  les 
Anciens  n  ont  pas  vu;  à  ce  sujet,  il  se  répand  en  interminables 
bavardages.  » 

Dans  cette  théorie,  nous  pouvons  démêler  des  influences 
diverses. 


III  -  54 


MOÏSE  MAÏMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


223 


En  tirant  de  l’existence  d’une  Forme  première  unique  la  néces¬ 
sité  d’une  Matière  première  unique,  Lévi  ben  Gerson  semble  se 
souvenir  des  enseignements  de  son  coreligionnaire  Ibn  Gabirol. 
Sa  Matière  première,  dénuée  de  toute  figure  et  de  toute  dimension 
déterminée,  susceptible  de  devenir,  par  une  spécialisation  nou¬ 
velle,  soit  matière  des  corps  célestes,  soit  matière  des  corps  sublu¬ 
naires,  sa  Matière  première,  disons-nous,  ressemble  fort  à  celle 
d’Avicenne  et  d’Avicébron  ;  surtout,  elle  est  très  exactement  celle 
d’Al  Gazâli. 

Mais  ni  Avicenne,  ni  Avicébron,  ni  Al  Gazâli  n’a  supposé  que 
la  Matière  première  pût,  dénuée  de  toute  forme,  exister  d’exis¬ 
tence  réelle.  Au  gré  des  deux  philosophes  arabes,  le  Monde  n’a 
pas  commencé  ;  la  Matière  première  est  donc  éternelle,  mais  éter¬ 
nellement  elle  a  été  unie  à  la  forme.  Au  gré  du  philosophe  juif, 
le  Monde  a  commencé  ;  mais  avant  la  création,  la  Matière  pre¬ 
mière  n’avait  pas  d’existence  réelle  ;  elle  possédait  seulement  une 
existence  idéale  dans  la  pensée  de  Dieu. 

Admettre,  avec  Léon  le  Juif,  que  la  Matière  première  éternelle 
a,  durant  un  passé  infini,  subsisté  réellement  sans  être  pourvue 
d’aucune  forme,  puisqu  au  moment  de  la  création,  elle  a  reçu  soit 
une  forme  céleste,  soit  la  forme  de  quelque  corps  sublunaire,, 
c’est  admettre  une  doctrine  nouvelle,  que  Péripatéticiens  et  Néo¬ 
platoniciens  eussent  rejetée  de  concert. 

Cette  doctrine,  toutefois,  a  dû  être  suggérée  à  Lévi  ben  Gerson 
par  les  discussions  qui  s’étaient  poursuivies,  au  commencement 
du  xivc  siècle,  dans  la  Faculté  de  Théologie  de  Paris.  Avec  Jean 
de  Duns  Scot,  nombre  de  commentateurs  des  Sentences  avaient 
admis  que  la  Matière  première  ne  saurait,  d’une  manière  naturelle, 
exister  en  l’absence  de  toute  forme,  mais  que  la  toute-puissance 
de  Dieu  la  pourrait,  d’une  manière  miraculeuse,  faire  subsister 
dans  cet  état  d’absolu  dénûment.  Pour  la  théorie  de  Lévi  ben 
Gerson,  ces  docteurs  chrétiens  eussent  éprouvé  moins  de  répu¬ 
gnance  que  les  Péripatéticiens  ou  les  Néo-platoniciens. 


D.  La  Grande  Année  et  la  théorie  péripatéticienne  du  temps. 

Après  avoir  exposé  eette  doctrine  de  Lévi  ben  Gerson,  Calo 
Calonymos  ajoute  : 

«  Peut-être  Rabbi  Juda  Lévi,  dans  son  livre  intitulé  Cozari, 
a-t-il,  au  sujet  de  cette  opinion,  pris  la  suite  de  Rabbi  Lévi  ;  il  y 
déclare,  en  effet,  que  si  quelque  homme  en  possession  de  la  Loi 


224 


LA  CRtJb  DE  l’aristotélisme 


III  -  55 


éprouvait  le  besoin  de  croire  que  la  Matière  a  exis'té  de  toute  éter¬ 
nité  et  que  des  mondes  multiples  ont  précédé  celui-ci,  cela  ne 
ferait  point  tache  en  la  foi  de  cet  homme,  pourvu  qu'il  croie  que 
ce  Monde-ci  est  nouveau,  qu'il  a  commencé  en  un  temps  bien 
déterminé,  et  que  ce  temps  fut  le  début  du  genre  humain  auquel 
appartiennent  Adam  et  Eve.  » 

Le  poète  Juda  ha-Lévi  n'a  point  pris  la  suite  de  Lévi  ben  Gerson, 
car  il  a  (ce  qu'ignorait  Calonymos)  de  longtemps  précédé  celui-ci  ; 
c’est,  en  effet,  vers  1140  qu’il  a  composé  son  poème  intitulé  Cojsri 
ou  mieux  Khozari 1 .  En  face  des  hésitations  delà  Philosophie,  le 
Khozari  célèbre  les  certitudes  de  la  foi  ;  «  il  contribua  peut-être  à 
faire  revivre  la  Kabbale  qu’un  siècle  plus  tard,  nous  trouvohs  dans 
un  état  très  florissant.  >- 

Pour  retrouver  l’origine  de  la  doctrine  soutenue  par  Juda 
ha-Lévi,  d’ailleurs,  il  était  bien  inutile  de  recourir  à  l'influence  de 
Lévi  ben  Gerson.  Nous  savons  combien  fut  ancienne  et  répandue 
l’hypothèse  qu'une  multitude  infinie  de  mondes  s’étaient  suc¬ 
cédé  avant  le ‘commencement  de  celui  qui  nous  porte  ;  nous  savons 
aussi  que  cette  supposition  était  bien  connue  des  Rabbins  ;  les 
Kabbalistes  en  donnaient  une  interprétation  allégorique  *  ;  pour 
eux,  les  mondes  détruits  avant  la  création  de  notre  Univers  figu¬ 
raient  simplement  les  idées  des  choses  qui  ne  pouvaient,  avant  la 
manifestation  du  Verbe,  exister  hors  de  la  divine  Pensée;  mais  sans 
doute,  parmi  les  Juifs,  sc  rencontrait-il  des  gens  qui  voulaient 
prendre  cet  enseignement  au  pied  de  la  lettre  ;  c’est  à  eux  que 
songeait  Rabbi  Juda  ha  Lévi  ;  c’est  leur  opinion  qu'il  jugeait  accep¬ 
table  sous  certaines  conditions. 

D’ailleurs,  parmi  les  successeurs  de  Lévi  ben  Gerson,  il  se 
trouva  des  Rabbins  pour  aller  plus  loin  que  lui  et  que  Juda 
ha-Lévi  ;  tels  sont  ceux  dont  Galo  Calonymos  nous  parle  en  ces 
termes i. *  3  : 

«  Quelques-uns  de  nos  sages,  et  des  plus  notables,  comme  Rabbi 
Nissim  et  Rabbi  Hasday,  ont  mordu,  pour  ainsi  dire,  à  l’opinion 
que  Rabbi  Moïse  [Maimonide]  avait  soutenue  touchant  la  création 
à  partir  du  pur  néant  ;  ils  tiennent  que  nous  pouvons  croire  à  l’exis¬ 
tence  éternelle  du  Monde  dans  le  passé  ;  non  que  le  Monde  soit 
issu  du  Dieu  de  gloire  par  voie  de  nécessité  et  d’émanation  (per 
viam  consecutionis  et  processus ),  comme  le  prétendent  les  philo¬ 
sophes  ;  mais  il  a  été  produit  d  une  manière  intentionnelle  et 

i .  S.  Munk,  Mélanges  de  philosophie  juive  et  arabe,  pp.  483-485. 

a.  Voir  pp.  i33-i37_ 

3.  Calo  Calonymos,  (Jp.  faud.,  lib.  1,  proemium,  fol.  sign.  Aiii,  v», 


III  -  56 


MOÏSE  MAÏMO.MDE  ET  SES  DISCIPLES 


225 


volontaire  ;  Dieu  n’a  jamais  manqué  de  vouloir  le  Monde  ;  le  Monde 
a  donc  été  éternel,  parce  que,  toujours,  Dieu  a  voulu  qu’il  fût  ; 
tenir  cptte  opinion  ne  fait  point,  à  leur  avis,  tache  dans  la  foi.  » 

Ainsi,  bien  après  Maïmonide,  des  rabbins  poursuivaient  la  chi¬ 
mérique  conciliation  entre  la  foi  des  Israélites  et  les  enseigne¬ 
ments  des  philosophes  péripatéticiens  ou  néo-platoniciens. 

Qu  une  multitude  infinie  de  mondes  ait  précédé  le  monde  au 
sein  duquel  nous  vivons,  c’était  un  corollaire  de  la  doctrine  de  la 
Grande  Année  ;  au  gré  de  celle-ci  le  temps  était  périodique,  et,  au 
bout  d  une  certaine  durée,  revenait  identique  à  lui-même,  rame¬ 
nant  les  événements  qui,  déjà,  s'étaient  produits.  Cette  doctrine 
heurtait  violemment  la  notion  que  tout  homme  possède  du  temps 
et  qui  suggère,  à  la  sagesse  populaire,  ce  vieux  dicton  :  Le  temps 
passé  ne  revient  pas.  Mais  l’empire  exercé,  sur  les  esprits  du 
xiv  siècle,  par  la  philosophie  péripatéticienne  et  néo-platonicienne, 
était  souvent  assez  tyrannique  pour  imposer  silence  à  la  sagesse 
commune.  Dans  les  écoles  de  Paris,  nous  le  verrons,  il  était  alors 
de  mode  de  discuter  cette  question  :  Le  temps  passé  peut-il  reve¬ 
nir  numériquement  le  même  ?  Et  nous  entendrons  des  logiciens 
subtils,  comme  Guillaume  d  Ocliam  ou  Nicolas  Donet,  répondre 
affirmativement  à  cette  question. 

Peut-être  se  rencontrait  il  des  rabbins  qui  tinssent  la  même  opi¬ 
nion  ;  en  tous  cas,  aux  philosophes  païens,  chrétiens  ou  juifs  qui 
la  défendaient,  Lévi  ben  Gerson  opposait  son  enseignement  ;  il 
avait  fort  bien  vu  comment  la  définition  péripatéticienne  de  l’instant 
et  du  temps  conduisait  tout  naturellement  a  cette  conséquence  ; 
Un  instant  déjà  écoulé  peut  et  doit  revenir. 

Voici  comment  Calo  Calonymos  nous  résume  1  ce  que  disait,  a 
ce  sujet,  le  Rabbiu  de  Bagnols  : 

«  Rabbi  Lévi  éclaire,  semble-t-il,  ce  qu’imagine  la  foule  de  ceux 
qui  philosophent  ;  il  montre  comment,  dès  là  que  le  temps  est  une 
conséquence  du  cercle,  dès  là  que  l’instant  est,  dans  le  temps,  ce 
(ju  est  le  point  sur  le  cercle,  le  temps  sera  forcément  cyclique  ; 
puis  il  renverse  cette  opinion  dans  les  termes  suivants  :  «  Dira-t-on 
»  que  le  temps  est  conséquence  du  mouvement  continuel,  que  ce 
»  mouvement  est  nécessairement  le  mouvement  de  révolution 
»  accompli  sur  une  ligne  circulaire,  qu’enfin  chaque  instant  a  lieu 
»  en  un  point  marqué  sur  la  ligne  que  décrit  ce  mouvement  ?  La 
»  nature  de  l’instant,  ce  sera  la  nature  du  point  dans  une  ligne 
»  circulaire,  puisque  c’est  de  cette  dernière  nature  que  l’instant 

i.  Lalo  Calonymos,  Dp,  laud.,  lib.  lit,  pars  II,  cap.  IV,  fol.  sign.  Fin,  \«. 

DUHEM.  —  T.  v.  13 


226  la  cRtiÉ  dè  l’arisîotélismë  III  -  57 

»  tire  son  existence  ;  or  un  point  sur  une  ligne  circulaire  est  tou- 
«  jours,  à  la  fois,  commencement  et  fin  ;  il  faut  donc  que,  tou- 
»  jours,  l’instant  soit,  à  la  fois,  commencement  et  fin.  —  A  celui 
»  qui  soutient  cette  opinion,  je  réponds  :  11  n  est  pas  vrai  que, 

»  toujours  et  à  la  fois,  l’instant  doive  être  commencement  et  fin  ; 

»  cela  est  nécessaire  pour  le  point  pris  sur  la  ligne  circulaire,  en 
»  tant  que  celle-ci  est  circulaire  ;  mais  le  temps  ne  procède  pas  à 
»  la  façon  d’un  cercle  ;  le  retour  du  mouvement  accompli  sur  une 
»  ligne  circulaire  ne  ramène  pas  le  temps  passé  ;  on  ne  saurait 
»  donc  conclure  du  temps  ce  que  l’on  conclut  de  la  ligne  circulaire 
»  en  tant  qu’elle  est  circulaire.  Voici  qui  vous  montrera  clair e- 
»  ment  l'erreur  de  cette  démonstration  :  Il  en  résulterait  que  les 
»  meules  de  moulin,  qui  se  meuvent  d’un  mouvement  de  révolu- 
»  tion,  auraient  un  mouvement  de  durée  infinie  ;  c’est  une  mani- 
»  feste  absurdité.  » 

«  Prêtez  attention  aux  paroles  de  cet  auteur,  poursuit  Calo 
Calonymos  ;  elles  suffiront  à  vous  montrer  clairement  que  l’in¬ 
stant  n’est  pas  comme  le  point  qu’on  marque  sur  un  cercle.  » 

Lévi  ben  Gerson  ne  cesse  d’insister  sur  cette  pensée  :  Un 
instant  n’est  pas  nécessairement  compris  entre  un  temps  passé 
et  un  temps  futur.  Cette  pensée  lui  a  permis  d’affirmer  que  le 
temps  avait  pu  commencer  ;  elle  lui  permet  d’ affirmer  égale¬ 
ment  que  le  temps  pourra  prendre  fin  ;  en  effet,  la  possibilité  de 
la  fin  du  Monde  ne  paraît  pas  l’avoir  moins  préoccupé  que  la 
possibilité  de  la  création. 

E.  La  fin  du  Monde. 

A  la  suite  d’Aristote,  Averroès  s’était  acharné  à  prouver  que  le 
mouvement  ne  peut,  dans  l’Univers,  prendre  fin.  Dans  sa  Para¬ 
phrase  sur  le  livre  des  Physiques,  il  développait  un  singulier  argu¬ 
ment.  Le  mouvement  une  fois  arrêté,  disait-il,  la  possibilité  du 
mouvement  demeure  ;  cette  possibilité  ne  peut  disparaître,  car 
cette  disparition  serait  l’effet  d’un  changement,  d’un  mouvement, 
postérieur  au  dernier  mouvement  ;  mais  dire  que  le  mouvement 
demeure  possible  c’est,  au  sens  que  la  philosophie  péripatéti¬ 
cienne  attribue  au  mot  possible,  dire  que  quelque  mouvement  se 
produira  quelque  jour  ;  donc,  après  le  mouvement  qu  on  préten¬ 
dait  être  le  dernier,  il  y  aura  sûrement  un  autre  mouvement. 

Lévi  ben  Gerson  saisit  fort  bien  ce  qu’il  y  a  de  sophistique  dans 
une  semblable  argumentation.  Pourquoi  donc  l’Univers  ne  per- 


III  -  58 


MOÏSE  MAIMONIDE  ET  SES  btSClPLES 


227 


drait-il  pas,  à  la  lois  et  au  même  moment,  le  mouvement  et  la 
capacité  de  se  mouvoir  ? 

K  ^  Univers,  dit-il  au  livre  des  Guerres  du  Seigneur  l,  perdra  à 
la  fois  le  mouvement  et  la  manière  d'être  qui  le  rend  apte  à  se 
mouvoir.  L’être  qui  se  nourrissait  perd  tout  d’un  coup,  en  mou¬ 
rant,  le  mouvement  qui  constitue  la  nutrition  et  la  manière  d’être 
qui  lui  permettait  de  se  nourrir.  De  même  façon  se  peut-il  faire 
que  la  corruption  du  premier  mobile  le  prive  à  la  fois  du  mouve¬ 
ment  circulaire  et  de  la  possibilité  de  se  mouvoir  d’un  tel  mou¬ 
vement.  »  «  Il  développe  ce  raisonnement,  ajoute  Calo  Calonymos, 
en  un  discours  d’une  extrême  prolixité.  » 

Ge  même  raisonnement,  le  Rabbin  de  Bagnols  le  reproduit  dans 
son  Commentaire  sur  le  livre  des  Physiques.  «  Cet  Univers  en  mou¬ 
vement,  qui  subit  la  corruption,  nous  le  pouvons  regarder,  dit-il, 
comme  un  individu  unique.  Pourquoi  donc,  après  le  dernier  mou¬ 
vement  de  cet  individu,  faudrait-il  qu’il  y  eût  encore  un  autre  mou¬ 
vement.  En  eflet,  dans  un  individu  déterminé,  et  en  tant  qu’il  est 
un  individu  déterminé,  rien  n  empêche  qu  à-1  heure  de  la  corrup¬ 
tion,  deux  choses  disparaissent  ensemble,  [savoir  le  mouvement  et 
l’aptitude  à  être  mùj  ;  par  exemple,  nous  disons  bien  qu’à  sa  mort, 
Socrate  éprouve  une  dernière  sensation.  » 

Que  le  premier  mobile  ne  put  cesser  de  se  mouvoir  et,  donc, 
que  le  temps  ne  pût  prendre  fin,  Averroès  le  prétendait  conclure 
encore  de  l’éternité  du  premier  Moteur;  ce  raisonnement,  non 
plus,  ne  trouve  point  grâce  aux  yeux  de  Léviben  Gerson. 

Bien  que  le  premier  mobile,  dit-il  dans  le  Milchamot  Adonaï  \ 
tienne  son  mouvement  d'une  puissance  motrice  éternelle,  il  est 
possible  que,  de  lui-même,  il  s’arrête  et  demeure  en  repos.  «  Une 
fois  parvenu  au  terme  de  son  mouvement,  le  mobile  peut  éprou¬ 
ver  de  la  fatigue,  et,  en  vertu  de  sa  nature,  il  peut  perdre  le 
mouvement.  En  eflet,  si  un  mobile  cesse  de  çe  mouvoir  pour  demeu¬ 
rer  en  repos,  cela  ne  provient  pas  de  la  puissance  du  moteur, 
mais  nécessairement  de  la  fatigue  qui  survient  en  ce  mobile.  Par 
exemple  les  organes  du  chanteur,  ceux  à  l’aide  desquels  il  chante, 
sont  mis  en  mouvement  pàr  le  chant  qu’imagine  l’àme  de  ce  chan¬ 
teur  ;  lorsque  ces  organes  ont  persévéré  quelque  temps  en  ce  mou¬ 
vement,  une  fatigue  leur  advient,  et  bien  que  le  moteur,  que  le 
chant  conçu  par  l’imagination  demeure  ce  qu’il  est,  ces  organes 
délaissent  le  mouvement.  Il  en  est  ainsi,  sauf  dans  le  cas  où  nous 

1.  Calo  Calonymos,  Op.  laud.,  lib  III,  pars.  III ,  cap.  IV,  fol.  sigu.  Hiii.  r°. 

2.  Calo  Calonymos,  Op.  laud.,  lib.  II,  cap.  III  j  fol .  sign.  C,  v®,  fol.  sign. 
Cii,  r®. 


228 


LA  (.Il UE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


III  -  59 


supposerions  <juo  le  moteur  contraint  d’une  manière  nécessaire  le 
mobile  à  se  mouvoir,  de  même  façon  qu’un  corps  en  meut  un 
autre  par  contact  ;  mais,  [dans  le  cas  du  mouvement  des  cicux],  il 
est  absurde  de  faire  cetle  supposition  ;  la  faire,  en  effet,  ce  serait 
admettre  que,  sans  cesse,  le  mouvement  des  cicux,  impossible  i>ar 
lui-même,  est  'rendu  nécessaire  par  ses  causes  ;  ce  serait  donc 
admettre  que  c'est  un  mouvement  violent...  Or  c  est  une  grande 
absurdité,  caron  ne  trouve  rien  de  tel  dans  les  choses  de  la  nature, 
et,  qui  plus  est,  il  serait  impossible  que  ce  mouvement  violent  se 
continuât  perpétuellement. 

»  En  outre,  c’est,  par  l’intermédiaire  de  l’imagination  et  de  la 
providence  que  sont  mus  les  corps  célestes  ;ou  voit  donc  que  leurs 
moteurs  ne  les  meuvent  point  violemment,  mais  à  l’aide  d’un  choix 
et  d'un  désir  ;  ce  que  produit  la  puissance  motrice,  ce  n  est  pas  le 
mouvement  continuel  de  ces  corps  ;  ce  qu  elle  produit,  c  est  ce 
choix  et  ce  désir  du  mouvement,  comme  l’imagination  d  un  chaut 
produit,  dans  le  chanteur,  le  désir  de  chanter  ;  partant,  si  nous 
supposons  linie  la  possibilité  de  mouvement  qui  est  en  eux,  il  en 
résulte  qu’un  jour,  leur  mouvement  fera  défaut.  » 

Les  fragments  cités  par  tlalo  Calonymos  ne  suffisent  assuré¬ 
ment  pas  à  nous  faire  pleinement  connaître  la  philosophie  de 
Eévi  ben  Gerson  ;  ils  nous  fournissent,  cependant,  certains  rensei¬ 
gnements  précieux. 

Us  nous  montrent,  en  premier  lieu,  avec  quelle  ardeur  le 
Kabbin  de  Baguols  s’adonnait  à  la  besogne  qui,  pendant  tout  le 
Moyen  Age,  sollicita  F  effort  de  la  Scolastique  chrétienne.  11  réfute, 
dans  les  doctrines  des  philosophes  païens,  tout  ce  qui  contredi¬ 
rait  manifestement  aux  dogmes  religieux,  particulièrement  aux 
trois  grands  dogmes  de  l’immortalité  de  Filme,  de  la  création  et 
de  la  fin  du  Monde  ;  il  recueille  ce  que  ces  doctrines  renferment 
d’acceptable  pour  un  Chrétien  ou  pour  un  Juif;  il  en  veut  former 
un  système  où  la  raison  et  la  foi  trouvent  un  harmonieux  accord. 

Dans  l'accomplissement-  de  cette  tâche,  Lévi  ben  Gerson  n’est 
pas  seulement  aidé  par  les  pensées  de  ses  illustres  coreligion¬ 
naires,  des  Avicébron  et  des  Moïse  Maimonide;  il  n’ignore  certes 
pas  l’oeuvre  des  maîtres  chrétiens  ;  on  perçoit  bien  souvent,  dans 
les  raisonnements  qu’il  développe  et  dans  les  solutions  qu’il 
propose,  l’écho  des  discussions  agitées  au  sein  de  l’Université  de 
Paris. 

Visiblement,  la  pènSée  juive  n’est  plus  isolée  ;  les  doctrines 
d’Avicébron  et  de  Moïse  Maimonide  ont,  sur  la  Scolastique  latine, 
exercé  une  profonde  influencé  ;  cette  influence  renverse  main- 


III  -  60 


moïse  maïmo.mde  et  ses  disciples 


220 


tenant  son  cours  ;  elle  instruit  les  rabbins  de  ce  qu’ont  élaboré  les 
Facultés  où  s’enseigne  la  Théologie  chrétienne. 


IV 

CHASDAÏ  CHEZ  K  A-S 


De  cette  influence  exercée  sur  la  pensée  rabbi nique  par  la 
Scolastique  latine  et,  surtout,  par  la  Scolastique  parisienne,  il 
serait  intéressant  de  donner  de  frappants  exemples  *.  Four  les 
rencontrer,  nous  serons  obligés  de  descendre  assez  bas  dans  le 
cours  des  temps,  car  les  synagogues  ont  été,  semble-t-il,  fort  en 
retard  sur  les  universités.  Ils  nous  seront  fournis  par  Chasdaï 
Crczkas. 

Né  à  Barcelone,  d’une  famille  qui  comptait,  parmi  ses  ancêtres, 
des  Talmudistes  célèbres,  Chasdaï  vécut  à  la  fin  du  xive  siècle 
et  au  commencement  du  x\c  siècle i.  2 *.  Ses  principales  doctrines 
philosophiques  sont  exposées  dans  un  traite  intitulé  La,  lumière 
du  Seigneur,  Or  Adonaï  :  ce  traité  fut  achevé  en  1410 

Des  théories  exposées  par  Or  Adonaï ,  M.  Joël  a  donné  une  ana¬ 
lyse  assez  étendue  ;  cette  analyse  nous  fournira  les  quelques  points 
sur  lesquels  nous  souhaitons  d'attirer  particulièrement  l’attention 
du  lecteur. 

Dans  la’ préface  d'Or  Adonaï ,  Chasdaï  déclare  son  intention4: 
il  admire  .Moïse  Maïmonide,  mais  il  reproche  vivement  à  ce  grand 
homme  d’avoir  recueilli  les  débris  de  la  Philosophie  hellénique 
pour  en  faire  les  fondements  du  Judaïsme;  les  successeurs  du  fils 
de  Maimoun  ont  poussé  plus  loin  que  lui  dans  la  mauvaise  voie  oii 
il  avait  engagé  les  études  des  rabbins  ;  la  cause  première  de  cette 

i.  De  cette  influence,  un  peut  citer  parfois  des  témoignages.  Ainsi,  à  une 
époque  qu’on  ne  peut  préciser,  un  certain  Abraham  ben  Jsaae  ben  Juda  ben 
Samuel  Schalorn  traduisit  en  hébreu  des  Questions  et  réponses  sur  l’isagoge. 
les  Catégories  et.  le  traité  de  l' Interprétation  de  Marsitio.  L’ouvrage  traduit  est 
de  Marsile  d’Inghen.  On  voit  parla  que  la  Synagogue  était  soucieuse  de  con¬ 
naître  l’enseignement  de  la  Scolastique  parisienne  [Eknest  Renan,  Les  écri¬ 
vains  juifs  français  du  XIV*  siècle  ( Histoire  littéraire  de  la  France ,  t  XXXI, 
i8y3,  p.  728)].  _  ...  .  .  . 

.  M.  Joël.  Don  Chasdai  Crczkas’  re/igtonsp/ti/osop/ttsche  Lehren  ut  ihre/n 
geschicht! irhen  Fin/lusse  dargestel.lt .  lîreslau,  18G6  (M.  Joëi..  ltcürOge  ;-///■ 
fiesrhic/ite  der  /‘hi/osophie,  Bd.  Jl,  Brcslau,  187(1).  Bp.  .‘t-fi. 

.!.  M.  Joëi-,  ()//.  laud.,  p.  0. 

4.  M.  Joël,  Op.  laud.,  pp.  11-12. 


230 


LA  CRUE  DE  L* ARISTOTÉLISME 


III  -  61 


dangereuse  erreur,  c’est  que  personne  ne  s’est  aventuré  jusqu  ici 
à  combattre  et  renverser  les  raisonnements  des  Grecs  ;  par  ces 
raisonnements,  «  les  yeux  d’Iraël  se  trouvent,  aujourd  hui,  frappés 
d’aveuglement.  »  Réfuter  l’argumentation  d’Aristote  et,  par  là, 
raffermir  les  bases  mêmes  de  la  foi  judaïque,  tel  est  l’objet  que  se 
propose  Ghasdaï  Crezkas. 

Cette  prétendue  argumentation  d'Aristote,  c'est,  en  général, 
le  Guide  des  égarés  qui  en  fournira  la  formule  à  notre  auteur.  Auprès 
de  ses  coreligionnaires,  Maimonide  passait  pour  interprète  autorisé 
de  la  doctrine  péripatéticienne,  alors  que  sa  pensée,  le  plus  sou¬ 
vent,  reflète  celle  d’Avicenne  ou  d’Al  Gazâli;  les  Juifs  n’étaient 
pas  seuls,  au  Moyen  Age,  à  donner  dans  cette  erreur. 

Chasdaï,  d’ailleurs,  ne  crée  pas  de  toutes  pièces  les  théories 
qu’il  oppose  ù  celles  d’Aristote  et  de  Moïse  ben  Maimoun  ;  tant 
s’en  faut  ;  très  fortement,  il  subit  l’influence  d’un  de  ses  prédéces¬ 
seurs,  de  Lévi  ben  Gerson  ;  de  cette  source,  à  laquelle  il  demande 
mainte  inspiration,  il  ne  fait  pas  mystère. 

C’est  du  Rabbin  de  Ragnols  qu’il  tient,  en  particulier,  presque 
tout  ce  qu’il  enseigne  au  sujet  de  la  création  du  Monde  l.  Pour  lui 
comme  pour  le  fils  de  Gerson,  si  l’organisation  et  l’information  de 
la  Matière  première  ont  eu  un  commencement  qui  fut  proprement 
la  création,  la  Matière  sans  forme,  au  contraire,  est  éternelle  et 
incrée.  Issue  probablement  des  discussions  qu’agitaient,  au  com¬ 
mencement  du  xive  siècle,  les  maîtres  en  Théologie  de  Paris,  cette 
théorie  eut  la  plus  grande  fortune  auprès  des  Juifs  ;  proposée 
par  Lévi  ben  Gerson,  accueillie  par  Chasdaï  Crezkas,  elle  sera,  au 
début  du  xvie  siècle,  développée  par  Juda  Àbravanel,  dit  Léon 
l’Hébreu,  dans  ses'célèbres  Dialoghi  di  Amore. 

Chasdaï  s’en  prend  à  toutes  les  notions  essentielles  de  la 
Physique  péripatéticienne  ;  l’infini,  le  temps,  le  lieu,  le  mouve¬ 
ment,  le  vide  sont,  pour  lui,  autant  d’occasions  d’opposèr  sa 
penséç  à  celle  du  Stagirite.  Cette  critique,  autant  du  moins  que 
les  brèves  indications  données  par  Joël  nous  permettent  d’en 
juger,  paraît  très  fortement  inspirée  par  les  discussions  auxquelles 
les  Nominalistes  parisiens  s’étaient,  au  cours  du  xive  siècle,  livrés 
avec  une  ardeur  passionnée. 

Parmi  les  théories  de  Crezkas,  il  en  est  une  qui  a,  plus  que  les 
autres,  retenu  l’attention  de  M.  Joël  ;  aussi  nous  sera-t-il  loisible 
de  l’examiner,  à  notre  tour,  avec  quelque  détail. 

Contre  Aristote,  Chasdaï  prétend  établir  *  qu’il  peut  exister,  hors 


III  -  62 


MOÏSE  MAIMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 


231 


du  Monde,  une  étendue  indéfinie,  non  composée  de  parties  et, 
dbnc,  indivisible,  vide  de  toute  matière;  c’est  cette  étendue  qui 
est  le  lieu  de  F  Univers;  cette  étendue  sans  borne,  c’est  l’immen¬ 
sité  de  Dieu.  «  Les  Anciens,  dit-il l,  ont  donné  le  nom  de  lieu  à  la 
forme  d’une  chose,  parce  que  c’est  la  forme  qui  détermine  et  définit 

le  sujet  dans  son  tout  comme  dans  ses  parties . Or  Dieu  est 

la  forme  de  l’universalité  des  sujets,  car  c’est  lui  qui  produit  l’Uni¬ 
vers,  qui  le  détermine  et  le  définit  ;  c’est  pourquoi  les  anciens 
maîtres  lui  ont  appliqué  le  nom  de  lieu(Makom)  ;  au  lieu  de  dire  : 

«  Loué  soit  Dieu  »,  ils  disent  :  «  Loué  soit  Hamakom!  » . Et 

cette  comparaison  est  fort  belle.  De  même,  en  effet,  que  les  dimen¬ 
sions  de  l’étendue  vide  pénètrent  les  dimensions  de  l’étendue 
corporelle  et  les  corps  qui  la  remplissent,  de  même  Dieu  est  en 
toutes  les  parties  du  Monde,  il  leur  sert  de  lieu,  car  il  les  porte  et 
les  soutient.  » 

Lorsque  Ghasdaï  Grezkas  formulait  une  telle  pensée,  elle  était, 
selon  Joël,  entièrement  nouvelle  dans  la  Synagogue  ;  elle  ne  l’était 
assurément  pas  dans  la  Scolastique  chrétienne  ;  sous  quelle  forme 
Scotistes  et  Nominalistes  l’avaient  déjà  enseignée,  nous  le  dirons 
avec  détail  lorsque  nous  étudierons  la  Physique  parisienne  au 
xiv®  siècle  ;  nous  nous  contenterons,  pour  le  moment,  de  l’indiquer 
très  brièvement. 

Au  voisinage  de  l’an  1320,  l’un  des  plus  illustres  disciples  de 
Duns  Scot,  le  véritable  créateur  de  ce  qu’on  a  mal  nommé  le 
Scotisme,  François  de  Meyronnes  enseigne  2  «  que  le  lieu  est 
formellement  le  rapport  qu’a  tout  corps  logé  avec  le  premier 
Moteur  immobile  ;  à  ce  Moteur,  nous  attribuons  deux  prédicats, 
savoir  qu’il  est  partout  et  qu’il  est  toujours;  ce  n’est  pas  l’effet  d’un 
rapport  qu’il  aurait  soit  avec  le  lieu,  soit  avec  le  temps,  mais  c’est 
parce  que,  à  l’égard  du  premier  Etre,  toute  créature  a  un  certain 
rapport  de  présence  (respectus  præsentialitatis)  et  un  autre 
rapport  de  présence  qui  s’établit  d’une  manière  successive  (secun- 
dum  periodum).  »  Et  François  conclut  en  disant  :  «  C’est  donc  ce 
premier  Moteur  qui  est  le  terme  du  mouvement  local.  »  Dieu  est 
le  lieu  immobile  par  rapport  auquel  se  doivent  apprécier  tout 
mouvement  et  tout  repos. 

1 .  Chasdaï  Crezkas,  Or  Adonaï,  Premier  traité,  seconde  partie,  chap.  I.  — 
M  Joël,  Op.  laud.,  pp.  24*25. 

2.  Erancisci  de  Maîronis  Scripta  in  quatuor  libros  S entend  arum  ;  Iib.  II, 
dist.  XIV,  quæst.  IX  (Dans  l’édition  donnée  à  Venise,  en  i52o,  des  Fhancisci 
de  Mayronis  Opéra,  où  cette  question  occupe  le  fol.  1 5 1 ,  col.  d,  et  le  fol.  i52, 
col.  a,  on  a  oublié  de  la  numéroter,  en  sorte  qu’on  a  numéroté  IX  la  ques¬ 
tion  X). 


232 


LA.  CRUE  PE  L’ARISTOTELISME 


III  -  63 


En  1377,  Nicole  Üresme,  évoque  de  Lisieux,  achevait  de  mettre 
en  français,  à  la  demande  du  roi  Charles  V,  son  admirable  com¬ 
mentaire  sur  le  Traité  du  Ciel  et  du  Monde  d'Aristote.  On  y  pou¬ 
vait  lire  ces  propositions  1 * 3  : 

«  Et  doneques  hors  le  ciel  esf  un  espace  vuide.  incorporèle, 
d’autre  manière  que  n’est  quelconque  espace  plaine  et  corporèle, 
tout  aussi  comme  la  duraeion  appelée  éternité  est  d'autre  manière 
que  n’est  duraeion  temporèle,  meisnie  qui  seroit  perpétuèle... 

»  Item  ceste  espace  dessus  dicte  est  infinie  et  indivisible,  et  est 
l'immensité  de  Dieu,  et  est  Dieu  meisme,  aussi  comme  la  duraeion 
de  Dieu  appelée  éternité  est  infinie  et  indivisible  et  Dieu  meisme.  » 

C’est  bien  la  théorie  que,  trente-trois  ans  plus  tard,  Chasdaï 
Crezkas  devait  proposer  à  ses  coreligionnaires. 

Spinoza  avait  lu  le  traité  Or  A  don  aï  ;  dans  une  de  ses  lettres, 
la  vingt-neuvième,  il  cite  :  «  Judtr/uu  r/urndam,  R  ah  Chasdai 
vocalum  '-.  »  Joël  s’est  attaché  à  retrouver,  dans  les  doctrines  du 
célèbre  philosophe  d’Amsterdam,  à  coté  des  influences  non  dou¬ 
teuses  de  Moïse  Maimonide  et  de  Lévi  ben  Cerson.  le  reflet  des 
enseignements  donnés  par  Chasdaï  Crezkas  *  ;  en  particulier, 
c’est,  à  ces  enseignements  qu’il  a  rattaché  4  le  célèbre  axiome  spi- 
.uoziste  :  L’étendue  est  un  attribut  de  Dieu.  Si  cette  dernière  opi¬ 
nion,  qui  parait  solidement  fondée,  est  véritable,  Spinoza  n  aurait 
perçu,  semble-t-il,  par  1  intermédiaire  de  son  coreligionnaire 
Chasdaï,  qu  un  simple  écho  des  pensées  proposées  par  Nicole 
Oresme. 

Puisque  la  Synagogue  n'est  plus  qu’un  reflet  de  la  Scolastique 
chrétienne,  quittons  désormais  celle-là  pour  nous  consacrer  à 
celle-ci. 

i.  Nicole  Orksme,  Tra.it.iv  du  Civ/  vt  du  Monde,  livre  I,  ch.  XXIV  :  Biblio¬ 
thèque  Notion  a  le,  fonds  français,  ms  n°  io83.  fol.  «i.eol.  d.  el  fol.  2:>. 
col.  a. 

■>. .  Cf.  AI.  Joël,  Op.  /and.,  |>.  y,  eu  note. 

3.  AI.  Joël,  Op.  /and.,  p.  y.  pp.  24-25,  pp.  37*38,  p.  üo.  pp. '5^-56.  pp. 

I>p.  68-6y,  pp.  71-73,  ]>.  75.  —  Voir  aussi  :  AI.  Joël,  Spinoza’*  Theuloqisrh- 
Politischer  Traklat  au/ seine  Ouellen  'jeprnft  ;  Dreslnii,  1870  (AI.  Joël,  Beitraqe 
cnr  Geschichte  der  Philosophie,  Bd.  M,  Breslnu,  1876).—  Al.  Joël,  Z.ur  Oenesis 
der  Lehre  Spinoza’*  mit  besonderer  flerurksir/itiinr/  des  kurcen  Trak/a/s  «  Van 
Cot/,  de/n  Meusrhen  und dessen  Gliickse/i//krit  ».  Breslnu,  1871  (Ibid  ). 

/| .  AI.  Joël,  Chasdai  Crezkas,  p.  2/1. 


III  -64 


CHAPITRE  VIII 

LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS  DE  L’ARISTOTÉLISME 
DANS  LA  SCOLASTIQUE  LATINE 


I 


I  I-  l’HK.M  1ER  CONTACT  ENTRE  LE  NÉO-PLATONISME  SÉMITIQUE 
ET  LA  SCOLASTIQUE  LATINE 

La  Scolastique  latine  avait,  peut-on  dire,  passé  toute  son 
enfance  et  toute  sa  jeunesse  sans  connaître  d’autre  Métaphysique 
que  la  Métaphysique  platonicienne  ou  néo-platonicienne.  Jusqu’au 
milieu  du  xu°  siècle,  on  n’avait  lu,  dans  les  écoles  de  la  Chrétienté 
occidentale,  d’autre  œuvre  d’Aristote  que  YOrganon.  Bien  loin 
donc  que  le  Stagirite  apparût  alors  comme  le  Philosophe  com¬ 
plet  qu’il  est  et  que,  plus  tard,  on  saluera  en  lui,  il  semblait  n  ôtre 
qu'un  logicien,  qu’un  dialecticien.  L’homme  en  qui  les  doctes 
admiraient  la  plénitude  de  l’esprit  philosophique,  c’était  Platon  ; 
((  Platon,  le  plus  grand  philosophe  qui  soit  au  monde,  »  disait 
Scot  Krigène. 

Deux  courants  avaient-  versé  la  pensée  platonicienne  aux  Écoles 
latines  ;  l’un  de  ces  courants  était  chrétien  et  l’autre  païen.  Le 
Néo-platonisme  chrétien  s’était  d’abord  alimenté  aux  écrits  de 
Saint  Augustin  ;  au  temps  de  Charles  le  Chauve,  lorsque  Scot  Éri- 
gène  traduisit  les  traités  de  Denys,  l’afflux  d’une  nouvelle  source 
le  vint  grossir.  Plus  maigres  étaient  les  ruisselcts  de  Néo-plato¬ 
nisme  païen  qui  mêlèrent  leurs  eaux  à  ce  torrent  de  Platonisme 
chrétien  ;  ce  furent,  d’abord,  les  Noces  de  la  Philologie  et  de  Mer¬ 
cure  de  Martianus  Capella  et  le  Commentaire  au  J'imèe  de  Chalci- 
dius  ;  ce  fut  ensuite  le  Commentaire  au  Songe  de  Scipion  de 
Mac  robe. 

Au  confluent  de  ces  deux  courants,  d’audacieuses  synthèses 
s’étaient  formées,  la  plupart  du  temps  très  originales,  très  diffé¬ 
rentes  les  unes  des  autres  ;  mais  ces  doctrines  portaient  toutes, 


234 


LA  CRUE  DE  LARISTOTÉLISME 


III  -  65 


bien  reconnaissable,  la  marque  de  la  pensée  platonicienne  dont, 
par  deux  canaux  divers,  l’influence  était  venue  les  féconder. 

Quand  donc  les  traducteurs  dérivèrent  vers  la  Scolastique 
latine  ce  qu’avait  gardé  jusqu’alors  la  profonde  réserve  de  la  Sco¬ 
lastique  arabe,  c’est  au  sein  d’esprits  tout  imprégnés  de  Plato¬ 
nisme  que  se  déversèrent  les  doctrines  physiques  et  métaphysiques 
d’Aristote.  Aussi,  lorsqu’en  des  œuvres  comme  celles  de  Thierry 
de  Chartres,  nous  commençons  à  deviner  les  premiers  indices 
d’une  influence  péripatéticienne,  c’est  parmi  des  théories  con¬ 
çues  âThmitation  du  Timèe  qu’il  nous  les  faut  discerner. 

D’ailleurs,  en  même  temps  que  les  traducteurs  révélaient  aux 
écoles  un  Aristote  qui  n’avait  pas  seulement  philosophé  sur  la 
Logique,  ils  apportaient  quelques-uns  des  écrits  les  plus  marquants 
du  Néo-platonisme  arabe.  Ainsi,  sous  la  direction  de  Don  Rai¬ 
mond,  archevêque  de  Tolède,  Jean  de  Luna  et  Dominique  Gondi- 
salvi  traduisaient  les  quatre  premiers  livres  de  la  Physique ,  le  De 
Cælo  et  Mundo  et  les  dix  premiers  livres  de  la  Métaphysique  d’Aris¬ 
tote  ;  mais  ils  y  joignaient  le  De  scientiis  d’Al  Fârâbi,  le  De  anima 
d’Avicenne  et  la  Philosophia  d’Al  Gazâli  ;  or  un  livre  tel  que  la 
Philosophia  d’Al  Gazâli,  où  toutes  les  parties  de  la  Philosophie 
néo-platonicienne  construite  par  les  Arabes  se  trouvaient  réunies 
dans  une  même  somme,  succincte  et  très  claire,  dut  jouir  d’une 
singulière  faveur  près  de  l’Ecole  de  Chartres,  alors  dans  tout  l’éclat 
de  sa  gloire,  près  de  l’Ecole  de  Paris,  qui  allait  bientôt  éclipser 
celle  de  Chartres.  En  outre,  dans  cette- Ecole  de  Chartres  l’in¬ 
fluence  de  Proclus  ne  pénétrait  pas  seulement  par  l’intermédiaire 
d’Avicenne  ou  de  son  disciple  Al  Gazâli  ;  elle  s’exerçait  directe¬ 
ment  par  le  Liber  de  eausis  que  commentait  Gilbert  de  la  Porrée. 

Un  peu  plus  tard,  Gérard  de  Crémone  donnait  aux  Latins  une 
connaissance  plus  complète  de  l’encyclopédie  aristotélicienne  ;  les 
huit  livres  de  la  Physique ,  les  quatre  livres  du  De  Cælo  et  Mundo, 
les  deux  livres  du  De  generatione ,  les  trois  premiers  livres  des 
Météores  étaient,  par  cet  infatigable  traducteur,  révélés  à  la  Sco¬ 
lastique  chrétienne  ;  certains  opuscules  d’Alexandre  d’Aphrodisias 
s’y  trouvaient  joints  ;  mais,  en  même  temps,  Gérard  traduisait 
des  traités  d’Al  Kindi  et  d’Al  Fârâbi,  le  De  quinqtie  essentiis  et  le 
De  somno  et  visione  du  premier,  le  De  scientiis  et  le  De  naturali 
auditu  du  second. 

Donc,  lorsque  la  Philosophie  péripatéticienne  vint  se  mêler  â 
ce  Platonisme  chrétien  au  sein  duquel  les  Ecoles  latines  étaient 
depuis  longtemps  plongées,  elle  y  parvint  en  même  que  des 
doctrines  arabes  à  la  formation  desquelles  le  Livre  des  causes 


III  -  66 


LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


235 


et  la  Théologie  du  Pseudo-Aristote  avaient  autant  contribué  que 
l’authentique  pensée  du  Stagirite.  C’est  seulement  beaucoup  plus 
tard,  vers  1220  ou  1230,  que  Michel  Scot  renforça  l’influençe 
vraiment  péripatéticienne  en  donnant  aux  Scolastiques  les  princi¬ 
paux  écrits  d’Averroès. 

A  la  vérité,  on  ne  reconnut  pas,  tout  d  abord,  ce  qu  i!  y  avait 
de  platonicien  dans  les  écrits  des  premiers  philosophes  arabes. 
La  conformité  de  leur  langage  technique  avec  celui  du  Péripaté¬ 
tisme,  la  vénération  qu’ils  ne  cessaient  de  professer  pour 
Aristote,  «  le  premier  Maître  »,  firent  qu’on  les  prit  volontiers 
pour  disciples  fidèles  du  Stagirite.  Déjà  Maimonide,  dont  l’in¬ 
formation  était  cependant  plus  riche  et  plus  détaillée  que  celle 
des  écolàtres  de  Chartres  et  de  Paris,  semble  avoir  donné  dans 
cette  erreur;  au  Guide  des  Égarés ,  le  nom  d’Aristote  est  une  sorte 
de  titre  collectif,  sous  lequel  les  pensées  d’Avicerwie  ou  d’Al  Gazâli 
sont  comprises  aussi  bien  que  les  doctrines  péripatéticiennes 
authentiques.  La  Scolastique  latine  paraît  avoir,  tout  d’abord,  fait 
comme  Maimonide  et  l’avoir  même  dépassé  ;  la  Philosophie  d'Aris¬ 
tote  fut  le  terme  collectif  qui  servit  à  désigner  toutes  les  produc¬ 
tions  de  la  sagesse  hellénique  ou  musulmane  envoyées  d’Espagne 
par  les  traducteurs. 

Déjà,  dans  un  écrit  de  Dominique  Gondisalvi  Sur  T  immortalité 
de  T  âme,  écrit  que  Guillaume  d’Auvergne  devait  s’approprier  au 
siècle  suivant,  nous  voyons  1  l’auteur  mettre,  d’une  part,  «  les  phi¬ 
losophes,  c’est-à-dire  Aristote  et  ceux  qui  l’ont  suivi,  »  et,  d’autre 
part,  Platon  :  «  Et  hæc  quidem  fere  ommia  a  philosophis  accepi- 
mas,  ah  Aristotele  scilicet  et  sequacibus  ejus.  Rationes  autem  et 
probationes  Platonis  præterimus.  » 

Cette  façon  de  parler  se  conserva  longtemps  ;  jusqu’au  milieu 
du  xme  siècle,  semble-t-il,  les  deux  noms  de  Platon  et  d’Aristote 
eurent  ainsi,  pour  beaucoup  de  Latins,  une  signification  qu’un 
historien  de  la  Philosophie  quelque  peu  renseigné  ne  leur  eût 
certes  pas  accordée  ;  le  nom  de  Plalon  dominait  toutes  les  doc¬ 
trines  que  l’on  connaissait  depuis  longtemps,  toutes  celles  qu’avec 
l’aide  de  Saint  Augustin  et  de  Denys,  on  avait  accommodées  de  telle 
sorte  qu’elles  s’accordassent  au  Dogme  catholique  ou  ne  lui  fussent 
pas  directement  contraires  ;  le  nom  d’Aristote,  au  contraire,  servait 
d’enseigne  à  tous  les  systèmes  nouveaux  venus  auxquels  un  com¬ 
mun  langage  donnait  un  air  de  parenté  et,  surtout,  qu’une  foule 

i.  Georg  Bülow,  Des  Dominicus  Gundissalinus  Schri/t  von  dèr  Unsterblich- 
keit  der  Seele,  p.  ii  ( Beitrdge  zur  Geschichte  der  Philosophie  des  Mittelalters, 
Bd.  U,  Heft.  1U  ;  Münster,  1897). 


230 


J, A  CH  UK  DE  1,’àIUSTOTÈUISMF. 


III  -  67 


d’hérésies  manifestes  rendaient  également  suspects  aux  Chrétiens. 

Toutefois,  parmi  les  livres  traduits  de  l'arabe  au  xne  siècle,  il 
en  est  un  qui  parait  avoir  été  mis  à  part,  qui  semble  avoir  échappé 
aux  reproches  d’hétérodoxie  dirigés  contre  les  autres  ;  cet 
ouvrage  privilégié,  c’est  le  Fans  mtæ.  Avicébron  n’invoquait  pas 
l’autorité  d’Aristote  ;  Platon  était  le  seul  philosophe  dont  il  citAt 
le  nom,  encore  qu’il  lui  attrihuAt  des  pensées  parfaitement 
étrangères  à  l’enseignement  de  ce  philosophe.  D'ailleurs,  l’auteur 
du  Fous  vitæ  parlait  du  Verbe  et  de  la  création  en  des  ternies 
auxquels  les  écolâtres  latins  étaient  accoutumés  de  longue  date, 
car  ils  les  avaient  lus  dans  les  écrits  de  Jean  Scot  Erigène  ;  en 
accueillant  la  philosophie  d'Jbn  Gabirol,  la  Scolastique  latine  ne 
faisait  que  reprendre  son  bien. 

Le  premier,  parmi  les  maîtres  de  la  Scolastique  latine,  qui  ait 
subi  l’influence  d’Ibn  Gabirol,  c’est  l'un  des  traducteurs  du 
Fous  vitn\  c'est  Dominique  Gondisalvi.  Parmi  les  ouvrages  dont 
il  est  sûrement  ou  très  probablement  l’auteur,  il  en  est  deux,  le 
Do  processions  mnnrli  ou  De  créât ionc  mundi  1  et  le  De  unitate  -, 
où  l’inspiration  d’Avicébron  se  mêle  incessamment  à  celle  de 
lloêce  ;  de  cette  inspiration,  la  trace  se  laisse  bien  aisément  aper¬ 
cevoir  ;  des  passages  entiers,  empruntés  au  Forts  mtæ,  sont  pres¬ 
que  textuellement  insérés  dans  le  discours  du  Diacre  de  Ségovie. 

Si  l’influence  exercée  par  Avicébron  sur  certains  scolastiques 
latins  du  xu'*  siècle  ne  peut  pas  être  niée,  il  serait  cependant 
imprudent,  dans  bien  des  cas,  d  affirmer  que  des  pensées,  fort 
analogues,  d’ailleurs,  à  celles  que  contient  le  Fous  vitæ,  ont  été 
réellement  puisées  à  cette  source  ;  dans  un  grand  nombre  de  cir¬ 
constances  en  effet,  elles  ont  pu,  tout  aussi  bien  découler  du  De 
divisions  n  a  tiens. 

Thierry  de  Chartres,  par  exemple,  dans  sou  traité  sur  le  récit 
de  la  création  selon  la  Genèse ,  écrit  *  :  «  La  souveraine  Trinité 
opère  donc  en  la  matière,  qui  est  l'ensemble  des  quatre  éléments  ; 
en  tant  qu  elle  est  Cause  efficiente,  elle  crée  cette  matière  ;  en 
tant  qu’elle  est  Cause  formelle,  elle  l'informe  et  la  dispose  ;  en 
tant  qu  elle  est  Cause  finale,  elle  la  chérit  et  la  gouverne.  Car  le 
Père  est  la  Cause  efficiente,  le  Fils  la  Cause  formelle,  le  Saint- 
Esprit  la  Cause  finale  et  la  matière  la  Cause  matérielle.  » 

i.  Public  (tons  :  M k.nf.ndez  I’ki.ayo,  H is  tarin  ils  /os  he/erodo.ros  espanotes. 
vol .  I,  pp.  691-71 1 . 

:> .  Paul  Gorrens,  Die  (le/n  Itoet/iins  fiïlseh/in/i  eni/esc/triebene  A  tduinill lin// 
des  Domixicus  (iONüisai.vi  De  unitate  (Rritriieje  :ur  Oesr/tirh/e  dur  ti/i  il nsop/t  1  <: 
îles  Mittelalters ,  Bd.  I,  Ileft.  I,  Munster,  1891  ). 

;! .  B.  IIauréac,  Notice  sur  te  numéro  G//j  des  manuscrits  latins  de  ta  tiitdio- 
thèr/ue  Nationale  (  Notice  et  extraits  des  manuscrits  de  la  Bibfio(hè<jue  Natio¬ 
nale ,  t.  XXXII,  seconde  partie,  1888,  p.  173). 


III  -68 


LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


‘287 


Un  peu  plus  loin,  nous  trouvons,  dans  le  meme  Opusculum  de 
opéré  sex  die rum ,  un  commentaire  de  ce  texte  :  Vl  spiritm 
Donnai  ferebatur  super  agitas.  Dans  ce  commentaire,  se  lisent  les 
lignes  que  voici  1  : 

«  La  matière  étant  désignée,  l’auteur  dit  ensuite  que  la  vertu 
île  l’Ouvrier  (eirtus  Arti/icis),  vertu  qu’il  nomme  l'Esprit  du 
Seigneur,  commande  à  la  matière  et  la  domine  afin  de  l'informer 
et  d'v  mettre  l'ordre.  C’est  à  juste  titre  qu'après  la  matière,  il  a 
parlé  de  la  vertu  opératrice  de  l'Ouvrier  ;  c’est,  en  effet,  par  l’opé¬ 
ration  de  cette  vertu  sur  la  matière  que  tout  ce  qui  se  voit  au  Ciel 
et  sur  la  Terre  a  dû  être  produit.  De  soi,  la  matière  est  informe  ; 
elle  ne  peut  aucunement  acquérir  la  forme,  si  ce  n’est  par  une 
vertu  qui  opère  en  elle  et  qui  l'ordonne  ;  cette  vertu,  c  est  celle  de 

l'Ouvrier .  Cette  vertu,  les  Chrétiens  l'appellent  l’ Esprit-Saint. 

Puis  donc  que  la  matière  ne  reçoit  pas  les  formes  d’eîle-même, 
puisqu’elle  est  informée  par  une  vertu  de  l’Ouvrier,  vertu  qui  la 
meut  et  qui  opère  en  elle,  Moïse,  le  plus  sage  des  philosophes, 
après  avoir  signalé  l’état  informe  de  la  matière,  parle  de  la  Vertu 
opératrice  du  Créateur,  par  laquelle  la  forme  est  appliquée  à  la 
matière.  » 

En  tout  cela,  la  pensée  de  Jean  Scot  transparaît  clairement; 
mais  elle  s’exprime  dans  un  langage  plus  pérîpatéticien  que 
celui  dont  T  Erigé  ne  avait  usé  ;  et,  tout  aussitôt,  sa  ressemblance 
avec  la  pensée  d’Avicébron  s'en  trouve  plus  aisée  à  percevoir. 
A  (juoi  faut-il  attribuer  ce  léger  changement  ?  Est- ce  à  la  lecture 
du  Vous  vitiv  ?  N’est-ce  pas.  simplement  à  l’étude  des  quatre 
premiers  livres  de  la  Physique  d’Aristote,  que  Dominique  Gondi- 
salvi  et  Jean  de  Luna  venaient  de  traduire,  qui  ont  sûrement 
fourni  à  Thierry  la  connaissance  des  quatre  causes  péripatéti¬ 
ciennes  ainsi  que  divers  autres  éléments  de  sou  Opuscu/um  de 
opéré  s  ex  die  mm  ? 

Des  doutes  semblables  surgissent  à  propos  de  certains  pas¬ 
sages  insérés  par  Gilbert  de  la  Porrée  en  son  commentaire  au 
De  Tria ilate  de  B  ëce. 

Du  traité  de  Boëce,  du  commentaire  de  Gilbert  de  la  Porrée, 
nous  aurons  à  parler  plusieurs  fois  dans  ce  chapitre  et  dans  le 
suivant;  donnons-en  donc,  tout  d’abord,  une  courte  description. 

Parmi  les  œuvres  de  Boëce  (  170-524),  on  trouve  un  petit 
ouvrage  -  dont  l’authenticité  a  été  contestée,  et  qui  porte  ce  titre  : 

i .  I.oo.  cil.,  J).  179. 

■1.  Anitii  Ma  nui  Sevkhini  Uoethi,  philosophurum  et  iheuloqurum  prineipis 
opéra  o/miia,  quorum  a  Un  autè  impressa,  nuuc  detiiio  per  dodos  inros  reçu- 


238 


LÀ  CREE  DË  l'àRISTOTÉLISMË 


III  -  69 


Anitii  Manlii  Severini  Boethii,  palritii  ordinarii,  viri  illustris- 
simi,  De  sancta  Trinitate  ad  Symmachum  libri  IV. 

Le  premier  livre  est  ainsi  intitulé  : 

Quornodo  Trinitas  est  itnus  Deus ,  et  non  très  DU. 

L’objet  du  second  est  annoncé  en  ces  termes  : 

Ad  Joannem,  Ecclesiæ  Romanæ  diaconum,  utrum  Pater ,  Filins 
et  Spirilus  sanctus  de  divinitate  substantialiler  prædicentur. 

Le  troisième  livre,  dédié  au  même  Jean,  diacre  de  l’Eglise 
Romaine,  examine  :  An  omne  quod  sit,  bonum  sit. 

Enfin  le  quatrième  livre  traite  :  De  duabus  naturis  et  una  per- 
sona  Christi  contra  Eutychen  et  Nestorium. 

Souvent,  les  auteurs  du  Moyen  Age,  sous  le  titre  :  De  duabus 
naturis ,  citent  ce  quatrième  livre  comme  s’il  formait  un  traité 
isolé  ;  souvent  aussi,  à  l'ouvrage  entier,  ils  donnent  ce  nom  :  De 
hebdomadibus .  , 

Les  commentaires  de  Gilbert  de  la  Porrée,  évêque  de  Poitiers, 
sur  les  quatre  livres  du  De  Trinitate ,  sont  un  des  monuments  les 
plus  importants  de  la  Métaphysique  du  xn*  siècle  ;  pendant  tout 
le  xme  siècle,  ils  ont  continué  de  jouir  d’une  grande  autorité. 

L’influence  de  Jean  Scot  Erigène  s’y  montre  avec  évidence  ; 
mais  il  est  également  permis  d’y  soupçonner  l’influence  concor¬ 
dante  d’Avicébron  ;  parfois,  certaines  traces  nous  autorisent  pres¬ 
que  à  déclarer  formellement  que  cellef-ci  s’est  exercée. 

Parmi  les  passages  où  ces  traces  se  devinent,  un  des  plus 
remarquables  concerne  la  matière  et  la  forme. 

gnita  :  alia  qaæ  hactenus  latuerunt,  nunc  primum  e/nendatiss.  in  lucem  pro- 
deunt.  Iti  guibus  prœter  universœ  philosopniœ  exactissimam  doctrinam,  plu- 
ritnorum  m  divinis  mgsteriorum,  et  difjiciliqrurn  locorum  in  Platane,  Ansto- 
tele  aliisque  Grœcis  et  Latinis  autoribus  luculentissimœ  explicationes  repe- 
riuntur. 

P  rester  ea  jam  accès  seruntl 

Ioannis  Murmelij  in  V.  Lib.  De  Consolatione  Philosophiœ  commentaria. 

Et  in  eosdem  Rodolphi  Agricolæ  Enarrationcs. 

Item,  Gilberti  Porrktæ,  Episcopi  Pictavensis  in  ////  Lib.  de  Trinitate  co/n- 
mentarij,  antè  nunquam  æditi. 

Prœter  reliquos  doctiss.viros,  Henricus  Loritus  Glareanus,  Arilluneticam  et 
Musùcam  denionstrationibus  et  figuris  auctiorem  redditam,  suo  pristino  nitori 
restituit  :  Cui  exemplar  aureum  oenerandœque  vetustatis  fuit  ex  monasterio 
S.  Georgij. 

Et  Martianus  Rota,  opus  de  tota  disserendi  ratione,  hoc  est  organum,  Dia- 
leclicœ  et  Rhetoricœ  studiosis  necessarium,  illustravit.  Et  huius  autoris  uilarn, 
cùm  ex  alijs,  tum  ex  Boëthi  monumentis  collectum,  bona  ftde  descripsit. 

Hœc  pagina  versa,  altéra  facie,  librorum  cataloguai  ostendet. 

Cura  Cæs.  Maiest.  Gratia  et  Privüejjio.  Basileæ,  ex  officina  Heoricpetrioa. 

In  fine  :  Basileæ,  ex  officina  Henricpetrina,  mense  martio,  anno  MDLXX. 

Le  De  Trinitate  de  Boëce  et  le  Commentaire  de  Gilbert  de  la  Porrée,  vont 
de  la  p.  1119  à  la  p.  1173. 

1 .  Gilberti  Porretæ  Commentaria  in  librum  primum  Boethii  de  Sancta  Tri¬ 
nitate;  édit,  cit.,  pp.  1 137-1 138. 


III  -  70 


LÊS  t»iVÈMlÈRËS  INtiLtRATIONS 


239 


«  Le  nom  de  matière,  dit  Gilbert  de  la  Porrée,  a  des  sens  mul¬ 
tiples,  et  il  en  est  de  même  du  nom  de  forme.  »  Il  rappelle  les 
diverses  dénominations  par  lesquelles  Platon  désigne  le  fonds 
commun  des  choses,  puis  ajoute  :  «  Les  auditeurs  de  Platon  l’ap¬ 
pellent  ’jXt],  c  est-à-dire  forêt  (sylva)  ;  Platon  lui-même  la  nomme 
matière  première  (materia  prima).  »  Nous  connaissons  ces  «  audi¬ 
teurs  de  Platon  »  qui  traduisent  littéralement  uXti  par  sylva;  ils 
sont  représentés  par  Chalcidius.  Mais  d'où  Gilbert  tient-il  que 
Platon  a  employé  1  expression  matière  première  ?  Ne  serait-ce  pas 
d  Avicébron,  dont  le  disciple  prononce  précisément  ce  mot1  au 
moment  où  le  maitre  lui  cite  l’opinion  d’un  Platon  apocryphe  ? 

Sans  insister  sur  cette  première  indication  d’une  influence  exer¬ 
cée  par  Ibn  Gabirol,  poursuivons  notre  lecture  : 

«  Platon  la  nomme  matière  première,  car  c’est  en  elle  que 
sont  formées  toutes  les  choses  qui  viennent  d’elle,  tandis  qu’ellc- 
mêmene  contracte  aucune  forme. 

»  Les  quatre  éléments  se  forment  en  elle  par  une  mutuelle 
combinaison  ;  du  nom  du  récipient  plus  grand  qui  contient  toutes 
choses,  on  les  nomme  aussi  des  matières. 

»  On  considère  ensuite,  dans  l'ensemble  générique  des  corps, 
des  matières  d'espèces  diverses,  comme  l’airain,  la  cire,  la  roche, 
et  toutes  les  choses  de  même  sorte  qu’on  nomme  matières. 

»  On  fait  encore  un  autre  usage  de  ce  nom  de  matière  ;  on  l’at¬ 
tribue  à  ces  substances  générales  ou  spéciales  qui  sont  dites  l’es¬ 
sence  (esse)  des  réalités  substantielles  (snbsistentium)  en  lesquelles 
elles  sont,  parce  qu  elles  confèrent  à  ces  réalités  quelque  chose 
qui  les  fasse  exister.  On  les  nomme  les  sujets  matériels  (subjectæ 
maleriæ)  de  ces  réalités  qui  leur  sont  associées  et  qui,  bien  plutôt, 
résultent  d’elles  d’une  certaine  façon.  En  effet,  tout  ce  qui  tire  son 
existence  d’une  essence  (esse)  de  ce  genre,  en  reçoit  naturelle¬ 
ment  un  certain  caractère  grâce  auquel,  pour  la  raison,  il  est 
matière  par  rapport  à  toutes  les  réalités  qui  découlent  de  lui  en 
vertu  de  cette  essence. 

»  Par  exemple,  la  corporéité  [cor por  alitas)  est  l'essence  (  esse) 
du  corps  en  qui  elle  se  trouve  :  c’est  par  elle  que  ce  corps  est 
naturellement  quelque  chose,  savoir  un  corps  ;  or,  elle  lui  confère 
ce  caractère  d’être  la  matière  des  ligures  et  des  autres  propriétés 
analogues,  car  il  les  possède  en  lui-même  à  cause  de  la  corpo¬ 
réité  et  de  la  puissance  qui  est  assignée  à  cette  corporéité  ;  alors, 
on  dit  que  la  corporéité  elle-même  est  la  matière  de  ces  figures. 


i.  Avencebrolis  Fons  vilœ,  Tract.  IV,  cap.  8,  p.  229. 


240 


la  crue  dk  l'aristotélisme. 


III  -  71 


»  Une  dénomination  de  ce  genre  marque  d’abord  l’essence 
(esse);  puis  elle  désigne  ce  qui  est.  approprié  à  la  puissance  qui 
se  trouve  adjointe  à  cette  essence.  » 

D’où  donc  Gilbert  de  la  Porréc  a-t-il  tiré  cette  notion  dceorpo- 
réité  ?  Assurément,  de  quelqu’un  des  traités  que  Dominique  Gon- 
disalvi  et  Jean  de  Luna  venaient  de  révéler  aux  Latins.  Mais 
duquel  parmi  ces  traités  ?  De  la  Philosophia  Algazelis  .*  Il  eût 
alors  mis  la  corporéité  au  nombre  des  formes,  non  pas  au  nombre 
des  matières.  Cette  confusion  suppose  que  l'Evêque  de  Poitiers  se 
soit  inspiré  d’un  livre  où  les  diverses  notions  de  matière,  de  forme, 
de  substance  se  mêlaient  et  se  compénétraient  souvent,  où  une 
forme  moins  déterminée  jouait  le  rôle  de  matière  à  l’égard  d’une 
forme  plus  particulière  ;  ce  caractère  semble  bien  propre  à  dési¬ 
gner  le  Fous  vit  ta. 

Est-ce  l'influence  d’Avicébron,  est-ce  celle  du  iils  del’Erin  qui 
domine  en  ce  que  Gilbert  de  la  Porréc  va  dire  de  la  forme?  Il 
parait  bien  malaisé  de  lè  décider  : 

«  Le  mot  forma  se  dit  aussi  en  des  sens  multiples. 

»  C’est  par  l’action  créatrice  de  Dieu  que  tout  ce  qui  existe  est 
quelque  chose  ;  c’est  d’elle  que  vient  toute  l'essence  (esse)  par 
laquelle  cette  réalité  est  quelque  chose,  et  aussi  tout  ce  qui  se 
trouve  en  cette  réalité  qui  est  quelque  chose,  et  s  y  trouve  à  titre 
d’attribut  de  ce  qui  en  est  l’essence  ;  aussi  à  l'essence  (essentiel) 
de  Dieu,  donne-t-on  le  nom  de  Forme  première 

»  On  donne  également  le  nom  grec  d's'.oice.  et  le  nom  latin  do 
format  aux  quatre  substances  pures  (sincena;,  le  feu,  l’air,  l'eau, 
la  terre  ;  non  pas  à  celles  qui,  comme  nous  l’avons  dit,  se  trou¬ 
vent  combinées  les  unes  avec  les  autres  au  sein  de  la  sylva,  mais  à 
celles  qui  sont  uniquement  constituées  par  la  sylva  et  une  espèce 
intelligible  ;  c’est  de  ces  substances  que  sont  ensuite  tirées  les 
matières  sensibles,  ignées,  aériennes,  aqueuses  ou  terrestres  des 

corps . De  même,  toute  essence  (esse)  de  réalités  subsistantes 

quelconques  dont  chacune  est  quelque  chose,  en  même  temps 
qu’elle  reçoit,  nous  l’avons  dit,  le  nom  de  matière  des  propriétés 
qui  l’accompagnent,  est  dite  forme  de  ces  réalités  subsistantes  ; 
ainsi  la  corporéité  est  dite  forme  des  corps 

»  Enfin  on  donne  encore  le  nom  de  forme  à  ce  quatrième  genre 
de  qualités,  telles  que  les  figures  des  corps  et  autres  analogues,  qui 

r.  Donnons  ici  le  texte;  il  permettra  nu  lecteur  d'imaginer  ce  <[ti’esi  la 
langue  de  Gilbert  de  la  Porréc  :  «  .\'</in  essentia  Dei,  qtro  opijicc  est  quicquid 
est  aliquid,  et  quicquid  est  esse,  undc  itlnd  ali  quia  est ,  et  ornne  quoa  sic 
inest  et,  quod  est  aliqnid,  ut  ei  quod  est  esse  ndsit,  prima  forma  dicitur.  » 


III  -  72 


LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


241 


existent  dans  les  réalités  subsistantes,  et  y  découlent  de  la  puis¬ 
sance  de  ce  par  quoi  ces  réalités  sont  quelque  chose. 

»  Il  résulte  manifestement  de  là  qu’il  y  adeux  sortes  de  matières  ; 
l’une  informe  et,  partant,  simple,  comme  la  ;  l’autrè  informée 
et,  partant,  composée,  comme  les  corps . 

»  De  même,  parmi  les  formes,  il  eu  est  une  qui  est  sans  aucune 
matière  et,  partant,  simple  ;  telle  l’essence  du  Créateur,  par 

laquelle  il  existe  vraiment .  De  même,  ces  substances  pures 

(sinceræ)  qui  sont  les  exemplaires  des  corps,  sont  des  formes  sans 

matière  et,  partant,  des  formes  simples .  Quant  aux  essences 

des  réalités  subsistantes,  on  les  nomme,  comme  il  a  été  dit,  non 
seulement  formes,  mais  aussi  matières.  Au  contraire,  les  figures 
des  choses  sensibles  et  les  autres  propriétés  qui,  dans  les  réalités 
subsistantes,  résultent  de  leur  essence,  reçoivent  seulement  le 
nom  de  formes  et  point  celui  de  matière. 

»  A  ces  distinctions,  il  faut  ajouter  que  la  matière  première, 
c  est-à-dire  la  ulrh  que  les  formes  premières,  c’est-à-dire  l’oùoàa 
du  Créateur  et  les  sioia-  des  choses  sensibles,  par  le  fait  qu’elles 
sont  simples  et  abstraites,  celle-là  11e  devant  rien  aux  formes  et 
celles-ci  rien  a  la  matière,  sont  exemptes  de  tout  mouvement.  Au 
contraire,  les  choses  sensibles,  où  la  matière  et  la  forme  ne  sont 
pas  abstraites  l'une  de  l’autre,  mais  combinées  l’une  avec  l’autre, 
sont  mobiles.  » 

liai  tout  cela,  il  est  bien  malaise  de  11e  pas  voir  un  mélange 
d  idées  empruntées  à  Jean  Scot  et,  d’idées  empruntées  à  Ibn  Gabi- 
rol  ;  mais  plusieurs  de  ces  dernières  sont  de  celles  qu’Avicébron 
tenait  peut-être  de  l'Erigènc  ;  en  sorte  que  dans  l’exposition  de 
Gilbert  de  la  Porréc,  la  matière  semble  avoir  été  presque  entière¬ 
ment  fournie  par  le  Philosophe  chrétien,  tandis  que  la  forme 
serait  due  à  la  fois  à  celui-ci  et  au  Philosophe  juif. 

La  lecture  du  commentaire  de  Gilbert  de  la  Porréc  nous  parait 
donc  bien  propre  à  confirmer  en  nous  cette  pensée  :  Tandis  que  les 
écrits  physiques  et  métaphysiques  d’Aristote,  que  les  divers  traités 
du  Néo-platonisme  arabe  ne  prirent,  tout  d’abord,  dans  la  spécula¬ 
tion  des  écolàtrcs  latins,  qu’une  place  très  étroite  et  à  peine  visi¬ 
ble,  la  philosophie  d’Ibn  Gabirol  n’eut  aucune  peine  à  se  faire 
admettre  ;  de  suite,  en  etlet,  elle  se  fondit  dans  la  philosophie  de 
Scot  hrigène,  dont  elle  s’était  très  vraisemblablement  inspirée  ; 
de  suite,  elle  grossit  de  son  aiflux  le  courant  platonicien  qui  entraî¬ 
nait  depuis  longtemps  la  Scolastique  latine,  qui  devait  encore  la 
porter  jusqu’au  milieu  du  xmc  siècle. 

Pendant  ce  temps,  se  glissait  dans  les  écoles  la  doctrine  que  le 

BUMEM.  —  T.  V.  16 


242 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  73 


nom  d’Aristote  servait  à  désigner,  et  qui  comprenait,  à  côté  de 
véritables  écrits  du  Stagirite,  les  écrits  néo-platoniciens  d  Avi¬ 
cenne  et  d’Al  Gazàli.  Si  Gilbert  de  la  Porrée  a  vraisemblablement 
lu  le  Fons  vitse ,  il  est  probable  aussi  qu’il  a  étudié  la  Philosophia 
Al  gaze  lis. 

Gilbert,  en  effet,  n’accepte  pas  tout  ce  qui  vient  d’Ibn  Gabirol  ; 
comme  Boëce,  qu’il  commente,  il  ne  veut  pas  que  les  créatures 
spirituelles  aient  une  matière.  «  De  toute  substance  incorporelle, 
dit-il1,  la  nature  est  telle  qu’elle  ne  s’appuie  nullement  sur  le 
fondement  d’une  matière  ;  la  5)rç  même  ne  lui  peut  servir  de 
matière;  en  revanche,  il  n’y  a  point  de  corps  qui  n’ait  ou  dont  la 
nature  n’ait  pour  support  quelque  matière  ;  la  uXy)  est  la  matière 
des  corps  ;  les  corps,  à  leur  tour,  sont  les  matières  des  natures 
autres  que  la  première  substance  [corporelle].  » 

Point  de  matière,  donc,  pour  les  substances  spirituelles  ;  mais 
à  toutes  les  substances  corporelles  que  nous  présente  la  nature, 
deux  matières  sont  communes  ;  la  GXï),  d’abord,  absolument  indé¬ 
terminée,  que  la  corporalitas  affecte  d’une  première  détermination 
et  qui  devient  alors  le  corps  ;  puis  le  corps,  qui  est  la  matière  com¬ 
mune  de  toutes  les  substances  corporelles  particulières  ;  car  ce 
corps,  bien  qu’affecté  d’une  première  détermination,  bien  qu’étant 
déjà  quelque  chose  (aliquid),  n’est  encore  rien  qui  subsiste  par  soi. 

«  Généralement,  dit  Gilbert,  tous  les  corps  qui  ont  vraiment 
en  eux  tout  ce  qui  les  fait  subsister .  semblent  avoir  et  ont  réel¬ 

lement  une  commune  matière  ;  cette  commune  matière,  ce  n  est 
pas  seulement  lauÀv),  que  Platon  nomme  sylva  et  qui,  selon  les 
philosophes,  est,  mais  n'est  pas  quelque  chose  (est  sed  non  est  ali¬ 
quid)',  c’est  encore  cette  matière  dont  le  nom  ne  dit  pas  qu’elle 
est,  mais  que,  selon  sa  perpétuelle  subsistance,  elle  est  quelque 
chose.  A  ces  deux  là  seules,  le  nom  de  matière  convient  justement; 
rien  ne  peut  être  vraiment  et  par  son  nom  propre  appelé  matière, 
si  ce  n’est  la  ü\r\  qui  est,  mais  qui  n'est  pas  quelque  chose,  et  le 
corps  qui  n’est  pas,  mais  qui  est  quelque  chose:  celle-là  est  la 
matière  de  tout  corps  et  de  tout  ce  qui  est  en  un  corps;  celui-ci  est 
la  matière  de  toutes  les  choses  qui  résultent  de  sa  première  et  per¬ 
pétuelle  subsistance  dans  la  Mais  lorsqu’on  dit  que  celle-ci  est 
la  commune  matière  de  tous  les  corps,  qu  elle  est  la  même  dans 
tous  les  corps,  on  ne  doit  pas  l’entendre  en  considérant  le  corps 
dans  sa  singularité,  mais  on  doit  plutôt  l’entendre  d  une  même 
conformité  de  substances  numériquement  diverses.  » 

i.  üilberti  Porretæ  fil  lit).  IV  Boethii  de  Trinitate  commentaria  ;  éd .  ci t . . 
p.  ia6i. 


III  -  74 


LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


243 


Sous  l’obscurité  et  l’allure  volontairement  paradoxale  du  lan¬ 
gage  de  Gilbert  de  la  Porrée,  c’est  bien  certainement  la  pensée 
d  Al  Gazàli  que  reproduit  la  définition  de  ces  deux  matières. 

Ainsi,  dans  les  écoles  du  xn®  siècle,  la  Métaphysique  d’Avicenne 
et  d  Al  Gaz  ali  cheminait  sans  bruit  et  ruinait,  par  de  dangereuses 
erreurs,  l’orthodoxie  catholique. 

L’autorité  ecclésiastique  finit  par  s’inquiéter  de  cette  influence. 
En  1210,  Pierre  de  Gorbeil,  archevêque  de  Sens,  assisté  de  son 
suffragant  Pierre  de  Nemours,  évêque  de  Paris,  réunit  un  concile 
provincial  dans  la  capitale  du  royaume.  Rigord,  moine  de  Saint  - 
Denys  et  historiographe  de  Philippe-Auguste  nous  apprend  1 2 3  qu’on 
lisait  alors  à  Paris  une  traduction  de  la  Métaphysique  d’Aristote, 
tirée  du  grec  et  récemment  apportée  de  Constantinople.  Le  con¬ 
cile  n’hésite  pas  à  reconnaître  dans  les  diverses  sentences  de  cette 
Métaphysique,  ou  d  autres  écrits  du  Philosophe  les  principes  d’en¬ 
seignements  funestes  ;  sous  peine  d’excommunication,  il  défend8  de 
faire,  à  Paris,  aucune  leçon,  publique  ou  privée,  sur  les  livres  de 
Philosophie  naturelle  d’Aristote  et  sur  les  commentaires  qui  en  ont 
été  composés  :  «  Nec  libri  Aristotelis  de  naturali  philosophia  nec 
commenta  leyantur  Parisius  publiée  vel  secreto ,  sub  pæna  excom¬ 
munications  inhibemus.  » 

Ce  que  l’Église  redoute  pour  ses  fidèles,  ce  dont  elle  veut  les 
garantir,  ce  n’est  ni  toute  l’œuvre  d’Aristote  ni  la  seule  œuvre 
d’Aristote.  La  Dialectique  péripatéticienne,  la  Logique  de  YOrga- 
non,  est  depuis  longtemps  en  usage  dans  les  Écoles  ;  ce  n’est 
pas  que  les  docteurs,  les  saints,  les  Pères  de  l’Églistj  n’aient, 
avec  une  inlassable  persévérance*,  signalé  et  réprouvé  l’esprit 
de  subtilité  et  de  chicane  qu’elle  y  développe  ;  mais  elle  a  conquis 
droit  de  cité,  et  si  l’excès  qu’on  en  peut  faire  parait  également 
dangereux  pour  la  raison  et  pour  la  foi,  elle  n’est  pas,  en  soi,  tenue 
pour  semeuse  d’hérésie.  Il  n’en  va  pas  de  même  de  toutes  ces  doc¬ 
trines  physiques  et  métaphysiques  que  les  Grecs  et  les  Arabes 
ont  développées,  et  que  les  traducteurs  viennent  d’importer 
d’Espagne  ;  c’est  en  elles,  en  elles  seules,  mais  en  elles  toutes  que 

1.  F.  Delabohde,  Œuvres  de  Rigord  et  de  Guillaume  le  Breton,  Paris,  1882, 
t.  I,  p.  233.  —  Ioannis  Launoii  Constantiensis,  Paris.  Theologi.  De  varia  Aris- 
totelis  in  Academia  Parisiensi  fortuna,  extraneis  hinc  inde  adornata  prœis- 
diis,  liber. .  .  Tertia  æditio,  auctior  et  correctior.  Lutetiæ  Parisiorum,  Apud 
Edmundum  Martinum,  viâ  Iacobæâ,  sub  Sole  aureo.  MDCLXII.  Cum  per- 
missu.  Caput  primum,  p.  6. 

2.  Launoy,  loc.  cit.,  pp.  6-7.  —  Denifle  et  Châtelain,  Chartularium  Uni- 
versitatis  Parisîensis,  piece  n®  n,  t.  I,  p.  70. 

3.  Launoii  Op.  laud.,  capp.  II  et  III  ;  édit,  cit.,  pp.  9-73. 


244 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  75 


gisent  les  nouveautés  dangereuses.  L’autorité  ecclésiastique  va  le 
marquer  avec  précision. 

En  1215,  Robert  de  Courçon,  légat  du  Pape,  impose  aux  études 
de  l’Université  de  Paris  un  règlement  qui  demeurera  longtemps  en 


vigueur.  Les  leçons  sur  la  Logique  d’Aristote  y  tiennent  une  grande 
place  ;  elles  doivent  porter  non  seulement  sur  YOrganon,  sur  la 
Logica  vêtus ,  comme  on  avait  accoutumé  de  le  faire  dès  le  temps 
de  la  naissance  des  écoles,  mais  encore  sur  la  Logica  nova ,  sui  les 
ouvrages  dont  Thierry  de  Chartres  semble  avoir  le  premier  pris 
connaissance,  et  où  se  rencontrent,  en  particulier,  les  Analy  ligue  s. 

Large  et  honorable  part  était  donc,  par  le  règlement  de  Robeit 
de  Courçon,  faite  à  la  Dialectique  péripatéticienne  ;  mais,  tout 
aussitôt,  ce  règlement  confirmait  et  précisait  la  prohibition  que  le 
concile  avait  porté  en  1210 1  :  «  Défense  de  faire  aucune  leçon  sur 
les  livres  de  Métaphysique  et  de  Philosophie  naturelle  d’Aristote, 
ni  sur  les  résumés  de  ces  livres,  ni  sur  les  résumés  de  l’enseigne¬ 
ment  soit  de  Maître  David  de  Dinant,  soit  d’Amaury  l’hérétique. 


soit  de  Maurice  l’Espagnol.  —  Non  le  gant  ut  iibvi  Aristote  lis  de 
Metaphysica  et  de  naturali  Philosophia,  nec  summie  de  eisdem ,  aut 
de  doctrina  Magistri  Bavicl de  Dinant,  aut  Amalrici  hærelici,  aut 
Mauricii  hispani.  » 

Dans  ces  Suninuv  des  écrits  du  Philosophe,  que  Robert  de  Cour¬ 


çon  cite  à  côté  des  traités  d’Aristote  sur  la  Métaphysique  et  la 
Physique,  il  semble  naturel  de  voir  la  Metaphysica,  le  Compen¬ 
dium  de  anima  d’Avicenne  et,-  surtout,  la  Philosophia  d  Al  GazAli. 
Évidemment,  ce  que  Robert  de  Courçon  veut  proscrire  des  leçons 
de  l’Université  de  Paris,  c’est  l’ensemble  des  doctrines,  contraires 
à  l’orthodoxie,  qui  ont  été  vraiment  professées  par  Aristote  ou  que 
le  Néo-platonisme  musulman  a  données  comme  expression  de  la 
pensée  du  «  Premier  Maître.  » 


II 

AMAURY  DE  RENNES 

N’a-t-il  visé  que  ces  doctrines?  Amaury  l’hérétique,  David  de 
Dinant,  Maurice  l’Espagnol,  dont  les  noms  se  trouvent  joints  à  celui 
d’Aristote,  avaient-ils  été  conduits  à  l’hérésie  par  le  Péripatétisme 
ou  par  le  Néo-platonisme  des  Hellènes  ou  des  Arabes  ? 

i.  Launoii  Op.  laud.,  cap.  IV,;  éd.  cit.,  p.  70.  — De.nifle  et  Châtelain,  Op . 
laud.,  pièce  n°  20,  t.  I,  pp.  78-80. 


III  -  76 


LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


245 


Quelques  historiens  l’ont  pensé  ;  ils  paraissent  s’être  trompés, 
lout  d’abord,  dans  Maurice  l’Espagnol,  Renan  1  et  le  P.  Mandon- 
nct 3  ont  supposé  qu’on  devait  reconnaître  Averroès  ;  à  qui  a  rencon¬ 
tré  les  déformations  étranges  qu’imposaient  aux  noms  propres  les 
copistes  du  Moyen  Age,  l’hypothèse  ne  paraît  pas  invraisemblable  ; 
mais,  comme  l’ont  fait  remarquer  le  P.  Denifle  et  M.  Émile  Châte¬ 
lain3,  Albert  le  Grand  cite4,  lui  aussi,  un  Mauritius  qu’il  ne  con¬ 
fond  certainement  pas  avec  Averroès. 

Rendre  le  Péripatétisme  responsable  des  écarts  qui  ont  jeté 
Amaury  et  David  de  Dinant  hors  de  la  foi  catholique,  ce  serait 
chose  fort  naturelle,  puisque  nous  voyons  ces  deux  hommes  con¬ 
stamment  frappés  par  les  premiers  anathèmes  lancés  contre  Aris¬ 
tote. 

Lorsqu'on  1210,  Pierre  de  Corbeil  interdit  toute  leçon  publique 
ou  privée  sur  les  livres  de  Physique  d’Aristote  et.  les  commentai¬ 
res  qui  en  ont  été  faits,  il  ordonne,  en  même  temps,  que  le  corps 
d’ Amaury  soit  exhumé  et  jeté  en  terre  non-sainte  ;  il  veut  que  les 
Quaternuii  de  David  de  Dinant  soient  brûlés  et  que  quiconque  en 
gardera  un  exemplaire  soit  tenu  pour  hérétique. 

Quand  Robert  de  Courçon  réprouve  la  lecture  des  livres  d’Aris¬ 
tote,  il  étend  sa  prohibition  aux  résumés  de  la  doctrine  de  David 
de  Dinant  et  d’Amaury  l’hérétique. 

Ces  décrets  ne  nous  font  rien  connaître  des  opinions  erronées  que 
professaient  Amaurÿ*et  David.  De  même,  le  3  novembre  1215, 
au  Vl.°  concile  de  Latran,  Innocent  III  condamnait5  «  perversissi- 
mum  do  g  ma  Amalrici  »,  sans  définir  plus  explicitement  une  erreur 
que,  vraisemblablement,  tout  le  monde  connaissait. 

Une  seule  pièce  officielle  nous  renseigne  sinon  sur  la  doctrine 
d’Amaury,  du  moins  sur  celle  des  «  Amalricicns  »  scs  partisans. 
En  1210,  plusieurs  prêtres  et  clercs,  disciples  d’Amaury,  furent 
brûlés  à  Paris  pour  avoir  soutenu  des  propositions  qu’on  nous  rap¬ 
porte  r>  ;  toutes  ces  propositions  sont  du  domaine  de  la  Théologie 
ou  de  la  Morale  ;  aucune  d’entre  elles  ne  permet  de  relever  la 
trace  d’une  influence  exercée  par  la  philosophie  d’Aristote  ; 

i  E.  Renan,  Averroès  et  l' Averroïsme . 

2.  P.  Mandonnet,  O.  P.,  Siger  de  Brabant.  Seconde  édition,  première  partie 
(Etude  critique),  pp.  17-18,  en  note  ( Les  Philosophes  Belges,  t.  VI,  Louvain, 
*9*  0 

3.  Denifle  et  Châtelain,  Charlulanum  Uninersitatis  Parisiensis,  pièce  20, 
t.  I,  p.  80,  note  4- 

4-  Alberti  Magni  Scripturn  in  libros  S  entent  iarurn,  lib.  II,  dist.  XXVI, 
art.  5. 

5.  Denifle  et  Châtelain,  Chartularium  Universitatis  Parisiensis,  pièce 
n°  22,  t.  I,  p.  81 . 

6.  Denifle  et  Châtelain,  Op.  laud.,  pièce  no  12,  t.  I,  pp.  71-72. 


246 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  77 


aucune  d’elles,  si  nous  l’isolions  de  tout  autre  indication,  ne  nous 
permettrait  de  dire,  d’une  façon  précise,  ce  qu’Amaury  enseignait 
en  Métaphysique.  Nous  trouverons,  heureusement,  quelques  docu¬ 
ments  plus  précis  et  plus  circonstanciés  sur  les  doctrines  de  cet 
hérésiarque. 

Les  historiens  s’accordent  à  faire  naître  Amaury  à  Bennes,  en 
pays  chartrain  1 2 3  ;  aussi  était-il  parfois  nommé  Amaury  de  Chartres. 
Guillaume  le  Breton  nous  apprend*  que,  «  fort  habile  en  logi¬ 
que, . il  se  mit  à  enseigner  la  Sainte  Ecriture.  Mais  toujours  il 

eut  sa  façon  à  lui  d’apprendre  et  d’enseigner  ;  il  professait  tou¬ 
jours  une  opinion  qui  lui  fût  propre;  son  jugement  était  comme 
coupé  et  séparé  de  celui  d’autrui.  Ainsi,  en  Théologie  même,  il  eut 
l’audace  d’affirmer  sans  cesse  cette  doctrine  :  Tout  chrétien  est  tenu 
de  croire  qu’il  est  un  membre  du  Christ  ;  celui  qui  ne  le  croirait 
pas  ne  pourrait  être  sauvé.  »  Cette  proposition  :  «  Membra 
sumus  corporis  Christi  »  est  de  Saint  Paul  ;  si  donc  elle  devenait 
condamnable  sur  les  lèvres  d’Amaury,  c’est  seulement  par  l’inter¬ 
prétation  que  ce  maître  en  donnait. 

Le  voile  qui,  jusqu’ici,  couvre  pour  nous  cette  interprétation,  va 
se  trouver  quelque  peu  soulevé  par  Martin  de  Pologne. 

Martin  de  Troppau,  dit  de  Pologne,  était  Dominicain  ;  il  mourut 
en  1278,  après  avoir  été  chapelain  des  papes  Clément  IV,  Gré¬ 
goire  X,  Innocent  V,  Jean  XXI  et  Nicolas  III  ;  admirablement 
informé  des  faits  et  gestes  de  la  Curie  romaine,  il  composa  une 
Chronique  des  Papes,  qui  commence  avec  le  règne  d’innocent  III 
(1198).  Son  commentaire  du  quatrième  concile  de  Latran  nous 
apprend  quelles  erreurs  on  reprochait  au  Théologien  de  Bennes*. 

«  Amaury,  dit-il,  prétend  que  les  idées  qui  existent  dans  la  pen¬ 
sée  divine  créent  et  sont  créées  ;  tandis  que,  suivant  Saint  Augus¬ 
tin,  il  n’y  a  rien  en  Dieu  qui  ne  soit  éternel  et  immuable. 

»  Il  dit  aussi  que  Dieu  est  appelé  la  fin  de  toutes  choses,  parce 
que  toutes  choses  doivent  retourner  en  lui  pour  y  reposer  immua¬ 
blement. 

»  Et  de  même  que  la  nature  d’Abraham  n’est  pas  autre  que 


1 .  Aux  environs  de  Chartres,  deux  hameaux  portent  ce  nom  de  Bennes 
(P.  Féret,  La  Faculté  de  Théologie  de  Paris  au  Moyen  Age  et  ses  Docteurs 
les  plus  célèbres.  Paris,  t.  I,  1894»  P-  200,  note  2). 

2.  Guillaume  le  Breton,  De  Gestis  Philippi  Augusti  (Dom  Bouquet,  Recueil 
des  Historiens  des  Gaules  et  de  la  France,  t.  XVII,  p.  83). 

3.  Martini  Poloni  Chronicon,  Antverpiœ,  1574,  pp.  3g3  sqq.  — Cf.  Charles 
Jourdain,  Mémoire  sur  les  Sources  philosophiques  des  hérésies  d' Amaury 
de  Chartres  et  de  David  de  Dinan  ( Mémoires  de  l’Institut  Impérial  de  France . 
Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  T.  XXVI,  Deuxième  partie,  1870  ; 
pp.  470-472). 


III  -  78 


LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


247 


celle  d’Isaac,  mais  que  la  même  nature  leur  est  commune  à  tous 
deux,  de  même,  selon  Amaury,  tous  les  êtres  sont  un  seul  être  et 
tous  les  êtres  sont  Dieu.  Il  soutient,  en  effet,  que  Dieu  est  l’essence 
(■ essentia )  de  toute  créature  et  l’être  (esse)  de  toute  chose. 

»  Ailleurs,  il  enseigne  que,  comme  la  lumière  ne  s’aperçoit  pas 
en  elle-même,  mais  dans  l’air,  de  même  Dieu  ne  saurait  être  vu, 
en  lui-même,  ni  par  l’ange  ni  par  l’homme;  il  ne  peut  être  con¬ 
templé  que  dans  ses  créatures. 

»  C’était  encore  une  des  thèses  d’ Amaury  que,  sans  le  péché,  la 
distinction  des  sexes  n’aurait  pas  eu  lieu,  mais  que  les  hommes  se 
seraient  multipliés  en  dehors  des  lois  ordinaires  de  la  génération,  à 
la  manière  des  anges,  et  qu’après  la  résurrection,  les  deux  sexes 
seront  de  nouveaux  réunis,  comme  ils  l’ont  été  à  la  création.  » 

Martin  de  Pologne  ajoute  :  «  Qui  omnes  ih'ores  inveniuntur  in 
libro  qui  intitulatur  Periphyseon.  — Toutes  ces  erreurs  se  rencon¬ 
trent  dans  un  livre  intitulé  :  Periphyseon.  »  Il  désignait  par  là  le 
flcpl  oûo-scü;  jjepwjjio'j  de  Jean  Scot  Erigène. 

Il  est  bien  vrai  que  les  diverses  propositions  énumérées  par 
Martin  se  lisent  textuellement,  ou  à  peu  près,  au  De  divisione  Natu- 
ræ  ;  Charles  Jourdain  a  pris  soin  de  les  relever1 2,  et  nous  les  avons 
rencontrées  presque  toutes  lorsque,  de  la  Métaphysique  du  fils  de 
l’Erin,  nous  avons  tracé  une  courte  esquisse*.  Mais  Amaury  de 
Bennes  les  entendait-il  dans  le  même  sens  que  le  Philosophe  de 
Charles  le  Chauve? 

Sans  doute,  Jean  Scot  écrit 3  :  «  Celui-là  seul  est  l’essence  de  tou¬ 
tes  choses,  qui  seul  est  vraiment.  »  Que  prétend-il  par  là  ?  Il  veut 
affirmer  que  Dieu  est  Y  essentia,  l’ouo-ta,  l’idée  ou  exemplaire  éter¬ 
nel  de  toute  créature.  Mais  si  toute  créature  a  une  essence ,  une 
oùova  par  laquelle  elle  réside  éternellement  en  Dieu,  par  laquelle 
elle  est  Dieu  même,  elle  a  aussi  une  nature ,  une  ©ti<nç  par  laquelle 
elle  a  son  existence  propre,  son  existence  temporelle,  dans  la 
matière,  sous  les  formes  et  les  espèces.  Grâce  à  cette  distinction,  la 
pensée  de  l’Erigène,  parfaitement  orthodoxe,  reflète  et  développe 
la  pensée  de  Saint  Augustin.  Qu’on  efface  cette  distinction,  qu’on 
étende  à  la  ©ûo-tç  ou  nature  tout  ce  que  le  IIspl  ©uo-ewî  [xspwjjioû  a 
dit  de  l’oùaàa  ou  essence,  à  l’existence  temporelle  au  sein  de  ce 
Monde  tout  ce  que  ce  livre  a  déclaré  de  l’existence  idéale  au  sein 

1.  Ch.  Jourdain,  Op.  laud.,  pp.  473-476. 

2.  Voir  Chapitre  V. 

3.  Joannis  Scoti  Erigenæ  De  divisione  Nalurœ  lib.  I,  cap.  3  ;  [Joannis 
Scoti  Erigenæ  Opéra.  Accurante  J.  P.  Migue  (Patrologiœ  Lalince,  t.  CXXII) 
col.  443]. 


248 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  79 


de  Dieu,  et  l’on  pourra  se  servir  des  formules  mêmes  du  traité  de 
Scot  pour  exposer  le  plus  radical  des  Panthéismes. 

N’est-ce  pas  ce  que  faisait  Amaury  ? 

.C’est,  du  moins,  ce  que  faisaient  ses  disciples,  les  Amalriciens. 
Appliquant  à  chaque  créature,  prise  à  l’état  de  nature,  de  oos-'.;, 
et  sous  son  existence  temporelle,  ce  que  l’Érigènc  avait  dit  de 
l’o-jaia,  de  l’essence  ou  idée,  ils  affirmaient  que  toute  créature  n’a 
d’autre  être  que  l’être  de  Dieu,  ({lie  toute  créature  est  Dieu. 
«  Tout  ne  fait  qu’un,  disaient-ils',  car  tout  ce  qui  est,  est  Dieu. 
—  Omnia  union ,  quia  quicquid  est,  est  H  eus.  » 

Un  Amalricien  nommé  Bernard,  qui  fut  brillé  à  Paris  en  1210, 
déclaraiti. 2 3 4  «  que  le  feu  du  bûcher  ne  le  pouvait  brûler  ni  aucun 
supplice  le  torturer  dans  son  être  véritablo  (in  quantum  eral)  car, 
disait-il,  par  cet  être  véritable  (in  eo  quod  erat),  il  était  Dieu.  » 

Que  leur  doctrine  ne  fût  pas,  au  moins  explicitement,  dans  le 
De  divisione  Natune,  les  sectateurs  d’Amaury  s’en  rendaient  sans 
doute  compte,  car,  pour  la  déduire  des  principes  de  l’Erigènc, 
ils  usaient  d’un  raisonnement  que  nous  fait  connaître  un  traité 
Contra  Amaurianos  conservé  en  manuscrit  à  la  Bibliothèque  de 
Troyes,  et  que  Barthélemy  Hauréau  a  mis  en  lumière  \ 

Pour  principe,  ils  prenaient  la  théorie  de  la  résurrection  telle 
que  l’exposait  le  flepl  çûtsoj.;  a£pwjj.où  \  Au  dire  de  Martin  de  Polo¬ 
gne,  Amaury  résumait  cette  théorie  dans  les  termes  que  voici  : 
«  Dieu  est  appelé  la  fin  de  toutes  choses,  parce  que  toutes  choses 
doivent  retourner  en  lui  pour  y  reposer  immuablement.  »  Jean 
Scot  avait  pris  soin  de  préciser  avec  insistance  que  ce  retour  en 
Dieu,  que  cette  union  avec  Dieu  se  ferait  sans  destruction  ni  con¬ 
fusion  des  substances  particulières  des  créatures,  que  chaque  sub¬ 
stance  conserverait  son  individualité,  sa  proprietas.  De  ces  pré¬ 
cautions,  Amaury,  sans  doute,  ne  soufflait  mot  ;  il  prenait  comme 
accordé  qu’à  la  fin  du  Monde,  toutes  choses  s’abîmeraient  et 
s’anéantiraient  en  Dieu,  seraient  absorbées  en  Dieu  ;  c’est  ainsi 
qu’il  entendait  cette  parole  de  Scot5  :  «  Dieu  sera  toutes  choses  en 
toutes  choses.  —  Deus  eril  omnia  in  omnibus.  » 

i.  H.  DENiFLEet  E.  Châtelain,  C/iartularium  Universitatis  Parisiensis,  pièce 
n°  12,  t.  I,  p.  71. 

a.  Loc.  cit. 

3.  B.  Hacjréaü,  Histoire  de  la  Philosophie  scolastique.  Seconde  partie. 
Tome  premier.  Paris,  1880.  Pp.  83-ç)o.  —  Cf.  H.  Denifle  et  É.  Châtelain, 
Chartulanum  Universitatis  Parisiensis,  pièce  n°  12,  note  (Tome  I,  p.  72). 

4.  Vide  supra,  Ch.  V,  §  V,  pp.  6i-65. 

5.  Joanni8  Scoti  Erigenæ  De  divisione  Naturæ,  lib.  V,  cap.  8  [Joannis 
Scoti  Erigknæ  Opéra.  Accurante  J.  P.  Migne  (Patrologiœ  Lalinœ  t.  CXXII) 
col.  876]. 


TII  -  80 


LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


249 


Dégagé  du  contexte  qui  le  précisait,  l’expliquait,  le  gardait  des 
interprétations  fallacieuses,  cet  axiome  était  reçu  par  les  Amalri- 
ciens  et,  notamment,  par  un  certain  Godin  dont  l’anonyme  de 
Troyes  nous  fait  connaître  la  thèse. 

«  Ils  disent  que  Dieu  est  toutes  choses  en  toutes  choses.  Ils 
procèdent,  en  effet,  de  la  façon  suivante  :  Dieu  sera  toutes  choses 
en  toutes  choses  ;  mais  Dieu  est  tout  cequ  il  sera,  car  aucun  chan¬ 
gement  ne  se  rencontre  en  Dieu;  donc  Dieu  est  toutes  choses  en 
toutes  choses. 

»  Peut-on  rien  voir  de  plus  absurde  que  ceci  :  Dieu  est  pierre 
dans  la  pierre,  et  Godin  dans  Godin  ?  Qu’on  adore  donc  Godin,  et 
non  pas  simplement  de  du  lie,  mais  de  latrie  \  puisque  Godin  est 
Dieu.  » 

Jean  Scot  était  bien  innocent  du  Panthéisme  amalricien.  Pour 
le  tirer  de  son  livre,  il  avait  fallu  qu’on  faussât  les  formules  de  sa 
pensée,  qu  on  dédaignât  toutes  les  précisions,  toutes  les  précautions 
dont  il  les  avait  entourées.  A  procéder  de  la  sorte,  il  n’est 
auteur  si  orthodoxe  ni  si  prudent  qu’on  n’en  puisse  faire  un  héré¬ 
siarque.  Cependant,  on  rendit  l’Érigènc  responsable  des  doctrines 
d’Amaury  et  de  ses  disciples.  L’Évêque  de  Paris  déféra  le  II  s  pl 
'gJo-ew;  {xssto-jjLoCi  à  l’autorité  suprême.  Le  23  janvier  1223,  Hono- 
rius  III  écrivait  *  :  «  Il  est  un  livre  intitulé  Perifisis  ;  on  a  trouvé, 
comme  nous  1  a  signifié  notre  vénérable  frère  l  Évêque  de  Paris, 
que  ce  livre  fourmillait  des  vers  de  la  dépravation  hérétique.  »  Et 
après  avoir  donné,  du  Efspl  oéo-ewç  f/.epwg où,  une  description  qui 
permit  de  le  reconnaître,  le  Pape  en  défendait  la  lecture.  Des 
hérésies  qui,  disait-il,  fourmillaient  en  cet  ouvrage,  il  ne  soufflait 
mot;  il  n’avait  probablement  ni  lu  ni  fait  lire  le  traité  de  l’Éri- 
gène  ;  il  s’était  fié  à  l’opinion  de  l’Évêque  de  Paris. 

Il  fut  convenu,  dès  lors,  que  Jean  Scot  était  formellement  pan¬ 
théiste.  On  continua  de  le  lire  aussi  légèrement,  de  le  citer  aussi 
incomplètement,  de  le  comprendre  aussi  sottement  qu’Amaury  de 
Bennes  et  ses  disciples.  Bien  peu  de  philosophes  ont  su  voir, 
comme  Saint-Bené  Taillandier  :l,  que  l’hérétique  chartrain  avait 
faussé  la  doctrine  dont  il  tirait  ses  axiomes. 


1.  Ou  sait  que  l’Eglise  catholique  distingue  entre  le  culte  de  dulie  qui  est 
rendu  aux  saints  et ,1e  culte  de  latrie  qui  n’est  dû  qu’à  Dieu. 

2.  H.  Denifle  etÉ.  Châtelain,  Chartularium  Universitatis  Parisiensis,  pièce 
n°  5o;  t.  I,  pp.  106-107. 

3.  Saint-René  Taillandier.  Scot  Erigène  et  la  Philosophie  scholastique , 
Strasbourg  et  Paris,  i843.  Pp.  236-238. 


250 


LÀ  CRUE  DE  L'ARISTOTÉLISME 


III  -  81 


III 

DAVID  DE  DINANT,  BERNARD  SYLVESTRE  ET  LE  FAUX  ALEXANDRE 

Les  condamnations  qui  frappent  les  hérésies  d’Amaury  de 
Chartres,  réprouvent,  en  même  temps,  l’œuvre  de  David  de  Dinant. 

David  était-il  de  Dinan  en  Bretagne  ou  de  Dinant  sur  Meuse  ? 
La  question  a  été  agitée  '  ;  aucun  document  ne  lui  donne  de 
réponse.  Cette  réponse  importe  assez  peu,  d’ailleurs  ;  il  est  moins 
intéressant  de  déterminer  le  lieu  de  naissance  de  notre  philosophe 
que  de  fixer  la  doctrine  qu’il  a  professée. 'Ch.  Jourdain  et  B.  Hau- 
réau,  qui  se  sont  particulièrement  attachés  à  ce  dernier  objet1  2,  ont 
montré  qu’Alhert  le  Grand  et  Saint  Thomas  d’Aquin  fournissaient, 
à  qui  le  veut  étudier,  de  précieux  renseignements. 

Le  texte  de  Saint  Thomas  est  court,  mais  précis  ;  citons-le  tout 
d’abord,  car  il  place  dans  une  vive  lumière  la  thèse  essentielle  de 
David. 

«  David  de  Dinant,  dit  le  Doctor  communis  3 4,  a  divisé  la  réalité 
en  trois  parties  :  Les  corps,  les  âmes,  les  substances  séparées.  Le 
premier  indivisible  au  moyen  duquel  tous  les  corps  sont  consti¬ 
tués,  il  l’â  nommé  Hyle  ("YX/,).  Le  premier  indivisible  au  moyen 
duquel  sont  constituées  les  âmes,  il  l’a  nommé  Noys  (Noüç)  ou 
Esprit  (Mens).  Enfin  le  premier  indivisible  parmi  les  substances 
éternelles,  il  l’a  appelé  Dieu.  Ces  trois  indivisibles  sont  une  seule 
et  même  chose  ;  il  en  résulte  que,  par  essence,  toutes  choses  ne 
font  qu’un.  » 

Albert  le  Grand  avait  formulé  *  presque  dans  les  mêmes  termes 
la  thèse  de  David,  et  l’énoncé  qu’il  en  avait  proposé  était,  disait-il, 
de  l’auteur  lui-même  : 

«  David  pose  une  telle  conclusion  en  disant  ceci  :  «  Il  est  mani- 
»  feste  qu’il  y  a  une  substance  unique  non  seulement  pour  tous 
»  los  corps,  mais  encore  pour  toutes  les  âmes  ;  il  est  manifeste 
»  aussi  que  cette  substance  n’est  autre  que  Dieu  même.  La 

1 .  P.  Fkret,  Op.  laud.,  t.  I,  p.  2o5. 

2.  Ch.  Jourdain,  Op.  laud.  —  B.  Hàuréau,  Mémoire  sur  la  vraie  source  des 
erreurs  attribuées  à  David  de  Dinant  (Mémoires  de  V Académie  des  Inscrip¬ 
tions  et  Belles-Lettres,  t.  XXIX,  2e  partie,  1879,  pp.  3i9*33o).  —  Histoire  de 
la  Philosophie  Scolastique ,  seconde  partie,  1. 1,  Paris,  1880,  pp.  73-82. 

"3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Lectura  super  secundum  librum  Sententiarum, 
dist.  XVII,  quæst.  I. 

4.  Alberti  Maoni  Summa  theologica,  pars  II,  tract.  II,  quæst.  LXXII,  mem- 
brum  4,  ®rt.  2.  —  Summa  de  creaturis,  pars  II,  quæst.  V,  art.  2. 


III  -  82 


LEg  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


251 


»  substance  dont  tous  les  corps  sont  formés  est  dite  Hyle  ;  la  sub- 
»  stance  dont  toutes  les  âmes  sont  faites  est  dite  Raison  ou  Esprit 
»  (Mens).  Il  est  donc  manifeste  que  Dieu  est  la  substance  de  tous 
»  les  corps  et  de  toutes  les  âmes.  Il  est  évident  que  Dieu,  la  Hyle 
»  et  l’Esprit  sont  une  seule  et  même  substance.  » 

Pour  établir  ce  Monisme  panthéistique,  David  usait  de  divers 
arguments.  De  ces  arguments,  deux  sont  reproduits  par  Albert  le 
Grand,  qui  ne  nomme  point  l’auteur,  dans  son  comméntaire  au 
Livre  des  Causes  *.  Voici  le  premier,  qui  est  assez  clair  pour  se 
passer  d’explication  : 

«  Toutes  les  choses  qui  existent  par  elles-mêmes,  et  non  pas  en 
autre  chose,  appartiennent  à  un  même  genre  ;  or  toutes  les  choses 
qui  sont  d’un  même  genre  découlent  d’un  même  principe  indivisi¬ 
ble  ;  donc,  Dieu,  le  Noyse t  la  Matière  découlent  d’une  même  sub¬ 
stance  indivisible. 

»  Mais  le  principe  de  toutes  les  choses  qui  ne  sont  pas  en  autrui 
et  dans  lesquelles,  au  contraire,  sont  toutes  les  autres  choses,  que 
peut-il-  être,  sinon  ce  à  quoi  convient  la  notion  première  de  sujet  ? 
Or  ce  caractère,  c’est  à  la  Matière  qu’il  convient  tout  d’abord  ;  rien, 
en  effet,  ne  la  supporte,  et  elle  est  le  support  de  tout  le  reste. 
Donc  le  principe  essentiel  de  tout  ce  qui  se  trouvé  dans  la  catégo¬ 
rie  de  la  substance,  c’est  la  Matière.  » 

Il  est  difficile  d’entendre  cet  argument  sans  songer  à  la  doctrine 
d’Avicébron  ;  affirmer  que  toutes  les  substances  qui  sont  dans  un 
même  genre  ont,  entre  elles,  une  commune  matière,  c’est  bien  la 
proposition  la  plus  saillante  du  système  soutenu  par  le  Rabbin  de 
Malaga  ;  celui-ci  n’avait  pas  craint  d’affirmer  qu’il  existe  une 
matière  commune  à  tous  les  corps  et  à  tous  les  esprits  ;  si,  dédai¬ 
gneux  de  l’enseignement  des  métaphysiciens  qui  placent  Dieu  hors 
de  toute  catégorie,  on  fait  entrer  Dieu  dans  la  catégorie  de  la  sub¬ 
stance,  on  sera  naturellement  oonduit  parla  méthode  d’Ibn  Gabirol 
à  proclamer  l’existence  d’une  Matière  première  commune  à  Dieu, 
à  tous  les  esprits  et  à  tous  les  corps  ;  cette  conclusion  est  précisé¬ 
ment  celle  de  David  de  Dinant. 

Albert  reproduit  ailleurs  *,  avec  des  variantes  sans  importance, 
le  même  argument,  et  la  méthode  d’Avicébron  ne  transparaît  pas 
moins  dans  cette  autre  forme  du  raisonnement.  Elle  prend,  en 
effet,  cet  axiome  pour  point  de  départ  :  «  Ce  qui  peut,  par  l’im- 


I.  Alberti  Magni  Décousis  et  processu  Universitatis  a  Causa  prima,  lib.  I, 
tract.  I,  cap.  I, 

a.  Alberti  Magni  Summa  theolagica,  pars  II,  tract.  IV,  quœst.  ao. 


252 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


III  -  83 


pression  d’une  forme,  acquérir  la  pluralité,  est  matière  ou,  toutau 
moins,  principe  matériel.  —  Quod  formabile  est  in  plura,  matériel 
est  vel,  ad  minus ,  principium  matcriale.  »  Ainsi,  entre  plusieurs 
êtres  de  même  genre,  ce  qu’il  y  a  de  commun,  c’est  la  matière  ;  ce 
qu’il  y  a  de  différent,  ce  qui  détermine  la  pluralité  des  espèces, 
c’est,  la  forme.  N’est-ce  pas  le  postulat  essentiel  du  Forts  vitæ?  Or, 
qu'est-ce  que  tous  les  êtres  ont  en  commun  ?  L’être.  L’être  est  donc 
la  matière  commune  de  tous  les  êtres  ou,  en  d’autres  termes, 
«  Dieu  est  la  matière  de  toutes  choses.  » 

Prendre  des  choses  de  même  genre,  faire  abstraction  des  carac¬ 
tères  par  lesquelles  elles  diffèrent,  obtenir  ainsi  ce  qui  est  commun 
à  toutes  et,  à  ce  fonds  commun,  donner  le  nom  de  substance  ou  de 
matière,  c’est  la  méthode  qu’Avicébron  suit  constamment  ;  .c’est 
aussi  celle  que  David  de  Dinant  conduit  jusqu’à  ses  conséquences 
les  plus  extrêmes  ;  nous  venons  d’en  analyser  un  exemple  ;  nous 
en  allons  trouver  un  second. 

«  Dieu,  la  Matière  et  l'Intelligence  ou  Esprit,  dit  notre  philoso¬ 
phe,  sont  premiers  chacun  en  son  genre  ;  et,  ajoute-t-il,  en  ceci 
qu’ils  sont  premiers,  ils  ne  diffèrent  pas,  sans  quoi,  c’est  en  vertu 
du  même  principe  qu’ils  s’accorderaient  entre  eux  et  qu’ils  diffé¬ 
reraient  l’un  de  l’autre,  ce  qui  est  absurde.  Dieu,  par  exemple, 
diffère  de  la  Matière  en  ce  que  Dieu  est  le  premier  agent  et  la 
Hyle  le  premier  patient  ;  si  donc  nous  faisons  abstraction  de  ces 
différences,  Dieu  et  la  Matière  seront  la  même  chose.  Partant,  il 
y  a  une  substance  unique  qui  est,  à  la  fois,  Dieu,  Hyle  et  Intelli¬ 
gence.  » 

A  côté  de  ces  arguments  où  l’on  méconnaîtrait  malaisément  la 
très  puissante  influence  du  Fons  vitæ ,  le  Moniste  de  Dinant,  subtil 
dialecticien,  en  déroulait  d’autres.  Saint  Thomas  d’Aquin  nous 
fait  connaître  celui-ci  *  : 

«  David  de  Dinant  a  osé  dire  que  Dieu  est  même  chose  que  la 
Matière  première,  et  voici  pourquoi  :  Pour  que  la  Matière  et  Dieu 
ne  fussent  pas  même  chose,  il  faudrait  que  quelque  différence  les 
distinguât  l’un  de  l’autre  ;  mais  alors,  il  ne  seraient  plus  simples  ; 
en  celui  des  deux  qui  se  distinguerait  de  l’autre  par  une  certaine 
différence,  cette  différence  produirait  une  composition.  » 

Albert  reproduit  encore  ce  raisonnement 1 2  3  :  «  L’Intelligence 
conçoit  Dieu  et  la  Hyle  ou  Matière.  Or  l’Intelligence  ne  saurait 
rien  concevoir  sans  s’assimiler  à  la  chose  qu’elle  conçoit  ;  il  faut 

1 .  Albert  le  Grand,  loc.  cit. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  contra  Gentiles,  lib.  I,  cap.  XVII. 

3.  Alberti  Magni  Summa  theologica,  loc.  cit.  ;  Summa  de  creaturis ,  loc.  cit. 


III  -  84 


LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


253 


donc  qu’il  y  ait  assimilation  de  l’Intelligence  à  Dieu  et  à  la  Hyle. 
Or,  une  telle  assimilation  se  peut  faire  soit  par  identité,  soit  par 
assimilation  simple.  Mais  elle  ne  peut,  ici,  se  faire  par  assimilation 
simple,  car  une  assimilation  de  ce  genre  se  produit  toujours  au 
moyen  d’une  forme  tirée,  par  abstraction,  de  l’être  qui  est  conçu, 
et  ni  Dieu  ni  la  Hyle  n’a  de  forme.  Si  donc  Dieu  et  la  Hyle  sont 
conçus,  il  faut  qu'ils  le  soient  en  vertu  de  l’identité  qu’ils  ont  avec 
l’Intelligence  ;  partant,  en  substance,  l’Intelligence,  la  Hyle  et  Dieu 
sont  même  chose.  » 

Ce  n’est  plus  la  manière  de  raisonner  du  Fons  vilæ,  c’est  bien 
plutôt  celle  des  psychologues  arabes  que  nous  reconnaissons  ici. 

Al  Fârâbi  distinguait  1  déjà  entre  la  connaissance  que  nous 
acquérons  des  choses  composées  de  matière  et  de  forme,  et  celle 
que  nous  prenons  des  Intelligences  séparées  de  la  matière.  Les 
premières,  nous  les  pensons  en  saisissant  par  notre  raison  les  for¬ 
mes  que  nous  en  avons  détachées  par  abstraction  ;  elles  ne  sont 
donc  pas  en  nous  ce  qu’elles  sont  hors  de  nous  ;  en  nous,  elles 
sont  formes  abstraites  de  la  matière  ;  en  elles-mêmes,  elles  sont 
substances  composées  de  forme  et  de  matière.  Au  contraire,  lors¬ 
que  nous  concevons  une  Intelligence,  forme  pure,  exempte  de 
toute  matière,  «  elle  possède  en  nous,  lorsqu’elle  est  pensée  et 
pendant  le  temps  que  nous  la  pensons,  une  existence  identique  a 
l’existence  qu  elle  a  par  elle-même.  »  Cette  connaissance,  c’est 
l’assimilation  par  identité  dont  parlera  David  de  Dinant,  qui  aura 
sans  doute  lu  le  De  intellectu  d’Al  Fârâbi.  Du  traité  composé  par 
Ibn  Bâdja  Sur  le  régime  du  solitaire,  il  n’aura  certes  aucun  soup¬ 
çon  ;  sans  quoi,  il  y  retrouverait  la  même  distinction. 2. 

David  paraît  donc  tenir  tantôt  d’Ibn  Gabirol  et  tantôt  d’Al 
Fârâbi,  les  formes  des  arguments  qu’il  emploie  pour  soutenir  sa 
thèse  ;  mais  cette  thèse  même  ne  lui  vient  pas  de  ces  auteurs  qui 
l’eussent  vivement  repoussée  ;  sa  doctrine  était-elle  aussi  reçue  de 
quelque  précurseur? 

Albert  le  Grand  lui  donne  un  premier  auteur  en  la  personne 
d’ «  un  certain  Péripatéticien  grec  du  nom  d’Alexandre.  » 

Dans  sa  Métaphysique ,  Albert  le  Grand  prétend  exposer  3  de 
quelle  manière  Xénophane  soutenait  1  identité  de  toutes  choses. 
Xénophane,  dit-il,  «  ne  distinguant  pas  la  matière  de  la  forme, 
affirmait  que  tout  est  Dieu.  Il  s’appuyait  sur  quatre  propositions. 

1.  Voir  :  Troisième  partie,  ch.  II,  §  n  ;  t.  IV,  pp.  408-409' 

2.  Voir  :  Troisième  partie,  ch.  III,  §  ni  ;  t.  IV,  p.  528. 

3.  Alberti  Magni  Metaphysica,  lib.  I,  tract.  IV,  cap.  VIII  :  ht  est  digressio 
deciarans  rationem  Zenophanis  qua  omnia  dicit  esse  unum  Deum. 


I 


254  LA  CRUE  DE  L  ARISTOTÉLISME  III  -  85 

»  Voici  la  première  :  Deux  choses  qui  ont  un  être  distinct,  mais 
sont  conçues  sous  une  commune  nature,  se  tirent  du  concept 
commun  de  cette  nature  par  une  division  qu’introduisent  des 
caractères  distinctifs  (differeniiæ)  opposés  l’un  à  l’autre. 

»  La  seconde  proposition  se  formule  ainsi  :  Toute  chose  qui 
possède  une  existence  distincte  sous  un  concept  qui  lui  est  com¬ 
mun  avec  d’autres  choses  est  composé  de  deux  principes  :  Une 
nature  qui  lui  est  commune  avec  ces  autres  choses,  et  un  caractère 
distinctif  qui  la  constitue  en  acte. 

»  La  troisième  proposition  est  la  suivante  :  Deux  choses  dont 
les  caractères  distinctifs  ne  diffèrent  pas  sont  une  même  chose. 

»  Enfin  voici  la  quatrième  proposition  :  Une  chose  simple  ne 
possède  absolument  aucun  caractère  distinctif  qui  différencie  son 
être  (differentia  secundum  inesse  distinction  distinguens). 

»  Ces  propositions  sont  tirées  du  livre  d’un  certain  Péripatéti- 
cien  grec  du  nom  d’Alexandre  qui  a  hérité  des  opinions  de  Xéno- 
phane.  » 

De  ces  axiomes,  Albert  déduit  longuement  la  conclusion  qu’il 
énonce  ainsi  :  «  Dieu,  le  Noys  et  la  Matière  sont  des  êtres  ;  et, 
sous  le  commun  concept  d’être  (sub  ente),  ils  ne  participent  d’au¬ 
cun  caractère  propre  à  distinguer  un  être  d’un  autre  être  ;  donc 
Dieu,  le  Noys  et  la  Matière  sont  identiques.  » 

«  Cette  opinion,  ajoute-t-il,  eut  les  complaisances  d’Alexandre 
le  Péripatéticien  ;  dans  la  mesure  de  ses  connaissances,  David  de 
Dinant  s’en  est  approprié  quelque  chose  ;  mais  il  n’en  a  pas  eu 
l’intelligence  parfaite  et  profonde.  » 

Dans  le  raisonnement  qu’ Albert  développe  d’après  Alexandre, 
nous  reconnaissons,  en  effet,  un  argument  que,  sous  une  forme 
plus  concise,  Saint  Thomas  d’Aquin  mettait  au  compte  de  David 
de  Dinant. 

Que  le  Péripatéticien  Alexandre  soit  bien,  dans  la  pensée 
d’Albert,  le  même  qu’Alexandre  d’Aphrodisias,  il  est  difficile  d’en 
douter.  A  la  fin  du  chapitre  suivant  de  sa  Métaphysique  *, 
l’Evêque  de  Ratisbonne  cite  encore  Alexandre;  ce  philosophe, 
prétend-il,  a  emprunté  de  Xénophane  «  l’opinion  que  le  Noys 
devient  l’àme  en  prenant  une  forme  corporelle  »  ;  nous  avons  bien 
ici,  semble-t-il,  une  reconnaissable  allusion  à  la  doctrine  d’Alex¬ 
andre  qui,  du  vo'jç  ûXtxéç,  faisait  une  simple  disposition  maté¬ 
rielle. 

i .  Albbrtj  Magni  Op.  laucl.,  lib.  I,  tract.  tV,  cap.  IX  :  Et  est  digressio  decla- 
rans  improbationes  et  solutiones  rationum  ipsius  Zenophanis. 


III  -  86 


LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


265 


Faut-il  souscrire  au  jugement  d’Albert  le  Grand  1  et  croire 
avec  lui  qu’ Alexandre  d’Aphrodisias  a  vraiment  été  l’inspirateur 
de  David  de  Dinant  ?  C’est  l’opinion  que  Ch.  Jourdain  a  proposée 
et  soutenue. 

«  Ce  n’est  pas  ici  le  lieu,  disait  Charles  Jourdain  *,  de  par¬ 
courir  les  nombreux  commentaires  qu’ Alexandre  a  laissés,  ni 
même  d’en  dresser  la  liste.  On  n’ignore  pas  qu’il  existe  dans  le 
nombre  un  double  commentaire  sur  le  traité  De  Pâme,  et  un 
extrait  de  ce  commentaire  qui  forme  un  opuscule  à  part  sous  ce 
titre  :  De  l' intelligence  et  de  /’ intelligible.  Or  nous  croyons  être 
en  mesure  d’établir,  sinon  avec  une  complète  certitude,  au  moins 
avec  une  vraisemblance  assez  haute,  que  ce  sont  précisément  ces 
écrits  et  le  traité  auquel  ils  se  rapportent  qui,  mêlant  leur 
influence  à  celle  de  l’ouvrage  de  Scot  Erigène,  ont  égaré  David 
de  Dinant  et  l’ont  poussé  aux  conclusions  qui  lui  sont  imputées.  » 

En  dépit  de  l’habile  exégèse  de  Charles  Jourdain,  nous  ne  par¬ 
venons  pas  à  reconnaître,  dans  les  commentaires  d’Alexandre 
d’Aphrodisias  au  traité  De  l'âme ,  le  moindre  germe  de  la  doc¬ 
trine  attribuée  à  David  de  Dinant  par  Albert  le  Grand  et  par 
Saint  Thomas  d’Aquin. 

Le  lien  que  Charles  Jourdain  établit  entre  ces  doctrines  et  le 
De  divisione  Naturæ  serait  peut-être  plus  saisissable  ;  toutefois 
devrait-on  supposer  que  l'enseignement  du  De  divisione  Naturæ 
a  été  influencé  par  celui  du  Fons  vitæ. 

Le  nom  de  Noys  (Noûç)  peut  raisonnablement  s’appliquer  au 
Verbe  ;  dès  lors,  l’identité  du  Noys  avec  Dieu  ne  serait  plus  que 
l’expression  du  dogme  catholique. 

D’autre  part,  selon  le  langage  de  Jean  Scot,  le  Verbe  est  l’Es¬ 
sence  universelle,  l’OÙTta  de  toutes  choses  et,  par  là,  il  entend 
simplement  cette  doctrine  de  Saint  Augustin  que  le  Verbe  est 
l’Idée  ou  l’Exemplaire  éternel  de  la  création.  L’identité  de  Dieu, 
du  Noù;  et  de  l'Ouo-ta  universelle  pouvait  donc  être  proclamée  par 
un  lecteur  de  l’Erigène  sans  porter  la  moindre  atteinte  à  la  dôc- 
trine  catholique. 

i.  La  Bibliothèque  municipale  de  Mayence  garde  en  manuscrit  une  Coin- 
pilatio  de  novo  spiritu  attribuée  à  Albert  le  Grand.  Cet  ouvrage  énumère  une 
suite  d’erreurs;  l’erreur  qui  porte  le  n»  76  est  ainsi  formulée  :  «  Dire  que 
toute  créature  est  Dieu,  c’est  l’nérésie  d’Alexandre  ;  celui-ci  a  prétendu  que  la 
Matière  première,  Dieu  et  le  Noys  sont  une  même  substance  ;  plus  tard, 
Alexandre  a  été  suivi  par  un  certain  David  de  Dynant  (sic)  qui,  de  nos  jours, 
a  été  chassé  de  France  pour  cette  hérésie,  et  qui  eût  été  puni  si  on  l’avait  pu 
saisir.  »  (Deniple  et  Châtelain,  Chartalarium  Universitatis  Parisiensis ,  pièce 
n1}  11,  note  17,  t.  I,  p.  71). 

Ch.  Jourdain,  Ôp.  laud.,  pp.  4oo*4oi. 


256 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


III  -  87 


Mais  la  Matière  universelle  d’Avicébron  présente,  avec  l  Oùo-îa 
universelle  de  Scot,  de  nombreux  traits  de  ressemblance  ;  nous  en 
avons  signalés  quelques-uns  1  ;  que,  séduit  par  ces  analogies,  un 
philosophe,  disciple  à  la  fois  du  Fils  de  l’Erin  et  du  Rabbin  de 
Malaga*  substitue,  dans  la  thèse  que  nous  venons  de  résumer,  la 
Matière  universelle  à  l’Oùo-La  universelle,  et  il  sera  conduit  à  cette 
affirmation  :  Dieu,  le  Nou*  et  la  Matière  universelle  sont  une  même 
chose. 

Qu’un  tel  travail  ait  pu  s’accomplir  dans  l’esprit  de  quelque 
philosophe,  ce  n’est  pas  chose  invraisemblable.  Nous  allons  voir, 
par  exemple,  comment  le  premier  des  deux  degrés  que  nous 
avons  définis  avait  été,  déjà,  gravi  par  Bernard  Sylvestre. 

Sous  le  titre  :  De  Mundiuniversitate,  Bernard  Sylvestre  a  composé 
une  sorte  de  commentaire  poétique,  partie  'en  vers,  partie  en  prose, 
du  traité  De  opéré  sex  dierutn  écrit  par  Thierry  de  Chartres  ;  c’est 
à  Thierry  qu  il  a  dédié  ce  commentaire.  L’ouvrage  est  divisé  en 
deux  parties,  l’une  consacrée  au  Macrocosme,  l’autre  au  Micro¬ 
cosme,  c’est-à-dire  à  l’homme  ;  Victor  Cousin  2  et  Barthélerhy 
Hauréau  3  ont  étudié  cette  œuvre,  qu’ils  ont  attribué  à  Bernard 
de  Chartres,  frère  de  Thierry;  ils  en  ont  publié  des  fragments. 

«  Le  Noys,  dit  Bernard  4,  est  la  première  image  de  la  vie 
vivante,  Dieu  issu  de  Dieu,  substance  du  vrai,  teneur  de  l’éternel 
conseil.  »  A  ces  traits,  nous  reconnaissons  le  Verbe. 

«  Ce  Noys,  dit-il  encore  5,  est  l’Intelligence  du  Dieu  souverain 
et  plus  que  suprême,  il  est  nature  née  de  la  divinité  de  celui-ci  ; 
en  lui  sont  les  images  de  la  vie  vivante,  les  notions  éternelles,  le 
monde  intelligible,  la  connaissance  définie  d’avance  de  toutes 
choses...  Là  se  trouve  inscrit  dans  son  genre,  dans  son  espèce, 
dans  sa  singularité  individuelle  tout  ce  qu’engendrent  la  Hyle,  le 
Monde  et  les  éléments.  »  Le  Noys  tel  que  le  conçoit  Bernard,  c’est 
bien  le  Verbe  décrit  par  Jean  Scot. 

Au  sein  du  Noys,  existent  éternellement  la  matière  et  la  forme 
de  l’Univers.  «  Il  est  G  Y  U  sia  (Où<na)  primitive  et  éternelle,  la 
persévérance  féconde,  l’unité  de  la  pluralité  ;  cette  Usia  est  une, 
elle  est  seule,  la  nature  de  Dieu  tout  entière  vient  d’elle  et  est  en 

1.  Voir  Ch.  V,  §  i,  pp.  38-45. 

2.  Victor  Cousin,  Introduction  aux  ouvrages  inédits  d’Abélard. 

3.  B.  Hauréau,  Histoire  de  la  Philosophie  Scolastique,  première  partie, 
pp.  407-418. 

4.  B.  Hauréau,  Op .  laud.,  p.  4°8. 

5.  B.  Hauréau,  Op.  laud.,  p.  409- 

G.  B.  Hauréau,  Op.  laud. ,  p.  4io. 


III  -  88 


LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


257 


elle.  »  «  Cette  unité  1 2  est  l’être  unique  <le  toutes  choses.  —  Unitas 
omnium  rerum  unicum  est  esse.  » 

Avec  une  abondance  d'images  qui  nuit  parfois  à  la  clarté  et  à 
la  précision,  Bernard  répète  ce  qu’il  y  a  d’essentiel  dans  l’ensei¬ 
gnement  de  Jean  Scot  ;  et  pour  le  répéter,  il  use  de  termes  ana¬ 
logues  a  ceux  qu’emploiera  David  de  Dinant;  il  déclare  que  Dieu, 
le  Noys  et  la  U  sia  primaria  sont  une  même  chose.  Qu’un  philo¬ 
sophe  vienne  maintenant,  conseillé  par  la  lecture  du  Fons  vitre  ; 
qu  il  dise  Matière  universelle  ou  Hyle  au  lieu  d’Essence  univer¬ 
selle,  (VUsia  primaria ,  et  de  cette  transformation  naîtra  l’hérésie 
que  le  concile  de  Paris,  puis  le  concile  de  Latran  frapperont  de 
leurs  anathèmes. 

Peut-être  ce  travail  s’est-il  accompli  dans  la  pensée  d’un  homme  ; 
mais  cet  homme,  à  coup  sur,  n’était  pas  David  de  Dinant.  Si 
nous  en  croyons  Albert  le  Grand,  qui  parait  fort  bien  renseigné, 
David  n’avait  nullement  imaginé  ni  composé  la  doctrine  qu’il 
soutenait;  il  l’avait  tirée,  toute  formée,  du  traité  d’Alexandre  le 
Péripatéticien. 

Albert  le  Grand,  en  effet,  ne  nous  dit  pas  que  l’hérésie  de 
David  de  Dinant  dérivait,  par  des  détours  plus  ou  moins  compli¬ 
qués,  de  doctrines  contenues  dans  un  livre  d’Alexandre;  il  cite 
quatre  propositions  qu’il  donne  comme  textuellement  extraites  de 
ce  livre;  dans  les  circonstances  innombrables  où  il  est  possible 
de  contrôler  les  citations  de  l’Evêque  de  Ratisbonne,  on  les  trouve 
très  fidèles  ;  nous  n’avons  aucune  raison  d’imaginer  ici  une 
inexactitude  qui  ne  se  rencontre  pas  ailleurs  ;  si  donc,  dans  une 
œuvre  d’Alexandre  d’Aphrodisias,  nous  ne  rencontrons  ni  les 
quatre  propositions  citées  par  Albert,  ni  la  doctrine  qui,  d’après 
son  témoignage,  en  était  déduite,  nous  sommes  assurés  de  n’avoir 
pas  en  mains  le  livre  que  lisait  le  savant  Dominicain. 

Or  aucun  traité  connu,  mis  au  compte  d’Alexandre  d’Aphrodi¬ 
sias,  ne  répond  au  signalement  donné  par  Albert  ;  aucun  d’eux 
n’est  la  source  des  hérésies  de  David. 

B.  Hauréau  a  pensé  qu’il  avait  mis  la  main  sur  le  livre,  fausse¬ 
ment  attribué  au  Commentateur  d’Aphrodisias,  qui  avait  guidé  le 
Métaphysicien  de  Dinant  ;  ce  livre,  il  a  cru  le  reconnaître  1  dans  le 
De  unitate  de  Dominique  Gondisalvi. 

Cet  ouvrage,  il  est  vrai,  est  attribué  à  un  certain  Alexandre  par 
deux  manuscrits  du  xiv*  siècle  conservés  à  la  Bibliothèque  Natio- 

1.  B.  Hauréau,  Op.  laud.,  p.  4i8. 

2.  B.  Hauréau,  Mémoire  sur  la  vraie  source.  . .,  Ioc.  cit.  —  Histoire  de  la 
Philosophie  Scolastique,  seconde  partie,  t.  I,  p .  8i. 

DUHEM.  —  T.  v.  17 


258 


LA.  CRUE  DE  l’àRISTOTÉLISME 


III  -  89 


nale  de  Paris  ;  l’unl *  l’appelle  Liber  Alexandri  de  unitate  et  l’autre  * 
Liber  Alexandri  de  unitate  tramlatus  de  græco  in  latinam.  Il  s’en 
faut  bien,  d’ailleurs,  que  cet  écrit  fût  toujours  mis  au  compte 
d’Alexandre  3;  un  manuscrit  le  présente  sous  le  nom  du  véritable 
auteur,  Gundissalinus  ;  d’autres  le  donnent  comme  de  Boëce,  d’Al 
Kindi,  d’Al  Fârâbi  ;  des  deux  manuscrits  qui  l’intitulent  comme 
s’il  était  d’Alexandre,  le  premier  lui  donne  cet  explicit  :  Explicit 
liber  de  unitate  Alquindi. 

Pour  reconnaître  que  le  De  unitate  n’a  pas  été  la  source  de  la 
doctrine  de  David,  il  suffît  de  l’ouvrir.  Non  seulement  nous  n’y 
rencontrons  aucune  des  quatre  propositions  qu’Albert  extrait 
textuellement  du  livre  d’Alexandre  le  Péripatéticieu,  mais  encore 
nous  y  trouvons  une  Métaphysique  absolument  opposée  à  celle  du 
Philosophe  de  Dinant.  Dominique  Gondisalvi  écrit,  par  exemple, 
au  sujet  de  la  Matière  première  4  :  «  La  matière  n’a  pas  d’exis¬ 
tence,  si  ce  n’est  par  son  union  avec  la  forme....  La  matière,  en 
eflèt,  est  contraire  à  l’unité,  car,  d’elle-même,  la  matière  se 
répand;  par  sa  nature,  elle  a  la  propriété  de  se  multiplier,  de  se 
diviser  et  de  se  disperser,  tandis  que  l’unité  retient,  unit  et  ras¬ 
semble.  »  Or  Albert  nous  apprend  qu’Alexandre,  pour  établir 
l’identité  de  Dieu  et  de  la  Matière  première,  affirmait  que,  tout 
comme  Dieu,  la  Matière  est  un  être,  qu  elle  est  une,  simple  et 
indivisible  comme  Dieu.  «  Le  point  de  vue  d’Hauréau,  dit 
M.  Paul  Correns  5,  n’a,  en  général,  reçü  aucune  approbation.  » 
Pour  commettre  une  pareille  méprise,  il  fallait  cette  inintelligence 
de  la  pensée  médiévale  que  trahit  toute  l’œuvre  d’Hauréau. 

Nous  sommes  assuré  maintenant  qu’Albert  le  Grand  connais¬ 
sait  un  traité  mis  au  compte  d’Alexandre  d’Aphrodisias  ;  que  ce 
traité  soutenait  la  thèse  de  l’identité  entre  Dieu,  le  No  y  s  et  la  H  y  le, 
reprise  ensuite  par  David  de  Dinant  ;  que,  pour  appuyer  cette 
thèse,  il  développait  au  moins  un  des  arguments  donnés  par 
David;  enfin  que  cet  ouvrage  n’a  pu  être  retrouvé  jusqu’ici. 

Albert  le  Grand  déclare  emprunter  à  ce  livre  la  doctrine  qu’il 
expose  comme  étant  celle  de  Xénophane  ;  son  exposé  nous  fournit 
ainsi  maint  renseignement  précieux. 


i .  Bibliothèque  Nationale,  fonds  latin,  n°  6443 . 

a.  Bibliothèque  Nationale,  fonds  latin,  n°  6325. 

3.  Die  dem  Boethius  fütschlich  zugeschriebene  Abhandlung  des  Dominicus 
Gondisalvi  De  unitate.  Hcrausgegeben  und  philosophiegeschichllich  behandett 
von  Df  Paul  Correns.  JSlünster,  1891  ;  pp.  1 2- 1 3  (Beilrüge  cur  Geschichte  der 
Philosophie  des  Mittelalters.  Bd.  1,  Heft.  I). 

4-  Paul  Correns,  Op.  laud. ,  pp.  4*5. 

5.  Paul  Correns,  üp.  laud.,  p.  48. 


III  -  90 


LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS 


259 


Lorsqu'il  prétend,  par  exemple,  rapporter  le  raisonnement  par 
lequel  Alexandre  établissait  l'identité  du  Noys  et  de  la  Hyle,  il 
commence  en  ces  termes  1  : 

«  Prise  en  elle-même,  la  Hyle  est  indivisible,  immobile  et 
impassible  ;  aucune  chose  ne  saurait,  en  effet,  éprouver  aucune 
passion  à  moins  de  se  mouvoir,  et  rien  ne  se  meut  qui  ne  soit 
divisible,  comme  il  est  prouvé  au  vic  livre  des  Physiques.  Si  donc 
la  Hyle  est  rendue  mobile,  c’est  seulement  par  la  corporéité  qui 
lui  advient;  or  cette  corporéité  qui  lui  advient  est,  pour  elle,  un 
accident  ;  ainsi,  le  mouvement  advient  accidentellement  à  cette 
Hyle  par  l’intermédiaire  de  ce  qui  en  est  l’acte,  [c’est-à-dire  de 
corporéité  qui  en  est  la  première  forme].  De  même,  la  propriété 
de  pâtir  et  toute  la  diversité  des  corps,  des  mouvements  et  des 
passions  résultent  de  ce  qui  advient  à  la  matière  par  l’effet  de  la 
corporéité  et  des  formes  substantielles  contraires  les  unes  aux 
autres  (ex  corporeitate  et  contrarie  laie).  En  tous  ces  corps,  donc, 
il  y  a  une  Hyle  unique,  indivisible,  immobile  et  impassible.  Au 
contraire  les  corps  sont  multiples  et  les  patients  sont  multiples  ; 
donc,  en  eux,  toute  diversité  provient  des  accidents  et  des  proprié¬ 
tés  adventices  ;  nulle  diversité  ne  vient  de  la  substance  ;  nulle 
diversité  n  est  de  la  part  de  la  Matière,  comme  dit  Xénophane.  » 

Cette  Hyle  indivisible,  immobile  et  impassible  par  elle-même; 
qui  devient  divisible  et,  donc,  mobile  lorsqu’elle  reçoit  une  pre¬ 
mière  forme,  la  corporéité  ;  qui  n’est  point  susceptible  de  pâtir 
tant  qu  elle  n’a  pas,  en  sus  de  la  corporéité,  revêtu  les  formes 
substantielles  des  éléments,  opposées  les  unes  aux  autres  ;  cette 
Hyle  dont  notre  Alexandre  prête  l’idée  à  Xénophane,  nous  la 
reconnaissons  sans  peine  ;  c’est  la  Matière  première  d’Avicenne, 
c’est  la  Hyle  d’Al  Gazâli !.  Jamais  aucun  philosophe  grec  n’a  conçu 
la  Hyle  de  cette  façon;  le  soi-disant  Alexandre  a  lu  les  philoso¬ 
phes  arabes,  et  son  livre,  en  se  donnant  pour  œuvre  du  Commen¬ 
tateur  d’Aphrodisias,  s’octroie  un  titre  mensonger. 

L’ouvrage  dont  David  de  Dinant  avait  tiré  son  Monisme  était 
donc  un  de  ces  apocryphes  innombrables  qui  avaient  cours  chez 
les  Musulmans  et  qui  passaient,  auprès  d’eux,  pour  expressions 
de  la  pensée  grecque. 

Amaury  de  Bennes,  pour  bâtir  son  Panthéisme,  n’avait  point 
cherche  ses  matériaux  dans  les  livres  grecs  ou  arabes  que  les 
traducteurs  venaient  de  révéler  à  la  Chrétienté  latine  ;  il  avait 


I.  Alberti  Magnx  Metaphysica,  lib.  I,  tract.  IV,  cap.  VII. 
a.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  Il,  §  VII;  t.  IV,  pp.  463-4 74. 


260 


LA  CRUE  DE  I.’ ARISTOTÉLISME 


III  -  91 


tout  tiré  de  Scot  Erigènc,  dout  il  avait,  d’ailleurs,  faussé  la  pensée 
et  rendu  la  doctrine  suspecte,  injustement  et  pour  des  siècles. 
David  de  Dinant,  au  contraire,  avait  puisé  son  Monisme  aux 
sources  récemment  dérivées  vers  les  Latins  ;  l’audacieuse  formule 
qui  résumait  cette  doctrine,  quelques-uns  des  arguments  dont  elle 
s’autorisait  venaient  d’un  apocryphe  arabe  donné  sous  le  nom 
d’Alexandre  d’Aphrodisias  ;  les  raisonnements  que  le  faux 
Alexandre  n’avait  peut-être  pas  dictés,  s’étaient,  sans  doute, 
laissé  guider  par  les  méthodes  d’Ibn  Gabirol  ou  d’Al  Fâràbi.  En 
lisant  cette’  proposition  :  Dieu,  l’Intelligence  et  la  Matière  pre¬ 
mière  sont  une  seule  et  même  chose,  Robert  de  Courçon  pouvait, 
à  bon  droit,  redouter  l’influence  des  philosophes  hellènes,  juifs 
ou  musulmans  qui  avaient  donné  l’énoncé  d’une  telle  hérésie  et 
fourni  les  moyens  de  la  rendre  vraisemblable. 


IV  -  1 


CHAPITRE  IX 

GUILLAUME  D’AUVERGNE,  ALEXANDRE  DE  HALES 
ET  ROBERT  GROSSE-TESTE 

I 

GUILLAUME  d’aüVERGNE,  ÉVÊQUE  DE  PARIS 


L’autorité  du  légat  du  pape  a  interdit,  à  Paris,  toute  leçon,  soit 
publique,  soit  privée,  dont  l’objet  serait  la  doctrine  physique  et 
métaphysique  d’Aristote  ou  les  diverses  philosophies  qui  s’y 
rattachent  ;  mais  elle  n’a  pas  étendu  '  cette  prohibition  aux  écoles 
étrangères  à  l’Université  de  Paris.  A  Paris  même,  on  ne  peut 
enseigner  à  l’aide  des  livres  traduits  par  Jean  de  Luna  et  Domi 
nique  Gondisalvi,  par  Gérard  de  Crémone,  par  Michel  Scot;  mais 
on  les  peut  lire,  on  en  peut  agiter  les  doctrines  dans  les  conversa 
tions  privées,  on  peut  composer  des  ouvrages  qui  s’en  inspirent  ou 
les  discutent  ;  et,  sans  doute,  on  ne  se  faisait  pâs  faute  d’argu 
menter  pour  ou  contre  la  Physique  et  la  Métaphysique  d’Aristote, 
d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli  dans  cette  ardente  population  universi 
taire  de  Paris,  pour  laquelle  la  nouveauté  eut  toujours  de  merveil 
leux  attraits  et  le  fruit  défendu  une  délicieuse  saveur;  dès  le 
milieu  du  xme  siècle,  on  ne  tenait  plus  aucun  compte  de  la 
défense  portée  par  Robert  de  Courçon;  les  Questions  de  Maître 
Roger  Bacon  nous  le  prouveront  bientôt. 

Contre  cette  philosophie  jugée  subversive,  il  fallait  autre  chose 
que  des  prohibitions  portées  par  l’autorité  ;  il  fallait  une  réfuta 
tion,  rigoureuse  et  complète,  opposée  par  la  raison  ;  il  fallait 
qu’une  analyse  minutieuse  mît  en  pièces  la  vaste  synthèse  com 
posée  par  les  disciples  d’Aristote,  et  montrât  où  chacune  de  ces 
pièces  se  trouvait  faussée. 

Cette  oeuvre  allait  être  entreprise  par  l’homme  de  grande 

i.  Touchant  les  bornes  des  condamnations  portées  en  1210  et  en  i2i5,  voir 
Pierre  Mandonnet,  Op.  laud.,  première  partie,  pp.  18-19,  en  note- 


262 


LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


IV  -  2 


science  et  de  solide  bon  sens  qui,  en  1228,  était  monté  sur  le  siège 
épiscopal  de  Paris.  Par  ses  divers  écrits  philosophiques  et,  surtout, 
par  son  monumental  traité  De  CJniverso,  Guillaume  d’Auvergne 
allait  élever  une  digue  à  l’ahri  de  laquelle  la  vieille  Scolastique 
chrétienne  pût  demeurer  sauve  du  torrent  d’opinions  dangereuses 
ou  hérétiques  que  l’Islam  déversait  sur  les  écoles  latines. 

A.  L'École  d'Aristote  selon  Guillaume  d' Auvergne . 

Toutes  ces  opinions,  un  nom  les  marquait  et  servait,  pour 
Guillaume  comme  pour  ses  contemporains,  à  leur  donner  une 
apparente  unité  ;  qu’elles  se  rencontrassent  dans  les  écrits  mêmes 
du  Stagirite  ou  dans  ceux  d’Al  Fàrâbi,  d’Avicenne  ou  d’Al  Gazàli, 
elles  étaient  toutes  tenues  comme  émanant  d’une  même  Ecole, 
celle  d’Aristote;  l’Ecole  d’Aristote,  c’était  essentiellement  l’École 
dont  la  pensée  semble  réfractaire  à  toute  union  avec  le  Dogme 
chrétien,  tandis  que  la  pensée  platonicienne  se  laisse  plus  aisé¬ 
ment  plier  aux  enseignements  de  l’Église. 

Que  l’Aristotélisme  soit  bien,  au  sentiment  de  Guillaume 
d'Auvergne,  Évêque  de  Paris,  une  ample  doctrine  où  le  Néo-pla¬ 
tonisme  arabe  se  trouve  tout  entier  compris,  il  nous  est  aisé  d’en 
acquérir  l’assurance.  Ouvrons  le  De  Universo,  et  lisons  le  cha¬ 
pitre  1  qui  porte  ce  titre  caractéristique  :  «  Error  Aristotelis  et  alio- 
rum  philosophorum  qui  sequuntur  eum  de  generatione  intelligen- 
tiarum  et  corporum  cælestium.  —  Erreur  d’Aristote  et  des  autres 
philosophes  qui  le  suivent  sur  la  génération  des  intelligences  et 
des  corps  célestes.  » 

«  Je  vous  ai  montré  dans  un  discours  général,  dit  Guillaume,  de 
quelle  manière  les  premières  créatures  sont  sorties  du  Créateur... 
Mais  les  Philosophes,  et  surtout  les  Péripatéticiens,  c’est-à-dire 
ceux  qui  ont  suivi  Aristote  (Aristotelis  sequaces),  ainsi  que  ceux  de 
la  race  des  Arabes  qui  furent  les  plus  fameux  dans  les  enseigne¬ 
ments  d’Aristote  (in  disciplinis  Aristotelis ),  ont  prétendu  que  la 
première  créature  avait  été  nécessairement  unique  ;  ils  ont  dit 
que  ce  Premier  Créé  était  une  première  Intelligence  très  noble  ; 
ils  ont  dit  aussi  que  le  premier  Ciel  et  son  mouvement  provenaient 
de  cette  Intelligence  selon  le  mode  que  j’indiquerai  tout  à  l’heure. 

i.  Guillermi  Parisiensis  Lpiscopi  De  Universo  prima  pars  principalis ,  pars 
prima;  Gulielmi  Parisiensis  ëpiscopi  Opéra,  éd.  i5i6,  tract.  III,  cap.  VIII,  t.  II, 
Fol.  CIII,  coll.  c  et  d  ;  éd.  1674,  cap.  XXIV,  p.  584,  col.  b,  et  p.  585,  col.  a.  — 
Nous  donnerons,  à  la  fois,  la  référence  à  l'édition  de  i5i6  et  la  référence  à 
1  édition  de  1674.  car  ces  deux  éditions  présentent  des  divisions  en  parties  et 
chapitres  qui  ne  concordent  nullement.  Pour  la  description  de  ces  deux  édi¬ 
tions,  voir  :  Tome  III,  p.  a5o,  note  i. 


IV  -  3 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


263 


Dès  lors,  il  convient  qu’ici  je  présente  quelques  considérations  au 
sujet  de  ces  affirmations. 

»  Voici  donc  quelle  a  été  l’origine  de  leur  opinion  : 

»  Il  leur  a  semblé  que  par  l’Un,  en  tant  qu’un,  il  ne  pouvait, 
d’aucune  manière,  exister  autre  chose  qu’un  être  unique...  De  cet 
Un  donc,  rien  qu’un,  et  de  cet  unique,  rien  que  l’unique. 

»  Ensuite,  il  ont  poussé  plus  loin  et  ils  ont  pensé  expliquer  de 
quelle  manière  s’était  faite  cette  création.  Ils  ont  déclaré  que  le 
Créateur  n  avait  usé  d’aucun  moyen  extrinsèque  pour  produire  son 
Premier  Causé...  Puis  donc  que  le  Créateur  n’usait,  pour  ainsi 
dire,  que  de  lui-même  en  créant  cet  être,  puisqu’il  ne  se  servait 
de  rien  hors  de  lui,  il  leur  a  semblé  que  le  Créateur  n’avait  pu 
s  employer  lui-même,  en  la  création  du  Premier  Causé,  autrement 
qu’en  se  pensant  lui-même...  On  leur  pouvait  faire  cette  objection  : 
Il  est  plus  convenable  que  le  Créateur  ait  créé  cet  être  en  le 
pensant  qu’en  se  pensant  lui-même.  Ils  répondaient  à  cela  que 
I  l  n  ne  connaissait  cet  être  ni  quoi  que  ce  soit  d’autre  hors  de 
lui-même,  sinon  en  se  connaissant  lui-même,  en  tant  qu’il  est  le 
modèle  et  le  miroir  très  clair  et  très  exact  des  choses  universelles 
aussi  bien  que  des  choses  singulières;  c'est  pourquoi,  en  premier 
lieu  et  surtout,  il  se  pensait  lui-même  et  sé  pensait  éternellement, 
connaissant  par  là  tous  les  autres  êtres... 

»  La  première  Intelligence  est  donc  sortie  du  Créateur  par  la 
connaissance  que  le  Créateur  a  de  lùi-même...  » 

Poursuivant  cet  exposé,  dont  nous  nous  bornons  à  citer  les 
formules  essentielles,  Guillaume  rappelle  1  «  comment,  selon  les 
philosophes,  beaucoup  d’êtres  sont  sortis  de  cette  Intelligence 
première. 

»  En  elle-même,  en  son  opération  intellectuelle  et  dans  les 
objets  de  sa  connaissance,  l’Intelligence  première  trouvait  nombre 
et  diversité  multiple.  Or  elle  ne  pouvait  opérer  que  d’une  manière 
spirituelle  et  intellectuelle,  à  la  ressemblance  du  Créateur,  et  cela 
de  manière  à  s’assimiler  à  lui  autant  que  possible.  Par  son  opé¬ 
ration  intellectuelle,  donc,  et  par  la  connaissance  acquise  en  cette 
opération,  quatre  choses  sont  nécessairement  sorties  d’elle. 

»  Elle  comprenait,  en  premier  lieu,  le  Principe  créateur  dans  sa 
gloire  et  sa  magnificence  ;  éclairée,  pour  ainsi  dire,  par  tant  de 
lumière  dont  les  rayons  la  remplissaient,  elle  a  émis  d’elle-mêmc 
une  sorte  de  splendeur,  qui  était  une  seconde  Intelligence. 

»  Elle  comprenait,  d’autre  part,  ce  qu’il  y  avait  en  elle-même 

i.  Guillermus  Pàrisienbis  episcopus,  loc.  cit.  ;  éd.  1 5 1 G,  tract.  IJI,  cap.  IX, 
t.  II,  fol.  CIII,  col.  d,  éd.  1674,  cap.  XXV,  p.  585,  col!,  a  et  b. 


264 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  4 


de  potentiel;  alors,  elle  a  projeté  hors  d’elle-même  comme  une 
ombre  qui  était  la  matière  du  premier  ciel. 

»  En  se  comprenant  elle-même  dans  sa  propre  perfection,  elle  a 
laissé  échapper  d’elle-même  une  seconde  splendeur  qui  était,  par 
rapport  à  la  première,  comme  un  rayon  plus  faible  et  une  lumière 
secondaire  ;  ce  fut  la  forme  du  premier  ciel  ;  ainsi  le  premier  ciel 
se  trouva  complètement  produit  par  ce  que  connaissait  la  première 
Intelligence  et  par  la  science  qu  elle  avait  d’elle-même;  d’ailleurs, 
par  cette  forme  du  ciel,  ils  ont  voulu  1  entendre  sa  figure  (foi'mam 
corporalem  ). 

»  En  quatrième  lieu,  cette  Intelligence  comprenait  son  être 
spirituel  ;  par  là,  elle  a  fait  briller  hors  d’elle-même  un  troisième 
rayon,  c'est-à-dire  l’Ame  du  premier  ciel,  qui  est  une  vertu 
capable  de  mouvoir  ce  ciel  de  mouvement  local  ;  ils  ont  entendu 
que  cette  Ame  fût  proprement  la  forme  et  la  perfection  du  ciel. 

»  Ils  ont  admis,  en  effet,  que  le  ciel  était  un  être  animé  com¬ 
posé  d’un  corps  mû,  jouant  le  rôle  de  matière,  et  d’une  âme  de 
cette  sorte,  jouant  le  rôle  de  forme. 

»  Par  une  voie  analogue,  ils  ont  admis  que,  de  chacune  des 
Intelligences  suivantes,  sortait  une  Intelligence  inférieure,  la 
matière,  la  forme  et  l’âme  d’un  ciel  inférieur,  jusqu’à  ce  qu'on 
arrivât  à  la  dixième  Intelligence.  Cette  dernière  Intelligence,  ils 
ont  admis  qu’elle  est  le  soleil  intelligible  de  nos  âmes;  ils  ont 
admis  qu’elle  est  le  principe  qui  crée  les  choses  multiples  et 
susceptibles  de  se  multiplier,  que  d’elle  aussi  proviennent  nos 
âmes  »... 

«  Cette  dixième  Intelligence  2,  en  se  pensant  simplement  elle- 
même  et  en  connaissant  ce  qu’il  y  a  en  elle  de  potentiel,  est  cause 
des  matières  des  choses  sujettes  à  la  génération  et  à  la  corruption  ; 
d’autre  part,  en  connaissant  ce  qu’il  y  a  d’actuel  en  elle,  en  con¬ 
naissant  ce  qui  est  la  perfection  opposée  à  sa  potentialité,  elle 
produit  les  formes  corporelles  de  ces  choses  ;  en  se  pensant  dans 
sa  spiritualité,  en  connaissant  qu’elle  est  telle  intelligence,  elle 
crée  les  âmes  humaines  ;  mais  lorsqu’elle  se  connaît  ainsi,  elle 
n’est  qu’une  chose  unique  et  n’opère  qu’à  titre  d’être  unique  ;  de 
cette  manière,  donc,  il  ne  proviendra  d’elle  qu’une  seule  chose  ; 
dès  lors,  par  essence  et  en  vérité,  toutes  les  âmes  humaines  ne 
seront  qu’une  seule  âme.  Vous  devez  savoir,  en  effet,  qu’ils  ont  été 
conduits  à  cette  erreur  :  Ils  pensent  que  toutes  les  âmes  humaines, 

1.  Au  lieu  de  :  volaerunt,  le  texte,  par  une  erreur  évidente,  porte  noluerunt. 

2.  Guillermus  Parisiensis  episcopus,  loc.  cit.  ;  éd.  i5i6,  tract.  III,  cap.  X,  t.  II 
fol.  CIII,  col.  d,  et  fol.  CIV,  col.  a  ;  éd.  1674,  cap.  XXVI,  p.  585,  col.  b. 


IV  -  5 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


265 


une  fois  dépouillées  de  leurs  corps,  sont  une  seule  âme,  qu’elles 
ne  diffèrent  aucunement,  sinon  par  la  diversité  de  leurs  corps, 
mais  qu’en  vérité  et  par  essence,  elles  sont  toutes  la  même 
âme.  » 

Ce  sont  là  «  les  erreurs  d’Aristote  et  des  autres  ».  Toujours,  en 
effet,  Guillaume  d’Auvergne  attribue  à  l’École  d’Aristote,  prise  en 
bloc,  cette  théorie  si  peu  péripatéticienne  de  la  création  succes¬ 
sive  des  Intelligences  les  unes  par  les  autres  ;  au  cours  des  nom¬ 
breuses  discussions  que  le  De  Universo  consacre  aux  Intelligences 
célestes  et  à  la  dixième  Intelligence,  créatrice  de  nos  âmes,  les 
mots  :  «  Aristoteles  et  sequaces  ejus  »  reviennent  sans  cesse  '.  C’est 
à  «  Aristote  et  à  ceux  de  sa  suite  »  que  s’adresse  ce  reproche  *, 
dont  le  Stagirite  eût  été,  sans  doute,  fort  surpris  :  «  Ils  ont  abusé 
d’une  manière  intolérable  du  mot  créer  ;  par  l’erreur  la  plus 
impie,  ils  attribuent  à  la  créature  le  pouvoir  de  créer,  qui  est  l’opé¬ 
ration  particulière  du  Créateur  béni,  et  qui  n’est  possible  qu’à 
lui.  » 

Cette  locution  favorite,  Aristoteles  et  ejus  sequaces,  Guillaume  la 
tient  peut-être  de  Dominique  Gondisalvi  ;  celui-ci,  en  effet,  l’avait 
employée 1 2 3 4  5  dans  son  traité  De  immortalitate  anitnæ  que  l’Évêque 
de  Paris  parait  s’être  approprié. 

Qu’Aristote  ait  été  regardé  par  Guillaume  comme  le  chef  de 
l’Ecole  à  laquelle  appartenaient  Avicenne  et  Al  Gazâli,  on  le  com¬ 
prend  sans  peine  si  l’on  songe  que  le  Liber  de  causis  était  alors 
attribué  au  Stagirite.  Or  cette  confusion  se  marque  clairement  au 
passage  où  l’Évêque  de  Paris  présente  *  «  la  destruction  de  l’erreur 
qu’ Aristote  et  ceux  de  sa  suite  commettent  en  supposant  que  toute 
diversité  et  toute  multitude  a  sa  raison  d’être  en  la  matière.  » 

«  Aristote  lui-même,  dit-il,  et  tous  ceux  qui  le  suivent,  mettent 
l’Un  au  degré  ultime  de  l’unité.  Ils  lui  ont  attribué  l’individualité 
en  disant  :  Son  individualité  est  bonté  pure  et  elle  emplit  tous  les 

1.  Guillermi  Parisiensis  rpiscopi  De  Universo  prima  pars  principalis ;  éd.  i5i6, 
pars  II,  Tractatus  de  Providentia,  cap.  V,  t.  Il,  fol.  CLXXXII,  col.  a  ;  éd.  1674, 
pars  III,  cap.  IV,  p.  719,  col.  a.  —  Secundo  pars  principalis  ;  éd.  1 5 1 6,  pars  I, 
cap.  XLII,  t.  II,  fol.  CîCXIII,  col.  c;  éd.  1674,  pars  II,  cap.  XXIX,  p.  833,  col.  a. 
Secunda  pars  principalis ,  éd.  1 5 1 6 ,  pars  I,  cap.  XLVI  ;  t.  II,  fol.  CCXV,  col.  c; 
éd.  1674,  pars  II,  cap.  XLVI,  p.  837,  col.  a. 

2.  Guillermi  Parisiensis  episcopi  De  Universo  prima  pars  principalis  ;  éd.  i5i6„ 
pars  II.  Tractatus  de  Providentia,  cap.  VII,  t.  II,  fol.  CXGIII,  col.  d  ;  éd.  1674, 
pars  III,  cap.  XXIX,  p.  707.  col.  a. 

3.  Georg  Buelow,  Des  Dominicus  Gundissalinus  Schrift  von  der  Unsterblich- 
keit  der  Seele,  p.  11  ( Beitrcige  zur  Geschichte  der  Philosophie  des  Mittelalters, 
Bd.  II,  Heft  III  ;  Munster,  1897).  —  Vide  supra,  p.  236. 

4.  Guillermi  Parisiensis  Episcopi  Op,  laud.,  Secunda  pars  principalis  ;  éd.  i5i6, 

pars  I,  cap.  LV,  t.  II,  fol.  CCXVIII,  coll.  c  et  d  ;  éd.  1674,  pars  II,  cap.  X, 
p.  8o4,  col.  b. 


266 


LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


IV  -  6 


siècles  de  ses  bontés  et  de  ses  grâces.  »  C’est  au  Livre  des  Causes 
que  se  rapporte  cette  allusion,  à  ce  Livre  des  Causes  dont  Gérard 
de  Crémone  avait  donné  une  traduction  ainsi  intitulée  1  :  Liber  Aris- 
totelis  de  expositione  bonitalis  puræ. 

Ces  sequaces  d’Aristote  sont  bien,  dans  la  pensée  de  l’Evêque 
de  Paris,  les  Néo-platoniciens  arabes  ;  l’erreur  qu’il  va  réfuter  au 
chapitre  que  nous  venons  de  citer,  il  déclare  qu’il  l’extrait  *  «  du 
discours  d’Aristote,  et  des  discours  d’Al  Fâràbi,  d’Avicenne  et  des 
autres  qui  se  sont  accordés  sur  ce  point  avec  Aristote.  » 

B.  Critique  de  la  théorie  des  Intelligences  célestes. 

Au  De  Universo ,  toute  la  première  partie  ou  subdivision  de  la 
seconde  partie  principale  est  ainsi  consacrée 1 2  3  à  l’examen  de  la 
théorie  «  d’Aristote  et  de  ceux  qui  le  suivent  »  sur  les.  Intelligences 
séparées.  Nous  y  lisons  des  passages  tels  que  celui-ci  4  : 

«  Les  causes  qui  ont  conduit  Aristote  à  supposer  l’existence  de 
neuf  Intelligences  sont  les  neuf  mouvements  des  neuf  cieux  mobi¬ 
les.  »  Ce  seul  nombre  neuf,  attribué  aux  Intelligences  et  aux  cieux, 
marque  assez  que  ce  sont  les  auteurs  arabes,  et  non  pas  Aristote, 
qui  ont  renseigné  Guillaume.  Aussi  est-ce  l'écho  des  enseignements 
d’Avicenne  et  d’Al  Gazàli  que  nous  allons  entendre  : 

«  Aristote,  en  elfet,  a  conféré  aux  cieux  des  Ames  qui  les 
meuvent;  à  ces  âmes,  il  a  donné  des  objets  d’amour  intelligibles 
séparés  de  la  matière  ;  ce  sont  des  Substances  intelligentes  et  très 
parfaites;  les  Ames,  en  contemplent  continuellement  la  perfection 
qu’elles  recherchent  avec  un  très  violent  amour,  éprouvent  un 
désir  très  ardent  de  devenir  semblables  en  perfection  à  ces  Intel¬ 
ligences  et,  en  même  temps,  de  leur  assimiler  les  cieux. 

»  Or,  cette  perfection  des  Intelligences  consiste,  dit-il,  en  une 
actualité  complète  par  laquelle  il  n’est  rien  en  elles  qui  demeure 
en  puissance  ;  tout  ce  qui  a  trait  à  leur  perfection,  dans  la  mesure 
où  cela  leur  est  possible,  elles  le  possèdent  perpétuellement  en 
acte... 


1.  B.  Boncompagni,  Delta  vita  e  delle  opéré  di  Gherardo  Cremonese ,  Borna, 
1 85 1 ,  p  5. 

2.  Guillermus  Parisiensis  Episcopus,  loc.  cit.,  éd.  i5i6,  pars  I,  cap.  LlY;t.  II, 
fol.  CCXVIII,  col.  c  ;  éd.  1674,  pars  II,  cap.  JX,  p.  8o4,  col.  a. 

3.  Güillermi  Parisiensis  Episcopi  De  Universo  Secunda  pars  principalis, 
éd.  1 5 1 6 ,  proœmium  ;  t.  Il,  fol.  CXGVI,  col.  b;  éd.  1674,  Secuodæ  partis 
pars  I,  cap.  I,  fol.  761,  col.  b. 

4-  Güillermi  Parisiensis  Episcopi  Op.  laud.,  Secunda  pars  principalis,  pars  I. 
cap.  III  ;  éd.  1 5 1  G,  t.  II,  fol.  CXCVI,  col.  d,  et  fol.  CXCVII,  coll.  a  et  b.  ;  éd.  1674 
fol.  762,  col.  b,  et  fol.  763,  coll.  a  et  b. 


IV  -  7 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


267 


»  Voici  maintenant  pourquoi  il  a  supposé  que  les  cieux  sont 
mûs,  par  leurs  Ames,  d’une  révolution  continuelle.  Il  a  supposé 
que  les  situations  occupées  par  les  diverses  parties  d’un  ciel  con¬ 
stituaient,  pour  ces  parties,  certaines  perfections,  tels  les  lieux 
naturels  pour  les  corps  qui  se  meuvent  par  nature.  Mais  les  diverses 
parties  d’un  ciel  ne  peuvent  occuper  simultanément  toutes  les 
situations  de  cette  sorte  ;  elles  ne  peuvent,  par  exemple,  être 
toutes,  en  même  temps,  au-dessus  de  telle  partie  de  la  Terre. 
Cependant,  en  chacune  de  ces  parties,  il  y  a  puissance  à  se  trou¬ 
ver  en  chacune  de  ces  situations.  Alors  chaque  Ame  des  cieux  fait 
passer  à  l’acte  cette  potentialité  qui  réside  en  chacune  des  parties 
de  son  ciel,  de  la  manière  et  avec  la  vitesse  qui  sont  possibles 
pour  ce  ciel;  [à  la  simultanéité],  elle  supplée  ainsi  par  la  succes¬ 
sion  ;  elle  donne  la  perfection  à  la  potentialité  de  chacune  des 
parties  du  ciel  en  lui  conférant  les  états  actuels  l’un  après  l’autre, 
parce  que  de  telles  potentialités  ne  peuvent  jjossédër  simultané¬ 
ment  toutes  leurs  formes  actuelles.  » 

«  Observez  et  comprenez  bien,  poursuit  Guillaume,  conseillé 
par  son  bon  sens  auvergnat,  que  cette  erreur-là  est  ridicule  en 
bien  des  manières.  En  outre,  elle  parait  impossible  à  soutenir. 
Aucune  de  ces  situations  ne  donnerait  âucun  bonheur  à  aucune 
partie  d’aucun  des  cieux;  supposé  même,  si  possible,  qu’une  par¬ 
tie  occupât  à  la  fois  toutes  ces  situations,  elle  n’en  serait  pas  plus 
heureuse.  Il  leur  est  donc  bien  inutile  de  rechercher  ces  situations, 
et  leur  mouvement  est  oiseux  et  superflu...  11  ne  diminue  pas  le 
mal  que  constitue  la  potentialité...  puisque  toute  situation  acquise 
est,  d’une  manière  nécessaire,  continuellement  perdue  ;  dès  lors, 
il  est  stupide  de  s’efforcer  de  l’acquérir,  et  il  est  ridicule  d’imagi¬ 
ner  que  ces  grands  corps  besognent  pour  la  regagner  et  la  reper¬ 
dre  continuellement.  » 

Guillaume  n’est  guère  moins  sévère  à  l’égard  de  la  théorie  de 
l’amour  «  qu’Aristote  et  les  autres  1  »  développent  à  propos  de 
ces  mouvements  des  cieux. 

«  L’amour  qu’ils  mettent  2  dans  les  Ames  des  cieux  n’est  pas, 
pour  moi,  l’objet  d’un  mince  étonnement.  Tout  amour,  disent-ils, 
recherche  l’utilité  qui  est  attribuée  à  l’objet  aimé  ou  la  volupté  de 
celui  qui  aime  ou  quelque  autre  chose  que  poursuit  le  désir.  Mais 
la  recherche,  par  celui  qui  aime,  de  ce  qui  lui  est  utile  ne  constitue 

i.  Guillaume  d’Auvergne,  loc.  sit.,  cap.  IV  ;  éd.  i5i6,  t.  II,  fol.  CXCVJI, 
col.  c.  ;  éd.  1674,  fol.  763,  col.  b. 

a.  Guillaume  d’Auvergne,  loc.  cit.,  cap.  V  ;  éd.  i5i6,  t.  II,  fol,  CXCVIII,  col.  b  ; 
éd.  1674,  fol.  765,  col.  a. 


268 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  8 


pas  le  plus  léger  amour  pour  l’objet  aimé  ;  ce  n’est  pas  là  ce  que 
les  philosophes  nomment  proprement  amour  ;  c  est  négoce  et 
vénalité.  » 

Aristote  n’est  pas  plus  heureux  dans  le  choix  des  raisons  qui 
lui  servent  à  nombrer  les  Intelligences  célestes.  «  Aristote  a  nom- 
bré  les  Intelligences  ‘  d’après  le  nombre  des  cieux,  de  leurs  mou¬ 
vements  et  de  leurs  Ames,  car  elles  lui  semblent  être  les  causes  de 
ces  mouvements,  de  la  manière  que  je  vous  ai  précédemment 
expliquée.  Mais  cela  est  bien  plus  absurde  et  bien  plus  éloigné  de 
toute  raison...  Il  n’est  pas  nécessaire  d’admettre  que  l’eau  est  mul¬ 
tiple  parce  qu’elle  fait  tourner  beaucoup  de  roues  de  moulin,  ni 
que  le  vent  est  multiple  alors  que  ce  vent  unique  pousse  évidem¬ 
ment  beaucoup  de  navires. 

»  Il  dira,  il  est  vrai,  que  ce  n’est  pas  comme  objet  aimé  que  le 
vent  pousse  les  bateaux  et  que  l’eau  fait  tourner  les  moulins,  mais 
par  une  impulsion  violente  ;  tandis  que  les  Intelligences  meuvent 
les  cieux  parce  qu  elles  sont  les  objets  de  leur  amour;  voilà  pour¬ 
quoi  elles  ont  été  multipliées  ou,  du  moins,  pourquoi  on  a  trouvé 
qu’elles  étaient  multiples. 

»  Mais  qu’arrive-t-il,  tout  aussitôt,  à  Aristote  ?  C  est  que  le 
Créateur  béni,  que  je  t’ai  déclaré  être  unique  et  atteindre  au  com¬ 
ble  de  l’unité,  devrait  surpasser  en  multiplicité  toutes  les  armées 
qu’on  peut  compter;  car  il  meut  des  hommes  innombrables  en 
tant  qu’il  est  l’objet  de  leur  amour  ;  il  ne  les  meut  pas  seule¬ 
ment  d’une  façon  spirituelle,  mais  encore  d’une  manière  corpo¬ 
relle  ;  il  ne  les  meut  pas  d’un  mouvement  unique,  mais  d’autant  de 
mouvements  différents  qu’il  en  est  et  qu’il  s’en  peut  trouver  en  son 
culte  et  dans  son  service. 

»  Et  qui  ne  voit,  d’ailleurs,  qu’un  seul  et  même  objet  aimé  peut 
mouvoir  en  même  temps  vers  lui  d’innombrables  amateurs?  Une 
seule  et  même  nourriture  ne  peut-elle  mouvoir  vers  elle  beaucoup 
d’animaux,  un  seul  et  même  butin  beaucoup  de  voleurs,  une  seule 
et  même  femme  beaucoup  d’amants,  une  seule  et  même  somme 
d’argent  beaucoup  de  gens  cupides,  un  seul  et  même  honneur 
beaucoup  d’ambitieux?  » 

Guillaume  conclut  de  là 1  2  «  qu’il  ne  faut,  ni  par  suite  du  mou¬ 
vement  des  cieux,  ni  en  vue  du  mouvement  des  cieux,  admettre  des 

1.  Guillermi  Parisiensis  Episcopi  De  Uniuerso secunda pars principalis,  parsl; 
éd.  i5i6,  cap.  XXUI,  t.  II,  fol.  CCVI,  col.  c;  éd.  1674,  cap.  XXIV,  fol.  781, 
coll.  a  et  b. 

2.  Guillaume  d’Auvergne,  loc.  cit.  ;  éd.  i5i6,  cap.  XLII,  t.  II,  fol.  CCX1II, 
col.  c  ;éd.  1674,  cap.  XLV,  fol.  794,  col.  b. 


IV  -  9 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


269 


Intelligences,  ni  les  admettre  en  tel  nombre  que  l’ont  supposé  Aris¬ 
tote  et  ses  successeurs.  » 


C.  L'Ame  du  Monde. 

A  quel  système,  Guillaume  accordera-t-il  ses  suffrages  ?  A 
celui  qui  représente,  du  moins  à  son  avis,  la  pensée  de  Platon  : 
Une  àme  unique,  celle  du  ciel  suprême,  donne  la  vie  et  le  mou 
vement  à  tous  les  cieux  inférieurs1.  Nous  avons  vu  2,  lorsque  nous 
avons  étudié  les  théories  astronomiques  de  l'Évêque  de  Paris, 
comment  cette  hypothèse,  qu’il  croit  platonicienne,  se  confond, 
pour  lui,  avec  l’hypothèse  mal  connue  d’Alpétragius. 

«  Je  dis  qu’à  mon  avis  3,  l’opinion  de  Platon  ne  fut  pas  que  le 
Monde  entier  est  un  animal  unique,  mais  seulement  le  Ciel,  c’est 
à-dire  tout  ce  qui  se  trouve  depuis  la  sphère  de  la  Lune  jusqu’à 
la  dernière  des  sphères  mobiles.  >  Pourquoi  Guillaume  tient  tant 
à  borner  aux-  sphères  célestes  l’empire  de  Pâme  du  Monde  et  à 
en  distraire  la  sphère  des  quatre  éléments,  il  nous  le  montre  de 
suite. 

C’est,  d’abord,  que  «  cette  Ame  du  Monde  n’est  pas4  celle  qui 
donne  leur  perfection  aux  corps  des  hommes,  non  plus  qu’aux 
corps  des  animaux  et  des  végétaux.  »  On  ne  court  point  le  risque 
de  lui  voir  jouer  le  rôle  qu’  «  Aristote  et  ceux  de  sa  suite  »  fai 
saient  jouer  à  l’Intelligence  active,  ce  qui  ferait  renaître  l’hérésie 
monopsychiste. 

En  second  lieu8,  les  mouvements  célestes,  que  cette  Ame  pro 
duit,  seront  sans  influence  sur  tout  ce  qui  se  passe  au  sein  du 
monde  sublunaire.  «  Cette  opinion  détruit  donc  l’Astrologie  judi 
ciaire.  » 

«  En  effet1,  par  rapport  au  monde  sublunaire,  l’influence  de 
l’Ame  céleste  se  ramifie  et  se  subdivise  en  une  multitude  de  ver¬ 
tus  et  d’opérations,  aussi  bien  selon  Platon  que  selon  Aristote,  ceux 
de  sa  suite  et  tous  ceux  qui  ont  cru  au  jugement  par  les  astres. 
Tous  ces  gens-là,  en  effet,  ont  admis  que  toute  la  diversité  des 

1.  Guillbrmi  Episcopi  Parisiensis  De  Universo  prima  pars  principalis  ; 
éd.  1 5 1 6,  pars  II,  tractatus  de  Providentia,  cap.  VII,  t.  II,  fol.  CXC1II,  col.  c  ; 
éd.  1674,  pars  III,  cap.  XXIV,  p.  755,  col.  a. 

2.  Voir  :  Seconde  partie,  Ch.  V,  §  IV  ;  t.  III,  pp.  258-260. 

3.  Guillaume  d’Auvergne,  loc.  cit.  ;  éd.  i5i6,  t.  II,  fol.  CXCII,  col.  d,  et 
fol.  CXCIII,  col.  a;  éd.  1674,  loc.  cit. 

4-  Guillaume  d’Auvergne,  loc.  cit;  éd.  1 5 1 6,  t.  II,  fol.  CXCIII,  col.  c  ;  éd. 
1674,  fol.  756,  col  a. 

5.  Guillkrmi  Episcopi  Parisiensis  De  Universo  prima  pars  principalis  ; 
éd.- i5i6,  pars  II,  tractatus  de  Providentia,  cap.  VII,  t.  II,  fol.  CXCII,  col.  b; 
éd.  1674,  pars  III,  cap.  XXVIII,  p.  754,  col.  a. 


270 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  10 


choses  qui  s’engendrent  et  périssent,  de  tous  les  événements  qui 
se  passent  dans  le  monde  sublunaire,  est  produite  par  le  monde 
supérieur,  par  le  ciel,  et  cela,  par  l’action  de  l’Ame  du  ciel  ou 
des  Ames  des  cieux;  aux  corps,  en  effet,  en  tant  que  corps,  ne  sau¬ 
rait  appartenir  une  vertu  capable  d’effectuer  des  opérations  si 
nobles  et  si  multiples.  » 

Ainsi,  par  le  système  astronomique  qu’il  couvre  en  partie  de 
l’autorité  de  Platon,  Guillaume  Se  réjouit  d'avoir  ôté  tout  fonde¬ 
ment,  d’une  part,  à  l’erreur  la  plus  redoutable  que  soutinssent 
Aristote  et  ses  successeurs,  et  qui  est  l’unité  de  toutes  les  âmes 
humaines  ;  puis,  d’autre  part,  à  l’erreur  non  moins  funeste  des  juge¬ 
ments  d’Astrologie  ;  ce  sont  précisément  les  deux  hérésies  que,  de 
toutes  les  puissances  de  sa  raison,  l’Evêque  de  Paris  s’efforce 
d’extirper. 

D.  Les  diverses  sources  où  Guillaume  a  puisé. 

Nous  avons  vu  sans  cesse,  au  long  de  ces  discussions,  Aristote 
et  les  Néo-platoniciens  arabes  groupés  en  une  seule,  qui  s’oppose 
à  l’Ecole  de  Platon. 

Ce  n’est  pas  que  Guillaume  ne  sache  fort  bien,  à  l’occasion, 
distinguer  Aristote  de  ceux  qui  sont  venus  après  lui,  et  citer  sépa¬ 
rément  les  écrits  de  chacun. 

On  trouve  très  souvent,  dans  ses  divers  traités,  la  mention  d’opi¬ 
nions  qui  sont  spécialement  attribuées  au  Stagirite  et  qui  sont, 
en  elfet,  du  Philosophe  ;  dans  un  grand  nombre  de  cas,  d’ailleurs, 
cette  mention  est  accompagnée  de  l’indication  du  livre  où  cette 
opinion  est  soutenue  ;  les  livres  cités  ne  sont  pas  seulement  ceux 
qui  concernent  la  Logique,  ceux  que  le  Moyen  Age  connaissait 
depuis  longtemps  ;  ce  sont  aussi  ceux  que  les  traducteurs  avaient 
plus  récemment  révélés.  Parmi  ceux-ci,  celui  que  Guillaume  invo¬ 
que  le  plus  volontiers,  c’est  celui  qu’il  intitule  :  Liber  physicorum, 
Liber  de  physico  auditu ,  ou  bien  :  Liber  quem  vocavit  auditum. 
Mais  nous  l’entendons  également  citer  le  Liber  de  Cælo ,  le  Liber 
meteororum ,  le  Liber  de  animalibus . 

A  cette  liste,  on  peut  ajouter  le  Liber  metaphysicorum  qui  est 
très  explicitement  cité1 2 *  4  :  «  Aristote  a  dit,  au  livre  des  Métaphysi- 

1.  Guillermi  Parisiensis  Episcopi  De  Universo  prima  pars  principalis  ; 
éd.  i5i(i,  pars  II,  tractatus  de  Providentia,  cap.  VII,  t.  II,  fol.  CXClI,  col.  a  ;  éd. 
1674,  pars  III,  cap.  XXVIII,  p.  753,  col.  b. 

2.  Guillermi  Parisiensis  Episcopi  De  Universo  secunda  pars  principalis, 

pars  I  ;  éd.  i5i6,  cap.  XXXII,  t.  II,  fol.  CCIX,  col.  d  ;  éd.  1674,  cap.  XXXIV, 

p.  787,  col.  b. 


IV  -  11 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


271 


ques  ’,  que  chaque  chose  se  comporte  à  l’égard  de  la  vérité  comme 
à  l’égard  de  l’existence.  »  Toutefois,  de  cette  Métaphysique,  l'Évê¬ 
que  de  Paris  ne  possédait  certainement  que  les  dix  premiers  livres 
traduits  par  Jean  de  Luna  et  Dominique  Gondisalvi.  Que  les  livres 
suivants  et,  en  particulier,  le  onzième,  lui  soient  demeurés  incon¬ 
nus,  on  le  peut  conclure  indirectement  des  théories  si  peu  péripa¬ 
téticiennes  qu’il  prête  au  Stagirite  sur  les  Intelligences  et  les 
Ames  des  cieux  ;  mais  on  le  peut  conclure  mieux  encore  et  plus 
directement  du  passage  suivant 2  :  «  Aristote  a  supposé  qu’il  y  avait 
dix  Intelligences  ou  plus  de  dix,  s’il  en  doit  exister  plus  de  dix  ; 
dans  sa  Métaphysique ,  en  effet,  il  a  dit  que  le  nombre  des  Intelli¬ 
gences  qui  meuvent  les  corps  célestes  était  égal  au  nombre  des 
mouvements  célestes  ;  mais  il  n’a  déclaré  le  nombre  des  mou¬ 
vements  célestes  en  aucun  traité  qui  me  soit  parvenu.  »  Guil¬ 
laume  n’avait  donc  assurément  aucune  connaissance  du  chapitre 
où  Aristote  cherche  à  déterminer  quel  est  ce  nombre  selon  les 
vues  d  Eudoxe  et  de  Galippe  et  selon  la  modification  qu’il  y  a  lui- 
même  apportée.  On  peut  se  demander,  il  est  vrai,  comment  Guil¬ 
laume  savait  qu  Aristote  compte  les  Intelligences  par  les  mou¬ 
vements  célestes,  s’il  n’avait  pas  vu  d’écrit  où  Aristote  compte  les 
mouvements  célestes,  puisque  ces  deux  objets  correspondent 
à  deux  chapitres  consécutifs  de  la  Métaphysique  /  mais  on  peut 
penser  que  le  premier  renseignement  lui-même  ne  venait  pas 
d’Aristote  ;  Avicenne  3  avait  pu  le  fournir. 

Les  divers  auteurs  arabes  dont  l’Évêque  de  Paris  discute  les 
doctrines  sont,  eux  aussi,  expressément  désignés  au  cours  du 
De  Universô. 

Nous  avons  déjà  rencontré  le  nom  d’Al  Fârâbi  associé  à  celui 
d’Avicenne  ;  on  le  rencontre,  ailleurs  encore,  associé  à  celui 
d’Aristote 4.  Le  nom  d’Avicenne  se  retrouve  souvent,  sous  la 
plume  de  Guillaume  ;  il  est  joint  à  des  opinions  extraites  de  la 
Métaphysique  de  cet  auteur  ;  cette  Métaphysique  elle-même  se 
trouve  expressément  désignée  sous  le  titre  de  Prima  philosophia  s. 
Al  Gâzâli  est  nommé  6  comme  le  principal  défenseur  de  cette 

i.  Aristoteus  Metaphysica,  liber  I  minor,  cap.  I  (Aristotelis  Opéra,  éd. 
Üidot,  t.  II,  p.  486  ;  éd.  Becker,  vol.  II,  p.  gg3,  col,  b). 

а.  Guillerm!  Parisiensis  Episcopi  De  Universô  prima  pars  principalis  ;  éd.  i5i6, 
pars  II,  tract.  I,  cap.  VI,  t.  II,  fol.  CXXXVIII,  col.  b;  éd.  1674,  pars  II,  cap.  V, 
fol  65o,  col.  a. 

3  Avicbnnæ  Metaphysica,  lib.  Il,  tract.  IX,  cap.  III. 

4-  Guillbrmi  Parisiensi8  Episcopi  De  Universô  srcunda  pars  principalis,  pars  I, 
cap.  XI  ;  éd.  1 5 1 6,  t.  II,  fol.  CCI,  col.  b  ;  éd.  1674,  p.  771,  col  a. 

5.  Goillermi  P arisiensis  Episcopi  De  legibus,  ed.  i5i6,  cap.  XVIII,  t.  I, 
fol.  XXVII,  col.  b  ;  éd.  1674,  cap.  XIX,  p.  52,  col.  b. 

б.  Guilleumi  Parisibnsis  Episcopi  De  Universô  secunda  pars  principalis, 
pars  I,  cap.  IX  ;  éd.  i5ï6,  t»  I,  fol.  CC,  col.  d;  éd.  1674,  p.  770,  col.  a. 


272 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  12 


erreur  :  Du  premier  principe  ne  provient  qu  une  seule  première 
créature.  Enfin  le  «  Sarrazin  Àbucacer  »,  c’est-à-dire  Ihn  Tofaïl, 
est  l’auteur  (l’un  livre  où  il  expose  V  Auditus  d  Aristote,  et  qui  ren¬ 
ferme  d’intolérables  erreurs1 2. 

Averroès  est  également  cité  par  Guillaume  ;  à  notre  connais¬ 
sance,  il  ne  l'est  qu’une  lois,  mais  il  1  est  avec  le  plus  gr.ind 
honneur  :  son  nom  est  invoqué  comme  celui  d’un  auteur  déjà 
classique. 

Guillaume  d’Auvergne  gourmande  avec  Apreté  s  «  ces  hommes 
qui  veulent  passer  pour  philosophes,  et  qui  n’ont  même  pas 
encore  appris  les  rudiments  de  la  Philosophie  ;  car,  assurément, 
la  notion  de  matière  et  la  notion  de  forme  font  partie  des  rudi¬ 
ments  de  la  Philosophie;  et,  puisque  la  notion  même  de  matière 
est  définie  par  le  très  noble  philosophe  Averroès 3 4,  il  eût  été  bon 
que  ces  gens,  qui  osent  parler  des  choses  de  la  Philosophie  d  une 
manière  si  inconsidérée,  eussent  appris,  d’abord,  jusqu’à  ce  quel¬ 
les  leur  devinssent  certaines  et  claires,  les  intentions  de  ce  très 
noble  philosophe  et  des  autres  auteurs  qui  sont  comme  les  chefs 
de  la  Philosophie.  » 

Ges  paroles  donnent  la  mesure  de  la  très  grande  autorité  que  la 
Scolastique  latine  avait  accordée  d’emblée  au  Commentateur  de 
Cordouc. 

Le  nom  de  Moïse  Maimonide  ne  se  rencontre  pas,  croyons-nous, 
dans  les  écrits  de  Guillaume  d’Auvergne  ;  en  revanche,  celui 
d’Avicébron  (Ibn  Gabirol)  y  est  plusieurs  fois  cité  ;  en  dépit  du 
nom  que  porte  l’auteur  du  bons  vitse  et  de  la  langue  qu  il  parle, 
Guillaume  en  ferait  volontiers  un  Chrétien  ,  le  passage  où  il  emet 
cette  opinion  vaut  d’être  cité  en  entier1. 

Guillaume  parle  de  «  la  Sagesse  engendrée  de  Dieu,  qui  eu  est 

1.  Guillermi  Parisiensis  Eriscopi  De  L'niverso  prima  pars  principalis  ;  éd.  i5i6, 
pars  II,  Tractatus  de  Providentia,  cap.  VII,  t.  II,  fol.  CXCIII,  col.  a  ;  éd.  1674, 
pars  111,  cap.  XXIX,  p.  755,  col.  a  ;  dans  cette  dernière  édition,  au  lieu  de  : 

Abubacer,  se  lit  :  Albumasar.  .  . 

2.  Guillermi  Parisiensis  De  Universo  secunda  pars  principalis,  parsl  ;  ed.  ioiO, 
cap.  LIII,  fol.  CCXVII,  col.  d  ;  éd.  i674,  cap.  VIII,  p.  8o3,  col.  a. 

3.  L’édition  de  i674  porte  :  «  Et  cum  ipso,  ratio  matenœ  posita  sit  ab  Averroe 
philosopho  nobilissimo.  »  L’édition  de  i5i6  donne  ces  mots  incompréhensibles  : 
w  Et  causa  ipsa  ratio  mater  le  posita  sic  ab  amoms  philosopho  nobilissimo. 
Averrois  est  devenu  Arnoris.  Il  est  vrai  qu’à  la  colonne  suivante,  une  man¬ 
chette  dit  :  Quid  est  materia  secundum  Averroym. 

4.  Guillermi  Parisiensis  Episcopi  De  Universo  prima  pars  principalis; 
éd.  1 5 1 6,  pars  I,  tract.  III,  cap.  X,  t.  II,  fol.  CIV,  col.  d  ;  éd.  i674,  pars  I, 
cap.  XXVI,  p.  587,  col.  b.  —  Cf  .Prima  pars  principalis,  pars  II,  cap.  I;  éd.  i5i6, 
t.  II,  fol.  CXXXVI,  col.  c;  éd.  i674,  p.  646,  col.  a.  —  Cf.  Secunda  pars  pnn- 
cipalis ,  pars  I;  éd.  i5i6,  cap.  XXXI,  t.  II,  fol.  CCIX,  col.  b  ;  éd.  1674, 
cap.  XXXIII,  p.  786,  col.  b. 


IV  -  13 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


273 


le  Verbe  Il  remarque  que  la  connaissance  cle  cette  Sagesse  est 
chose  si  haute  «  que  la  nation  des  Hébreux  ne  l’a  pas  atteinte, 
si  ce  n  est,  peut-être,  par  quelques-uns  cle  ses  saints  et  de  ses 
sages,  c  est-à-dire  par  ses  prophètes  et  par  quelques  autres  qui 
1  ont  reçue  des  prophètes. 

»  Quant  à  la  nation  des  Arabes,  elle  n’en  a  pas,  en  général,  eu 
'connaissance,  et  même,  selon  l'erreur  par  laquelle  elle  a  été  séduite, 
elle  en  nie  la  possibilité. 

»  Le  théologien  Avicébron,  bien  qu’il  paraisse  Arabe  de  nom 
comme  de  langue,  a  évidemment  possédé  cette  connaissance,  car 
d  eu  a  fait  expresse  mention  dans  le  traité  qu’il  a  appelé  Fons 
sapientiæ,  où  il  consacre  un  livre  particulier  au  Verbe  de  Dieu 
qui  fait  toutes  choses;  aussi,  je  pense  qu’il  était  chrétien;  l’empire 
des  Arabes,  en  ctiet,  était,  il  n  y  a  pas  fort  longtemps,  soumis  tout 
entier  à  la  religion  chrétienne,  comme  nous  le  manifestent  les 
récits  de  l’histoire. 

’>  Quelques-uns  des  anciens  philosophes  ont  également  eu  cette 
connaissance,  tel  Platon  et  Mercure  ;  Mercure  surtout,  car  il  a 
écrit,  sur  le  Verbe  parfait,  un  livre  entier  qu’il  a,  pour  cette  raison, 
intitulé  Aoyurr£Àst.oç.  » 

Cet  ouvrage  de  l'apocryphe  Hermès  Trismégiste  est,  aujour- 
d  hui,  inconnu.  Le  Aoyoç  t£à£i.o^  ou  AoywxcXs toç  1  est  un  livre  que 
Lactance  attribuait  à  cet  auteur  ;  le  traité  Contra  quinque  hæreses , 
qu’on  mettait  au  compte  de  Saint  Augustin,  le  citait,  et  toute  la 
Scolastique  latine  s’était  empressée  de  reproduire  cette  citation. 

L.  L  unité  de  l’intelligence  humaine . 

Parmi  les  erreurs  attribuées  à  «  Aristote  et  à  ceux  de  sa  suite  », 
celle  que  Guillaume  combat  avec  le  plus  d’acharnement,  c’est  l’er- 
xeur  qui,  après  la  mort,  confond  en  une  âme  unique  toutes  les 
âmes  humaines ,  c  est  assurément,  à  son  avis,  l’hérésie  la  plus 
grave  et  la  plus  dangereuse  qu’il  y  ait  dans  toute  la  Philosophie 
contre  laquelle  il  lutte.  Contre  elle,  l’argumentation  doit  s’aider  de 
la  force.  «  Contre  cette  erreur  relative  à  Pâme  humaine  \  les 
hommes  de  toutes  sortes  doivent  s  armer  non  seulement  de  raisons 
et  de  preuves,  mais  encore  du  fer  et  de  tourments  de  tous  genres, 
afin  de  1  exterminer  ;  cette  erreur,  en  effet,  enlève  aux  âmes 

i  -  Voir  à  ce  sujet  :  M.  Baumgartner,  Die  Philosophie  des  Alanus  de  Insulis 
im  Z usamrnenhange  mit  den  Anschauungen  des  12  lahrhunderts,  p  i3  et  p  n5 
(• Beitrüge  sur  Geschichte des  Mittel allers.  Bd.  Il,  Heft  IV;  Munster,  ,896). 

2.  Guillermi  Parisiensis  Kpiscopi  De  Uniuerso  secundo  pars  principal  is,  parsl. 
cap.  X;  éd.  i5i6,  t.  II,  fol.  CCII,  col.  a;  éd.  1674,  p.  772,  colt,  a  et  b. 

DÜHEM.  —  T.  V.  io 


274 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  14 


l’autre  vie  et  la  gloire  pour  laquelle  elles  ont  été  créées.  —  Contra 
hune  igitur  errorem  animæ  humanæ ,  non  solum  rationibus  et  pro- 
bationibus  armari  debent  omnia  généra  hominum,  sed  ferro  et  omm 
genere  tormenti ,  ad  exlerminandum  ipsum;  cum  error  isle  et  vilam 
alteram,  et  gloriam  propter  quam  creatæ  sunt  au  ferai  eisdem.  » 

«  Pour  détruire  cette  erreur1,  ce  n'est  pas  de  raisons  ni  de 
preuves  qu’il  faut  user,  mais  du  feu,  du  glaive  et  de  tout  genre 
de  peines  propres  à  l’exterminer.  —  In  destructione  autem  hujus 
erroris  non  rationibus  aut  probationibus  utendum  est,  sed  igné  et 
gladio ,  omnique  pænali  genere  exterminii.  » 

«  Il  ne  manque  du  reste,  dans  les  écrits  de  Guillaume  d’Auver¬ 
gne,  disait  Renan 2,  que  le  nom  d’Averroès,  pour  en  faire  le  pre¬ 
mier  et  le  plus  ardent  adversaire  de  l’Aver roïsme .  Averroès 

n’est  pas  ‘nommé  davantage  dans  la  loilgue  argumentation  de 
Guillaume  contre  la  théorie  averroïste  par  excellence,  l'unité  de 

l'intellect .  C’est  donc  bien  réellement  Aristote  qui,  dans  la 

pensée  de  Guillaume,  est  responsable  de  la  monstrueuse  doctrine 
de  l’unité  de  l’intellect.  Et  cette  doctrine,  pourtant,  il  l’expose 
avec  toutes  les  particularités  qu’Averroès  y  a  ajoutées  et  dont  on 
ne  trouve  aucune  trace  dans  le  Traité  de  l  Ame.  »  Renan  en  con¬ 
clut3  qu’  «  Averroès,  à  l’époque  dè  Guillaume  d’Auvergne,  n  était 
pas  encore  le  représentant  des  doctrines  dangereuses  du  Péripa¬ 
tétisme  arabe,  mais  que  ces  doctrines  étaient,  dès  lors,  parfaite¬ 
ment  connues.  » 

L’hérésie  de  l’unité  de  l’intelligence  humaine  n’était  nullement 
une  nouveauté,  en  effet,  pour  les  écoles  de  la  Chrétienté  latine  , 
nous  savons 4  que  la  lecture  de  Macrohe  ly  avait  introduite,  que 
Macarius  Scotus  et  les  moines  de  l’abbaye  de  Corbie  l’avaient  pro¬ 
fessée,  que  le  Pseudo-Bède  l’avait  exposée  et  combattue  ;  elle  avait 
donc  été  connue  et  discutée  avant  que  les  écrits  des  philosophes 
arabes  n’eussent  été  traduits. 

Les  partisans  latins  de  cette  hérésie  avaient  accoutumé  d'invo¬ 
quer,  en  faveur  de  leur  doctrine,  des  autorités  à  la  fois  plus 
anciennes  et  moins  suspectes  que  les  traités  composés  par  des 
Musulmans.  Certains  d  entre  eux  s’efforçaient  de  justifier  la  thèse 
de  l'unité  de  l’âme  humaine  par  une  analyse  du  principe  d’indivi¬ 
duation  ;  ils  voulaient  que  les  accidents  seuls  distinguassent  les 

1.  Guillermi  Parisiensis  Episcopi  De  Universo  prima  pars  principalis  ; 
éd.  1 5 1 1>,  pars  II,  tractatus  de  Providentia,  cap.  Vil,  t.  II,  fol.  CXCI1I,  col.  b  ; 
éd.  1674,  pars  III,  cap.  XXIX,  t.  I,  p.  802. 

2.  Ernest  Renan,  Averroès  et  i Averroïsme,  pp.  181-182. 

3.  Renan,  Op.  laud.,  pp.  179-180. 

4.  Voir  :  Seconde  partie,  Ch.  III,  §  VII  ;  t.  III,  pp.  8o-8i. 


IV  -  15 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


275 


uns  des  autres  les  individus  d’une  même  espèce,  et  ils  attribuaient 
cette  proposition  a  un  certain  «  philosophe  italien  ».  Guillaume 
d  Auvergne  défend  à  plusieurs  reprises  1  contre  cette  imputation 
inexacte,  ce  philosophe  italien  en  qui  nous  pouvons,  facilement  et 
sûrement,  reconnaître  Boëce  2. 

Boece,  en  effet,  au  début  de  son  traité  De  la  Trinité ,  s’exprime 
en  ces  termes  8  :  «  Le  mot  :  divers  peut  s’entendre  de  la  diversité 
générique,  de  la  diversité  spécifique  ;  mais  c’est  la  différence  des 
accidents  qui  fait  la  diversité  numérique  (sed  numéro  differentiam 
accidentium  varietas  facit).  Trois  hommes  se  distinguent  les  uns 
des  autres  non  par  le  genre,  non  par  l’espèce,  mais  par  les  acci¬ 
dents  qui  leur  sont  particuliers.  » 

Déjà,  au  xne  siècle,  Gilbert  de  la  Porrée  avait  protesté  contre 
cette  doctrine  4  :  «  Entre  les  êtres  naturels,  disait-il,  la  diversité 
numérique  n  est  pas  faite  par  la  dissemblance  des  accidents; 
elle  est  seulement  prouvée  par  cette  dissemblance  (Hanc  aatem  in 
naturalibus  numeralem...  diversitatem...  accidentium  dissimililudo 
non  quidem  facit,  sed  probat)  ».  Mais  d’autres  docteurs,  au  temps 


principalis,  éd.  i5i6,  pars  I,  cap.  LIII,  t.'  II,  fol . 'cCXVIlï/col .  aTécf  idih 
pars  II,  cap.  XV,  p.  859.  /H’ 

2.  «  Guillaume,  dit  Amable  Jourdain,  parle  en  divers  endroits  de  philoso- 
phes  italiens  dont  .1  n’admet  pas  toujours  les  doctrines.  Certes,  sous  le  nom 
c  e  Philosophi  ital ici,  il  ne  désignait  pas  les  sectateurs  de  Pythagore,  mais 
des  hommes  vivant  de  son  temps  ;  la  philosophie  florissait  donc  alors  en 
Italie.  »  (Jourdain,  Recherches  critiques  sur  l’âge  et  l'origine  des  traductions 
Latines  d  Aristote,  Pans,  i8iq,  p.  327). 

Dans  les  passages  dont  nous  venons  de  parler,  Guillaume  ne  parle  pas  de 
philosophes  italiens,  mais  d  un  philosophe  italien  qu’il  nomme  aussi  (Secundœ 
partis  principal  is  pars  I,  cap.  XI;  éd.  1 5 1  G,  l.  II,  fol.  CCII,  col.  b  ;  éd.  iti74, 
p.  oiq)  .  O  aidai  n  ex*  lati/us  philosophis  nulle  part,  il  ne  donne  a  entendre  qu’il 
soit  son  contemporain  ;  ce  que  nous  disons  dans  le  texte  montre  qu’il  s’agit 
sûrement  de  Boëce.  B 

Ailleurs  (Prima  pars  principalis  ;  éd.  i5iG,  pars  II,  tractatus  de  Providentia, 
cap.  V,  t.  II,  fol.  CLXXXVIII,  col.  b;  éd.  iü74.  pars  III,  cap.  XXIV,  p.  74G, 
col  b)  Guillaume  d’Auvergne  écrit  :  Sciendum  est  autem  titji  quia  fuit  ex 
Italiens  philosophis  cujus  eloqaentiani  usque  hodie  tota  Latinitas  non  irnrnerito 
admiralur,  et  inter  Italiens  sapienham  ejus  reputo  et  arbitror  admirandam...  » 
Lediteurde  1016  ajoute  en  manchette  :  «  Ciceronem  intellige.  »  Il  s’agit,  en 
effet,  d  une  allusion  au  traité  Defalo  composé  par  Cicéron.  Ceux  que  Guil¬ 
laume  nomme  :  Philosophi  Italici,  et,  partois.  Sophistœ  Ilalici  vel  Lalini 
(Prima  pars  principalis  ;  éd.  i5iG,  pars  II,  tractatus  de  Providentia,  cap.  V, 
t.  II,  fol.  CLXXXII,  col.  a  ;  éd.  i674,  pars  III,  cap.  XV,  p.  734,  col.  b),  ce  sont 
simplement  les  philosophes  latins. 

3  Anitii  Manlii  Severini  Boethii  patritii  ordinarii  De  Trinitate  et  Unitate 
Dei  ad  S ymmachum  l ibm  IV;  lib.  primus  (Anitii  Manlii  Severini  Boethi  (sic), 
philosophorum  et  theologorum  principis  Opéra  omnia...  Basileæ,  ex  officina 
Henricpetrina,  MDLXX  ;  p.  1121.) 

4.  In  librum  primum  Boethii  de  Sancta  Trinitate  commentaria  Gilberti  Por- 
retœ  (Boethi  Opéra  omnia,  éd.  cit.,  p.  ii36.) 


276 


LA.  CRUE  UE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  16 


de  Guillaume,  d’Auvergne,  n’acceptaient  point  cette  correction , 
l’autorité  de  Boëcc  leur  servait  à  confirmer  la  plus  dangereuse 
opinion  qui  fût  en  tout  l’Averroïsme. 

On  n'avait  donc  pas  besoin  de  lire  Averroès  pour  connaître  cette 
hérésie.  Au  temps  de  Guillaume  d’Auvergne,  la  Philosophai  Alga- 
zelis,  le  T  racial  us  de  anima  d’Avicenne  étaient  des  plus  répandus. 
Vraisemblablement  aussi,  ou  lisait  déjà  Maimonide  et  l’on  connais¬ 
sait  par  lui  les  idées  d’Ibn  Bàdja.  A  cette  source,  peut-ctre,  Guil¬ 
laume.  a  puisé  la  connaissance  des  erreurs  que  nous  allons  1  en¬ 
tendre  réfuter. 

L’Évêque  de  Paris  vient  de  rappeler  qu’Aristote  adrfiet  (du 
moins,  il  le  croit)  l’existence  de  neuf  Intelligences  célestes.  Il 
poursuit  en  ces  termes  1  :  «  Quelques-uns  de  ceux  qui  philoso¬ 
phent  ont  admis  que  les  neuf  chœurs  des  anges  ne  diffèrent  pas 
des  neuf  Intelligences,  mais  que,  bien  plutôt,  les  neufs  chœurs 
sont  les  neuf  Intelligences  et  réciproquement.  Or,  comme  vous 
l’avez  vu  dans  ce  qui  précède,  Aristote  nie  que,  par  soi  et  en 
tant  qu’il  est  en  elles,  les  substances  séparées  soient  susceptibles 
de  nombre  ;  elles  l’admettent  uniquement  en  raison  des  matières 
dans  lesquelles  elles  se  trouvent,  qu’elles  meuvent  ou  qu  elles 
dirigent.  C’est  une  assertion  qu’Aristote  et  ceux  de  sa  suite  ont 
émise  d’une  manière  évidente  au  sujet  des  âmes  humaines  ;  ils  ont 
dit  qu’elles  n’étaient  point  multiples  ni  dénombrables,  si  ce  n’est 
tandis  qu  elles  sont  en  des  corps  ;  il  n’y  a,  en  elles,  multiplicité  et 
nombre  qu’en  raison  des  corps  en  lesquels  elles  sont,  qu  elles 
meuvent  et  dirigent  ;  c’est,  pourquoi  lorsqu’elles  seront  séparées 
des  corps,  elles  ne  seront  plus  dénombrables...  De  même,  il  [Aris¬ 
tote]  dit  que  les  Intelligences  ne  sont  point  dénombrables, 
sinon  en  raison  des  cieux  qu  elles  meuvent  ;  voilà  pourquoi  il  a 
supposé  qu’il  y  en  avait  neuf,  d’après  le  nombre  des  cieux  et  du 
monde  terrestre  ;  huit  Intelligences  sont  déléguées  aux  huit  cieux  ; 
au  monde  terrestre,  est  spécialement  et  principalement  attribuée 
l’Intelligence  active,  qu’il  a  posée  comme  créature  des  âmes 
humaines  et  soleil  intelligible  de  ces  mêmes  âmes.  Il  vous  devient 
donc  manifeste  qu’Aristote,  en  vertu  de  sa  susdite  opinion,  n  a  pu 
admettre  les  chœurs  célestes,  alors  que  chaque  chœur  contient 
plusieurs  milliers  de  substances  séparées.  » 

Beaucoup  mieux  qu’aucun  commentaire  d  Averroès,  ce  que  ce 


i.  Guillermi  Pauisiensis  Episcopi  De  Universo  secundo,  pars  principalis  ; 
éd.  1 5 1 6,  pars  I,  t.  II,  cap.  CLXYI,  fol.  CCLXII,  col.  d  ;  éd.  1 67 A»  pars  II, 
cap.  CXII,  p.  908,  col.  a. 


IV  -  17 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


277 


passage  rappelle,  c  est  1  exposition  donnée  par  Moïse  Maïmonidc  1 
de  la  théorie  d  Ibn  Bâdja.  Sans  nier  qu  Ibn  Rochd  ait  été  lu  par 
Guillaume  d’Auvergne,  nous  croirions  plus  volontiers  que  celui-ci 
s’est  instruit  auprès  de  Rabbi  Moses. 


F.  L'éternité  du  Monde. 

Il  semble  bien  que  1  influence  de  Maimonide  se  laisse  encore 
reconnaître  en  ce  qu’écrit  Guillaume  «  de  la  nouveauté  ou  de 
l’éternité  du  Monde  ». 

»  J  exposerai  d’abord,  dit-il  "2 3,  l’opinion  d’Aristote  et  les  rai¬ 
sons  qui  l’ont  induit  à  professer  cette  opinion,  ainsi  que  d’autres 
raisons  qui  ont  pu  le  pousser  au  parti  contraire.  Quoi  qu’on  dise, 
en  effet,  et  quel  que  soit  celui  à  qui  îl  plaira  d’excuser  Aristote,  il 
fut  certainement  de  cet  avis  :  Le  Monde  est  éternel,  il  n’a  pas 
commencé  d’être.  Il  a  eu,  du  mouvement,  une  pensée  toute  sem¬ 
blable.  Avicenne,  après  lui,  ainsi  que  ceux  qui  ont  exposé  sa  doc¬ 
trine,  ont  apporté  des  raisons  et  des  preuves  en  ce  même  sens.  » 

Lorsque  Guillaume  refuse  d’admettre  les  excuses  qu’on  a  invo¬ 
quées  en  faveur  d’Aristote,  afin  de  le  disculper  d’avoir  cru  à 
1  éternité  du  Monde,  ne  semble-t-il  pas  qu'il  désigne  clairement  la 
tentative  faite  en  ce  sens  par  Maimonide  8,  et  par  lui  seul  ? 

En  dépit  de  ce  qu’il  nous  vient  d’annoncer,  ce  n’est  pas  au 
début  de  sa  discussion,  mais  à  la  fin,  que  l’Evêque  de  Paris  nous 
fait  connaître  les  arguments  d’Aristote4 *.  Il  rappelle,  d’abord,  qu’il 
a  déjà  examiné  les  raisonnements  donnés  par  le  Stagirite,  dans  le 
livre  «  qu’il  a  appelé  Audi  tus  »,  en  faveur  de  l’éternité  du  mou¬ 
vement.  Il  expose  ensuite  les  raisons  de  l’éternité  du  Monde  qui 
sont  données  au  «  Liber  Cæli  et  Mundi  ». 

Ce  sont,  en  réalité,  les  raisons  de  l’éternité  du  Monde  données 
par  Avicenne  en  sa  Métaphysique  qui  forment  l’objet  véritable  de 
l’exposition  et  de  la  réfutation  composées  par  Guillaume.  Nous 
n’analyserons  ni  cette  exposition  ni  cette  réfutation  qui  sont  fort 
longues  et  détaillées.  Nous  nous  contenterons  de  citer  une  réponse 
aux  arguments  d’Avicenne,  et  de  remarquer  que  cette  réponse 
semble  apporter  un  écho,  direct  ou  réfléchi,  de  la  Destructio  phi- 

1.  Vide  supra,  pp.  187-188. 

2 .  ülfillermi  Pàrisiensis  Kpiscopi  De  Universo  pars  principal  is  prima,  pars  II, 
tract.  I,  cap.  VIII;  éd.  i5i6,  fol.  CXXXIX,  col.  c;  éd.  1674,  pars  II,  cap  VIII, 
p.  662,  coll.  a  et  b. 

3.  Vide  supra,  pp.  188-189. 

4-  Guillaume  d’Auvergne,  loc.  cil.  ;  éd.  i5i6.  cap.  XI,  fol.  CXLI,  coll.  c  et  d, 

fol.  ÜXLII,  coll .  a  et  b  ;  éd.  1674,  cap.  X,  p.  656,  coll.  a  et  b. 


278 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  18 


lusophorum  d’Al-Gazâli  1  ;  en  réalité,  ce  qu’elle  répète,  c’est  l’en¬ 
seignement  de  Saint  Augustin  %  Voici  cette  réponse 

«  Si  l’on  dit  que  quelque  chose  a  été  avant  le  Monde,  c  est, 
sachez-le  bien,  une  manière  de  parler  toute  semblable  à  celle-ci . 
Quelque  chose  est  hors  du  Monde  ou  au-delà  du  Monde.  De  même, 
en  effet,  que  le  Monde  n'a  pas  de  dehors,  n’a  pas  d  au-delà,  puis¬ 
qu’il  contient  et  embrasse  toute  chose,  de  même  le  temps,  qui  a 
commencé  à  la  création  du  Monde,  n’a  pas  d’auparavant  ni  de  pré¬ 
cédemment,  puisqu’il  contient  en  lui  tous  les  temps  qui  sont  ses 
parties.  Sachez,  en  outre,  que  les  grammairiens  instruits  déclare¬ 
raient  que  ces  locutions  sont  nuageuses  et  insuffisantes  au  point 
de  vue  de  la  grammaire.  Que  quelqu  un,  par  exemple,  pose  cette 
question  :  Un  homme  qui  serait  près  de  la  suprême  surface  des 
cieux  ne  pourrait-il  pas  étendre  la  main  au-delà  de  cette  surface  ? 
On  lui  répondrait  :  Vous  n’avez  rien  dit,  vos  paroles  n’ont  pas  de 
sens.  Ainsi  en  serait-il  s’il  demandait  :  Avez-vous  vu  l’homme  qui 
est  un  âne  ?  De  même,  en  effet,  que  cette  question-ci  implique  une 
impossibilité,  à  savoir  qu’un  homme  soit  un  âne,  de  même  celle- 
là  implique  [cette  autre  impossibilité]  :  Un  lieu  existe,  qui  n’est  ni 
le  Monde  ni  intérieur  au  Monde... 

»  Celui  qiii  pose  cette  question  :  Avant  le  commencement  du 
temps,  y  a-t-il  eu  quelque  chose  ?  alors  que  le  mot  :  avant 
implique  l’idée  de  temps,  fait  exactement  comme  s’il  demandait  : 
Dans  le  temps,  qui  a  précédé  le  commencement  du  temps,  quelque 
chose  a-t-il  existé  ?  De  même,  celui  qui  pose  cette  question  :  Hors 
du  Monde  ou  au-delà  du  Monde,  y  a-t-il  quelque  chose  ?  fait 
comme  s’il  posait  cette  autre  question  :  Y  a-t-il  quelque  chose 
dans  le  lieu  qui  est  hors  du  Monde  ?  Aucun  homme  doué  d  intel¬ 
ligence  ne  jugera  que  de  telles  questions  soient  sensées  ni  qu  elles 
méritent  réponse.  » 

G.  La  matière  des  créatures  spirituelles . 

Nous  avons  vu  que  Guillaume  connaissait  le  Fons  vitæ  d’Avicé- 
bron,  qu’il  donnait  à  ce  livre  le  titre  de  Fons  sapientiæ,  et  qu’en 
l’auteur,  il  soupçonnait  un  Chrétien.  Nous  nous  posons  tout  natu¬ 
rellement  cette  question  :  A-t-il,  à  quelque  degré,  subi  l’influence 
U’Ibn  Gabirol  ? 

Cette  influence,  il  parait  bien  qu’il  l’a  complètement  repoussée. 

1.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  III,  §  I  ;  t.  IV,  pp.  5o8-5io. 

2.  Voir  :  Seconde  partie,  Ch.  I,  §  XI  ;  t.  II,  pp.  465-466. 

3.  Guillaume  d’Auvergne,  loc.  cit.,  cap.  IX;  éd.  i5i6,  fol.  CXL,  col  c; 
éd.  1674,  pp-  654.  coll.  a  et  b. 


IV  -  19 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


279 


Dans  la  doctrine  d’Avicébron,  il  est  une  thèse  essentielle  qu’il 
combat  de  toute  manière;  c’est  la  thèse  au  gré  de  laquelle  les 
créatures  spirituelles  seraient,  tout  comme  les  créatures  corpo¬ 
relles,  composées  de  matière  et  de  forme. 

«  Il  a  été  nécessaire,  dit-il  *,  que  Dieu  créât  simples  toutes  les 
créatures  jusqu’à  ce  qu’il  parvint  à  la  créature  corporelle.  La 
cause  en  est  que  la  forme  corporelle  a  seule  besoin  de  matière, 
et  cela,  en  vue  de  ses  opérations  corporelles,  quelle  ne  peut 

exercer  si  ce  n’est  par  le  moyen  de  dispositions  matérielles . 

Mais  les  vertus  spirituelles,  qui  agissent  par  elles-mêmes  et  sans 
l’aide  de  ces  auxiliaires,  n’ont  aucun  besoin  de  matière;  il  serait 
superflu  d’en  mettre  en  elles.  » 

«  Sachez 1  2  que  certains  hommes  qui  ont  voulu  se  faire  un  nom 
parmi  les  sages  ont  admis  que  la  capacité  de  recevoir  des 
formes  était  propre  à  la  matière  ;  ils  en  ont  conclu  qu’il  n’y  avait 
pas  de  substance  [créée]  immatérielle  ;  puisqu’aucune  forme  ne 
peut  être  reçue,  si  ce  n’est  dans  une  matière  propre  et  par  le 
moyen  de  cette  matière,  la  matière  existe  en  toute  substance. 
Mais  en  tenant  ce  langage,  ces  hommes  ont  commis  de  multi¬ 
ples  erreurs.  » 

Contre  les  tenants  de  cette  opinion,  Guillaume  accumule  les 
objections  ;  citons-en  seulement  quelques-unes. 

«  Ils  se  trompent,  dit  l’Evêque  de  Paris,  en  ce  qu’ils  sont 
contraints  d’admettre  que  la  matière  est  issue,  en  premier  lieu,  du 
Créateur;  d’admettre,  donc,  que  la  plus  imparfaite  de  toutes  les 
substances  est  la  plus  voisine  du  Créateur,  qu’elle  est  sortie  de  lui 
avant  toute  autre,  partant,  que  l’imparfait  précède  le  parfait  dans 
l’ordre  naturel.  » 

«  Il  en  résulterait3  que  cette  matière  est  susceptible  d’être  créée 
naturellement  sans  forme,  car  ce  qui  précède  n’a  pas  naturelle¬ 
ment  besoin  de  ce  qui  suit,  ni  le  plus  parfait  du  moins  parfait.  » 

«  En  outre  4,  ou  bien  la  matière  que  ces  philosophes  mettent 
dans  ces  créatures  spirituelles  est  une  matière  corporelle,  c’est-à- 
dire  une  matière  de  même  espèce  que  celle  des  corps,  ou  bien 
elle  est  d’une  autre  espèce. 

»  Si  elle  est  de  même  espèce,  voici  que  de  telles  substances 

1.  Guillehmi  Pahisiensis  Episcopi  De  Universo  secnnda pars  principales,  parsl; 
éd.  r 5 1 6 ,  t.  II,  cap.  XLVI,  fol.  CGXV,  col  a  ;  éd.  1674,  cap.  II,  p.  797,  col  b. 

2.  Guillaume  d'Auvergne,  loc.  cit.  ;  éd.  1 5 1 6,  cap.  LÎI  ;  t.  II,  fol.  CCXVI1, 
col.  a  ;  éd.  1674,  cap.  VII,  p.  801,  col.  bi 

3.  Guillaume  d’Auvergne,  loc.  cit.  ;  éd.  i5i6,  cap.  XLVI,  t.  II,  fol.  CCXV, 
col.  b;  éd.  1674,  cap.  II,  fol.  798,  col.  b. 

4- Guillaume  d’Auvergne,  loc.  cit.;  éd.  i5iG,cap.  LII  ;  t.  II,  fol.  GCXV1I,  coll.  b 
el  c  ;  éd.  1674,  cap.  VII,  p.  80a,  coll.  a  et  b. 


280 


LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  20 


pourront  être  faites  naturellement  aux  dépens  des  corps,  et  inver¬ 
sement  que  ces  substances  pourront  être  réduites  en  corps,  tout 
comme  le  feu  se  peut  changer  en  air  et  réciproquement  ;  cela  sera 
possible,  dis-je,  puisque  cette  matière  commune  sera  capable 
par  sa  nature  des  formes  spirituelles  aussi  bien  que  des  formes 
corporelles.  » 

11  faudra  donc  admettre  que  ces  deux  matières  sont  différentes  ; 
mais  de  quelque  façon  qu’on  veuille,  entre  elles,  mettre  une 
différence,  on  aboutit,  Guillaume  le  montre,  aune  contradiction. 

Toute  cette  argumentation  est  valable  si  l’on  entend  le  mot 
matière  au  sens  péripatéticien  ;  elle  s’efforce  d’établir  cette  incon¬ 
testable  vérité  que  la  doctrine  d’Avicébron  n’est  pas  défendable 
si  l’on  y  prend  les  termes  matière  et  forme  avec  la  signification 
qu’ Aristote  leur  a  donnée. 

C’est  bien  ce  que  recommande  Guillaume,  et  il  gourmande  avec 
une  extrême  vivacité  ceux  qui  manquent  à  son  précepte.  Après 
avoir  cité  1  «  quidam  ex  philosophie  latinis  »,  c’est-à-dire  Boëce, 
il  ppursuit  :  «  On  doit  être  circonspect  lorsqu’on  discute  avec  des 
hommes  qui  veulent  passer  pour  philosophes  et  qui  n’ont  même 
pas  encore  appris  les  rudiments  de  la  Philosophie  ;  car,  assuré¬ 
ment,  la  notion  de  matière  et  la  notion  de  forme  font  partie  des 
rudiments  de  la  Philosophie  ;  et  puisque  la  notion  même  de 
matière  est  définie  par  le  très  noble  philosophe  Averroès,  il  eût 
été  bon  que  ces  gens  qui  osent  parler  des  choses  de  la  Philosophie 
d’une  manière  si  inconsidérée,  eussent  appris,  d'abord,  jusqu’à 
ce  qu’elles  leurs  devinssent  certaines  et  claires,  les  intentions  de 
ce  très  noble  philosophe  et  des  autres  auteurs  qui  sont  comme  les 
chefs  de  la  Philosophie. 

»  Voici,  en  effet,  la  règle  que  le  susdit  philosophe  a  posée 
dans  son  livre  :  La  Matière  première  est  celle  de  la  substance 
sensible.  Et,  pour  éclairer  cette  règle,  il  ajoute  :  Car  la  substance 
sensible  est  l’acte  ultime  de  la  Matière  première.  11  vous  est 
manifeste  par  là  que  la  Matière  première  n'est  point  matière, 
sinon  pour  les  substances  sensibles.  D’aucune  façon,  donc,  il  n'y 
a  de  matière  des  substances  intelligibles.  C’est  exactement  ce 


i.  Guillaume  d'Auvergne,  Inc.  cil.;  éd.  1 5 1 G,  cap.  LUI;  t.  II,  fol  GCXVII, 
col.  ci,  et  fol.  GGXVIII,  col.  a;  éd.  i G7/1 ,  cap.  VIII,  p.  8o3,  col.  a. 

Boëce  propose  des  idées  fort  analogues  à  celles  que.  Guillaume  lui  prête  eu 
ce  passage  [A nilii  Mani.ii  Severini  Boethii  De  Tnnitate  fibrt  IV  ;  lib.  IV  :  De 
iluo/tus  naiuris  et  una  persona  Chrisli.  (Anitii  Mani.ii  Skvkkini  Bok.tiii  Opéra. 
éd.  Ilenricpetrina,  Basileæ.  MDLXX,  pp.  1 2 1 G  - 1 2 1  /j  )  ]•  On  en  peut  dire  autant 
de  son  commentateur  Gilbert  de  la  Porrée  (Boethi  Opéra ,  éd.  ci  t. ,  pp  1 2  G 1  - 
i2f>3).  Guillaume  s’est  donc  servi  à  juste  litre  des  formules  d'Averroès  pour 


IV  -  21  GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT  281 

qu’affirme  le  susdit  philosophe  des  Latins,  lorsqu’il  dit  :  La  Hyle 
n’est  matière  que  des  substances  corporelles.  » 

Boëce  avait  dit,  en  effet 1  : 

«  Toute  chose  ne  se  peut  changer  et  transformer  en  toute  chose. 
Parmi  les  substances,  en  effet,  les  unes  sont  corporelles  et  les 
autres  incorporelles;  or,  une  substance  corporelle  ne  peut  se 
changer  en  une  substance  incorporelle  ni  une  substance  incorpo¬ 
relle  en  une  substance  corporelle  ;  les  substances  incorporelles  ne 
peuvent,  non  plus,  échanger  leurs  formes  entre  elles.  Seules,  en 
effet,  peuvent  se  transformer  l’une  en  l’autre  les  substances  où  se 
rencontre  le  support  commun  d’une  même  matière.  » 

Et  Gilbert  de  la  Porrée  ajoutait  2  : 

«  Des  substances  qui  n’ont  pas  une  commune  matière  ne  peu¬ 
vent  se  changer  ni  se  transformer  l’une  en  l'autre  ;  or  il  ne  peut 
y  avoir  commune  matière  là  où  il  n’y  en  a  point  du  tout  ;  et  il  est 
certain,  comme  on  l'a  dit  précédemment,  qu’il  n’y  a  aucune 
matière  dans  les  choses  incorporelles.  » 

Peu  auparavant,  en  effet,  Gilbert  avait  écrit  3  : 

«  Entre  les  substances  corporelles  et  les  substances  incorporelles, 
il  n’y  a  point  de  commune  matière,  car  les  substances  incorpo¬ 
relles  n’ont  absolument  aucune  matière  ;  en  effet,  de  toute  sub¬ 
stance  incorporelle,  la  nature  est  telle  qu’elle  ne  s’appuie  nulle¬ 
ment  sur  le  fondement  d’une  matière  ;  la  uXyj  elle-même  ne  leur 
peut  servir  de  matière;  en  revanche,  il  n’y  a  point  de  corps  qui 
n’ait  on  dont  la  nature  n’ait  pour  support  quelque  matière  ;  la  Oât, 
est  la  matière  des  corps;  les  corps,  à  leur  tour,  sont  les  matières 
des  natures  autres  que  la  première  substance  [corporelle].  » 

C’est  la  pure  doctrine  d’Àl  Gazâli  que  Gilbert  de  la  Porrée 
présentait  en  ce  passage  ;  assurément,  il  avait  lu  la  Philosophia 
A /gaz élis  ;  c’est  d’Al  Gazâli  que  Guillaume  d’Auvergne  s’autorise 
contre  Avicébron,  alors  qu’il  croit  s’autoriser  de  Boëce. 

Boëce,  d’ailleurs,  se  trouvait  également  invoqué  par  ceux  qui 
voulaient  mettre  une  matière  dans  les  créatures  spirituelles  ; 
comment  ils  le  faisaient,  et  comment  Guillaume  les  réfutait, 
l’article  suivant  nous  l'apprendra. 

H.  La  théorie  de  l'essence  et  de  T existence. 

Vous  venons  d’entendre  Guillaume  se  faire,  par  l’intermédiaire 
i.  Iîoëce,  !oc.  cit éd.  cit.,  pp.  i2i3-i2i/(. 

■J.  Gii.uerti  Porretæ  fn  lit).  IV  Jiorthii  de  Trinilale.  cnmmentnria  ;  éd.  cit., 
p.  1263. 

3.  Gilbert  de  la  Porrée,  loc.  cit,.  ;  éd.  cit.,  p.  1262. 


282 


LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


IV  -  22 


de  Gilbert  de  la  Porrée,  le  disciple  d  Al  Gazâli  ;  mais,  dans  bien 
des  cas,  c’est  directement  et  en  connaissance  de  cause  qu’il  se 
mettait  à  l’école  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli;  l’Évêque  de  Paris  était 
homme  de  bon  sens  et  de  discernement;  dans  l’œuvre  d  Aristotelis 
et  ejus  sequacium,  il  trouvait  beaucoup  d’erreurs  à  combattre ? 
mais  il  ne  croyait  pas  que  tout  fût  à  rejeter  ;  en  particulier,  aux 
Néo-platoniciens  arabes  il  avait  emprunté,  sans  y  rien  changer,  la 
théorie  de  l’essence  et  de  l’existence. 

Guillaume  d’Auvergne  avait  rédigé  une  Métaphysique  qui  ne 
nous  est  pas  parvenue  et  qu’il  cite,  dans  le  De  Universo ,  sous  le 
titre  de  Prima  Philosophia  ;  cette  Philosophie  première  parait 
avoir  ressemblé  de  très  près,  et  en  des  points  très  importants,  à 
la  Métaphysique  d’Avicenne  ;  c’est,  du  moins,  ce  que  laissent 
entrevoir  les  allusions  faites  à  cet  ouvrage  par  le  De  Universo. 

«  Dans  la  première  partie  de  la  Philosophie  première ,  écrit 
l’Évêque  de  Paris  au  commencement  de  son  traité  De  l'Univers  ', 
nous  avons  expliqué  déjà  que  tout  causé  est  possible  ( possibile 
esse)  par  soi  et  qu’il  reçoit  sur  lui-même  l’existence  (esse)  qui  est 
autre  chose  que  lui-même  ;  cette  existence  est  donc  en  lui  d’une 
façon  potentielle  ou  en  manière  de  possibilité  ;  elle  est,  pour  lui, 
un  accident  qui  lui  advient  ;  elle  est  reçue  par  lui  sur  toute  son 
essence  ( essentia )  complète. 

»  En  effet,  toute  existence  qui  est  donnée  par  une  cause  à  son 
effet  ( causât um )  est  séparable  de  celui-ci,  au  moins  par  une  opé¬ 
ration  intellectuelle,  comme  tout  ce  qui  est  reçu  est  séparable  de 
ce  qui  le  reçoit.  D’une  manière  générale,  toutes  les  fois  qu’une 
existence  (esse)  est  autre  que  l’être  (ens)  qui  la  possède,  celui-ci 
est  séparable  de  son  existence  de  la  manière  que  nous  venons  de 
dire.  Or  une  chose  dont  on  peut  séparer  son  existence  ne  possède 
cette  existence  que  d’une  manière  potentielle  ;  elle  ne  la  possède 
pas  en  vertu  d’une  nécessité  telle  qu’on  la  puisse  appeler  :  existence 
nécessaire  par  soi  ( necesse  esse  per  se) — 

»  Nous  avons  déclaré  ailleurs  que  l’existence  nécessaire  par  soi 
ne  saurait,  d’aucune  manière,  être  commune  à  deux  choses. 
L’être  nécessaire  par  soi  doit  nécessairement  être  un,  être  au  der¬ 
nier  terme  dé  l’unité,  posséder  l’ultime  individualité,  en  sorte 
qu’il  ne  peut  être  que  numériquement  un.  » 

Ce  sont  les  pensées,  les  termes,  les  formules  mêmes  d'Avicenne. 
De  la  distinction  entre  l’essence  et  l’existence,  posée  par  le  Néo¬ 
platonisme  arabe,  Guillaume  a  été  l’introducteur  dans  la  Scolas- 

i .  Guillermi  Parisiensis  Episcopi  De  Universo  prima  pars  principalis,  pars  I  ; 

éd.  1 5 1 6,  cap.  IV,  t.  II,  fol.  XCII,  col.  a  ;  éd.  1074,  cap.  111,  p.  5oa,  col.  h. 


IV  -  23 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


283 


tique  latine  ;  son  exemple  a  convaincu  ses  successeurs  que  cette 
doctrine  était  acceptable  pour  des  Chrétiens;  les  quelques  lignes 
que  nous  venons  de  citer  se  trouvent  ainsi  au  point  de  départ 
d’un  débat  qui  passionnera  tout  le  Moyen  Age. 

La  distinction  de  l’essence  et  de  l’existence,  définies  toutes  deux 
comme  le  voulait  Avicenne,  va  devenir,  en  effet,  l’objet  de  tant  de 
discussions  qu’on  en  délaissera  quelque  peu  la  querelle  dont  les 
écoles  avaient,  jusqu’alors,  si  fortement  retenti  ;  la  question  des 
universaux  sera  moins  vivement  agitée;  les  partisans  d’une  idée 
spécifique,  distincte  des  individus  et  réellement  existante,  devien¬ 
dront  plus  rares. 


K.  La  théorie  des  idées. 

Du  Réalisme  platonicien,  Guillaume  d’Auvergne  est  adversaire 
déterminé  ;  la  supposition  d’un  Monde  idéal,  d’un  Monde  arché¬ 
type  est,  de  sa  part,  l’objet  d’une  sévère  condamnation.  La  dis¬ 
cussion  à  laquelle  il  soumet  cette  doctrine  se  conclut  par  ces 
paroles  1  : 

«  Par  ces  dernières  observations  et  par  celles  qui  les  ont  précé¬ 
dées,  il  est  manifeste  que  Platon  n’a  pas  compris  ce  qu’il  a  dit  du 
Monde  archétype,  des  espèces,  aussi  bien  que  des  individus  ou  des 
êtres  singuliers  considérés  dans  leur  nature  spécifique  (in  eo  qnod 
quid  prædicantur).  Ces  espèces,  en  effet,  il  faut  nécessairement 
qu’elles  existent  dans  les  êtres  singuliers  qu’elles  comprennent, 
et  avec  ces  êtres  singuliers.  Là  où  Socrate  existe,  là  aussi  l’homme 
existe  nécessairement;  et  partout  où  l’homme  existe,  il  faut  qu’un 
certain  homme  existe.  Ce  qu’il  a  dit,  il  l’a  voulu  dire  des  idées  ou 
formes  intérieures  2  qui  résident  éternellement  dans  la  pensée  du 
Créateur.  » 

Les  idées  des  choses  créées  existent  donc  seulement,  au  gré  de 
Guillaume  d’Auvergne,  dans  la  pensée  du  Créateur  ;  mais  quelle 
sorte  d’existence  y  ont-elles  ?  «  Le  Monde  archétype  est-il  le 
Créateur  lui-même  3  ou  bien  est-il  distinct  du  Créateur  ?  »  Platon 
tenait  pour  le  second  parti;  éternelles  et  incorporelles,  mais 
cependant  créées  par  le  Démiurge,  les  idées  des  choses  sensibles 
constituaient  un  Monde  archétype  vraiment  distinct  de  Dieu. 

1.  Guillermi  Parisiensis  Episcopi  De  Universo  secundo,  pars  princi palis, 
pars  I  ;  éd.  1 5 1 6,  cap.  XXXIII,  t.  II,  fol.  CCX,  col.  c  ;  éd.  167 4,  cap.  XXXV, 
p.  789,  col.  a. 

2.  Les  deux  éditions  de  1 5 1 6  et  de  1674  disent,  par  erreur,  exterioribus. 

3 .  Guillermi  Parisiensis  Episcopi  De  Universo  secundo  pars  principalis,  pars  I  ; 
éd.  i5i6,  cap.  XXXVI,  fol.  CCXI,  coll.  b  et  c  ;  éd.  1674,  cap.  XXXVIII,  p.  790, 
col.  b. 


284 


LA.  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


IV  -  24 


Vraisemblablement  sous  l’inspiration  de  Saint  Augustin,  Guillaume 
embrasse  le  premier  parti,  qu'il  croit  conforme  a  1  intention  de 
Platon. 

«  Si  Platon  a  voulu  entendre  que  le  Monde  intelligible  ou 
Monde  des  espèces  est  distinct  du  Créateur,  il  est  nécessaire 
que  ce  Monde  ait  été  créé  ou  fait  par  le  Créateur.  »  De  cette  sup¬ 
position,  Guillaume  tire  des  corollaires  qu  il  juge  inadmissibles. 
«  Non  seulement  c’est  impossible  de  l’avis  même  de  Platon,  dit-il, 
mais,  en  outre,  dans  la  première  partie  de  cette  Philosophie,  je 
vous  ai  déjà  déclaré  cette  vérité  :  En  tout  ouvrier  doué  de  science 
et  qui  accomplit  son  œuvre  par  le  moyen  de  la  science  qu’il  pos¬ 
sède,  doit  nécessairement  exister  le  modèle  ( excmplar )  de  toutes 
les  œuvres  que  sa  science  lui  permet  d  accomplir  ;  et,  en  lui,  la 
science  ou  l’art  en  vertu  duquel  et  à  l’aide  duquel  il  accomplit 
son  œuvre  et  le  modèle  sur  lequel  ou  à  la  ressemblance  duquel 
il  travaille  sont  une  seule  et  même  chose.  » 

Mais  si  le  Monde  archétype,  «  c’est  le  Créateur  lui-même,  il  est 
nécessaire  d’avouer  que  chacune  des  espèces  ou  idées  est  soit  le 
Créateur,  soit  une  partie  du  Créateur.  Or,  dans  la  première  partie 
de  cette  Philosophie,  nous  avons  déclaré  que  le  Créateur  n’était, 
d’aucune  façon,  divisible  en  parties  distinctes.  Il  est  donc  néces¬ 
saire  d’admettre  que  chacune  des  espèces  ou  idées,  c’est  le 
Créateur  même.  Partant,  la  terre  véritable,  considérée  selon  son 
concept  ( intenlio ),  c’est  le  Créateur  ;  il  en  est  de  même  de  1  eau 
véritable  et  de  chacune  des  espèces.  11  faut  donc  concéder  que 
toutes  les  espèces,  que  tous  les  êtres  intelligibles  du  Monde  idéal 
sont,  par  essence  et  en  vérité,  un  seul  et  même  être,  et  que  cet  être 
est  indivisible,  qu’il  est  doué  d’indivisibilité  au  degré  suprême.  » 

Par  conséquent l,  «  le  Monde  archétype,  c'est-à-dire  le  modèle 
de  tout  ce  que  le  Créateur  a  fait  ou  créé,  de  tout  ce  qu’il  fera,  de 
toutes  les  choses  susceptibles  d’être  créées,  c’est  proprement  cette 
Sagesse  que  Dieu  engendre  de  toute  éternité,  que  la  loi,  la  doc¬ 
trine  et  la  foi  des  Chrétiens  nomme,  en  toute  vérité,  Fils  de  Dieu 
et  Dieu...  C’est  ce  Dieu,  ce  Fils  de  Dieu  que  les  sages  et  les  doc¬ 
teurs,  parmi  les  Chrétiens,  appellent  l’Art  du  Dieu  tout  puissant, 
Art  tout  rempli  de  raisons  vivantes.  » 

Jamais,  peut-être,  la  doctrine  que  Saint  Augustin  avait  conçue 
en  christianisant  la  théorie  de  Platon  n’avait,  été  formulée  avec 
tant  de  force  et  de  clarté  ;  à  la  Sagesse  engendrée  par  Dieu  de 

i  Guillermi  Parisiensis  Kpiscoei  De  Universo  secunda  pars  principalis,  pars  I  ; 
éd.  1 5 1 6,  cap  XXXVII,  t.  II,  fol.  CCXI,  col.  c;  éd.  167/j,  cap.  XXXIX,  p.  791, 
col.  a. 


IV  -  25 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


285 


toute  éternité,  raison  primordiale,  idée  unique  de  toute  créature, 
Guillaume,  plus  prudent  que  Jean  Scot  Érigènc,  évite  d’appliquer 
l’épithète  de  créée  ;  la  doctrine  qu’il  vient  d’énoncer  est  alors 
vraiment  catholique,  vraiment  reçue  par  tous  les  docteurs  chré¬ 
tiens. 

Cette  exposition  des  pensées  de  Guillaume  d’Auvergne  est  forcé¬ 
ment  bien  écourtée  ;  c’est  tout  le  De  Universo  qu’il  faudrait  pou¬ 
voir  citer.  Elle  suffît  cependant,  croyons-nous,  à  montrer  com¬ 
ment  l’Evêque  de  Paris  entendait  l’Aristotélisme.  Il  y  voyait  trois 
affirmations  essentielles  : 

La  première,  c’est  que  la  création  tout  entière  a  été  faite  néces¬ 
sairement  et  de  toute  éternité. 

La  seconde,  c’est  que  Dieu  n’a  créé  directement  qu’un  être 
unique;  Lien  que  créé,  cet  être  a  été,  à  son  tour,  créateur;  l’In¬ 
telligence  qu'il  avait  produite  a,  elle  aussi,  fait  œuvre  créatrice, 
et  l’Univers  entier  a  été  produit  par  une  suite  de  créations  non 
pas  successives,  puisqu’elles  sont  toutes  éternelles,  mais  subor¬ 
données  les  unes  aux  autres. 

La  troisième,  c’estqueles  âmes  humaines,  créées  par  la  dixième 
Intelligence,  ne  se  distinguent  point  les  unes  des  autres,  si  ce 
n’est  en  raison  des  corps  qu’elles  informent  ;  séparées  de  ces  corps, 
elles  11e  forment  plus  qu’une  âme  unique. 

Logiquement  liées  les  unes  aux  autres,  ces  trois  doctrines  sont 
trois  hérésies  redoutables  que  le  Chrétien  doit  combattre  avec  la 
dernière  vigueur  ;  cette  lutte  contre  les  hérésies  aristotéliciennes, 
il  la  mènera  de  pair  avec  la  lutte  contre  l’hérésie  astrologique, 
qui  est  venue  des  pays  musulmans  en  même  temps  que  les  trois 
premières,  et  qui  est  soutenue,  bien  souvent,  par  les  mêmes  phi¬ 
losophes;  cette  dernière  hérésie  est  souverainement  funeste,  car 
elle  supprime  le  libre  arbitre  de  l’homme.  Au  De  Universo  et, 
surtout,  au  De  Le  gibus ,  Guillaume  d’Auvergne  ne  cesse  de  la 
réfuter. 

II 

DIGRESSION  AU  SUJET  ü’uN  AXIOME  DE  BOECE  I 

L’esse,  le  quod  est,  le  quo  est 

Dans  la  Somme  théologique  d’Alexandre  de  Haies,  dont  l’étude 
va  retenir  notre  attention,  il  nous  arrivera  ae  lire  ce  passage  1  : 

1.  Alexandri  de  Ales  S  anima  theologica,  pars  II,  quæst.  XX,  nierabrum  II, 

art.  II. 


286 


LA  CKUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


IV  -  26 


«  En  tout  être  au-dessous  du  premier  Principe,  on  peut  distin¬ 
guer  ce  qu’est  cet  être  [quod  est)  et  ce  par  quoi  il  est  ( quo  est)... 
Et  toute  chose  en  laquelle  on  peut  distinguer  ce  qu  elle  est  ( quod 
est )  et  ce  par  quoi  elle  est  ( quo  est),  est  une  chose  composée.  » 

Cet  axiome  :  Omne  quod  est  titra  Primum  est  composition  ex 
quod  est  et  quo  est,  revient  souvent  sous  la  plume  d’Alexandre  de 
Haies.  Tantôt  cet  auteur  parait  le  regarder  comme  équivalent  à 
celui-ci  :  Toute  chose  inférieure  à  Dieu  est  composée  de  matière  et 
de  forme.  Mais,  le  plus  souvent,  il  attribue  aux  deux  propositions 
des  sens  différents. 

*  Alexandre  de  Haies  n’était  pas  seul,  en  son  temps,  à  invoquer 
l’adage  :  Citra  Primum  quicquid  est,  est  ex  quod  est  et  quo  est.  Le 
Franciscain  Jean  de  la  Rochelle,  contemporain  d’Alexandre,  et 
dont  la  Somme  théologique  a  été  mise  à  contribution  pour  la  com¬ 
position  de  la  Somme  d’Alexandre,  pose,  lui  aussi,  ce  principe,  et 
voici  comment  il  en  explique  les  termes  1  : 

«  L’essence  dont  est  la  créature  ( essentia  qua  est )  ne  se  dit  qu'à 
l’égard  de  ce  qui  est  essentiel  à  la  créature  ;  quod  est,  au  contraire, 
regarde,  à  la  fois,  l’essentiel  et  l’accidentel  ;  on  le  voit  pour  l’ange 
ou  pour  l’âme  ;  on  dit  de  cette  âme  qu’elle  est  ( quod  est)  une 
âme,  qu  elle  est  ( quod  est)  raisonnable,  ce  qui  lui  est  essentiel  ; 
mais  on  dit  aussi  qu  elle  est  ( quod  est)  juste,  ce  qui  lui  est  acci¬ 
dentel.  » 

Le  peu  que  nous  venons  de  dire  suffit  déjà  à  justifier  cette  con¬ 
clusion  :  Si  les  Scolastiques  s’accordent  en  ce  point  que  toute  chose, 
après  Dieu,  est  composée  de  quo  est  et  d a  quod  est,  ils  ne  s’accor¬ 
dent  plus  du  tout  lorsqu’il  s’agit  de  définir  ce  quo  est  et  ce 
quod  est. 

Pour  mettre  un  peu  d’ordre  dans  la  confusion  que,  déjà,  nous 
pressentons,  nous  allons  essayer  de  retracer  l'histoire  de  ce  prin¬ 
cipe  :  Çitra  Primum  quicquid  est,  est  ex  quo  est  et  quod  est.  Cette 
histoire  sera  fort  instructive  ;  elle  nous  montrera,  en  effet,  le  con¬ 
flit  des  tendances  contradictoires  que  subissait  la  Scolastique  et 
entre  lesquelles  elle  balançait. 

Albert  le  Grand,  qui  cite  ce  principe  2,  l’attribue  à  Boëce.  Il  y 


1.  Joannis  de  Rupella  In  librum  Im  de  anima  expositio,  cap.  XIII  [Citation 
empruntée  à  :  Doctoris  Seraphici  S.  Bonaventuræ  Opéra  om/iia,  tomus  II,  ad 
Claras  Aquas  (Quaracchi),  1 885  ;  p.  93,  scholion,  IV,  2] 

2.  Alderti Magni  Z)e  causis  et processu  universitatis  lib.  II,  tract.  II,  cap.  XVIII. 
Au  lib.  1,  tract.  I,  cap.  I  du  même  écrit,  Aibert  avait  cité  plus  exactement 
les  propos  que  tient  Boëce  «  in  libro  De  hebdomadibus,  »  livre  qui  est  le 
même  que  le  De  Trinitate.  En  cet  endroit,  la  formule  :  «  In  omni  eo  quod  est 
citra  Primum,  aliud  est  esse  et  quod  est,  sive  aliud  est  quo  est  et  quod  est  » 
n’était  pas  donnée  comme  extraite  textuellement  de  l’ouvrage  de  Boëce. 


IV  -  27 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


287 


ajoute  ce  corollaire  :  «  ldquod  est  habere  aliquid  potest  præter  id 
quod  ipsum  est ,  »  et  quelques  autres.  Ces  corollaires  se  lisent,  en 
effet,  au  troisième  livre  du  traité  De  hebdomadibus  ou  De  Trinilate 
de  Boëce  1  ;  mais  l’axiome  lui-même  ne  s’y  trouve  pas. 

Pour  découvrir  l’origine  de  l’axiome  dont  nous  voulons  retra¬ 
cer  l’histoire,  il  nous  faut  remonter  plus  haut  que  Boëce,  il  nous 
faut  arriver  jusqu’à  Hilaire  que,  vers  350,  les  habitants  de  Poi¬ 
tiers  portèrent  au  siège  épiscopal  de  leur  ville,  et  qui  mourut  sur 
ce  siège  vers  367. 

Dans  son  traité  en  douze  livres  Sur  la  Trinité ,  Saint  Hilaire  s’at¬ 
tache,  à  plusieurs  reprises,  à  cette  pensée  :  Dieu  est  l’être  néces¬ 
saire,  il  est  lui-même  le  principe  de  son  existence.  Cette  pensée,  il 
s’efforce  de  l’exprimer  clairement,  mais  il  ne  fait  point  appel,  pour 
cela,  aux  termes  dont  les  diverses  écoles  philosophiques  avaient 
accoutumé  de  se  servir  ;  aux  doctrines  de  ces  écoles,  il  n’a  jamais 
recours,  il  ne  fait  aucune  allusion. 

Pour  désigner  Dieu,  pris  tel  qu’il  est,  il  dit  :  Ce  qu’il  est,  id 
quod  est.  Pour  désigner  le  principe  de  l’existence  de  Dieu,  ce 
qui  fait  que  Dieu  est,  il  dit  :  L’être,  esse.  A  son  gré  donc,  il  n’y  a 
pas  de  distinction  entre  l 'être  de  Dieu  et  ce  qu’est  Dieu. 

«  L’être  de  Dieu,  dit  Saint  Hilaire2,  est  en  Dieu  même  ;  ce 
qu’il  est,  il  ne  le  tire  pas  d’ailleurs  ;  ce  qu’il  est,  il  le  tient  de  lui- 
même  et  le  possède  en  lui-même.  —  Ejus  esse  in  sese  est,  non 
aliunde  quod  est  Siemens,  sed  id  quod  est  ex  se  atque  in  se  obti- 
nens.  » 

«  C’est  le  propre  de  Dieu,  dit-il  encore  3,  d’être  ce  qu’il  est,  et  le 
sens  non  douteux  de  cette  proposition,  c’est  celui-ci  :  Ce  qu’il  est, 
on  ne  peut  ni  concevoir  ni  dire  que  cela  n’existe  pas.  —  Deo  pro- 
prium  esse  id  quod  est,  non  ambigens  sensus  est  :  Quia  id  quod 
est  non  potest  ïntelligi  nec  dici  non  esse.  » 

Parfois,  pour  désigner  le  principe  de  l’existence,  ce  qui  fait 
exister,  Saint  Hilaire  remplace  le  mot  esse  par  l’expression  ex  quo 
est  ;  c’est  ce  qui  a  lieu  notamment  au  passage  suivant 4  qui  a  trait 
au  Verbe,  Fils  de  Dieu  : 

«  Par  cela  même  qu’il  est  Dieu  et  que  Dieu  est  en  lui,  Dieu 
n’est  pas  hors  de  lui  ;  s’il  est  Dieu  et  si  Dieu  est  en  lui,  cela  ne 

1.  Anitii  Manlii  Severini  Boethii  De  Trinilate  ad  Stjmmachum  liber  lllus 
(Anitii  Manlii  Severini  Boethi  (sic)  Opéra,  Basileæ,  ef  officina  Henricpetrina, 
MDLXX,  pp.  1181-1182.) 

2.  Sancti  Hilarii  Pictavensis  episcopi  De  Trinilate  lib.  II-,  cap.  VI  [Sancti 
Hilarii  Opéra.  Accurante  J.  P.  Migne.  T.  II  ( Patrologiœ  Latinœ  t.  X)  C8l.  55]. 

3.  Sancti  Hilarii  Op.  laud.,  lib.  XII,  cap.  XXIV;  éd.  cit.,  t.  II,  col.  447- 

4.  Sancti  Hilarii  Op.  laud.,  lib.  V,  cap  XXXVII;  éd.  cit.,  t.  II,  col.  i55. 


288 


LA  CRliE  DE  LAR1ST0TÉLISME 


IV  -  28 


provient  pas  d’ailleurs  [que  de  lui-même j  ;  il  a  eu  lui  et  ce  qu  il 
est,  et  ce  par  quoi  il  subsiste.  —  Habens  in  se  et  quod  ipse  est,  et  ex 
quo  ipse  subsistit.  » 

La  pensée  que  Saint  Hilaire  exprime  dans  ces  divers  passages 
pourrait,  semble-t-il,  se  formuler  ainsi  :  La  nature  ou  l’essence 
de  Dieu  est,  en  même  temps,  le  principe  de  l’existence  divine.  La 
nature  ou  essence  est  représentée  par  les  termes  ui  quod  est ,  quod 
ipse  est  ;  le  principe  de  l’existence  est  désigné  par  esse  ou  par  ex 
quo  subsistit 

Que  cette  identité  soit  propre  à  Dieu  et  ne  se  retrouve  pas  dans 
les  créatures,  Hilaire  l’admet  certainement  ;  mais  il  n’a  pas  occa¬ 
sion  de  parler,  pour  les  créatures,  de  la  distinction  entre  Yid  quod 
est  et  Y  esse. 

11  en  sera  parlé  par  Boëce  ou  par  Fauteur,  quel  qu’il  soit,  du  l)e 
Trinitate  ;  mais  sous  l’influence  d’Aristote  et  de  ses  commenta¬ 
teurs,  cet  auteur  va  donner,  aux  termes  id  quod  est  et  esse,  des 
significations  auxquelles  Saint  Hilaire  ne  songeait  certaine¬ 
ment  pas. 

Examinons  donc  de  près  la  pensée  de  Boëce. 

Cette  pensée,  en  effet,  se  développe  tout  entière  à  partir  du 
principe  que  formule  la  proposition  suivante  1  :  «  Diversum  est 
esse  et  id  quod  est.  »  Or  quelle  est  cette  distinction  entre  le  id 
quod  est  et  Y  esse  ?  La  lecture  du  traité  De  Trinitate  nous  montre 
qu’elle  est  identique  à  ceHe  que  Thémistius  avait  établie 1  2  entre 
une  certaine  eau  concrète  (ü8wp)  et  la  nature  spécifique  de  l’eau 
(xô  üSaxi  stvat).  Pour  Boëce,  cette  eau  concrète,  c’est  le  id  quod  est  ; 
la  nature  spécifique  de  l’eau,  l’essence  aqueuse,  c’est  Yesse  que 
les  Grecs  nomment  oùaâa  et  Saint  Augustin  essentia.  Sans  peine, 
nous  allons  reconnaître  cette  entière  similitude  entre  la  pensée 
de  Boëce  et  celle  de  Thémistius. 

Dès  le  premier  livre  .de  son  traité  De  la  Trinité ,  Boëce  avait 
posé  ce  principe  3  que  Dieu  est  le  seul  être  en  qui  l’essence  soit 
identique  à  l’être  concret,  parce  qu’il  est  forme  pure  et  sans  matière  : 
«  Divina  substantia  sine  materia  forma  est ,  atque  ideo  unum,  et 
est  id  quod  est.  Reliqua  vero  non  sunt  id  quod  sunt.  » 

Ce  même  principe,  il  l’avait,  au  troisième  livre,  repris  en  ces 
deux  formules4  : 

«  Omne  simplex  esse  suum,  et  id  quod  est,  unum  habet. 

1.  Boëce,  loc.  cit. 

2.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  I,  §  VI  ;  t.  IV,  pp.  395-3g6. 

3.  Bo'ethi  Opéra,  éd.  cit.,  p.  1122. 

4.  Boethi  Opéra,  éd.  cit.,  p.  1182. 


IV  -  29 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


289 


>)  Omni  composite  aliudest  esse ,  aliud  id  quod  est.  » 

Afin  cl  expliquer  sa  pensée,  Boëce  donnait  des  exemples  1  :  Une 
substance  colorée  n’est  pas  même  chose  que  la  couleur  par 
laquelle  elle  est  colorée,  une  substance  grave  n’est  pas  même 
chose  que  la  gravité  par  laquelle  elle  pèse.  Joints  à  cette  affirma¬ 
tion  :  En  Dieu,  l'esse  et  le  quod  est  sont  identiques  parce  que  Dieu 
est  forme  pure,  ces  exemples  mettent  hors  de  doute  cette  conclu¬ 
sion  :  Le  id  quod  est,  c’est  la  chose  concrète  et  réellement  existante 
que  produit  1  union  de  la  matière  et  de  la  forme  ;  l'esse,  l’essence, 
c’est  la  forme  commune  à  toutes  les  choses  individuelles  de  même 
espèce,  telle  la  gravité,  forme  spécifique  commune  à  tous  les  corps 
graves.  Boëce  eût  donc  souscrit  à  cette  affirmation  de  Thémistius  : 
«  L'essence  aqueuse,  c’est  la  forme  de  l’eau,  vo  8è  uoa-u  elvai  tô 

Et.oÔç  £OT’.  TO'J  uoavo^.  » 


Cette  identité  de  l 'esse  et  de  la  forme,  Boëce  l’avait,  d’ailleurs, 
affirmée  avec  insistance  au  second  livre  de  son  De  Trinitate. 

«  La  forme,  avait-il  dit 2,  celle  qui  est  vraiment,  et  non  pas 
l’image,  c’est  l’e.s.se  même,  et  c’est  par  elle  que  l'esse  est.  Tout  me, 
en  eltet,  provient  de  la  forme.  Si  une  statue  est  ajipelée  l’effigie 
de  quelque  animal,  ce  n’est  pas  à  cause  du  bronze  qui  en  est  la 
matière,  mais  en  vertu  de  la  forme  qui  est  sculptée  en  elle.  Le 
bronze  n’est  pas  appelé  bronze  à  cause  de  la  terre  qui  en  est  la 
matière,  mais  à  cause  de  la  forme  du  bronze.  La  terre  clic-même, 
ce  n  est  pas  en  \ertu  de  la  Matière  première  (xav#  tyjv  uXt,v)  qu’elle 
reçoit  ce  nom,  c'est  en  vertu  de  la  sécheresse  et  de  la  pesanteur 
qui  sont  des  formes.  Rien  donc  n’est  dit  esse  en  vertu  de  la  matière, 
mais  bien  en  vertu  de  sa  forme  propre.  » 

Etre  de  1  eau,  avait  dit  Ihémistius,  c’est  posséder  la  forme  de 
1  eau  ;  être  du  bronze,  répète  Boëce,  c’est  posséder  la  forme  du 
bronze.  Les  pu  usées  de  ces  deux  auteurs  s’identifient.  Lors  donc- 
que  Boëce  écrit  Dieersum  est  esse  et  id  quod  est ,  nous  devons 
entendre  .  L  essence  (esse'),  qui  est  la  lorinc,  ne  se  confond  pas 
avec  la  chose  concrète  et  réellement  existante  (id  quod  est). 

Partant,  si  nous  voulons  traduire  esse  par  essence,  nous  devons 
dire  que  Boëce,  à  l’imitation  de  Thémistius,  identifie  l’essence  et  la 
forme.  C’estaussi  ce  que  faisaient  les  premiers  philosophes  arabes. 

«  Employons,  disait  Abou  Masar  3,  la  manière  de  parler  qui  est 


i.  Boethi  Opcru,  éil.  cit.,  p.  ii83. 

».  Boethu  De  Trinitate  liber  II  (Boethi  Opéra ,  éd.  cit.,  p.  1122). 

3.  Tntroiluctnriam  in  astronomiam  Ai.bumasaius  abalachi  octo  confinais  l Un-os 
partiales.  Colophon  :  Opus  introductorium  in  astronomiam  Albumasaris  aba¬ 
lachi  explicit  féliciter.  Uenetijs  :  mandato  et  expensis  Melchionis  (sic)  Sessa 
(sic)  :  Per  Jacobum  pentium  Leucensem.  Anuo  domini  i5o6.  Die  5  Septembris. 

DUHEM.  —  T.  v.  19 


290 


la  crue  de  l’aristotélisme 


IV  -  30 


communément  usitée  auprès  des  philosophes.  Ils  appellent  forme 
humaine  ce  par  quoi  tout  individu  d’une  certaine  espèce  est  dit 
homme  ;  forme  équine,  ce  par  quoi  il  est  dit  cheval.  »  Or  1  huma¬ 
nité,  Yéquinitè  qui  font  qu’un  homme  est  homme,  qu’un  cheval  est 
cheval,  seront  constamment  prises  par  Avicenne  comme  exemple 
d’essence  ou  quiddité  ;  il  est  donc  bien  clair  que,  pour  Abou  Masar 
comme  pour  Boëce,  l’essence  ne  se  distingue  pas  de  la  forme 
spécifique. 

C’est  bien  ainsi  que  Gilbert  de  la  Porrée,  dans  son  Commentaire 
au  traité  de  la  Trinité,  a  compris  la  pensée  de  Boëce  \  Afin  de 
manifester  la  distinction  qui  existe  entre  le  id  quod  et  l’esse,  afin 
d’exclure  les  interprétations  différentes  qui  peuvent  avoir  cours 
auprès  de  certains  auteurs,  il  dit  :  «  L'esse,  c  est-à-dire  1  essence 
( subsistentia )  qui  est  dans  la  chose  qui  existe,  diffère  de  1  id  quod 
est,  c’est-à-dire  de  la  chose  qui  existe  ( subsistens )  en  laquelle  est 
l’essence.  Ainsi  en  est-il  de  la  corporéité  et  d’un  corps,  de  l’huma¬ 
nité  et  d’un  homme. 

»  Cet  esse  que,  par  abstraction,  l'esprit  sépare  en  quelque  sorte 
de  ce  en  quoi  il  est,  cet  esse,  disons-nous,  n’existe  pas  encore.... 
Lorsqu’en  effet,  nous  contemplons  cette  forme  simple  et  pure 
telle  quelle  est  en  elle-même,  nous  la  considérons  en  vérité  autre¬ 
ment  qu’elle  n’existe;  en  sorte  que,  d’une  certaine  manière, 
elle  n’existe  pas  encore,  car  elle  n’existe  pas  telle  que  nous  la  con¬ 
sidérons  ;  bien  que  nous  la  considérions  par  abstraction,  c’est  non- 
abstraite  quelle  existe.  Mais  lorsque  la  chose  qui  est  {id  quod  est) 
reçoit  en  elle-même  la  forme  qui  constitue  Y  esse  ( forma  essendi), 
c’est-à-dire  cette  subsistentia  que  l’esprit  conçoit  d’une  manière 
abstraite,  cette  réception  est  une  génération  ;  par  le  concours  de 
la  matière,  qu’on  nomme  üm,  et  de  cette  forme  que  les  Grecs 
appellent  ouo-uaS/^,  grâce  à  l’opération  de  cette  forme  qui  a  nom 
oùma,  à  la  ressemblance  de  ce  modèle  qui  est  dit  etSéa,  se  consti¬ 
tue  l’eixwv,  c’est-à-dire  la  copie,  l’image  de  ce  modèle.  Ainsi  un 
corps  est-il  corps  parce  qu’il  possède  cet  esse  qu’est  la  corporéité  ; 
un  homme  est-il  homme  parce  qu’il  possède  1  humanité.  » 

Le  choix  de  la  corporéité  comme  exemple  d’wse  suffirait  peut- 
être  à  montrer  que  ce  commentaire  a  subi  l’influence  d’Avicébron. 
Mais  il  est  une  autre  influence  qui  s’y  manifeste  avec  évidence. 

Re^nûotc  inclyto  domino  Lconsriio  Liauredano  IJenetiarum  Principe.  Lit).  I, 
cap.  III,  fol.  suivant  le  fol.  sign.  a  4,  v«. 

I.  GlLBERTl,  BPISCOPI  PlCTAVENSlS,  COGNOMENTO  PORRBTÆ  Ifl  llbrum  III lie  Tri- 
nitate  Boethii  com/nentaria ,  secunda  régula  (Boethi  Opéra ,  cd.  cit.,  pp.  1 188- 
1189). 


IV  -  31 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


291 


Cette  où<ûa  opifex,  que  Gilbert  appelle  aussi  *,  dans  son  commen¬ 
taire  au  premier  livre  De  la  Trinité ,  une  forma  primaria,  cet  oùuia 
qui  préside  à  l’union  de  la  üXti  et  de  la  forme  substantielle  (oùauo- 
8^ç),  union  dont  sortira  la  chose  concrète  et  réellement  existante, 
nous  l’avons  rencontrée  déjà  au  De  divisione  naluræ  2.  Aussi,  lors¬ 
que  ce  passage  inspirera  le  De  ente  et  essentia  de  Saint  Thomas 
d’Aquin,  fera-t-il  retentir,  jusqu’en  l’œuvre  du  Doclor  commuais, 
un  écho  de  la  pensée  de  Jean  Scot. 

Au  moment  où  Gilbert  de  la  Porrée  rédigeait  son  commentaire, 
on  ne  se  contentait  plus  de  lire  Boëce  et  l’Erigène  ;  les  traducteurs 
commençaient  à  faire  parvenir  aux  écolàtres  de  Chartres  les 
œuvres  de  la  philosophie  grecque  que  les  Arabes  avaient  recueil¬ 
lies,  et  les  écrits  que  les  sages  de  l’Islam  avaient  eux-mêmes 
composés  ;  en  particulier,  on  lisait  le  Livre  des  Causes,  qui  appor¬ 
tait,  au  Moyen  Age  chrétien,  un  résumé  du  Néo-platonisme  de 
Plotin  et  de  Proclus. 

Selon  ce  Néo-platonisme,  toute  chose,  après  l’Etre  premier,  posr 
sédait,  tout  d’abord,  une  existence,  émanée  du  premier  Être.  Dans 
cette  existence,  par  elle-même  une  et  identique  pour  toutes  choses, 
l’Intelligence  et  l’Ame  imprimaient  des  formes  ;  en  vertu  de  ces 
formes  diversement  reçues,  les  choses  devenaient  distinctes  les 
unes  des  autres,  une  chose  était  de  telle  manière,  une  autre  chose 
de  telle  autre  manière. 

Or  cette  existence,  uniforme  en  toutes  choses,  le  traducteur  du 
Livre  ides  Causes  la  nommait  esse  ou  essentia.  On  pouvait  être  tenté, 
dès  lors,  de  l’identifier  avec  ce  que  Boëce  désignait  par  ces  mêmes 
mots  :  esse,  essentia.  On  pouvait,  dans  le  sens  de  la  doctrine  de 
Plotin  et  de  Proclus,  interpréter  l’axiome  :  Ci  ira  Primum  quic- 
quid  est,  est  ex  id  quud  est  et  esse.  L’esse,  pouvait-on  dire,  c’est 
l’existence,  une  pour  toutes  les  créatures,  et  qui,  en  toute  créature, 
provient  du  premier  Principe.  Le  id  quod  est ,  c’est  la  forme  en 
vertu  de  laquelle  telle  créature  est  ceci  ou  cela,  par  laquelle  elle 
est  de  telle  ou  telle  manière  ;  c'est  précisément  cette  forme  que 
Boëce  identifiait  avec  l'esse,  en  sorte  que  le  sens  attribué  par  ce 
philosophe  aux  termes  qu’il  avait  employés  se  trouvait,  pour  ainsi 
dire,  retourné. 

Ce  langage,  inspiré  par  le  Livre  des  Causes ,  Gilbert  de  la  Porrée 
nous  apprend  3  qu’il  était  communément  reçu  des  théologiens  de 
son  temps. 

1.  Gilberti  Pokbetæ  Op.  lauil.,  lib.  I  (Bobthi  Opéra,  éd.  cit.,  p.  1 1 38). 

2.  Vide  supra,  pp.  57-59. 

3.  Gilberti  Porretæ  Op.  laud.,  lib.  III,  secunda  régula  (Boethi  Opéra,  éd. 
cit.,  p.  1188). 


292 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  32 


«  En  Théologie,  l’être  ( essentia )  divin,  dont  nous  entendons  par¬ 
ler  lorsque  nous  disons  :  Dieu  est,  se  nomme  l'existence  (esse)  de 
toutes  les  choses  créées.  Lorsque  nous  disons,  en  eilet,  un  corps 
existe,  un  homme  existe,  les  théologiens  entendent  que  ces  affir¬ 
mations  impliquent  une  dénomination  extrinsèque  à  letre  (essen¬ 
tia)  du  Principe  de  ces  choses  ;  par  la  corporéité,  en  effet,  ils  ne 
disent  pas  que  le  corps  existe  (esse),  mais  qu  il  est  telle  chose  (esse 
aliqvid)  ;  de  même,  par  l’humanité,  l’homme  n’existe  pas,  mais  il 
est  telle  chose.  Au  contraire,  ils  disent  que,  par  l’être  ( essentia )  de 
son  Principe,  chaque  chose  existe  (esse)  et  n  est  pas  telle  ou  telle 
(esse  aliqnid).  Quant  à  la  subsistance  qui  est  créée  en  cette  chose, 
elle  ne  la  fait  pas  exister  (esse),  mais  être  telle  chose  (esse  aliqnid). 
De  la  même  manière,  de  toutes  les  choses  qui  sont  (est)  en  \ertu 
de  l'opération  du  Principe  souverain,  ils  disent  quelles  existent 
(esse)  par  le  même  être  ( essentia )  premier  et  incréé,  et  que  cha¬ 
cune  d’elles,  par  son  genre  propre,  est  telle  chose  (esse  aliqnid)... 
Lors  donc  (pi  on  dit  :  1  esse  est  diftérent  du  id  qtiod  est ,  il  faut, 
selon  les  théologiens,  entendre  par  esse  ce  qui  est  le  Principe 
même,  et  par  id  quod  est  ce  qui  provient  du  Principe.  » 

Cette  opinion,  très  conforme  à  celle  qu  admettaient  Proclus  et 
le  Livre  des  Causes,  n’avait  peut-être  pas  attendu,  pour  pénétrer 
auprès  des  théologiens  chrétiens,  que  ceux-ci  eussent  lu  ce  dernier 
livre.  Elle  précisait,  pour  ainsi  dire,  les  propos  de  Saint  llilaire. 
Elle  perdait  déjà  dans  les  écrits  de  Saint  Anselme. 

Au  Monolor/ion,  Saint  Anselme  s'applique  ’  à  distinguer  le  sens 
de  ces  deux  expressions  :  être  par  (per)  quelque  chose,  et  :  être  de 
(ex)  quelque  chose.  Le  sens  qu  il  donne  a  la  première  est  celui  que 
nous  exprimerions  ainsi  :  Recevoir  son  existence  de  quelque  chose. 
Le  sens  de  la  seconde  est  celui-ci  :  Etre  tiré  de  quelque  chose.  Une 
créature,  selon  lui,  existe  par  une  certaine  nature  et  elle  sort  du 
néant  (per  aliquam  naturam  extitil  ex  nihilo). 

La  Cause  suprême,  poursuit-il,  «  est  par  elle-même  et  (/elle- 
même  tout  ce  qu’elle  est.  Mais  comment  doit-on  concevoir  qu’elle 
est  par  soi  et  de  soi  ?  En  effet,  elle  ne  s  est  pas  faite  elle-même  et 
elle  n’est  pas,  à  elle-même,  sa  propre  matière-;  elle  ne  s’est  pas 
aidée  elle-même  pour  être  ce  qu’elle  n  était  pas.  Peut-être  ces  mots 
doivent-ils  être  entendus  de  la  même  manière  que  ceux-ci  :  La 
lumière  luit  ou  est  chose  luisante  par  elle-même  et  (/  elle-même. 
Les  rapports,  en  effet,  qu’il  y  a  entre  la  lumière,  le  fait  de  luire  et 
la  chose  luisante,  se  retrouvent  entre  l’essence,  le  fait  d  être  et 


.  S.  Anselmi  archiepiscopi  Cantoaribnsis  Monologioii,  cap.  V. 


IV  -  33 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


293 


l’être,  c’est-à-dire  la  chose  qui  existe  ou  subsiste.  —  Quemadmo- 
dum  enim  sese  habent  ad  invicem  lux  et  lacer c  et  Incens,  sic  surit 
adïnvicem  essenlia,  esse  et  eus,  hoc  est  existens  sive  subsistens.  — 
Partant,  l’essence  au  suprême  degré,  le  fait  d'exister  au  suprême 
degré,  enfin  l’être  au  suprême  degré,  c’est-à-dire  ce  qui  est  existant 
au  suprême  degré  ou  subsistant  au  suprême  degré,  ne  se  comporte¬ 
ront  pas  entre  eux  d’autre  façon  que  la  lumière,  le  fait  de  luire  et 
ce  qui  luit.  —  Ergo  summa  essentia  et  samme  esse  et  summe  eus , 
id  est  summe  existens  sive  summe  subsistens,  non  dissimiliter  sibi 
concernent  quam  lux  et  lucere  et  lucens.  » 

Ce  texte  montre  avec  la  plus  grande  clarté  ce  que  Saint 
Anselme  entend  par  essence  (essentia)  ;  c’est  ce  qui  fait  exister 
(esse)  un  être  (eus),  une  chose  existante  ou  subsistante  (existens 
vel  subsistens).  De  même,  la  lumière  est  le  principe  dont  le  corps 
luisant  tient  la  propriété  de  luire. 

D’autre  part,  d’un  chapitre  du  Proslogion  ',  on  peut  conclure  que 
l’Archevêque  de  Cantorbery  mettait,  entre  l’c.v.ve  et  le  quod  est  une 
distinction  semblable  à  celle  que  Gilbert  de  la  Porrée  attribue  à 
«  certains  théologiens.  » 

«  Toi  seul,  Seigneur,  dit  Saint  Anselme,  tu  es  ce  que  tu  es 
(es  quod  es)  et  tu  es  qui  tu  es  (es  qui  es).  En  effet,  toute  chose  qui 
n’est  pas  la  même  dans  son  ensemble  et  dans  ses  parties,  toute 
chose  qui  est  de  quelque  manière  sujette  au  changement,  n’est 
pas  absolument  ce  qu’elle  est  (non  omnino  est  quod  est).  Toute 
chose  qui  a  commencé  par  ne  pas  être,  qu’on  peut  concevoir 
comme  n’étant  pas,  qui  revient  au  non-être  dès  là  qu’un  autre 
principe  ne  la  fait  pas  subsister,  toute  chose  qui. a  un  passé  qui 
n’est  plus  et  un  futur. qui  n’est  pas  encore,  cette  chose  n’est  pas 
proprement  et  absolument.  Mais,  toi,  tu  es  ce  que  tu  es.  » 

Nous  voyons  par  là  qu’en  tout  être  contingent  et  changeant, 
l’Archevêque  de  Cantorbery  veut  qu’on  distingue  le  quod  est  de 
Y  esse;  malheureusement,  ilnéglige  de  préciserle  sens  qu’il  attribue 
à  l'expression  quod  est;  d’après  la  signification  que  le  Monologion 
donne  au  mot  essentia ,  il  semble  que  quod  est  se  doive,  au  Proslo¬ 
gion,  prendre  comme  le  prenaient  les  théologiens  dont  nous  a 
parlé  Gilbert  de  la  Porrée. 

A  côté  de  ces  théologiens  inspirés  par  Saint  Anselme  ou  par  le 
Livre  des  Causes,  se  trouvaient,  nous  dit  également  Gilbert,  des 
philosophes  qui  regardaient  les  deux  expressions  esse  et  quod  est 
comme  entièrement  synonymes.  D’autres  philosophes  voulaient 


i.  S.  Anselmi  Proslogion,  cap.  XXII. 


294 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  34 


réserver  le  mot  esse  aux  essences  ( subsi.stentiæ ),  et  le  mot  aliquid 
esse  aux  accidents  qui,  telles  les  mesures  et  les  qualités,  accom¬ 
pagnent  les  essences. 

Mais  l’axiome  de  Boëce  va  bientôt  recevoir  une  nouvelle  inter¬ 
prétation,  fournie  par  le  Néo-platonisme  arabe  ;  et  cette  interpréta¬ 
tion  s’insinuera  sous  le  couvert  d’un  changement  d’énoncé.  Voyons 
comment  ce  changement  a  pu,  au  mot  esse,  substituer  1  expression 
quo  est. 

Dans  une  créature,  Boëce  et  son  commentateur  Gilbert  de  la 
Porrée  établissaient  précisément  la  distinction  que  Thémistius  mar-j 
quait  au  sein  de  toute  chose  soumise  à  la  génération  et  à  la  cor¬ 
ruption.  Qu’est-ce  que  cet  objet,  que  nous  montrons  du  doigt  ? 
Ce  qu’il  est,  xo  xé8e,  id  qnod  est ,  c’est  une  masse  d  eau  concrète,  et 
déterminée,  OSwp.  Quelle  en  est  la  nature?  Cet  objet  est  de  nature 
aqueuse,  iïôaxt;  la  nature  aqueuse,  voilà  par  quoi  il  est  de  l’eau, 
xo  xtüSs  thaï,  quo  est.  La  distinction,  donc,  entre  l’uSwp  et  le  xo  üSaxt 
elvai,  entre  le  id  qnod  est  et  Yesse,  peut  aussi  se  formuler  comme  la 
distinction  entre  le  id  qnod  est  et  le  quo  est. 

Comme  les  lecteurs  de  Boëce,  les  lecteurs  du  Livre  des  Causes. 
sont  disposés  à  remplacer  le  mot  esse  par  les  mots  quo  est,  mais 
en  leur  attribuant  un  sens  différent  ;  pour  eux,  en  effet,  l’esse 
d’une  chose,  c’est  l'existence  de  cette  chose,  c’est-à-dire  ce  par  quoi 
elle  existe,  quo  est. 

Cette  substitution  des  mots  quo  est  au  mot  esse,  Gilbert  de  la 
Porrée  la  propose  déjà.  «  En  tout  composé,  dit-il  ’,  c’est-à-dire  en 
toute  chose  subsistante  ( omni  subsistentï),  il  faut  distinguer  l’esse, 
c’est-à-dire  ce  de  quoi  il  est  ( quo  est)  et  un  autre  élément,  ce  par 
quoi  ce  composé  est  une  certaine  chose  concrète  ( quo  aliquid  est).  » 
Que,  par  quo  est,  Gilbert,  fidèle  à  la  pensée  de  Boëce,  entende 
l’essence,  ce  de  quoi  une  chose  est  faite,  ce  par  quoi  elle  est  de 
telle  nature,  et  non  l’existence,  c’est-à-dire  ce  par  quoi  elle  existe 
d’une  manière  concrète,  nous  en  avons  l’assurance  par  le  passage 
suivant  2  : 

«  Dans  un  objet  [de  bronze],  tel  qu’il  existe,  on  dit  que  la  nature 
du  bronze  est  l’esse  ;  c’est,  en  effet,  en  vertu  de  ce  dont  elle  est 
faite,  c’est-à-dire  de  son  genre  propre,  que  cette  chose  est  dite  de 
bronze.  »  —  Æreum  dicitur  esse  in  eo  quod  est,  quoniam  eo  ipso 
quo  est,  suo  scilicet  genere,  dicitur  æreum.  » 

\ 

1.  Gilbert  de  la  Porrée,  loç.  oit.,  octava  régula  (Boethi  Opéra,  éd.  cit., 
p.  1191). 

2.  Gilbert  de  la  Porrée,  loc.  cit.,  quinta  régula  (Boethi  Opéra,  éd.  cit., 
P-  1189). 


IV  -  35 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


295 


Dans  le  latin  de  Gilbert  de  la  Porrée,  qui  semble  vouloir  se 
mouler  sur  le  grec  d’Aristote,  cet  ablatif,  quo ,  joint  au  mot  es/, 
prend  exactement  le  sens  qu’a,  dans  la  langue  du  Stagirite  \  le 
datif  joint  au  mot  etvat  ;  ainsi  le  Philosophe  distinguait-il  *  entre 
un  homme  (avOptoîtoç)  et  la  nature  humaine  (to  àvÔpo>7t(j>  etvat)  ;  ainsi 
Thémistius  distinguait-il  entre  une  masse  d’eau  (üowp)  et  la  nature 
de  l’eau  (to  üSaxt  slvai). 

A  l’énoncé  transformé,  donc,  Gilbert  garde  fidèlement  le  sens 
que  Boëce  attribuait  à  l’énoncé  primitif.  Robert  Grosse-Teste  en 
fait  autant;  il  déclare  formellement  que,  par  quo  est  ou  qua  est ,  il 
faut  entendre  la  forme  par  laquelle  une  chose  déterminée  est  de 
telle  espèce,  de  telle  nature,  en  un  mot,  est  ce  qu’elle  est,  id 

quod  est.  ? 

«  La  forme,  dit-il 3,  c’est  ce  par  quoi  une  chose  est  ce  qu  elle  est 

[qua  res  est  id  quod  est)  ;  ainsi  l’humanité,  par  laquelle  un  homme 
est  homme,  c’est  la  forme  de  l’homme.  Or  c  est  par  lui-même  que 
Dieu  est  ce  qu’il  est;  c’est  par  lui  même,  en  effet,  que  Dieu  est 
Dieu,  car  il  est  Dieu  par  la  Divinité,  et  la  Divinité  est  Dieu  * ,  par¬ 
tant,  puisque  ce  par  quoi  une  chose  est  (id  quo  res  est)  ce  qu  elle 
est  (id  quod  est),  c’est  la  forme,  Dieu  est  forme.  » 

Dans  un  autre  opuscule,  Grosse-Teste  va  préciser  mieux  encore, 
ce  qu’il  entend  par  quo  est.  Dans  sa  langue,  en  effet,  le  mot  forme 
a  deux  sens  ;  l’un,  qui  est  le  sens  péripatéticien,  désigne  ce  qui 
s’unit  à  la  matière  pour  former  une  substance  réelle  ,  1  autre,  qui 
est  platonicien,  signifie  l’idée,  le  modèle  de  1  être  à  produire,  idée, 
modèle  contenu  dans  la  pensée  de  celui  qui  produira  cet  être. 

«  Dits  d’une  manière  absolue,  les  mots  :  forme  substantielle  se 
disent  encore  en  plusieurs  sens  5.  D’une  première  façon,  ils  dési¬ 
gnent  le  modèle  (exemplar)  séparé  de  la  chose,  et  non  point  ce  par 


I.  Aristotelis  Opéra.  Edidit  Academia  Regia  Borussica.  Vol.  V,  Berolini, 

1870  Index  Aristotelicus,  p.  221,  col.  a.  ,,  -...  . 

I.  Aristote,  Métaphysique,  livre  VII,  ch.  III  (Aristotelis  Opéra ,  ed.  Didot, 

t  II  d.  56o  ;  éd.  Becker,  vol.  II,  col.  io43).  ,  • 

'  3.  Ruberti  Linconiensis  Tractatus  de  umca  forma  omnium  IRuberti  Linco- 
niensis  Opuscula.  Venetiis,  per  Georgium  Arnvabenum,  l5lJ»  f°‘-  à  £ 

(Pour  la  description  de  cette  édition,  voir  :  tome  III,  p.  283,  note  2).  Die 
p  h  ilosoph  ischen  Werke  des  Robert  Grosseteste  Bischofs  von  Lincoln.  Zun 
ersten  Mail  wollstàndig  in  lcritischer  Ausgabe  àesorgt  von  Dj  Luowid  Bauh. 
Munster  in  W.,  1912  {Beitrâge' zur  Geschichte  der  Philosophie  des  Mittelaltei s, 

B<a.IEd  !  i48°8au  concile  de  Reims,  Saint  Bernard  avait  attaqué  et  fait  con¬ 
damner  Gilbert  de  la  Porrée  parce  que  celui-oi  soutenait  que  «  la  forme  de 
Dieu,  la  divinité  par  laquelle  il  est  Dieu,  n’est  pas  elle-meme  Dieu.  »  (P.  î’BnET» 
La  Faculté  de  Théologie  de  Paris  et  ses  docteurs  les  plus  célébrés.  Moyen  Age. 

T  ,5  ’  RuBERTi  Linconiensis  Tractatus  de  statu  causarum  ;  éd.  ihi4,  fol.  5,  col.  c  ; 
éd.  Baur,  p.  124. 


296 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  36 


quoi  la  chose  est  ( quo  res  est).  D’une  seconde  façon,  ils  expriment 
ce  par  quoi  la  chose  est  ( quo  res  est),  en  tant  que  cela  se  trouve 
conjoint  à  la  chose  ;  ils  n’expriment  pas  le  modèle.  D’une  troisième 
façon,  ils  signifient  à  la  fois  le  modèle  et  ce  par  quoi  la  chose  est 
(quo  res  est).  Quant  au  mot  :  modèle  (excmplar),  il  désigne  uni¬ 
quement  cette  forme  qui  réside  dans  l’esprit  de  l’artisan,  et  non 
pas  celle  par  laquelle  la  chose  est  (quo  res  est).  » 

On  ne  saurait  dire  plus  clairement  que  quo  est,  c’est  la  forme, 
et  la  forme  entendue  au  sens  péripatéticien  du  mot. 

Robert  de  Lincoln,  d’ailleurs,  distingue  cette  forme,  par  laquelle 
une  chose  est  ce  qu’elle  est,  de  l’existence  (esse)  par  laquelle  la 
matière  de  cette  chose  est  unie  à  la  forme.  Dieu  donne  une  forme 
à  chaque  créature,  puis,  en  lui  conférant  l'esse,  il  maintient  cette 
créature  sous  la  forme  qui  lui  est  attribuée  '.  Pour  faire  com¬ 
prendre  sa  pensée,  il  use  de  cette  comparaison  : 

«  Il  faut  imaginer,  dans  la  pensée  de  l’artiste  ,1a  forme  de 
l’oeuvre  d'art  à  produire  ;  par  exemple,  dans  l’esprit  de  l’archi¬ 
tecte,  la  forme,  le  modèle  de  la  maison  à  construire  ;  l’architecte 
porte  uniquement  son  attention  sur  ce  modèle,  sur  cet  exemplaire, 
afin  qu’à  la  ressemblance  de  celui-ci,  il  construise  une  maison. 

»  Ensuite,  il  faut  imaginer  qu’il  en  soit,  par  impossible,  de  la 
manière  que  voici  :  La  volonté  de  l’architecte  qui  veut  construire 
la  maison  est  si  puissante  que,  toute  seule,  dans  la  peusée  même 
de  l’architecte,  elle  applique  à  la  forme  de  la  maison  la  matière 
qui  doit  recevoir  cette  forme,  et  cette  seule  application  suffit  à 
donner,  à  cette  matière,  figure  de  maison. 

»  Il  faut  imaginer,  en  outre,  que  cette  matière  de  la  maison 
soit  fluide  ;  que,  dès  l’instant  où  elle  se  trouve  séparée  de  la  forme 
de  la  maison  qui  réside  dans  la  pensée  de  l’architecte,  il  lui  soit 
impossible  de  demeurer  sous  la  forme  qu’elle  a  reçue  ;  tout  de 
même  que  l’eau  où  l’on  imprime  un  cachet  d’argent,  perd  la 
fornqe  qu’elle  a  reçue  aussitôt  qu’on  la  sépare  du  cachet. 

»  Par  conséquent,  il  faut  imaginer  que,  dans  la  pensée  de 
l’architecte,  non  seulement  la  volonté  de  ce  même  architecte 
applique  l’une  à  l’autre  la  matière  et  la  forme  de  la  maison,  de 
telle  façon  que  cette  application  donne  à  la  matière  la  forme  de 
la  maison,  mais  encore  qu’il  applique  cette  forme  à  cette  matière 
aussi  longtemps  que  la  maison  demeure  une  maison  en  existence 
(in  esse),  afin  que  la  matière  informée  demeure  en  existence  (ut 
formata  in  esse  serve tur) .  » 

i.  Rubirti  Linconiensis  Tractatus  de  unica  forma  omnium,  éd.  i5i4,  fol.  6, 
col.  c;  éd.  Baur,  pp.  109-110. 


IV  -  37 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


297 


Le  mot  esse  prêtait  à  ambiguïté  ;  Robert  de  Lincoln  1  a  dépouillé 
de  la  signification  d’essence,  de  nature,  de  forme,  que  Boëce  lui 
attribuait;  cette  signification,  à  l’exemple  de  Gilbert  de  la  Porrée, 
il  la  réserve  aux  mots  quo  est  /  dans  sa  langue,  esse  désignera 
1  existence  de  la  chose  que  la  forme  et  la  matière  ont  produite  en 
s’unissant  ;  dès  lors,  la  phrase  de  Bocce  :  Diversion  est  esse  et  id 
quod  est,  deviendra,  sans  aucun  changement  de  sens  :  Diversion 
est  id  quo  est  et  id  quod  est. 

Robert  dira,  par  exemple  que  «  dans  la  Cause  première,  la 
cause  qui  agit  et  ce  par  quoi  elle  agit  ( quod  efficit  et  quo  efficit) 
sont  une  seule  et  même  chose,  parce  que  la  Cause  première  est 
une  substance  absolument  simple  »  ;  mais  qu’il  n  en  est  plus  de 
même  pour  une  cause  efficiente  secondaire,  «  parce  qu  elle  a  en 
elle  un  quod  est  et  un  quo  est.  »  Il  use  donc  bien  de  la  nouvelle 
formule  :  Citra  Primion  quicquid  est,  diversion  habet  id  quo  est  et 
id  quod  est. 

Mais  ce  nouvel  énoncé  prête  à  double  entente.  Les  mots  id 
quod  est  peuvent  s’interpréter  comme  une  réponse  à  la  question  : 
Quelle  est  la  nature  de  cette  chose,  quid  est?  Et  alors  au  lieu  de 
désigner  la  chose  déterminée,  l’individu,  ils  désigneront  ce  que  la 
Scolastique  nomme  la  quiddité  ( quidditas ),  l’essence.  Les  mots 
quo  est,  au  lieu  de  signifier  ce  de  quoi  la  chose  est  faite,  ce  par 
quoi  la  chose  est  de  telle  nature,  pourront  signifier  ce  par  quoi 
elle  existe,  l’existence.  La  formule  :  Diversion  est  quo  est  et  id 
quod  est ,  d’abord  équivalente  à  l’axiome  de  Boëce  :  Diversion  est 
esse  et  id  quod  est ,  va  se  trouver  revêtue  d’un  sens  entièrement 

différent.  . 

Quelle  influence  a  fait  glisser  cette  formule  d’une  signification 

à  l’autre,  on  le  peut  aisément  deviner. 

Al  Gazàli  avait  dit s,  en  usant  de  termes  tout  semblables  à  ceux 
de  Boëce,  qu’en  toute  chose,  hors  l’Être  nécessaire,  «  l’existence 
de  la  chose  est  différente  de  ce  qu’est  la  chose  elle-même,  esse  rei 
aliud  est  quod  ipsa  est.  »  Mais,  presque  aussitôt,  il  avait  ajouté  5  . 
«  Toute  chose,  hors  l’Être  nécessaire  par  soi,  est  possible,  et  toute 
chose  possible  a  une  existence  distincte  de  ce  qu’elle  est  elle- 
même.  »  Par  là,  le  Philosophe  musulman  marquait  clairement  que 
la  distinction  dont  il  parlait,  c’était  celle  que  son  maitre  Avicenne 


1.  Ruberti  Linconiensis  Tractatus  de  statu  causarum;  éd.  i5i4,  fol.  5,  col.  a.; 
éd.  Baur,  p.  122. 

2.  Algazelis  Philosophia,  lib.  I,  tract.  II,  cap.  umeum. 

3.  Algazelis  Philosophia,  loc.  cit.  —  Cf.  :  lib.  I,  tract.  I,  cap.  XIII. 


298 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  38 


avait  pratiquée  en  tout  être  causé,  celle  de  la  possibilité  que  cet 
être  a  par  essence  ( quod  est),  et  de  la  nécessité  que  lui  confère 
l’agent  dont  il  tient  l 'existence,  c’est-à-dire  ce  par  quoi  il  est  ( quo 
est).  Ainsi  la  pensée  d’Avicenne  et  d’Al  Gazàli  se  trouvait  très 
exactement  exprimée  par  cette  formule  :  Citra  Primum  quicquid 
est,  est  ex  quo  est  et  quod  est.  La  substitution,  dans  l’énoncé  de 
Boëce,  des  mots  quo  est  au  mot  esse  livrait  passage  à  l’influence 
exercée  par  le  Néo-platonisme  arabe  sur  la  théorie  de  la  distinc¬ 
tion  entre  l’essence  et  l’existence.  En  même  temps,  l’axiome 
transformé  reprenait,  mais  avec  plus  de  précision,  le  sens  que 
Saint  Hilaire  lui  donnait. 

Le  premier  auteur  qui  nous  laisse  soupçonner  cette  influence 
exercée  par  la  philosophie  d’Avicenne  sur  le  sens  de  l’expression 
quo  est,  c’est  Guillaume  d’Auxerre. 

Guillaume  d’Auxerre  avait  été  député  par  l’Université  de  Paris 
auprès  du  pape  Grégoire  IX  pour  obtenir  la  levée  de  l’interdiction 
portée  en  1210,  renouvelée  en  1215,  contre  l’étude  des  écrits 
d’Aristote  ;  ces  démarches  avaient  abouti  à  l’ordonnance  du 
23  avril  1231,  par  laquelle  Grégoire  IX  chargeait  trois  maîtres 
parisiens,  Guillaume  d’Auxerre,  Simon  d’Authie  et  Etienne  de 
Provins,  de  réviser  les  livres  d’Aristote  et  de  les  expurger  dans  un 
sens  conforme  à  la  foi. 

Guillaume  d’Auxerre  nous  a  laissé  une  Somme  sur  les  Sentences , 
où  l’influence  d’Aristote  se  perçoit  à  peiné  ;  les  mots  de  matière  et 
de  forme,  par  exemple,  ne  se  rencontrent  qu’au  chapitre  où  il  est 
parlé  de  la  création  du  Monde,  et  tout  ce  qui  s’en  peut  lire  dans 
ce  chapitre  est  emprunté  à  Saint  Augustin.  -Plus  aisément, 
l’influence  d’Avicenne  et  d’Al  Gazàli  se  peut  reconnaître,  encore 
que  la  pensée  de  ces  auteurs  ne  soit  pas  toujours  saisie  avec  une 
entière  pénétration  ;  ainsi  en  est-il  au  passage  que  nous  allons 
citer  ' . 

/ . 

i.  Summa  aurea  in  quatuor  libros  sententiarurn  :  a  subtilissimo  doctore 
Magistiy  Guillermo  altissiodorensi  édita,  quam  nuper  a  mendis  quamplurirnis 
doctissimus  sacre  théologie  professor  magister  Guillermus  de  quercu  diligenti 
admodum  casligatione  emendavit  ac  tabulant  huic  pernecessariam  cdidit. 
Impressa  est  Parisijs  maxirna  Philippi  Pigoucheti  cura,  i/npensis  nero  Nico- 
lai  vaultier  et  Durandi  gelier  aime  universitatis  Parisiensis  librariorum  iura- 
torum.  —  Venalis  autem  reperielur  vico  cithare  ad  ratorum  intersigne  :  atque 
mathurinorum  vico  ad  domum  cui  pendet  signurn  de  leslrille  / aulx  veau.  — 
Colophon  :  Explicit  summa  aurea  in  quatuor  libros  sententiarurn  :  a  subtilis¬ 
simo  doctore  magistro  Guillermo  altissiodorensi  édita  :  impressa  parisijs 
impensis  Nicolai  vaultier  et  Duranti  gelier  :  aime  universitatis  parisiensis 
librariorum.  Anno  domini  millesimo  quingentesimo  die  tertia  mensis  Aprilis 
ante  pascha.  —  Lib.  111,  tract.  II,  quæst.  X:  De  bono  quod  est  virtus  ;  fol. 
CXXV,  col.  d. 


IV  -  39 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


299 


Si  l’on  considère  l’existence  (esse)  d’une  créature,  on  y  distingue 
en  vérité  deux  existences,  l’existence  qui  réside  dans  la  créature 
(in  qno)  et  l’existence  en  vertu  de  laquelle  cette  créature  est  (a 
quo )  ;  cette  dernière  n’est  autre  que  l’existence  divine. 

«  Lorsqu’on  dit  :  Socrate  est,  on  pose  deux  existences  (esse), 
savoir  l’existence  créée  qui  est  en  Socrate,  et  l’existence  incréée. 
L’existence  créée  est  affirmée  de  Socrate  en  tant  que  celui-ci  est 
le  sujet  dans  lequel  elle  réside  (ut  in  quo);  mais  l’existence 
incréée  est  posée  comme  ce  par  quoi  Socrate  existe  (ut  a  quo)... 
Voici,  en  effet,  ce  qu’on  est  tenu  d’accorder  :  Lorsqu’on  dit  : 
Socrate  existe,  il  en  résulte  ou  bien  que  l’existence  de  Socrate  est 
par  elle-même,  ou  bien  qu’elle  est  par  un  autre  ;  de  cette  manière, 
ou  bien  on  continuera  indéfiniment,  ou  bien  on  arrivera  à  une 
existence  qui  est  par  elle-même  ;  mais  on  ne  saurait  procéder  à 
l’infini  ;  il  faut  donc  admettre  que  l’existence  de  Socrate  est  pa.r 
cette  existence  qui  est  par  elle-même...  Partant,  lorsque  1  exi¬ 
stence  d’une  chose  quelconque  est  conçue  dans  cette  chose,  il  est 
évident  qu’en  toute  existence  créée  se  trouve  conçue  1  existence 
divine.  Ainsi,  lorsqu’on  dit  d’une  créature  quelconque  quelle 
existe,  on  pose  deux  existences,  l’existence  créée  qui  est  dans  la 
créature,  et  l’existence  divine,  en  tant  qu’elle  est  ce  par  quoi  cette 
première  existence  est.  —  Et  ideo  cum  dicitur  quælibet  creatura 
est,  sic  ponitur  duplex  esse ,  scilicet  esse  creatum  quod  est  m  crea¬ 
tura,  et  esse  divinum  ut  a  quo  est  illud  esse.  » 

Le  reflet  de  la  pensée  d’Avicenne  et  d’Al  Gazàh  est  bien  recon¬ 
naissable  dans  ce  passage  de  Guillaume  d’Auxerre  ;  mais  cette 
pensée  n’a  pas  été  complètement  saisie  par  le  maître  parisien  la 
dualité  que  celui-ci  distingue  en  toute  créature,  ce  n’est  pas  celle 
d'une  essence  qui  appartient  à  la  créature  et  d’une  existence  qui 
réside  en  cette  créature,  encore  qu’elle  la  tienne  d  ailleurs  ,  ce 
au’il  discerne,  c’est  une  existence  créée  qui  réside  dans  la  créature, 
et  l’existence  incréée  de  Dieu,  dont  provient  l’existence  créée. 
Nous  trouvons  ici,  semble-t-il.  une  sorte  de  mélange  de  la  pensée 
d’Avicenne  et  de  celle  de  Jean  Scot  Erigène.  Guillaume  n  en  a  pas 
moins  introduit,  dans  la  dualité  dont  tous  les  théologiens,  depuis 
Boêce,  font  l’apanage  de  la  créature,  un  terme  que  désignent  les 
mots  a  quo  est,  et  qui  est  ce  par  quoi  la  créature  existe.  Supprimant 
la  préposition,  on  dira  simplement  :  quo  est,  mais  a  ces  mots,  on 
gardera  le  sens  de  :  par  quoi  ;  dans  l’axiome  de  Boêce,  on  les 
substituera  au  mot  me,  et  l’on  dira  :  Citra  Prxmum  qmcqind  est, 

que  Guillaume  d’Auxerre  a  fait  subir  à 


300 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  40 


la  formule  de  Boëce,  nous  avons  soupçonné  plutôt  que  reconnu 
l’influence  d’Avicenne  et  d’Àl  Gazâli  ;  cette  influence  s’affirme 
clairement  dans  ce  que  Guillaume  d’Auvergne  dit  du  même 
axiome. 

L’Évêque  de  Paris  combat  la  théorie  qui  veut,  à  l’exemple 
d’Avicébron,  mettre  une  matière  même  dans  les  créatures  spiri¬ 
tuelles  ;  contre  cette  théorie,  il  a  voulu  invoquer  l’autorité  du 
Philosophus  Latinorum,  c’est-à-dire  de  Boëce  ;  en  réalité,  grâce  à 
Gilbert  de  la  Porrée,  c’est,  nous  l’avons  dit  ',  sur  l’autorité  d’Al 
Gazâli  qu'il  s’est  appuyé.  Il  poursuit  en  ces  termes 1  2  : 

«  Vous  devez  savoir  que  le  dit  Philosophe  des  Latins,  discutant, 
dans  un  de  ses  livres,  delà  simplicité  et  de  l’unité  du  Créateur, 
dit  3  que  le  premier  Principe  est  seulement  ceci  [hoc),  tandis  que 
toute  autre  chose  est  ceci  et  cela  ( hoc  ci  hoc).  Dans  ces  paroles, 
certains  ont  cru  voir  que  tout  être,  hors  le  premier  Principe,  était 
composé,  était  fieux  choses  ;  et  il  leur  a  semblé  que  tout  être,  hors 
le  premier  Principe,  était  composé  de  matière  et  de  forme.  »  C'est 
en  effet  le  langage  qu’au  prochain  article,  nous  lirons  dans  la 
Somme  d’Alexandre  de  Haies. 

A  cet  argument,  Guillaume  répond  ;  transcrivons  sa  réponse  ; 
nous  la  commenterons  ensuite. 

«  Si,  comme  ils  l’entendent,  toute  chose  est  ceci  et  cela,  il  en 
résultera  que  toute  matière  est  ceci  et  cela,  que  toute  forme  est  ceci 
et  cela  ;  tout  serait  ceci  et  cela,  et.  l’on  irait  ainsi  à  l’infini  ;  toute 
chose  serait  infiniment  multiple  ;  elle  serait  une  infinité  de  fois 
ceci  et  cela  ;  rien  ne  serait  plus  intelligible,  définissable  ni  dériom- 
mable  ;  ce  Sage  aurait  erré  d’intolérable  façon  si  le  sens  de  ses 
paroles  était  conforme  à  ce  qu’en  pensent  ces  gens-là. 

»  Pour  moi,  je  dis  que  les  propos  tenus  par  ce  Sage,  avant  et 
après  les  paroles  en  question,  rendent  évidente  l’intention  qu'il 
avait  en  prononçant  ces  paroles. 

»  Dans  ce  qui  précède,  en  effet,  il  dit  que  toute  Chose  simple 
possède  dans  l’unité  son  esse  et  son  id  quod  est.  ( omne  simplex 
esse  suum  et  id  quod  est  union  habel).  C'est  dire  que  dans  la  Chose 
vraiment  simple  dont  il  parle,  le  quid  est  n’est  pas  autre  chose 
que  le  quod  est  ou  esse.  Une  telle  Chose  simple  est  au  dernier 
degré  de  simplicité,  comme  je  vous  l’ai  montré  dans  la  première 

1.  Vide  supra,  p.  281. 

2.  Guillekmi  Parisiensis  Episcopi  De  Universo  secundo,  pars  pnncipalis  ; 
éd.  1 5 1 6,  pars  I,  cap.  LIII,  t.  II,  fol.  GCXVIII,  coll.  a  et  b;  éd.  1674,  pars  II, 
cap.  VII,  p.  8o3,  col.  b. 

3.  Anitii  Seveiuni  Manui  Boethii  De  Trinitate  lib.  I  (Boethi  Opéra,  éd.JBasi- 
leæ,  MDLXX,  p.  1122). 


IV  -  41 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


301 


partie  de  cette  Philosophie  sapientiale  (c’est  le  De  Universo  que 
Guillaume  désigne),  au  chapitre  :  De  necesse  esse  per  se.  De  cet 
Etre,  il  faut  nécessairement  déclarer  qu’il  est  absolument  simple 
de  toute  façon  et  que,  ni  d’une  manière  actuelle,  ni  par  la  raison, 
son  esse  n’est  séparable  de  lui-même. 

»  Mais  en  toute  chose  simplement  contingente,  en  toute  chose 
dont  Y  esse  est  nécessaire  par  un  autre,  1  esse  est  séparable  de  la 
chose,  soit  d’une  manière  actuelle,  soit  par  1  intelligence  ou  la  rai¬ 
son  (Ab  omni  vero  possibiti  et  ab  ornai  quod  est  necesse  esse  per  aliud, 
est  separabile  suum  esse,  aui  actu,  aut  inlel/ectu  sive  ratione). 
Donc,  en  toute  chose  différente  [du  premier  Principe],  autre  est 
l’être  lui-même  ( ipsum  eus),  autre  est  son  existence  (esse  seu  enti- 
tas).  Voilà  ce  que  ce  Sage  a  entendu  par  :  Ceci  et  cela  (hoc  et  hoc). 

»  Tout  être  (ens)  autre  [que  le  premier  Principe]  est  donc,  d’une 
certaine  façon,  composé  ex  eo  quod  est  et  ex  eo  quo  est ,  sive  esse 


suo,  sive  enlitale  sua. 

»  De  même,  [dans  une  chose  blanche],  il  y  a  le  blanc  et  le 
blanc,  le  sujet  et  la  blancheur  ;  mais  cette  réunion  de  1  objet 
blanc  et  de  la  blancheur  n’est  pas  une  réunion  proprement  dite  et 
au  sens  véritable  du  mot  ;  ce  n’est  pas  une  réunion  qui  ait  pour 
effet  la  constitution  d’une  chose  nouvelle  ;  par  ce  que  je  vous  au¬ 
dit.  en  effet,  il  est  manifeste  que,  de  la  substance  et  de  1  accident, 
il  ne  se  fait  pas,  il  n’existe  pas  une  chose  nouvelle.... 

»  Les  paroles  de  ce  Sage,  touchant  le  hoc  et  hoc ,  ne  vous  doi¬ 
vent  donc  pas  troubler  ni  vous  contraindre  d  admettre  que  toute 
substance,  tant  spirituelle  que  corporelle,  est  composée  de  matière 
et  de  forme.  11  vous  faut  faire  bien  attention  a  1  exemple  que  je 
vous  ai  donné  de  l’objet  blane  et  de  la  blancheur;  il  s’applique 
fort  bien  à  ce  dont  il  est  question,  c’est-à-dire  à  l’ètrc  créé  et  a 
l'existence  (de  ente  çrealo  et  enlitale);  à  toute  chose  en  eltet, 
l’existence  (esse  sive  entitas)  arrive  à  la  façon  d  un  accident  (acci- 
dit).  advient  en  sus  de  sa  substance  complète,  de  sa  raison 
(nræier  completam  ejus  substanliam  et  rationem)  ;  il  n’y  a  d  excep¬ 
tion  que  pour  le  premier  Principe  ;  pour  lui  seul,  l’existence  est 
essentielle  (essentiale),  elle  est  une  avec  lui,  de  1  ultime  unité.  » 

Guillaume  d’Auvergne  est  un  esprit  clair  ;  nous  pénétrons  sa 


pensée  jusqu  au  fond. 

Nous  voyons,  d’abord,  qu’il  établit  une  exacte  équivalence 
entre  l’axiome  de  Boëce  : 

Cilra  Primum  quicquid  est,  est  ex  id  quod  est  et  esse, 

et  l’axiome  d’Al  Gazâli  : 


302 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉL18ME 


IV  -  42 


Ab  omni  possibili  et  ab  omni  quod  est  necesse  esse  per  aliud,  est 
separabile  suum  esse. 

Il  regarde  le  terme  esse  comme  ayant  le  même  sens  dans  les 
deux  formules,  le  sens  qu'on  est  convenu  d’exprimer  en  français 
par  le  terme  existence  quand  on  expose  la  Métaphysique  d’Avi¬ 
cenne. 

Il  va  donc  sans  dire  que  ce  qui  s’oppose  à  l'esse  est,  lui  aussi,  iden¬ 
tique  dans  les  deux  formules;  partant  que  la  notion  exprimée  par 
Boëce  à  l’aide  des  mots  :  id  quod  est  est  celle  que  les  traducteurs 
d’Avicenne  expriment  par  qnidditas ,  que  Saint  Thomas  d'Aquin 
désigne  par  essentia. 

Prenant  donc  essence  et  existence  avec  la  signification  qu’on 
donne  à  ces  termes  depuis  Saint  Thomas,  nous  pouvons  dire  que 
Guillaume  d’Auvergne  pose  ces  deux  équivalences  : 

Existence  =  esse, 

Essence  =  id  quod  est. 

Si  nous  suivons,  d’ailleurs,  son  exposé,  nous  y  trouvons,  formel¬ 
lement  exprimées,  ces  diverses  équivalences  : 

Esse  =  entitas  —  id  quo  est , 

Id  quod  est  —  quid  est  =  ipsum  eus  =  substantiel  compléta  — 
ratio  =  essentia. 

Lors  donc  qu'aux  formules  de  Boëce  et  d’Al  Gazàli,  il  substitue 
celle-ci,  qu'il  donne  pour  équivalente  à  toutes  deux  : 

Omne  ens  aliud  [a  primo  Principio ]  est  quodammodo  composi- 
tum  ex  eo  quod  est  et  ex  eo  quo  est, 

nous  savons,  à  n’en  pas  douter,  que,  par  id  quod  est,  il  entend 
exactement  ce  que  le  traducteur  d’Avicenne  entend  par  quidditas 
et  les  Thomistes  français  par  essence,  tandis  qu’aux  mots  id  quo 
est ,  il  donne  le  sfens  que  le  traducteur  d’Avicenne  donne  au  mot 
esse  et  les  Thomistes  français  au  mot  existence. 

Ce  n’est  pas  seulement  le  sens  général  de  la  proposition  de 
Boëce  qui  se  trouve  altéré  par  cette  transformation  néo-platoni¬ 
cienne. 

,  L 'id  quod  est  de  la  formule  primitive  : 

Citra  Primum  quicquid  est,  est  ex  id  quod  est  et  esse, 
n’avait  pas  du  tout  le  sens  qu’a  pris  le  id  quod  est  de  la  formule 
modifiée  : 

Omne  ens  aliud  a  Primo  est  compositum  ex  eo  quod  est  et  ex  eo 
quo  est. 

Dans  la  formule  de  Boëce,  1  ’id  quod  est,  c’était  l’objet  concret, 
existant  dans  sa  singularité  ;  l'esse,  c’était  l’essence,  entendue  au 
sens  de  forme  spécifique,  comme  dans  la  doctrine  de  Thémistius. 


IV  -  43 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBÈRT 


303 


Dans  la  formule  modifiée,  c'est  Yid  quod  est  qui  désigne  l’es¬ 
sence  au  sens  de  la  doctrine  d’Avicenne,  tandis  que  Yid  quo  est 
désigne  l’existence  telle  que  la  conçoit  cette  même  doctrine. 

On  voit  que  le  rôle  même  des  termes  a  été,  pour  ainsi  dire, 
interverti. 

Il  y  avait  là  de  quoi  fort  embarrasser  les  Scolastiques  qui 
lisaient  la  Philusophia  Algazelis  et  le  De  Universo  de  Guillaume 
d'Auvergne  en  même  temps  que  le  De  Trinitate  de  Boëce  et  les 
Commentaires  de  Gilbert  de  la  Porrée  ;  cet  embarras  parait 
avoir  engendré,  vers  le  milieu  du  xiuc  siècle,  une  extrême 
confusion  ;  c’est  ce  que  nous  apprend  l’écrit  de  Saint  Thomas 
d’Aquin  sur  le  premier  livre  des  Sentences. 

Cet  écrit  fut  sans  doute  composé  *  lorsque  Thomas  d’Aquin 
venait  de  conquérir  le  baccalauréat  en  Théologie,  c’est-à-dire 
vers  1253  ou  1254.  Une  question  de  ce  commentaire 1  2  est  consa¬ 
crée  à  discuter  le  sens  précis  qu'il  convient  d'attribuer  à  ces  quatre 
mots  :  essentia,  subsistentia ,  subs  tant  ia,  persona,  auxquels  Thomas 
fait  correspondre  les  termes  grecs  :  oària,  où<ru«m;,  ItT.irTTrtuiç, 
TtpôoroTïov.  Nous  voyons  qu’en  cette  discussion,  tous  les  docteurs 
s’accordaient  à  introduire  la  distinction  du  quo  est  et  du  id  quod 
est  ;  mais  l’accord  se  changeait  en  cacophonie  lorsqu’il  s’agissait 
de  savoir,  parmi  les  quatre  notions  d  essence,  de  subsistance,  de 
substance  et  de  personne,  quelle  se  doit  ranger  sous  le  vocable 
quo  est  et  quelle  se  place  sous  la  rubrique  quod  est  :  les  diverses 
solutions  proposées  ne  se  rapprochaient  qu’en  un  point  ;  elles 
regardaient  toutes  la  personne  comme  étant  une  notion  impli¬ 
quée  dans-  le  quod  est  et,  par  là,  elles  inclinaient  assurément 
dans  le  sens  de  Boëce  et  de  Gilbert  de  la  Porrée.  «  Chacun  des 
trois  noms  autres  que  le  nom  de  personne,  se  trouve,  dit  lhoinas 
d’Aquin,  tantôt  mis  pour  quo  est  et,  tantôt,  pour  quod  est  ;  aussi 
n’y  a-t-il  pas  entre  leurs  significations  de  distinction  essentielle.  » 
On  continuait,  d’ailleurs,  à  mettre  au  compte  de  Boëce  cette 
distinction  en  quo  est  et  quod  est ,  car  on  invoquait  en  ces  termes 
l'autorité  du  Philosophe  latin  :  «  Boëce  dit  :  En  Dieu,  le  quo  est 
est  la  même  chose  que  le  quod  est  ;  or  l’essence  est  désignée  par 
quo  est  et  la  personne  par  quod  est.  » 

Dans  ce  désordre,  Saint  Thomas  d’Aquin  va  choisir  une  position 
nettement  définie  à  laquelle  il  se  tiendra  constamment.  Mais,  sous 


1.  Quétif  et  Échard,  Scriptores  ordinis  PrœdicalorWm,  t.  II,  p.  273,  col.  b. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Scriptum  in  primam  librum  Sententiarurn , 


Dist.  XXIII,  quæst.  I,  art.  I.  t  T 

3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laud.,  lib.  I,.  dist.  XXXIV,  quæst.  1,  art.  1. 


304 


LA.  CRUE  DE  l’àRISTOTÉLISME 


I  V  -  44 


l’inspiration  d’Al  Gazâli,  il  va  prendre,  dans  1  interprétation  du 
quo  est  et  du  quod  est,  le  contrepied  de  ce  qu’admettaient  les  disci¬ 
ples  de  Boëce  et  de  Gilbert  de  la  Porrée  ;  il  entendra  ces  deux 
ternies  exactement  comme  Guillaume  d’Auvergne  l’avait  fait. 

Que  la  proposition  :  «  Citra  Primum  quicquid  est,  est  ex  quo  est 
et  quod  est  »  ne  fût  pas  conforme  au  texte  de  Boëce,  Saint  Thomas 
d’Aquin  est,  «à  notre  connaissance,  le  seul  scolastique  qui  en  ait 
fait  la  remarque.  En  un  de  ses  Quolibets  l,  il  écrit  :  «  L  ange  est 
composé  ex  quo  est  et  quod  est.  ou  bien,  selon  le  mot  de  Boëce,  ex 
esse  et  quod  est.  »  Ce  propos,  il  le  tient  également  dans  la  Somme 
théologique 

Que  Saint  Thomas  connaisse  très  exactement  le  texte  de  Boëce, 
nous  ne  saurions  nous  en  étonner  ;  dans  ses  opuscules,  on  trouve 
deux  commentaires  du  traité  écrit  par  le  'Philosophe  italien  ;  1  un 
est  intitulé  '.  Expositio  in  librum  Boetii  de  Hebdomadibus  ;  1  autre  : 
Quæstiones  super  libum  Boetii  de  Trinitate.  Le  premier,  qui  parait 
être  une  oeuvre  de  jeunesse  de  Thomas  d’Aquin,  nous  doit  seul 
retenir  ici  ;  notre  attention  doit  se  porter  spécialement  sur  le 
second  chapitre,  où  sont  discutés  les  axiomes  qui  nous  occupent. 

La  distinction  entre  Y  esse  et  le  id  quod  est,  Thomas  d  Aquin  la 
considère,  tout  d’abord,  comme  une  pure  distinction  logique  ; 

«  cette  distinction,  il  ne. la  faut  pas  ici  rapporter  aux  choses  réel¬ 
les  (res)  dont  Boëce  ne  parle  pas  encore,  mais  aux  concepts  (ralio- 
nes  scu  intentiones)  ». 

Cette  distinction  est  alors  celle  de  l'existence,  considérée  d’une 
manière  abstraite,  et  de  la  chose  qui  existe,  considérée  d’une 
manière  concrète.  «  Ce  que  nous  entendons  signifier  lorsque  nous 
disons  :  l’être  (esse),  est  autre  que  ce  que  nous  entendons  signifier 
lorsque  nous  disons  :  la  chose  qui  existe  (id  quod  est )  ;  de  même,  le 
mot  :  courir,  ne  signifie  pas  ce  que  signifie  cette  expression  :  celui 
qui  court.  Courir  (4  être  ont  une  signification  abstraite,  comme 
blancheur;  ce  qui  existe,  ce  qui  court  désigne  des  choses  concrè¬ 
tes,  comme  ce  qui  est  blanc  (currere  et  esse  significantur  in  abs- 
traeto,  sicul  et  albedo  ;  sed  quod  est ,  id  est  eus,  et  currens  signifi- 
cantur  in  concreto,  velut  et  albunr  .  » 

La  chose  qui  existe  [eus  ou  id  quod  est)  participe  de  l’être  (esse). 
Que  faut-il  entendre  par  là  ?  Thomas  d’Aquin  va  le  dire  avec  une 
parfaite  clarté. 

«  La  chose  qui  existe  (ens  sive  id  quod  est)  participe  à  l’exi- 

i.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quodlibeta  ;  Quodlib.  1X<»,  art.  VI. 

a.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  theologica,  pars  prima,  quæst.  L,  art.  II  : 
Utrum  angélus  sit  compositus  ex  materia  et  forma. 


IV  -  45 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


305 


stence  actuelle  ( action  essendi).  C’est  pourquoi  Boëce  dit  que  l’être 
n’existe  pas  encore  ( ipsum  esse  nondum  est )  ;  ce  n’est  pas  à  l’être, 
en  effet,  qu’on  attribue  l’existence,  comme  s’il  était  le  support  de 
l’acte  d’exister  ( subjectum  essendi )  ;  mais  après  que  la  chose  exis¬ 
tante  a  reçu  la  forme  qui  fait  être,  c’est-à-dire  la  forme  par 
laquelle  elle  acquiert  l’existence  actuelle,  cette  chose  existe,  elle 
est  consistante,  c  est-à-dirc  qu  elle  subsiste  par  elle-même  ( Sed 
id  quod  est,  accepta  essendi  forma,  sçilicet  suscipiendi  ipsum  actum 
essendi,  est  atque  consistit ,  id  est  in  seipso  subsistit).  Chose  qui 
existe,  en  effet,  ne  se  dit,  proprement  et  par  soi,  que  d’une  sub¬ 
stance  dont  c’est  le  propre  de  subsister.  » 

Nous  voyons  ici  l’être  (esse)  identifié  à  la  forme  qui  fait  exister, 
à  celle  qui  constitue  une  substance,  donc  à  la  forme  substantielle. 
C’est  bien  concevoir  l’opposition  entre  l’este  et  le  id  quod  est  comme 
la  concevait  Boëce,  à  la  suite  de  Thémistius. 

La  pensée  de  Saint  Thomas  va  continuer  à  s’inspirer  de  ces 
auteurs.;  suivons-la  : 

«  Bien  que  cette  expression  :  une  chose  qui  existe  (id  quod  est 
sive  ens)  soit  extrêmement  générale,  on  l’emploie  cependant  dans  un . 
sens  concret  ;  la  chose  qui  existe  ne  participe  donc  pas  à  l’être 
(esse),  à  la  façon  dont  le  plus  général  participe  du  moins  général  ; 
elle  participe  à  l’être  (esse)  à  la  façon  dont  le  concret  participe  de 
l'abstrait... 

»  Si  l’on  considère  d’une  manière  abstraite  un  concept  quelcon¬ 
que,  il  est  vrai  qu’il  n’a,  en  lui,  rien  qui  soit  étranger  à  son 
essence  ( essentia )  ;  ainsi  en  est-il  pour  l’humanité  ou  la  blancheur... 
Il  en  est  autrement  des  concepts  entendus  au  sens  concret  ;  un 
homme  désigne  alors  quelque  chose  qui  possède  1  humanité  et 
un  objet  blanc  quelque  chose  qui  possède  la  blancheur.  Mais  de 
ce  que  telle  chose  possède  l’humanité  ou  la  blancheur,  il  ne  lui 
est  pas  défendu  de  posséder  autre  chose  qui  n’ait  point  trait  à  la 
définition  (ratio)  de  l’humanité  ou  de  la  blancheur...  Puis  donc, 
comme  nous  l’avons  dit,  que  l’être  (esse)  est  entendu  au  sens  abs¬ 
trait  tandis  que  la  chose  qui  existe  (id  quod  est )  est  entendue  au 
sens  concret,  Boëce  affirme  une  vérité  en  disant  :  La  chose  qui 
existe  (id  quod  est)  peut  posséder  quelque  chose  en  sus  de  ce  qui 
constitue  son  être  (præterquam  quod  ipsum  est),  c’est-à-dire  en  sus 
de  son  essence  (essentia)  ;  mais  l’être  (esse)  n’a  rien  qui  soit  mêlé 
à  son  essence.  » 

Dans  la  chose  qui  existe  et  qui,  nous  l’avons  vu,  est  une  sub¬ 
stance,  ce  qui  peut  s’ajouter  à  l’essence  (essentia),  c’est-à-dire  à  la 
forme  substantielle  qui  confère  l’existence,  c’est  l’accident,  con- 

DUHEM.  —  T.  Y. 


306 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  46 


féré  par  une  forme  accidentelle.  Thomas  d’Aquin  va  nous  1  ap¬ 
prendre  : 

«  Puisque  l’objet  qui  existe  (id  quod  est )  peut  avoir  quelque 
chose  en  sus  de  son  essence  ( essentia ),  il  est  nécessaire,  en  cet 
objet,  de  distinguer  un  être  double  (duplex  esse ) ,  la  forme, ^ en 
effet,  est  le  principe  de  l’existence  ( principium  essendi)-,  donc  à 
chaque  forme  possédée  par  l’objet,  il  nous  faut  dire  qu  il  corres¬ 
pond  une  certaine  existence.  Partant,  si  cette  forme  n  est  pas 
étrangère  à  l’essence  de  l’objet  qui  la  possède,  si  elle  constitue 
cette  essence,  par  là  même  que  l’objet  possède  cette  forme,  on  dira 
qu’il  possède  l’être  purement  et  simplement  [Si  ergo  forma  ilia 
non  sit  præter  essentiam  habentis ,  sed  constituent  ejus  essentiam, 
ex  eo  quod  habet  talem  formam ,  dicetur  habens  esse  simplicités). 
Ainsi  en  est-il  de  l’homme  par  le  fait  qu’il  possède  une  âme  ration¬ 
nelle.  Mais  si  cette  forme  est  étrangère  à  l’essence  de  l’objet  qui 
la  possède,  on  ne  dit  plus  de  cet  objet  qu’il  est,  en  vertu  de  cette 
forme,  purement  et  simplement  (esse  simpliciter )  ;  on  dit  qu’il  est 
ceci  ou  cela  (esse  aliquid)... 

»  Lorsqu’on  dit  d’une  chose  qu  elle  est  ceci  ou  cela,  et  non  pas 
simplement  quelle  est,  on  désigne  un  accident.  » 

Dans  tout  ce  que  nous  venons  de  lire,  l’existence  (esse),  le  principe 
'de  l’existence  actuelle  (principium  actu  essendi),  l’essence  (essen¬ 
tia)  et  la  forme  substantielle  (forma)  sont  constamment  regardés 
comme  des  expressions  équivalentes  d’une  même  notion.  Cette 
notion  s’oppose  à  celle  de  la  chose  qui  existe  (id  quod  est)  à  la 
façon  dont  l’abstrait  s’oppose  au  concret.  C’est  bien,  croyons-nous, 
ce  qu’entendait  Boëce.  De  la  distinction  entre  l’essence  et  l’exis¬ 
tence,  à  laquelle  Thomas  d  Aquin  attachera,  plus  tard,  tant  d  im¬ 
portance,  nous  ne  trouvons  encore  aucune  trace. 

Jusqu’ici,  il  est  vrai,  c’est  de  distinctions  conceptuelles,  non  de 
distinctions  réelles  que  nous  avons  discouru.  A  ces  distinctions 
réelles,  nous  allons  maintenant  arriver. 

«  De  même  que,  dans  les  objets  simples,  il  y  a  une  différence 
conceptuelle  ( secundum  intentiones)  entre  l’être  (me)  et  la  chose 
qui  existe  (id  quod  est),  de  même,  dans  les  objets  composés,  il  y  a 
une  différence  réelle  (differunt  realiter).  »  Quelle  raison  Thomas 
en  donne-t-il?  Celle-ci  qu’en  de  tels  composés,  il  y  a  substance  et 
accident,  en  sorte  qu’  «  autre  chose  est  le  composé,  autre  chose  ce 
qui  en  constitue  l’être.  » 

Dans  ce  qui  précède,  Saint  Thomas  d’Aquin  s’est  montré  inter¬ 
prète  très  fidèle  de  la  pensée  de  Boëce  ;  mais  voici  que  des  scru¬ 
pules  naissent  en  lui,  qui  sont  d’un  disciple  d’Avicenne.  Dans  une 


IV  -  47 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


307 


substance  simple,  il  vient  de  nous  le  dire,  il  n’y  aura  pas  de  dis¬ 
tinction  réelle  entre  V esse  et  le  id  quod  est.  Mais  qu’allons-nous 
entendre  par  substance  simple  ?  Sera-ce  une  substance  où  il  n’y 
a  pas,  à  la  fois,  matière  et  forme?  Une  forme  pure,  une  intelli¬ 
gence  dépouillée  de  matière  sera-t-elle  donc  telle  que  Y  esse  s’iden¬ 
tifie  en  elle  avec  le  id  quod  estl  Notre  auteur  ne  l’accordera  pas  : 
«  Toute  forme,  dit-il,  a  la  propriété  de  déterminer  l’être  ;  aucune 
d’elles  n’est  donc  l’être;  elle  est  une  chose  qui  possède  l’être. 
Quælibet  forma  est  determinativa  ipsius  esse  ;  nulla  earum  est 
ipsum  esse,  sed  est  habens  esse.  » 

Chacune  de  ces  formes,  en  effet,  est  déterminée  de  telle  façon 
qu’elle  soit  de  telle  espèce  et  non  de  telle  autre,  qu’elle  se  dis¬ 
tingue  de  toute  autre  forme  dépourvue  de  matière  ;  elle  n’est  donc 
pas  vraiment  simple;  en  elle,  un  principe  de  détermination,  de  dis¬ 
tinction  s’adjoint  à  l’être  pour  le  multiplier,  pour  le  diversifier. 

«  Cela  seul  est  vraiment  simple  qui  ne  participe  pas  à  l’être, 
qui  n’est  pas  inhérent  à  l’être,  mais  qui  est  l’être  même  subsistant  ; 
et  cela  ne  peut  être  qu'unique  ;  l’être  même,  en  effet,  ne  peut,  nous 
l’avons  dit,  être  mélangé  à  quelque  chose  d’autre  que  ce  qui  est 
son  être  ;  il  est  donc  impossible  qu’il  soit  multiplié  par  quelque 

principe  capable  d’y  introduire  la  diversité .  Cet  être  simple, 

unique  et  sublime,  c’est  Dieu.  » 

Le  Néo-platonisme  vient  de  se  glisser  dans  l’analyse  de  la  pensée 
de  Boëce  ;  s’il  y  a  pénétré,  c’est  afin  d’éviter  que,  des  intelligences 
dépourvues  de  matière  mais  inférieures  à  Dieu,  on  fasse  des  sub¬ 
stances  absolument  simples  où  Y esse  et  le  id  quod  est  s  identifie¬ 
raient  ;  ce  privilège,  il  le  faut  réserver  à  Dieu  seul. 

Pour  Boëce  comme,  jusqu’ici,  pour  son  commentateur,  Y  esse 
signifiait  l’existence,  prise  d’une  façon  abstraite  et  générale,  non 
d’une  façon  concrète  et  particulière;  mais  il  signifiait  en  même 
temps  l’essence,  qu’on  ne  distinguait  pas  de  l’existence  ;  il  dési¬ 
gnait  la  forme  substantielle  qui  constitue  l’essence  et  qui  est,  en 
même  temps,  le  principe  de  l’existence  eu  acte.  Maintenant,  dans 
le  commentaire  de  Saint  Thomas,  tout  cela  change  ;  pour  une  intel¬ 
ligence,  Y  esse  devient  l'existence  qu’elle  tient  de  l’Être  suprême, 
tandis  que  le  id  quod  est ,  c’est  la  forme  par  laquelle  cette  intelli¬ 
gence  est  spécifiquement  distincte  de  toute  autre  intelligence,  par 
laquelle  elle  est  de  telle  espèce  et  non  point  de  telle  autre,  c’est- 
à-dire  l’essence  ou  quiddité  d’Avicenne. 

Cette  transformation  apportée  à  la  pensée  de  Boëce  va,  d’ail¬ 
leurs,  se  faire  à  la  faveur  d’un  changement  de  dénomination  ; 
l’opposition  de  Y  esse  et  du  id  quod  est,  Thomas  d’Aquin  va  la 


308 


TA  CRUE  DE  1,’aRISTOTÉLISM  E 


IV  -  48 


regarde i*  comme  équivalente  à  l'opposition  du  quo  est  et  du 
quod  est. 

Cette  transformation  dut  s'accomplir  de  bonne  heure  dans 
l’esprit  de  Saint  Thomas  d’Aquin;  elle  était  achevée  lorsqu’il 
rédigeait  son  commentaire  sur  le  premier  livre  des  Sentences. 
Voici  un  court  passage  où  la  nouvelle  doctrine  s’affirme  avec  une 
entière  netteté  1  : 

«  De  Dieu  seul,  il  est  vrai  de  dire  que  son  existence  est  sa  quul- 
dité.  Partant,  en  toute  créature,  soit  corporelle,  soit  spirituelle, 
se  trouvent,  d’une  part,  sa  quiddité  ou  nature  et,  d’autre  part,  son 
existence  qu'elle  tient  de  Dieu,  dont  l’essence  est  la  propre  exi¬ 
stence  ;  elle  est  donc  composée  d’existence  ou  quo  est ,  et  de  quod 

est'  _  Curn  in  solo  Deo  esse  sinon  sit  sua  quidditas,  oportet  quod 

in  'quolibet  creatura,  vel  incorporai i,  vel  in  spiriluali ,  inveniatur 
quidditas  vel  natura  sua  et  esse  suum,  quod  est  sibi  acquisitum  a 
Deo ,  cujus  essentia  est  suum  esse  ;  et  ita  cornpomtur  ex  esse  vel 

quo  est,  et  quod  est.  >'  _ 

Cette  thèse  va  se  détailler,  mais,  parfois,  s’embrouiller,  dans  le 
second  article  de  la  même  question,  alors  que  Saint  Thomas 
d’Aquin  examinera  si  l’âme  est  simple.  Après  avoir  rejeté  l’opinion 
de  ceux  qui  la  veulent  composer  de  matière  et  déformé,  il  écrira  2  : 

«  D’autres  disent  que  l’âme  est  composée  de  quo  est  et  de 

quod  est. 

»  Le  quod  est  est  différent  de  la  matière,  car  il  désigne  le  sujet 
qui  possède  l’existence  ( supposition  habens  esse);  or  ce  n’est  pas 
la  matière  qui  possède  l’existence,  mais  le  composé  de  la  matière 
et  de  la  forme  3. 

»  Ainsi,  tout  être  composé  de  matière  et  de  forme,  est  aussi 

composé  de  quo  est  et  de  quod  est. 

»  Dans  les  composés  de  matière  et  de  forme,  le  quo  est  peut 
être  dit  dans  trois  sens  différents.  On  peut  dire  que  c’est  la 
forme  qui  donne  l’existence  à  la  matière.  On  peut  dire  que  c’est 
l’acte  même  d’exister,  qui  est  l’existence  (actus  essendi ,  scilicet 
esse);  ainsi  ce  par  quoi  on  court  (quo  curritur),  c’est  l’acte  de 


i  Sancti  Thom  e  Aquinatis  Scriplurn  in  priinum  librurn  Sententiarum , 

dist  VIII,  quæst.  V,  art.  1  :  Utrum  aliqua  creatura  sit  simplex. 

a.’  Saint  Thomas  d’Aquin,  quæst.  cit  ,  art.  II  :  Utrum  anima  sit  simplex. 

3  Parmi  les  opuscules  attribués  à  Saint  Thomas  d’Aquin,  on  en  trouve  un 
ui  est  intitulé  :  De  quo  est  et  quod  est.  11  reproduit  simplement  (a)  le  passage 
u  Commentaire  aux  Sentences  que  nous  analysons  à  partir  d  ici. 
ta)  P.  Mandonnet,  O.  P.,  Les  écrits  authentiques  de  Saint  Thomas  d  Aquin 
( Revue  Thomiste,  1909-1910,  p.  i3odu  tirage  à  part). 


IV  -  49 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


309 


courir.  On  peut  dire  enfin  que  c’est  la  nature  même,  résultat  de 
l’union  de  la  matière  et  delà  forme,  telle  l’humanité.  » 

Ce  dernier  passage  montre  l’extrême  embarras  où  se  trouve 
Saint  Thomas  d’Aquin  lorsqu'il  tente  ainsi  de  relier  la  Métaphy¬ 
sique  d’Avicenne  à  la  Métaphysique  de  Thémistius  et  de  Boëce. 
Dire  que  le  quo  est,  c’est  la  forme,  ce  serait  adhérer  à  celle-ci.  Si 
l’on  veut  admettre  celle-là,  que  doit-on  nommer  quo  est?  Est-ce 
l’existence  ?  Thomas  d’Aquin  l’affirmait  clairement  il  y  a  un 
instant;  mais  comme  il  veut  encore,  avec  Thémistius  et  Boëce, 
que  le  quodi  est  désigne  le  sujet  concret  qui  a  reçu  cette  existence, 
il  ne  sait  comment  nommer  l’essence.  Va-t-il  donc  identifier  celle- 
ci  au  quo  est  ?  Ce  serait  alors  renoncer  à  la  proposition  qu’il  a 
formulée  dans  son  premier  article. 

Cet  embarras  disparaîtra  dans  la  considération  des  substances 
non  composées  de  matière  et  de  forme.  Ici,  le  docteur  n  hésitera 
plus  à  déclarer  que  l’existence  est  le  quo  est  et  que  l’essence  est 
le  hoc  quod  est ,  car  l’essence  s'identifie  avec  l’individu  subsistant. 

«  Se  trouve-t-il  quelque  quiddité  qui  ne  soit  pas  composée  de 
matière  et  de  forme  ?  Ou  bien  cette  quiddité  est  sa  propre  existence, 
ou  bien  non. 

»  Si  cette  quiddité  est  sa  propre  existence,  elle  sera  l’essence_ 
de  Dieu,  qui  est  à  elle-même  sa  propre  existence,  et  elle  sera 
absolument  simple. 

»  Si,  au  contraire,  elle  n’est  pas  sa  propre  existence,  il  faut  qu’elle 
tienne  d’autrui  l’existence  qu’elle  possède  ;  ainsi  en  est-il  de  toute 
quiddité  créée.  Mais  comme  cette  quiddité,  par  hypothèse,  ne 
subsiste  pas  en  la  matière,  elle  n'acquiert  pas  son  existence  dans 
quelque  chose  d’autre,  comme  il  arrive  aux  quiddités  composées 
de  matière  et  de  forme  ;  c’est  en  elle-même  qu’elle  acquiert 
l’existence  ;  ainsi,  c’est  la  quiddité  même  qui  sera  le  hoc  quod 
est,  et  l’existence  de  cette  quiddité  sera  le  quo  est. 

»  Tout  être  qui  ne  possède  pas  une  chose  par  lui-même,  a  seu¬ 
lement  la  possibilité  (possibilis)  à  l’égard  de  cette  chose  ;  puis 
donc  que  cette  quiddité  tient  son  existence  d  autrui,  elle  n  a  que 
la  possibilité  (possibilis)  à  l’égard  de  cette  existence  et  à  1  égard 
de  l’être  dont  elle  la  tient,  être  dans  laquelle  ne  se  rencontre 
aucune  puissance  (potentia).  Ainsi,  dans  une  telle  quiddité,  on 
trouvera  puissance  et  acte,  en  tant  que  la  quiddité  est  simplement 
possible  et  que  l’existence  en  est  l’acte. 

»  C’est  de  cette  manière  que  je  conçois,  dans  un  ange,  la  compo¬ 
sition  de  puissance  et  d’acte,  de  quo  est  et  de  quod  est;  et  sem¬ 
blablement  dans  une  âme.  L’ange  ou  l’âme  peut  donc  être  appelé 


310 


LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  51) 


quiddité,  nature  ou  forme  simple,  car  sa  quiddité  n  est  pas  com¬ 
posée  d’éléments  divers;  mais  on  y  trouve  la  composition  qui 
résulte  de  ces  deux  choses  ;  La  quiddité  et  1  existence.  » 

Lors  même  qu’ Avicenne  n’eût  pas  été  cité  au  cours  de  1  article 
que  nous  venons  d’analyser,  son  influence  n’eût  point  été  mécon¬ 
naissable.  C’est  sa  doctrine  même  qui  vient  d’être  exposée. 

Comment  et  pourquoi  Saint  Thomas  en  est  venu  à  substituer 
cette  doctrine  à  celle  de  Boëce  et  de  Thémistius,  il  est  aisé  de  le 
deviner, 

S’il  n’avait  été  question  que  de  substances  composées  de 
matière  et  de  forme,  le  Doctor  communis  s’en  fût  volontiers  tenu  à 
l’opinion  de  Thémistius  et  de  Boëce,  qui  est  plus  étroitement 
apparentée  au  Péripatétisme. 

Ce  qui  l’empêchait  de  demeurer  Péripatéticien  jusqu’au  bout^ 
c’est  qu’il  voulait  traiter  de  substances  qui  fussent  exemptes  de 
matière  et  qui,  cependant,  ne  fussent  pas  des  dieux.  Or  pour  le 
Péripatétisme,  être  exempt  de  matière,  c’est  n  être  en  puissance 
d’aucune  manière,  c’est  être  acte  pur,  partant  immuable,  éternel 
et  nécessaire  ;  c’est  être  Dieu. 

Pour  que  des  substances  purement  spirituelles  puissent  ne  pas 
être  des  dieux,  mais  seulement  des  créatures,  il  faut  rejeter  les 
notions  mêmes  de  matière  et  d’existence  en  puissance  telles  que 
les  conçoit  le  Péripatétisme  ;  à  la  dualité  de  l’existence  en  puis¬ 
sance  et  de  l’existence  en  acte,  de  la  matière  et  de  la  forme,  il 
faut,  avec  Avicenne,  substituer  la  dualité  de  la  contingence  et  de 
la  nécessité,  de  l’essence  et  de  l’existence.  C’est  ce  que  fait  Saint 
Thomas  d’Aquin;  mais  la  ressemblance  du  mot  possibilité  par 
lequel  Avicenne  désigne  la  contingence  et  du  mot  puissance 
employé  par  le  Péripatétisme  dissimule  cette  substitution  d’une 
doctrine  à  une  autre  doctrine  essentiellement  différente. 

Désormais,  lorsque  Thomas  d’Aquin  distinguera  entre  le  quod 
est  et  le  quo  est,  il  identifiera  cette  distinction  avec  celle  de  l’es¬ 
sence  et  de  l’existence. 

a  L’ange,  dit-il  en  la  Somme  théologique  *,  est  composé  de 
quo  est  et  de  quod  est  ou  bien,  selon  le  mot  de  Boëce,  à’ esse  et  de 
quod  est.  »  Puis  il  ajoute  :  «  Quod  est,  c’est  la  forme  subsistante 
prise  en  elle-même  ;  quand  à  Y  esse  même,  c’est  ce  par  quoi  (quo) 
la  substance  existe  (est),  de  même  que  courir,  c’est  ce  par  quoi 
(quo)  le  coureur  court.  »  11  est  clair  que  Saint  Thomas  fait  corres- 


i.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  theologica,  pars  prima,  quæst.  L,  art.  II  : 
Utrum  angélus  ait  compojitu»  ex  maleria  et  forma. 


IV  -  51 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


311 


pondre  l’me  de  l'axiome  de  Boëce  au  quo  est  de  l’axiome  modifié, 
et  qu’il  identifie  le  quod  est  d’une  formule  au  quod  est  de  l’autre  ; 
il  est  clair  que  le  Docteur  Angélique  voit,  dans  l’esse  de  Boëce,  non 
l’essence,  mais  l’équivalent  du  quo  est  néoplatonicien,  de  ce  qu’il 
nommera  lui-même  esse,  c’est-à-dire  de  l’existence. 

Si  l’on  doutait  encore,  d’ailleurs,  de  cette  transposition  par 
laquelle  Thomas  d’Aquin  est  parvenu  à  confondre  la  pensée  de 
Boëce  avec  celle  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli,  on  trouverait,  dans  la 
Somme  contre  les  Gentils,  des  preuves  aussi  nombreuses  que  con¬ 
vaincantes. 

Dans  cette  Somme ,  qu’il  s’agisse  de  Dieu  ou  des  créatures, 
Saint  Thomas  n’use  jamais,  pour  désigner  l’essence,  du  mot 
essentiel,  mais  du  mot  substantiel  ;  qu’il  donne  à  ce  mot  le  sens 
qu  il  donne  au  mot  essentia  ou  au  mot  quidditas  dans  son  opuscule 
De  ente  et  essentia,  la  comparaison  des  deux  écrits  le  met  hors  de 
doute. 

Or,  dans  la  Somme  contre  les  Gentils ,  nous  trouvons  les  passages 
suivants,  où  le  langage  de  Boëce  sert  à  formuler  la  pensée  d’Avi¬ 
cenne  et  d’Al  Gazâli  : 

«  L’existence  (esse) 1  appartient  au  premier  Agent  en  vertu  de 
sa  propre  nature,  car  son  existence  (esse),  c’est  son  essence  (subs-, 
tantia).  Mais  ce  qui  appartient  à  une  chose  en  vertu  de  la  propre 
nature  de  cette  chose  ne  peut  convenir  aux  autres  choses,  si  ce 
n’est  par  participation  ;  c’est  ainsi  que  la  chaleur  appartient  aux 
corps  autres  que  le  feu  en  ce  qu  ils  participent  au  feu  ,  donc,  à 
toutes  les  choses  autres  que  le  premier  Agent,  1  existence  convient 
seulement  en  vertu  d’une  certaine  participation.  Mais  ce  qui 
appartient  à  une  chose  par  participation  ne  fait  pas  partie  de  l’es¬ 
sence  (substantia)  de  cette  chose  ;  il  est  donc  impossible  que  l’es¬ 
sence  (. subs  tantia )  d’un  être  ( ens )  autre  que  le  premier  Agent  soit 
son  existence  (esse)  même.  » 

Cette  argumentation  a  précisément  pour  objet,  comme  l’indique 
le  titre  du  Chapitre,  de  justifier  l’axiome  de  Boëce  :  En  toute  intel¬ 
ligence  créée,  l'esse  diffère  du  quod  est. 

«  En  toute  essence  (substantia)  intellectuelle  créée,  lisons-nous 
au  Chapitre  suivant  2,  on  trouve  deux  choses  :  l'essence  (substan¬ 
tia)  elle-même  et  son  existence  (esse)  ;  cette  existence  est  ce  qui 
complète  la  substance  existante  (substantia  existens );  chaque 


I  Sàncti  Thomæ  Aquinatis  Summa  catholicœ  fidei  contra  genht.es;  lib.  II, 
can  LU  •  Oaod  in  substantiis  intellectualibus  differt  esse  et  îd  quod  est.  Ar  .  7. 

SANCTI  Thomæ  Aqu.nat.s  Op.  laud.,  lib.  II,  cap.  LIII  :  Quod  id  substantns 
intellectualibus  creatis  est  actus  et  potentia  ;art.  1  et  a. 


312 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  52 


chose,  en  effet,  est  d’une  manière  actuelle  parce  qu’elle  possède 
l’existence  (esse)... 

»  ...  Toutes  les  essences  ( substantiæ )  tiennent  leur  existence 
(esse)  du  premier  Agent;  précisément,  si  ces  essences  sont  créées, 
c’est  parce  qu’elles  tiennent  d’autrui  leur  existence.  » 

Plus  loin  1  encore  nous  lisons  ces  passages,  dont  la  compa¬ 
raison  avec  ceux  que  nous  rencontrerons  lorsque  nous  étudierons 
le  De  ente  et  essentia  prouve  surabondamment  que  Saint  Thomas 
nomme  essentia  en  cet  opuscule  ce  qu’il  nomme  ici  substantia  : 

«  Dans  les  composés  de  matière  et  de  forme,  ...  c'est  l’essence 
même  ( substantia )  qui  est  le  quod  est  et  Y  esse  est  ce  par  quoi  ( quo ) 
l’essence  (substantia)  est  appelée  un  être  (ens). 

»  Mais  dans  lè's  essences  (substantiæ)  intellectuelles  qui  ne  sont 
pas  composées  de  matière  et  de  forme,  dans  lesquelles  la  forme  est 
l’essence  subsistante  (forma  subsistens ),  la  forme  est  le  quod  est, 
et  Y  esse  est  Pacte  par  lequel  elle  existe  (quo  est).  En  elles,  donc,  il 
y  a  une  seule  composition, ...  qui  est  celle  de  l’essence  (substantia) 
avec  l’existence  (esse),  que  certaines  personnes  désignent  comme 
la  composition  du  quod  est  et  de  Y esse,  ou  bien  du  quod  est  et  du 
quo  est.  » 

La  Somme  contre  les  Gentils  nous  a  permis  de  connaître  de  la 
manière  la  plus  précise  la  position  que  Saint  Thomas  d'Aquin  a 
prise  à  l'égard  de  l’axiome  de  Boëce.  Cette  position  n’est  pas 
moins  nettement  définie  dans  la  Question  sur  les  créatures  spiri¬ 
tuelles  qui  parait  2  avoir  été  discutée  à  Paris  sous  le  pontificat 
de  Clément  IV  (5  février  1265-29  octobre  1268). 

Dans  l'article  dont  nous  allons  citer  des  passages,  il  s’agit 
d’examiner  cette  opinion  :  Une  substance  spirituelle  est-elle  com¬ 
posée  d’âme  et  de  corps  ?  Parmi  les  arguments  en  faveur  de 
l’affirmative,  Thomas  range  celui-ci  3  : 

«  La  forme  est  ce  par  quoi  quelque  chose  est  (quo  aliquid  est). 
Toute  chose,  donc,  qui  est  composée  de  quo  ' est  et  de  quod  est  est 
composée  de  matière  et  de  forme.  Or,  toute  substance  spirituelle 
créée  est  composée  de  quo  est  et  de  quod  est,  comme  on  le  voit 
au  traité  De  hebdomadibus .  Donc  toute  substance  spirituelle  créée 
est  composée  de  matière  et  de  forme.  » 

Thomas  d’Aquin,  qui  tient  pour  la  solution  négative,  expose,  au 


i.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laud.,  lib.  II,  Cap.  LIV  :  Quod  uon  est  idem 
compositio  ex  forma  et  materia  et  ex  substantia  et  esse. 

a.  Quétif  et  Echard,  Scriptores  ordinis  Prœdicntorum,  t.  I,  p.  288. 

3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Qutesffo  disputata  despiritualibuscreaturis.  Art.  I  : 
Utrum  substantia  spiritualis  sit  composita  ex  materiaet  forma.  Quod  sic,  8°. 


IV  -  53 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


313 


sujet  de  l’essence  et  de  l’existence,  la  doctrine  d’Avicenne  et  d’Al 
Gazâli  ;  de  cet  exposé,  citons  Seulement  le  début  : 

«  Tout  ce  qui  vient  après  le  premier  Être  possède  une  existence 
(esse)  reçue  en  quelque  chose  par  quoi  cette  existence  se  trouve 
concrétée  ( contrahitur )  ;  partant,  au  sein  de  tout  être  créé,  autre 
est  la  nature  ( natura )  de  la  chose,  nature  qui  possède  1  existence 
(es.se)  par  participation,  autre  est  cette  existence  reçue  par  parti¬ 
cipation.  * 

Fort  de  ces  principes,  le  Doctor  communis  réfute  en  ces  termes 
l’argument  qu  il  s’était  opposé  à  lui-même  : 

«  Are  composé  de  qnod  est  et  de  quo  est ,  ce  n’est  pas  la  même 
chose  qu  être  composé  de  matière  et  de  forme.  En  effet,  bien 
qu’on  puisse  dire  de  la  forme  qu  elle  est  ce  par  quoi  une  chose 
existe  (quo  aliquid  est),  on  ne  peut  cependant,  avec  propriété, 
appeler  la  matière  :  ce  qui  existe  (quod  est),  car  elle  n’est  qu  en 
puissance.  Le  quod  est,  c’est  ce  qui  subsiste  en  existence  (quod 
subsistit  in  esse)  '.  Cela,  c’est,  dans  les  substances  corporelles, 
le  composé  de  matière  et  de  forme  ;  dans  les  substances  incorpo¬ 
relles,  c’est  la  forme  simple  elle-même.  Quant  au  quo  est,  cest 
l’existence  (esse)  reçue  par  participation  ;  cette  existence  se  trouve 
en  chaque  chose  en  tant  qu’elle  participe  de  l’Existence  en  soi 
( ipso  esse).  C’est  ainsi  que  Boëce  use  de  ces  termes  au  traité  De 
hebdomadibus,  lorsqu’il  dit  :  En  toutes  choses  après  le  premier 
titre,  le  quod  est  diffère  de  \esse.  —  Unde  et  Boethius  sic  utitw 
istis  verbis  in  libro  De  hebdonicidibus ,  dicens  quod  in  aliis  prsetei 
Primum,  non  idem  est  quod  est  et  esse.  » 

Or  Boëce,  considérant  les  choses  composées  de  matière  et  de 
forme,  avait  dit  :  «  Forma...  quæ  esse  ipsum  est  et  ex  qua  esse  est.  » 
Il  fallait  être  bien  oublieux  de  ce  texte  pour  demander  au  Philo¬ 
sophe  italien  d’autoriser  la  doctrine  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli. 

Le  Docteur  Angélique  ne  parait  aucunement  inquiet  de  la  défor¬ 
mation  profonde  qu’ont  subie  la  parole  et  la  pensée  de  Boëce.  C’est 
avee  une  entière  indifférence,  semble-t-il,  qu  il  attribue  au  Philo¬ 
sophe  latin  soit  la  formule  s  :  «  In  omni  quod  est  citra  Primum, 
aliud  est  esse  et  quod  est  »,  soit  la  formule  3  :  «  Omnis  substantia 
creata  composita  est  ex  eo  quod  est  et  esse  »,  soit  enfin  la  for- 


i  Dans  son  écrit  sur  le  premier  livre  des  Sentences  (lib.  1,  dist  XXXIV, 
nuæst.  1  art.  I)  Saint  Thomasd’Aquin  nous  avait  avertis  que  les  trois  mots  essen¬ 
tiel,  sub’sistentia,  substantia  étaient  à  peu  près  synonymes.  Du  reste  la  phrase 
qu’on  va  lire  après  celle-ci  est  la  définition  même,  donnée  au  Üe  ente  et  essen- 
tia  de  ce  que  Thomas  y  nomme  essentia,  natura  ou  quidditas. 

2.  SANcn  Thomæ  Aquinatis  Quodlibeta  ;  Quodlib.  K  art.  III. 

3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quodlibeta  ;  Quodlib.  II"',  art.  XX. 


314 


LA.  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


IV  -  54 


mule  '  :  «  Toute  substance  créée  est  composée  «  ex  quo  est  et  esse  », 
qu’il  regarde  comme  équivalente  à  «  ex  quo  est  et  quod  est.  »  Evi¬ 
demment,  Boëce  était  cité  sans  qu’on  se  souciât  beaucoup  d’en 
connaître  ni  le  langage  véritable  ni  la  véritable  intention. 

Si  Saint  Thomas  d’Aquin  attribue  à  Boëce  une  formule  qui  n  est 
pas  sienne  et  s’il  interprète  à  contre-sens  les  propos  tenus  par  ce 
philosophe,  du  moins  demeure-t-il  conséquent  avec  lui-même  ; 
toutes  les  fois  qu’il  invoque  l’axiome  qui  nous  occupe,  il  lui  attri¬ 
bue  la  même  signification.  N’allons  pas  en  conclure  que  cette 
signification  fût  celle  que  prenait  constamment  ce  principe  chez 
les  contemporains  de  Saint  Thomas.  Un  passage  de  Saint  Bona- 
venture  va  nous  dire  clairement  que  le  Docteur  franciscain  se 
séparait  ici  du  Docteur  dominicain. 

Parlant  des  diverses  sortes  de  composition  qu’on  peut  recon¬ 
naître  dans  un  ange,  Bonaventure  nous  diti.  2  :  «  On  le  doit  consi¬ 
dérer  comme  être  en  soi  (eus  in  se).  A  ce  point  de  vue,  et  quant  à 
son  être  actuel  ( esse  actuale ),  il  y  a  en  lui  composition  d  existence 
(ens)  et  d’essence  (esse).  Quanta  son  être  essentiel  ( esse  essentiale), 
il  est  composé  de  quo  est  et  quod  est.  Enfin,  quant  à  son  être  indi¬ 
viduel,  il  y  a  en  lui  quod  est  et  quis  est.  » 

Nous  voyons,  tout  d’abord,  qu’au  gré  du  Docteur  franciscain,  la 
dualité  qu’expriment  les  locutions  quod  est  et  quo  est  ne  se  con¬ 
fond  pas  avec  la  dualité  de  l’essence  et  de  l’existence,  puisque 
c’est  en  l’essence  même,  abstraction  faite  de  l'existence,  que  se 
rencontre  la  première  de  ces  deux  dualités. 

D’autre  part,  le  Sens  des  mots  quod  est  se  précise  par  ce  qui  est 
dit  de  la  distinction  en  quod  est  et  quis  est  qu’on  peut  faire  en 
l’être  individuel  de  l’ange.  Il  s’agit  assurément  de  la  distinction 
entre  l’individualité  et  la  personnalité,  sur  laquelle  Saint  Bona¬ 
venture  insiste  en  une  autre  question  3.  Quod  est  est  donc,  pour 
notre  auteur,  ce  qui  est  individualisé  ;  et  lorsqu’il  dit  que  l’être 
essentiel  est  composé  de  quo  est  et  de  quod  est ,  on  peut  traduire 
ainsi  sa  pensée  :  L’être  essentiel  est  composé  d’une  essence  uni¬ 
verselle  et  d’un  principe  d’individuation.  Cette  pensée  est  très  exac¬ 
tement  celle  que  Boëce  exprimait  en  ces  termes  :  Diversion  est 
esse  et  id  quod  est. 

Ainsi  lorsque  Saint  Thomas  d’Aquin  et  Saint  Bonaventure  pro- 

i.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  De  ente  et  essentia  opusculum,  cap.  IV. 

a.  Celebratissimi  Patris  Domini  Bonaventüræ,  Doctoris  Seraphici,  In  secun- 
dum  librum  Sententiarum  disputata  ;  dist.  III,  pars  I,  art.  I,  quæst.  I  :  Utrum 
aDgeli  sint  compositi  ex  materia  et  forma. 

3.  S.  Bonaventüræ  Op.  laud.,  lib.  II,  dist.  III,  pars  1,  art.  II,  quæst.  II  : 
Utrum  personnalis  proprietas  in  angelis  sit  substantialis  vel  accidentalis. 


IV  -  55 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


315 


nonçaient,  en  même  temps,  cette  même  formule  :  «  dira  Primurn 
quicquid  est,  est  ex  quo  est  et  quod  est  »,  ils  attribuaient  aux  deux 
locutions  quo  est  et  quod  est  des  sens  très  différents  et  presque 
opposés.  On  conçoit  que  de  pareils  procédés  permissent  aux  Sco¬ 
lastiques  d’invoquer  une  même  autorité  les  uns  en  faveur  dune 
thèse  et  les  autres  à  l’encontre  de  cette  thèse. 

11  s’est  trouvé,  d’ailleurs,  après  la  mort  de  Saint  Thomas 
d’Aquin  et  de  Saint  Bonaventure,  un  maître  assez  avisé  pour  démê¬ 
ler  le  quiproquo  dont  notre  axiome  avait  été  l’occasion;  ce  maître 
est  le  Franciscain  Richard  de  Middleton. 

En  faveur  de  la  thèse  qui  compose  l’âme  humaine  de  forme  et 
de  matière,  Richard  rencontrait  cet  argument 1  :  «  En  toute  créa¬ 
ture  qui  subsiste  par  elle-même,  le  quod  est  diffère  du  quo  est  ; 
mais  quo  est ,  c’est  la  forme,  et  quod  est  parait  être  la  matière.  » 

A  quoi  notre  auteur  répondait  : 

«  Celui  qui  veut  tenir  pour  l’opinion  contraire  peut  riposter  que 
le  quod  est  de  l’âme,  c’est  l’essence  concrète  accompagnée  de  ses 
propriétés  naturelles,  et  que  le  quo  est,  c’en  est  l’essence  consi¬ 
dérée  d’une  manière  absolue.  Ou  bien  on  peut  dire,  selon  d  autres 
personnes,  que  le  quod  est  c’est  l’essence  ( essentia )  de  1  âme  telle 
qu’elle  existe  par  elle-même  et  que  le  quo  est  de  1  âme,  c  en  est 
l’existence  (esse).  » 

La  première  réponse  eût  été  faite  par  Saint  Bonaventui  e  et  la 
seconde  par  Guillaume  d’Auvergne  et  par  Saint  Thomas. 

Ces  ■  remarques  nous  donnent  ùn  avant-goût  du  désordre  que 
mettra,  dans  les  discussions  scolastiques,  l’emploi  de  termes  insuf¬ 
fisamment  définis. 

Les  maîtres  de  l’Ecole  sont  soumis  aux  influences  divergentes  de 
philosophies  très  diverses,  du  Péripatétisme  d’Aristote,  du  Néo¬ 
platonisme  hellène  du  Livre  des  Causes,  du  Néo -platonisme  arabe 
d’Avicenne  et  d’Al  Gazàli.  Ces  philosophies,  ils  n’en  démêlent  pas 
très  exactement  les  tendances  contradictoires  ;  ils  pensent,  sous 
des  variations  superficielles,  y  reconnaître  une  doctrine  homogène 
et  unique,  la  doctrine  d’Aristote  et  de  ses  disciples,  Aristotelis  et 
ejus  sequacium. 

Les  ouvrages  de  ces  diverses  sectes  ne  sont  connus  des  Scola¬ 
stiques  que  par  leurs  traductions  latines  ;  dans  ces  traductions  d  ou¬ 
vrages  péripatéticiens  ou  néo-platoniciens,  grecs  ou  arabes,  il 


r.  Clarissimi  Theologi  Magistri  Ricardi  de  Media  Villa  .S'user  quatuor 
libros  Sententiarum  Pétri  Lombard i  Qaœslwnes  subtihssimœ.  Briy®  M  XC  . 
Tomus  II,  p.  ai3,  col.  b  et  p.  214,  col.  a.  Lib.  II,  Dist.  XVII,  art.  I,  quæat.  1  . 
Utrum  anima  Ad®  fuit  producta  ex  cliqua  materna. 


316 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  56 


arrive  qu’un  même  vocable,  esse,  par  exemple,  ou  essentia,  recou¬ 
vre  des  idées  extrêmement  différentes.;  les  maîtres  des  Ecoles 
latines  ne  s’en  aperçoivent  pas  ;  où  ils  perçoivent  une  homonymie, 
ils  pensent  qu’il  y  a  aussi  identité  de  sens  ;  de  là,  de  perpétuelles 
confusions  ;  un  même  texte  se  voit  invoquer  tantôt  pour  soutenir 
une  thèse  et  tantôt  pour  attaquer  cette  même  thèse  ;  trop  souvent, 
dans  les  discussions  scolastiques,  règne  l'équivoque.  Dissiper  cette 
équivoque  sera,  dans  ce  qui  va  suivre,  notre  principale  tâche  ;  ce 
que  nous  venons  de  dire  fait  assez  prévoir  qu  elle  ne  sera  pas  tou¬ 
jours  aisée. 


III 

la  Somme  théologique  d’alexandre  de  hales 

L’œuvre  de  Guillaume  d’Auvergne  donne  l’idée  d’une  grande 
bataille  rangée  que  la  vieille  Scolastique  latine  aurait  livrée  aux 
forces  coalisées  et  envahissantes  de  la  pensée  hellénique  et  de  la 
pensée  musulmane  ;  à  en  juger  par  la  rudesse  des  coups  que  porte 
l'Évêque  de  Paris,  par  le  solide  bon  sens  qui  les  assène,  on  pourroit 
croire  que  la  victoire  est  gagnée,  qu’  «  Aristote  et  ceux  de  sa 
suite  »  sont  mis  en  déroute. 

Il  n’en  est  rien  cependant  ;  la  Philosophie  péripatéticienne  et 
sa  fille,  de  douteuse  légitimité,  la  Philosophie  néo-platonicienne 
vont  continuer  sourdement,  au  sein  de  la  Chrétienté  occidentale, 
leur  marche  de  pénétration  ;  les  Ecoles  latines  vont,  d’abord,  entre¬ 
bâiller  leurs  portes  à  ces  étrangères,  puis,  bientôt,  les  ouvrir 
toutes  grandes.  L’autorité  religieuse  elle-même,  à  l’encontre  des 
livres  qu’elle  avait,  tout  d’abord,  prohibés,  ne  tardera  pas  à  se 
départir  de  son  absolue  rigueur. 

Dispersée  en  1229,  l’Université  de  Paris  était  reconstituée  par 
le  pape  Grégoire  IX  ;  l’acte  de  reconstitution  portait  la  date  du 
23  avril  1231  ;  il  défendait 1  que  «  les  maîtres  ès  arts  fissent  usage 
des  livres  de  Science  physique  prohibés  à  Paris,  avec  une  sûre 
connaissance,  par  le  concile  provincial,  jusqu’à  ce  qu’ils  eussent 
été  examinés  et  purgés  de  tout  soupçon  d’erreur  :  Ut  magistri 
artinm...  libris  illis  naturalibus ,  qui  in  concilio  provinciali  ex  certa 
scientia  prohibiti  fuere  Parisins ,  non  ulantur ,  quousque  examinati 

i.  Launoii  Op.  laud.,  cap.  VI  ;  éd.cit.,  p.  79.  —  Denifle  et  Châtelain,  Chartu- 
larium  Universitatis  parisiensis,  t.  I,  p.  1 38. 


**rc. 


IV  -  57 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


317 


fuerint,  et  ab  omni  erronim  suspicione  pur  g  ali.  »  Le  pape  alla1 
jusqu’à  charger  trois  maîtres  de  l’Université  de  Paris,  Guillaume 
d’Auxerre,  Simon  d’Authic  et  Étienne  de  Provins,  d’accomplir  ce 
travail  de  révision  et  de  correction  des  livres  d’Aristote  et  d  au¬ 
tres  philosophes  que  le  concile  provincial  avait  interdits. 

Sans  doute,  le  projet  de  Grégoire  IX  était  chimérique  ;  on  ne 
corrige  pas  Aristote  ;  toutefois,  le  fait  même  que  le  pape  ait  pu 
concevoir  un  tel  dessein  est  hien  digne  de  remarque  ;  le  souverain 
pontife  avait  reconnu,  dans  ces  philosophies  diverses  apportées 
d’Espagne  par  les  traducteurs,  que  les  pensées  utiles  et  fécondes 
se  trouvaient  abondamment  mêlées  aux  idées  malsaines  ;  il  vou¬ 
lait  que  l’enseignement  de  l’Université  de  Paris  en  pût,  sans 
danger,  tirer  profit.  Il  y  avait,  en  la  lettre  de  Grégoire  IX  aux 
trois  maîtres  parisiens,  comme  une  invitation  à  rechercher,  dans 
l’œuvre  d’Aristote  et  de  ses  disciples  arabes,  tout  ce  qui  pouvait 
renforcer  la  philosophie  et  la  théologie  chrétiennes  ;  cette  invita¬ 
tion,  on  peut  croire  que  les  docteurs  de  l’Université  ne  se  la  firent 
pas  répéter  et  qu’ils  commencèrent  dès  lors  à  donner,  en  leur 
enseignement,  quelque  accueil  au  Péripatétisme  grec  et  au  Néo 
platonisme  musulman. 

A.  La  composition  et  les  sources  de  la  Somme  d  Alexandre 

de  Haies. 


L’étude  de  la  Somme  d’Alexandre  de  Haies  nous  permet  de 
saisir,  pour  ainsi  dire  sur  le  fait,  cette  première  pénétration,  dans 
la  doctrine  de  Paris,  des  Métaphysiques  d’Aristote  et  d’Avicenne. 

On  connaît,  sur  cette  Somme,  le  jugement  sévère  de  Roger 
Bacon,  jugement  que  nous  avons  rapporté  jadis3;  l’etude  des  théo¬ 
ries  astronomiques  qu’on  rencontre  en  cet  ouvrage  nous  a  paru 
propre  à  corroborer  l’opinion  de  Roger  Bacon. 

Il  semble  qu’on  puisse,  dans  toute  la  Somme  d'Alexandre  de 
Haies,  distinguer  deux  éléments,  un  fonds  primitif  et  des  addi¬ 
tions  plus  récentes.  .  ,  .  r 

Le  premier  fonds  paraît  appartenir  tout  à  fait  à  1  antique  tradi¬ 
tion  de  la  Scolastique  latine,  telle  qu’elle  était  avant  d  avoir  reçu 
le  premier  afflux  de  la  Métaphysique  gréco-arabe,  telle  qu  on  la 
peut  reconnaître  dans  les  écrits  d’Hugues  ou  de  Richard  de  Saint- 
Victor.  Les  auteurs  païens  n’y  sont  presque  jamais  cites.  Les 


I. 
I  . 


Denifle  et  Châtelain  Op.  laucl.,  t  I,  pp.  i43-i/j4- 
Voir  :  Seconde  partie,  Ch.  VII,  §  II,  t.  III,  pp.  399-4oo. 


318 


LA.  CRUE  DK  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  58 


noms  qu’on  y  rencontre  habituellement  sont  ceux  des  Pères  de 
l’Église,  jusqu’à  Saint  Anselme  et  à  Saint  Bernard,  celui  de  Denys, 
le  nom  de  Boëce,  qui  figure  dès  la  seconde  ligne  et  qui  se  trouve 
invoqué  à  chaque  instant,  enfin  les  noms  de  Pierre  Lombard,  de 
Gilbert  de  la  Porrée,  d’Hugues  et  de  Richard  de  Saint-Victor. 

Cette  Somme  primitive  est-elle  l’œuvre  personnelle  d’Alexandre 
de  Haies?  A-t-elle  été  plus  ou  moins  grossie  par  des  compilations, 
modifiée  par  des  remaniements?  Peu  importe.  Si  elle  est  œuvre 
collective,  elle  n’en  est,  pour  nous,  que  plus  intéressante  ;  eUe 
résume  d’autant  mieux  l’ensemble  des  opinions  qui  avaient  cours 
parmi  les  Franciscains  au  milieu  desquels  Alexandre  vécut  ses 
dernières  années.  L’auteur  ou  les  auteurs  sont  de  ceux  qui  ont 
respecté  l’anathème  porté  par  le  concile  de  Paris  contre  les  traités 
de  Physique  et  de  Métaphysique  écrits  par  Aristote  ou  par  les 
Arabes  ;  leur  travail  ne  porte  presque  aucune  marque  des  doctrines 
que  ces  écrits  contenaient*.  Qu’on  parcoure  les  questions  consa¬ 
crées  à  la  science  ou  à  la  providence  de  Dieu;  on  n’y  trouvera 
rien  qui  s’inspire  des  enseignements  si  reconnaissables  qu’ Avi¬ 
cenne,  qu’Al  Gazâli  avaient  donnés  sur  ces  questions. 

Lorsque  les  maîtres  de  Paris  commencèrent  à  s’engouer  de  la 
Métaphysique  «  d'Aristote  et  de  ceux  de  sa  suite  »,  un  tel  traité 
dut  sembler  mal  propre  à  les  satisfaire  ;  peut-être  fallut-il  alors 
soumettre  la  Somme  d’Alexandre  à  l’opération  qui  sert  à  rajeunir 
un  livre  devenu  vieillot  ;  peut-être  fallut-il  y  ajouter  quelques 
développements  au  goût  du  jour,  quelques  passages  où  l’on  trai¬ 
tait  sommairement  des  doctrines  récemment  traduites.  Ces  addi¬ 
tions,  peu  nombreuses  d  ailleurs,  tiennent  au  reste  de  l’ouvrage 
par  un  lien  qui,  la  plupart  du  temps,  est  fort  lâche  ;  parfois,  comme 
nous  avons  eu  occasion  de  le  noter  en  étudiant  les  théories  astro¬ 
nomiques  d’Alexandre  de  Haies5,  elles  présentent,  avec  les  parties 
plus  anciennes  sur  lesquelles  elles  ont  été  appliquées,  un  contraste 
très  apparent. 

Alexandre  ou  les>  auteurs  de  ces  additions  ne  semblent  con¬ 
naître  qu’un  fort  petit  nombre  de  livres  d’origine  gréco-arabe. 
Hors  ceux  qu’ils  attribuent  à  Aristote,  le  seul  de  ces  livres  dont 
nous  ayons  relevé  la  citation  au  cours  de  la  Somme,  c’est  la  Méta¬ 
physique  d’Avicenne 1  2.  Nous  n’y  avons  pas  découvert  le  nom  d'Al 
Gazâli,  encore  que  l’influence  de  ce  philosophe  se  laisse,  parfois, 
reconnaître. 

1.  Voir:  Seconde  partie,  ch.  VII,  § II  ;  t.  III,  p.  4°i  • 

2.  Voir,  en  particulier,  Alexandri  de  Ales  Summa  theologica,  Pars  I,  Qusest. 
XIII,  Membrum  III. 


IV  -  59 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


Ô1M 


Le  traité  d’Aristote  qui  est  le  plus  volontiers  cité,  c’est  la  Méta¬ 
physique  ;  les  rédacteurs  de  la  Somme  paraissent  avoir,  de  ce 
traité,  une  connaissance  plus  complète  que  celle  dont  Guillaume 
d’Auvergne  avait  dû  se  contenter;  Guillaume,  nous  l’avons  dit,  ne 
connaissait  probablement  que  les  dix  premiers  livres  ;  la  Somme 
d’Alexandre  contient  ce  passage  '  :  «  Lorsque  le  Philosophe,  à  la  fin 
delà  Philosophie  première ,  et  de  même  Avicenne,  dans  sa  Philo¬ 
sophé e,  réprouvent  les  idées,  ils  veulent  parler  des  formes  mathé¬ 
matiques...  »  Ce  passage  montre  qu’on  possédait  alors  la  Méta¬ 
physique  d’Aristote  en  sa  totalité2. 


1.  Alexandri  de  Ales  Op.  laud.,  Pars  II,  quæslio  III,  membrum  I. 

2.  A  plusieurs  reprises,  Saint  Thomas  d’Aquin  parle  d’un  ouvrag'e  en  qua¬ 
torze  livres  qu’Aristote  aurait  composé  sur  les  substances  séparées,  et  dont  il 
aurait  vu  le  texte  non  encore  traduit.  Voici  les  divers  passages  où  se  trouvent 
ces  allusions  :  «  Hujusmodi  autem  quæstiones  cerlissime  colligi  potest  Aris- 
totelein  solvisse  in  his  libris  quos  patet  eum  scripsisse  de  substantiis  separa- 
tis,  ex  his  quæ  dicit  in  principio  XII'  Metaphysicæ  ;  quos  etiam  libros  vidimus 
numéro  XIV,  licet  nondum  translatos  in  linguam  nostram.  »  (De  unitate  intel- 

lectus,  cap.  III).  ... 

«  Quomodo  autem  hæc  Aristoteles  solveret,  a  Dobis  sein  non  potest,  quia 
illam.partem  Metaphysicæ  non  habemus,  quam  fecit  de  substantiis  separatis.  » 

(Ibid.,  cap.  VII).  .  ... 

«  Unde  hæc  quæstio  pertinet  ad  Metaphysicam  non  tamen  invenilur  aJi 
Aristotele  soluta,  quia  complementum  hujus  scientiæ  nondum  ad  nos  perve- 
nit,  vel  quia  nondum  est  totus  liber  translatus,  vel  quia  forte  præoccupatus' 
morte  uoncomplevit  »  ( De  anima,  lib.  1)1,  lect.  XII).  _  _  . 

L’un  des  traducteurs  de  la  Théologie  d’ Aristote,  Pielro  Nicqlô  Castellani, 
n’avait  pas  hésité  à  penser  que  ce  complément  de  la  Métaphysique,  divisé  eu 
quatorze  livres,  dont  Saint  Thomas  avait  eu  le  texte  sous  les  yeux,  n  était  autre 
que  l’apocryphe  qu’il  avait  contribué  à  mettre  en  latin  (Sapientissimi  Philoso- 
phi  Aristotelis  Stagiritàe.  Theologia  sive  rnistica  Phylosophia  Secundum 
Æqyptios...  Romæ,  i5ig;  fol  sign.  Bii,  recto). 

Cette  supposition  avait  été,  semble-t-il,  admise  d  une  maniéré  entièrement 
o-énérale  lorsque  le  R.  P.  Mandonnet  est  venu  en  proposer  une  autre.  «  A  cette 
occasion,  dit-il,  Thomas  nous  fournit  un  précieux  renseignement,  car  il  nous 
apprend  que  les  derniers  livres  de  la  Métaphysique ,  qui  traitent  justement  des 
substances  séparées,  n’étaient  pas  encore  traduits.  11  en  connaît  cependant 
l’existence, ayantvu  le  texte  grec  qui  contient  quatorze  livres,  dont  le  douzième 
commence  à  traiter  des  substances  séparées  »  (Siyer  de  Brabant,  Première 


partie,  étude  critique,  p.  176).  .  . 

Mais  cette  supposition  ne  paraît  guère  admissible.  Saint!  homas  d  Aquin,  au 
premier  des  textes  que  nous  avons  rapportés,  cite  le  douzième  livre  de  la 
Métaphysique,  dont  il  a,  d’ailleurs,  commenté  les  douze  premiers  livres.  11 
faudrait  donc  admettre  que  la  Métaphysique  était  alors  divisée  en  quatorze 
livres  et  que  les  deux  derniers  seuls  n  étaient  pas  traduits.  Or  Saint  lhomas 
parle,  dans  ce  premier  texte,  non  pas  de  deux  livres,  mais  de  quatorze  livres 
non  encore  traduits. 

D’autre  part,  nous  venons  de  voir  que  les  rédacteurs  de  la  Somme  mise  au 
compte  d’Alexandre  de  Haies  mentionnent  une  question  dont  le  Philosophe 
traite  «  in  fine  Philosophiœ  primœ.  »  Cette  question  est,  en  effet,  1  objet  du 
troisième  des  cinq  chapitres  qui  forment,  aujourd’hui,  le  XIII"  et  dernier  livre 


de  la  Métaphysique.  .  .  ,,  ,  .  , 

Enfin  Albert  le  Grand  a  donné  une  exposition  complété  de  la  Métaphysique, 
et  il  l’a’divisée  en  treize  livres  qui  correspondent  aux  treize  livres  d  Aristote. 

Il  est  donc  certain  que  Saint  Thomas  d’Àquin  a  connu  en  son  entier  la  Méta¬ 
physique  d’Aristote  et  que  les  passages  rapportés  ci-dessus  n  ont  pas  trait  a  cet 


320 


LA  CRUE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


IV  60 


Ajoutons  que,  tout  comme  Guillaume  d’Auvergne,  Alexandre  de 
Haies  met  le  Livre  des  causes  au  compte  d  Aristote  '. 

Il  n’y  a  guère  de  remarques  intéressantes  à  faire  au  sujet  des 
passages  où  Aristote  est  formellement  cité  par  Alexandre  de  Haies. 
Une  observation  mérite  cependant  d’être  signalée  ;  très  souvent, 
au  cours  -de  la  Somme ,  Aristote  est  désigné  par  ce  seul  titre  : 
Philosophus,  le  Philosophe,  qu’on  chercherait  vainement,  croyons- 
nous,  dans  toute  l’œuvre  de  Guillaume  d’Auvergne,  et  qui  va 
devenir,  désormais,  l’appellation  courante  du  Stagirite.  Jus¬ 
qu’alors,  pour  la  Scolastique  latine,  le  philosophe  par  exceUence 
était,  sans  conteste,  Platon.  Le  sceptre  de  la  Philosophie  vient  de 
changer  de  main. 

Alexandre  a-t-il  connu  Averroès  ?  '  La  réponse  qu'il  convient  de 
donner  à  cette  question  dépend  de  la  traduction  qu’il  faut  attri¬ 
buer  au  passage  suivant  *  :  «  Ule  intellectus  materiaiis  de  quo  loqui - 
tur  comment  ator ...»  Faut-il  rendre  le  mot  :  commentator  par  .  un 
commentateur,  ce  qui  est  assurément  plausible,  car  tous  les  com¬ 
mentateurs,  depuis  Alexandre  d’Aphrodisias,  ont  parlé  de  1  intel¬ 
lect  matériel, et  l’exposé  de  la  Somme  rappelle  fort  ce  que  l’un 
d’entre  eux,  Avicenne,  en  a  dit  ?  Faut- il,  au  contraire,  traduire  ce 
mot  par  :  le  Commentateur  ?  Ce  dernier  parti  devrait  être  sûre¬ 
ment  adopté  si  le  texte  qui  nous  occupe  était  un  peu  plus  récent  ; 
le  prendre,  c’est  admettre  que  les  rédacteurs  de  la  Somme  ont 
non  seulement  connu  Averroès,  mais  encore  qu’ils  lui  ont  donne 
le  titre  de  Commentator  comme  ils  ont  donné  a  Aristote  celui  de 
Philosophus  ;  après  eux,  ces  deux  titres,  qui  consacraient  l’auto¬ 
rité  d’Aristote  et  la  confiance  accordée  à  son  interprète  Averroès, 
devinrent  d’usage  courant. 

B.  La  théorie  de  l'intelligence  humaine 

Si  les  rédacteurs  de  la  Somme  ont  lu  ce  qui  se  trouve,  touchant 
l’intelligence  humaine,  aux  Commentaires  d’Averroès,  ils  n’en 
ont  point  entièrement  accepté  l’influence.  Après  avoir  rapporté  les 
opinions  émises  à  ce  sujet  par  les  Pères  de  l’Eiglise,  ils  leur  veu¬ 
lent  comparer  celle  du  «  Philosophe  ».  «  Le  Philosophe,  disent- 
ils  3,  distingue  l’intelligence  matérieUe,  qui  connaît  les  espèces  à 


ouvrage.  L’opinion  la  plus  vraisemblable  demeure  celle  qui  y  voit  des  allu¬ 
sions  à  la  Théologie  d'Aristote. 

i.  Alexàndri  de  Ales  Op.  laud.,  Parsl,  quæst.  XII,  membrum  IX,  art.  111. 
a.  Alexàndri  de  Ales  Op.  laud.,  Pars  II,  cjuæst.  LXIX,  membrum  III,  art.  II. 
3.  Alexàndri  de  Ales  Quæst.  cit.,  proœmium. 


IV  -  61 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


321 


l’aide  des  images,  l'intelligence  possible  et  séparable,  qui  connaît 
les  espèces  abstraites,  et  l’intelligence  active.  » 

Des  le  principe,  cet  exposé  se  trouve  erroné,  les  commenta¬ 
teurs  d’Aristote  ayant  tous  regardé  comme  synonymes  les  expres¬ 
sions  :  intelligence  matérielle  et  intelligence  possible. 

Un  peu  plus  loin  4,  la  Somme  nous  dit  que  cette  intelligence 
matérielle  se  nomme  aussi  rationativa  ;  elle  s’identifierait  donc 
avec  l’âme  raisonnable  ;  «  c’est  pourquoi,  ajoute  la  Somme ,  on  la 
nomme  encore  «  cellule  logistique  ». 

«  Cette  intelligence  matérielle  possède  les  espèces  sous  forme 
d’images;  ces  espèces,  l’intelligence  active  aura  le  pouvoirde  les 
abstraire  afin  qu’elles  s’unissent  à  l'intelligence  en  puissance 
( inte  liée  lus  possibilis).  » 

Cette  dernière  indication  marque  clairement  que  sous  les  noms 
d’intelligence  matérielle,  de  rationativa,  la  Somme  a  entendu,  en 
réalité,  l’âme  sensitive. 

Au  sujet  de  Yintel/ectus  jtossibi/is  et  de  Yintellectus  agens,  elle 
se  demande 1  2  pourquoi  le  Philosophe  a  distingué  ces  deux  sortes 
d’intelligences.  «  Hien,  obscrve-t-elle,  ne  passe  de  la  puissance 
matérielle  à  l’acte,  si  ce  n’est  pas  quelque  chose  qui  soit  déjà  en 
acte.  Mais  l’intelligence  possible  est  dite  possible  parce  qu’elle  est 
dans  l’état  de  puissance  matérielle  qui  convient  à  son  genre  ;  elle  ne 
peut  donc  passer  à  l’acte  que  par  quelque  chose  qui  soit  en  acte  ; 
ce  quelque  chose,  c'est  l’intelligence  active... 

»  En  outre,  le  sens  ne  peut  se  donner  à  lui-même  la  perfection 
qu’est  l’acte  de  sentir  ;  il  a  besoin  de  lumière  tant  intérieure 
qu'extérieure.  Il  en  est  semblablement  de  l’intelligence.  Il  y 
aura  donc,  en  l’âme,  quelque  chose  qui  agisse  a  la  façon  de  la 
lumière  ;  de  même  que  la  lumière  rend  sensibles,  d  une  manière 
actuelle,  les  couleurs  qui  existaient  en  puissance,  de  même  il  y 
aura  dans  l’àmc  quelque  chose  qui  permettra  à  la  puissance  intel¬ 
ligente  de  passer  de  l’état  d’intelligence  en  puissance  a  1  état 
d'intelligence  en  acte... 

»  L’intelligence  en  acte  agit  de  deux  manières  ;  elle  agit,  d’une 
part,  en  pratiquant  l’abstraction  et,  d  autre  part,  en  s  unissant  à 
l’intelligence  en  puissance. 

»  On  se  demandera  peut-être  si  l’intelligence  active  est  substan¬ 
tiellement  séparée  de  l’âme  ou  bien  si  elle  est  une  partie  de 
L’âme  intellectuelle.  »  Parmi  les  arguments  qu’on  peut  faire 
valoir  pour  soutenir  qu’il  existe  une  distinction  substantielle  entre 

1.  Alexàndri  de  Ales  Quæst.  cft.,  membrum  III,  art.  II. 

2.  Alexàndri  de  Ales  Quæst.  cit.,  membrum  III,  art.  II. 

21 

DTJHEM.  —  T.  V. 


322 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  62 


l’âme  et  l’intelligence  active  se  trouve,  en  particulier,  celui-ci  : 

«  11  y  a  des  formes  intelligibles  plus  nobles  que  celles  qui  se  trou¬ 
vent  en  l’intelligence  raisonnable  ;  telles  sont  celles  qui  se  trouvent 
dans  les  choses  divines  ;  la  partie  raisonnable  de  l’intelligence  ne 
saurait  donc  être  apte  à  les  comprendre,  si  ce  n  est  pas  quelque 
chose  qui  lui  soit  extérieur  ;  et  comme  ce  quelque  chose,  c  est 
l’intelligence  active,  il  est  nécessaire  que  cette  intelligence  soit 
séparée.  » 

A  cette  question,  voici  la  réponse  que  donne  la  Somme.  Cette 
réponse  présente  une  particularité  digne  d  être  notée  ;  elle  distin¬ 
gue,  en  l’âme,  une  matière  et  une  forme,  fidèle,  en  cela,  aux  prin¬ 
cipes  généraux  qu’ Alexandre  de  Haies  tenait  sans  doute  d  Avicé- 
bron,  et  que  nous  allons  analyser  dans  un  instant  :  «  L  intelligence 
en  puissance  et  l’intelligence  en  acte  sent  deux  distinctions  en 
l’âme  raisonnable  ;  l’une  d’elles,  l’intelligence  active,  a  rapport  à 
la  forme  par  laquelle  l’âme  est  esprit;  1  autre,  1  intelligence  pos¬ 
sible,  a  rapport  à  la  matière  de  l’âme,  matière  par  laquelle  l’âme 
est  un  être  en  puissance  à  l’égard  des  choses  connaissables  qu  elle 
contient  ;  ces  choses  sont  en  sa  partie  inférieure  et  viennent  prin¬ 
cipalement  de  l’âme  sensitive. 

»  Il  ne  faut  pas  supposer  que  l’intelligence  active  soit,  en  sub¬ 
stance,  séparée  de  l’âme  même  comme  la  lumière  sensible  est 
séparée  substantiellement  de  la  faculté  sensitive... 

»  On  a  objecté  que  certains  intelligibles  sont  au-dessus  de  l’in¬ 
telligence,  en  sorte  que  la  connaissance  en  est  nécessairement 
donnée  par  un  agent  supérieur  à  l’intelligence.  Nous  répondrons 
à  cela  que  si  l’intelligence  active  est  dite  en  acte,  ce  n’est  pas 
que,  dès  le  principe,  elle  connaisse  toutes  les  formes;  mais  elle 
reçoit  du  premier  Agent  une  illumination  qui  n'est  pas,  d’ailleurs, 
relative  à  toutes  les  formes,  mais  seulement  à  certaines  d’entre 
elles  ;  une  fois  illuminée,  l’intelligence  active  perfectionne  de  la 
même  manière  l’intelligence  en  puissance.  » 

L’intelligence  active  n’est  pas  la  seule  partie  de  l’âme  qui  soit 
séparable  du  corps  ;  l’intelligence  en  puissance  partage  avec  elle 
ce  privilège.  «  Gomme  nous  1  avons  dit  plus  haut,  il  y  a,  dans  1  in¬ 
telligence,  une  triple  distinction  1  ;  l’intelligence  matérielle  appar¬ 
tient  à  l’âme  en  tant  que  celle-ci  est  l’acte  de  l’homme  en  son 
corps  ;  l’intelligence  en  puissance  lui  appartient  en  tant  qu’elle 
est  séparable  du  corps  ;  enfin  l’intelligence  en  acte  appartient  à 
l’âme  en  tant  qu’elle  est  déjà  comme  séparée  du  corps.  » 


i.  Alexandri  de  Ales  Quæst.  cit.,  membrum  IV,  art.  II. 


IV  -  63 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


323 


C.  Les  processions  célestes.  L'origine  de  la  multiplicité 

dans  le  Monde 

La  Somme  d'Alexandre  de  Haies  connaît  peut-être  les  Commen¬ 
taires  d’Averroès  ;  mais  elle  est,  à  coup  sûr,  parfaitement  exempte 
de  l’hérésie  averroïste  que  Guillaume  d’Auvergne  dénonçait  avec 
tant  de  clarté  et  condamnait  avec  tant  de  rigueur.  Cette  Somme  ne 
fait,  d’ailleurs,  aucune  allusion  aux  théories  néo-platoniciennes  qui 
attribuaient  à  l’Intelligence  active  le  dernier  rang  parmi  les  Intel¬ 
ligences  émanées  de  Dieu. 

Cependant,  cette  doctrine  des  processions  célestes,  si  bien 
connue  de  Guillaume  d’Auvergne,  n’est  pas  ignorée  d’Alexandre  ; 
il  en  donne  même  une  critique  que  diverses  raisons  nous  conseil¬ 
lent  de  rapporter  ici. 

Il  s’agit,  en  la  question  de  la  Somme  que  nous  allons  lire,  de 
justifier  cette  affirmation  :  Dieu  a  produit  directement  une  multi¬ 
tude  de  créatures  ;  voici  ce  qu’ Alexandre  écrit  à  ce  sujet  1  : 

«  Peut-être  dira-t-on,  comme  l’ont  dit  certains  philosophes,  que 
du  premier  Principe,  qui  est  vraiment  un,  ne  procède  immédiate¬ 
ment  qu’un  seul  être  ;  mais  plusieurs  êtres  en  procèdent  d’une 
manière  médiate  et  successive.  Le  premier  Principe  a  donc  créé, 
tout  d’abord,  une  Intelligence  angélique  ;  or  cette  Intelligence 
angélique,  se  connaissant  elle-même  et  connaissant  celui  par  qui 
elle  était,  a  connu  la  multitude  ;  en  sorte  que  la  multitude  a  été 
produite  par  l’intermédiaire  de  l’Intelligence  angélique. 

»  Mais  cette  opinion  n’est  pas  conforme  à  la  raison.  Selon  cette 
théorie,  le  premier  Principe  aurait,  par  l’intermédiaire  de  la 
créature,  un  pouvoir  plus  grand  que  par  lui-même  ;  par  l’inter¬ 
médiaire  de  la  créature,  en  effet,  il  pourrait  produire  des  êtres 
multiples,  tandis  qu’il  ne  peut,  par  lui-même,  produire  qu’un 
seul  être... 

»  En  outre,  si  le  pouvoir  de  produire  des  êtres  multiples,  et,  par 
conséquent,  la  production  de  ces  êtres  multiples  proviennent,  d'une 
manière  générale,  de  la  connaissance  de  la  multitude,  ce  pouvoir 
et  cette  production  conviennent  à  l’Intelligence  divine  mieux  encore 
qu’à  l'Intelligence  angélique,  car  l’Intelligence  divine  se  connaît 
elle-même  et  connaît  ce  qui  vient  d’elle-même,  tandis  que  l’Intelli¬ 
gence  angélique  se  connaît  elle-même  et  connaît  Celui  par  qui  elle 
est.  En  effet,  celui  qui  connaît  les  choses  qui  existent  par  lui,  sait 

I.  Alexandri  DK  Alks  Op.  laud.,  Pars  II,  quæst.  XI,  membrum  I. 


324 


LA  CRUE  DK  i/ ARISTOTÉLISME 


IV  -  64 


qU’Ü  est  la  cause  de  ces  choses  et  que  ces  choses  sont  créées  par 
lui.  Celui,  au  contraire  qui  se  connaît  comme  tenant  d’un  autre 
son  existence,  sait  simplement  qu'il  est  lui-même  créé..  Or  la  raison 
de  produire  convient  à  la  cause  et  non  pas  à  ce  qui  est  causé  ,  pai 
là  donc  l'Intelligence  divine  possède,  plus  que  l’Intelligence  angé¬ 
lique,  la  raison  de  la  création  des  êtres  multiples.  » 

On  ne  saurait  méconnaître  la  force  qu’a  cet  argument  a  1  encon¬ 
tre  des  Néo-platoniciens  qui  accordent  à  Dieu  la  connaissance  des 
êtres  particuliers  ;  or  telle  était  la  doctrine  d’Avicenne  et  d'Al 

Gazâli.  ,  .  ,  . 

«  D’autres,  poursuit  Alexandre,  ont  dit  que  l’unité  provient  de 

la  forme  et  la  multitude  de  la  matière  ;  pour  cette  cause,  la  raison 
de  la  multiplicité  ne  dérive  pas  de  l’Etre  suprême,  qui  est  forme, 
mais  elle  dérive  de  la  matière. 

»  Mais  qu’on  suppose  la  matière  coéternclle  [à  Dieii]  ou  qu’on 
la  suppose  créée  et  non  coéternelle,  voici  ce  cpi  on  peut  objecter 
à  cette  opinion  : 

»  Si  l’on  admet,  en  effet,  que  la  matière  est  coéternelle  [à  Dieu] 
et  que  la  forme  ne  l’est  pas,  ou  bien  une  seule  forme  sera  créée  en 
cette  matière,  ou  bien  plusieurs  formes  y  seront  produites.  Si  une 
"  forme  unique  est  créée  en  cette  matière  unique,  un  tel  être  se 
trouvera  produit.  Si  l’on  prétend  que  la  forme  unique  est  multi¬ 
pliée  par  la  matière,  cette  multiplicité,  en  tous  cas,  ne  sera  pas 
une  multiplicité  de  genres  et  d’espèces  ;  partant,  la  diversité 
générique  et  la  diversité  spécifique  des  choses  ne  proviendront  pas 
de  la  matière. 

»  Peut-être  dira-t-on,  comme  on  le  trouve  au  livre  De  unitate 
et  uno ,  qu’en  la  matière,  il  y  a  distance  ( dis.sensio ),  en  sorte  qu’une 
partie  de  la  matière  est  plus  proche  [du  premier  Principe]  et  une 
autre  partie  plus  éloignée  ;  que,  de  cette  différence,  proviennent 
la  diversité  générique  et  la  diversité  spécifique  des  formes  en  la 
matière;  c’est  ainsi,  par  exemple,  que  l’intelligence  est  d’une 
matière  plus  simple,  l’ânie  d’une  matière  moins  simple,  et  ainsi 
des  autres  êtres.  » 

Alexandre,  en  effet,  avait  pu  lire  au  traité  De  unitate  écrit  par 
Dominique  Gondisalvi,  l’exposé  de  la  doctrine  1  qu  il  résume  ici. 
D’ailleurs,  au  traité  du  diacre  de  Ségovie,  cet  exposé  provenait 
d’un  emprunt  textuel 2  au  Fons  vitæ  d’Ibn  Gabirol.  C’est  donc,  en 


1.  Die  dem  Boethius  fülschlich  zugeschriebene  Abhandlung  des  Dominicus 
Gündisalvi  De  unitate.  Herausgegeben  von  Paul  Corrbns  (Beitrage  zur  Ges- 
chichteder  Philosophie  des  Mittelâlters,  Bd.  I,  HeftI,  Münster,  1891  ;  pp.  6-8). 

2.  Paul  Correns,  Op.  laud.,  pp.  23-24. —  Cf.  :  Avencebrolis  (IbnGebirol)  Fons 


IV  -  65 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


325 


dernière  analyse,  une  doctrine  du  Philosophe  juif  qu’Alexandre 
va  s’efforcer  de  réfuter.  Voici  en  quels  termes  il  le  fait  : 

c<  Par  rapport  à  l’essence  divine,  il  ne  peut  y  avoir  proximité  ou 
éloignement  relatif  au  lieu  ou  à  la  situation  ;  on  ne  s’éloigne  pas 
plus  ou  moins  de  Dieu  en  occupant  des  lieux  dissemblables,  comme 
le  dit  Augustin,  ...  et  cela,  parce  que  Dieu  est  partout;  par  rap¬ 
port  à  Dieu,  toute  distance  provient  d’une  plus  ou  moins  grande 
privation,  qui  est  une  privation  de  forme,  ou  bien  dune  composi¬ 
tion  plus  ou  moins  grande  ;  mais  il  ne  peut  y  avoir  composition 
plus  ou  moins  grande  en  l’absence  de  forme,  ni  privation  plus  ou 
moins  grande,  si  ce  n’est  à  l’égard  des  formes  ;  cette  distance  qui 
doit  expliquer  la  multiplicité,  ne  proviendra  donc  pas,  en  géné¬ 
ral,  de  la  matière. 

»  Dira-t-on,  en  effet,  que  la  matière  a  des  parties?  Mais,  alors, 
c’est  quelle  possède  la  divisibilité  [partibilitas).  Or,  sans  forme,  il 
n’y  a  pas  de  divisibilité.  Si,  en  outre,  elle  est  plus  simple  en  une 
de  ses  parties  efplus  massive  ( corpulentior )  en  une  autre,  cela  ne 
peut  être  qu’en  raison  des  formes  ;  car  la  matière  est  matière  par 
cela  seul  qu’elle  possède  la  possibilité  de  recevoir  des  formes. 

»  D’autre  part,  en  raison  de  sa  corporéité,  la  matière  es 
divisible  ;  mais  la  division  effective  provient  d’ailleurs  que 
la  divisibilité  ;  le  principe  de  la  division  ou  de  la  multiplicité  est 
donc  autre  que  la  matière.  De  plus,  si  c’est  en  raison  de  la  corpo¬ 
réité  que  la  divisibilité  réside  en  la  matière,  la  division  y  sera  en 
raison  de  la  forme,  car  la  corporéité  est  une  forme. 

»  Enfin  si  la  multiplicité  existait  uniquement  en  raison  de  la 
matière,  toutes  choses  seraient  une  en  leur  forme;  l’unité,  en  effet, 
étant  attribuée  aux  choses  en  raison  de  la  forme  comme  la  multi¬ 
plicité  l’est  en  raison  de  la  matière,  toutes  choses  seraient  une 
seule  chose.  Comme  cela  n’est  pas,  la  multiplicité  n’existe  donc 
pas  seulement  en  raison  de  la  matière,  mais  encore  en  raison  de  la 

forme. 

»  Si  l’on  admet,  maintenant,  que  la  matière  est  créée,  et  non  pas 
coéternelle  à  Dieu,  ce  n’est  pas  d’elle  que  proviendra  laWltiplicité 
des  êtres  créés  ou  produits.  Au  moment  de  la  création,  en  effet, 
ou  bien  la  matière  seule  a  passé  du  non-être  à  l’être,  èu  bien  la 
forme  a  subi,  avec  la  matière,  ce  même  passage. 

»  Si  la  matière  seule  a  passé  du  non-être  à  l’être,  il  n  y  a  pas  eu 

multiplicité. 


vitœ  Edidit  Clemens  Baeumker,  Pars  II,  Capp.  20-21  (Beitrâge  zur  Gkschichte 
der  Philosophie  des  Mittelüllers ,  Bd.  I,  Heft  II  ;  Munster,  1892,  pp.  6.-63). 


326 


LA.  CRUE  DE  L* ARISTOTÉLISME 


IV  -  66 


»  Si  la  forme  a  été  créée  en  même  temps  que  la  matière,  d  où 
provient  la  différence  entre  la  matière  et  laTorme  ?  Ce  n’est  pas  la 
matière  qui  donnera  à  la  forme  de  quoi  différer  de  la  matière,  ni 
la  forme  qui  donnera  à  la  matière  de  quoi  différer  de  la  forme. 
Cette  première  multiplicité,  donc,  qui  est  celle  de  la  matière  et  de 
la  forme,  ne  provient  ni  de  la  matière  ni  de  la  forme  ;  et  comme, 
hors  la  matière  et  la  forme,  il  ne  reste  rien  d’autre  que  le  Créateur, 
il  faut  qu’elle  provienne  du  Créateur.  » 

Il  est  à  peine  besoin  de  remarquer  que  les  propos  tenus  par 
Alexandre  au  sujet  de  la  corporéité  portent  la  marque,  très  recon¬ 
naissable,  d’Avicenne  ou  d'Al  Gazâli.  Mais,  peut-être,  convient-il 
de  signaler  l’extrême  originalité  de  la  doctrine  contenue  au  pas¬ 
sage  que  nous  venons  de  rapporter.  S’il  est  un  principe  qui  ait 
été  unanimement  accepté  par  les  commentateurs  grecs. d’Aristote 
et  par  les  Néo-platoniciens  hellènes,  juifs  ou  arabes,  c’est  assuré¬ 
ment  celui-ci  :  Toute  multiplicité  a  sa  raison  d’être  dans  la  matière, 
tandis  que  la  forme  est  un  principe  d’unité  ;  c’esl  par  la  matière 
que  les  divers  individus  d’une  même  espèce  se  distinguent  les  uns 
des  autres;  ils  ont,  en  commun,  une  même  forme  qui  réalise 
l’unité  de  l’espèce  en  la  multiplicité  des  individus. 

De  ce  principe,  joint  à  cet  autre  que  l’âme  est  la  forme  du  corps, 
découlait,  d’une  manière  forcée,  cette  conséquence  :  Différents  les 
uns  des  autres  par  le  corps,  les  divers  individus  de  l’espèce  humaine 
sont,  par  l’âme,  un  seul  homme. 

Pour  barrer  le  passage  au  progrès  de  cette  hérésie,  Guillaume 
d’Auvergne  n’avait  pas  hésité  à  déclarer  que  la  matière  n’est  pas, 
à  elle  seule,  le  principe  qui  distingue  les  uns  des  autres  les 
divers  individus  d’une  même  espèce.  Alexandre  reprend  avec  plus 
de  force  et  plus  de  détails  cette  même  affirmation. 

Cet  exemple  nous  montre  quelle  opiniâtre  résistance  les  rédac¬ 
teurs  de  la  Somme  opposaient  encore  aux  doctrines  péripatéti¬ 
ciennes  ou  néo-platoniciennes,  alors  qu’elles  tentaient  de  s’intro¬ 
duire  au  sein  de  la  Scolastique  latine.  Même  dans  les  parties  qui 
semblent  ajoutées  à  la  rédaction  primitive  de  la  Somme ,  et  qui 
font  mention  de  ces  doctrines,  leurs  enseignements  les  plus  essen¬ 
tiels  sont,  bien  souvent,  repoussés. 

D.  L'influence  d' Avicébron. 

La  Somme  d’Alexandre  de  Haies  avait  peut-être,  disions-nous, 
revêtu  une  première  forme  où  presque  rien  ne  décelait  encore  l’in¬ 
fluence  du  Péripatétisme  grec  ni  du  Néo-platonisme  arabe,  une 


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GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


327 


forme  en  laquelle  ni  la  pensée  d'Aristote  ni  la  pensée  d’Avicenne 
n’avaient  profondément  marqué  leur  sceau  ;  cette  forme,  en  revan¬ 
che,  portait,  en  son  modelé,  la  trace  de  certaines  impressions  que 
la  Scolastique  avait,  depuis  longtemps,  accoutumé  de  subir.  On  a 
signalé 1 ,  dans  cette  Somme ,  des  passages  où  se  reconnaît  l’empreinte 
de  la  pensée  d’Avicébron  ;  ces  passages,  plus  nombreux  encore  et 
plus  importants  qu’on  ne  l’a  dit,  ne  ressemblent  aucunement  à  ces 
pièces  de  rapport  où  se  trouvent  mentionnées  des  opinions  d  Aris¬ 
tote  ou  d’Avicenne,  à  ces  pièces  qu’on  pourrait  supprimer  sans 
que  le  plan  général  de  l  œuvre  en  fût  sensiblement  modifié  ,  ils 
tiennent  solidement  aux  fondements  mêmes  du  traité  ;  ils  en  repré¬ 
sentent  certaines  doctrines  essentielles. 

D’ailleurs,  nous  ne  saurions  nous  étonner  qu’ Alexandre  de  Haies 
connaisse  les  doctrines  du  Fons  vitæ,  car  il  cite  2  le  commentaire 
que  Gilbert  de  la  Porrée  a  consacré  au  Traité  de  la  Trinité  de 
Boëce,  et  nous  avons  vu  que  Gilbert  était  déjà,  sans  doute,  au 
nombre  des  disciples  d’Ibn  Gabirol.  licite  également,  nousl  avons 
dit,  le  livre  De  unitate  et  uno  que  Dominique  Gondisalvi  avait 
composé,  en  grande  partie,  au  moyen  d’extraits  du  tons  vitæ. 
Enfin,  certains  passages  de  la  Somme  expriment  des  pensées  qui 
semblent  bien  porter  la  marque  de  Jean  Scot  Erigène. 

Peut-être  pourrait-on  soutenir  qu’ Alexandre  de  Haies  n  a  pas 
connu  directement  la  philosophie  d  Avicebron,  mais  seulement  la 
philosophie  du  prédécesseur  d’Ibn  Gabirol,  Jean  Scot,  et  celle  des 
continuateurs  du  Philosophe  juif,  Dominique  Gondisalvi  et  Gilbert 
de  la  Porrée.  On  peut  douter,  toutefois,  que  ces  sources  eussent 
pu  lui  fournir  toutes  les  pensées  qu’il  conçoit  en  commun  avec  le 
Fons  vitæ  ;  et,  d’ailleurs,  il  est  bien  naturel  qu’il  ait  subi  1  influence 
de  cette  œuvre  que  Guillaume  d’Auvergne  lisait  et  qu  il  attribuait 
à  un  Chrétien. 


E.  La  matière  spirituelle. 

Cette  influence,  toutefois,  ne  sera  pas  tellement  puissante  que 
les  enseignements  du  Philosophe  juif  ne  se  trouvent  corrigés  en 
quelques  points  essentiels,  et  cela  dans  un  sens  nettement  péripa- 
téticien. 

Toute  créature  est  un  être  composé.  «  En  tout  être,  au-dessous 


1.  Michael  Wittmann,  Die  Stellung  des  Ht.  Thomas  von  Aauin  tu  Avence- 
brol  (Ibn  Gebirol)  (Beitrcige  zur  Geschichte  der  Philosophie  des  Mittelalters , 

Bd.  III,  Heft.  III,  Munster,  1900),  pp.  20-ai . 

2.  Alexandm  de  Ales  Op.  laud,  Pars  I,  quæst.  XVIII,  membrura  ^  III. 


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LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  68 


du  premier  Principe  ',  on  peut  distinguer  ce  qu'est  cet  être  et  ce 
par  quoi  il  est;  ...  et  toute  chose  en  laquelle  on  peut  distinguer 
ce  qu’elle  est  ( quod  est)  et  ce  par  quoi  elle  est  ( quo  est),  est  une 
substance  composée.  » 

Ce  principe,  revient  souvent  dans  la  Somme  d’Alexandre.  Parfois 
il  y  est  pris,  semble-t-il,  comme  équivalent  à  cette  affirmation  : 
«  Toute  créature  est  composée  de  matière  et  de  forme.  »  Ainsi  en 
est-il  au  passage  suivant  : 

Que  l’âme  humaine  ait  matière  et  forme,  «  cela  parait1 2  par  ce 
que  dit  Boëce  au  livre  De  la  Trinité  :  «  En  tout  ce  qui  vient  après 
»  le  premier  Principe,  il  y  a  ceci  et  cela.  In  omni  eo  quod  est  citra 
»  primum  Principium ,  est  hoc  et  hoc3  ».  Boëce  parle  des  choses 
qui  sont  des  substances  par  elles-mêmes,  et  non  pas  de  la  matière 
et  de  la  forme;  sinon,  on  s’en  irait  à  l’infini.  Mais  l’âme  humaine 
est  telle,  car  elle  existe  par  elle-même,  ce  qui  se  manifèste  par  sa 
séparation  d’avec  le  corps.  Elle  a  donc  en  elle  ceci  et  cela  (hoc  et 
hoc).  Mais  ce  ne  peut  être  matière  et  matière  ni  forme  et  forme  ; 
l’une  des  deux,  en  efïet,  serait  superflue.  Ces  deux  choses  seront 
donc  matière  et  forme.  » 

Souvent,  au  contraire,  Alexandre  parait  regarder  la  distinction 
du  quod  est  et  du  quo  est  comme  n'étant  pas  la  distinction  de  là 
matière  et  de  la  forme.  Mais,  à  coup  sûr,  il  n’hésite  pas  à  formu¬ 
ler  ce  postulat  4  :  «  Un  être  créé,  c’est  ce  qui  est  composé  de  ces 
deux  choses,  la  matière  et  la  forme.  » 

La  distinction  de  la  matière  et  de  la  forme  n’est  donc  pas  res¬ 
treinte  aux  êtres  corporels  ;  elle  doit  également  s  introduire  en 
la  nature  des  êtres  spirituels  ;  aussi  Alexandre  fait-il  sienne  5 6  cette 
proposition  de  Saint  x\ugustin  :  «  Au  commencement,  Dieu  fit  le 
ciel  et  la  terre,  c’est-à-dire  qu’en  son  Verbe  coéternel,  il  fit  la 
matière  de  la  créature  tant  spirituelle  que  corporelle.  » 

Attribuer  une  matière  meme  aux  créatures  spirituelles,  c'est  le 
propre  de  la  philosophie  d’Avicébron  dont  la  Somme ,  en  ce  point, 
suit  fidèlement  les  leçons. 

La  créature  angélique  elle-même  est  composée  de  matière  et  de 
forme.  «  Bien  que,  selon  certains  philosophes  %  cette  intelligence 
qu’on  nomme  ange  soit  une  formé  sans  matière,  on  doit  déclarer, 

1.  Alexandri  deAi.es  Summa  théologien,  pars  II,  quæst.  XX,  membrum  II, 
art.  II. 

2.  Alexandri  de  Ales  Op.  lautl.,  pars  II,  quæst  LXI,  niernbrum  I. 

3.  Anitii  Severini  Manlii  Boethii  De  Trimtatc,\ib.\  (Boethii  Opéra, è d.  Basi- 
leæ,  MDLXX,  p.  1122). 

4-  Alexandri  de  Ales  Op.  taud.,  pars  II,  quæst.  X,  membrum  I. 

5.  Alexandri  de  Ales  Op.  taud.,  pars  II,  quæst.  I,  membrum  II,  art.  III. 

6.  Alexandri  de  Ales  Op.  taud.,  pars  II,  quæst.  XIX,  membrum  II,  art.  II. 


IV  -  69 


GUILLAUME,  ALEX  AN  ERE,  ROBERT 


329 


semble-t-il,  que  c’est  un  composé  de  matière  et  de  forme.  Si  cer¬ 
taines  personnes  pensaient  que  cette  intelligence  est  une  forme 
qui  existe  par  elle-même,  sans  matière,  elle  aurait  cependant  cette 
composition  que  constitue  ce  qu  elle  est  ( quod  est )  et  ce  par  quoi 
elle  est  ( quo  est)  ;  en  sorte  que,  de  toute  manière,  il  la  faut  décla¬ 
rer  composée  d’un  certain  genre  de  composition.  » 

«  L’âme  humaine  l,  elle  aussi,  est  composée  de  matière  intel¬ 
lectuelle  et  de  forme  intellectuelle. 

»  De  l’avis  de  certains  »,  —  c’est  Albert  le  Grand  qui  est 
ici  désigné  —  «  la  seule  composition  de  l’âme  proviendrait  de  ce 
qu  elle  n  existe  pas  pan  elle-même,  de  ce  que,  par  son  existence, 
elle  dépend  de  Dieu  ;  en  elle,  donc,  on  peut  distinguer  ce  quelle 
est  et  ce  par  quoi  elle  est.  Mais  ce  n’est  pas  de  cette  différence 
qu’il  est  ici  question.  De  cette  manière,  en  effet,  les  formes  mêmes 
qui  sont  créées  en  la  matière  sont  composées  ;  nous,  nous  parlons 
de  la  composition  formée  par  la  matière  et  la  forme,  de  celle  dont 
on  dit  que  la  forme  de  la  matière  ne  peut  subsister  par  elle- 
même,  mais  seulement  en  la  matière.  » 

L’âme  n’est  donc  pas  simplement  une  forme,  la  forme  du  corps. 
«  La  forme  n’a  pas  d’autre  existence  actuelle  que  celle  qu’elle  a 
comme  forme  d'une  certaine  matière  ;  mais  l’âme,  outre  qu’elle 
est  âme,  possède  une  certaine  vertu  par  laquelle  on  peut  dire 
quelle  a  une  composition  propre  ;  à  cette  composition  correspon¬ 
dent  les  facultés  d’agir  et  de  pâtir  ;  et  cela  est  vrai  même  lors¬ 
qu'elle  est  séparée  [du  corps].  » 

Quelles  sont  ces  deux  facultés  d'agir  et  de  pâtir  qui  composent 
l’âme,  même  séparée  du  corps,  et  qui  en  sont  la  forme  intelkc- 
tuelle  et  la  matière  intellectuelle  ?  Alexandre  nous  le  rappelle  à 
deux  reprises,  au  cours  du  passage  que  nous  analysons;  ce  sont 
l’intelligence  active  et  l’intelligence  en  puissance.  D’ailleurs,  il 
nous  a  déclaré  déjà  que  ces  deux  intelligences,  unies  entre  elles, 
étaient  toutes  deux  séparables  du  corps  ;  elles  sont  donc  bien  la 
forme  et  la  matière  dont  1  union  fait  de  1  âme  humaine,  meme  en 
l’absence  du  corps,  une  substance  complète.  Alexandre  attribue 
à  chaque  âme  humaine  la  composition  qu’Averroès  avait  attri¬ 
buée  à  l’Intelligence  spéculative  une,  éternelle  et  séparée  du  corps. 

Les  substances  spirituelles,  telles  que  les  anges  et  l'âme  humaine, 
sont  composées  de  matière  et  de  forme  ;  cette  matière  des  sub¬ 
stances  spirituelles  ne  se  distingue-t-elle  pas  de  la  matière  corpo¬ 
relle  ?  «  L’âme  2  n’a  pas  matière  et  forme  de  la  même  manière  que 

1.  Ai.exandri  de  Ales  Op.  laud.,  pars  II,  quaest.  IAI,  membium  I. 

2.  Alexandrede  Alès,  loc.  cit. 


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LA  CRUE  T)E  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  70 


les  corps,  soit  corps  célestes  soit  corps  inférieurs,  sont  dits  avoir 
matière  et  forme  ;  la  matière  corporelle,  en  effet,  admet  une  borne 
qui  est  la  grandeur  ;  la  matière  spirituelle,  au  contraire,  n’a  pas 
de  borne  ;  lorsque  le  Philosophe,  au  livre  De  la  génération,  dit 
qu  il  est  impossible  que  la  matière  soit  sans  la  grandeur,  il  veut 
parler  de  la  matière  corporelle.  » 

Tout  cela,  Avicébron  l’eût  accordé  au  Franciscain  de  Haies; 
mais  il  eût  ajouté  que  la  matière  spirituelle,  plus  simple  que  la 
matière  corporelle,  était  commune  à  la  fois  aux  corps  et  aux 

esprits.  Cette  dernière  proposition,  Alexandre  la  rejette  formelle¬ 
ment. 

Le  principe  qu’Avicébron  a  suivi  en  toute  sa  Philosophie,  c’^st 
le  suivant  :  Lorsque  des  choses  distinctes  sont  reconnues  appartenir 
à  un  même  genre,  cette  communauté  de  genre  est  l’indice  d’une 
communauté  de  matière  ;  la  distinction  entre  ces  choses  de  même 
genre  doit  être  mise  sur  le  compte  de  la  différence  des  formes. 

Ce  principe,  Alexandre  de  Haies  le  connaît  fort  bien,  mais  fort 
nettement,  et  à  plusieurs  reprises,  il  le  déclare  faux. 

«  Bien  qu’en  la  philosophie  purement  rationnelles  «,  il  existe  un 
genre  commun  à  toutes  les  choses  créées,  il  n’y  a  cependant  pas, 
pour  toutes,  une  même  matière;  le  genre,  en  effet,  ne  répond  pas 
toujours  à  la  matière,  bien  que  nous  disions  que  le  genre  est  analo¬ 
gue  {ad  modum )  à  la  matière  et  que  les  différences  sont  analogues 
a  la  forme  ;  selon  ce  principe,  en  effet,  il  nous  faudrait  dire 

que  les  corps  et  les  esprits  ont  même  matière,  ce  que  nous  n’ad¬ 
mettons  pas.  » 

«  On  dit -V  que  des  choses  ont  une  même  matière  lorsqu’elles 

peuvent  se  transmuer  les  unes  en  les  autres  ou  se  résoudre  toutes 
en  cette  matière.  » 

Alexandre  rapporte  3  ce  raisonnement  qui  tend  à  établir  que 
1  ange  est  composé  de  matière  et  de  forme  : 

«  Toutes  les  choses  qui,  selon  la  raison,  se  réunissent  en  un 
meme  genre,  doivent,  selon  la  nature,  posséderunemême  matière 
car  le  genre  répond  à  la  matière.  Puis  donc  que  cette  substance 
qu  est  1  ange,  convient  en  genre  avec  le  corps,  elle  aura  quelque 
c  ose  qui  j  ouera  en  elle  le  rôle  de  matière  (habebit  rationemmate- 
næ)  ;  si  elle  a  quelque  chose  qui  joue  le  rôle  de  matière,  eHe  aura 
aussi  quelque  chose  qui  joue  le  rôle  de  forme.  » 

Tout  en  accordant,  au  moins  comme  conclusion  probable,  que 


i:  iïlZZZ  ârAS:  p"rs  “•  q"''s,  xuv'  «■ 

3.  Alexandri  de  Ales  Op.  laud..  Pars  II,  quæst.  XIX,  membrum  IT,  art.  II. 


IV  -  71 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


331 


l’ange  est  composé  de  matière  et  de  forme,  Alexandre  rejette  l’ar¬ 
gument  qu’on  vient  de  lire.  «  On  objecte,  au  sujet  du  mode  de 
composition  de  l’ange,  qu’il  possède,  en  commun  avec  le  corps, 
une  même  matière,  car  on  dit  qu’il  appartient,  avec  le  corps,  à  un 
commun  genre.  Il  faut  répondre  que  cela  est  faux;  bien  que  l’ange 
et  le  corps  s’accordent  en  ceci  qu’ils  ont  tous  deux  une  matière, 
chacun  selon  son  genre,  ils  n’ont  cependant  pas  la  même  matière  ; 
il  n’y  a  pas  de  matière  commune  aux  choses  corporelles  et  aux 
choses  spirituelles...  Si  ces  choses  admettent  un  genre  com¬ 
mun,  c’est  parce  qu’un  certain  rapport  matériel  leur  est 
commun  selon  la  raison,  mais  non  pas  parce  qu  elles  ont  une  com¬ 
mune  matière.  » 

Dès  lors,  on  ne  sau  it,  comme  le  voulait  Avicébron,  prétendre 
que  la  matière  spirituelle  et  la  forme  spirituelle  sont  respective¬ 
ment  plus  simples  que  la  matière  corporelle  et  la  forme  corporelle. 
«  La  matière  et  la  forme  corporelles  sont  simples  en  leur  genre1 2 ... 
Une  matière  est  dite  simple  lorsqu’elle  ne  se  résout  pas  en  une 
autre  matière;  une  forme  est  dite  première  lorsqu’elle  ne  se.  résout 
pas  en  une  autre  forme  ;  [qu’il  s’agise  donc  de  la  matière  et  de  la 
forme  corporelles  ou  bien  de  la  matière  et  de  la  forme  spirituelles], 
le  mot  simple  est  dit  de  part  et  d’autre,  mais  d’une  manière  diffé¬ 
rente.  » 

Il  y  a  plus  ;  non  seulement  les  substances  spirituelles  n’ont  pas 
la  même  matière  que  les  substances  corporelles,  mais  elles  n’ont 
même  pas  entre  elles  une  commune  matière  ;  chaque  esprit  a  sa 
matière  individuelle. 

«  Tous  les  êtres  corporels  se  réduisent  à  la  matière  *,  comme  on 
Ta  vu  dans  l’exposition  de  ce  texte  :  In principio ,  Deus  creavit  cælum 
et  lerram.  Mais  il  n’est  pas  vrai  des  créatures  spirituelles,  comme 
il  l’est  des  créatures  corporelles,  qu’elles  se  réduisent  toutes  à  une 
même  matière  ;  ou  bien  les  créatures  spirituelles  ne  se  réduisent 
pas  à  la  matière  ou  bien  elles  se  distinguent  les  unes  des  autres 
par  leurs  matières.  C’est  en  quoi  se  trompaient  les  hérétiques  qui 
admettaient  une  matière  commune  à  tous  les  esprits.  Par  le  fait 
même  que  les  esprits  sont  dépourvus  de  corporéité,  ils  sont  inca¬ 
pables  de  continuité  ;  ils  sont  essentiellement  séparés  les  uns  des 
autres  {inest  discretio )  ;  il  n’y  a  pas  entre  eux  unité  de  matière.  Il 
n’y  a  pas  davantage  cette  unité  de  matière  par  laquelle  l’un  pro¬ 
viendrait  de  l’autre.  11  reste  donc  que  cette  matière  commune  à 


1.  Alexandre  de  Hales  loc.  cit. 

2.  Alexahdri  d«  A  les  Op.  laud.,  Pars  II,  quæst.  LX,  membrum  I. 


332 


LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  72 


tous  les  esprits  n’existe  pas,  contrairement  à  ce  qu’avaient  supposé 
ces  hérétiques,  tendant  à  faire  de  toutes  choses  une  seule  chose.  » 

N’est-ce  pas  le  Panthéisme  de  David  de  Dinant  et  d’Amaury  de 
Bennes  que  la  Somme  condamne  ici?  On  peut  remarquer,  en  tous 
cas,  que  son  argumentation  rend  à  la  corporéité  le  caractère  essen¬ 
tiel  que  lui  attribuait  Al  Gazâli,  celui  qui  en  fait,  dans  un  corps, 
le  principe  de  l’unité  et  de  la  continuité. 

E.  La  matière  céleste  et  la  matière  sublunaire 

Les  principes  à  l’aide  desquels  Alexandre  a  nié  qu’il  y  eût  une 
matière  commune  aux  corps  et  aux  esprits  et  même  qu’il  y  eût  une 
matière  commune  aux  divers  esprits,  il  va  les  appliquer  aux  sub¬ 
stances  corporelles  1  ;  cesjprincipes  le  condùiront  à  nier  la  commu¬ 
nauté  de  la  matière  céleste  et  de  la  matière  sublunaire,  en  dépit 
des  enseignements  d’Avicenne,  d’Al  Gazâli  et  d’Avicébron. 

Conformément  à  la  méthode  scolastique,  la  Somme  énumère 
d’abord  les  arguments  propres  à  soutenir  l’opinion  qu’elle  se  pro¬ 
pose  de  rejeter;  en  voici  deux  qui  méritent  d’être  remarqués: 

«  Le  rare  et  le  dense  ont  une  même  matière  ;  il  en  est  de  même 
-du  grave  et  du  léger  ;  pour  la  même  raison,  le  lumineux  et  le 
ténébreux  doivent  avoir  la  même  matière;  mais  le  lumineux  appar¬ 
tient  au  ciel  et  le  ténébreux  à  la  terre  ;  la  matière  du  ciel  et  de  la 
terre  est  donc  la  même... 

»  Le  Philosophe  a  dit  :  Il  est  impossible  qu’il  y  ait  une  matière 
dépourvue  de  grandeur.  La  grandeur,  d’ailleurs  n’existe  pas  sans 
la  corporéité  ;  il  est  donc  impossible  que  la  matière  existe  sans 
corporéité.  Mais  cette  forme  peut  être  commune  à  la  terre  et  au 
ciel  ;  donc  la  matière  leur  peut  aussi  être  commune.  » 

A  ces  arguments  et  à  beaucoup  d’autres,  Alexandre  donne  cette 
réponse  :  «  Des  choses  ont  une  commune  matière  lorsqu’elles 
peuvent  se  transmuer  les  unes  en  les  autres  ou  se  résoudre  en 
cette  matière  unique  ;  mais  la  terre  et  le  ciel  ne  peuvent  pas  se 
transmuer  l’une  en  l’autre  ;  il  n’arrive  pas  non  plus  que-  l’un  d’eux 
se  résolve  en  une  autre  chose  qui  serait  son  principe  matériel, 
comme  les  corps  composés  se  résolvent  en  éléments  ;  ils  n’ont 
donc  pas  une  commune  matière.  » 

Ce  principe  lui  sert  à  ruiner  les  arguments  qu'invoque  la  thèse 
contraire  à  la  sienne  : 

«  A  l’objection  selon  laquelle  il  doit  y  avoir  une  commune 


i.  Alexandri  de  Ales  Op.  laud.,  Pars  II,  quæst.  XLIV,  membrum  II. 


IV  -  73 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


333 


matière  de  tous  les  corps,  il  faut  répondre  que  cela  n’est  pas,  en 
tant  que  la  matière  est  le  sujet  de  la  transmutation  des  formes. 
On  a  dit  :  De  même  que  le  rare  et  le  dense,  de  même  que  le  léger 
et  le  grave  ont  une  commune  matière,  de  même  en  doit-il  être  du 
lumineux  et  de  son  opposé.  Il  faut  répondre  à  cela  qu  il  n  y  a  pas 
similitude.  Le  rare  et  le  dense  communiquent  entre  eux  en  ce  que 
la  matière  de  l’un  peut  se  transmuer  en  la  matière  de  l’autre  ;  il 
en  est  de  même  du  grave  et  du  léger.  Il  n’en  est  pas  de  même  du 
lumineux  et  de  son  opposé,  à  moins  qu’on  ne  veuille  parler  de  la 
lumière  et  des  ténèbres  quand  ils  se  trouvent  dans  l’air  et  dans 
l’eau,  qui  les  peuvent  également  recevoir  ;  mais  lors  que  la  lumière 
est  dans  le  Ciel  empyrée  et  l’obscurité  dans  la  terre,  ils  n’ont 
pas  entre  eux  cette  communication  qui  proviendrait  de  ce  que  la 
matière  de  l’un  peut  se  transmuer  en  la  matière  de  l’autre... 

»  Sans  doute,  la  matière  n’est  jamais  dépouillée  de  la  grandeur; 
toutefois,  la  matière  des  corps  supérieurs  est  distincte  de  la  matière 
des  corps  inférieurs,  en  sorte  qu’on  ne  peut  dire  que  les  uns  et  les 
autres  admettent  une  même  matière  corporelle.  De  ce  que  leurs 
formes  sont,  génériquement,  une  même  corporéité,  il  n'en  résulte 
pas  qu’elles  soient,  numériquement,  une  même  corporéité,  de  telle 
sorte  qu’il  nous  faille  déclarer  que  leur  matière  est  unique.  » 

Cette  dernière  observation  fait  songer  à  la  doctrine  qu  Averroès 
enseigne  au  De  substantiel  orbis. 

La  Somme  d’Alexandre  résume  en  cette  proposition  toute  sa 
théorie  de  la  matière,  quelle  a  visiblement  opposée  à  celle  d’Avi- 
cébron  : 

k  Bien  qu’en  la  Philosophie  purement  rationnelle  4,  il  existe  un 
genre  commun  à  toutes  choses,  il  n’y  a  cependant  pas,  pour  toutes, 
une  même  matière  ;  le  genre,  en  effet,  ne  répond  pas  toujours  à 
la  matière,  bien  que  nous  disions  que  le  genre  est  analogue  à  la 
matière  et  que  les  différences  sont  analogues  à  la  forme  ;  selon 
ce  principe,  en  effet,  il  nous  faudrait  dire  que  les  corps  et  les 
esprits  ont  même  matière,  ce  que  nous  n’admettons  pas. 

»  Il  faut  donc  distinguer  une  certaine  matière  qui  est  le  sujet 
des  formes  contraires  ( subjecta  contrarietatï),  et  c  est  celle  qui  se 
trouve  dans  les  éléments  ;  puis  une  certaine  matière  sujette  au 
mouvement  et  non  pas  aux  formes  contraires,  et  c’est  celle  qui  se 
trouve  dans  les  corps  célestes  ;  enfin  une  troisième  matière  qui 
n’est  le  sujet  ni  de  formes  contraires  ni  du  mouvement,  mais 
simplement  de  la  forme,  et  celle-là  se  trouve  dans  les  esprits.  Il 


i.  Alexandre  de  Hales,  loc.  cit. 


334 


LA  CRUE  DE  LARISTOTÉLISME 


IV  -  74 


n’y  a  donc  pas  de  matière  commune  aux  esprits  et  aux  corps  ;  il 
n’y  a  pas  non  plus,  selon  le  Philosophe,  de  matière  commune  aux 
corps  célestes  et  aux  corps  inférieurs.  » 

De  la  doctrine  d’Avicébron,  on  ne  reconnaît  ici  qu’une  seule 
marque,  l’attribution  d’une  matière  aux  créatures  spirituelles  ;  mais 
les  principes  du  Péripatétisme,  la  définition  de  la  matière  comme 
sujet  de  la  transmutation  des  formes,  sont  venus  rétablir  des 
matières  distinctes  là  où  le  Philosophe  juif  avait  conçu  une  matière 
unique. 


G.  La  création  de  la  matière  privée  de  forme. 

Le  Péripatétisme,  toutefois,  risque  d’entraîner  Alexandre  hors 
de  la  constante  tradition  des  docteurs  chrétiens,  plus  loin  donc 
qu’il  ne  veut  aller  ;  il  s’aperçoit  qu’il  subit  cet  entraînement  et  il  se 
hâte  d’y  résister.  A  peine  vient-il  de  prononcer  ces  mots  :  «  Il  n’y 
a  pas,  selon  le  Philosophe,  de  matière  commune  aux  corps  célestes 
et  aux  corps  inférieurs,  »  qu’il  se  hâte  d’ajouter  :  «  Pour  nous, 
qui  suivons  les  expositions  des  Saints,  il  nous  faut,  dans  une  cer¬ 
taine  mesure,  dire  autrèment.  » 

Depuis  Saint  Augustin,  en  eltet,  tous  les  docteurs  chrétiens 
s  accordent  à  enseigner  que  Dieu  a,  d’abord,  créé  une  certaine 
materia  informes,  réceptacle  de  toutes  les  formes  possibles;  puis 
que,  de  cette  matière  unique,  il  a  formé  toutes  les  créatures  visi¬ 
bles,  aussi  bien  les  corps  célestes  que  les  corps  soumis  à  la  géné¬ 
ration  et  à  la  corruption.  Alexandre  n’entend  pas  s’inscrire  en 
faux  contre  cette  doctrine  autorisée.  «  On  peut  réserver  le  nom 
de  matière  commune  à  celle  en  laquelle  il  y  a  transmutation  de 
formes  les  unes  dans  les  autres  ;  en  ce  sens,  nous  disons  que  le  ciel 
et  la  terre  n’ont  pas  de  commune  matière...  On  peut  aussi  nom¬ 
mer  matière  ce  en  quoi  se  fera  la  distinction  des  formes  avant  que 
ces  formes  ne  soient  distinguées  les  unes  des  autres  ;  en  ce  sens, 
le  Ciel  aqueux,  le  ciel  qu’on  nomme  Firmament  et  les  corps 
inférieurs  ont  pu  avoir  une  commune  matière...  Nous  ne  nions 
donc  pas  que,  d  une  certaine  manière,  le  Ciel  aqueux,  le  Firma¬ 
ment  et  la  terre  aient  une  matière  unique  ;  mais  nous  le  nions  en 
cette  manière  où  l’on  dit  que  la  matière  est  le  sujet  de  la  mutuelle 
transmutation  des  formes.  » 

Cette  création,  puis  cette  information  de  la  matière  première, 
Alexandre  les  conçoit  selon  la  tradition  augustinienne  et,  tout  par¬ 
ticulièrement,  à  l’imitation  de  ce  qu’en  a  dit  Scot  Érigène  ;  des 
réminiscences  du  De  divisione  naturæ  se  peuvent,  à  chaque 


IV  -  75 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


335 


instant,  noter  au  cours  des  questions  où  la  Somme  discourt  de  la 
création  du  Monde. 

A  Saint  Augustin,  elle  emprunte  1 2  cette  pensée  :  «  La  matière  a 
été  faite  du  néant...  afin  de  devenir,  tout  d’abord,  le  réceptacle 
des  formes.  »  Mais  cette  pensée,  elle  la  précise  aussitôt  par  cette 
autre,  qui  est  du  même  docteur  :  «  La  matière  dont  le  Monde  a 
été  formé  précède  par  son  origine,  mais  non  pas  dans  le  temps, 
les  choses  qui  ont  été  faites  au  moyen  de  cette  matière.  »  Alex¬ 
andre  va  plus  loin  ;  il  remarque  que,  selon  le  point  de  vue  duquel 
on  considère  la  création,  on  peut  être  amené  à  regarder  comme 
objet  propre  de  l’acte  créateur  soit  la  matière,  soit  la  forme,  soit 
le  composé  de  matière  et  de  forme  ;  en  fait,  le  terme  de  la  créa¬ 
tion,  c’est  à  la  fois  la  matière,  la  forme  et  la  substance  qui  résulte 
de  leur  union  :  «  Par  créature,  orr  entend  le  terme  de  cet  acte 
qu’est  la  création  ;  dès  lors,  une  créature,  c’est  ce  qui  est  composé 
de  ces  deux  choses,  la  matière  et  la  forme,  et  c’est,  en  même  temps, 
cette  même  matière  et  cette  même  forme.  Néanmoins,  en  suivant 
certaines  analogies  avec  le  Créateur,  on  est  amené  à  dire  que  le 
composé  est  ce  qui  est  créé  en  premier  lieu  ou  ce  qui,  en  premier 
lieu,  possède  la  raison  d’être  ;  suivant  d’autres  analogies,  on  dira 
que  c’est  la  forme  ;  suivant  d'autres  encore,  la  matière.  Si  l’on  con¬ 
sidère  ce  qui  est  achevé,  ce  qui  existe  en  soi  et  par  soi  d’une  manière 
suffisante,  c'est  au  composé  que  convient  le  titre  de  créature  ;  si 
l’on  considère  la  ressemblance  que  l’acte  et  la  forme  présentent 
avec  le  premier  Principe,  on  dira  que  la  forme  est  l’objet  de  la 
création  ;  si  l’on  considère  ce  qui  est  l’origine,  ce  qui  possède  la 
première  puissance  en  son  genre,  on  dira  que  c’est  la  matière.  » 

Des  considérations  analogues  se  peuvent  répéter  au  sujet  du 
rôle  qu’on  attribue,  dans  l’opération  créatrice,  à  chacune  des 
personnes  de  la  Trinité  sainte.  «  Créer  est  un  acte  commun  à  la 
Trinité  tout  entière  *...  Mais,  bien  que  créer  soit  commun  à  toute 
la  Trinité,  il  est  permis  de  faire  des  appropriations.  » 

Selon  ces  principes,  Alexandre  adopte  3  le  commentaire  que 
Saint  Augustin  donne  à  ce  texte  :  Dixit  et  facta  sunt,  mandavit  et 
creata  sunt.  11  admet  que  le  terme  créer  désigne  proprement  l’acte 
qui  tire  la  matière  du  néant  et  que  le  terme  faire  s’applique  h 

l'opération  qui  informe  cette  matière.  Il  a  soin,  toutefois,  d’obser¬ 

ver  que  les  deux  actes  sont  simultanés,  puisque  la  matière  n’a  pu 
subsister  dénuée  de  toute  forme. 

1.  Alexandri  de  Ai.es  Op.  taud.,  Pars  II,  quæst  X,  membrum  I. 

2.  Alexandri  de  Ales  Op.  taud .,  Pars  II,  qunest.  XLV,  membrum  I. 

3.  Alexandri  de  Ales  Op.  taud.,  Pars  II,  quæst.  XLVI,  membrum  I. 


336 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  76 


H.  La  Trinité  divine  et  la  création. 

Ces  actes  que  la  raison  distingue  mais  qui  se  confondent  en  la 
réalité,  on  peut  les  attribuer  spécialement  à  des  personnes  dis¬ 
tinctes  de  la  Sainte  Trinité  1 2  :  «  Le  Principe  s’adapte  à  l’acte  créa¬ 
teur  et  le  Verbe  à  l’opération  par  laquelle  les  choses  sont  faites, 
bien  qu’en  réalité  chacune  des  deux  actions  regarde  chacune  des 
deux  personnes.  Le  premier  acte  est  celui  qui  tire  les  choses  du 
néant;  cet  acte  convient  au  Principe  divin  et  à  nul  autre  ;  si  donc 
l’opération  qui  consiste  proprement  à  faire  les  choses  regarde 
aussi  le  Principe,  c’est  d’une  manière  subséquente.  Quant  au 
Verbe,  son  caractère  consiste  à  élucider  et  à  distinguer  ;  or  éluci¬ 
der,  distinguer,  cela  concerne  la  forme  ;•  partout  donc  où  il  est 
question  de  formation  et  de  distinction,  l’Lcriture  use  à  juste  titre 
des  mots  :  Il  dit,  ou  du  nom  de  Verbe.  » 

Par  là,  Alexandre,  guidé  par  Saint  Augustin,  et,  peut-être,  par 
Jean  Scot  Erigène,  explique  ce  texte  :  In  principio  'Deux  creavil..., 
de  la  manière  suivante  :  «  Dieu  le  Père  a  créé  dans  son  Fils,  qui 
est  Principe  issu  du  Principe  ».  11  rapproche  ce  texte  de  cet  autre  : 
Omnia  in  sapientia  fecisti.  «  Bien  que  la  Sagesse  puisse  être  dite 
en  commun  des  trois  Personnes,  remarque-t-il,  cependant  elle 
est  attribuée  en  propre  à  la  personne  du  Fils.  » 

Les  rôles  qu’Alexandrc  attribue  au  Père  et  au  Fils  dans  la 
création  du  Monde  sont  bien  ceux  que  Jean  Scot  leur  avait  éga¬ 
lement  attribués,  mais  avec  plus  de  détails,  et  qu’Avicébron  avait 
réservés  de  même  à  l’Un  et  à  la  Volonté. 

C’est  encore  Jean  Scot,  inspiré  lui-même  par  Saint  Augustin, 
que  la  Somme  résume  d’une  manière  très  fidèle  en  commentant 
ce  texte  :  Spiritus  Domini  ferebatur  super  aquas.  «  Sous  le  nom 
d’eaux,  dit-elle  *,  ce  texte  désigne  la  matière  susceptible  de  rece¬ 
voir  la  forme  voulue  et  la  localisation  qui  correspond  à  cette 
forme.  11  ajoute,  que  l’Esprit  de  Dieu  était  porté  sur  les  eaux, 
parce  que  la  Bonté  de  Dieu,  qui  est  attribuée  en  propre  à  l’Esprit- 
Saint,  est  le  principe  de  cette  détermination  de  la  matière  par 
forme  distincte  et  localisation  délimitée.  On  demandera  peut-être 
pourquoi  le  texte  dit  que  l’Esprit  est  porté  sur  les  eaux  et  non  pas 
qu’il  est  au  sein  des  eaux.  Nous  répondrons  :  C’est  parce  qu’il  est 
question  de  l’Esprit  du  Seigneur  qui  est  supérieur  à  la  Nature, 
par  rapport  à  laquelle  il  joue  le  rôle  d’agent  ;  toutefois,  sous  un 

1.  Alexandri  de  Ales  Op.  laud..  Pars  II,  quæst.  XLV,  membruml. 

2.  Alexandre  de  Hales,  quæst.  cit.,  membrum  V. 


IV  -  77 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


337 


certain  rapport,  on  peut  dire  qu’il  contient  ensemble  les  parties 
de  la  Nature  comme  s’il  les  pénétrait.  » 

A  côté  de  l’influence  de  Jean  Scot,  on  pourrait  peut-être,  en 
cette  dernière  phrase,  reconnaître  l’influence  directe  d’Avicébron; 
mais  il  est  en  réalité  bien  difficile  de  discerner  ces  deux  influences 
1  une  de  1  autre  dans  une  telle  doctrine,  où,  le  Philosophe  juif 
semble  avoir  si  constamment  subi  l’inspiration  du  Philosophe 
chrétien. 


K.  La  théorie  des  idées. 

Dans  la  pensée  d’Alexandre  de  Haies,  signalons  un  dernier 
souvenir  de  la  pensée  de  Jean  Scot. 

Suivant  une  inspiration  nettement  platonicienne,  mais  christia¬ 
nisée  par  Saint  Augustin,  l’Érigène  a  mis,  dans  le  Verbe  de  Dieu, 
un- Monde  archétype,  engendré  par  le  Père  de  toute  éternité,  et 
contenant  les  formes  rationnelles  de  toutes  choses  ;  ce  Monde 
archétype  est  identique  au  Verbe  lui-même  ;  le  Monde  concret, 
au  contraire,  dont  ce  Monde  éternel  est  le  modèle,  a  commencé 
dans  le  temps.  Voici  ce  que  devient  cette  théorie  dans  la  Somme 
d’Alexandre  1  : 

«  Le  Monde  archétype  est  celui  à  la  ressemblance  duquel  a  été 
fait  le  Monde  sensible.  Or  ce  Monde  archétype  est  rempli  de  rai¬ 
sons  éternelles  qui  suffisent  à  expliquer  les  créatures.  Le  Monde 
sensible,  donc,  qui  est  créé,  a,  de  toute  éternité,  une  cause  suffi¬ 
sante,  puisque  le  Monde  archétype  est  éternel.  Donc  le  Monde 
sensible  est  éternel... 

»  A  cela,  il  faut  répondre  :  Sans  doute,  le  Monde  archétype  est 
un  modèle  suffisant  des  choses  créées  ;  il  contient  en  lui  des  rai¬ 
sons  ou  idées  éternelles  ;  et  une  idée  ou  une  raison  n’est  ainsi 
nommée  que  par  rapport  à  ce  dont  elle  est  l’idée  ou  la  raison. 
Toutefois,  le  Monde  [sensible],  avec  tout  ce  qu’il  contient,  n’a  pas 
existé  de  toute  éternité.  En  effet,  l’idée  et  son  image,  le  modèle 
et  sa  reproduction,  la  raison  et  ce  dont  elle  est  la  raison,  ne 
sont  pas  l’un  à  l’égard  de  l’autre  comme  ces  choses  dont  la  rela¬ 
tion  exige  qu’elles  soient  simultanées  ;  ainsi  un  père,  qui  ne  peut 
pas  l’être  sans  fils,  et  inversement.  L’idée  existe  lors  même  que 
l’image  de  cette  idée  n’existe  pas,  et  le  modèle  bien  qu’il  n’y  ait 
pas  d’imitation.  » 

L’objection  est  d’un  Platonicien  qui  tient  pour  l’éternité  du 

i.  Alexandri  de  Ales  Op.  laud.,  Pars  II,  quæst.  XIV,  membrum  I. 

DUHEM.  —  T.  V.  22 


338 


LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


IV  -  78 


Monde  sensible  ;  la  réponse  que  nous  venons  de  lire  n  est  qu  une 
réponse  ad  hominem  ;  il  faudrait  bien  se  garder  d  attribuer  à 
l’auteur,  sans  plus  ample  informé,  la  théorie  purement  platoni¬ 
cienne  qu’on  serait  peut-être  tenté  d’y  reconnaître. 

En  réalité,  Alexandre  de  Haies  ne  croit  pas  du  tout  à  1  existence 
d’un  Monde  idéal  éternel,  distinct  d,e  Dieu,  bien  que  créé  par 
Dieu  ;  il  partage  pleinement  la  pensée  que  Jean  Scot,  que  Guil¬ 
laume  d’Auvergne  exprimaient  avec  tant  de  force  et  de  clarté. 

Gomme  Guillaume,  Alexandre  invoque  1  cette  parole  de  Saint 
Augustin  dans  le  livre  De  la  Trinité  :  «  Dieu  même  est  l’art 
suprême  de  toutes  choses,  des  choses  vivantes  comme  des  choses 
immuables.  »  Gomme  Jean  Scot  et  Guillaume,  il  en  conclut  :  «  Le 
modèle  ( exemplar )  ne  diffère  donc  pas,  dans  son  essence,  de  la 
Cause  efficiente.  » 

«  La  première  Essence  2  n’a  pas  besoin  de  modèle ,  elle  n  a  pas 
de  modèle  autre  qu’elle-même...  C’est  par  elle-même  qu’elle  est 
Cause  exemplaire,  par  elle-même  qu  elle  est  Cause  finale,  et  pour 
le  devenir,  elle  ne  subit  aucune  addition. 

»  Bien  que  les  deux  rôles  ( rationes )  de  Cause  exemplaire  et  de 
Cause  efficiente  se  distinguent  l’un  de  l’autre,  cette  distinction  ne 
requiert  cependant  pas,  comme  l’admettait  Platon,  1  existence 
éternelle  de  deux  principes  ;  en  effet,  la  dualité  des  principes 
suppose  une  dualité  dans  l’essence  ;  or  ces  deux  rôles  ne  résident 
pas  dans  deux  essences  différentes,  comme  Platon  le  parait  croire. 

»  De  ce  que  l’ouvrier  et  la  matière  [qu’il  met  en  œuvre]  sont 
appelés  deux  principes,  il  n’en  résulte  pas  qjie  1  ouvrier  et  la 
forme  doivent  être  dits  deux  principes  ;  ce  serait  s’écarter  grande¬ 
ment  de  la  vérité,  à  moins  qu’on  entendit  par  forme  ce  qui,  en 
s’unissant  à  la  matière,  engendre  le  composé.  » 

De  ce  sens  péripatéticien  du  mot  forme ,  Alexandre  a  soin  de 
distinguer  la  forme  platonicienne,  l’idée  ou  modèle,  conçu  par 
l’artiste,  de  l’œuvre  que  celui-ci  doit  accomplir;  comme  Guillaume 
d’Auvergne,  il  admet  que  cette  forme  ou  idée,  cause  exemplaire, 
ne  fait  qu’un  avec  la  cause  efficiente,  c’est-à-dire  avec  l’artiste  qui 
la  conçoit. 

Nous  ne  devons  pas  admettre  l’existence  de  plusieurs  idées 
réellement  distinctes  les  unes  des  autres,  mais  d’un  Exemplaire 
unique,  identique  dans  son  essence  avec  la  Cause  efficiente  unique 
qui  est  Dieu.  «  Il  y  a  un  seul  Exemplaire  3  ;  le  Monde  archétype 

1.  Alexandri  de  Ales  Op.  luud.,  Pars  II,  quæst.  II,  membrum  II. 

2.  Alexandri  de  Ales  Op.  laud.,  Pars  II,  quæst.  II,  membrum  1. 

3.  Alexandri  de  Ales  Op.  laud.,  Pars  II,  quæst.  III,  membrum  II. 


IV  -  79 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


339 


est  un...  En  effet,  comme  nous  l’avons  vu,  la  Cause  exemplaire 
est,  dans  son  essence,  même  chose  que  la  Cause  efficiente  ;  s’il  y 
avait  plusieurs  exemplaires,  il  faudrait  que  chacun  d’eux  fut,  dans 
son  essence,  même  chose  que  la  Cause  efficiente  ;  plusieurs  choses 
seraient  donc,  par  essence,  identiques  à  la  Cause  efficiente  et, 
cependant,  chacune  de  ces  choses  différerait  de  chacune  des 
autres;  mais  c’est  impossible  en  vertu  de  la  simplicité  de  la 
Cause  efficiente  ;  il  n'y  a  donc  pas  plusieurs  causes  exemplaires.  » 

Comment  se  fait-il,  alors,  que  nous  puissions  parler  des  idées 
des  choses  créées  comme  si  ces  idées  étaient  multiples  et  distinctes 
les  unes  des  autres  ? 

«  Lorsqu’on  parle  1  d’idées  multiples,  c’est  par  suite  d’une  cer¬ 
taine  ressemblance  qu’ont  les  images  [diverses]  avec  le  modèle 
[unique]  ;  c’est  aussi  par  l’effet  d’une  sorte  d’appropriation  à 
la  façon  dont  nous  parlons  des  modèles  et  des  images  quand  il 
s’agit  des  œuvres  de  l’art  humain  ;  mais  il  n’en  est  pas  tout  à  fait 
de  même  ici  ;  si  les  idées  peuvent  être  dites  multiples,  c’est  [en 
les  considérant]  du  côté  par  lequel  elles  regardent  les  choses 
créées  à  leur  ressemblance  ( ideata ).  » 

Le  Platonisme  chrétien  de  Saint  Augustin  fournit  au  Mineur  de 
Haies,  comme  il  le  fournissait  à  Jean  Scot  et  à  Guillaume  d’Auver¬ 
gne,  la  solution  du  problème  des  universaux. 

L.  L'accord  de  Scot  Érigène ,  de  Saint  Anselme ,  de  Guillaume 
(T Auvergne  et  d' Alexandre  de  Haies  au  sujet  des  idées. 

De  l’accord  qui  unissait,  à  ce  sujet,  ces  deux  théologiens,  nous 
avons,  d’ailleurs,  un  témoignage  formel. 

En  1240,  Guillaume  d’Auvergne,  évêque  de  Paris,  réunit  en  un 
conseil  tous  les  maîtres  présents  à  Paris  pour  examiner  quelques 
erreurs  propagées,  à  ce  moment,  par  divers  écrits.  Parmi  les  pro¬ 
positions  condamnées,  le  13  janvier  1241,  par  cette  Assemblée 
et  frappées  d’anathème  par  l’évêque  qui  la  présidait2,  se  trouve 
celle-ci  : 

«  Beaucoup  de  vérités  ont  existé  de  toute  éternité  qui  ne  sont 
pas  Dieu  même.  Multæ  veritates  fuerunt  ab  æterno,  quæ  non  sunt 
ipse  Deus.  » 

Cette  condamnation  défendait  qu  on  enseignât  une  théorie  telle 
que  celle-ci  :  De  toute  éternité,  il  existe  une  essence  de  l’homme, 
une  essence  de  l’animal  ;  ces  essences  ne  sont  pas  Dieu  ;  et  de  ces 

1.  Alexandre  de  Hales,  loc.  cit. 

2.  Denifle  et  Châtelain,  Charlularium  Universilatis  Parisiensis,  pièce  u«  128, 
t.  I,  pp.  170-172. 


340 


LÀ  CRUE  DE  l’àRISTOTÉLISME 


IV  -  80 


essences  éternelles  et  distinctes  de  Dieu,  on  peut  affirmer  éternel¬ 
lement  certaines  vérités;  par  exemple,  il  est  éternellement  vrai 
que  l’homme  est  un  animal. 

Or,  au  conseil  qui  avait  préparé  cette  condamnation,  Alexandre 
de  Haies  avait  pris  part,  comme  nous  l’apprend  Saint  Bonaven- 
ture1. 

Guillaume  d’Auvergne  et  Alexandre  de  Haies  pensaient  de 
même  touchant  les  universaux  ;  leur  accord  sur  ce  point  faisait 
écho  à  la  voix  de  Saint  Anselme  ;  celui-ci  n  avait-il  pas  écrit 

«  Le  Verbe  est  la  Sagesse  suprême,  la  suprême  Raison  dans 
laquelle  résident  toutes  les  choses  créées  ;  ainsi  1  œuvre  faite 
selon  la  pensée  d’un  artiste  (secundum  aliquam  arlem),  non  seu¬ 
lement  pendant  qu  elle  existe  véritablement,  mais  encore  avant 
qu’elle  soit  faite  et  après  qu’elle  a  été  détruite,  est  sans  cesse  dans 
cette  pensée,  et  n’y  est  pas  autre  chose  que  cette  pensée  même. 
Partant,  lorsque  l’Esprit  suprême  se  dit  lui-même,  il  dit  toutes 
les  créatures.  Avant  qu’elles  ne  fussent  créées,  après  avoir  été 
créées,  après  leur  destruction,  quelque  changement  qu  elles 
éprouvent,  elles  sont  sans  cesse  en  lui;  elles  n’y  sont  pas  ce 
qu’elles  sont  en  elles-mêmes,  mais  ce  qu  il  est  lui-même  ;  en  elle- 
même,  chacune  d’elles  est  essence,  capable  de  changer,  et  douée 
par  création  d’une  nature  changeante  ;  mais  dans  la  Vérité  même, 
elles  sont  toutes  la  première  Essence....  De  cette  façon,  donc, 
il  n’est  pas  déraisonnable  d’affirmer  que  cet  Esprit  souverain,  en 
se  disant  lui-même,  dit  aussi,  d’un  seul  et  même  Verbe,  toute  la 
création.  » 

Ce  langage  de  Saint  Anselme  répète  celui  de  Scot  Erigène  et, 
par  delà  le  fils  de  l’Érin,  celui  de  Saint  Augustin.  Ce  Platonisme 
chrétien  d’Anselme,  de  Guillaume  d’Auvergne,  d’Alexandre  de 
Haies,  nous  l’entendrons  professer  de  nouveau  par  Robert  Grosse- 
Teste  ;  et  de  cet  accord  de  l’Évêque  de  Lincoln  avec  les  docteurs 
de  Paris,  nous  n  aurons  pas  davantage  à  nous  montrer  surpris  ; 
Robert  n’écrivait-il  pas,  vers  1240,  aux  maîtres  qui  professaient 
la  Théologie  à  Oxford  3  pour  les  mettre  en  garde  contre  tout  ce 
qui  détournerait  leur  enseignement  «  de  la  trace  des  Pères  et  des 
Anciens,  et  de  la  conformité  avec  les  théologiens  qui  professent 
à  Paris  ?  » 


j.  Sancti  Bonaventukæ  Scriptum  in  libvos  Sentcntiarum,  lib.  Il,  dist.  XXIII, 
art.  2,  quaest.  3. 

2.  Beati  Anselmi  episcopi  Cantuariensis  Monoloqion,  cap.  XXXIII.  ^ 

3.  Denifle  et  Châtelain,  Chartularium  Universitatis Parisiensis,  pièce  n°  127, 


t.  I,  pp.  169-170. 


IV  -  81 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


341 


IV 

ROBERT  GROSSE-TESTE,  ÉVÊQUE  DE  LINCOLN 


A.  Le  Platonisme  de  Robert  Grosse-Teste. 

Roger  Bacon  n’a  que  dédains  ’  pour  la  Somme  théologique 
d’Alexandre  de  Haies  ;  en  revanche,  son  admiration  pour  Robert 
Grosse-Teste  se  marque  en  toutes  circonstances;  à  l’en  croire1 2, 
«  Monseigneur  Robert,  autrefois  évêque  de  Lincoln,  de  sainte 
mémoire,  a  complètement  délaissé  les  livres  d'Aristote  et  les 
méthodes  qu'ils  tracent  ;  c’est  à  l’aide  -de  son  expérience  person¬ 
nelle,  par  la  lecture  des  autres  auteurs,  par  l’étude  des  autres 
sciences  qu’il  a  traité  les  sujets  relevant  de  la  sagesse  d’Aristote  ; 
et  il  a  écrit  sur  les  questions  dont  parlent  les  livres  d’Aristote  des 
choses  cent  mille  fois  meilleures  que  ce  qu’on  peut  saisir  dans  les 
mauvaises  traductions  de  ce  philosophe.  » 

Bacon,  nous  en  avons  déjà  fait  la  remarque,  exagère  sans  doute 
l'indépendance  de  Robert  Grosse-Teste  à  l’égard  d’Aristote  ; 
il  n’en  est  pas  moins  Vrai  que  l’Evêque  de  Lincoln  avouait, 
à  l’égard  de  la  philosophie  péripatéticienne,  une  très  réelle 
méfiance. 

Il  la  marquait,  cette  méfiance,  à  la  fin  de  l’opuscule  où  il  sou¬ 
tenait,  contre  le  Stagirite,  que  le  temps  et  le  mouvement  ont  pu 
commencer.  «  Sachons  bien,  dit-il 3,  qu’il  est  une  foule  de  choses 
dont  la  raison  discursive  nous  fait  concevoir  qu’elles  sont  vraies 
et  dont,  cependant,  notre  intelligence  ne  saisit  pas  l’essence. 
Beaucoup  d’hommes,  par  exemple,  savent  démontrer  par  raison¬ 
nement  solide  qu’il  y  a  des  intelligences  et  que  Dieu  existe  ;  toute¬ 
fois,  leur  raison  ne  saisit  ni  l’essence  de  Dieu  ni  la  nature  incor¬ 
porelle  des  intelligences  ;  ils  ne  les  voient  qu’au  travers  des 
représentations  corporelles  fournies  par  l’imagination  comme  on 
voit  le  Soleil  au  travers  d’un  nuage. 

1.  Voir  tome  III,  pp.  399-400. 

2.  Voir  tome  III,  pp.  277-278. 

3.  Ruberti  Linconiensis  Trnctatiis  de  finitate  motus  et  temporis  [Ruberti  Linco- 
N1EN9IS  Opuscula,  Venetiis,  per  Georgium  Arrivabenum,  i5i4,  fol.  10,  col.  b 
(Pour  la  description  de  cette  édition,  voir  :  tome  III,  p.  283,  note  2).  —  Diephilo- 
sophischen  Werke  des  Robert  Grosseteste,  Bischofs  von  Lincoln.  Zum  ersten 
Mal  vollstândig  in  kritischer  Ausgabe  besorgt  von  Dr  Ludwig  Baur.  Müns- 
ter  I.  W.  1912  (Beitrüge  zur  Geschichte  der  Philosophie  des  Mittelalters,  Bd.  IX) 
p.  io5]. 


342 


LA  CRUE  LE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  82 


»  Aristote  et  d’autres  ont  connu  semblable  accident ,  le  raison¬ 
nement  discursif  leur  a  enseigné  que  l’éternité  est  simple  ;  et,  tou¬ 
tefois,  cette  éternité  simple,  leur  intelligence  n’a  pu  la  saisir  ; 
ils  l’ont  seulement  vue  comme  des  gens  qui  regardent  de  loin  ; 
ils  ne  l'ont  aperçue  que  sous  la  représentation,  fournie  par  1  ima¬ 
gination,  d’une  étendue  temporelle. 

»  Cette  représentation  imaginée  d’une  étendue  temporelle  les  a 
conduits  à  affirmer  une  foule  d’absurdités,  comme  la  perpétuité  du 
mouvement  et  du  temps  et,  par  conséquent,  1  éternité  du  Monde. 

»  Il  était  nécessaire  que  ces  philosophes  tombassent  dans  cette 
erreur,  dès  là  que  leur  intelligence,  que  le  regard  de  leur  pensée 
ne  pouvaient  monter  plus  haut  que  leurs  sentiments  ( affectus )  , 
en  effet,  comme  les  sentiments  de  ces  philosophes  étaient  plus 
étroitement  liés  aux  choses  qui  passent  qu’aux  choses  éternelles, 
leur  faculté  de  comprendre,  embarrassée  dans  les  représentations 
imaginées  des  choses  changeantes,  n’a  pu  atteindre  jusqu’à  la 
simplicité  de  l’éternité.  » 

C’est  bien  un  réquisitoire  contre  la  méthode  péripatéticienne 
que  nous  venons  d’entendre  ;  Robert  de  Lincoln  tient  pour  insuf¬ 
fisamment  connues  les  vérités  que  le  raisonnement  discursif  a 
tirées  de  l’expérience  sensible  ;  bien  souvent,  il  faut  encore  que 
nous  ayons,  de  ces  vérités,  une  intuition  intellectuelle  qui  nous  les 
fasse  voir  dans  leur  essence. 

Les  préférences  de  Grosse-Teste  vont  évidemment  à  la  méthode 
platonicienne  ;  en  fait,  ses  pensées  appartiennent  toutes  à  ce  Pla¬ 
tonisme  chrétien  que  Saint  Augustin  avait  inauguré,  que  Scot  Eri- 
gène,  que  Gilbert  de  la  Porrée  avaient  professé  ;  s’il  accueille  quel¬ 
que  théorie  mise  en  cours  par  les  écrits  que  les  traducteurs  ont 
récemment  révélés,  c’est  que  cette  théorie  s  accorde  sans  peine 
avec  la  tradition  augustinienne  ;  c’est  par  leur  affinité  avec  le 
Néo-platonisme  chrétien  que  le  Liber  de  caùsis  ou  le  Fons  vitæ  ont 
pu  exercer  quelque  influence  sur  l’enseignement  de  l’Evêque  de 
Lincoln  ’. 


B.  Les  deux  manières  d’être  de  la  forme. 

Nous  l’avons  entendu,  par  exemple,  définir  la  forme  ;  il  n’en  a 
pas  parlé  comme  en  parlait  la  Physique  d’Aristote,  mais  comme  en 
parlait  l'Erigène  ou  Gilbert  de  la  Porrée  ;  la  forme  n’est  pas 
seulement,  pour  lui,  cet  élément  que  le  Péripatétisme  unit  à  la 


.  Vide  sitprn,  pp.  295-297. 


IV  -  83 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


343 


matière  pour  donner,  à  une  substance,  l’existence  actuelle  ;  elle 
est  aussi  et  auparavant  un  modèle,  un  exemplaire,  une  idée  que 
conçoit  une  intelligence.  Comme  Jean  Scot,  comme  Gilbert,  l’Evê¬ 
que  de  Lincoln,  pour  expliquer  sa  pensée,  prend  ses  comparaisons 
dans  les  œuvres  de  l’art  humain.  Avant  que  l’incorporation  de  la 
forme  d’une  maison  dans  une  matière  produisit  une  maison 
existante,  la  forme  de  cette  maison  résidait,  à  titre  de  modèle  de 
la  maison  à  construire,  dans  le  génie  de  l’architecte. 

«  Expliquons  quelque  peu,  dit-il1 2,  les  significations  diverses  de 
ce  mot  forme. 

»  On  nomme  forme  le  modèle  ( exemplar )  que  l’artisan  regarde 
afin  de  former  son  ouvrage  à  l  imitation,  à  la  ressemblance  de  ce 
modèle...  On  nomme  également  forme  ce  à  quoi  on  applique  la 
matière  qu’on  veut  former  ;  par  cette  application,  la  matière  reçoit 
la.  forme  de  ce  à  quoi  elle  a  été  appliquée  ;  ainsi  disons-nous  d’un 
cachet  d’argent  qu’il  est  la  forme  de  la  cire,  d’un  moule  d’argile 
dans  lequel  on  coule  une  statue  qu’il  est  la  forme  de  cette  statue. 
Quand  l’artisan  a,  dans  l’esprit,  un  modèle  (similitudo)  de  l’œuvre 
qu’il  doit  accomplir,  il  considère  uniquement  ce  qu’il  porte  en  son 
esprit,  afin  de  former  son  œuvre  à  la  ressemblance  de  ce  modèle  ; 
ce  modèle  de  l’œuvre,  qui  réside  dans  l’esprit  de  l’artisan,  on  le 
nomme  également  forme.  Cette  dernière  signification  du  mot 
forme  n’est  pas,  pour  la  raison,  fort  différente  de  celle  que  nous 
avons  indiquée  en  premier  lieu.  » 

Cette  troisième  signification  est  celle  que  Robert  attribue  pres¬ 
que  constamment  au  mot  forme. 

Une  forme  existe  ainsi,  au  gré  de  l’Évèque  de  Lincoln,  de  deux 
manières  différentes  ;  elle  existe  à  l’état  idéal  dans  une  pensée  qui 
la  conçoit,  et  c’est  ce  qu’il  nomme  l’existence  en  puissance  ;  elle 
existe  réellement  dans  la  Nature,  unie  à  une  matière,  et  c’est  ce 
qu’il  nomme  l’existence  matérielle. 

Ce  double  mode  d’existence,  il  nous  le  décrit  *  à  propos  des 
formes  des  choses  d’ici-bas  ;  elles  résident,  abstraites  et  séparées 
de  toutes  matières,  dans  les  intelligences  motrices  des  orbes 
célestes  qui  sont  chargées  de  les  imprimer  dans  la  matière  ;  elles 
existent,  unies  à  la  matière,  au  sein  de  ce  bas  monde.  «  Ces  formes 
semblent  avoir  une  double  existence  (esse)  ;  une  existenee  en  acte, 
et  j’entends  par  là  l’existence  dans  la  matière  (esse  materiale)  ;  une 

1.  Rubkrti  Linconiensis  Traclatus  de  umea  forma  omnium  ;  ed.  i5i4>  fol.  0, 
coll.betc;  éd.Baur,  p.  ioç). 

2.  Ruberti  Linconiensis  Traclatus  de  moiu  superceleshum  ;  éd.  i3i4,  loi.  i 6, 
col.  b;  éd.  Baur,  pp.  95-96. 


344 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  84 


existence  en  puissance,  et  c’est  celle  qu’elles  possèdent  dans  l’abs¬ 
traction.  J’entends  qu’elles  ont  acte  et  puissance  au  sens  ou  nous 
disons  que  les  formes  des  œuvres  humaines  ont  une  existence  en 
acte  dans  la  matière  et  une  existence  en  puissance  dans  la  pensée 
de  l’artisan  ;  de  même,  ces  formes  naturelles  existent  d’une  double 
existence,  d’une  existence  dans  l'abstraction  (esse  abstraction),  qui 
est  une  existence  en  puissance,  et  d'une  existence  dans  la  matière 
(esse  materiale),  qui  est  une  existence  en  acte.  » 

G.  L'existence  en  puissance. 

Les  mots  :  existence  en  puissance  ,  prennent  ici  un  sens  fort 
éloigné  de  celui  que  leur  donne  la  philosophie  péripatéticienne, 
mais  très  voisin  de  celui  que  leur  donne  Àvicébron.  Robert  a  pris 
soin  de  préciser  la  signification  qu’il  leur  attribue. 

«  Lorsqu’on  dit  qu’une  chose  existe  en  puissance,  écrit-il  ’,  il 
peut  arriver  qu’on  entende  seulement  la  puissance  de  la  cause 
efficiente  ;  il  peut  arriver  aussi  qu’on  entende  la  puissance  de  la 
cause  efficiente  et  quelque  chose  de  plus. 

»  Supposons  qu’il  existe  une  cause  efficiente  telle  que  toutes  les 
autres  causes  de  la  chose  considérée  en  puissent  provenir  ;  alors, 
avant  même  que  ces  autres  causes  soient,  on  dit  que  la  chose 
existe  en  puissance.  Par  exemple,  il  fut  vrai  de  toute  éternité  que 
toute  créature  existait  en  puissance  ;  toute  créature,  en  effet,  exis¬ 
tait  dans  la  puissance  d’une  Cause  efficiente  capable  de  produire 
toutes  les  autres  causes  des  créatures. 

»  Supposons,  au  contraire,  qu'il  n'existe  pas  une  cause  efficiente 
telle  qu’en  puissent  provenir  toutes  les  autres  causes  de  l’objet 
considéré  ;  alors,  sous  ce  nom  de  puissance ,  il  faut  nécessairement 
comprendre,  en  même  temps  que  la  cause  efficiente,  les  autres 
causes  qui  n’en  sauraient  provenir,  mais  qui,  jointes  à  la  cause 
efficiente,  rendront  possible  l’achèvement  de  l’objet  considéré. 

»  Imaginons,  par  exemple,  qu’un  architecte  existe,  mais  que 
la  nature  ne  lui  fournisse  pas  de  matière  propre  à  construire  une 
maison  ;  comme  l’architecte  ne  se  peut  faire  une  semblable  matière, 
on  ne  dirait  pas  que  la  maison  existe  en  puissance.  De  même,  si  la 
matière  existait,  mais  si  l’existence  d’un  architecte  n’était  point 
possible,  on  ne  dirait  pas  que  la  maison  existe  en  puissance.  Donc, 
dire  d’une  chose  qu’elle  existe  en  puissance,  c’est  dire  qu’elle 
existe  dans  sa  cause  et  que  cette  cause  la  peut  conduire  à  son  achè¬ 
vement.  » 

i.  Ruberti  Lincokiensis  Tractatus  de  potentia  et  actu  ;  é d.  Baur,  p.  127. 


IV  -  85 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


345 


Dans  cette  définition  des  mots  :  exister  en  puissance ,  nous  ne 
trouvons  vraiment  plus  rien  de  la  signification  si  particulière  que 
leur  attribuait  Aristote  et  dont  dépendait  le  Péripatétisme  tout 
entier.  Bien  souvent,  lorsque  la  Scolastique  chrétienne  se  trouvera 
aux  prises  avec  la  Métaphysique  péripatéticienne,  en  particulier 
lorsqu’elle  disputera,  contre  celle-ci,  de  la  création  du  Monde, 
elle  rejettera  la  définition  de  l’existence  en  puissance  donnée  par 
le  Philosophe  pour  prendre  celle  de  l'Evcque  de  Lincoln. 

Robert  Grosse-Teste  connaît  et  cite  l’œuvre  d’Aristote  ;  mais  il 
est  visible  que  sa  pensée  ne  s’est  pas  imprégnée  de  la  pensée 
péripatéticienne  ;  comme  ses  prédécesseurs,  comme  un  Gilbert  de 
la  Porrée,  il  a  nourri  sa  raison  de  la  Métaphysique  augustinienne. 

C’est  cette  Métaphysique  qui  le  dirige  dans  la  solution  du  pro¬ 
blème  des  universaux. 


X).  Le  problème  des  universaux. 

A  ce  problème  des  universaux,  il  a  consacré  une  page  bien 
digne  d’attention  ;  elle  se  rencontre  dans  un  ouvrage  auquel 
tout  le  Moyen  Age  devait  reconnaître  une  très  grande  autorité  ; 
nous  voulons  parler  du  commentaire  aux  Seconds  Analytiques 
d’Aristote. 

Aristote  vient  de  déclarer  que  toute  démonstration  scientifique 
est  nécessairement  tirée  de  prémisses  universelles  et  nécessaires  ; 
il  poursuit  en  ces  termes  1  :  «  Si  les  propositions  qui  constituent 
ce  syllogisme  sont  universelles,  il  est  bien  clair  que  la  conclusion 
d’une  démonstration  de  ce  genre  sera,  elle  aussi,  éternelle.  Des 
choses  périssables,  donc,  il  n’y  a  pas  de  démonstration,  il  n’y  a 
pas  de  science  absolue  ;  il  y  a  seulement  une  sorte  de  science  par 
accident,  qui  n’est  pas  une  connaissance  de  l’universel,  mais  seule¬ 
ment  une  connaissance  de  ce  qui  arrive  en  de  certains  moments 
et  dans  certaines  circonstances.  » 

Cette  dernière  proposition  :  «  Oùx  eoriv  àp a  àTOJûsdjiç  twv  oOapTwv 
o'jo’  îTt'.a-r/jpi  à-Xw;,  àXd  ou-to;  wtt cep  xaxà  oti  où  xaOôXou 

aùxoù  è<mv  o iXXà  totè  xal  7tù>;,  »  cette  proposition,  disons-nous, 
suggère  à  Robert  Grosse-Teste  les  réflexions  que  voici 2  : 


Aristotelis  A  n  ah  pi  en  posteriora,  lib.  I,  cap.  VIII  (Aristotelis  Opéra,  é  d. 
Didot,  1. 1,  p.  129  ;  éd  Hükker,  t.  I,  p.  75,  col.  b). 

2.  Ahisto.  Posteriorum  libri  qui  modo  concisi  mendosique  uidebantur,  ita 
nuperrime  ad  integritatem  pristinam  revocati,  ut  Arislotelicam  illarn  maiesta- 
tern,  quasi  postliminio  restitutam,  et  facile  obtineant  et  undiquepre  se  fer ant  : 
Adsunt  interprètes  Jidelissimi  Lynconiensis,  atque  Burleus,  per  consummatis- 
simurn  Ooct.  Pamphilum  Mo.ntium  Bononiensem,  Theoricam  medicine  projitentem, 
omnibus  mendis  expurgati.  His  odiecimus  glossemata  ab  eodern  in  marginibus 


I 


346 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  86 


«  Il  faut  dire,  à  ce  sujet,  que  les  universaux  sont  les  principes 
de  la  connaissance  ;  l’intelligence  pure,  séparée  des  représenta¬ 
tions  de  l’imagination,  a  le  pouvoir  de  conte  upler  la  première 
Lumière  qui  est  la  Cause  première  ;  ces  principes  de  la  connais¬ 
sance,  ce  sont  les  raisons  incréées  des  choses  Çui,  de  toute  éter¬ 
nité,  existent  en  la  Cause  première.  En  effet,  les  notions  des 
choses  qui  devaient  être  créées,  notions  qui  ont  existé  éternelle¬ 
ment  en  la  Cause  première,  sont  les  raisons  et  les  causes  exem¬ 
plaires  des  choses  qui  devaient  être  créées.  Ces  raisons  sont,  elles- 
mêmes,  créatrices  ;  ce  sont  elles  que  Platon  appelait  idées  ;  elles 
composent  ce  qu’il  a  nommé  monde  archétype  ;  ces  raisons  sont,  à 
son  avis,  les  genres  et  les  espèces  ;  elles  sont  les  principes  de  la 
connaissance  ;  en  effet,  lorsque  l’intelligence  pure  peut  fixer  sur 
elles  son  intuition,  en  elles  elle  connaît,  d’une  manière  très  véri¬ 
table  et  très  manifeste,  les  choses  créées;  et  non  seulement  elle 
connaît  les  choses  créées,  mais  encore  la  Lumière  première  dans 
laquelle  elle  connaît  tout  le  reste.  Il  est  évident  que  ces  universaux 
sont  absolument  incorruptibles. 

»  En  second  lieu,  dans  la  lumière  créée  qui  est  l’Intelligence, 
résident  la  connaissance  et  la  description  de  toutes  les  choses 
créées  qui  viennent  après  elle.  L'intelligence  humaine  qui  n’est 
pas  assez  complètement  purifiée  pour  pouvoir  contempler  immé¬ 
diatement  la  lumière  première,  reçoit  bien  souvent  l’irradiation 
de  cette  lumière  créée  qui  est  l’Intelligence;  dans  les  descriptions 
que  contient  l'Intelligence,  elle  connaît  les  choses  qui  viennent 
après  cette  Intelligence,  choses  dont  ces  descriptions  sont  les 
formes  exemplaires.  En  effet,  les  connaissances  des  choses  subsé¬ 
quentes  à  l’Intelligence,  connaissances  qui  résident  en  la  pensée 
même  de  l’Intelligence,  ce  sont  les  formes  exemplaires  et,  aussi, 
les  raisons  causales  créées  des  choses  qui  doivent  être  faites  après 
l’Intelligence.  Car  c’est  par  la  vertu  de  la  Cause  première,  mais 
par  l’intermédiaire  des  Intelligences,  que  les  espèces  corporelles 
ont  été  promues  à  l’existence.  Ces  idées  créées  deviennent  donc 
des  principes  de  connaissance  pour  l’intelligence  [humaine]  éclairée 
par  leur  rayonnement;  dans  cette  intelligence,  elles  sont  les 
genres  et  les  espèces.  Il  est  encore  manifeste  que  ces  universaux-là 
sont  incorruptibles. 

appositas  (sic)  ad  studiosorum  memoriam  conjirmandam.  Habes  preterea  ques¬ 
tions  de  mixta  scilicet  syllogismi  qeneralione,  et  de  demonstratione  ab  eodem 
in  lucem  éditas  :  que  ut  brèves,  te  tamen,  quod  spero,  mirum  in  modum  delecta- 
bunt  iuvabuntque.  Venetijs,  /5.?7.*  Colophon  :  Venetijs  apud  Octavianum  Sco- 
tum.  1 537  Fol.  2,  col.  a  :  Dioi  Roberti  Linconiensis  Archiepiscopi  Parisiensis 
(sic)  Anstotelis  Posteriorum  Analeticorum  Libros.  Eleganlissima  commentaria 
féliciter  incipiunt.  Lib.  I,  cap.  VII,  fol.  8,  coll.  a  et  b. 


IV  -  87 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


347 


»  En  troisième  lieu,  dans  les  vertus  et.les  lumières  des  corps 
célestes  sont  les  vertus  causales  des  sphères  terrestres  [ou  élémen¬ 
taires]  dont  les  individus  sont  corruptibles  ;  une  intelligence  qui 
n’a  pas  le  pouvoir  de  contempler  en  elle-même  la  lumière  incor¬ 
ruptible  incréée  ou  créée,  peut,  cependant,  considérer  ces  raisons 
cansales  qu’il  connaît  dans  les  corps  célestes.  Ces  raisons-là  sont 
encore  des  principes  de  connaissance,  et  elles  sont  incorruptibles. 

»  D’une  quatrième  manière,  enfin,  une  chose  peut  être  connue 
dans  sa  cause  formelle,  cause  qui  réside  en  la  chose  même,  par 
laquelle  la  chose  est  ce  qu’elle  est  (a  cpia  ipsa  est  hoc  quod  est)  ; 
soit  qu’en  cette  forme,  qui  est  une  partie  de  la  chose,  cette  même 
forme  se  laisse  voir,  tout  comme  la  lumière  se  laisse  voir  en  elle- 
même  ;  soit,  qu’en  cette  forme,  on  voie  la  matière  qui  est,  elle 
aussi,  une  partie  de  la  chose. 

»  Par  elle-même,  la.  forme  n'est  ni  le  genre  ni  l'espèce  ;  mais 
en  tant  que  la  forme  appartient,  en  quelque  sorte,  au  composé 
tout  entier,  en  tant  qu’elle  est  le  principe  par  lequel  on  connaît 
le  composé  tout  entier,  elle  est  genre  et  espèce,  elle  est  le  prin¬ 
cipe  de  l’essence  (principium  essendi)  et  ce  qui  permet  de  répondre 
à  la  question  :  Qu’est  cette  chose?  ( pnedicahile in  quid).  Ainsi  se 
font  les  démonstrations  qui  portent  sur  les  genres  et  les  espèces  ; 
or  c'est  par  les  genres  et  les  espèces  que  se  construisent  les  véri¬ 
tables  définitions,  car  la  véritable  définition  est  constituée  par  le 
genre  et  par  la  différence  spécifique  ;  et  c’est  là  l’opinion  d’Aris¬ 
tote  sur  les  genres  et  les  espèces. 

»  Enfin,  l’intelligence  débile,  qui  ne  peut  s’élever  jusqu'à  la 
connaissance  des  vrais  genres  et  des  espèces  véritables,  en  est 
réduite  à  connaître  les  choses  par  leurs  seuls  accidents,  qui  sont 
des  conséquences  des  essences  véritables  de  ces  choses.  Dans 
cette  intelligence  donc,  sont  seulement  reçus  les  accidents,  consé¬ 
quences  des  genres  et  des  espèces,  accidents  qui  sont  principes 
de  connaissance,  mais  non  point  principes  d  essence  ( principia 
essendi). 

»  Comment,  selon  ces  deux  derniers  modes,  les  genres  et  les 
espèces  des  choses  corruptibles  demeurent-ils  incorruptibles,  c  est 
chose  douteuse;  mais  il  est  nécessaire  que  ces  genres  et  ces 
espèces  soient  incorruptibles  de  l’une  ou  de  l’autre  de  ces  deux 
manières  ;  soit  qu’ils  demeurent,  par  eux-mêmes,  exempts  de 
corruption,  mais  qu’ayant  besoin  d’un  support,  ils  éprouvent  la 
corruption  par  l’effet  de  la  destruction  de  leur  support  corrup¬ 
tible  ;  soit  parce  que  la  continuelle  succession  des  individus  les 
conserve  toujours 


348 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  88 


»  En  effet,  telle  espèce  qui,  en  certaines  régions,  est  détruite 
pendant  l’hiver,  se  trouve  conservée  en  d’autres  lieux  où  règne 
une  température  plus  douce  ;  il  n’y  a  point  d’heure,  au  cours  des 
temps,  où  l’on  ne  rencontre,  en  quelque  endroit  de  la  terre,  la 
température  et  les  conditions  climatériques  qui  conviennent  à  la 
génération  et  à  la  perfection  de  cette  espèce.  Or  l’ensemble  de 
l’Univers  ne  peut  être  parfait  que  si  toutes  ses  parties  subsistent. 
Il  est  donc  vraisemblable  que  toute  espèce  demeure  à  tout  instant  ; 
sinon  l’Univers  serait  tantôt  complet  et  tantôt  frappé  de  diminu¬ 
tion.  »  » 

Elle  est  bien  surprenante,  cette  page  tracée  par  la  plume  de 
l’Evêque  de  Lincoln  et  qui  pourrait  être  signée  du  nom  d’Avicenne, 
cette  page  où  se  formule,  avec  une  si  précise  clarté,  l’enseigne¬ 
ment  des  Néo-platoniciens  hellènes  et  arabes  au  sujet  du  Nqôç,  de 
l’Intelligence  du  Premier  créé.  Nous  avons  quelque  peine  à 
croire  qu’elle  représente  la  véritable  pensée  de  Robert  Grosse- 
Teste  ;  nous  soupçonnons  qu’il  a  seulement  voulu  résumer  la  doc¬ 
trine  des  philosophes  sans  lui  donner  son  adhésion,  et,  bientôt, 
nous  en  aurons  l’assurance.  Mais  ne  nous  arrêtons  pas  à  relever 
toutes  les  traces  profondes  que  le  Néo-platonisme  a  laissées 
dans  ce  discours  ;  portons  seulement  notre  attention  sur  les 
passages  qui  le  terminent  et  qui,  seuls,  sont  destinés  à  commenter 
le  texte  d’Aristote. 

Une  science  véritable,  au  gré  d’Aristote,  se  compose  unique¬ 
ment  de  conclusions  éternellement  vraies  ;  un  ensemble  de  pro¬ 
positions  qui  seraient  vraies  seulement  à  certaines  époques,  en 
certaines  circonstances,  ne  serait  point  une  science. 

Dès  lors,  une  science  des  choses  qui  ne  sont  pas  éternelles,  qui 
s’engendrent  et  périssent  tour  à  tour,  est-elle  possible?  Peut-il  y 
avoir,  par  exemple,  une  Météorologie  ou  bien  une  Botanique  ? 

Pour  qu’il  puisse  y  avoir  science  véritable  de  choses  périssables, 
il  faut  que  les  conclusions  dont  cette  science  se  compose  demeu¬ 
rent  éternellement  vraies  ;  il  faut  donc  que  ces  conclusions  ne  por¬ 
tent  pas  sur  des  individus,  car  ceux-ci  ne  durent  qu’un  temps, 
mais  sur  des  genres  et  sur  des  espèces  perpétuels. 

Cette  loi,  par  exemple  :  La  neige,  en  fondant,  donne  de  l’eau, 
ne  peut  faire  partie  d’une  véritable  science  météorologique  si  elle 
n’est  toujours  vraie.  Or  elle  ne  serait  pas  toujours  vraie  si  elle 
portait  seulement  sur  telle  neige  individuelle,  qui  durera  autant 
que  l’hiver  et  qui,  au  printemps  prochain,  aura  disparu.  Il  faut 
donc,  pour  qu’elle  puisse  servir  à  construire  une  Météorologie, 
qu’elle  porte  sur  la  neige  et  sur  l’eau  en  général,  sur  l’espèce 


IV  -  89 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


349 


neige  et  sur  l’espèce  eau,  et  que  ces  deux  espèces  soient  incorrup¬ 
tibles. 

Or,  comment  l’espèce  de  la  neige,  par  exemple,  peut-elle  être 
éternelle  ?  A  cette  question,  Robert  Grossê-Teste  indique  deux 
manières  de  répondre,  entre  lesquelles  il  nous  laisse  en  suspens. 

On  peut  admettre  qu’il  y  a  un  principe  essentiel  de  la  neige, 
principe  qu’à  l’exemple  de  Thémistius,  l’Evêque  de  Lincoln  iden¬ 
tifie  avec  la  forme  delà  neige,  qu’il  identifie  également  avec  l’idée 
de  neige,  telle  que  la  concevait  Platon  ;  on  peut  admettre  que  cette 
forme  spécifique  a  son  mode  d’existence  propre,  indépendant  de 
l’existence  actuelle  de  n’importe  quelle  neige  particulière  ;  on  peut 
admettre  enfin  que  l’espèce  de  la  neige  garde  éternellement  cette 
existence  essentielle,  alors  même  que  toutes  les  neiges  particuliè¬ 
res  du  monde  seraient  fondues.  La  distinction  réelle  ainsi  admise 
entre  l’existence  idéale  de  l’espèce  et  l’existence  actuelle  de  1  in¬ 
dividu  fournit  une  réponse  à  cette  question  :  Comment  peut-il  y 
avoir  science  véritable  de  choses  soumises  à  la  corruption  ?  G  est 
la  réponse  du  Réalisme  platonicien. 

A  cette  question,  on  peut  aussi  donner  une  autre  réponse. 
On  peut  admettre  que  l’espèce  n’a  aucune  existence  distincte  et 
séparée  de  l’existence  actuelle  des  individus  qui  la  composent  ; 
mais,  en  dépit  de  l’incessante  destruction  de  ces  individus,  1  es¬ 
pèce  demeure  éternelle,  car,  en  tout  temps,  il  existe  quelque 
individu  pour  la  représenter.  Telle  neige  particulière  peut  fondre  : 
l’espèce  de  la  neige  continue  d’exister,  car  il  y  a  toujours  de  la 
neige  en  quelque  lieu  du  monde.  C’est  la  réponse  péripatéticienne. 

En  tout  ce  qui  vient  d’être  dit,  d’ailleurs,  le  langage  de  1  Évê¬ 
que  de  Lincoln  concorde  d’une  manière  singulièrement  précise 
avec  celui  de  certains  Néo-platoniciens,  de  Syrianus  par  exemple. 

Platon  distinguait  deux  ordres  de  sciences  ;  les  unes  portent  sur 
les  objets  sensibles,  les  autres  sur  les  idees  de  ces  mêmes  objets. 
La  Géodésie  traite  des  grandeurs  et  figures  sensibles  qui  se  trou¬ 
vent  réalisées  en  la  terre  concrète  ;  la  Géométrie  traite  des  gran¬ 
deurs  et  des  figures  idéales.  Dans  sa  lutte  contre  la  théorie  pla¬ 
tonicienne  des  idées,  le  Stagirite  en  vient  1  à  contester  le  bien 
fondé  de  cette  distinction.  «  Il  n’est  pas  vrai,  dit-il,  que  la  Géo¬ 
désie  soit  la  science  des  grandeurs  sensibles  et  sujettes  à  la  des¬ 
truction,  car  ces  grandeurs  une  fois  détruites,  elle  se  trouverait 
elle-même  anéantie.  » 

i.  Aristotï,  Métaphysique,  Livre  II,  chapitre  II  (Aristotelis  Opéra,  éd. 
Didot,  t.  II,  p.  49*;  ed.  Bekker,  vol.  II,  p.  997,  col.  b). 


350 


LA  CRUE  1)E  LAR1STOTÉL1SME 


IV  -  90 


A  cela,  Syrianus  répond  en  ces  termes  1  : 

«  Quelle  nécessité  y  a-t-il  à  ce  que  les  sciences  2  qui  ont  des 
choses  périssables  pour  objets  soient  anéanties  en  même  temps 
que  ces  choses-là  se  trouvent  détruites  ?  Autant  vaudrait  dire  que 
les  définitions  des  choses  périssables  sont  anéanties  en  même 
temps  que  les  choses  définies.  Mais,  me  semble-t-il,  puisque 
l’idée  demeure  sauve,  alors  même  que  chacun  des  individus  sin¬ 
guliers  est  destiné  à  périr,  il  est  nécessaire  que  la  définition 
demeure  sauve,  soit  qu’il  se  trouve  quelqu’un  pour  l’énoncer, 
soit  qu’il  n’y  ait  personne  pour  la  formuler.  On  en  doit  dire 
autant  des  sciences  [des  choses  périssables]  ;  bien  qu’elles  s’oc¬ 
cupent  d’objets  qui  sont  susceptibles  de  périr,  elles  demeurent 
sauves,  cependant,  car  elles  prennent  leur  appui  dans  les  raisons 
universelles  ;  comme  ces  raisons  nous  sont  présentées  par  les 
âmes  [éternelles  des  choses]  soumises  à  la  génération,  les  scien¬ 
ces  en  question  demeureront  nécessairement,  elles  aussi.  » 

Les  raisons  universelles  (61  xaOéXoo  Xoyot)  dont  Syrianus  parle 
ici,  ce  ne  sont  point  les  idées  qui  ont  leur  séjour  en  l’intelligence 
du  Démiurge  ;  ce  sont  les  images  de  ces  idées,  images  qui  rési¬ 
dent  en  l’Ame  du  Monde  et  dans  les  âmes  universelles. 

«  S’occuper  de  choses  périssables,  exercer  son  action  sur  des 
choses  périssables,  poursuit  Syrianus,  ce  n’est  pas  la  même 
chose  que  résider  dans  une  chose  périssable.  Ce  qui  réside  dans 
une  chose  périssable  se  trouve  forcément  détruit  en  entier  en 
même  temps  que  la  chose  qui  lui  sert  de  support.  Mais  ce  qui 
exerce  son  action  sur  une  chose  périssable  n'est  pas  nécessaire¬ 
ment  anéanti  ou  oisif  après  que  l’objet  de  son  action  a  péri  ;  cette 
action,  il  pourra  l’exercer  à  nouveau  sur  tout  objet  de  même 
espèce  (opuoeLoiç)  que  celui  qui  a  péri,  puisqu’il  tire  sa  force 
d’une  raison  universelle.  » 

Syrianus,  pour  assurer  la  perpétuité  de  la  science  qui  porte 
sur  des  objets  périssables,  admet  à  la  fois  les  deux  suppositions 
entre  lesquelles  Robert  de  Lincoln  devait,  plus  tard,  hésiter.  La 


1.  Syriani  Antiquissirni  interpretis  In  II.  XII et  XIII  Aristotelis  libros  Meta- 
physices  Cornmentarius,  a  Hieronymo  Bagolino,  prœstantissimo  philosopho, 
latinilale  donatus.  In  Academia  Veneta,  MDLVIII.  Lib  II,  fol.  20.  —  Scholiain 
Aristotelem.  Supplementum  p.  85 1,  col.  a.  (Aristotelis  Opéra.  Edidit  Academia 
Regia  Borussica.  Volumen  quintum.  Aristotelis  qui  ferebantur  librorum  frag¬ 
menta.  Scholiorum  in  Aristotelem  supplementum.  Index  Aristotelicus.  Bero- 
lini,  1870). 

2.  A  une  telle  science,  Syrianus  donne  le  nom  de  ré^vn,  pour  la  distinguer 
de  la  science  véritable,  iiriazvpv,  qui  porte  sur  des  objets  matériels  et  impé¬ 
rissables. 


IV  -  91 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


351 


science  est  éternelle,  d'une  part,  parce  que  ses  fondements,  ses 
hypothèses  sont  des  raisons  éternelles,  images,  en  l’Ame  du 
Monde,  des  idées  conçues  par  le  Démiurge  ;  elle  est  éternelle, 
d’autre  part,  parce  qu’elle  trouve  toujours,  pour  leur  appliquer 
ces  principes  éternels,  des  choses  périssables  de  même  espèce. 

Robert  Grosse-Teste,  assurément,  n’a  pas  lu  Syrianus  ;  mais 
la  lecture  d’autres  auteurs,  ses  propres  méditations,  la  tradition 
des  Réalistes  du  Moyen  Age,  l’ont  conduit  à  donner,  de  la  per¬ 
pétuité  d’une  science  qui  étudie  les  choses  périssables,  la  même 
explication  que  le  maître  de  Proclus.  Par  lui,  cette  explication 
devint  universellement  connue. 

Nous  comprenons  maintenant  comment  cette  question  :  «  L’es¬ 
pèce  a-t-elle  une  existence  essentielle  distincte  et  indépendante 
de  l’existence  actuelle  des  individus*?  »  a  pu,  au  xuie  siècle,  pren¬ 
dre  la  forme  suivante  :  «  Peut-il  y  avoir,  de  la  neige,  une  science 
véritable  qui  subsisterait  lors  même  que  toute  neige  serait  fon¬ 
due  ?  »  Ou  bien  encore  cette  autre  forme  :  «  Cette  proposition  : 
L’homme  est  un  être  animé,  demeurerait-elle  vraie  lors  même  qu  il 
n’existerait  aucun  homme?  »  Quand  nous  étudierons  Siger  de  Bra¬ 
bant,  nous  reparlerons  de  cette  forme  prise  par  le  problème 
des  universaux. 

E.  —  Le  Verbe ,  forme  unique  des  créatures. 

Entre  deux  explications  de  la  perpétuité  de  l’espèce,  l’une  pla¬ 
tonicienne,  l’autre  péripatéticienne  mais,  toutes  deux,  également 
païennes,  l’Évêque  de  Lincoln,  dans  son  Commentaire  aux  Seconds 
Analytiques ,  nous  a  laissés  en  suspens  ;  ce  n’est  pas  qu’il  hésitât 
entre  ces  deux  théories,  mais  bien  parce  qu'il  leur  en  voulait 
substituer  une  troisième,  qui  fût  chrétienne. 

Un  opuscule  de  Robert  Grosse-Tfeste,  écrit  à  Adam  Red  ou  le 
Roux  ( Adam  Bu  fus),  débute  en  ces  termes  1  : 

«  Votre  très  affectueuse  dilection  m'a  demandé  de  vous  écrire  ce 
que  je  pense  de  cette  parole  ;  Dieu  est  la  première  forme  et  la 
forme  de  toutes  choses  ;  je  l’ai  fait  comme  je  pouvais  et  non  comme 
je  voulais  ;  à  l’ami  qui  m’adressait  une  prière*  j’ai  mieux  aimé  don¬ 
ner  le  peu  que  j’avajs  que  de  paraître  refuser  les  grands  biens 
dont  il  me  croyait  possesseur.  » 

«  Deus  est 'prima  forma  et  forma  omnium.  »  Cette  formule  résume 

I.  Ruberti  Linconiensis  Tractatus  de  unica  forma  omnium;  éd.  i5i4,fol.  6, 
col.  a;  éd.  Baur,  pp.  106-107. 


352 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  92 


une  des  doctrines  essentielles  d’Ibn  Gabirol  ;  celui  qui  demandait  à 
Robert  Grosse-Teste  ce  qu'il  fallait  penser  de  cet  aphorisme  était, 
sans  doute,  quelque  lecteur  d’Avicébron.  Mais  ce  n’est  pas  du  Phi¬ 
losophe  juif  que  l’Evêque  de  Lincoln  s’autorisera  pour  éclairer  son 
ami  ;  c’est  de  Saint  Augustin. 

«  Et  d’abord,  à  votre  demande,  je  réponds  que  je  regarde 
comme  vraie  cette  proposition  :  Dieu  est  forme,  et  il  est  forme  de 
toutes  choses  ;  d’ailleurs,  dès  là  qu’il  est  nécessairement  forme,  il 
est  la  première  forme,  car,  avant  lui,  il  n’y  a  rien  ;  il  est,  à  la  fois, 
le  premier  et  le  dernier. 

»  Si  vous  me  demandez  ensuite  ce  qui  me  pousse  à  vous  répon¬ 
dre  que  Dieu  est  la  première  forme  et  la  forme  de  toutes  choses, 
je  vous  réponds  :  C’est  la  grande  autorité  de  Saint  Augustin.  »  Et 
Grosse-Teste  d’accumuler  les  textes  empruntés  aux  diverses  œuvres 
de  l’Evêque  d’Hippone  ;  ces  citations  composent  la  bonne  moitié 
de  son  opuscule. 

«  Voilà  donc,  poursuit-il  \  que  ces  autorités  de  Saint  Augustin 
nous  crient  ouvertement  :  Dieu  est  forme  et  il  est  la  forme  des  créa¬ 
tures . Mais  de  la  définition  {ratio)  même  de  la  forme,  on  peut 

conclure  par  démonstration  que  Dieu  est  forme.  »  Robert  déve¬ 
loppe  ici  un  raisonnement  que  nous  avons  cité  précédemment 1  2 
et  qui  peut  se  résumer  ainsi  :  Une  forme,  c’est  ce  par  quoi  une 
chose  est  ce  qu’elle  est  ( forma  est  qua  res  est  id  qaod  est).  Or  c’est 
par  lui-même  que  Dieu  est  ce  qu’il  est.  Donc  Dieu  est  forme. 

«  Mais  comment  Dieu  est-il  la  forme  des  créatures?  Il  n’est 
évidemment  pas  forme  des  créatures  en  ce  sens  qu’il  serait  une 
partie  de  leur  substance  complète,  qu’il  serait  cette  partie  dont 
l’union  avec  la  matière  engendre  une  chose  douée  d’unité.  Il  nous 
faut  donc  expliquer  quelque  peu  les  significations  diverses  de  ce 
mot  :  forme.  » 

Grosse-Teste,  alors,  montre  3  comment,  dans  une  œuvre  d’art, 
l’union  de  la  forme  avec  la  matière,  qui  donne  à  l’œuvre  son  exi¬ 
stence  réelle  et  concrète,  a  été  précédéo  d’une  certaine  existence  de 
la  forme  dans  le  génie  de  l’artiste,  existence  au  cours  de  laquelle 
la  forme  était  simplement  le  modèle,  l’exemplaire  de  l’œuvre  que 
l'artiste  se  proposait  d’exécuter.  «  C’est  de  cette  façon  4  que,  dans 
la  pensée  de  l'architecte,  la  forme  de  la  maison  à  construire  est 
une  forme  ;  c’est  aussi  de  cette  façon  que  l’Art,  que  la  Sagesse, 

1.  Robert  Grosse-Teste,  loc.  cit.  ;  éd.  i5i4,  fol.  6,  col.  b.  ;  éd.  Baur,  p.  108. 

2.  Vide  supra,  p.  295. 

3. -  Vide  supra,  p.  343. 

4.  Robert  Grosse-Teste,  loc.  cit.  ;  éd.  j5i4,  fol.  6,  col.  c.;  éd.  Baur,  p.  iio. 


IV  -  93 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


353 


que  le  Verbe  de  Dieu  tout  puissant  est  la  forme  de  toutes  les  créa¬ 
tures  ;  tout  à  la  fois,  en  effet,  il  en  est  l’exemplaire,  la  cause  effi¬ 
ciente,  l’agent  qui  leur  confère  la  forme,  celui  qui  les  conserve  en 

la  forme  qu’il  leur  a  donnée _  Que,  dans  ce  sens,  Dieu  soit  la 

forme  des  créatures,  les  textes  autorisés  de  Saint  Augustin  le  mon¬ 
tre  fit  assez.  » 

Lors  donc  que  l’Evêque  de  Lincoln  formule  cette  proposition  : 
Dieu  est  la  forme  unique  de  toutes  les  choses  créées,  il  ne  l’entend 
pas  dans  le  sens  où  Avicébron  la  formulait;  ce  qu’il  prétend  affir¬ 
mer,  c’est  ce  qu’affirmaient  ses  contemporains  Guillaume  d’Auver¬ 
gne  et  Alexandre  de  Haies  ;  c’est  que  les  idées  ne  forment  pas 
un  Monde  éternel,  créé  par  Dieu,  distinct  de  Dieu  comme  du  Monde 
sensible  ;  de  toutes  les  créatures,  il  existe  un  modèle  idéal  unique  ; 
ce  modèle  incréé,  c’est  le  Verbe  de  Dieu,  qui  est  Dieu  ;  et  pour 
affirmer  cette  théorie  de  Saint  Augustin,  il  reprend  le  langage 
même  de  Jean  Scot  Erigène,  car  celui-ci  disait  1 2 * *  :  «  Toute  forme.... 
est  créée  par  la  Forme  de  toutes  choses,  parle  Verbe  Fils  unique 
du  Père.  » 

Cette  doctrine  augustinienne  lui  donne  une  réponse  à  cette 
question,  posée  au  Commentaire  sur  les  Seconds  Analy tiques  :  Com¬ 
ment,  d’êtres  périssables,  peut-il  y  avoir  une  science  éternelle¬ 
ment  vraie  ? 

Qu’est-ce,  en  effet,  que  la  vérité  ? 

De  toute  éternité  5,  les  choses  créées  sont  dites  par  le  Verbe 
de  Dieu.  «  Partant,  dans  les  choses  que  dit  cet  éternel  Discours, 
la  vérité,  c’est  la  conformité  au  Discours  qui  les  dit.  Cette  confor¬ 
mité  des  choses  à  cet  Enoncé  éternel,  c’est  la  rectitude  de  ces 
choses,  c’est,  pour  elles,  le  devoir  d’être  ce  quelles  sont....  La 
vérité  des  choses  consiste  donc  à  être  comme  elles  doivent  être; 
leur  rectitude,  c’est  leur  conformité  au  Verbe  qui  les  dit  éternel¬ 
lement.... 

»  La  vérité,  c’est  la  privation  de  tout  défaut  ou  la  plénitude  de 
l’ essence  (plenitudo  essendi)  ;  un  arbre  est  vraiment  un  arbre  lors¬ 
qu’il  a  l’essence  (esse)  de  l’arbre  dans  sa  plénitude,  qu’il  est  exempt 
de  tout  défaut  d’essence  de  l’arbre  ;  or  cette  plénitude  d’essence, 
qu’est-ce,  sinon  la  conformité  avec  la  raison  de  l’arbre  qui  réside 
au  sein  du  Verbe  éternel  ?  » 


1.  Joannis  Scoti  Erigbnæ.  De  divisione  Naturœ  lib.  I,  cap.  5g  [J«annis  Scoti 
Erigenæ  Opéra.  Accurante  J.  P.  Migne  ( Patrologiœ  Latinœ,  t.  CXXII)  coll. 
5oi-5o2], 

2.  Ruberti  Linconiensis  Tractalus  de  veritate;  éd.  i5i4,  fol.  8,  col.  b  ;  éd.  Baur, 

pp.  i34-i35. 

DUHEM  —  T.  V.  23 


354 


LA  CBUE  DK  l’aBISTOTÉLISME 


IV  -  94 


Ainsi  cette  proposition  :  L’homme  est  un  animal  composé  d’une 
âme  et  d’un  corps,  est  éternellement  vraie  ;  elle  demeurerait  vraie 
lors  même  qu’aucun  homme  n’existerait  dans  la  réalité,  parce 
qu’elle  est  conforme  avec  la  raison,  avec  l’idée  de  l’homme  telle 
que  la  conçoit  le  Verbe  de  Dieu.  Telle  est  la  solution,  toute  péné¬ 
trée  d’Augustinisme,  que  Robert  de  Lincoln  substitue  aux  deux 
solutions  platoniciennne  et  péripatéticienne. 

F.  —  Les  moteurs  des  deux. 

Le  Verbe  de  Dieu  est  le  modèle  unique  de  toutes  les  créatures. 
Voyons  donc  qu’elles  sont,  à  l’égard  des  créatures,  les  doctrines 
les  plus  originales  de  Robert  Grosse-Teste  ;  rapportons,  tout 
d’abord,  ce  qu’il  enseigne  au  sujet  des  moteurs  des  deux. 

L’enseignement  qu’il  formule  se  donne  pour  une  traduction  de 
ce  qu’ Aristote  a  professé  au  huitième  livre  de  la  Physique,  au 
Traité  du  Ciel ,  enfin  au  onzième  livre  de  la  Métaphysique  ;  voici 
comment  l’auteur  le  résume  1 2  : 

«  Le  moteur  d’un  ciel  se  compose,  en  vérité,  de  deux  moteurs  ; 
l’un  de  ces  moteurs  est  une  âme  qui  existe  dans  ce  ciel  ;  l'autre  est 
une  certaine  Vertu  qui  n’existe  pas  dans  une  matière. 

»  Ce  Moteur,  qui  est  une  Vertu  ne  résidant  pas  dajis  une 
matière,  est  unique  ;  il  meut,  pendant  une  durée  infinie,  d’un  mou¬ 
vement  uniforme  et  toujours  de  même  sens  ;  les  autres  moteurs, 
qui  sont  des  âmes,  sont  multiples  et  leur  nombre  est  le  même  que 
celui  des  mobiles  et  de  leurs  mouvements. 

»  C’est  pour  cela  qu’Aristote  «lit,  au  XIIe  livre  -  de  la  Métaphy¬ 
sique,  que  le  moyen  de  compter  les  substances  motrices  nous  est 
fourni  par  le  nombre  des  corps  mis  en  mouvement  ;  il  entend 
parler  des  moteurs  conjoints,  non  du  Moteur  séparé. 

»  En  tant  que  les  corps  célestes  ont  en  commun  la  propriété 
d’être  mûs  par  une  Vertu  motrice  ne  résidant  pas  dans  une  matière, 
ils  possèdent  tous  un  mouvement  perpétuel,  uniforme  et  conti¬ 
nuellement  de  même  sens  ;  la  fin  de  ce  mouvement  n’est  pas  dans 
le  temps. 

»  En  tant  que  chacun  d’eux  est  mû  par  un  moteur  qui  est  une 
âme,  comme  ces  moteurs  sont  multiples,  les  mouvements  des 
cieux  sont,  eux  aussi,  divers  et  multiples.  Ce  moteur,  est,  en  etfet, 
de  puissance  motrice  ( molio )  finie  ;  c’est  une  substance  perpé- 

1.  Rubehti  Linconiensis  Tractai  us  du  motu  supercelestium  ;  cl.  iôi/i,  fol.  i3, 
æoI.  d,  et  fol.  i4,  col',  a  ;  éd.  Baur,  p.  ioo. 

2.  Aujourd’hui  le  XI8. 


IV  -  95 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


355 


tuelle,  tout  comme  le  corps  qu’il  met  en  mouvement;  mais  son 
action  motrice  est  contingente  ( possibilis ),  et  le  mobile  la  reçoit 
d’une  manière  contingente  ;  le  mouvement  que  le  moteur  donne 
au  mobile  est  donc  dans  le  temps.  » 

Aristote,  dans  sa  Métaphysique ,  ne  dit  pas  un  seul  mot  de  ces 
moteurs  conjoints  qui  seraient  les  âmes  des  cieux;  il  parle  uni¬ 
quement  d’intelligences  motrices,  séparées  de  toute  matière,  qui 
sont  des  dieux  ;  c’est  de  ces  intelligences  qu’il  égale  le  nombre  à 
celui  des  orbes  célestes.  Le  lecteur  le  moins  attentif  ne  se  peut 
méprendre  à  ce  sujet;  Guillaume  d’Auvergne,  en  particulier  ne 
s  y  est  pas  mépris,  et  il  a  vivement  combattu  cette  multiplicité  des 
êtres  aimés  et  désirés  par  les  orbes  célestes.  Gomment  Robert 
de  Lincoln  a-t-il  pu  se  tromper  sur  ce  point  ?  S’il  a  méconnu  si 
complètement  la  pensée  du  Philosophe,  c’est,  sans  doute,  qu’il 
désirait  très  vivement  en  chasser  tout  polythéisme  et  l’accorder 
avec  la  croyance  en  un  Dieu  unique. 

Au  xme  siècle,  les  premiers  lecteurs  de  la  Métaphysique  d’Aris¬ 
tote  ont  fort  bien  senti  que  la  doctrine  de  ce  livre  était  en  formelle 
contradiction  avec  le  monothéisme  chrétien  ;  ils  ont  fort  bien  vu 
que  les  multiples  intelligences,  moteurs  immobiles  des  cieux, 
étaient  autant  de  dieux.  Aussi  Guillaume  d’Auvergne  n’avait-il 
pas  hésité  a  combattre  de  front  cette  théorie  ;  aussi,  en  dépit  de 
ses  connaissances  astronomiques  qui  l’attachaient  au  système  de 
Ptolémée,  Albert  le  Grand  marquait-il  quelque  penchant  pour 
l’astronomie  d’Al  Bitrogi  qui  se  contentait,  du  moins  à  son  avis, 
d’un  moteur  unique.  Robert  Grosse-Teste  a  mieux  aimé  modifier 
la  doctrine  d’Aristote,  afin  d’y  réduire  à  l’unité  la  multitude  des 
intelligences  séparées  ;  le  seul  moteur  immobile  qu’il  conserve, 
c’est  Dieu. 

On  comprend,  dès  lors,  que,  dans  son  Traité  des  intelligences  ', 
l’Evêque  de  Lincoln  parle  des  anges  et  des  âmes  unies  à  des  corps, 
mais  que  des  intelligences  séparées  affectées  au  mouvement  des 
orbes  célestes,  il  ne  fasse  nulle  mention. 


*  G.  —  La  matière  spirituelle. 

En  énonçant  cette  proposition  :  Dieu  est  la  forme  première  et 
unique  de  toutes  choses,  Grosse-Teste  a  paru  se  faire  l  echo  d’une 
thèse  d’Avicébrou.  Partageait-il,  au  sujet  de  la  composition  des 

I.  Ruhehti  Linconunsis  Tractatus  île  intelligent  iis;  éd.  r5i  4,  fol.  6,  col.  d,  et 
fol.  7,  coll,  a,  b,  c,  d  ;  éd.  Baur,  pp.  112-119. 


356 


LA  CRUE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


IV  -  96 


âmes  et  des  intelligences,  l’opinion  du  Rabbin  de  Malaga?  Rien, 
dans  les  écrits  d’authenticité  certaine  de  Robert,  ne  fait  allusion  à 
cette  opinion,  soit  pour  l’approuver,  soit  pour  la  combattre.  Il  en 
est  formellement  question  dans  un  traité  De  l'âme  que  les  manu¬ 
scrits  attribuent  à  l’Évêque  de  Lincoln,  mais  que  de  sérieuses  rai¬ 
sons  conseillent  de  tenir  pour  apocryphe  *. 

Certains,  lisons-nous  dans  ce  traité  -,  concèdent  que  1  âme  est 
composée  de  matière  spirituelle  et  de  forme  spirituelle  ;  il  en 
serait  de  même  de  l’ange.  L’enseignement  de  Saint  Augustin 
conduit  à  rejeter  cette  proposition.  «  A  l’argument  qu’on  tire  de 
Boëce  en  faveur  de  cette  opinion,  nous  répondons  :  En  Dieu,  tout 
le  quod  est  est  identique,  en  réalité  et  dans  la  raison,  au  quo  est , 
mais  dans  une  âme  ou  dans  un  ange,  le  quod  est  et  le  quo  est, 
identiques  dajis  la  réalité,  ne  le  sont  pas  pour  la  raison  ;  1  âme, 
en  effet,  admet  une  composition  extrinsèque  que  Dieu  n’admet 
pas.  » 


H.  —  L’identité  de  la  lumière  et  de  la  forme  corporelle. 

Venons  aux  substances  corporelles  ;  c’est  à  leur  endroit  que 
Robert  Grosse-Teste  conçoit,  peut-être,  sa  théorie  la  plus  origi¬ 
nale  et  la  plus  singulière. 

Comme  Avicenne,  comme  Al  Gazâli,  comme  Avicébron,  1  Evê¬ 
que  de  Lincoln  admet  que  tous  les  corps  ont  une  forme  commune  ; 
cette  corporéité  s’unit  à  la  matière  première  avant  que  surviennent 
les  formes  substantielles,  déjà  plus  particulières,  des  éléments. 
Avec  Avicenne,  avec  Al  Gazâli,  il  juge  que  cette  première  forme 
confère  à  la  matière  première  les  dimensions  indéterminées,  .la 
capacité  de  subir  une  division  à  l’infini  ;  mais,  et  c’est  par  là  qu  il 
innove,  il  identifie  cette  forme  corporelle  avec  la  lumière. 

«  Cette  forme  première  que  certains  nomment  corporéité,  dit-il1 2  3 
c’est,  je  pense,  la  lumière. 

»  La  lumière,  çn  effet,  se  répand  d’elle-même  en  tous  sens,  en 
sorte  qu’à  partir  du  point  lumineux,  une  sphère  de  lumière  aussi 
grande  que  vous  voudrez  se  trouve  subitement  engendrée,  à  moins 
qu’un  corps  opaque  n’y  mette  obstacle.  Quant  à  la  corporéité,  c  est 
ce  qui  a  pour  conséquence  nécessaire  1  extension  de  la  matière 


1.  L.  Baur,  Op.  laud.,  p.  iao*. 

2.  Tractatus  beati  Roberti  Grostestk  Lincolniensis  episcopi  de  anima ,  I.  Solu- 

tio  ;  éd.  Baur,  p.  243.  .  . 

3.  Roberti  Lincôhiensis  Tractatus  de  mchoationef ormarum  ;  ed.  i5i4,  loi.  ii, 
col.  d  ;  éd.  Baur,  pp.  5i-52. 


IV  -  97 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


357 


suivant  trois  dimensions.  Or,  considérées  en  elles-mêmes,  cette 
corporéité  et  la  matière  sont,  toutes  deux,  des  substances  simples, 
privées  de  toute  dimension.  Gomment  donc  cette  forme,  simple 
en  elle-même  et  privée  de  toute  dimension,  a-t-elle  pu  s’introduire 
en  tout  sens  dans  une  matière  également  simple  et  privée  de 
dimension  ?  Il  a  fallu  que  cette  forme  se  propageât  elle-même, 
qu’elle  se  répandit  instantanément  en  tous  sens  et  que,  par  sa  diffu¬ 
sion  même,  elle  étendit  la  matière  cette  forme,  en  effet,  ne  peut 
délaisser  la  matière,  car  elle  n’en  est  pas  séparable,  et  la  matière 
ne  peut,  non  plus,  être  dépouillée  de  la  forme.  11  a  fallu  que  cette 
forme  fût  la  lumière,  comme  je  l’ai  proposé. 

»  Se  propager  soi-même,  en  effet,  se  répandre  immédiatement 
en  tout  sens,  c’est  l’opération  propre  de  la  lumière.  Partant,  toute 
chose  qui  accomplit  une  telle  œuvre,  ou  bien  est  lumière,  ou  bien 
accomplit  cette  œuvre  en  tant  qu  elle  participe  de  la  lumière,  tan¬ 
dis  que  la  lumière  l’accomplit  par  elle-même.  Ou  bien  donc  la 
corporéité  est  la  lumière  même,  ou  bien,  lorsqu’elle  accomplit 
cette  œuvre,  lorsqu’elle  introduit  les  dimensions  dans  la  matière, 
elle  le  fait  parce  qu’elle  participe  de  la  lumière,  elle  agit  en  vertu 
de  lalumière.  Mais  lorsque  la  première  forme  introduit  des  dimen¬ 
sions  dans  la  matière,  il  n’est  pas  possible  que  ce  soit  en  vertu 
d’une  forme  qui  viendrait  à  sa  suite.  La  lumière  n’est  donc  pas 
une  forme  qui  vienne  à  la  suite  de  la  corporéité;  elle  est  la  corpo¬ 
réité  même.  » 

Ainsi  lalumière,  forme  première,  d’abord  inétendue,  se  répand 
instantanément  en  tous  sens  ;  elle  entraîne,  pour  ainsi  dire,  la 
matière  primitivement  inétendue  qui  lui  est  invariablement  liée, 
elle  lui  impose  sa  propre  dilatation,  elle  lui  confère  l’étendue 
qu’elle  se  donne  à  elle-même. 

Cette  lumière  n’est  pas  seulement  la  corporéité,  la  première 
forme  dont  l’union  avec  la  matière  première  engendre  tout  corps  ; 
elle  est  encore  la  cause  de  tous  les  mouvements  dont  les  corps 
sont  le  siège. 

«  La  première  forme  corporelle  est,  dis-je  le  premier  prin¬ 
cipe  du  mouvement  des  corps  ( primum  motivum  corporale ).  Or 
cette  forme,  c’est  lalumière. 

»  Quand  elle  se  propage  et  se  répand  en  divers  sens  sans  mou¬ 
voir  avec  elle  la  matière  corporelle,  son  passage  au  travers  du 
milieu  diaphane  est  instantané  ;  il  n’est  pas  mouvement,  mais 
changement  brusque  ( mutatio ). 

i.  Ruberti  Linconiensis  Tractatus  de  mota  Ôorporali  et  lace  ;  éd.  i5i/j,  fol.  9, 
col.  d  ;  éd.  Baur,  p.  92. 


358 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  98 


»  Supposons,  au  contraire  que  la  lumière,  tandis  qu  elle  se 
répand  en  divers  sens,  se  trouve  incorporée  à  la  matière  ;  si  elle 
se  distend  et  distend  avec  elle  la  matière  corporelle,  il  y  a  raré¬ 
faction  de  la  matière  ou  dilatation  ;  si  elle  se  rassemble  en  elle- 
même  et  rassemble,  en  même  temps,  la  matière  corporelle,  il  y  a, 
pour  celle-ci,  condensation  ou  contraction.  Lorsque  la  lumière 
s’engendre  suivant  une  trajectoire  déterminée,  il  v  a  mouvement 
local. 

»  Enfin,  si  la  lumière  contenue  dans  la  matière  est  expulsée  au 
dehors,  tandis  que  la  lumière  extérieure  est  introduite  dans  la 
matière,  une  altération  se  produit.  » 

»  On  voit  par  là  que  la  puissance  qui  meut  les  corps  c’est  la 
force  en  vertu  de  laquelle  la  lumière  se  propage  ;  et  cette  force 
est  un  appétit  corporel  et  naturel.  » 

Que  le  mouvement  de  la  lumière  soit  la  cause  première  de  toute 
dilatation,  de  toute  contraction  de  la  matière,  notre  auteur  l’ad¬ 
met  en  particulier  lorsqu'il  enseigne  1  que  «  la  substance  du  son 
est  la  lumière  incorporée  à  l’air  très  subtil.  »  C’est  cette  lumière 
qui  rend  compte  de  l’élasticité  de  l’air  ;  ainsi,  au  xvne  siècle, 
attribuera-t-on  communément  à  l’éther  cette  même  élasticité. 

Mais  Grosse-Teste  demande  à  ses  principes,  de  plus  vastes 
conséquences  lorsqu’il  en  prétend  tirer  *  l’explication  des  figures 
prises  par  les  cieux  et  par  les  éléments  ;  nous  avons  rapporté  jadis 
cette  explication  3  ;  nous  y  avons  relevé  les  traces  qu’avait  laissées 
la  lecture  de  l’Astronomie  d’Alpétragius. 


V 

le  Liber  de  Intelligentiis 

A  la  corporéité,  à  cette  toute  première  forme  qui,  de  la  Matière 
première,  fait  tout  corps,  Robert  de  Lincoln  a  identifié  la  lumière. 
«  Les  savants,  a-t-il  écrit4,  jugent  que  la  première  forme  corpo¬ 
relle  est  plus  digne  que  toutes  les  formes  suivantes,  qu’elle  les 
surpasse  en  vigueur,  qu’elle  est  de  plus  noble  essence  ;  elle  est,  à 

j.  Ruberti  Linconiensis  In  Aristotelis  Posteriorum  Analylicorum  libros  com- 
mentaria,  lib.  Il,  cap.  IV;  éd.  cil.,  fol.  39,  col.  d. 

2.  Ruberti  Linconiensis  7 ractatus  de  inchoatione  formarum;  éd.  i5i4;  fol.  12, 
coll.  a,  b,  c.  d  ;  éd.  Baur,  pp.  54-59. 

3.  Seconde  Partie,  Ch.  V,  §  VI  ;  t.  III,  pp.  284-287. 

4-  Ruberti  Linconiensis  Tracta  tus  de  inchoatione  formarumi ’éd.  l5i4>  fol.  >>, 
coll.  d.  ;  éd.  Baur,  p.  52 . 


IV  -  99 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


359 


leur  avis,  celle  qui  ressemble  le  plus  aux  formes  immuables  et 
séparées.  Or,  parmi  les  choses  corporelles,  la  lumière  est  celle 
dont  l’essence  est  la  plus  digne,  la  plus  noble,  la  plus  excellente  ; 
plus  que  tous  les  corps,  elle  ressemble  à  ces  formes  immuables  et 
séparées  que  sont  les  Intelligences.  La  lumière  est  donc  la  pre¬ 
mière  forme  corporelle.  » 

Mise  au  premier  rang  dans  la  hiérarchie  des  formes  corporelles, 
la  lumière  est,  plus  que  toute  autre,  voisine  des  Intelligences  ; 
mais  elle  n’est  pas  une  Intelligence,  une  forme  séparée  ;  Grosse- 
Teste  ne  cesse  de  répéter  que  la  lumière  ne  peut  délaisser  la  ma¬ 
tière  première,  que  la  matière  première  ne  peut  être  dépouillée 
de  sa  corporéité  qui  est  la  lumière  ;  la  lumière  est  donc,  pour  l’Evê¬ 
que  de  Lincoln,  la  plus  parfaite  des  formes  corporelles,  mais 
elle  demeure  une  forme  corporelle. 

Faire  de  la  lumière  une  forme  séparée,  l’identifier  aux  Intelli¬ 
gences,  déclarer  que  les  Intelligences  sont  des  lumières,  pousser 
plus  loin  encore  et  poser  en  principe  que  la  lumière  pure,  c’est 
Dieu,  c’est  ce  qu’osa  faire  l’auteur  inconnu  du  Liber  de  Intelligen- 
tiis. 

M.  Clemens  Bâumker  a  publié1  le  Liber  de  Intelligentiis;  après 
en  avoir  fait  une  étude  fort  longue  et  fort  détaillée  il  a  proposé 
de  l’attribuer  à  Witelo  ou  Witek,  bien  connu  par  son  traité  d’Op- 
tique. 

Indiquons  sommairement,  tout  d’abord,  ce  que  la  doctrine  de  ce 
traité  présente  de  particulièrement  nouveau  ;  nous  dirons  quelques 
mots  ensuite  de  son  attribution  à  Witelo. 

La  série  des  causes  ne  peut  remonter  à  l’infini,  en  sorte  que 
n’importe  quel  effet  requiert  l’existence  d’une  Cause  première  ; 
l’unité  est  le  principe  de  toute  multitude,  et  toute  multitude  doit 
se  ramener  à  l’unité  ;  l’existence  de  plusieurs  êtres  absolument 
complets  est  impossible.  Ces  diverses  propositions  conduisent  notre 
auteur  à  formuler2  cette  vérité  :  «  Il  existe,  de  toutes  choses,  un 
premier  Principe  unique  et  complet.  » 

Ce  point  acquis,  le  Liber  de  Intelligenliis  pose  les  thèses  sui¬ 
vantes  3  : 

«  La  première  des  substances,  c’est  la  lumière. 

»  Il  en  résulte  que  toutes  les  autres  choses  participent  de  la 
nature  de  la  lumière.  » 

1.  Clbmens  Baeumker,  Witelo,  ein  Philosoph  und  Naturforscher  des  XIII . 
Jahrhunderts.  ( Beitrûge  zur  Geschichte  der  Philosophie  des  Mittelalters,  Bd. 
III,  Heft  2.  Münster,  iyo8). 

2.  Cl.  Baeümker,  Op.  laud.,  pp.  i-6. 

3.  Cl.  Baecmker,  Op.  laud.,  p.  8. 


360 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  100 


Ces  thèses,  il  les  prouve  par  les  considérations  que  voici  : 

«  Cela  se  peut  manifester  par  l’autorité  de  Saint  Augustin  ; 
celui-ci,  dans  le  second  livre  De  Genesi  ad  litteram ,  dit  1  :  Dieu 
»  n’est  pas  appelé  lumière  de  la  même  façon  qu’il  est  appelé 
»  agneau  ;  s’il  est  dit  agneau ,  ce  n’est  pas  au  sens  propre,  mais 
»  par  métaphore  ;  au  contraire,  s’il  est  nommé  lumière ,  c’est  pro- 
»  prement,  et  non  par  métaphore.  » 

»  On  le  peut  encore  manifester  de  la  manière  suivante  :  La 
première  substance  a  une  nature  unique  dont  les  choses  partici¬ 
pent  plus  ou  moins  suivant  qu’elles  sont  plus  rapprochées  ou 
plus  éloignées  ;  cette  nature,  c’est  ce  qui,  dans  les  choses,  est 
noble  et  divin  au  plus  haut  degré.  Or,  ce  qui,  dans  les  choses 
sensibles  de  ce  monde,  possède  le  plus  haut  degré  de  noblesse, 
c’est  la  lumière  ;  mais  en  vertu  de  ce  principe  :  «  Les  propriétés 
»  invisibles  de  Dieu  sont,  par  les  créatures,  rendues  visibles  aux 
»  yeux  de  l’intelligence.  »  Nous  tirons  de  là,  touchant  la  première 
Substance,  la  même  conclusion  que  précédemment,  savoir  qu’elle 
est  la  lumière. 

»  Cette  vérité,  d’ailleurs,  va  devenir  plus  claire  et  plus  manifeste 
par  les  propositions  suivantes,  qui  énoncent  les  propriétés  de  la 
lumière.  » 

De  ces  propositions,  voici  quelle  est  la  première 2  : 

«  Toute  substance  qui  exerce  quelque  influence  sur  une  autre 
substance  ou  bien  est  lumière  dans  son  essence  même,  ou  bien 
possède  la  nature  de  la  lumière.... 

»  Par  cette  proposition,  la  précédente  se  trouve  prouvée.  En 
effet,  si  la  première  Substance  déverse  son  influence  en  toutes  les 
autres  ;  si,  d’autre  part,  toute  substance  qui  influe  sur  une  autre 
substance  est  lumière  dans  son  essence  ou  bien  possède  la  nature 
de  la  lumière,  la  première  Substance  sera  lumière  ;  elle  sera 
lumière  par  essence  et  ne  sera  pas  appelée  lumière  en  vertu 
d’une  participation,  car  elle  ne  reçoit  pas  l’influence  d’autrui. 

»  Que,  d’ailleurs,  toute  substance  qui  influe  sur  une  autre  soit 
lumière  ou  ait  la  nature  de  la  lumière,  voici  qui  le  rend  manifeste  : 
Toute  chose,  telle  la  terre,  qui  manque  de  lumière  est  privée  du 

1.  M.  Bâumker  ( loc .  cil.,  en  note)  fait  remarquer  que  la  citation  et  la  réfé¬ 
rence  sont  également  inexactes.  En  vérité.  Saint  Augustin  a  écrit  :  «  Le 
Christ  n’est  pas  appelé  lumière  de  la  même  façon  quhl  est  appelé  pierre; 
ce  nom-là  lui  est  donné  proprement  et  celui-ci  improprement.  »  (Sancti  Aurelu 
Augustini  De  Genesi  aa  litteram,  lib.  IV,  cap.  XXVllI,  art.  45  —  Patrologia 
Latina.  Accurante  J»  P.  Migne,  t.  XXXIV,  col.  3 1 5)  L’auteur  du  Liber  de  Intel- 
ligentiis  citait,  en  général,  de  mémoire,  car  nombre  de  ses  citations  sont 
affectées  de  semblables  inexactitudes. 

2.  C.  Baeuhker,  Op.  laud.,  pp.  8-9. 


IV  -  101 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


361 


pouvoir  d’exercer  une  influence;  plus,  au  contraire,  une  chose  pos¬ 
sède  de  lumière,  mieux  aussi  joue-t-elle  ce  rôle  qui  consiste  à 
influer  sur  autrui.  L’induction  prouve  qu’il  en  est  de  même  pour 
tous  les  êtres. 

»  Les  propriétés  de  la  lumière,  qui  seront  exposées  dans  les 
propositions  suivantes,  montrent  la  même  vérité;  la  lumière,  en 
effet,  a  pour  propriétés  d’être  simple  et  de  se  propager  elle-même  ; 
or  tout  ce  qui  est  ainsi  constitué  est  apte  à  répandre  son  être 
(esse)  propre  et  à  influer  sur  autrui.  » 

Les  Néo-platoniciens  se  plaisaient  souvent  à  comparer  à  la 
lumière  cette  influence,  cet  épanchement  de  bien  qui  découlait  de 
la  Cause  suprême  et  des  substances  divines  sur  les  êtres  plus  bas 
placés  ;  cette  comparaison  était  devenue  d’usage  courant  dans  le 
Fans  vitæ  ;  ce  qui  n’était  encore  que  métaphore  continuellement 
suivie  dans  la  doctrine  d’Avicébron  se  transforme  en  identité 
dans  le  Liber  de  Intelligent  iis  ;  aussi  parait-il  bien  probable  que 
cet  écrit  a  suivi,  puis  dépassé,  l’enseignement  du  Rabbin  de 
Malaga. 

Mais  il  est  un  autre  enseignement  dont  la  ressemblance  se 
laisse  ici  percevoir  ;  c’est  celui  de  Robert  Grosse-Teste.  Pour 
démontrer  que  la  première  Substance  est  lumière,  l’auteur  du 
Liber  de  Intelligéntiis  raisonne  presque  textuellement  comme 
avait  raisonné  l’auteur  du  Tractatus  de  inchoatione  formarnm 1  pour 
établir  que  la  première  réforme  corporelle  est  lumière  ;  il  est  per¬ 
mis,  croyons-nous,  dans  la  pensée  que  nous  étudions,  de  recon¬ 
naître  une  sorte  d’exagération  de  la  doctrine  proposée  par  l’Evê¬ 
que  de  Lincoln. 

Poursuivons  l’examen  de  quelques-unes  des  propositions  for¬ 
mulées  et  démontrées  par  le  Liber  de  Intelligentiis. 

«  Autant  une  chose  possède  de  lumière,  dit-il s,  autant  elle  retient 
de  l’être' (esse)  de  Dieu.... 

»  Après  avoir  montré  que  la  première  Substance  est  lumière, 
nous  montrons  maintenant. que  la  participation  à  la  lumière  qui  se 
trouve  dans  les  autres  substances  est  une  participation  à  l’être 
divin  ;  c’est  à  cet  effet  que  la  proposition  précédente  est  énoncée. 
Voici  ce  qui  la  rend  manifeste  :  Si,  comme  nous  l’avons  fait  voir, 
l’cdre  ( ens )  divin  est  lumière  par  essence,  toute  participation  à 
la  lumière  est  participation  à  l’être  (esse)  de  Dieu. 

»  Cela  se  manifeste  encore  par  les  effets  que  la  lumière  produit 

1.  Vide  supra,  pp.  356-357. 

2.  Cl.  Baeumker,  Op.  laud.,  pp.  9-10. 


862 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  102 


dans  les  parties  de  l’Univers  ;  ces  effets  sont  décrits  par  les  trois 
propositions  suivantes. 

»  Dans  l’ordre  de  l’Univers,  en  effet,  toute  substance  qui  pos¬ 
sède  plus  de  lumière  qu’une  autre  est  dite  plus  noble  que  cette 
dernière  ;  or,  en  toutes  choses,  la  plus  ou  moins  grande  noblesse 
s’évalue  par  la  plus  ou  moins  grande  proximité,  par  la  participa¬ 
tion  plus  ou  moins  complète  à  l’être  (esse)  de  Dieu.... 

»  Cette  proposition...,  d’ailleurs,  est  rendue  manifeste  par  induc¬ 
tion,  si  l’on  considère  les  premiers  corps  et  si  on  les  compare  les 
uns  aux  autres.  L’eau,  par  exemple,  possède  plus  de  lumière  que 
la  terre  ;  aussi  dit-on  d’elle  qu’elle  est  plus  noble  que  la  terre;  il 
y  a  plus  de  lumière  dans  l’air  que  dans  l’eau,  dans  le  feu  que  dans 
l’air,  dans  le  cinquième  corps  que  dans  tous  les  autres  corps  ;  aussi, 
parmi  les  corps,  cette  cinquième  substance  est-elle  appelée  la 
première  et  la  plus  noble.... 

»  Enfin  cette  même  proposition  se  peut  encore  rendre  manifeste 
à  l’aide  de  la  proposition  suivante,  car  ce  qui  constitue  la  perfec¬ 
tion  de  chaque  chose,  en  tant  qu’elle  est  partie  de  l’Univers,  c’est 
la  lumière  ;  or  la  noblesse  d’une  chose  s’évalue  d’après  ce  qui  se 
trouve  en  elle  d’excellent  et  de  parfait. 

»  Je  dis  donc  que  la  perfection  des  diverses  choses  que  réunit 
l’ordre  de  l’Univers,  c’est  la  lumière. 

»  En  effet,  les  substances  naturelles,  les  éléments  par  exemple, 
peuvent  être  considérées  à  deux  points  de  vue. 

»  On  peut,  tout  d’abord,  les  considérer  comme  des  êtres  natu¬ 
rels  susceptibles  de  se  transformer  les  uns  dans  les  autres  ;  à  ce 
point  de  vue,  ce  n’est  point  la  lumière  qui  en  constitue  la  perfec¬ 
tion,  mais  les  qualités  contraires  par  lesquelles  ils  agissent  les 
uns  sur  les  autres  et  pâtissent  les  uns  des  autres. 

»  On  peut  ensuite  les  considérer  comme  des  parties  de  l’Univers, 
qui  prennent  place  dans  l’ordre  de  cet  Univers,  et  dont  chacune 
reçoit  l’influence  de  chacune  des  autres.  De  cette  façon„c’est  la 
lumière  qui  en  constitue  la  perfection  ;  de  cette  façon,  aussi,  un 
élément  est  à  l’autre  comme  une  forme  à  l’égard  d’une  matière, 
comme  un  lieu  à  l’égard  d’un  corps  logé.  » 

Les  considérations  indiquées  à  propos  de  cette  dernière  propo¬ 
sition  font  allusion  à  des  théories  fort  débattues  au  milieu  du 
xiii®  siècle. 

Maître  Roger  Bacon,  par  exemple,  dans  les  Questions  qu’il  dis¬ 
cutait  à  Paris  vers  l’an  1250,  distinguait  la  nature  particulière  de 
chacun  des  éléments  de  la  Nature  universelle  des  corps  ;  la  pre¬ 
mière  résultait  de  la  forme  substantielle  propre  à  chacun  des  corps 


IV  -  103 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


363 


élémentaires,  la  seconde  de  la  forme  corporelle  qui  leur  est  com¬ 
mune  ;  la  première,  cherchant  sa  perfection  spéciale,  pressait  les 
corps  graves  de  monter,  les  corps  légers  de  descendre  ;  la  seconde, 
constamment  en  quête  de  la  perfection  totale  de  l’Univers,  pouvait 
imposer  aux  divers  corps  des  mouvements  contraires  aux  mouve¬ 
ments  naturels  définis  par  la  Physique  péripatéticienne  ;  elle  pou¬ 
vait,  par  exemple,  faire  monter  un  corps  grave  pour  empêcher  la 
production  d’une  espace  vide. 

Cette  Nature  universelle,  dont  nous  aurons  souvent  à  parler 
lorsque  nous  étudierons  la  Physique  parisienne,  est  celle  à  laquelle 
songe  le  Liber  de  Intelligentiis  lorsqu’il  s’enquiert  de  la  perfec¬ 
tion  de  chaque  substance  considérée  comme  partie  de  l’ Univers  ; 
mais  tandis  que  Bacon  regarde  cette  Nature  universelle  comme 
une  suite  de  la  première  forme  corporelle,  notre  auteur  la  met 
sous  la  dépendance  de  la  lumière  ;  n'est-ce  pas  ce  qu’eût  fait  un 
disciple  de  Robert  Grosse-Teste  pour  qui  la  corporéité  est  identique 
à  la  lumière  ? 

Selon  Roger  Bacon,  c’est  en  vertu  de  la  Nature  universelle  que 
chacun  de  ces  corps,  l’essence  céleste,  le  feu,  l’air,  l’eau,  la  terre, 
constitue  le  lieu  propre  du  corps  suivant  ;  pour  le  Liber  de  Intelli¬ 
gentiis ce  sera  en  vertu  de  la  lumière. 

«  C’est  par  la  nature  de  la  lumière,  dit-il  *, que  chacun  des  cinq 
premiers  corps  est  lieu  et  forme  pour  le  corps  qui  se  trouve  au-des¬ 
sous  de  lui... . 

»  La  partie  ultime  du  ciel  est  lieu  ;  mais  elle  l’est  en  vertu  de 
la  nature  de  la  lumière.  En  effet,  puisque  cette  partie  ultime  est 
lieu,  c’est  qii’elle  a  la  propriété  de  contenir  et  de  conserver.  Mais 
si  elle  contient,  c’est  parce  qu’elle  joue  le  rôle  d’une  enveloppe 
( ambitus ),  et  si  elle  enveloppe,  c’est  en  vertu  de  la  simplicité  de  la 
lumière.  Tout  corps  simple  a  droit  à  une  certaine  étendue  ;  1  eau 
a  droit  à  s’étendre  plus  que  la  terre,  l’air  à  s’étendre  plus  que 
l’eau,  parce  qu’il  est  plus  simple  ;  le  feu,  à  son  tour,  doit  avoir 
plus  d’étendue  que  l’air,  et  le  cinquième  corps  plus  que  tous  les 
autres  ;  de  deux  corps,  le  plus  subtil  est,  à  l’égard  du  plus  gros¬ 
sier,  dans  un  rapport  multiple  ’.  Or,  parmi  tous  les  corps,  la 
lumière  est  le  plus  simple  et  le  plus  subtil  ;  elle  a  donc  droit  à 
une  étendue  déterminée,  et  cette  étendue  doit  être  la  plus  grande. 

1.  C  Baeumker,  Op.laud.y  pp.  io-ii.  ... 

2.  In  multiplici  analogia.  Par  ce  langage  obscur,  le  Liber  de  Intelligentiis 
fait  allusion  à  cette  théorie  très  répandue  au  Moyen  Age  :  Les  volumes  occu¬ 
pés  par  les  corps  élémentaires  croissent  en  progression  géométrique.  Nombre 
d’auteurs  tiennent  que  chaque  élément  est  dix  fois  plus  volumineux  que  l  élé¬ 
ment  plus  dedse  et  plus  grossier  qu’il  entoure.  Nous  aurons  plu«  tard  a  etu- 
dier  en  détail  ces  théories. 


364 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLJSME 


IV  -  104 


Si  donc  cette  partie  extrême,  qui  est  le  lieu,  a  la  propriété  de  con¬ 
tenir,  si  elle  constitue  une  enveloppe,  c'est  par  la  nature  de  la 
lumière. 

»  Cette  partie  ultime,  d’ailleurs,  ne  contient  pas  seulement;  elle 
conserve  ;  or  si  elle  possède  le  pouvoir  de  conserver,  c’est  en  vertu 
de  l’influence  qu  elle  exerce  sur  les  autres  choses,  et  cette  influence 
s’exerce  par  la  nature  de  la  lumière. 

»  C’est  donc  par  la  nature  de  la  lumière  que  le  premier  corps 
possède  la  propriété  de  contenir  et  de  conserver  ;  et  si  les  autres 
corps  ont  aussi  cette  propriété,  c’est  en  vertu  de  leur  participation 
à  cette  même  nature;  et  si  chaque  corps,  dans  l’ordre  de  l’ Uni¬ 
vers,  est  lieu  et  forme  d’un  autre  corps,  c’est  par  la  nature  de  la 
lumière  qu’il  y  a  droit.  » 

11  est  difficile  de  lire  ces  considérations  sans  se  souvenir  de  la 
théorie  que  développait  Robert  Grosse-Teste  lorsqu’il  montrait,  en 
la  lumière,  la  cause  de  la  formation  et  de  la  séparation  des  diver¬ 
ses  sphères  célestes  ou  élémentaires  Ces  réflexions  sur  la  lumière 
conduisent,  d’ailleurs,  le  Liber  de  lntelligentiis  à  tenir,  au  sujet 
du  lieu,  des  propos  qui  rappellent  vaguement  ceux  de  Proclus  *. 

Nous  ne  suivrons  pas  dans  tout  son  développement  la  théorie 
exposée  par  le  Liber  de  lntelligentiis  ;  le  Liber  de  causis  y  est  sou¬ 
vent  cité  ;  plus  souvent  encore,  il  y  est  imité.  Nous  nous  contenterons 
de  rapporter  sommairement  ce  que  ce  livre  dit  des  Intelligen¬ 
ces  qui  meuvent  les  orhes  célestes  et  des  différences  qu’il  mar¬ 
que  entre  elles  et  Dieu,. 

«  Le  Livre  des  causes  nous  enseigne 8  qu’une  vertu  unie  a  plus 
d’infinitude  qu’une  vertu  propagée  et  subdivisée  ;  partant  un  être 
qui  a  une  puissance  infinie  doit  être  simple  et  posséder  le  plus  haut 
degré  de  simplicité  ;  or  le  VIIIe  livre  des  Physiques  nous  ensei¬ 
gne  que  la  Cause  de  toutes  choses  est  toute  puissante,  attendu 
qu’elle  meut  d’un  mouvement  continu  et  éternel  ;  elle  est  donc 
simple  et  très  simple.  » 

Afin  de  donner  un  mouvement  éternel,  cette  Cause  doit  être 
éternelle.  «  Or  *,  si  une  chose  est  éternelle,  elle  est  tout  acte  ;  car 
si  une  chose  est  en  puissance,  il  est  possible  qu’elle  soit  non-être 
—  possibile  est  ut  sit  non  ens  —  et  cela,  dans  le  genre  où  elle  se 
trouve  en  puissance.  Si,  par  exemple,  elle  est  substance  en  puis¬ 
sance,  il  est  possible  qu’elle  ne  soit  pas  substance  ;  si  c’est  de  quan- 

1.  Voir  :  Seconde  Partie,  Ch.  V,  §  VI  ;  t.  III,  pp.  284-286. 

2.  Voir  :  Première  Partie,  Ch.  V  ;  §XVI  ;  t.  I,  p.  339; 

3.  Cl.  Baeumker,  Op.  laud.,  pp.  17-18. 

4-  Cl.  Baeumkbr,  Op.  laud.,  p.  19. 


IV  -  105 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


365 


tité  que  cette  chose  est  en  puissance,  il  est  possible  qu’elle  ne 
soit  pas  quantité  en  acte  ;  et  ainsi  des  autres  genres. 

»  En  quelque  genre,  donc,  qu’une  chose  soit  en  puissance,  il 
est  possible  qu’elle  ne  soit  pas  ce  dont  elle  est  en  puissance,  attendu 
que  ce  qui  est  en  puissance  ne  tient  pas  son  existence  de  soi,  mais 
d’autrui  ( propterea  qnod  id  quod  est  in  potentia  de  se  non  habet 
esse,  sed  ab  alio ).  Partant,  donc,  comme  il  n’y  a  pas  de  milieu 
entre  être  et  ne  pas  être  ( cwn  inter  esse  et  non  esse  non  sit  medium ), 
cette  chose  aura,  de  soi,  puissance  au  non-être  [ad  non  esse).  Par¬ 
tant,  ce  qui  est  en  puissance  possède,  par  soi,  la  possibilité  de  ne 
pas  être  un  être  [ut  non  sit  ens ).  » 

Arrêtons-nous  un  instant  à  ce  passage.  Il  est  un  remarquable 
exemple  de  la  confusion  qu’engendrait,  dans  la  raison  de  maint 
philosophe  du  Moyen-Age,  la  lecture  simultanée  d’Aristote  et  d’Avi¬ 
cenne. 

Aristote,  en  toute  chose  susceptible  de  changement,  distinguait 
l’acte  de  la  puissance.  Avicenne,  en  toute  chose  contingente, 
distinguait  l’essence  ou  quiddité  que  la  chose  a  par  elle-même  de 
l'existence  que  la  chose  tient  d’autrui.  C’étaient  deux  distinctions 
absolument  différentes,  absolument  irréductibles  l’une  à  l’autre. 
Notre  auteur,  et  bien  d’autres  avec  lui  ou  après  lui,  les  mêlent  et 
les  brouillent  ;  ils  produisent  ainsi  un  malentendu  qui  rendra 
trop  souvent  obscure  et  vaine  mainte  discussion  de  l’Ecole. 

Cette  confusion  se  montre  ici  à  plein  dans  cette  formule  :  «  Ce 
qui  est  en  puissance  ne  tient  pas  son  existence  de  soi,  mais  d’autrui.  » 
Une  chose  qui  ne  tient  pas  son  existence  de  soi,  mais  d’autrui, 
c’est,  pour  Avicenne,  une  chose  dont  l’existence  est  distincte  de 
l’essence.  Pour  Aristote,  c’est  un  non-sens  ;  aucune  chose  ne  tient 
l’existence  d’autrui  ;  il  n’y  a  pas  de  cause  capable  de  conférer  l’exi¬ 
stence,  de  cause  créatrice  ;  il  y  a  seulement  des  causes  capables 
de  faire  passer  de  l’existence  en  puissance  à  l’existence  en  acte, 
car  entre  être  en  acte  et  ne  pas  être,  il  y  a  ce  milieu  :  Être  en  puis¬ 
sance. 

Au  gré  d’Aristote,  un  être  éternel,  c’est  même  chose  qu’un  êf,re 
nécessaire  ;  si  une  chose  est  éternelle,  il  n’arrive  jamais  quelle  ne 
soit  pas,  il  ne  peut  pas  se  faire  quelle  ne  soit  pas,  elle  est  néces¬ 
saire  ;  être  où  l’acte  n’est  mélangé  d’aucune  puissance,  être  éter¬ 
nel,  être  nécessaire,  pour  le  Stagirite,  c  est  tout  un,  et  il  1  affirme 
maintes  fois. 

Pour  Avicenne,  une  chose  contingente  tient  son  existence  d’une 
cause  créatrice  ;  mais  si  la  cause  créatrice  est  éternelle,  elle  pourra 


866 


LA  CRUE  DE  LÀRISTOTÉLÏSME 


IV  -  106 


conférer  éternellement  l’existence  à  la  chose  contingente  qui  sera, 
elle  aussi,  éternelle. 

Nous  reconnaissons  sans  peine  que  ces  deux  doctrines  inconci¬ 
liables  ont  été  brouillées  ensemble  par  l’Auteur  du  Liber  de  jntel- 
ligenliis  ;  à  des  fragments  de  l’une  il  a  cousu  des  lambeaux  de 
l’autre. 

Cette  confusion  entre  les  doctrines  d’Aristote  et  d’Avicenne  expli¬ 
que  seule  des  propositions  telles  que  celle-ci  1  : 

«  Bien  que  les  Intelligences  ne  soient  point  composées  de  matière 
et  de  forme,  elles  sont  cependant  composées  d’acte  et  de  puis¬ 
sance. 

»  La  matière  et  la  forme,  en  effet,  sont  les  principes  des  sub¬ 
stances  composées  ;  mais  l’acte  et  la  puissance  se  trouvent  dans 
une  substance  simple  qui  est  acte,  encore  que  cet  acte  ne  soit  pas 
total  et  complet;  la  puissance  est  donc,  en  elles,  mêlée  à  l’acte, 
et  elles  ne  sont  pas  tout  acte  ;  partant,  comme  nous  l’avons  dit 
précédemment,  elles  ne  sont  pas  de  pouvoir  infini;  en  effet,  ce 
qui  est  tout  acte  possède  le  plus  haut  degré  de  simplicité,  et 
son  pouvoir  est  infini.  » 

Dans  la  philosophie  du  Stagirite,  les  notions  d’acte  et  de  puis¬ 
sance  entraînent  d’une  façon  nécessaire  les  notions  de  forme  et  de 
matière  ;  si  un  être  est  en  puissance  de  quelque  chose,  il  contient 
un  lui  une  matière  qui  correspond  à  cette  puissance  ;  qu’un  orbe 
céleste  soit  en  puissance  d’une  position  autre  que  celle  où  il  se 
trouve  en  ce  moment,  cela  suffit  pour  qu'il  y  ait  en  lui  une  cer¬ 
taine  matière,  une  matière  locale  ;  si  les  Intelligences  sont  formes 
pures,  exemptes  de  toute  matière,  c’est  parce  qu’elles  sont  acte 
pur,  qu’il  n’y  a  .en  elles  aucune  puissance,  qu’elles  ne  peuvent, 
d’aucune  manière,  être  autrement  qu’elles  ne  sont,  qu’elles  sont 
immuables.  Si  Aristote  eût  regardé  les  Intelligences  comme  des 
êtres  changeants,  comme  des  êtres  dont  l'actualité  se  mêle  de 
puissance,  il  y  eût  mis  une  matière. 

Avicenne,  à  cet  égard,  ne  pensait  pas  autrement  qu’ Aristote  ; 
mais,  au  contraire  du  Stagirite,  il  ne  tenait  pas  les  Intelligences 
pour  des  êtres  nécessaires  ;  il  les  croyait  contingentes  ;  alors, 
tout  en  les  déclarant  actes  purs,  formes  pures,  exemptes  de  toute 
puissance  comme  de  toute  matière,  il  y  reconnaissait  une  distinc¬ 
tion  entre  l'essence  et  l’existence. 

Notre  auteur  a  confondu  la  distinction  entre  l’essence  et  l'exi¬ 
stence  avec  la  distinction  entre  la  puissance  et  l’acte  ;  c’est  pour- 


i.  C.  Baeumkeh,  Op.  laud.,  p.  5g. 


IV  -  107 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


367 


quoi,  tout  en  affirmant  que  les  Intelligences  sont  exemptes  de 
toute  matière,  il  déclare  qu’en  elles,  l’acte  se  mêle  de  puis¬ 
sance.  Aristote  et  Avicenne  se  fussent  mis  d’accord  pour  le  taxer 
d’absurdité.  D’autres,  et  de  plus  illustres  que  lui,  donneront 
dans  la  même  inconséquence. 

Le  Liber  de  Intelligentiis  formule  maintenant  les  propositions 
que  voici  1  : 

«  Aucun  moteur,  si  ce  n’est  Dieu,  ne  meut  par  sa  seule  volonté. 

»  Lorsqu’une  Intelligence  meut  un  corps,  la  substance  de  cette 
Intelligence  s’introduit  dans  le  corps  d’une  certaine  façon. 

»  Le  pouvoir  de  l’Intelligence  est  limité,  car  nul  être  créé  ne 
possède  un  pouvoir  infini.  » 

Ces  propositions  donnent  lieu  aux  réflexions  suivantes  : 

«  On  montre  ici  la  différence  qui  existe  entre  une  Intelligence  et 
Dieu  au  sujet  de  l’action  motrice  et  du  pouvoir  à  l’aide  duquel 
cette  action  s’exerce. 

»  La  différence,  c’est  que  Dieu  meut  par  sa  seule  volonté  et 
l’Intelligence  non.  L’action  de  Dieu,  en  effet,  c’est  sa  volonté....  ; 
au  contraire,  le  vouloir  d’une  Intelligence  n’est  pas  même  chose 
que  son  action  ;  elle  agit,  en  effet,  par  une  volonté  qui  n’est  pas 
pleinement  action,  car  les  Intelligences  ne  possèdent  pas  seule¬ 
ment  de  l’acte,  mais  aussi  delà  puissance;  elles  sont  composées 

de  puissance  et  d’acte .  La  volonté  n’est  donc  pas,  en  elle, 

un  moteur  qui  se  suffise  à  lui-même,  en  sorte  qu’elles  ne  meu¬ 
vent  point  par  leur  seul  vouloir. 

»  De  là  résulte  ce  qu'énonce  la  seconde  proposition  :  Lorsqu'une 
Intelligence  meut  un  corps,  la  substance  de  cette  Intelligence  s’in¬ 
troduit  dans  ce  corps  d’une  certaine  façon.  En  effet,  le  pouvoir  ou 
vertu  de  cette  Intelligence  n’est  pas  infini;  partant,  il  s’affaiblit 
lorsqu’il  s’exerce  loin  de  la  substance  de  cette  Intelligence,  tan¬ 
dis  que  par  l’union  avec  elle,  il  prend  plus  de  force.  Lors  donc 
qu’une  telle  Intelligence  meut  un  corps,  il  faut  que  soit  présente  à 
ce  corps  la  substance  en  laquelle  la  puissance  motrice  est  enraci¬ 
née,  afin  que  cette  substance,  dont  la  volonté  2  n’est  pas  suf¬ 
fisante  par  elle-même,  infuse  le  mouvement  dans  le  mobile.  Voilà 
pourquoi  une  Intelligence  qui  serait  en  Espagne  ne  pourrait  mou¬ 
voir  un  corps  en  France;  il  faut  que  sa  situation  la  conjoigne  au1 
corps  au  moment  où  sa  vertu  communique  à  ce  corps  un  mouve¬ 
ment  local. 


1.  C.  Baeumker,  Op.  laud.,  p|>.  57-59. 

2.  Au  lieu  de  :  voluntas .  le  texte  porte  :  virtu . 


3G8 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


IV  -  108 


»  Que  la  volonté  1  d’une  Intelligence  ne  suffise  pas,  par  elle-même, 
à  mouvoir  un  corps,  tandis  que  la  volonté  2  de  Dieu  y  suffit,  êela 
se  comprend  de  façon  manifeste  ;  en  effet,  le  pouvoir  de  l’Intelli¬ 
gence  est  borné,  comme  le  dit  la  proposition  suivante....  Elle  a 
été  bornée  par  Dieu  qui  a  créé  toutes  choses  selon  nombre,  poids 
et  mesure  bien  définis.  En  outre,  comme  le  dit  la  même  proposé 
tion,  elle  est  bornée  parce  qu’aucun  être  créé  n’est  de  pouvoir 
infini.  » 

Ces  considérations  méritaient  quelques  instants  d’attention  ;  nous 
les  verrons,  en  effet,  dicter  un  des  décrets  qui  seront  portés,  en 
1277,  par  les  théologiens  de  L'Université  de  Paris. 

Comment  (levons-nous  concevoir  cette  infusion,  au  sein  du 
mobile,  de  cette  substance  qu’est  l'Intelligence  motrice  ?  La  faut-il 
assimiler  à  Punion  que  l’âme  contracte  avec  un  corps  vivant  ? 
Notre  auteur,  qui  a  certainement  lu  le  Sermo  de  substantiel  orbis 
d’Averroès,  nous  inet  en  garde  contre  cette  pensée. 

«  Lorsqu’une  Intelligence  meut  un  corps,  dit-il  s,  la  substance 
de  cette  Intelligence  s’introduit  dans  ce  corps  d’une  certaine  façon. 
Mais  lorsqu’elle  s’y  introduit,  elle  ne  s’unit  pas  à  lui  comme  le 
ferait  un  acte  ;  elle  s’unit  seulement  à  lui  à  la  manière  d’un  moteur  ; 
car  elle  ne  dépend  pas  du  corps  d’une  manière  essentielle  comme 
en  dépend  une  âme. 

»  Us  ont  donc  péché,  ceux  qui  ont  dit  que  le  Ciel  ou  que  chacun 
des  corps  célestes  avait  une  âme,  à  moins  que  par  âme,  ils  n’aient 
simplement  entendu  ce  qui  meut,  et  non  ce  qui  confère  la  per¬ 
fection;  mais  cette  façon  de  parler  est  insolite.  » 

A  ces  courtes  réflexions  sur  les  doctrines  les  moins  communes 
du  Liber  de  Intelligentiis ,  joignons  quelques  mots  touchant  ce  qu’on 
a  dit  de  l’auteur. 

Des  six  textes  manuscrits  étudiés  par  M.  Cl.  Bâumker,  quatre 
sont  absolument  anonymes.  Uu  cinquième,  conservé  à  la  Biblio¬ 
thèque  d’Arras,  porte  cette  en-tête  *  :  Incipit  liber  alex *  de  intel¬ 
ligentiis  qui  et  intitulât ur  memoriale  reram  diffeilium.  Un  sixième, 
qui  appartient  au  couvent  de  Lilienfeld  s,  débute  en  ces  termes  : 
Incipit  alanus  de  intelligentiis. 

Que  le  Liber  de  Intelligentiis  ne  puisse  être  d’Alain  de  Lille, 
c’est  certain  ;  il  cite  *  Magister  Alanus,  et  M.  Bâumker  en  a  fait 

1.2  Au  lieu  de  :  voluntas,  le  texte  porte  :  virtus. 

3.  Cl.  Baeumker,  Op.  laud.,  p.  59. 

4.  Cl.  Baeumker,  Op.  laud.,  p.  73  et  p.  247. 

5.  Cl.  Baecmker,.  ibid. 

6.  Cl.  Baeuuker,  Op.  laud.,  p.  26. 


IV  -  109 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


369 


la  remarque  1  ;  il  est  évident,  d’ailleurs,  qu’il  a  été  composé  après  le 
temps  où  les  écrits  d'Aristote  ont  fait  leur  pleine  et  définitive 
entrée  dans  la  Scolastique  ;  n’y  relevions-nous  pas  à  l’instant  une 
très  reconnaissable  réminiscence  d’Averroès  ? 

11  pourrait  avoir  pour  auteur,  il  est  vrai,  quelque  Alain  qui  ne 
fut  pas  Alain  de  Lille  ;  mais  il  est  plus  vraisemblable  de  penser 
que  le  nom  d’Alain  a  été  fourni  par  une  lecture  fautive  de  l’abré¬ 
viation  Alex L 

Cette  abréviation,  nul  n’en  doute,  se  doit  lire  :  Alexandri.  L’au¬ 
teur  du  Liber  de  Intel  H  gentils  serait  donc  un  certain  Alexandre. 

Un  Alexander  de  Insida  2,  Alexandre  d’insel  (près  Hildesheim), 
moine  de  l'abbaye  de  Corvey  sur  le  Weser,  avait,  après  l’an¬ 
née  1204,  terminé  un  Breviarium  rerum  memorabilium  qu’un  autre 
moine  de  la  même  abbaye,  Isebord  d’Amelunxen,  avait  commencé 
durant  la  seconde  moitié  du  xne  siècle.  Or  le  Liber  de  Intelligentiis 
commence  en  ces  termes  3  : 

«  Summa  i?i  hoc  capitulo  nostræ  intentionis  est,  rerum  natura- 
hum  difficiliora  br éviter  colligere,  ut  ea  mémorisé  facilius  possimus 
commendare....  »  Trompé  parla  ressemblance  de  ces  mots  avec 
le  titre  du  Breviarium  rerum  memorabilium,  le  scribe  auquel  on 
doit  le  manuscrit  d'Arras  aurait,  au  Liber  de  Intelligentiis ,  gratui¬ 
tement  attribué  Alexandre  pour  auteur  ;  il  aurait  imaginé  le  second 
titre  :  Memoriale  rerum  difficilium.  Précisant,  d’ailleurs,  cette 
erreur,  Fabricius  attribue  4  le  texte  d’Arras  à  Alexander  Insulanus. 

Ces  considérations  portent  M.  Bàumker  à  ne  tenir  aucun  compte 
du  nom  d’auteur  donné  par  le  manuscrit  d’Arras.  Il  fait  remar¬ 
quer  5 *  qu'un  Alexandre  est  donné  de  même,  par  deux  manuscrits 
de  la  Bibliothèque  Nationale  de  Paris,  comme  ayant  écrit  le  De  ente 
et  u no  dont  Fauteur  très  certain  est  Dominique  Gondisalvi. 

Nous  voici  donc  démunis  de  toute  indication  sur  l’auteur  vérita¬ 
ble  du  Liber  de  Intelligentiis. 

Cet  auteur,  M.  Witold  Bubczynski  croit  pouvoir  le  nomjner  *  ; 
il  n’est  autre,  à  son  avis,  que  Witelo  7,  si  connu  par  son  grand 


1.  Cl.  Baeumker,  ()p.  taud.,  p.  247. 

2.  Cl.  Baeumker,  Up.  taud.,  j».  248,  noie  3 

3.  Cl.  Baeumker,  Op.  taud.,  p.  1. 

4-  Fabricius,  liibliolhecu  latum  Médité  et  Infinité  Ætutis,  art.  Alexander 
Insu/ an  us. 

5.  Cl.  Baeumker,  toc.  cil. 

G.  Witold  Bubczynski,  Traktat  o  porz  tlku  istnieti  i  umi/slôw  i  jerjo  do/nnie- 
rnani /  au/or  Vite/lion  ( Mémoires  de  l'Académie  des  Sciences  de  Cracovie,  partie 
historico-philosophique,  série  II,  vol.  II,  18911  ;  pp.  378-410)  —  Cf.  Cl.  Baeum¬ 
ker,  Op.  laud.,  pp.  249-268 

7.  Sur  ce  personnage,  voir  :  Seconde  partie,  Ch.  VII,  note;  t  III,  pp.  508-509. 

DUHEM.  —  T.  v.  24 


370 


LA  CRUE  DE  L'ARISTOTÉLISME 


IV  -  110 


traité  d’Optique  intitulé  ÜEpi  ’Otcuxtw  ou  bien  encore  Perspectivæ 
libri  decem. 

A  l’appui  de  cette  identification,  deux  raisons  sont  invoquées. 

En  premier  lieu,  le  préambule  de  la  Perspectiva  de  Witelo 
exposerait,  «  au  sujet  de  la  nature  et  de  1  importance  de  la  lumière, 
des  idées  qui  sont  passablement  singulières  dans  la  littérature 
latine  du  Moyen  Age  et  qui  se  retrouveraient  dans  le  Traité  sur  les 
Intelligences.  » 

En  second  lieu,  dans  ce  même  préambule  Witelo  déclare  à 
Guillaume  de  Moerbeke,  auquel  il  dédie  sa  Perspective ,  que,  pour 
Rédiger  cet  ouvrage,  il  a  délaissé  un  certain  chapitre  De  Tordre  des 
êtres  [De  ordine  entium)  qu’il  avait  jadis  commencé  d’écrire.  Le  De 
Intelligentiis  ne  serait  autre  que  ce  De  ordine  entium  inachevé. 

Ces  raisons  ont  été  pleinement  acceptées  et  longuement  dévelop¬ 
pées  par  M.  Baumker. 

Examinons-les  sommairement  en  commençant  par  la  seconde. 

Le  Liber  de  Intelligentiis  n’a  point  du  tout  l’allure  d’une  œuvre 
inachevée.  L’auteur  y  traite  très  complètement  tous  les  problèmes 
qu’on  avait  accoutumé  de  discuter,  au  Moyen  Age,  au  sujet  des 
Intelligences,  y  compris  le  lieu  et  la  durée  de  ces  êtres.  Il  n’avait 
pas,  d’ailleurs,  l’intention  de  considérer  d’autres  substances  que 
les  Intelligences.  «  Nous  nous  sommes  proposé,  disait-il  dans  son 
préambule',  de  nous  enquérir  de  la  nature  et  des  propriétés  des 
substances  séparées,  en  disant  d’abord  quelques  mots  de  Celle 
dont  nous  n’avons  pas,  de  nous-même,  le  droit  de  parler.  » 

Ce  livre,  où  les  seuls  êtres  dont  il  fût  et  dût  être  question  sont 
le  premier  Principe  et  les  Intelligences  séparées,  n’aurait  pu, 
semble-t-il,  recevoir,  de  son  auteur,  le  titre  de  Traité  de  Tordre 
des  êtres.  Que  le  Liber  de  Intelligentiis  soit  le  livre  inachevé  dont 
Witelo  parlait  à  Guillaume  de  Moerbeke,  c’est  fort  peu  vraisem¬ 
blable. 

La  doctrine  que,  dans  son  préambule,  l’opticien  présente  au 
sujet  de  la  lumière  ressemble-t-elle  à  celle  que  nous  lisons  au 
Liber  de  Intelligentiis  ? 

Witelo1 2 3  distingue  formellement  deux  lumières,  une  lumière 
divine  ( lumen  divinum ),  dont  l’action  est  tout  intellectuelle,  et 
une  lumière  sensible  ( lumen  sensibile). 

Au  sujet  de  la  première,  il  s’exprime  en  ces  termes  : 

«  Dans  l’ordre  des  substances  intellectuelles,  chaque  substance 

1.  Opticœ  thésaurus,  t.  II,  d,  s.  .—  Cl.  Baeumheb,  Op.  laud.,  p.  129. 

2.  Cl.  Baeumker,  Op.  laud.,  p.  1 

3.  Opticœ  thésaurus,  t.  B,  p.  1.  —  Cl» Baeumker,  Op.  laud,,  pp-  i27»iafc. 


IV  -  111 


UU1UAUVE,  4EEXA?iJ>R£,  ROBERT 


371 


inférieure  participe  à  la  vertu  divine,  dans  la  mesure  où  sa  nature 
le  comporte,  par  l’intermédiaire  de  l’éclairement  ( illustratio ), 
dérivé  de  la  divine  Bonté,  que  reçoivent  les  substances  de  même 
ordre  placé  au-dessus  d’elles...  ;  elle  la  reçoit  en  manière  d’in¬ 
fluences  intellectuelles...  De  même  que  toute  existence  découle  de 
l’Existence  divine,  tout  ce  qui  est  intelligible  découle  de  l’In¬ 
telligence  divine,  tout  ce  qui  est  vivant  de  la  Vie  divine.  De  ces 
influences,  la  Lumière  divine  est,  d’une  façon  intellectuelle  ( per 
modum  intelligibilem),  le  principe,  le  milieu  et  la  fin  ;  la  disposi¬ 
tion  de  toutes  choses  vient  d’elle,  elle  se  fait  par  elle,  elle  tend 
vers  elle  ». 

Il  n’y  a  rien,  dans  ce  passage,  qui  n’exprime  des  idées  très  com¬ 
munes  aux  théologiens  du  Moyen  Age,  aux  lecteurs  du  Livre  des 
causes  et  de  la  Hiérarchie  céleste  ;  comparer  à  la,  lumière  l’in¬ 
fluence  de  Dieu  sur  les  Intelligences  créées,  lui  donner  le  nom  de 
lumière  était  d’usage  tellement  courant  qu’on  ne  saurait,  dans 
l’emploi  de  cette  métaphore  par  deux  aûteurs,  reconnaître  la 
moindre  trace  d’influence  de  l’un  sur  l’autre. 

Ce  qui  est  particulier  au  Liber  de  Intelligentiis,  c’est,  d’une 
part,  l’affirmation  que  Dieu  est  lumière  par  essence  ;  c’est,  d’autre 
part,  l’absence  de  toute  ligne  de  démarcation  entre  la  lumière 
émanée  de  Dieu  et  la  lumière  sensible,  voire  la  déclaration, 
appuyée  d’exemples,  qu’une  chose  participe  d’autant  plus  à  l’être 
divin  qu’elle ‘possède  plus  de  lumière  sensible.  Or,  de  ces  thèses, 
nous  ne  trouvons  pas  trace  dans  Y  Optique  de  Witélo. 

Bien  plutôt,  c’est  une  analogie,  mais  mêlée  d’une  opposition, 
que  l’ami  de  Guillaume  de  Moerbeke  établit  entre  la  lumière  divine 
et  la  lumière  sensible;  Après  avoir  décrit  la  première  dans  les 
termes  que  nous  venons  de  rapporter,  il  ajoute  :  «  C’est,  au  con¬ 
traire  ( vero ),  des  influences  corporelles  que  la  lumière  sensible  est 
l’intermédiaire  ;  aux  corps  supérieurs,  doués  d’une  substance  per¬ 
pétuelle,  qui  ne  sont  en  puissance  de  rien  si  ce  n’est  du  lieu,  elle 
assimile  et  réunit  de  merveilleuse  façon  les  corps  d’ici-bas,  varia¬ 
bles  de  forme  en  même  temps  que  de  lieu.  En  effet,  la  lumière 
des  formes  corporelles  suprêmes  est,  par  toute  la  nature,  l’épan¬ 
chement  ( diffusio )  d'une  forme  corporelle  ;  cet  épanchement  s’ap¬ 
plique  aux  matières  des  corps  inférieurs  ;  à  ces  corps  caducs,  elle 
imprime  d’une  façon  qui  les  divise,  les  formes  qu’elle  a  reçues  des 
ouvriers  divins  et  indivisibles  et  qu’elle  a  transportées  avec  elle  ; 
en  s’incorporant  en  même  temps  que  ces  formes,  elle  produit 
sans  cesse  de  nouvelles  formes,  tant  spécifiques  qu’individuelles  ; 


372 


LA  CRUE  DE  LARISTOTÉLISME 


IV  -  112 


à  ces  formes  aboutit,  par  Faction  de  la  lumière,  le  divin  artifice 
des  moteurs  et  des  vertus  mouvantes  des  orbes.  » 

Qu’y  a-t-il,  dans  cette  description,  qui  ne  répète  l’enseignement, 
perpétuel  depuis  Aristote,  du  Péripatétisme  et  du  Néo-platonisme  ? 

Pour  ne  prendre  qu’un  exemple,  comparons  le.  langage  de 
Witelo  à  celui-ci,  qui  est  de  Robert  Grosse-Teste  1  : 

«  Saint  Jacques  dit,  dans  son  Epître  canonique  :  «  Tout  cadeau 
»  excellent,  tout  don  parfait  descend  du  Père  des  lumières,  en 
»  qui  il  n’y  a  point  de  transmutation,  en  qui  ne  se  voit  pas  l’om- 
»  bre  d’un  changement.  »  Or,  en  certaines  choses,  cette  descente 
se  fait  nécessairement  d’une  manière  immédiate,  mais  en  d  autres, 
d’une  façon  médiate.  Bien  que  les  philosophes  n  aient  pas  la 
pleine  intelligence  des  choses,  ils  doivent,  cependant,  n’en  pas 
tout  à  fait  ignorer  la  nature  ;  aussi  savent-ils  que  les  rayons  des 
corps  qui  résident  au-dessus  descieux,  en  descendant  sur  les  cho¬ 
ses  corporelles  d’ici-has,  y  fournissent  la  plus  puissante  cause 
de  changement  ;  ainsi  disent-ils  que  les  rayons  réfléchis  et  ras¬ 
semblés  sont  cause  de  la  chaleur  engendrée  près  de  nous.  » 

Les  pensées  de  Witelo  font-elles  autre  chose  que  développer  les 
pensées  de  Robert  Grosse-Teste? 

Comme  l’Évêque  de  Lincoln,  l’Opticien  polonais  nomme  2  la 
lumière  «  la  première  des  formes  sensibles.  »  Mais  il  n’entend  pas 
par  là  une  corporéité  qui  conférerait  des  dimensions  à  la  matière 
première,  privée  par  elle-même  de  divisibilité.  Ce  sont,  bien  plu¬ 
tôt,  les  corps  qui  imposent  à  la  lumière  leurs  propres  dimensions 3  : 

«  Comme  la  lumière  possède  l’acte  d'uhe  forme  corporelle,  elle 
se  rend  égale  aux  dimensions  des  corps  sur  lesquels  elle  exerce 
son  influence,  elle  s’étend  de  l’étendue  même  des  corps  qui  la  reçoi¬ 
vent.  Cependant,  elle  ne  doit  jamais  perdre  de  vue  que  sa  vertu 
tire  origine  de  la  source  à  partir  de  laquelle  elle  se  répand  ;  aussi 
prend- elle  par  accident  la  dimension  suivant  laquelle  se  compte 
la  distance  à  cette  source,  dimension  qui  est  la  ligne  droite  ;  et 
c’est  ainsi  quelle  se  rend  digne  du  nom  de  rayon.  » 

Répétons-lc,  il  n’y  a  rien  là  qui  ne  soit  doctrine  communément 
reçue  au  xmc  siècle,  rien  qu’un  Thomas  d’Aquin,  par  exemple, 
eût  hésité  à  signer,  rien  enfin  qui  rappelle  les  pensées  quelque  peu 
insolites  de  Liber  de  Intelligentiis.  Bien  loin  que  la  lecture  du  pré¬ 
ambule  du  nepl  ’Ormxriç  justifie  l’hypothèse  de  M.  Rubczynski  et 

1.  Ruberti  Linconiensis  Tractatus  de  impressionibus  elementorum  ;  éd.  i5i4, 
n.  9.  col.  b  ;  éd.  Baur,  p.  87. 

2.  Opticœ  thésaurus,  t.  il,  p.  2.  —  Cl.  Baecmkkr,  üp.  laud.,  p.  129. 

3.  Opticœ  thésaurus,  t.  II,  p.  1.  —  Cl.  Baeumker,  Op.  laud.,  p.  128. 


IV  -  113 


GUILLAUME,  ALEXANDRE,  ROBERT 


373 


de  M.  Bàumker,  elle  nous  paraît  imposer  cette  conclusion  :  Le 
Liber  de  Intelligentiis  n’est  pas  de  Witelo. 

De  qui  donc  est-il?  Avouons  sans  ambages  que  nous  n’en  savons 
rien. 

Cette  ignorance  est  regrettable,  car  le  Liber  de  Intelligentiis 
parait  avoir  joui,  au  xme  siècle,  d’une  certaine  vogue. 

Dans  une  de  ses  discussions  quolibétiques,  Saint  Thomas  d’Aquin 
examine  1  si  le  Ciel  empyrée  exerce  ici-bas  quelque  influence.  En 
faveur  de  la  réponse  affirmative,  qu’il  tient  pour  vraie,  il  prévoit 


cette  raison  : 

«  On  dit,  dans  le  Livre  des  Intelligences,  que  tout  être  qui  influe 
sur  d’autres  êtres  est  lumière  ou  possède  la  lumière  ;  on  ajoute,  dans 
le  commentaire  de  cette  proposition,  que  toute  influence  a  lieu  par 
la  vertu  de  la  lumière  ;  or,  parmi  tous  les  corps,  le  Ciel  empyrée 
est  celui  qui  possède  le  plus  de  lumière  ;  il  a  donc,  sur  les  autres 


corps,  la  plus  grande  influence.  » 

Cette  raison  suggère  au  Doctor  commuais  la  réflexion  que  voici  : 

«  Nous  accordons  la  conclusion,  bien  que  le  Livre  des  Intelli¬ 
gences  ne  fasse  pas  autorité  ( guamvis  Liber  de  Intelligentiis  non 
sit  àlicujus  auctoritatis ),  bien  qu’il  ne  soit  pas  vrai,  non  plus  que 
toute  influence  se  produise  en  raison  de  la  lumière  ;  à  moins  qu  on 
ne  veuille,  par  métaphore,  prendre  le  mot  lumière  pour  désigner 
toute  sorte  d’acte  ;  car  tout  agent  agit  parce  qu’il  est  un  être  en 
acte  ;  qu  bien  encore  cela  peut  être  vrai  dans  le  domaine  des  seules 
substances  corporelles,  domaine  dans  lequel  le  mot  lumière  est 
pris  au  sens  propre  ;  la  lumière  corporelle,  en  effet,  est  la  forme 
du  premier  agent,  qui  est  le  ciel,  et  c’est  en  vertu  du  ciel  qu  agis¬ 
sent  tous  les  corps  inférieurs.  » 

Saint  Thomas  d’Aquin  rejette  donc  la  thèse  excessive  du  Liber 
de  Intelligentiis ,  pour  s’en  tenir  à  une  doctrine  semblable  de  tout 
point  à  celle  que  nous  avons  entendue  de  la  bouche  de  Witelo. 

Ce  recours  au  Liber  de  Intelligentiis  nous  montre  que,  sans  être 
tenu  pour  une  autorité,  ce  traité  était  fort  connu  au  temps  où  Saint 
Thomas  disputait  ;  qu’il  fût  déjà  quelque  peu  ancien,  cela  parait 
bien  probable  ;  nous  sommes  tentés,  par  là,  d’en  mettre  la  rédaction 
vers  le  milieu  du  xme  siècle  ou  même  un  peu  avant. 

La  nature  des  thèses  qui  s’y  trouvent  soutenues  nous  invite,  elle 
aussi,  à  recevoir  cette  opinion.  Aristote  n  est  point  inconnu  de  1  au- 


Ouodlibetales  quœstiones  Sancti  Thomæ,  Quodlibetum  VI,  art.  XIX  —  Cf. 
Maurice  De  Wulf,  Histoire  de  la  Philosophie  médiévale,  4e  ed.,  1912,  p.  417» 
et  p.  482,  en  note. 


374 


LA  CRUE  DE  L’ARtSTOTÉLlSME 


IV  -  114 


teur  ;  il  est  souvent  cité  par  lui  :  mais  ce  n’est  pas  lui  qui  dirige  la 
pensée  maîtresse  de  l’ouvrage  ;  celle-ci  s’inspire  surtout  de  Saint 
Augustin  et  du  Livre  des  causes  ;  elle  suit  une  tradition  où  les 
inliltrations  de  l’Aristotélisme  n’avaient  pas  encore  noyé  tout  à  fait 
les  enseignements  scolastiques  du  in°  siècle. 


Y  -  1 


CHAPITRE  X 

LES  QUESTIONS  DE  MAITRE  ROGER  BACON 


I 

LA  MATIÈRE 

Entre  la  tradition  de  l’ancienne  Scolastique  latine,  fidèle  au 
Néo-platonisme  de  Saint  Augustin,  et  l’influence  des  philosophies 
nouvellement  révélées  à  la  Chrétienté,  il  y  aura  longue  lutte  ; 
le  principal  théâtre  de  cette  lutte  sera  l’Université  de  Paris.  Il  est 
donc  de  grand  intérêt,  pour  l’historien,  de  savoir  quelle  fut,  à 
l’égard  du  Péripatétisme  gréco-arabe,  la  position  prise  par  les 
maîtres  de  l’Université  de  Paris,  avant  que  l’enseignement  d’Al¬ 
bert  le  Grand  n’eût  grandement  accru  le  renom  «  d’Aristote  et  de 
ceux  qui  l’ont  suivi.  » 

La  lecture  des  Questions  sur  la  Physique  et  sur  la  Métaphysique 
d'Aristote,  composées,  vers  1250,  par  Roger  Bacon,  maître  ès 
arts  de  la  Faculté  de  Paris,  et  conservées  par  le  célèbre  manus¬ 
crit  d’Amiens1,  nous  donnera  les  renseignements  que  nous  dési¬ 
rons.  Ces  Questions  nous  feront  connaître  l’attitude  que  Bacon  et, 
sans  doute,  plusieurs  maîtres  de  son  temps  gardaient  au  sujet  de 
diverses  thèses  importantes.  Nous  serons  mieux  préparés,  après 
cet  examen,  à  comprendre  jusqu’à  quel  point  l’enseignement  d’Al¬ 
bert  le  Grand  et,  surtout,  celui  de  Saint  Thomas  d  Aquin,  ont  été 
de6  enseignements  de  novateurs, 

La  série  de  Questions  sur  la  Métaphysique  d'Aristote ,  que  le 
manuscrit  d’Amiens  met  après  les  Questions  sur  le  XIe  livre  de  ce 
même  ouvrage,  et  la  première  série  de  Questions  sur  la  Physique 

i  Pour  la  description  de  ce  manuscrit,  voir:  Seconde  partie,  Ch.  V,  §  V  ; 
t.  III,  pp.  260-267. 


376 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  2 


nous  ont  paru  représenter  les  plus  anciennes  leçons  de  Roger 
Bacon  ;  la  seconde  série  de  Questions  sur  la  Physique  d'Aristote 
leur  est  certainement  postérieure.  Adressons-nous  donc  à  ces 
anciennes  leçons  et  demandons-leur  ce  qu’il  faut  penser  de  la 
matière. 

Parmi  les  questions  sur  le  premier  livre  de  la  Métaphysique, 
nous  en  trouvons  une 1  qui  est  ainsi  libellée  :  «  Quæritur  ntrum  sit 
necessario  porter e  eamdem  materiam  in  omnibus  per  essentiam.  — 
Est-il  nécessaire  d’admettre  que  la  matière  est  essentiellement  la 
même  en  toutes  choses?  » 

Le  feu,  dit  Bacon,  si  on  le  considère  dans  son  essence,  peut 
être  divisé  en  parties  multiples,  et,  cependant,  toutes  ces  parties 
sont  de  même  essence.  A  plus  forte  raison  en  sera-t-il  de  même  de 
l’essence  de  la  matière,  qui  s’obtient  en'  séparant  la  matière  de 
toute  forme  ;  cette  essence  de  la  matière  pourra  demeurer  la 
même,  tout  en  se  subdivisant  en  autant  de  fragments  qu’il  y  a  de 
choses  diverses.  «  Il  y  aura  donc,  en  toutes  choses,  la  même 
essence  de  la  matière.  » 

A  cette  proposition,  le  Péripatétisme  s’opposerait  de  tout  son 
pouvoir;  de  l’objection  qu’il  ferait,  Bacon  demande  la  formule  à 
Boëce  :  «  Les  choses  qui  ont  même  matière  peuvent  se  transfor¬ 
mer  les  unes  dans  les  autres  ;  mais  il  n’est  pas  vrai  que  toutes 
choses  se  puissent  transformer  les  unes  dans  les  autres.  » 

A  cette  objection,  Bacon  répond  qu  elle  est  véritable  si,  «  par 
même  matière  ou  par  même  principe  matériel,  on  entend  ce  prin¬ 
cipe  qui  est  en  puissance  de  quelque  chose,  ce  principe  prochain, 
et  non  pas  éloigné.  »  Mais  elle  devient  fausse  si,  «  par  même 
matière,  on  entend  cette  matière  pure  qui  est  l’essence  et  la  sub¬ 
stance  de  la  matière.  » 

Par  là,  nous  voyons  que  Bacon  distingue  deux  matières  pre¬ 
mières. 

L’une  de  ces  matières  est  le  sujet  immédiat  des  générations  et 
des  transformations  ;  c’est  la  matière  première  des  Péripatéticiens  ; 
cette  matière-là  n’est  identique  au  sein  de  deux  choses  que  si  ces 
deux  choses  sont  susceptibles  de  se  transformer  l’une  en  l’autre. 

L’autre  matière,  beaucoup  plus  simple,  pure  de  toute  forme, 
est  la  même  en  toutes  choses.  Cette  «  essence  ou  substance  de  la 
matière,  »  nous  pouvons  déjà  deviner  que  c’est  la  matière  pre¬ 
mière  d’Avicébron  ;  nous  en  aurons  bientôt  la  confirmation. 

Essentiellement  une  en  toutes  choses,  cette  matière  première 

i.  Bibliothèque  municipale  d’Amiens,  ms.  n°  4o6,  fol.  83,  col.  d. 


V  -  3 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


377 


est,  d’ailleurs,  numériquement  distincte  en  des  choses  différentes. 
C’est  ce  qu’une  nouvelle  question  1 2  se  propose  de  nous  apprendre. 

La  Cause  première  est  en  toutes  choses,  et  elle  y  demeure  une, 
non  seulement  d’unité  essentielle,  mais  encore  d’unité  numérique  ; 
Bacon,  à  ce  sujet,  cite  la  IXe  maxime  philosophique  d’Alain  de 
Lille  :  «  La  Cause  première  est  une  sphère  dont  le  centre  est  par¬ 
tout  et  la  circonférence  nulle  part  ».  Mais  il  n’en  est  pas  de  même 
pour  la  matière  ;  si  la  puissance  passive  de  la  matière  est  infinie, 
la  substance  ou  essence  en  est  finie  ;  elle  ne  saurait  donc  se 
retrouver  simultanément  en  toutes  choses,  tout  en  gardant  l’unité 
numérique. 

La  matière  première  a-t-elle  une  grandeur  ?  Est-elle  affectée 
de  dimensions?  Bacon  examine  ce  problème*. 

A  cette  question,  notre  auteur  semble  vouloir  répondre  comme 
le  traité  De  substantia  or  bis,  car  il  recommande  sa  solution  de 
l’autorité  d’Averroès  : 

«  Solution  :  Dans  la  matière,  les  dimensions  peuvent  être  de 
deux  façons,  déterminées  ( terminatæ )  ou  indéterminées  ( intermi - 
natæ).  Dans  la  matière  première,  il  y  a  des  dimensions  indétermi¬ 
nées,  mais  point  de  dimensions  déterminées  ;  on  le  voit  par  le 
Commentateur  Averroès  qui  dit  :  Il  y  a,  dans  la  matière  première, 
des  dimensions  indéterminées,  mais  non  pas  de  dimensions 
déterminées.  » 

Mais,  après  avoir  donné  cette  solution,  Bacon  y  fait  des  objec¬ 
tions  qui  vont  séparer  grandement  son  sentiment  de  celui  d’ Aver¬ 
roès. 

«  Selon  le  septième  livre  delà  Métaphysique,  écrit-il,  la  substance 
doit,  dans  le  temps  et  dans  la  connaissance  aussi  bien  que  par  la 
définition,  précéder  l’accident;  dans  la  matière,  donc,  il  y  a  une 
forme  substantielle  avant  qu’y  existe  aucune  forme  accidentelle. 
Partant,  par  dimensions  indéterminées,  vous  entendez  une  forme 
substantielle  soit  en  acte,  soit  en  puissance  ;  mais,  d’une  manière 
ou  d’une  autre,  il  y  a  toujours  là  une  forme  substantielle. 

»  Je  l’admets,  et  je  dis  qu’il  n’y  a  là  aucune  dimension,  si  ce 
n’est  en  puissance.  Ce  n’est  pas  ainsi,  cependant,  que  l’entendent 
les  défenseurs  de  cette  thèse  ;  ils  disent  qu'il  y  a,  en  la  matière, 
dimension  superficielle  et  dimension  linéaire.  Je  dis,  toutefois, 


1 .  Quœritur  utrum  omnino  et  eadem  numéro  sit  materia  in  omnibus  per  essen- 
tiam.  Ms.  cit.,  loc.  cit. 

2.  Quœritur,  cum  materia  secundu/n  lempus  formam  non  prœcedat,  an  habeat 
aliquam  formam  in  se,  et  secundum  se  sit  dimensionata  et  quanta.  Ms.  cit., 
fol.  84,  col.  d.* 


378 


LA  CRVt  Dfc  l’âRISTOTÉLISME 


V  -  4 


que  les  dimensions,  tant  déterminées  qu’indéterminées,  y  sont  en 
puissance  réceptive  toute  pure  ;  la  forme  substantielle  se  trouve 
ici,  en  puissance,  avant  la  forme  accidentelle.  » 

C’est  en  ce  sens  qu’il  faut  prendre  l'affirmation  d’Averroès. 

«  Si  nous  mettons  des  dimensions  indéterminées  dans  la  matière, 
ce  n’est  qu’en  puissance  ;  en  disant  que  les  dimensions  qui  Bont 
dans  la  matière  sont  indéterminées,  on  entend  qu’avant  [la  Venue 
de]  la  forme  substantielle,  elles  y  sont  en  puissance,  car  il  n  y  a  là 
aucune  forme.  On  les  appelle  indéterminées  parce  que  la  détermi¬ 
nation  vient  de  la  forme.  » 

Le  langage  de  Roger  Bacon  est,  ici,  extrêmement  voisin  de  celui 
qu’à  ce  même  propos  tiendra  Saint  Thomas  d’Aquin  ;  dans  la 
matière  première,  il  n’y  a  aucune  dimension,  ni  déterminée  ni  indé¬ 
terminée,  si  ce  n’est  en  puissance  ;  pour  les  mettre  en  acte,  il  fau¬ 
dra  une  forme  substantielle,  et  celle-ci  mettra,  tout  de  suite,  en 
acte,  des  dimensions  déterminées. 

Mais  cette  mise  en  acte  êst-elle  l’œuvre  d’une  forme  substantielle 
particulière,  d’une  corporéitè,  à  laquelle  une  ou  plusieurs  autres 
formes  substantielles,  porteuses  de  nouvelles  déterminations,  vien¬ 
dront  ensuite  s’adjoindre  ?  Y  a-t-il,  au  contraire,  une  forme  sub¬ 
stantielle  uniqüe  qui  confère  à  la  matière  les  dimensions  détermi¬ 
nées  en  même  temps  que  les  auti  es  déterminations  ?  Avicébron 
tenait  pour  le  premier  parti  ;  Saint  Thomas  d’Aquin  tiendra  pour 
le  second.  Nous  allons  voir  Bacon  »e  mettre  du  côté  d’Avicébron. 

La  première  série  de  questions  sur  la  -Physique  d’Aristote  déve¬ 
loppe,  à  propos  du  premier  livre  de  cet  ouvrage,  trois  questions 
qui  vont  retenir  notre  attention.  Ces  questions  sont  ainsi 
libellées  : 

Queeritur  hic  de  materia,  primo  utrum  ipsa  sit  in  spiritualibus . 

Secundo  quætilur  utrum  ipsa  materia  sit  in  cælestibus. 

Tertio  quæritur  utrum  sit  eadem  malèria  cœlestium  et  generabi- 
lium. 

«  Y  a-t-il  de  la  matière  dans  les  créatures  spirituelles?  »  A 
ceux  qui  résolvent  cette  question  par  la  négative,  Bacon  oppose 
les  raisons  suivantes  ',  qui  formulent  tout  uniment  la  doctrine 
même  d’Avicébron  : 

«  Toutes  les  choses  qui  participent  à  un  certain  même  genre, 
participent  au  principe  de  ce  genre.  Mais  la  substance  des  êtres 
spirituels  participe  du  genre  substance  ;  elle  participe  donc  aux 
deux  principes  de  ce  genre,  c’est-à-dire  à  la  matière  et  à  la  forme. 


i.  Ms.  cit.,  fol.  8,  col.  b. 


V  -  5 


LES  QUESTIONS  DE  DACON 


379 


»  Autre  raison  dans  le  même  sens  :  Tout  ce  qui,  de  la  lumière, 
peut  recevoir  illumination  a,  en  soi,  un  principe  de  réception  qui 
est  une  matière  ;  or  les  substances  spirituelles  reçoivent  du  pre¬ 
mier  Être,  un  influx  de  lumière  1  ;  elles  ont  donc,  en  elles-mêmes, 
un  principe  de  réception  qui  est  une  matière  ;  recevoir,  en  effet, 
est  le  propre  de  toute  matière.  » 

Les  corps  célestes,  demande  la  seconde  question,  ont-ils,  eux 
aussi,  une  matière  ? 

«  Tout  être  en  puissance,  répond  Bacon1,  a  une  matière.  Mais 
les  corps  célestes  sont  des  êtres  en  puissance.  Donc,  etc.  La 
majeure  est,  de  soi,  évidente  ;  la  vérité  de  la  mineure  apparaît 
non  moins  claire  ;  en  effet,  une  chose  qui  a  le  mouvement  pour 
acte  est  un  être  en  puissance,  comme  il  est  écrit  au  livre  des  Phy¬ 
siques;  mais  le  mouvement  est  l’acte  du  mobile,  et  les  corps 
célestes  sont  des  mobiles.  » 

Venons  à  la  troisième  question  :  Est-ce  la  même  matière  qui  se 
trouve  dans  les  corps  célestes  et  dans  les  choses  soumises  à  la 
génération  ?  En  faveur  de  l’affirmative,  Bacon  expose  l’argument 
que  voici'  : 

«  Toute  chose  qui  participe  au  mouvement,  participe  aux  prin¬ 
cipes  du  mouvement  ;  or  les  corps  célestes  participent  au  mouvez 
ment;  ils  participent  donc  aux  principes  du  mouvement.  Mais  tout 
mouvement  va  d’un  terme  à  un  terme  contraire  ;  en  sorte  que  les 
contraires  sont  principes  du  mouvement;  or  la  contrariété  requiert 
la  matière,  comme  on  le  démontre  dans  ce  livre  même  ;  il  y  aura 
donc,  dans  les  corps  célestes,  des  contraires  et  une  matière  qui 
leur  serve  de  sujet,  tout  comme  dans  les  choses  soumises  à  la 
génération.  »> 

Cet  argument  est  immédiatement  suivi  d’un  développement  que 
notre  maître  ès  arts  intitule  :  Solution.  Voici  ce  développement  : 

«  Ace  sujet,  ilfaut  faire  une  remarque  ;  de  même  que  l’Auteur  de 
la  Fontaine  de  vie  distingue  trois  sortes  de  matières,  de  même  les  dis- 
tingué-je  ici.  Il  y  a,  en  effet,  une  matière  spirituelle,  une  matière 
sensible  et  une  matière  intermédiaire  entre  ces  deux-là. 

»  La  matière  spirituelle  est  celle  qui  n’est  sujette  ni  à  la  gran¬ 
deur,  ni  au  mouvement,  ni  à  la  contrariété  ;  cette  matière  est  celle 
qui  se  rencontre  dans  les  esprits,  dans  les  intelligences  et  dans  les 

âm6S. 

»  La  matière  intermédiaire  est  soumise  à  la  grandeur  et  au 

,.  Ne  faut-il  pas  voir  ici  uue  allusiob  aux  ihéorieB  du  Liber  de  Intelligentus. 

2.  Ms.  cit.,  loc.  cit. 

3.  Ms.  dît.,  loc.  cil. 


380 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


Y  -  6 


mouvement,  mais  point  à  la  contrariété  ;  elle  existe  dans  les  corps 
célestes. 

»  La  matière  sensible,  enfin,  est  celle  qui  sert  de  sujet  à  toutes 
ces  choses,  savoir  à  la  grandeur,  au  mouvement  et  à  la  contra¬ 
riété  ;  elle  se  rencontre  dans  les  choses  soumises  à  la  génération 
et  à  la  destruction.... 

»  De  la  matière,  on  peut  parler  à  deux  points  de  vue  différents. 
D’une  première  façon,  on  en  peut  parler  au  point  de  vue  de  son 
essence  absolue  ;  elle  est  alors  la  même  dans  les  corps  célestes 
et  dans  les  choses  soumises  à  la  génération.  D’une  seconde  façon, 
on  en  peut  parler  au  point  de  vue  soit  de  l’existence  éternelle, 
soit  delà  génération  ;  alors,  elle  n’est  point  la  même  dans  ces  deux 
sortes  d’êtres. 

»  On  peut  encore  dire,  ce  qui,  d’ailleurs,  revient  au  même  : 
Considérée  sous  le  rapport  de  la  puissance  éloignée,  la  matière  est 
la  même  dans  les  corps  célestes  et  dans  les  choses  soumises  à  la 
génération  ;  mais  il  n’en  est  pas  le  même  sous  le  rapport  de  la 
puissance  prochaine.  » 

Ces  considérations  nous  ramènent  aux  réponses,  beaucoup  plus 
brèves,  que  nous  avions  lues  dans  les  questions  sur  la  Métaphy¬ 
sique  d’Aristote  ;  elles  éclairent  ces  réponses  trop  concises  et, 
surtout,  elles  les  rattachent  explicitement  à  la  philosophie  qui  les 
a  inspirées,  aux  doctrines  du  Fons  vitse.  L’admiration  que 
Guillaume  d’Auvergne  professait  pour  Avicébron  n'était  pas 
isolée  ;  elle  trouvait  un  écho  dans  l’enseignement  de  l’Université 
de  Paris;  et  parmi  les  maîtres  de  cette  Université,  certains  sui¬ 
vaient  le  Rabbin  de  Malaga  plus  loin  que  Guillaume  d’Auvergne, 
Alexandre  de  Haies  et  Robert  Grosse-Teste  ne  le  voulaient  suivre  ; 
ils  lui  accordaient  que  les  intelligences,  les  anges  et  les  âmes 
contenaient  matière  et  forme  ;  Racon  se  trouvait  parmi  ces  dis¬ 
ciples  fidèles  de  la  Source  de  vie. 


II 

LA  FORME 


Admettre  la  théorie  de  la  matière  qu’ Avicébron  a  proposée, 
c’est  forcément  admettre  ce  que  cet  auteur  a  dit  de  la  forme  ;  les 
deux  systèmes,  en  effet,  sont  si  intimement  liés  que,  pour  ainsi 
dire,  ils  n’en  font  qu’un.  Roger  Bacon  va  donc,  très  certainement, 


V  -  7 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


381 


emprunter  au  Fons  vitæ  la  gradation  des  formes  substantielles 
que  cet  ouvrage  a  décrite. 

A  traiter  cet  objet  sont  destinées  plusieurs  questions  non  con¬ 
sécutives  de  la  seconde  série  de  questions  sur  la  Physique  d’Aris¬ 
tote;  les  questions  dont  nous  voulons  parler  sont  les  premières 
que  l’auteur  consacre  au  second  livre  de  la  Physique  ;  en  voici  le 
libellé  1  : 

I.  Quæritur  utrum  materia  omnino  prima  sit  materia  naturalis 
de  qua  hic  loquitur. 

II.  Quæritur  quæ  forma  facit  matériaux  naturalem ;  an  forma 
prima  ? 

III.  Quæritur  quod  addatur,  an  secundum  yenus  quo  est  cor¬ 
pus  ? 

IV.  Quæritur  si  sit  forma  prima ,  utrum  sit  una  vel plures. 

V.  Quæritur  an  ilia  forma  prima  sit  Causa  prima. 

VI.  Quæritur  an  ilia  forma  quæ  est  principium  naturæ  sit  una 
unitate  generis,  vel  speciei  vel  individui. 

VII.  Quæritur,  si  ilia  forma  sit  una  unitate  generis,  quæ  sit  ilia 

forma. 

VIII.  Quæritur  quæ  sit  ilia  forma  quæ  respondet  privationi 
fundatæ  supra  potentiam  receptivam  materiæ  nudæ  et  puræ. 

IX.  Quæritur  quæ  sit  ilia  forma  quæ  respondet  potentiæ  activæ 
materiæ  primæ  nudæ. 

La  matière  première  dont  parle  Aristote,  et  que  Bacon  appelle 
la  matière  naturelle,  est-elle  la  matière  absolument  première? 
Non,  dit  notre  auteur  2.  «  La  matière,  qui  est  une  essence  entiè¬ 
rement  nue-,  n’est  pas  le  principe  de  la  Nature  ;  cette  matière 
n’est  pas  le  principe  dont  parleAristote.  » 

Cette  matière  absolument  première,  materia  omnino  prima ,  est 
intermédiaire  entre  l’être  et  le  non-être,  en  ce  sens  qu  elle  est 
intermédiaire  entre  le  néant  et  ce  qui  existe  sous  une  incomplète 
actualité.  La  matière  naturelle,  elle  aussi,  est  intermédiaire  entre 
l’être  et  le  non-être,  mais  d’une  autre  façon  ;  elle  est  intermédiaire 
entre  ce  qui  existe  sous  une  actualité  complète  et  ce  qui  n’existe 
pas  sous  une  actualité  complète,  tout  en  existant  en  puissance  ,  la 
matière  naturelle  vient  donc  à  la  suite  de  la  matière  première  , 
elles  ne  sont  pas  même  chose  et  n’existent  pas  de  la  même 

manière. 

Ainsi,  entre  le  pur  néant  et  ce  qui  possède  complètement 

1.  Ms.  cit. ,  fol.  33,  col.  b,  à  fol.  34,  col.  d.  -  C’est  nous  qui  numérotons  ces 
questions  pour  la  facilité  de  notre  exposé. 

2.  Ms.  cit.,  M.  33,  col.  b. 


m 


LA  CRUE  DE  L  AR18T0TéU&ME 


v  -  8 


l'existence  actuelle,  Bacon  place  plusieurs  intermédiaires.  Le 
terme  le  plus  rapproché  du  néant,  c’est  la  matière  tout  à  fait 
première,  qui  existe  purement  en  puissance  ;  à  cette  puissanco 
dénuée  de  toute  forme,  Bacon  donnera  le  nom  de  puissance 
réceptive. 

Cette  matière  tout  à  fait  première  recevra  un  premier  acte 
incomplet,  une  première  forme  imparfaite  ;  elle  se  trouvera  alors 
élevée  d’un  degré  ;  elle  n’existera  plus  simplement  en  puissance  ; 
son  mode  d’existence  sera  une  actualité  imparfaite,  une  puissance 
mélangée  d’acte,  que  Bacon  nommera  puissance  active. 

Mais  cette  matière  qui  a  reçu  seulement  la  première  forme, 
cette  matière  que  Bacon  appelle  la  matière  nue  en  puissance 
active,  est-elle  enfin  la  matière  naturelle  ?  Pas  encore  ;  et  c’est 
ce  que  va  nous  apprendre  la  réponse  à  la  seconde  .question  :  La 
forme  qui  fait  la  matière  naturelle  est-elle  la  première  forme  ? 

Non,  dit  notre  maître  ès  arts  ‘.  «  En  effet,  la  matière  intellec¬ 
tuelle  requiert  tout  ce  que  désigne  le  genre  le  plus  général,  » 
c’est-à-dire  la  substance  considérée  d’une  manière  universelle, 
le  composé  de  la  première  matière  et  de  la  première  forme  ; 
«  or  la  matière  intellectuelle  passe  avant  la  matière  naturelle  ;  ce 
n’est  pas  la  forme  première  qui,  en  s’appliquant  à  la  matière 
première,  fait  la  matière  naturelle.  » 

Ce  composé  que  désigne  le  genre  le  plus  général,  il  est  en 
puissance  des  choses  naturelles,  mais  en  puissance  éloignée  ;  au 
contraire,  à  l’égard  des  choses  de  la  nature,  la  matière  naturelle 
est  en  puissance  prochaine  et  immédiate  ;  partant,  pour  devenir 
matière  naturelle,  il  faudra  que  le  genre  généralissime  subisse 
une  nouvelle  appropriation. 

Quelle  est  donc  cette  matière,  obtenue  par  une  nouvelle  appro¬ 
priation  du  genre  généralissime,  qui  doit  jouer  le  rôle  de  matière 
naturelle?  N’est-ce  pas  le  second  genre,  c’est-à-dire  le  corps? 
C’est  là  la  troisième  question.  Bacon  y  répond  *  par  l’affirmative  : 

«  Le  principe  de  la  Nature,  c’est  ce  qui  descend  immédiatement 
à  toutes  les  choses  naturelles  ;  mais  ce  que  désigne  le  second  genre , 
[c’est-à-dire le  corps],  est  tel;  donc  etc.  La  mineure  est  évidente  ; 
le  corps  se  divise  en  corps  ingénérable  et  incorruptible,  et  corps 
soumis  à  la  génération  et  à  la  corruption  ;  en  sorte  que  l’analyse 
de  toutes  les  choses  [naturelles]  s’arrête  au  second  genre  ;  ce  que 
désigne  ce  second  genre,  ce  sera  donc  la  matière  naturelle.  » 

1.  Ms.  cit.,  Igc.  cit. 

2.  Ms.  cit.,  loc.  cit. 


V  -  9 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


383 


Ainsi  une  première  forme,  en  s’unissant  à  la  matière  absolument 
première,  qui  existait  en  pure  puissance  réceptive,  donnera  le 
genre  généralissime,  la  substance  universelle,  ou  encore  la  matière 
nue  dont  le  mode  d’existence  est  une  puissance  active. 

Survenant  à  ce  premier  genre,  une  seconde  forme  donnera  le 
corps  ;  ce  corps  constituera  la.  matière  naturelle. 

Venons  à  l’étudeplus  détaillée  de  ces  deux  formes  qui  s’unissent 
successivement  à  la  matière. 

La  forme,  première,  nous  apprend  la  quatrième  question  *,  doit 
être  unique  ;  la  Métaphysique  d’Aristote  veut,  en  effet,  que,  dans 
chaque  genre,  on  trouve  un  premier  terme  unique  auquel  s’arrête 
l’analyse. 

Cette  forme  première,  demande  la  cinquième  question,  doit-elle 
être  confondue  avec  la  Cause  première  ?  Non  certes.  Les  deux 
premiers  principes,  la  matière  première  et  la  forme  première, 
sont  deux  principes  contraires  ;  ces  deux  principes  contraires  ne 
peuvent  exister,  selon  la  Physique  d’Aristote,  que  dans  un  sujet, 
dans  une  certaine  nature  au  sein  de  laquelle  ils  se  trouvent  enraci¬ 
nés;  la  Cause  première,  elle,  existe  par  elle-même,  et  non  dans 
un  sujet;  la  forme  première  n’est  donc  pas  la  Cause  première. 

Cette  forme  première,  quelle  est-elle  donc  ?  «  Elle  doit  répondre, 
nous  dit  la  huitième  question  *,  à  la  puissance  réceptive  de  la 
matière  nue,  elle  doit  être  coordonnée  à  cette  puissance.  Or, 
parmi  toutes  ies  formes  naturelles,  celle  qui  vient  en  premier 
lieu,  c’est  la  forme  du  genre  généralissime;  c’est  donc  elle  qui 
répondra  à  la  puissance  passive  de  la  matière  nue  et  qui  sera  la 
forme  première  ». 

La  matière  première  a  reçu  d’abord  cette  forme  du  genre  géné¬ 
ralissime1 2 3;  cette  première  forme  est  une  forme  incomplète,  c  est- 
à-dire  une  puissance  active  ;  partant,  elle  est  la  première  puissance 
active  de  la  matière  ;  à  cette  première  puissance  active  doit  répon¬ 
dre  une  seconde  forme,  distincte  de  la  forme  du  genre  généralis¬ 
sime  et  subordonnée  à  celle-ci. 

Nous  devons  considérer  ici  deux  opposition!  {contrarie  ta  te  s) 
successives,  dont  la  seconde  commence  où  la  première  finit. 

De  ces  oppositions,  la  première  avait  pour  fondement  la  puis¬ 
sance  réceptive  de  la  matière  première  ;  elle  a  trouvé  son  terme 
dans  la  première  forme,  dans  la  forme  du  genre  généralissime. 


1.  Ms.  cit  ,  fol.  34,  col.  b. 

2.  Ms.  cit.,  fol.  34.  col.  c. 

3.  Question  huitième,  m».  cit.,  fol.  34,  coll.  c  et  d. 


384 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  10 


Mais  cette  forme,  qui  sert  de  terme  à  la  première  opposition, 
est,  en  même  temps,  la  première  puissance  active  de  la  matière  ;  par 
là,  elle  est  le  fondement  de  la  seconde  opposition.  Quelle  est  la 
forme  qui  va  servir  de  terme  à  celle-ci? 

La  forme  du  genre  généralissime,  delà  substance  universelle,  se 
subdivise  en  forme  de  l’incorporel  et  forme  du  corporel.  La  forme 
que  nous  cherchons,  celle  qui  survient  à  la  matière  aussitôt  après 
la  forme  première,  dirons-nous  que  c’est  la  forme  corporelle  ou  la 
forme  incorporelle  ? 

«  Mais  ces  deux  formes,  le  corporel  et  l’incorporel,  sont  con¬ 
temporaines  ( coæquævæ )  ;  aucune  de  ces  deux  formes  ne  prime 
l’autre  ;  si  l’on  dit  que  la  seconde  opposition  a,  pour  terme,  une  de 
ces  deux  formes,  par  la  même  raison,  elle  aura  l’autre  ;  il  faut 
donc  qu’elle  les  ait  toutes  deux  pour  termes  ou  qu’elle  ne  se  ter¬ 
mine  ni  à  l’une  ni  à  l’autre... 

»  Solution  :  Je  dis  que  la  forme  qui  répond  à  la  puissance  active 
de  la  matière  nue  est  autre  que  la  forme  du  genre  généralissime... 
D’une  manière,  on  peut  dire  :  C’est  l’incorporel.  D’une  autre 
manière,  c’est  l’incorporel  et  le  corporel.... 

»  Direz-vous  que  cette  puissance  [active]  répond  à  une  seule  de 
ces  deux  formes,  savoir  à  l’incorporel,  à  cause  de  sa  noblesse, 
et  que  cette  opposition  [entre  la  puissance  active  et  l’incorporel] 
prime  l’autre  opposition,  [celle  qui  existe  entre  la  puissance  active 
et  le  corporel]?  Mais  primer  peut  s'entendre  de  deux  manières. 
Il  peut  signifier  que  l’un  des  deux  termes  est  subordonné  à  l’autre 
(suh  et  .supra)  ;  de  cette  façon-là,  l’incorporel  ne  prime  pas  le  cor¬ 
porel...  Une  de  ces  deux  formes  ne  prime  pas  l'autre  en  ce  Sens 
qu’elle  se  trouverait  avant  elle  dans  la  ligne  des  catégories  ;  car 
il  faudrait  alors  ou  bien  que  toutes  choses  fussent  corporelles,  ou 
bien  que  toutes  choses  fussent  incorporelles.  Ce  n’est  pas  ainsi 
qu’il  y  a  primauté  de  l’une  sur  l’autre  ;  il  y  a  seulement  primauté 
de  nature,  en  ce  sens  que  l’incorporel  participe  à  l’existence  d’une 
manière  meilleure  et  plus  noble  que  le  corporel.  » 

Plus  tard,  nous  verrons  Bacon  se  complaire  à  figurer  les  subdi¬ 
visions  dichotomiques  que  la  doctrine  d’Avicébron  établit  entre  les 
matières,  entre  les  formes,  entre  les  substances;  chaque  dichoto¬ 
mie  séparera  deux  branches  qui,  dans  la  ligne  des  catégories,  occu¬ 
peront  le  même  rang,  mais  dont  l'une  sera  de  plus  noble  nature 
que  l’autre.  Dès  le  début  de  son  enseignement,  il  nous  est  donné 
de  reconnaître  le  puissant  attrait  que  ce  genre  de  considérations 
exerçait  sur  sa  raison. 


V  -  11 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


385 


III 

LES  RAISONS  SÉMINALES 

Imaginée  par  Saint  Augustin,  l’hypothèse  des  rationes  causales 
avait  certainement  trouvé  grand  crédit  à  l’Université  de  Paris  ;  on 
cherchait  à  l’accorder  avec  la  Physique  péripatéticienne.  La  géné¬ 
ration  d’une  substance,  au  gré  de  cette  Physique,  avait  lieu  lorsque 
l’agent  tirait  delà  matière,  pour  la  mettre  en  acte,  une. forme  qui 
s’y  trouvait,  auparavant,  en  puissance.  On  voulait  alors  qu’avant 
cet  acte  générateur,  la  matière  renfermât,  à  l’état  lalent,  une  sorte 
de  germe  de  la  forme  à  produire  ;  ce  germe  destiné  à  devenir, 
par  l’intervention  de  l’agent,  la  forme  complète  et  en  acte,  c’était 
la  ratio  causalis  considérée  par  l’Evêque  d’Hippone. 

Une  question  de  la  première  série  consacrée  à  la  Physique 
d’Aristote  donne  occasion  à  Bacon  d’indiquer  sa  pensée  touchant 
la  raison  séminale.  Cette  question,  qui  a  trait  au  second  livre  de 
la  Physique,  a  pour  objet  la  définition  de  la  forme  et  son  mode 
d’existence. 

«  La  forme,  nous  dit  Bacon1,  existait  avant  de  sortir  de  la 
matière  ;  elle  ne  pouvait  exister  en  elle-même  ;  elle  existait  donc 
dans  la  matière  à  l’état  latent  (laiitans  in  materia).  » 

Mais  cette  forme  latente  dans  la  matière  n’est-elle  pas  analogue 
à  la  semence  imaginée  par  Anaxagore  et  ne  tombe-t-elle  pas  sous 
le  coup  des  critiques  que  l’hypothèse  des  <77iép(j.a~a  a  éprouvées  de 
la  part  d’Aristote  ? 

«  Préexister,  nous  dit  Bacon,  peut  s’entendre  de  deux  manières. 

»  Tout  d’abord,  une  chose  peut  préexister  d’une  existence  incom¬ 
plète,  à  l’état  d’origine,  en  puissance.  C’est  de  cette  façon  que  la 
forme  existait  en  puissance  dans  la  matière,  avant  d’être  amenée 
à  l’existence  complète  ;  admettre  de  cette  façon  l’existence  de 
formes  latentes  en  la  matière,  cela  n’offre  aucun  inconvénient. 

»  D’une  autre  façon,  préexister  peut  signifier  :  exister  d’une 
existence  complète  et  actuelle  ;  de  cette  façon-là,  la  forme  ne  pré¬ 
existe  pas  dans  la  matière.  C’est  de  cette  façon  que  certains  sup¬ 
posaient,  dans  la  matière,  des  formes  qui  y  existaient  dune  exis¬ 
tence  actuelle  et  complète,  mais  qui,  cependant,  ne  nous  appa¬ 
raissaient  pas  ;  elles  nous  demeuraient  cachées  et  ne  nous  étaient 
dévoilées  que  par  l’application  de  l’agent  ;  ceux  qu’Aristote 

i.  Ms.  cit.,  fbl.  io,  col.  d. 

DUHEM.  —  T.  v.  25 


386 


LA  CRUE  DE  LARISTOTÉLISME 


V  -  12 


réprouve  au  premier  livre,  ce  sont  ceux  qui  admettent  les  formes 
latentes  de  cette  sorte.  » 

Avant  qu’une  forme  ne  soit  engendrée  dans  la  matière  et  n  y 
acquière  une  existence  actuelle  et  complète,  Bacon  veut  que  la 
matière  recèle  une  sorte  de  germe  de  cette  forme,  une  forme 
encore  imparfaite  et  incomplète  qui,  par  l’intervention  de  l’agent 
extérieur,  deviendra  la  forme  parfaite  et  complète.  L  existence, 
au  sein  de  la  matière,  de  cette  forme  incomplète  et  latente  est  ce 
qu’il  entend  désigner  lorsqu’il  dit  :  Avant  la  génération,  la  forme 
existe  en  puissance  dans  la  matière.  Combien,  en  donnant  un  tel 
sens  à  cette  proposition,  il  s’éloigne  de  la  pensée  d’Aristote,  il 
n’est  guère  besoin  de  le  remarquer. 

Bacon  expose  sa  doctrine  d’une  manière  plus  détaillée  dans  la 
seconde  série  de  ses  questions  sur  la  Métaphysique  d’Aristote. 

La  génération  d’une  forme  dans  la  matière  ne  saurait  se  con¬ 
tenter  d’un  agent  extérieur;  il  y  faut  un  agent  intérieur*,  un 
principe  interne  de  mouvement. 

Cet  agent,  «  c’est  quelque  chose  d’incomplet  qui  réside  à  l’inté¬ 
rieur  de  la  matière  et  qui  en  est,  peut-être,  la  puissance  active  ; 
cet  agent,  il  est  nécessaire  d’en  admettre  l’existence... 

»  Cette  puissance  n’est  pas  seulement  agent  interne  ;  c’est  elle, 
en  outre,  qui,  ensuite,  devient  forme.  Si  elle  était  seulement  agent, 
on  pourrait,  peut-être,  prétendre  qu’il  est  inutile  de  l’admettre  ; 
mais  c’est  cela  qui  devient  la  forme  ( sed  illud  fit  forma).  Sans 
cela,  donc,  aucune  chose  ne  pourrait  être  engendrée  ;  pour  toute 
génération,  ce  principe  est  exigé,  qui  est,  en  même  temps,  agent 
et  forme  [et  ideo  semper  exigitur  illud  quod  idem  est  agens  et 
forma)  ;  sans  ce  principe,  il  ne  se  fait  pas  de  génération.  » 

Cette  puissance  active,  qui  est,  à  la  fois,  forme  incomplète  et 
agent  interne,  Bacon  l’oppose  à  la  puissance  purement  réceptive. 

«  Il  y  a,  dit-il1 2,  deux  sortes  de  puissances. 

»  11  y  a  la  puissance  réceptive  qui  est  une  disposition  de  la 
matière  ;  ce  n’est  pas  une  nature  active  ;  elle  est  l’opposé  d  une 
telle  nature. 

n  II  y  a,  d’autre  part,  la  puissance  de  la  forme  ;  c  est  une  forme 
incomplète  ;  parce  qu’elle  est  incomplète,  on  l’appelle  puissance 
matérielle  ;  mais  en  vertu  de  son  caractère  formel,  et  parce 
qu’elle  devient  forme  complète,  on  l’appelle  puissance  active.  » 

La  comparaison  des  pensées  qui  ont  été  exposées  dans  cet  article 


1.  Ms.  cit.,  fol.  ioi,  col.  a. 

2.  Ms.  cit.,  loc.  cit. 


V  -  13 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


387 


avec  les  pensées  exposées  dans  l’article  précédent,  au  sujet  de  la 
forme,  nous  montre  que  Bacon  a,  dans  une  même  doctrine,  réuni 
une  théorie  d  Avicébron  et  une  théorie  de  Saint  Augustin  ;  la  sou¬ 
dure  entre  ces  deux  théories  s’est  faite  par  la  notion  de  puissance 
active. 

Avant  de  devenir  une  substance  achevée,  de  l’air  ou  de  l’eau, 
par  exemple,  la  matière  première,  au  gré  d’ Avicébron,  doit  rece¬ 
voir  plusieurs  formes  superposées  ;  d’abord,  la  forme  première, 
qui  la  fait  substance  ;  puis  la  corporéité,  qui  la  fait  corps  ;  puis  la 
forme  élémentaire. 

Chacune  de  ces  formes,  sauf  la  dernière,  est  incomplète,  car 
elle  ne  suffît  pas  à  faire  une  substance  actuelle  ;  elle  a  besoin 
d’être  complétée  par  la  forme  suivante  ;  selon  le  Rabbin  de 
Malaga,  elle  joue,  à  l'égard  de  cette  forme  plus  spéciale,  le  rôle 
d’une  matière. 

Cet  état  où  se  trouve  une  forme  incomplète,  apte  à  servir  de 
matière  à  une  forme  plus  complète,  cet  état  où  il  y  a  mélange 
d’acte  et  de  puissance,  c’est  ce  que  Bacon  désigne  par  le  nom  de 
puissance  active. 

Or,  d’autre  part,  ce  germe  de  forme  qui  se  cache  dans  la  matière 
et  qui,  au  moment  de  la  génération  d’une  suhstance,  deviendra 
forme  en  acte,  Bacon  y  voit  également  une  forme  incomplète, 
douée  de  puissance  active  ;  il  est  donc  vrai  qu’il  use  de  la  philoso¬ 
phie  d’Avicébron  pour  éclairer  celle  de  Saint  Augustin  ;  plus 
exactément,  les  doctrines  d’Avicébron  lui  servent  à  souder  la 
pensée  d’Aristote  à  celle  de  l’Evêque  d’Hippone. 

Cette  puissance  active  est  un  principe  d’action,  mais  c’est  un 
principe  incomplet.  «  C’est  un  agent  incomplet 1  et  insuffisant  ;  il 
ne  peut  mener  à  l’acte  qu’après  avoir  été  excité  et  fortifié  d’ail¬ 
leurs.  » 

Cet  agent  extérieur  qui  viendra  renforcer  et  exciter  la  puissance 
active,  quel  est-il  ?  «  11  y  a,  nous  dit  Bacon2,  deux  sortes  d’agents 
extérieurs,  l’agent  particulier  et  l’agent  universel  ;  l’agent  parti¬ 
culier,  c’est,  par  exemple,  l’homme;  l’agent  universel,  c’est  le 
Soleil  ou  le  Ciel.  » 

Ainsi,  lors  de  la  génération  d’un  homme,  la  forme  humaine 
incomplète  qui  réside  dans  la  matière,  mettra  cette  matière  en 
acte  pour  l’amener  à  constituer  un  homme  complet  et  achevé  ; 
mais  pour  qu  elle  puisse  exercer  cette  action,  il  faudra  qu  elle  soit 

i.  Ms.  cit.,  loc.  cit. 

a.  Ms.  cit.,  fol.  ioo,  col.  d. 


388 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  14 


fortifiée  et  excitée  par  deux  agents  extérieurs,  un  agent  particu¬ 
lier,  le  père  de  l'homme  qui  va  être  engendré,  et  un  agent  univer¬ 
sel,  les  constellations  célestes,  qui  président  à  toutes  les  transfor^ 
mations  du  monde  sublunaire. 

Moyennant  cette  aide,  la  forme  incomplète  meut,  du  mouvement 
qui  constitue  la  génération,  la  matière  au  sein  de  laquelle  elle  réside. 
Devenue  forme  complète,  elle  ne  sera  plus  capable  d'un  sembla¬ 
ble  effet.  Le  seul  mouvement  qu’elle  pourra  encore  communiquer 
à  la  substance  dont  elle  fait  partie,  ce  sera  un  mouvement  local. 
Ainsi  la  forme  substantielle  d’un  grave  ne  pourra  plus,  au  sem  de 
ce  grave,  être  l’agent  d’aucune  génération  ;  elle  pourra  seulement 
donner  à  ce  grave  le  mouvement  naturel  vers  le  centre  du  Monde; 
encore  lui  faudra-t-il,  pour  cela,  l’excitation  et  l’aide  du  Ciel, 
comme  nous  le  verrons  lorsque  nous  étudierons  la  théorie  de  la 
pesanteur  que  soutient  Bacon. 

Ces  réflexions  sont  celles  que  notre  maître  ès  arts  résume  en  ces 
termes  1  ! 

«  Une  fois  qu’elle  a  été  amenée  à  l’acte,  cette  puissance  [active] 
ne  peut  plus  imposer  à  sa  matière  une  transformation  qui  consti¬ 
tue  une  génération,  une  corruption,  une  altération  ou  un  change¬ 
ment  de  cette  sorte.  Elle  peut,  toutefois,  lui  imposer  la  transmu¬ 
tation  qui  consiste  en  un  changement  de  lieu,  et  cela  lorsqu  elle 
a  reçu  de  la  cohésion  de  la  part  des  corps  célestes  et  de  l’agent 
universel.  Tandis,  donc,  qu’elle  se  trouve  sous  dette  existence  incom¬ 
plète  qui  attend  son  complément  par  voie  de  génération,  elle  peut 
mouvoir  sa  matière  vers  la  génération  ;  elle  ne  le  peut  plus  lors¬ 
qu’elle  se  trouve  sous  une  existence  complète,  car  la  génération 
est  la  voie  qui  mène  de  l’incomplet  au  complet  ;  mais  elle  peut 
encore  mouvoir  cette  matière  vers  un  lieu.  » 


IV 

l’essence  et  l’existence 

La  quiddité  d’une  chose,  c’est  ce  qu’on  définit  lorsqu’on  répond 
à  la  question  suivante  :  Dette  chose,  qu’est-elle  ?  quid  est  ?  Or, 
répondre  aune  semblable  question,  c’est  décrire  l’essence  de  cette 
chose,  en  sorte  que  quiddité  et  essence  sdnt  termes  synonymes. 

Qu’est-ce  qui  constitue  la-  quiddité  ou  essence  d’une  chose  ? 


i.  Ms.  cit..  Fol.  ioi,  col.  a. 


V  -  15 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


B89 


Quels  en  sont  les  caractères  et  propriétés  ?  Ce  sont  questions  dont 
la  Métaphysique  d’Avicenne,  la  Philosophie  d’Al  Gazâli  ont,  aux 
Scolastiques,  révélé  l’extrême  importance.  Ces  problèmes  étaient 
sans  doute  discutés  avec  ardeur,  dans  l’Université  de  Paris,  au 
temps  où  Bacon  y  enseignait. 

A  les  discuter,  notre  maître  ès  arts  consacre,  dans  la  seconde 
série  de  ses  Questions  sur  la  Métaphysique  dé  Aristote  et  à  propos  du 
sixième  livre  de  cet  ouvrage,  onze  questions  qui  sont  ainsi  formu¬ 
lées  1  : 

I.  Quæritur  an  quidditas  sit  in  simplicibus  aut  in  compositis. 

II.  Quæritur  de  quidditate  in  compositis ,  et  primo  an  debeat 
exprimi  per  principium  materiale,  et  utrum  illud  faciat  totam 
quidditatem. 

III.  Quæritur  postea  an  quidditas  sit  materia  tantum  vel  forma 
tantum  vel  aggregatum  ex  materia  et  forma. 

IV.  Quæritur ,  si  non  sit  aggregatum,  an  sit  materia  tantum  vel 
forma  tantum. 

V.  Quæritur  ergo,  si  quidditas  sit  forma,  utrum  sit  forma  quæ 
est  altéra  pars  compositi ,  velconsequens  compositum. 

VI.  Quæritur,  cum  sit  compositum  materiale  aut genus  generalis- 
simum  aut  species  aut  individuum ,  eu  jus  est  quidditas. 

VII.  Quæritur  quid  sit  quidditas  substantiæ  demonstratæ  ;  an 
species  sit  quidditas  individuorum. 

VIII.  Quæritur  de  collatione  quidditatis  ad  id  cujus  est  quiddi¬ 
tas,  et  quæritur  utrum  quidditas  possit  esse  alia  ah  eo  cujus  est  vel 
non. 

IX.  Quæritur  utrum  in  omnibus  sit  quidditas  alia  ah  eo  cujus  est 
quidditas,  scilicet  in  substantiis  et  accidentibus. 

X.  Quæritur  utrum  in  accidentibus  sit  quidditas  eadem  cum  eo 
cujus  est  quidditas. 

XI.  Quæritur  utrum  essentia  in  accidentibus  sit  prior  ipso  esse, 
vel  utrum  esse  sit  prius. 

Il  ne  nous  paraît  pas  qu’on  puisse,  de  la  lecture  de  ces  ques¬ 
tions,  tirer  une  théorie  cohérente  de  l’essence  ou  quiddité  ;  bien 
plutôt  nous  semble-t-il  que,  dans  les  dernières  questions,  Bacon 
admet  une  doctrine  évidemment  rejetée  au  cours  des  premières  ; 
c’est  ce  que  l’analyse  suivante  nous  montrera. 

La  première  question  2  demande  s’il  y  a  essence  ou  quiddité 
pour  les  choses  absolument  simples,  comme  la  Cause  première, 

1.  Ms.  cit.,  fol.  99,  col.  d  à  fol.  ioo,  col.  d. 

2.  Ms.  cit.,  fol.  99,  col.  d,  et  fol.  ioo,  col.  a. 


390 


LA  CRUE  DE  LARISTOTÉLISME 


V  -  16 


la  matière  première,  la  première  forme.  Il  ne  semble  pas  que  de 
telles  choses  aient  une  quiddité.  Au  sujet  de  l’une  d’elles,  qu  on 
demande  :  Qu’est-elle?  On  ne  saurait  fournir  aucune  réponse. 
La  définition  d’une  chose  se  donne  en  disant  quel  est  le  genre 
prochain,  quelle  la  différence  spécifique  ;  et  pour  une  chose  sim¬ 
ple,  il  n’y  a  ni  genre  ni  différence. 

Néanmoins,  Bacon  déclare  que  les  choses  simples,  telles  que  la 
Cause  première,  la  matière  première,  la  première  forme  ont  une 
essence  ;  seulement  cette  essence  ne  peut  être  définie  comme  celle 
des  choses  composées  ;  elle  ne  saurait  qu’être  dénommée.  «  C’est 
seulement  dans  les  choses  composées  que  l’essence  est  désignée  à 
l’aide  du  genre  et  de  la  différence  ;  dans  les  choses  simples,  elle 
l’est  simplement  par  le  nom  propre.  Comme  ces  choses  précèdent 
tout  genre,  leur  essence  n’a  pas  à  être  désignée  de  la  première 
façon... 

»  Ici,  pour  une  chose  simple,  on  ne  peut,  à  proprement  parler, 
poser  la  question  :  Qu’est-elle  ?  Pour  une  chose  simple,  nous  ne 
devons  pas  proprement  chercher  ce  qu’elle  est,  parce  qu’il  n’y  a 
rien  avant  elle.  Si  l’on  demande  :  Qu’est-ce  que  Dieu  ?  Qu’est-ce 
que  la  matière  première  ?  Qu’est-ce  que  la  première  forme  ?  Qn 
répondra  fort  bien  par  le  nom  propre,  en  disant,  par  exemple  : 
Dieu,  c’est  Dieu  ;  la  matière  première,  c’est  la  matière  première.  » 

Arrivons  maintenant  à  l’essence  ou  quiddité  des  substances 
composées  ;  elle  va  seule  nous  occuper  désormais. 

Dans  une  telle  substance  composée,  la  matière  suffit-elle,  à 
elle  seule,  à  constituer  l’essence  ?  C’est  l’objet  de  la  seconde  ques¬ 
tion  examinée  par  Bacon  *. 

Pour  y  répondre,  il  commence  par  établir  une  distinction. 
«  D’une  première  façon,  dit-il,  la  quiddité  désigne  l’essence  con¬ 
sidérée  d’une  manière  absolue,  qu’elle  existe  d’une  existence  com¬ 
plète  ou  d’une  existence  incomplète  ; . . .  d’une  autre  façon,  la  quid¬ 
dité  désigne  l’essence  qui  possède  son  existence  complète.  » 

Si  l’on  considère  la  quiddité  d’une  manière  absolue,  sans  prendre 
aucunement  garde  au  mode  d’existence  qu’elle  possède,  «  le  prin¬ 
cipe  matériel  donne  l’essence  d’une  manière  suffisante.  Mais  ce 
principe  matériel  lui-même  peut  être  entendu  de  deux  façons  dif¬ 
férentes.  Par  principe  matériel,  on  peut  entendre  seulement  la 
substance  de  la  matière  ;  celui-là  ne  suffit  pas  fà  donner  l’essence]. 
Par  principe  matériel,  on  peut  aussi  entendre  celui  qui,  avec  la 
substance  de  la  matière  première,  comprend  la  puissance  active 


i.  Ms.  cit.,  fol.  ioo,  col.  a. 


V  -  17 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


391 


dont  la  chose  sera  tirée  par  l’action  de  l’agent  ;  dans  ce  sens,  le 
principe  matériel  suffit  à  donner  l’essence,  mais  à  la  donner  sous 
une  existence  incomplète  ;  il  implique  en  lui  toute  la  quiddité  et 
toute  l’essence  de  la  chose  ;  de  cette  façon,  la  quiddité  tout  entière 
est  désignée  parle  genre... 

»  D’une  autre  façon,  la  quiddité  désigne  l’essence  prise  sous 
son  existence  complète  ;  ainsi  considérée,  la  quiddité  est  exprimée 
par  la  définition  ;  de  cette  façon,  le  genre  ou  le  principe  matériel 
ne  suffit  plus  [à  donner  la  quiddité]  ;  le  genre,  en  effet,  exprime 
l’essence,  tandis  que  la  différence  exprime  l'existence  ( quia  genus 
dicit  essentiam ,  differentia  dicit  esse...). 

»  La  quiddité,  par  cette  addition,  devient  plus  intense  ( inten - 
ditur)  ;  le  genre  apporte  avec  lui  l’essence  et  la  quiddité  ;  la  diffé¬ 
rence  apporte  l’existence  complète  de  cette  essence  (per  gémis 
importatnr  gnidditas  et  essentia;  per  differentiam,  esse  complelum 
essentiæ.)  » 

Pour  éclaircir  pleinement  la  pensée  de  Bacon,  il  est  bon  dy 
joindre  cette  raison  ;  elle  se  trouvait  indiquée  avant  la  solution 
que  nous  venons  de  rapporter. 

«  Dans  les  choses  produites  par  la  nature,  c’est  par  la  matière 
que  se  fait  la  production  ;  dans  cette  matière,  il  y  a  une  puissance 
active  qui,  par  l’agent  universel,  devient  la  forme  ;  si  cette  puis¬ 
sance  active  diffère  de  la  forme  produite  en  acte,  c’est  seulement 
au  point  de  vue  de  l’existence  ;  au  point  de  vue  de  l’essence,  elle 
est  la  même  ;  [lors  donc  que  la  puissance  active  devient  forme  en 
acte],  il  n’y  a  aucune  addition  d’essence,  mais  seulement  une  addi¬ 
tion  d’existence,  comme  on  le  voit  dans  une  graine  qui  va  de 
l’existence  incomplète  à  l’existence  complète  ;  mais  la  quiddité  et 
l’essence  sont  la  même  chose  ;  dans  les  choses  naturelles,  donc, 
le  principe  matériel  fait  toute  la  quiddité  et  toute  l’essence.  » 

Après  avoir  développé  sa  solution,  Bacon  examine  les  raisons 
qu’il  avait  exposées  auparavant  ;  de  celle  que  nous  venons  de  repro¬ 
duire,  il  dit  alors  :  «  11  est  évident  que  cela  est  vrai,  pourvu  que 
la  quiddité  désigne  l’essence  prise  sous  n  importe  quel  mode 
d’existence,  soit  existence  complète,  soit  existence  incomplète.  » 

Dans  la  théorie  que  nous  venons  d’exposer,  on  peut,  nous  sem¬ 
ble-t-il,  démêler  bien  des  influences  diverses. 

Celle  qui  se  montre  tout  d’abord,  c’est  1  influence  d  Avicenne. 
Comme  Avicenne,  Bacon  admet  que  l’essence  peut  être  considérée 
d’une  manière  absolue  ;  qu’elle  est,  alors,  séparée  de  tout  mode 
d’existence  ;  qu’on  n’examine  ni  si  elle  existe  de  l’existence  com¬ 
plète  et  actuelle,  ni  si  elle  existe  seulement  d’une  existence  incom- 


392 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


Y  -  18 


plète,  d’une  existence  en  puissance  ;  il  traite  l'existence  complète 
comme  une  chose  qui  advient  à  cette  essence  absolue,  qui  s’y 
ajoute. 

On  pourrait  encore  reconnaître  l’influence  d’Avicenne  dans  le 
rapport  ici  établi  entre  l’addition  de  l’existence  à  l’essence  et  la 
mise  en  acte  de  la  forme  qui  se  trouvait  en  puissance  dans  une 
matière. 

Mais  ce  que  Bacon  tient  d’Avicenne  se  vient  combiner  avec  sa 
théorie  dé  la  puissance  active  de  la  matière,  de  la  raison  séminale  ; 
et  nous  avons  dit  combien  cette  théorie  réunissait  en  elle  d’ap¬ 
ports  reçus  des  philosophies  les  plus  diverses. 

Lorsque,  d’une  chose,  nous  possédons  la  matière  à  l’état  de 
puissance  active,  lorsque  nous  tenons  la  matière  unie  à  la  raison 
séminale,  à  la  forme  incomplète  dont  l’agent  extérieur  fera  une 
forme  en  acte,  nous  avons  déjà  l’essence  ou  quiddité  de  cette  chose  ; 
nous  ne  la  possédons,  il  est  vrai,  que  sous  un  certain  mode  d’exi¬ 
stence,  sous  cette  existence  incomplète  qu’est  l’existence  en  puis¬ 
sance  ;  mais  si  nous  voulons  la  considérer  d’une  manière  absolue, 
en  faisant  abstraction  du  mode  d’existence  sous  lequel  elle  se 
trouve,  cela  nous  suffira.  Nous  pouvons  donc  dire  :  Lorsque,  d’une 
chose,  la  matière  première,  accompagnée  de  la  raison  séminale, 
est  donnée,  l’essence  absolue  est  également  donnée.  Que  l’agent 
extérieur  développe  la  raison  séminale  pour  en  faire  la  forme  en 
acte  ;  l’essence  considérée  d’une  manière  absolue,  la  quiddité 
prise  en  elle-même,  n’en  éprouvera  aucun  changement  ;  mais  elle 
quittera  l’existence  incomplète  et  en  puissance  pour  passer  à 
l’existence  complète  et  actuelle. 

Cet  appel  à  la  théorie  des  formes  séminales,  Bacon  le  joint  au 
souvenir  d’un  axiome,  courant  dans  les  écoles,  et  très  conforme  à 
la  doctrine  d’Avicébron  :  En  toute  substance  composée,  le  genre 
prochain  correspond  à  la  matière  et  la  différence  spécifique  à  la 
forme.  Cet  axiome,  notre  maître  ès  arts  le  précise  :  Le  genre  pro¬ 
chain,  c’est  la  matière  en  puissance  active,  la  matière  impliquant 
en  elle  la  forme  incomplète  ;  ajouter  au  genre  la  différence 
spécifique,  c’est  remplacer  la  forme  incomplète  par  la  forme 
complète. 

Ainsi  formulé,  et  rapproché  de  ce  qui  a  été  dit  au  sujet  de  l’es¬ 
sence  et  de  l’existence,  cet  axiome  entraîne,  tout  aussitôt,  la  con¬ 
clusion  suivante  : 

Donner  le  genre  prochain  auquel  une  chose  appartient,  c’est  en 
donner  l’essence,  encore  que  cette  essence  se  trouve  seulement 
unie,  dans  ce  cas,  à  une  existence  incomplète  ;  à  ce  genre, 


V  -  19 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


393 


adjoindre  la  différence  spécifique,  c’est  conférer,  à  cette  essence, 
l’existence  complète. 

Voilà  tous  les  éléments  d’une  théorie  de  l’essence  ou  quiddité; 
théorie  fort  originale  d’ailleurs,  au  moins  par  l’ordre  nouveau 
qu’elle  impose  à  des  pensées  anciennes.  Chose  curieuse  !  Dans  les 
questions  que  nous  allons  analyser  maintenant,  Bacon  parait  tota¬ 
lement  oublieux  de  cette  théorie. 

Il  nous  a  dit  que,  donner  la  piatière  à  l’état  de  puissance  active, 
c’était  donner  l’essence  ou  quiddité  ;  mais  il  ne  nous  la  pas  dit  que 
la  matière  à  l’état  de  puissance  active  fût  même  chose  que  l’es¬ 
sence  ;  elle  est  si  peu  même  chose  que  l’essence,  qu  elle  nous 
donne  cette  essenee  unie  à  un  mode  d’existence  bien  déterminé,  à 
l’existence  incomplète  ;  or  l’essence  considérée  d’une  manière 
absolue  est  prise  abstraction  faite  de  tout  mode  d’existence,  soit 
complet,  soit  incomplet.  Voici  donc  une  question  qui  demeure 
entière  :  Qu’est-ce  qui  est,  qu’est-ce  qui  constitue  l’essence  ou 
quiddité  d’une  substance  proprement  dite,  composée  de  matière  et 
de  forme  ? 

L’essence  d’une  telle  substance,  est- ce  l’agrégat  que  composent, 
par  leur  union,  la  matière  et  la  forme  (aggregatuni  ex  materia  et 
forma)  ?  C’est  la  troisième  question. 

«  De  l’union  entre  la  matière  et  la  forme  de  1  homme,  dit  Bacon  ', 
il  ne  résulte  rien  d’autre  que  l’homme.  Mais  l’essence  d’une  chose 
est  distincte  de  la  chose  dont  elle  est  l’essence  ( sed  quidditas  dis- 
tinguiiur  ab  eo  cujus  est).  Partant,  la  quiddité  de  l’homme,  ce 
n’est  pas  l’homme.  L’essence,  ce  n  est  donc  pas  1  agrégat  de  la 
matière  et  de  la  forme.  » 

Tout  en  accordant  cette  conclusion,  Bacon  formule  la  restriction 
que  voici  :  «  Toutefois,  l’essence  est  le  résultat  d’une  union  entre 
certaines  choses.  »  Il  fait  observer  que,  sans  être  l’agrégat  que  la 
matière  et  la  forme  donnent  en  se  combinant,  une  chose  peut 
cependant  résulter  de  l’union  de  la  matière  et  de  la  forme,  suppo¬ 
ser  cette  union  ;  ainsi  en  est-il,  par  exemple,  de  tout  accident.  «  Il 
en  est  de  même  delà  quiddité  »,  dit-il. 

Cette  essence  ou  quiddité,  la  quatrième  question  nous  enseigne  * 

que  c’est  une  forme. 

Mais  cette  forme,  qui  constitue  l’essence  ou  quiddité  d’une  sub¬ 
stance,  ce  n’est  aucunement  la  forme  substantielle  qui,  unie  à  la 
matière,  constitue  cette  même  substance 1 2  3  :  «  Il  y  a  une  certaine 

1 .  Ms.  cit.,  loc.  cit. 

2.  Ms.  cit.,  loc.  cit. 

3.  Cinquième  question.  Ms.  cit.,  fol.  ioo,  col.  b. 


394 


LA  CBUE  DE  l’aBISTOTÉLISME 


V  -  20 


forme  qui  est  une  des  parties  du  composé;  telle  est  l’âme  de 
l’homme.  11  y  en  aune  autre  qui  provient  de  l’union  delà  matière 
avec  la  forme  [précédente]  ;  telle  est  l’humanité.  Je  dis  donc  de  la 
quiddité  :  Elle  est  cette  forme  qui  est  la  composition  ;  elle  suit 
immédiatement  la  combinaison;  par  nature,  elle  est  avant  le 
composé  ;  dans  le  temps,  elle  lui  est  simultanée.  » 

Ainsi,  selon  Bacon,  l’union  de  l’âme  ou  forme  substantielle  de 
l’homme  avec  la  matière  de  l’homme  donne  l’homme,  qui  est  une 
substance  ;  mais,  en  même  temps,  cette  union  s’accompagne  de 
la  production  d’une  forme  différente  de  la  forme  substantielle, 
d’une  forme  qu’on  peut  appeler  composition  ou  forme  du  composé  ; 
et  c’est  cette  forme-ci  qui  est  l’essence  ou  quiddité  de  l’homme, 
qui  est  l’humanité. 

A  une  telle  doctrine,  les  Péripatéticiehs  ne  peuvent  manquer 
d’objecter  ce  que  Bacon  formule  en  ces  termes  :  «  Il  n’y  a  pas  de 
forme  qui  résulte  du  composé....  Du  composé  une  fois  constitué, 
rien  ne  peut  résulter,  si  ce  n’est  un  accident  ;  or  la  quiddité  n’est 
pas  un  accident.  »  Cette  objection,  notre  maître  ès  arts  la  repousse  ; 
cette  forme  du  composé,  cette  forme  qui  est  la  composition  et  qui 
constitue  l’essence,  il  l’admet  et  n’en  fait  pas  un  accident.  La  doc¬ 
trine  qu’il  soutient  sera,  surtout  parmi  les  Scotistes,  l’objet  de 
débats  prolongés. 

Cette  doctrine,  d’ailleurs,  paraît  nouvelle  ;  Avicenne  avait  sou¬ 
tenu,  il  est  vrai,  que  l’essence  du  cheval,  Yéquinite,  impliquait  en 
elle,  à  la  fois,  la  matière  du  cheval  et  la  forme  du  cheval,  qu  elle 
supposait  donc  l’union  de  cette  matière  et  de  cette  forme  ;  mais  il 
n’avait  jamais  proposé  de  regarder  cette  essence  ou  quiddité 
comme  une  forme.  Thémistius  et  Boëce,  au  contraire,  voulaient 
que  l’essence  fût  une  forme,  mais  c’est  à  la  forme  substantielle 
qu’ils  l’identifiaient.  Il  semble  que  Bacon  ait  voulu  faire  une  syn¬ 
thèse  de  ces  deux  opinions,  si  distinctes  quelles  paraissent  incon¬ 
ciliables. 

Si  l’on  veut,  d’ailleurs,  mettre  d’accord  les  nouveaux  propos  de 
Bacon  avec  ceux  qu’il  a  tenus  pour  répondre  à  la  seconde  ques¬ 
tion,  il  faudra  supposer  ceci  :  Cette  forme  de  composition  qui  con¬ 
stitue  l’essence  existe  déjà,  au  moins  d’existence  incomplète,  dans 
la  matière  en  puissance  active  ;  à  sa  génération  suffit  cette  com¬ 
position  qu’est  l’union  de  la  matière  première  avec  la  forme 
incomplète  ou  raison  séminale.  A  ce  sujet,  Bacon  ne  s’explique 
aucunement  ;  rien  n’indique  qu’il  ait  souvenir  de  la  théorie  de  la 
quiddité  donnée  dans  sa  seconde  question. 

L’essence  d’une  chose,  c’est  ce  qu’on  se  propose  de  connaître 


V  -  21 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


895 


lorsqu’on  demande  :  Cette  chose,  qn’est-elle  ?  Quid  est  ?  Or  la 
réponse  à  cette  question,  c’est  la  définition  de  la  chose.  L’essence 
ou  quiddité  est  donc  exprimée  par  la  définition. 

Mais  une  règle  courante  de  la  Logique  dit  que  toute  définition 
se  donne  en  désignant  le  genre  prochain  et  la  différence  spécifique  ; 
là  donc  où  il  n’y  a  pas  genre  prochain  et  différence  spécifique,  pas 
de  définition,  partant  pas  d’essence  ou  quiddité. 

Dès  lors,  il  semble  que  l’espèce  seule  puisse  avoir  une  essence 
ou  quiddité,  car  l’espèce  possède  seule  un  genre  prochain  et  une 
différence  spécifique. 

Cette  opinion,  Bacon  l’avait  rencontrée  dès  sa  première  ques¬ 
tion,  car  elle  tendait  à  nier  qu’une  chose  absolument  simple, 
comme  Dieu,  la  matière  première,  la  première  forme  pût  avoir  une 
quiddité.  Ilia  retrouve  dans  sa  sixième  question1  ;  ici,  elle  veut 
dénier  toute  essence  au  genre  le  plus  général,  à  la  substance  prise 
d’une  manière  absolue,  car,  pour  une  telle  substance,  il  n  y  a  pas 
de  genre  prochain  ;  elle  veut  dénier  toute  quiddité  aux  individus, 
«  car  l’individu  ne  se  définit  pas,  dit  Aristote.  » 

À  cette  opinion,  voici  ce  qu’oppose  notre  maître  ès  arts  :  «  Toute 
chose  qui  existe  d’une  manière  très  véritable,  'possède  également, 
d’une  manière  très  véritable,  une  quiddité  ;  ainsi  en  est-il  des  sub¬ 
stances  séparées  et  aussi  des  substances  individuelles,  car  les  unes 
et  les  autres  sont  ce  qui,  au  plus  haut  point,  possède  l’existence. 

»  Ce  n’est  donc  pas  une  objection  valable  de  dire  que  l’espèce 
seule  se  définit.  Aussi  le  genre  le  plus  général  a-t-il  une  quiddité, 
et  l’individu  en  a-t-il  une  également.  ... 

»  La  question  :  Cette  chose,  qu’est-elle  ?  Quid  est  ?  Se  peut 
résoudre  de  deux  manières  différentes.  »  On  y  peut  répondre, 
d’abord,  en  nommant  une  chose  qui  se  trouve  plus  haut  placée 
dans  l’ordre  des  catégories.  La  question  :  Qu’est-ce  ?,  posée  au 
sujet  du  genre  le  plus  général,  ne  se  peut  résoudre  de  cette 
manière.  «  Mais  cette  question,  posée  au  sujet  d’un  composé  pre¬ 
mier,  peut  aussi  se  résoudre  par  l’analyse  du  composé  en  ses  prin¬ 
cipes.  C’est  ainsi  que  la  question  :  Qu’est-ce  ?  se  résout  lorsqu  elle 
est  posée  au  sujet  du  genre  le  plus  général  ;  on  y  répond  en 
disant  :  La  substance,  c’est  ce  qui  est  composé  de  matière  et  de 

forme. 

»  Lors  même,  donc,  qu’une  chose  ne  peut  être  définie,  elle  a, 
cependant  quiddité  et  essence,  car  la  quiddité,  c’est  la  nature 
même  de  la  chose, l’entité  et  la  vérité  de  son  être.  Partant,  comme 


i.  Ms.  cit.,  loc.  cit. 


396 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  22 


les  individus  sont  des  êtres  véritables,  ils  ont  une  quiddité,  une 
essence  très  véritable.  Mais  comme  nous  ne  connaissons  pas  la 
vérité  des  choses,  nous  ne  définissons  pas  les  individus  et  nous 
n’en  avons  aucune  science.  S’il  n'y  a  pas  de  science  des  choses 
singulières,  c’est  donc  par  suite  du  défaut  et  de  la  faiblesse  de 
notre  intelligence  qui  ne  peut,  dans  cette  vie,  connaître  la  parti¬ 
cularité  des  choses _  L’essence  a  plus  de  vérité  dans  le  particu¬ 

lier  que  dans  l’espèce  ;  mais  elle  ne  nous  sera  connue  que  lors¬ 
que  le  nombre  des  élus  aura  atteint  sa  plénitude  ;  alors,  c’est  par 
les  choses  particulières  que  nous  connaîtrons  les  universaux  ;  à 
présent,  c’est  le  contraire,...  car  nous  connaissons  les  choses  par¬ 
ticulières  par  les  universaux.  » 

Que  les  individus  aient  une  essence,  Saint  Basile,  Thémistius, 
Boëce  l’eussent  asssurément  accordé  ;  mais  ils  eussent  ajouté  tout 
aussitôt  :  Cette  essence,  c’est  l’espèce  à  laquelle  appartiennent 
ces  individus.  C’est  là  l’opinion  que  Bacon  examine  dans  sa  sep¬ 
tième  question  1  :  «  L’espèce  est-elle  la  quiddité  des  individus  ?  » 

«  Il  semble  que  oui,  dit-il,  car,  à  la  question  :  Qu’est-ce  ?, 
posée  au  sujet  de  choses  singulières,  on  répond  en  désignant  l’es¬ 
pèce.  Si  l’on  demande  :  Qu’est-ce  que  Socrate  ?  on  donnera  une 
Jtonne  réponse  en  disant  :  C’est  un  homme.  Le  mot  :  homme 
exprime  donc  bien  la  quiddité  de  Socrate. 

»  Mais  on  peut,  en  faveur  de  l’opinion  contraire,  dire  :  Le  mot 
homme  n’exprime  pas  ce  qu’est  Socrate  en  tant  que  Socrate,  mais 
seulement  ce  qu’il  est  en  tant  qu’homme.  En  tant  donc  qu’il  est 
un  certain  individu  déterminé,  il  a  une  certaine  autre  quiddité. 
En  etfet,  si  le  mot  homme  exprimait  la  quiddité  de  l’individu, 
Socrate  et  Platon  seraient  identiques  en  leur  nature,  quiddité  et 
essence,  ce  qui  est  faux.  D’où  la  conclusion  que  j’accorde  :  Il  y  a 
une  certaine  forme,  la  Socratéité  ( Socrateitas ),  en  vertu  de  laquelle 
l’essence  déterminée  ( essentia  signala ),  la  nature  propre  [de 
Socrate]  est  autre  chose  que  l’humanité,  bien  que  le  mot  homme 
exprime  la  quiddité  commune  et  universelle  de  Socrate. 

»  Ainsi  donc  il  y  a  une  première  quiddité  très  véritable  qui 
peut  être  exprimée  par  quelque  chose  de  plus  élevé;  celle-là  est 
désignée,  est  exprimée  par  l’espèce  plutôt  que  par  le  genre.  Mais 
il  y  a  une  autre  quiddité  très  véritable,  qui  est  celle  de  Socrate 
en  tant  qu’il  est  Socrate  ;  celle-ci  ne  peut  être  exprimée  par  quel¬ 
que  chose  de  plus  élevé  ;  elle  ne  peut  être  exprimée  que  par  elle- 
même  ;  elle  nous  demeure  inconnue,  en  sorte  que  nous  ne  savons 


i.  Ms.  cit.,  fol.  ioo,  coll.  c  et  d. 


V  -  23 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


397 


l’exprimer  ni  l’expliquer.  Voilà  pourquoi  nous  ne  savons  exprimer 
que  la  quiddité  réductible  à  une  chose  supérieure.  » 

Cette  théorie  contredit  à  l’opinion  de  Saint  Basile,  de  Thémis- 
tius,  de  Boëce  ;  pour  ces  philosophes,  dans  Socrate,  dans  Platon, 
il  n’y  a  qu’une  seule  essence  qui  est  l’espèce  humaine,  l’humanité. 

Mais  elle  ne  contredit  pas  moins  à  l’opinion  d’Avicenne  ;  pour 
celui-ci,  l’essence  de  l’homme,  l’humanité  est,  de  soi,  indifférente 
à  l’existence  universelle  aussi  bien  qu’à  l’existence  singulière,  en 
sorte  que  l’essence  de  l’espèce  humaine  et  l’essence  de  Socrate 
ou  de  Platon  sont  une  seule  et  même  essence. 

Bacon  rejette  l’une  comme  l’autre  des  deux  doctrines,  car,  en 
Socrate,  il  admet  deux  quiddités  ou  essences,  l’essence  spécifi¬ 
que  de  l’homme  et  l’essence  individuelle  de  Socrate,  V humanité  et 
la  Socratéité. 

A  l’une  comme  à  l’autre,  il  a  donné  le  nom  de  forme,  ce  qui 
semble  impliquer  qu’il  distingue  la  forme  appelée  humanité  de 
la  substance  universelle  désignée  par  le  mot  homme,  qu’il  distin¬ 
gue  la  forme  appelée  Socratéité  de  l’individu  nommé  Socrate. 
Nous  l’avons  entendu,  d’ailleurs,  invoquer  comme  principe  incon¬ 
testé  cette  affirmation  :  «  L’essence  d’une  chose  est  distincte  de  la 
chose  dont  elle  est  l’essence.  —  Quidditas  dislinguitur  ab  eo  cujiw 
est.  »  Or,  voici  que  nous  l’entendons  poser  cette  question,  qui  est 
la  huitième  1  :  «  La  quiddité  peut-elle,  oui  ou  non,  différer  de  la 
chose  dont  elle  est  la  quiddité  ?  Quæritur  utrum  quidditas  possit 
esse  alia  ab  eo  cujas  est.  »  S’il  ne  veut  pas  tomber  dans  une  con¬ 
tradiction  formelle,  il  est  clair  qu’il  lui  faut  répondre  :  Oui. 

Il  répond  :  Non. 

«  Je  dis  que  la  quiddité  ne  diffère  pas  de  la  chose  dont  elle  est 
la  quiddité.  —  Dico  quod  quidditas  non  est  ahud  ab  eo  cujus  est. 

»  Toutefois,  au  sujet  de  la  quiddité,  il  faut  établir  une  distinc¬ 
tion. 

»  Il  y  a  une  quiddité  primaire  qui  est  la  vérité  même  de  la 
chose. 

»  Il  y  a  aussi  ce  qu  on  peut  appeler  la  quiddité  secondaire , 
c’est  un  portrait  ( similitudo )  de  cette  quiddité  primaire.  Elle  est, 
pour  Socrate,  la  même  quiddité  que  la  quiddité  primaire  ;  mais 
elle  est  sous  un  autre  mode  d  existence,  sous  1  existence  ratio- 
nelle2....  Elle  est  l’image  et  le  portrait  (species  et  similitudo )  delà 
quiddité  primaire,  et  elle  n’est  pas  autre  <jue  celle-ci...  Partant,  ni 

1.  Ms.  cit.,  foi.  100,  col.  c.  .  .. 

2.  Au  lieu  de  :  sab  esse  rationali,  le  texte  porte  :  sub  eue  reali. 


398 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  24 


l’une  ni  l’autre  des  deux  quiddités  n  est  autre  que  la  chose  dont 
elle  est  la  quiddité  .  —  Et  ita  nul  la  quidditas  est  aliaab  eocujus  est.» 

Ainsi  la  quiddité  de  la  santé,  existant  dans  un  corps  sain  — 
c'est  l'exemple  que  Bacon  choisit  —  c’est  ce  corps  sain  lui-même. 
Mais  nous  pouvons  concevoir  cette  quiddité,  en  acquérir  une 
notion  dans  notre  intelligence  ;  ce-  concept  de  la  quiddité  en  est 
l’exacte  ressemblance,  en  sorte  qu’il  n’est  pas  autre  chose  que 
cette  même  quiddité  ;  la  quiddité  conçue  a  seulement  un  autre 
mode  d’existence  que  la  quiddité  réelle  ;  elle  existe  dans  notre 
esprit,  à  l’état  de  notion,  au  lieu  d’exister  hors  de  notre  esprit,  à 
l’état  de  chose  ;  elle  n’en  demeure  pas  moins  essentiellement  la 
même  ;  en  sorte  que  concevoir  la  quiddité  de  la  santé,  ce  n’est  pas 
autre  chose  que  concevoir  le  corps  sain  ;  de  toutes  manières,  dans 
notre  esprit  comme  hors  de  notre,  esprit  il  y  a  identité  entre  la 
quiddité  de  la  santé  et  le  corps  sain,  entre  une  essence  et  la 
chose  dont  elle  est  l’essence. 

A  cette  affirmation,  Bacon  revient  dans  sa  neuvième  question  '  ; 
il  établit  de  nouveau  qu’en  toute  substance,  la  quiddité  est 
même  chose  que  ce  dont  elle  est  la  quiddité. 

«  La  quiddité,  dit-il,  s’exprime  par  la  définition.  Mais  une 
définition  est,  au  plus  haut  point,  la  même  chose  que  ce  dont  elle 
est  la  définition.  D’où  la  conclusion  que  j’accorde.  Au  point  de 
vue  réel  ( secundum  rem),  en  effet,  la  quiddité  est  absolument  la 
même  chose  que  ce  dont  elle  est  la  quiddité;  elle  n’est  autre 
qu’au  point  de  vue  conceptuel  ( secundum  rationem ).  » 

Bacon  rencontre  cette  objection  :  «  Une  cause,  c’est  ce  dont 
l’existence  a  pour  conséquence  quelque  autre  chose  ;  mais  la 
quiddité  est  cause  de  ce  dont  elle  est  la  quiddité;  partant,  pour 
une  substance,  la  quiddité  diffère  de  ce  dont  elle  est  la  quiddité.  » 
A  cette  objection,  notre  auteur  répond  : 

«  Cette  différence  [entre  la  cause  et  l’effet],  qui  entre  dans  la 
définition  de  la  cause,  c  est  seulement  une  différence  de  raison 
( secundem  rationem)  ;  ce  n’est  pas  une  différence  réelle  {secundum 
rem).  Partant,  de  ce  que  la  quiddité  est  cause  formelle  de  la 
chose  dont  elle  est  la  quiddité,  il  résulte  qu  elle  en  diffère  pour 
la  raison,  mais  non  pas  en  réalité.  » 

Si  l’essence  de  Socrate,  c’est  simplement  Socrate  ;  si  la  quiddité 
de  1  homme,  c’est  tout  uniment  l’homme,  que  signifie  donc  toute 
cette  théorie  de  1  essence  ou  quiddité  développée  par  notre 
maître  ès  arts  dans  ses  sept  premières  questions?  Elle  est  évi- 


i.  Ms.  cit.,  loc.  cit. 


V  -  25 


LS8  QUESTIONS  DE  BACON 


399 


demment  dénuée  de  tout  sens.  Ce  sera  plus  tard  le  jugement  de 
Bacon. 


V 

LE  PRINCIPE  D’iNDIVIDUATlON 


r 

Si  la  notion  d’essence  a  été  l’objet,  au  sein  de  l’Ecole,  de 
discussions  nombreuses,  ardentes  et  singulièrement  épineuses,  la 
nature  du  principe  d’individuation  n’a  guère  soulevé  moins  de 
débats.  Ces  débats,  un  temps  devait  venir  où  Bacon,  les  tiendrait 
pour  pures  jongleries  de  mots  autour  d’une  question  qu’un 
homme  sensé  ne  doit  pas  poser;  mais  ce  temps  n’était  pas  encore, 
lorsque  notre  maître  ès  arts  commentait,  à  l’Université  de  Paris, 
la  Métaphysique  d’Aristote.  Dans  la  seconde  série  de  questions  sur 
cet  ouvrage,  le  sixième  livre  donne  lieu  à  une  étude  détaillée 
du  principe  d’individuation  ;  cette  étude  se  déroule  sous  les  titres 
suivants  1  : 

I.  Quæritur  quæ  partes  ingrediuntur  diffnitionem  et  quæ  non ; 
sed  primo  de  diffnibili.  Quæritur,  cum  duplex  sit  totum,  scilicet 
universale  et  particulare,  de  toto  particulari  individuo,  quod  est 
maxime  unum  ;  de  causa  suæ  individuationis  scilicet,  et  quid 
facit  hujusmodi  individuum  esse  individuum. 

II.  Quæritur  de  illis  causis,  utrum  principia  rei  debent  esse 
cause  efficientes  huj us  individuationis. 

III.  Quæritur  ergo,  si  aliquod  istorum,  quæritur  quod  istorum , 
scilicet  vel  mat eria  tantum,  vel  forma  tantum,  vel  utrumque. 

IV.  Quia  suppositum  quod  materia  est  causa  individuationis , 
ideo  quæritur  utrum  ipsa  sola  causet  individuationem. 

V.  Ideo  quæritur  quid  istorum  (sic)  sit  magis  causa  individua¬ 
tionis,  an  materia  vel  forma. 

VI.  quæritur  utrum  possibile  sit  ponere  naturam  individuationi  s 
in  hiis  quæ  habent  formam  solum ,  exclusa  omni  materia ,  ut  in 
ydeis  platonicis. 

Guillaume  d’Auvergne  nous  a  enseigné  qu’une  certaine  théorie 
de  l’individuation  se  trouvait,  deson  temps,  fréquemment  soutenue  ; 
cette  théorie  prétendait  qu’une  substance  est  individualisée  par 
ses  accidents  ;  pour  appuyer  cette  doctrine,  on  faisait  appel  à 
l’autorité  de  Boëce. 


i.  Ms.  cit.,  fol.  102,  coll.  a,  b,  c,  d. 


400 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  26 


Nous  ne  sommes  donc  pas  étonnés  lorsque  nous  voyons  Bacon 
consacrer  sa  première  question  1  à  examiner  si  les  accidents  sont 
causes  de  l’individuation,  lorsque  nous  l’entendons  invoquer, 
en  faveur  de  l’affirmative,  les  textes  de  Boëce  qu’on  avait  accou¬ 
tumé  de  citer  dans  ce  but. 

Tout  ce  que  Bacon  veut  bien  concéder  à  cette  opinion,  c  est  que 
les  accidents  sont  causes  formelles  de  l’individualité  ;  concession 
purement  verbale,  d’ailleurs;  elle  signifie  simplement  qu’au  point 
de  vue  du  langage,  virtute  nominis,  «  indivisible,  un,  individuel, 
et  toutes  les  dénominations  de  même  sorte  sont  du  genre  accident.  » 
Mais  «  s’il  s’agit  de  la  cause  efficiente  de  l’individuation,  ce  sont 
les  principes  constitutifs  de  la  substance  qui  sont  cause  efficiente 
de  l’individuation.  » 

Cette  proposition  s’affirme  à  nouveau  d'ans  la  deuxième  ques¬ 
tion  ;  mais,  tout  aussitôt,  elle  suscite  la  troisième  question  2  : 
Puisqu’il  faut  chercher  la  cause  efficiente  de  l’individuation 
parmi  les  principes  constitutifs  de  la  substance,  devons-nous 
attribuer  cette  individuation  à  la  seule  matière,  à  la  forme  seule 
ou  bien  à  toutes  deux  à  la  fois  ? 

Sur  l’autorité  du  Philosophe,  notre  auteur  commence  par 
accorder  que  «  la  matière  est  la  cause  efficiente  originelle  de 
l’individuation  ».  Mais,  en  discutant  la  quatrième  question  3,  il 
complique  cette  conclusion  ;  dans  la  détermination  de  l’indivi¬ 
duation,  il  accorde  aussi  un  certain  rôle  à  la  forme  ;  il  l’accorde 
en  vertu  de  ce  raisonnement  qui  parait  s’inspirer  d’Avicébron  : 

«  L’acte  divise  et  distingue,  et  la  forme  est  acte....;  or  ce  qui 
est  cause  de  distinction  et  de  division  est  cause  d’individuation.  » 
Partant,  dit  Bacon,  «  la  forme  est  cause  d’individuation  et  la 
matière  est  cause  concomitante  (, concausa )  ;  l’une  et  1  autre,  en 
effet,  sont  principes  de  la  substance  individuelle  ;  aussi  sont-elles, 
l’une  et  l’autre,  causes  d’individuation.  » 

Après  une  discussion  assez  compliquée,  notre  maître  ès  arts 
finit,  cependant,  par  déclarer,  dans  sa  cinquième  question*,  que  la 
matière  est  la  cause  principale  de  l’individuation.  En  effet,  dit-il, 
«  l’individuation  et  l’unité  sont  propriétés  semblables  ;  mais  l’unité 
est  quantité  qui  est  issue  de  la  nature  de  la  matière....  Presque 
en  toutes  choses,  la  matière  est  numériquement  une;  aussi 
existe-t-elle,  en  tel  individu,  par  telle  de  ses  parties  qui  est 

1.  Ms.  cit.,  fol.  102,  col.  b. 

2.  Ms.  cit.,  fol.  102,  col.  c. 

3.  Ms.  cit.,  loc.  cit. 

4-  Ms.  cit.,  fol.  102,  col.  d. 


V  -  27 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


401 


bien  déterminée  ( signala )  ;  et  tout  ce  qui  est  ensuite  surajouté  à 
cette  partie  bien  déterminée,  qu’il  s’agisse  d’une  forme  substan¬ 
tielle  ou  d’une  forme  accidentelle,  suit  la  nature  et  la  condition  de 
cette  partie  déterminée.  »  Par  cette  désignation  et  détermination 
d'une  partie  de  la  matière,  forme  substantielle  et  accidents  se 
trouvent  déterminés.  C’est  bien  la  théorie  péripatéticienne  de 
l’individuation. 

C’est  encore  cette  théorie  péripatéticienne  qui  dicte  la  réponse 
à  la  dernière  question 1  : 

«  A  moins  de  supposer  la  matière,  nous  ne  pouvons  avoir  d’in¬ 
dividuation.  C’est  ce  que  dit  Aristote  :  «  Dans  les  êtres  séparés  de 
»  la  matière,  il  n’y  a  pas  individuation  numérique,  mais  seule- 
»  ment  individuation  spécifique.  »  Point  donc  d’individuation  sans 
matière..,  car  toute  particularisation  et  désignation  est  faite  par 
la  nature  de  la  matière.  » 

Bacon  s’est  montré  fidèle  péripatéticien  dans  la  discussion  de 
cette  question  :  Qu’est-ce  que  le  principe  d’individuation  ?  Mais  il 
ne  suit  pas  longtemps  Aristote.  Un  véritable  disciple  du  Philo¬ 
sophe,  en  effet,  ne  manquerait  pas  d’appliquer  aux  Intelligences 
la  proposition  qui  vient  d’être  établie  ;  Bacon  s’en  garde  bien  ; 
comme  exemples  d’êtres  séparés  de  toute  matière,  il  se  contente 
de  citer  la  Cause  première  et  les  idées  platoniciennes  ;  en  effet,  il 
n’oublie  pas  l’enseignement  d’Avicébron  ;  hors  la  Cause  première, 
il  n’admet  aucune  substance  qui  soit  forme  pure  ;  en  toute  Intel¬ 
ligence,  il  place  une  matière  :  «  Parmi  les  créatures,  dit-il,  il  est 
impossible  d’admettre  des  substances  qui  soient  des  formes  pures 
et  véritables  ;  toujours  et  exclusivement,  une  forme  pst  créée  dans 
une  matière.  » 

Dès  là  que  toute  Intelligence  créée,  que  toute  âme  à  une 
matière,  notre  maître  ès  arts  pouvait  mettre  dans  la  matière  le  prin¬ 
cipe  de  l’individuation,  sans  être  exposé  à  fondre  dans  uue  Intel¬ 
ligence  unique  toutes  les  âmes  séparées  de  leur  corps. 


VI 

LE  MONDE  EST- IL  ÉTERNEL  ? 

L’Aristotélisme  affirme  et  prétend  démontrer  que  le  Monde  n'a 
pas  eu  de  commencement  ;  le  Christianisme  enseigne  que  le 

i.  Ms.  cit.,  fôl.  102,  col.  d. 

DUHEM  —  T.  V. 


26 


402 


LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


V  -  28 


Monde  a  commencé,  qu’il  y  eut  une  première  révolution  céleste 
et  un  premier  homme.  Après  avoir  préoccupé  les  théologiens 
musulmans  et  juifs,  cet  antagonisme  préoccupe  grandement  les 
théologiens  chrétiens. 

Dès  le  temps  où  il  enseignait  à  la  Faculté  des  Arts  de  Paris, 
Bacon  a  proposé,  comme  solution  du  débat,  une  opinion  à  laquelle 
il  est  demeuré  fidèle  toute  sa  vie,  mais  qu  il  a  été,  parmi  ses  con¬ 
temporains,  presque  seul  à  défendre. 

Non  seulement  il  s’est  cru,  et  cela  comme  beaucoup  d’autres, 
en  état  de  démontrer  philosophiquement  que  le  Monde  avait  néces¬ 
sairement  commencé,  mais  encore  il  a  prétendu  qu  Aristote  n  avait 
jamais  eu  l’intention  de  soutenir  la  doctrine  contraire. 

Cette  prétention  se  trouve  affirmée  dans  une  des  questions  ‘  sur 
le  huitième  livre  de  la  Physique  d  Aristote  ',  cette  question  est 
ainsi  intitulée  :  Utrum  Aristoteles  consentiat  in  hoc  quod  motus  sit 
æternus. 

Notre  maître  ès  arts  commence  par  critiquer  les  démonstrations 
données,  au  huitième  livre  de  la  Physique,  en  vue  d’établir  que  le 
temps  ni  le  mouvement  n’ont  pu  commencer  ;  il  montre  en  quoi 
pèchent  ces  argumentations,  puis  il  conclut  en  ces  termes  : 

«  Qu’ Aristote  n’ait  rien  admis  de  contraire  à  la  foi,  cela  se  voit 
par  son  intention  môme.  Il  dit,  en  effet,  qu  il  n  y  a  pas  eu  de  temps 
alors  que  le  mouvement  n’existait  pas  ;  il  parait  donc  avoir  seule¬ 
ment  voulu  que  le  mouvement  n’ait  pas  pu  commencer  dans  le 
temps,  ce  qui  est  véritable  ;  aussi  par  cette  récapitulation  de  ses 
arguments,  voit-on  clairement  qu’il  a  entendu  parler  de  la  perpé¬ 
tuité  qu’on  attribue  au  temps. 

»  La  même  chose  est  mise  en  évidence  par  ce  qu  il  dit  lui-même 
en  plusieurs  endroits.  »  Et  Bacon  d’accumuler  les  textes  d’Aristote 
d’où  l’on  peut,  semble-t-il,  conclure  que  le  Monde  a  commencé. 

Les  raisonnements  donnés  par  Bacon  consistent,  pour  la  plu¬ 
part,  à  dresser  contre  l’hypothèse  d’une  multitude  infinie  de 
choses  successives,  les  objections,  soulevées  par  Aristote,  contre 
toute  multitude  infinie  actuelle  de  choses  simultanées.  Aristote 
avait  prévu  qu’à  ses  objections,  cette  extension  pourrait  être  don¬ 
née,  et  il  avait  pris  soin  de  la  déclarer  illégitime,  encore  qu’il 
soit  permis  de  regarder  comme  fort  peu  logique  la  fin  de  non- 
recevoir  qu’il  lui  oppose.  De  cette  fin  de  non-recevoir,  en  tout  cas, 
Bacon  ne  tient  aucun  compte  ;  il  écrit  : 

«  A  l’infini,  on  ne  peut  rien  ajouter,  est-il  dit  au  traité  Dti  Ciel 


i.  Ms.  cit.,  fol.  69,  col.  a. 


V  -  29 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


403 


et  du  Monde.  Si  donc  les  révolutions  du  Ciel  n’avaient  pas  eu  de 
commencement,  en  sorte  qu’une  infinité  de  révolutions  eussent 
précédé  l’instant  présent,  on  ne  leur  pourrait  ajouter  une  nou¬ 
velle  révolution  ;  or  nous  voyons  que  cela  est  faux,  car,  chaque 
jour,  une  révolution  et  circulation  nouvelle  s’ajoute  aux  précé¬ 
dentes. 

»  De  même,  s’il  n’y  a  pas  eu  de  première  révolution  du  Ciel, 
le  nombre  des  révolutions  accomplies  jusqu’aujourd’hui  est  infini, 
et  aussi  le  nombre  des  révolutions  qui  seront  accomplies  demain  ; 
mais  l’infini  est  égal  à  l’infini  ;  partant,  le  nombre  des  révolutions 
qui  seront  accomplies  demain  est  égal  au  nombre  des  révolutions 
qui  sont,  aujourd’hui,  accomplies,  ce  qui  est  absurde.  Il  est  donc 
évident  qu’il  faut  poser  une  première  révolution. 

»  Nous  devons  dire,  dès  lors,  qu’Aristote  admet  que  la  Cause 
première,  et  la  Cause  première  seule,  existe  de  toute  éternité. 
Aussi,  admettre  que  le  Monde  n’a  pas  eu  de  commencement,  est- 
ce  une  erreur  en  Philosophie.  Aristote  n’admet  pas  que  le  mouve¬ 
ment  soit  éternel  dans  le  passé,  si  ce  n'est  en  vertu  de  la  nature 
du  temps.  Il  argumente,  en  effet,  contre  les  philosophes  au  gré 
desquels  le  repos  avait  duré  d'abord  pendant  un  temps  infini 
avant  que  le  mouvement  ne  commençât  ;  c’est  contre  eux  qu'il 
dresse  ses  raisonnements  ;  ces  raisonnements,  il  est  vrai,  ne  con¬ 
cluent  pas  valablement  que  le  mouvement  n’a  pas  eu  de  com¬ 
mencement,  si  l’on  entend  ces  mots  d’une  manière  absolue  et 
tout  simplement  ;  mais  ils  concluent  bien  suivant  son  intention  ; 
ils  prouvent  que  le  mouvement  n’est  pas  venu  à  l’existence  dans 
le  temps,  attendu  que  le  mouvement  précède  le  temps  ;  on  voit 
évidemment,  par  la  récapitulation  des  arguments,  qu’il  parle  du 
mouvement  en  le  comparant  au  temps,  que  la  seule  perpétuité 
dont  il  parle  est  celle  qui  accompagne  le  temps  ;  ainsi  veut-il  fort 
justement  que  le  temps  soit  perpétuel  de  la  même  façon  que  le 
mouvement. 

»  Nous  savons  maintenant  que  c  est  une  erreur  d’admettre  que 
le  Monde  ou  le  mouvement  n’a  pas  eu  de  commencement  ;  nous 
savons  aussi  qu’Aristote  ne  l’a  pas  admis  ;  il  suppose,  nous  le 
savons,  que  le  mouvement  a  eu  un  commencement,  mais  qu'il  n’a 
pas,  cependant,  commencé  dans  le  temps.  On  demande  alors  si 
Aristote  et  les  autres  philosophes  ont  entendu  que  le  mouvement 
aurait  une  fin.  » 

A  cette  nouvelle  question,  notre  maître  ès  arts  répond  en  ces 
termes  : 

«  Les  philosophes  ont  bien  admis  que  le  mouvement  avait  eu  un 


404 


LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


V  -  30 


commencement,  mais  non  pas  qu'il  aurait  une  fin.  C  est  la  foi 
seule,  en  effet,  qui  nous  conduit  à  supposer  une  fin  au  mouvement, 
et  ils  n’avaient  pas  la  foi  ;  aussi  est-il  évident  qu’ils  n’ont  pas 
compris  la  fin  du  mouvement;  mais  ils  lui  ont  supposé  un  com¬ 
mencement,  car  cela  n’est  pas  seulement  nécessaire  selon  la  foi, 
mais  selon  les  raisons  philosophiques.  Partant,  c  est  une  erreur  en 
Philosophie  de  ne  point  admettre  un  commencement  dans  le  mou¬ 
vement,  mais  ce  n’est  pas  une  erreur  en  Philosophie  de  n  y  point 
admettre  une  fin.  » 

Si  Bacon  était  seul  à  croire  qu’ Aristote  n’avait  pas  soutenu  1  éter¬ 
nité  du  Monde,  il  était,  semble-t-il,  de  l’avis  général,  en  préten¬ 
dant  que  la  Philosophie  suffit  à  condamner  cette  éternité.  Aussi 
entendra-t-on,  dans  l’Université  de  Paris,  des  murmures,  et  plus 
que  des  murmures,  quand  Albert  le  Grand  et  Thomas  d  Aquin 
affirmeront  cette  proposition  :  La  foi  seule  nous  peut  assurer  que 
le  Monde  a  eu  commencement. 


VII 

LES  MOTEURS  DES  C1EUX 

Poursuivons  notre  lecture  du  manuscrit  d’Amiens,  afin  de  con¬ 
naître  ce  qu'on  enseignait  à  la  Faculté  des  Arts,  dès  1  an  1250, 
touchant  les  problèmes  qui,  pendant  cent  ans,  allaient  agiter  1  Uni¬ 
versité  de  Paris.  Pour  terminer  notre  revue,  voyons  ce  que  Bacon 
professait  au  sujet  d’une  théorie  qui  devait  passionner  tous  les 
doctes,  la  théorie  des  intelligences  qui  meuvent  les  cieux. 

Bacon  traite,  tout  d’abord,  de  cette  théorie,  dans  la  série  de 
questions  qu’il  a  consacrées  au  XIe  livre  de  la  Métaphysique. 
Ces  questions  sont  aussi  celles  où  il  a  exposé  le  peu  d’ Astronomie 
qu’il  savait  à  cette  époque,  en  sorte  que  nous  avons  eu,  autrefois1, 
occasion  de  les  énumérer  et  de  les  analyser. 

Rien  de  plus  simple  que  la  théorie  des  moteurs  célestes  pré¬ 
sentée  par  ces  questions  ;  elle  est  tout  entière  résumée  dans  ce 
passage  *  : 

«  Il  y  a  deux  sortes  de  moteurs. 

»  11  y  a,  d’abord,  un  moteur  commun  et  non  approprié,  qui  com¬ 
mande  à  la  révolution  [diurne]  ;  c’est  la  Cause  première.  Si  nous 

i.  Voir  :  Seconde  partie,  Ch.  V,  §  V  ;  t.  111,  po.  267-274- 

a  Quæstiones  citatæ,  quæst.  VI;  ms.  cit.,  fol.  72,  col.  b. 


V  -  31 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


405 


parlons  de  ce  moteur,  tous  les  orbes  et  tous  les  astres  sont  mûs 
par  le  même  moteur  ;  le  mouvement  qu’il  produit  est  un  mouve¬ 
ment  commun  qui  domine,  entraîne  et  fait  tourner  ;  aussi  tous  les 
orbes  inférieurs  sont-ils  entraînés  et  mis  en  rotation  par  le  mou¬ 
vement  du  premier  orbe. 

»  Il  y  a,  en  second  lieu,  un  moteur  propre,  approprié  et  exécu¬ 
tif  ;  c’est  une  intelligence  ;  à  ce  moteur  répond  le  mouvement  pro¬ 
pre  qui  est  de  sens  contraire  au  mouvement  du  premier  mobile. 
Si  nous  parlons  de  ce  moteur,  chaque  orbe  inférieur  a  pour  moteur 
une  intelligence  qui  lui  est  spécialement  députée.  » 

La  question  suivante  ajoute,  d’ailleurs  1 2  : 

«  Chaque  orbe  inférieur  a  deux  mouvements. 

»  L’un  de  ces  mouvements,  comme  nous  l’avons  vu,  est  le  mou¬ 
vement  commun  ;  de  cette  façon-là,  tous  les  orbes  inférieurs  sont 
mûs  par  le  même  moteur. 

»  L’autre  mouvement  est  un  mouvement  propre;  l’orbe  le  tient 
du  moteur  délégué  ( admissus )  ou  intelligence.  Aussi,  de  même  qu’il 
y  a  sept  orbes  inférieurs,  il  y  a  sept  intelligences  motrices.  » 

Cette  théorie,  dans  sa  grande  simplicité,  reproduit  assez  exacte¬ 
ment  la  pensée  qu’Aristote  exprime  aux  Chapitres  Vil  et  VIII  du 
XIe  livre  de  la  Métaphysique  ;  seulement  l’Astronomie  rudimen¬ 
taire  dont  Bacon  se  contente  requiert  beaucoup  moins  d’intelli¬ 
gences  motrices  que  le  Stagirite  n’en  devait  supposer  pour  mou¬ 
voir  ses  nombreuses  sphères  homocentriques. 

Les  questions  sur  le  XIe  livre  de  la  Métaphysique  nous  appor¬ 
tent  encore  quelques  renseignements  sur  la  nature  et  les  qualités 
que  notre  maître  ès  arts  attribue  aux  intelligences  motrices. 

Elles  nous  apprennént  ’,  par  exemple,  «  que  la  Cause  première 
est  absolument  séparée  de  toute  matière,  mais  qu’il  n’en  est  pas 
de  même  des  autres  intelligences  ;  celles-ci,  en  effet,  ont  une 
matière,  bien  que  cette  matière  soit  incorporelle  et  spirituelle.  » 

Les  intelligences  sont  des  moteurs  volontaires  3.  11  ne  faut 
cependant  pas  croire  qu’une  telle  intelligence  «  soit  un  moteur 
volontaire  dont  l’action  est  identique  à  la  volonté  ( motor  per 
voluntatem  cujus  voluntas  est  ejus  actio).  Seule,  la  Cause  pre¬ 
mière  est  un  tel  moteur.  » 

En  1277,  les  docteurs  en  Théologie  de  Paris,  présidés  par  l’évê¬ 
que  Étienne  Tempier,  condamneront  cette  proposition  :  «  C’est 
par  sa  seule  volonté  que  l’intelligence  meut  le  ciel.  »  Le  sens  de 

1.  Quæst.  cit.,  quæst.  VII  ;  ms.  cit.,  fol.  172,  col.c. 

2.  Quæst.  ci*  ,  quæst.  VII  ;  ms.  cit.,  fol.  172,  col.  c. 

3.  Quæst.  cit.,  quæst.  VIII;  ms.  cit.,  fol.  172,  col.  c. 


406 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  32 


cette  condamnation  paraîtra  fort  douteux  même  aux  contempo¬ 
rains  de  ceux  qui  l’auront  portée.  L’intention  de  ceux-ci,  semble- 
t-il,  sera  de  jeter  l’anathème  sur  l’erreur  que  Bacon  signalait 
déjà  et  que  le  Traité  des  intelligences  rejetait  également  \ 

Par  essence 1  2 3,  ces  intelligences  motrices,  volontaires  et  libres, 
sont  indifférentes  à  mouvoir  tel  orbe  plutôt  que  tel  autre,  à 
communiquer  tel  mouvement  de  préférence  à  tel  autre  mou¬ 
vement.  «  Mais  l’une  d’entre  elles  est  députée  à  mouvoir  Saturne, 
l’autre  à  mouvoir  Jupiter,  et  ainsi  des  autres.  » 

«  Mouvoir  volontairement,  en  effet,  peut  s’entendre  de  deux 
manières  *  ;  on  peut  l’entendre  de  l’indétermination  de  la  volonté 
et,  dans  ce  sens,  chaque  intelligence  peut  mouvoir  plusieurs 
mobiles  ;  ou  bien  on  le  peut  entendre  de  l’appropriation  de  la 
volonté  et,  dans  ce  sens,  une  intelligence  ne  saurait  mouvoir  plu¬ 
sieurs  mobiles.  Dans  l’homme,  il  y  a  la  volonté  indifférente  ;  il  y 
a  aussi  la  volonté  déterminée  après  que  la  raison  a  été  prise  en 
considération  ;  de  même,  dans  une  intelligence,  il  y  a  la  volonté 
indifférente  et  la  volonté  députée  ou  appropriée.  » 

Concevoir  les  intelligences  motrices  des  cieux  comme  des 
volontés  libres  qui  obéissent  à  un  ordre,  voilà  qui  ne  serait  point 
du  tout  du  goût  d’Aristote.  On  peut  deviner,  croyons-nous,  ce 
qui  suggère  à  Bacon  cette  opinion  fort  peu  péripatéticienne.  Dès 
ce  moment,  notre  maître  ès  arts  lit  et  cite  la  Philosophie 
d’Algazel  4  ;  il  s’en  est  encore  trop  peu  pénétré  pour  que  sa 
théorie  des  intelligences  célestes  éprouve  la  moindre  influence  de 
la  doctrine  soutenue  par  le  philosophe  arabe  ;  mais  il  a  lu,  dans 
la  Philosophia  Algazelis ,  que  ce  que  les  philosophes  appelaient 
intelligence,  était  nommé  ange  par  la  religion  ;  dès  lors,  il  a 
voulu  que  les  intelligences  motrices  des  cieux  fussent  douées  de 
volonté  et  de  liberté  comme  les  anges  du  Christianisme. 

L’étude  des  moteurs  qui  assurent  la  rotation  des  orbes  célestes 
est  reprise  par  Bacon  dans  sa  seconde  série  de  questions  sur  la 
Physique  d’Aristote  ;  les  questions,  relatives  au  VIIIe  livre,  qui 
terminent  cette  série  ont,  presque  toutes,  cette  étude  pour  objet  ; 
donnons-en  la  liste  5,  en  y  joignant  un  numérotage  qui  facilitera 
nos  références. 

I.  Dubitatur  de  il/o  capitula  in  guo  [ Aristoteles ]  docet  omnia 


1.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  IX,  §  V  ;  ce  vol.,  pp.  367-368. 

2.  Quæst.  cit.,  quæst.  VII  ;  ms.  cit.,  fol.  172,  col.  c. 

3.  Quæst.  cit.,  quæst.  VIII  ;  ms.  cit.,  ibid. 

4.  Quæst.  cit.,  quæst.  II  ;  ms.  cit.,  fol.  1 7 1 ,  col.  d. 

5.  Ms.  cit.,  fol .  71,  col.  d,  à  fol.  74,  col.  a. 


V  -  33 


LÈS  QUESTIONS  DE  BACON 


407 


reducere  ad  unum  mobile  molum  ex  se;  et  hujusmodi  mobile, 
siciit  ipse  dicit,  est  cælum  quod  ex  se  movetur. 

II.  Quæritur  an  pars  cæli  movens  moveatur.  Quia  duplex  solet 
poni  movens  cæli,  scilicet  conjunctum  et  separatum ,  ideo  quæritur 
de  motore  separato,  an  moveatur  saltem  per  accidens. 

III.  Tune  quæritur  de  motore  cæli  conjuncto,  cujusmodi  est 
intelligentia ,  an  moveatur. 

IV.  Quæritur  tune  qualiter  reducit  omnes  motores  ad  unum  moto- 
rem. 

V.  Quæritur  utrum  aliquod  immobile  per  se  et  per  accidens ,  an 
illud  sit  substanlia  corporea  ant  incorporea. 

VI.  Quæritur  tune  an  movens  motum  per  accidens  possit  esse 
causa  motus  perpetui. 

VII.  Quæritur  an  mobile  per  accidens  motum,  sicut  partes  cæli 
et  elementorum  et  multa  alia ,  possunt  moveri  motu  continuo 
et  perpêtuo. 

VIII.  Quæritur  an  possit  esse  aliquod  corpus  cæleste  quod  semper 
quiescat. 

IX.  Quæritur  de  eo  quod  semper  movetur  sicut  orbes  inferiores, 
et  quæritur  utrum  necesse  sit  quod  moveantur  duplici  motu. 

X.  Quæritur  an  motus  orbium  inferiorum  sit  violentus. 

XI.  Quæritur  quid  sit  motor  primus  et  quis  motus  primus ,  et 
quæritur,  eo  ordine  quo  ipse  quærit,  primo,  de  motu,  quis  erit 
ille  motus. 

XII.  Quæritur  tune  an  solus  motus  loéalis  sit  continuus ,  ut  ipse 
videtur  innuere,  et  etiam  circularis. 

XIII.  Dubïtatur  ansitponere  instans  inter  duo  tempora. 

XIV.  Inter  est  quæstio  secundum  ordinem  secundum  quem  ipse 
exsequitur,  scilicet  quis  sit  ille  motor  primus  qui  movet  cælum  ; 

an  hic  possit  esse  forma  vel  anima. 

XV.  Postea  quæritur  an  ilia  forma  sit  anima  movens.  Quia 
certum  est  quod  non  anima  vegetativa,  tune  quæritur  an  sit  forma 
vel  anima  sensitiva  ant  intellectiva. 

Bacon  a  lu,  maintenant,  non  seulement  la  Philosophie  d’Al 
Gazâli,  mais  encore  la  Métaphysique  d’Avicenne  ;  il  les  cite  et 
discute  toutes  deux 1  ;  mais  entre  leur  théorie  et  celle  qu’il  avait 
empruntée  au  Stagirite,  qu’il  avait  soutenue  dans  ses  questions 
sur  le  XIe  livre  de  la  Métaphysique,  il  n’a  guère  vu  qu’une  diffé¬ 
rence  de  langage  ;  il  n'a  pas  compris  que  ces  deux  théories  étaient 
entièrement  distinctes. 

i.  Quæst.  VI  ;  ms.cit.,  fol.  72,  col.  cet  col.d  ;quæst.  XV;  ms.  cit.,  fol.  7 1\, 
col.  a. 


408 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  34 


Il  a  bien  entendu  qu’Avicenne  et  Al  Gazàli  considéraient  deux 
sortes  de  moteurs  célestes,  qu’ils  parlaient  d’un  moteur  séparé  et 
d’un  moteur  conjoint  ;  il  s’empresse  donc,  lui  aussi,  de  déclarer  1 
qu’on  doit  distinguer  entre  lé  moteur  séparé  et  le  moteur 
conjoint.  Mais  il  n’a  pas  vu  qu’au  gré  des  philosophes  arabes, 
chaque  sphère  céleste  avait,  à  la  fois,  un  moteur  séparé  et  un 
moteur  conjoint  ;  il  admet  donc,  tout  comme  Robert  Grosse- 
Teste2,  qu’il  existe  un  seul  moteur  séparé  ;  il  l’identifie  à  la  Cause 
première  et  le  charge  de  mouvoir  de  mouvement  diurne  l’orbe 
suprême  et  tout  le  ciel  ;  puis,  à  chacun  des  orbes  inférieurs,  il 
assigne  un  moteur  particulier,  chargé  de  produire  le  mouvement 
qui  est  propre  à  cet  orbe  ;  à  ce  moteur  particulier,  il  donne  le 
nom  d’intelligence  ou  de  moteur  conjoint  ;  c’est  ainsi  son  ancienne 
théorie  qu’il  reproduit  sous  des  termes  fournis  par  Avicenne. 

Que  telle  soit  bien  la  pensée  de  Bacon,  nous  le  pouvons  établir 
par  des  citations  multiples  : 

«  Tout  ciel 3  se  peut  diviser  en  l’orbe  lui-même,  et  l’intelligence 
qui  meut  cet  orbe... Il  est  mû  par  l’intelligence  qui  lui  est  députée 
et  conjointe.  » 

«  On  a  l’habitude  4 5  d’admettre  deux  moteurs  du  Ciel,  le  moteur 
séparé  et  le  moteur  conjoint...  C’est  la  Cause  première  qui  est  le 
moteur  séparé  du  Ciel.  » 

«  On  demande  alors  8,  au  sujet  du  moteur  céleste  conjoint 
(telle  est  l’intelligence),  s’il  est  en  mouvement... 

»  Solution  :  On  doit  répondre,  selon  l’opinion  de  certains  phi¬ 
losophes,  que  cette  proposition  :  Le  premier 'moteur  n’est  mû  ni 
de  mouvement  propre  ni  de  mouvement  d’entrainement  ( nec 
per  se  nec  per  accidens),  se  doit  entendre  du  moteur  séparé, 
qui  est  la  Cause  première  de  toutes  choses,  et  non  du  moteur 
conjoint,  qui  est  l’intelligence  ;  celle-ci,  en  effet,  à  leur  avis,  est 
mue  par  accident... 

»  Ou  bien  on  doit  dire  que  l’intelligence,  qui  est  le  moteur  con¬ 
joint,  n’est  mue  ni  de  mouvement  propre  ni  de  mouvement 
d’entraînement.  » 

Au  sujet  de  ce  moteur  conjoint,  que  nous  enseigne  notre  maître 
ès  arts  ?  Est-ce  simplement  la  forme  de  l’orbe  céleste  ou  bien 
est-ce  une  Ame  ? 


1.  Quæst.  II;  ms.  cit.,  fol.  72,  col.  a. 

2.  Vide  supra,  pp.  354-355. 

3.  Ouæst.  I  ;  ms.  cit.,  fol.  71,  col.  d,  et  fol.  72,  col.  a. 

4  Quæst.  II  ;  ms.  cit.,  fol.  72,001.  a. 

5.  Quæst.  III;  ms.  cit.,  fol.  72,  coll.  a  et  b. 


V  -  35 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


409 


«  Le  ciel  est  mû  par  sa  nature  1 2  qui  est  sa  forme,  mais  non 
d’une  manière  suffisante...  En  effet,  la  forme  circulaire  incline  au 
mouvement  circulaire,  mais  pas  suffisamment  »  pour  produire  ce 
mouvement  d’une  manière  effective. 

Ce  moteur  conjoint  est  donc  une  âme.  Evidemment,  ce  ne  peut 
être  une  âme  végétative*.  Est-ce  une  âme  sensitive?  En  dépit  de 
certaines'expressions  ambiguës  d’Avicenne,  on  ne  le  peut  admet¬ 
tre.  Il  faut  donc  que  le  moteur  du  ciel  soit  une  âme  raisonnable 
( anima  intellectiva). 

Mais  si  Bacon  consent,  à  l’exemple  d’Averroès,  à  donner  le  nom 
d’âme  au  moteur  du  ciel,  c’est  à  la  condition,  déjà  posée  au  traité 
De  substantiel  orbis,  d’ôter  à  cette  âme  tous  les  caractères  que 
ce  nom  implique  habituellement,  et  qu’ Avicenne  et  Al  Gazâli  lui 
avaient  maintenus.  Nous  allons  entendre,  en  effet,  dans  une  suite 
de  textes,  notre  maître  ès  arts  s’appliquer  à  la  distinction  qu’il 
convient  de  poser  entre  l’intelligence  qui  meut,  un  orbe  et  l’âme 
d’un  être  vivant. 

Il  examine  cette  question  3 4  :  «  Le  moteur  conjoint  du  ciel  (telle 
est  l’intelligence)  est-il  en  mouvement  ?  Il  semble  que  oui, 
répond-il.  En  effet,  l’intelligence  qui  meut  le  ciel  est  appelée  Ame 
du  Monde  ;  cette  intelligence  doit  donc,  au  moins  en  ce  qui  a  trait 
au  mouvement,  avoir,  [à  l’égard  de  l’orbe  céleste],  la  même  opéra¬ 
tion  qu’a  l’âme  raisonnable  à  l’égard  du  corps  humain  ;  or  l’âme 
d’un  homme  est  mue,  tout  au  moins  par  entraînement  ( per  acci- 
dens ),  quand  son  corps  est  en  mouvement  ;  de  même,  donc,  l’intel¬ 
ligence  doit  être  mobile,  au  moins  par  entrainement.  » 

Notre  auteur  ne  regarde  pas  ce  raisonnement  comme  valable. 
«  Il  n’y  a  point  similitude  entre  l’intelligence  et  l’âme,  dit-il  ;  en 
effet,  bien  que  l’intelligence  soit  moteur  conjoint,  elle  n’est  pas, 
comme  l’àme,  moteur  de  la  matière  même  ;  partant,  de  ce  que 
l’âme  est  mue  par  entraînement,  il  n’en  résulte  pas  qu’il  en  soit 
de  même  de  l’intelligence.  » 

«  En  quelque  corps  que  se  trouve  une  âme,  dit-il  encore  *,  que 
ce  corps  soit  homogène  ou  hétérogène,  qu’il  soit  mû  de  mouve¬ 
ment  rectiligne  ou  de  mouvement  circulaire,  dès  là  que  ce  corps 
est  mû  de  mouvemènt  local,  il  est  nécessaire  que  l’âme  soit  égale¬ 
ment  mue  de  mouvement  local,  tout  au  moins  par  entraînement  ; 
la  cause  en  est  que  l’âme  est  l’acte  du  corps.  Mais  l’intelligence 

1.  Quæst.  XIV,  fol.  74,  col.  a. 

2.  Quæst.  XV  ;  ms.  cit.,  fol.  74,  col.  a. 

3.  Quæst.  III,  fol.  72,  coll.  a  et  b. 

4.  Quæst.  V  ;  ms.  cit.,  fol.  72,  col.  c. 


410 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


Y  -  36 


n’est  point  l’acte  ni  la  perfection  du  mobile  ;  il  n’est  donc  pas 
nécessaire  qu’elle  soit  mue  ni  circulairement  ni  d’autre  manière 
par  l’effet  du  mobile  qu’est  le  ciel.  On  voit  par  là  que  l’intelli¬ 
gence  peut  mouvoir  de  mouvement  local  sans  être  mue,  elle- 
même,  ni  de  mouvement  propre,  ni  par  entraînement.  »  » 

«  Avicenne  et  Algazel  admettent  que  le  ciel  est  mû  par  une 
âme  1  ...  Mais  si  l’àme  ou  ce  qu’ils  appellent  l’âme  meut  le  ciel  à 
la  façon  dont,  chez  les  animaux,  l’âme  meut  le  corps,  alors,  sans 
aucun  doute,  cette  âme  ne  peut  être,  par  elle-même,  cause  d’un 
mouvement  continu  et  perpétuel.  Elle  le  pourrait,  toutefois,  par 
une  force  reçue  d’ailleurs.  » 

Au  moteur  qu’il  appelle  conjoint,  Bacon  a  bien  pu  donner  le 
nom  d’âme  intellectuelle  ;  mais,  tout  comme  le  traité  De  substantiel 
orbis,  il  veut  que  cette  âme  ne  soit  pas  la  forme,  l’acte,  la  perfec¬ 
tion  d’un  corps  ;  partant,  le  seul  titre  qui  convienne  vraiment  à 
ce  moteur,  c’est  celui  d’intelligence,  que  Bacon  lui  donne  de  pré¬ 
férence. 

Comment  conçoit- il  l’action  de  ce  moteur? 

«  Toute  chose,  dit-il2,  mue  par  un  moteur  volontaire  qui  lui  est 
conjoint,  se  meut  d’elle-même,  comme  on  le  voit  pour  les  ani¬ 
maux.  Or  le  ciel  est  de  cette  sorte,  car  il  est  mû  par  l’intelligence 
qui  lui  est  députée  et  conjointe . 

»  On  objecte  à  cela  que  tout  être  qui  se  meut  de  soi-même,  se 
meut  de  mouvements  contraires,  car  son  mouvement  vient  d’un 
moteur  doué  de  volonté  ou  d’un  principe  volontaire. 

»  Nous  répondrons  que,  d’un  tel  principe  volontaire,  on  peut 
parler  de  deux  manières  différentes. 

»  On  en  peut  parler  au  point  de  vue  de  1a.  nature  même  de  la 
volonté  ;  de  cette  façon,  il  est  vrai  de  dire  qu’il  pourrait  mouvoir 
de  mouvements  contraires. 

»  On  en  peut  parler  en  supposant  que  la  nature  [de  la  volonté] 
soit  ordonnée  et  qu’elle  consente  à  ce  qui  est  naturellement  le 
meilleur  ;  de  cette  façon,  le  principe  volontaire  ne  peut  plus  mou¬ 
voir  de  mouvements  contraires  ;  ce  ne  serait  point,  en  effet,  ce  qui 
est  naturellement  le  meilleur,  mais  bien  ce  qui  est  le  plus  mauvais  ; 
si  ce  principe  venait  à  mouvoir  autrement  qu’il  ne  meut,  peut-être 
faudrait-il  que  la  nature  entière  fût  détruite.  » 

Nous  reconnaissons  la  doctrine  que  Bacon  avait  déjà  formulée 
dans  son  commentaire  au  XIe  livre  de  la  Métaphysique  ;  la  lecture 


1 . 

2. 


uæst.  VI  ;  ms.  cit.,  fol.  72,  coll.  c  et  d. 

’uæst.  I  ;  ms.  cit.,  fol.  71,  côl.  d,  et  fol.  72,  col.  a. 


V  -  37 


LES  QUESTIONS  DE  BACON 


411 


d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli  a  pu,  très  légèrement,  modifier  son  lan¬ 
gage  ;  elle  n’a  rien  changé  au  fond  de  ses  idées. 

Dans  la  pensée  du  jeune  maître  ès  arts,  nous  venons  de  voir 
se  heurter,  au  sujet  de  la  théorie  des  moteurs  célestes,  trois 
influences  bien  différentes  :  l’influence  de  la  doctrine  d’Aristote, 
l’influence  de  la  doctrine  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli,  l’influence  de 
la  doctrine  chrétienne.  Péripatétisme  païen,  Néo-platonisme  arabe 
et  Christianisme  sont,  sur  ce  point  Gomme  sur  tant  d’autres,  radi¬ 
calement  incompatibles  ;  de  mainte  façon,  cependant,  les  docteurs 
de  l’École  vont  s’efforcer  de  les  concilier,  et  ces  multiples  tentati¬ 
ves  vont  engendrer  les  systèmes  les  plus  divers  et  les  plus  confus, 
jusqu’au  jour  où  Jean  Buridan,  au  nom  de  la  loi  de  l’inertie, 
déclarera  que  les  orbes  célestes  ne  sont  mùs  ni  par  des  intelligen¬ 
ces,  ni  par  des  âmes,  mais  par  la  chiquenaude  initiale  du  Créateur. 

Les  doctrines  que  nous  venons  d’exposer  sont-elles  propres  à 
Roger  Bacon?  Devons-nous  penser,  au  contraire,  qu’elles  avaient 
habituellement  cours,  au  milieu  du  xme  siècle,  à  la  Faculté  des 
Arts  de  Paris?  Entre  ces  deux  avis,  il  nous  est  impossible  de  faire 
un  choix  autorisé  ;  le  manuscrit  conservé  par  la  Bibliothèque 
d’Amiens  est  le  seul  document  qui  nous  renseigne  sur  ce  qu’on 
discutait  et  soutenait,  dans  les  salles  de  la  rue  du  Fouarre,  au 
voisinage  de  l’an  1250.  Nous  serions  tentés,  cependant,  de  choisir 
le  second  parti  et  de  croire  que,  sur  les  divers  sujets  dont  nous 
nous  sommes  occupés,  les  maîtres  ès  arts  gardaient,  en  général, 
des  positions  Voisines  de  celles  que  tenait  leur  collègue  Roger 
Bacon.  Ce  serait,  alors,  à  l’influence  de  toute  la  Faculté  de  Paris, 
et  non  pas  à  la  seule  influence  de  Bacon,  que  l’Ordre  Franciscain 
devrait  d’avoir  fait  siennes,  durant  tout  le  xme  siècle,  la  plupart 
de  ces  thèses. 

Ces  thèses  étaient  exposées  et  soutenues  à  l’aide  de  termes 
empruntés  au  Stagirite  ;  mais,  la  plupart  du  temps,  la  tendance 
n’en  était  point  du  tout  péripatéticienne  ;  à  leur  formation,  Saint 
Augustin  et  Avicébron  avaient  pris,  bien  souvent,  une  part  beau¬ 
coup  plus  grande  qu’ Aristote.  Aussi  vont-elles  être  en  butte  aux 
très  vives  attaques  des  maîtres  plus  dociles  à  l’influence  du  Péri¬ 
patétisme,  des  deux  grands  docteurs  dominicains,  Albert  le  Grand 
et  Saint  Thomas  d’Aquin. 


V  -  38 


CHAPITRE  XI 

ALBERT  LE  GRAND 


I 

l’ordre  des  traités  d’albert  le  grand 

Au  De  Universo  de  Guillaume  d’Auvergne,  dans  la  Somme 
d’Alexandre  de  Haies,  les  doctrines  de  la  Philosophie  gréco-arabe 
se  sont  offertes  isolées  les  unes  des  autres  ou  réunies  par  petits 
groupes.  La  Scolastique  latine  a  pu,  sans  grand  efïort,  repousser 
la  plupart  de  ces  pensées  détachées  les  unes  des  autres  ;  si  quel¬ 
ques-unes  sont  parvenues  à  se  glisser  en  elle,  c’est  en  se  fon¬ 
dant  au  sein  de  théories  plus  anciennes  et,  depuis  longtemps, 
converties  au  Christianisme  ;  du  système  <jue  cette  fusion  avait  pro¬ 
duit  vers  l’an  1250,  les  Questions  de  Maître  Roger  Bacon  nous  ont 
donné  un  aperçu. 

Voici  maintenant  que  l'Ecole  ne  se  trouvera  plus  aux  prises  avec 
quelque  pensée  péripatéticienne  ou  néo-platonicienne  détachée 
de  l’ensemble  auquel  elle  appartient  et  dont  elle  tire  sa  force  ;  ce 
qu’elle  va  trouver  devant  elle,  c’est  la  Philosophie  gréco-arabe 
tout  entière  ;  tout  ce  qu’Aristote  a  élaboré,  tout  ce  qu’ Alexandre 
d'Aphrodisias,  Thémistius,  Proclus,  Al  Fârâbi,  Avicenne,  Al  Gazàli, 
Ibn  Bâdja,  Ibn  Tofaïl,  Averroès,  Avicébron,  Maïmonide  ont  ajouté 
à  l’œuvre  du  Stagirite,  tout  cela,  méthodiquement  rangé  en  un 
seul  corps  de  doctrine,  va  se  développer  sous  les  yeux  des  maîtres 
des  Universités  latines;  d’un  seul  regard,  étonné  et  ravi,  ils  vont 
embrasser  et  contempler  tout  ce  qu’ont  produit  seize  siècles  de 
méditation  philosophique. 

Celui  qui,  pour  cette  imposante  revue,  a  convoqué  toutes  les  doc¬ 
trines  du  Péripatétisme,  du  Néo-platonisme  hellénique  et  du  Néo¬ 
platonisme  sémitique,  c’est  le  fils  du  comte  de  Bollstædt,  le  Frère 


V  -  39 


ALBERT  LE  GRAND 


413 


Prêcheur  Albert,  de  Lavingen,  celui  que  la  postérité,  admiratrice 
de  son  savoir  encyclopédique,  devait  surnommer  Albert  le  Grand. 

La  gloire  d’Albert  îe  Grand  ne  tarda  pas  à  éclipser  celle  que  la 
Somme  théologique  donnait  au  Mineur  de  Haies,  comme  les  doctri¬ 
nes  révélées  par  le  premier  allaient  éclipser  celles  que  le  second 
avait  résumées.  En  1267,  au  moment  où  Roger  Bacon  écrit  l'Opus 
minus  *,  Alexandre  de  Haies  est  mort  ;  Albert  est  dans  tout  l’éclat 
de  la  renommée  que  lui  vaut  son  prodigieux  labeur.  «  Dans  les 
discussions  et  les  leçons,  on  les  invoque  tous  deux  comme  des  auto¬ 
rités;  mais,  s’il  en  est  un  qui  jouit,  à  Paris,  du  renom  de  docteur, 
c’est  surtout  celui  qui  vit  encore  ;  on  l'invoque  dans  les  écoles 
comme  une  autorité.  » 

A  cette  confiante  admiration  de  l’œuvre  d’Albert  le  Grand,  Roger 
Bacon  refuse  de  souscrire  :  «  C  est  la  confusion  et  la  destruction 
de  toute  science,  s’écrie-t-il,  caries  écrits  de  cet  auteur  sont  rem¬ 
plis  d’erreurs  et  contiennent  une  infinité  de  choses  inutiles.... 

»  Il  est  entré  tout  jeune  en  l’ordre  des  Frères  Prêcheurs  ;  il  n’a 
jamais  enseigné  la  Philosophie  ;  il  ne  l’a  entendu  enseigner  dans 
aucune  école  ;  il  n’a  fréquenté  aucune  université  avant  de  passer 
théologien  ;  il  n’a  pas  pu  davantage  être  instruit  au  sein  de  son 
Ordre,  car  il  est  lui-même  le  premier  maître  en  Philosophie  qui  se 
soit  rencontré  parmi  ses  frères.  Sans  doute,  je  lui  accorderai  plus 
d’éloges  qu’à  quelque  autre  qui  soit  en  la  foule  des  étudiants,  car 
il  a  ét,é  le  plus  studieux  de  tous  ;  il  a  vu  une  infinité  de  choses  ;  il  a 
eu  le  moyen  de  faire  des  dépenses  ;  aussi,  dans  la  mer  infinie  des 
auteurs,  a-t-il  pu  recueillir  une  multitude  de  choses  utiles.  Mais 
comme  ces  connaissances  n’ont  pas  eu  de  fondement,  comme  il  n  a 
pas  été  instruit  et  formé  par  les  leçons  reçues,  par  1  exercice  de 
l’enseignement,  par  la  discussion,  il  faut  bien  qu’il  ignore  les  scien¬ 
ces  les  plus  répandues.  En  outre,  comme  il  ne  sait  pas  les  langues, 
il  ne  peut  rien  connaître  de  vraiment  grand....  Enfin,  puisqu  il 
ignore  la  Perspective  (car,  vraiment,  il  ne  sait  rien  de  cette  Science, 
ainsi,  d’aiUeurs,  que  tous  ceux  qui  forment  la  foule  des  étudiants), 
il  lui  est  impossible  de  rien  savoir  qui  soit  digne  de  la  Philoso¬ 
phie....  Et  s’il  ignore  les  moindres  sciences,  il  ne  peut  connaître 
les  plus  grandes. 

»  Dieu  m’est  témoin  que  si  j’ai  exposé  l’ignorance  de  ces  deux 
hommes-là,  c’est  seulement  en  vue  de  la  vérité  des  études.  Car 
le  vulgaire  croit  qu’ils  ont  possédé  toute  science,  et  il  se  fie  à  eux 


i  Rogeri  Baconis  Opus  minus  (Fr.  Rogeri  Bacon  Opéra  quœdam  hactenus 
inedi/a.  Edit.  J.  S.  Brewer,  Londou,  i85g,  pp.  325-328). 


414 


IA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  40 


comme  si  c’étaient  des  anges....  Jamais  le  monde  na  été  abusé  à 
ce  point. 

»  Lorsque  je  dis  qu’ils  ont  ignoré  les  sciences  les  plus  répan¬ 
dues,  et  aussi  les  autres,  je  ne  leur  fais  pas  injure  ;  cette  ignorance 
ne  les  doit  pas  noter  d’infamie  ;  il  y  a  une  foule  de  gens,  hommes 
connus  du  public  ou  hommes  privés,  clercs  ou  laïcs,  qui  ignorent 
ces  sciences  et  qui  sont,  cependant,  fort  utiles  en  ce  monde  ;  et 
eux  aussi,  ils  sont  utiles,  voire  môme  dans  les  écoles,  mais  ils  ne 
sont  pas  tels  qu’on  les  croit.  » 

Le  jugement  que  Roger  Bacon  porte  sur  Albert  le  Grand  n’est 
pas,  dans  sa  violence,  dépourvu  de  perspicacité;  l’étude  des  œuvres 
de  l’Évêque  de  Ratisbonne  ne  l’infirme  guère  ;  l’auteur  s’y  montre 
comme  un  homme  prodigieusement  laborieux  ;  il  a  lu  avec  con¬ 
science  tous  les  écrits  scientifiques,  philosophiques,  théologiques 
qu’il  a  pu  se  procurer  ;  mais  il  n’a  pas  eu  cette  intelligence  péné¬ 
trante  qui  sait  disséquer  les  doctrines  soumises  à  sa  critique  jus¬ 
qu’à  ce  qu  elle  en  ait  mis  le  cœur  à  nu  ;  l’esprit  d’Albert  demeure 
à  la  surface  des  théories  qu’il  étudie  ;  aussi  l’ordre  qu’il  impose  à 
ses  expositions  est-il  quelque  peu  artificiel  ;  sans  doute,  les  ques¬ 
tions  traitées  se  suivent  avec  la  régularité  qu’impose  la  nature  des 
sujets  auxquels  elles  se  rapportent  ;  mais  les  solutions  proposées 
par  les  divers  philosophes  ne  sont  pas  enchaînées  les  unes  aux 
autres  par  des  liens  qui  se  rattachent  aux  pensées  maîtresses  ;  les 
traités  d’Albert  le  Grand  forment  ainsi  une  encyclopédie  dont  les 
diverses  parties  sont  correctement  classées  ;  son  œuvre  n’a  rien 
d’une  synthèse  où  les  doctrines,  disparates  en  apparence,  se  trou¬ 
veraient  véritablement  réduites  à  l'unité  logique. 

Compilateur  clair,  consciencieux  et  complet,  c’est  vraiment  le 
titre  que  mérite  Albert  ;  c’était,  d’ailleurs,  le  seul  qu’il  ambitionnât. 

Lisons,  en  effet,  le  premier  chapitre  de  sa  Physique  '  ;  c’est,  pour 
ainsi  dire,  l’introduction  à  toute  l’encyclopédie  qu’il  va  rédiger  : 

«  Dans  la  Science  de  la  nature,  notre  intention  est  de  donner 
satisfaction,  autant  qu’il  est  en  notre  pouvoir,  aux  Frères  de  notre 
Ordre.  Depuis  plusieurs  années,  déjà,  ils  nous  prient  de  composer 
un  livre  de  Physique  tel  qu’ils  y  trouvent  la  Science  physique  en 
son  entier,  et  qu’ils  puissent,  à  l’aide  de  ce  livre,  comprendre 
d’une  manière  satisfaisante  les  traités  d’Aristote.  Nous  ne  nous 
regardons  pas  comme  capables  d’une  telle  œuvre,  mais  nous  n’osons 
pas  faire  défaut  aux  prières  de  nos  Frères  ;  partant,  nous  allons 
leur  accorder  enfin  ce  livre  que  nous  leur  avons  tant  de  fois 

i.  B.  Albehti  Magni  De  Physico  auditu  lib.  I,  tract.  I,  cap.  I. 


V  -  41 


ALBERT  LE  GRAND 


415 


refusé  ;  nous  l’avons  entrepris,  vaincu  par  les  supplications  de 
quelques-uns  d’entre  eux. 

»  Nous  l’entreprenons  donc,  tout  d’abord,  à  la  louange  de  Dieu 
tout  puissant,  qui  est  la  source  de  la  Science,  le  créateur  de  la 
Nature,  le  protecteur  et  le  directeur  du  juste  ;  puis,  pour  l’utilité 
de  nos  Frères  et,  ensuite,  de  tous  ceux  qui,  en  le  lisant,  désireront 
atteindre  à  la  Science  de  la  nature. 

»  Voici  quelle  méthode  nous  adopterons  en  cet  ouvrage  : 

»  Nous  suivrons  l’ordre  et  l’opinion  d’Aristote  ;  nous  dirons  tout 
ce  qui  nous  semblera  nécessaire  pour  expliquer  et  prouver  cette 
opinion  ;  mais  nous  ne  ferons  aucune  mention  du  texte  même  d’Aris¬ 
tote. 

»  En  outre,  nous  ouvrirons  certaines  digressions  propres  à  éclair¬ 
cir  les  doutes  qui  surviendront  et  à  suppléer  ce  qui,  insuffisam¬ 
ment  exposé,  met,  pour  certains,  de  l’obscurité  dans  l’opinion  du 
Philosophe. 

»  Nous  avons  subdivisé  toute  cette  œuvre  en  chapitres  affectés 
de  titres. 

»  Partout  où  le  titre  du  chapitre  désigne  simplement  la  matière 
qui  y  est  traitée,  c’est  que  ce  chapitre  prend  place  en  la  série  des 
livres  d’Aristote.  Partout,  au  contraire,  où  le  titre  prévient  qu’on 
va  faire  une  digression,  c’est  que  nous  avons  ajouté  quelque  chose, 
afin  de  suppléer  à  un  défaut  ou  de  prouver  une  proposition. 

»  En  procédant  de  la  sorte,  nous  produirons  des  livres  en 
même  nombre  que  ceux  d  Aristote  et  sous  les  mêmes  titres,  t^à  et 
là,  nous  ajouterons  des  parties  aux  livres  demeurés  inachevés  ; 
parfois,  aussi,  nous  ajouterons  des  livres  remis  ou  omis,  qu  Aris¬ 
tote  n’a  pas  composés  ou,  s'il  les  a  composés,  qui  ne  nous  sont 
pas  parvenus . 

n  La  Philosophie  réelle,  c’est-à-dire  celle  qui  n  est  pas  causée 
en  nous  par  notre  œuvre  propre,  comme  est  produite  la  science 
morale,  se  compose  de  trois  parties  :  ce  sont  la  Philosophie  natu¬ 
relle  ou  Physique,  la  Métaphysique  et  la  Mathématique.  Notre 
intention  est  de  rendre  intelligibles  aux  Latins  toutes  les  parties 
de  cette  Philosophie  réelle.  » 

Albert  le  Grand  n'a  pas  entièrement  accompli  sa  promesse  ;  il 
n’a  pas  rédigé  la  troisième  partie  de  son  encyclopédie,  celle  qui 
devait  exposer  les  Sciences  mathématiques  ;  il  est  permis,  d  ail¬ 
leurs,  de  douter,  avec  Roger  Bacon,  qu’il  fût  en  état  de  la  mener 
à  bien  ;  mais  il  a  exposé  tout  ce  qu  en  son  temps,  comprenaient  la 
Physique  et  la  Métaphysique. 

Il  est  possible,  et  il  n’est  pas  inutile,  de  marquer  avec  préci- 


416 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  42 


sion  l’ordre  dans  lequel  se  sont  succédés  les  divers  traités  qui 
composent  cette  œuvre  monumentale  ;  voici  la  liste  de  ces  traités  ; 
quelques  remarques  justifieront  le  rang  que  nous  attribuons  à 
chacun  d’eux. 

1°  De  puysicis  si ve  De  hiysico  aijditu.  Le  préambule  que  nous 
avons  cité  nous  assure  que  ce  traité  venait  en  premier  lieu. 

2°  De  Cælo  et  Mundo.  Dès  les  premières  lignes  de  ce  traité,  nous 
lisons  :  «  Diximus  autem  in  his  quæ  præhabita  snnt  in  libro  Phy- 
sicorum ,  »  Il  vient  donc  aussitôt  après  le  livre  des  Physiques. 

3°  De  natura  locorum.  Cette  phrase  1  :  «  Sicut  ostensum  est  in 
libris  antehabitis  Cæli  et  Mundi  et  Pbysicorum ,  »  nous  assure  que 
ce  traité  ne  peut  venir  avant  le  rang  que  nous  lui  assignons.  L’au¬ 
teur  y  annonce,  d'autre  part,  des  démonstrations  qui  seront  don¬ 
nées  au  Perigeneseos  *  et  aux  Météores 5  ;  ces  livres-ci,  donc,  sont 
postérieurs  au  De  nalura  locorum. 

4°  De  causis  proprietatijm  elementorum.  Ce  livre  débute  en  ces 
termes  :  «  Quoniam  autem  complevimus  jam  communiter  ea  quæ  de 
natura  locorum  et  distinctione  dicenda  sunt  in  physicis,  super  esse 
videtur  nobis  ut  proprietates  elementorum  quas  ex  orbe  et  locis 
habent  cxponamus.  »  C’est  donc  aussitôt  après  le  De  natura  locorum 
que  nous  le  devons  placer. 

Nous  savons  également  quel  ouvrage  il  précède  ;  voici,  en  effet, 
les  phrases  qui  le  terminent  : 

«  Quia  igitur  omnia  secuti  sumus  quæ  de  causis  proprietalum 
elementorum  voluimus,  tempus  est  ut  de  generatione  et  coiruptione 
corporum  determinemus.  Ex  quo  enim  determinavimus  de  mobili 
simpliciter  in  libro  Physicorum,  et  de  mobili  secundum  lociim  in 
libro  Cæli  et  Mundi  ;  et  ex  quo  diximus  habitudinem  mobilis  'recti 
ad  mobile  circulariter  in  libro  De  longitudine  et  de  latitudine  loco¬ 
rum  ;  et  nunc,  in  islo  libro,  determinavimus proprietates  simplicium 
corporum  quæ  causantur  in  eis  ex  hoc  quod  diversimode  se  habent 
adinvicem ,  exigit  divisio  quam  in  principio  Naturalium  nostro- 
rum  diximus  ut  de  generatione  et  corruptione  generabilium  et  cor - 
ruptibilium,  Deo  auxiliante,  disseramus.  » 

5°  De  generatione  et  corruptione.  Le  passage  que  nous  venons 
de  citer  ne  laisse  aucun  doute  sur  la  place  que  cet  ouvrage  doit 
occuper. 

6°  Libri  meteororum  \  Le  premier  chapitre  de  l’ouvrage  est  con- 


1.  Alberti  Magni  Dénatura  locorum,  tract.  I,  cap.  II. 

2.  Alberti  Magni  Op.  laud.,  tract.  I,  capp.  III  et  IV. 

3.  Alberti  Magni  Üp.  laud.,  tract.  I,  capp.  I,  III  et  IV. 

4.  On  met  parfois  avant  les  Météores  un  opuscule  intitulé  :  De  impressio- 


V  -  43 


ALBERT  LE  GRAND 


417 


sacré  à  expliquer  pourquoi  les  Météores  doivent  être  étudiés  après 
la  Physique,  après  le  De  Cælo  et  après  le  De  generatione  et  corrup- 
tione.  Albert  y  cite  h  plusieurs  reprises  son  ouvrage  sur  le  De  gene¬ 
ratione.  Ailleurs  \une  allusion  à  l’action  de  la  Lune  sur  les  marées 
est  suivie  de  ces  mots  :  «  Hoc  autem  nos  verificavimus  in  libro  de 
effectibus  planetarum  in  démentis  qui  dicilur  Liber  de  càusis  pro¬ 
prie  tatum  elementorum.  » 

Il  nous  apprend  aussi,  au  premier  chapitre  de  l’ouvrage,  qu’a- 
près  les  Météores,  il  traitera  des  minéraux,  puis  des  végétaux  et 
des  animaux,  tant  en  général  qu’en  particulier  ;  il  ajoute  :  «  Etper- 
veniemus  ad  ultimum  narrationis  nostræ  in  rebus  physicis.  » 

7°  De  mineralibus  Le  premier  chapitre  de  cet  ouvrage  contient  la 
phase  suivante  :  «  In  libro  Meteororum  jam  dictnm  est.  »  Le  traité 
Des  minéraux,  annoncé  aux  livres  des  Météores,  vient,  en  effet, 
immédiatement  après  ceux-ci.  En  achevant  ce  traité,  Albert  déclare 
complète  l’étude  «  des  mixtes  homogènes  qui  ne  sont  ni  organisés 
ni  animés.  » 

8°  De  anima.  Le  début  de  cet  ouvrage  le  place  avec  certitude  au 
rang  que  nous  lui  assignons  ici  ;  voici,  en  effet,  quel  est  ce  début  : 

Omnibus  quæ  de  corpore  mobili  et  de  mobili  secundum  locum 
dicenda  erant  expeditis ,  tradilis  etiameis  guæ  de  mobilibus  ad  for¬ 
mant  tam  simplicibus  quant  mixlis  videbantur  esse  dicenda ,  deter- 
minatis  nihilominus  his  guæ  de  ntixlura  lapidum  et  miner  arum 
commemoranda  esse  videbantur,  mine  tandem  stylum  ad  tractan- 
dum  animal  or  uni  nat  tiras  converti  mus,  ordinem  quem  in  principio 
nostroruni  librorum  præscripsimus  per  ontnia  insequendo.  » 

9°  De  nutrimento  et  nutribili.  Après  avoir  parlé  de  l’âme  en  géné¬ 
ral,  c’est  de  l’âme  végétative  et  de  ses  fonctions  qu’Albert  traite 
en  cet  opuscule.  Qu’on  le  doive  placer  aussitôt  après  le  De  anima, 
cela  résulte  des  mots  par  lesquels  il  débute  :  «•  De  anima  secun¬ 
dum  seipsam  in  præcedenti  libro  dictant  est.  » 

10°  De  sensu  etsensato.  Au  premier  chapitre  de  cet  écrit,  Albert 
nous  rappelle  qu’il  a  traité  de  l’âine  en  elle-même  «  in  libro  de 
anima,  »  puis  qu’il  a  déterminé  les  opérations  propres  de  l’âme 
végétative  ;  c’est  donc  maintenant  le  lieu  de  considérer  les  animaux  ; 
mais  avant  de  les  étudier  en  particulier,  il  convient  de  donner 


nibus  aeris  ;  c’est  une  suite  (t'énoncés,  sans  développement  ni  démonstration, 
qui  résume  uoe  partie  des  Météores ;  rien  n’indique  a  quel  moment  cet  opus¬ 
cule  a  été  composé,  mais  on  peut  affirmer  qu’il  ne  fait  aucunement  partie 
de  l’encyclopédie  de  Physique  dont  Albert  avait  entrepris  la  rédaction, 
i.  Alberti  Magni  Libri  meteororum,  lib.  II,  tract.  III,  cap.  I. 


DUHEM  —  T.  v. 


27 


418 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


V  -  44 


une  série  de  livres  où  seront  examinées  les  propriétés  générales 
des  êtres  formés  d’une  âme  et  d’un  corps. 

De  ces  propriétés,  Albert  donne  une  classification  cpi  on  est  en 
droit  de  juger  quelque  peu  artificielle  ;  en  vertu  de  cette  classifi¬ 
cation,  il  annonce  qu’il  va  traiter  successivement  des  sujets  dont 
voici  la  liste  : 

Senstts  et  appétit-us, 

Memoria, 

Vigilia  et  somnus, 

Juventus  et  senectus, 

Inspiratio  et  respiration 

Vita  et  mors. 

Conformément  à  ce  qu’annonce  cette  liste,  il  donne  aussitôt  le  De 
sensxt  et  sensato. 

11°  De  memoria  et  reminiscentia.  D’après  la  liste  qui  vient  d  être 
citée,  cet  ouvrage  doit  venir  immédiatement  après  le  De  sensu  et 
sensato.  D’ailleurs,  dès  les  premières  lignes,  Albert  nous  avertit 
que  la  mémoire  est  le  premier  sujet  d’étude  qui  se  présente  lors¬ 
qu’on  a  examiné  «  quelles  sont  les  propriétés  générales  de  l’àme 
et  du  corps  animé  et  comment  les  choses  sensibles  parviennent  à 
l’âme.  » 

12°  De  intellectu  et  intelligible  Cet  ouvrage  en  deux  livres  vient 
interrompre  la  suite  des  traités  dont  Albert  avait  dressé  la  liste. 
L’auteur  prend  soin,  dans  son  premier  chapitre,  de  nous  dire  quel¬ 
les  raisons  l’ont  obligé  à  modifier  l’ordre  annoncé.  Il  rappelle, 
d’ailleurs,  que  parmi  les  ouvrages  destinés  à  faire  suite  au  De  anima, 
il  a  déjà  produit  le  De  nulrimento  et  nutribili  et  le  De  sensu- et 
sensato  '  ;  il  lui  reste  à  composer  le  De  somma  et  vigilia,  le  De 
juventule  et  senectule ,  le  De  inspiratione  et  exspiralione,  le  De 
motibus  qui  dicuntur  animales,  le  De  vita  et  morte. 

13°  De  somno  et  vigilia.  Annoncé,  en  la  liste  précédente,  comme 
le  premier  des  traités  à  composer,  cet  opuscule  vient  assurément 
après  le  De  intellectu  et  intelligibili  qu’il  cite  en  son  premier  cha¬ 
pitre. 

14°  De  juventute  et  senectute.  Les  deux  listes  dressées  d  avance 
par  Albert  s’accoudent  pour  mettre  cet  opuscule  aussitôt  après  le 
De  somno  et  vigilia. 

15°  De  spiritu  et  respiratione.  Le  premier  chapitre  a  pour  titre  : 

i.  Dans  cette  énumération,  Albert  oublie  le  De  memoria  et  reminiscentia  ; 
mais  les  autres  indications  que  nous  avons  rapportées  ne  laissent  planer  aucun 
doute  sur  le  rang  que  doit  occuper  cet  opuscule. 


V  -  45 


ALBERT  LE  GRAND 


419 


De  ordine  dicendorum.  Albert  y  rappelle  à  son  lecteur  les  raisons 
de  1  ordre  suivi  dans  l’exposé  des  Parva  naluralia  ;  il  passe  en  revue 
les  sujets  de  la  plupart  des  livres  précédemment  composés,  tel- 
que  le  De  nutrimento,  le  De  memoria,  le  De  som.no  et  vigilia,  le 
De  intellect u  ;  il  termine  par  ces  mots  :  «  Restât  ut  de  spiritus 
opéré  et  de  motibus  animalium  dicamus,  prius  autem  de  spiritus 
opéré  propter  prædicta.  » 

16°  De  motibus  animalium.  La  phrase  que  nous  venons  de  citer 
semble  nous  autoriser  à  placer  cet  ouvrage  aussitôt  après  le  De 
spiritu  et  respiratione .  Mais,  en  réalité,  ce  traité  avait  été  rédigé 
plus  anciennement.  Albert  le  Grand  le  cite,  en  efiet,  dans  son 
traité  De  Cælo  et  Mando  :  «  In  libro  quem  scripsimus  de  motibus 
animalium  »,  dit-il  D’ailleurs,  le  préambule  du  traité  De  Cælo 
semble  indiquer  que  cet  ouvrage  a  été  composé  aussitôt  après  la 
Physique.  Nous  serions  amenés  par  là  à  conclure  que  le  De  moti¬ 
bus  animalium  est  un  opuscule  rédigé  par  Albert  avant  le  temps 
où  il  entreprit  sa  grande  encyclopédie.  Le  fait  que  ce  livre  serait 
une  œuvre  de  jeunesse  explique  pourquoi  notre  auteur  a,  pour 
ainsi  dire,  repris  le  même  sujet  dans  son  De  motibus  processivis. 

17°  De  morte  et  vita.  Que  cet  opuscule  termine  la  série  des  trai¬ 
tés  consacrés  aux  propriétés  générales  des  êtres  animés,  nous  en 
avons  la  certitude  par  ces  mots  qui  se  lisent  au  premier  chapitre  : 
«  Hune  ultimum  librum  inter  eos  qui  sunl  de  communibus  animæ 
et  corporis  ponimus,  licet  pluribus  conveniat  mori  et  vivere  quam 
sentira,  et  intelligere,  et  moveri  secundum  locum.  » 

18°  De  vegetabilibus  et  plantis.  Ce  traité  commence  en  ces  termes, 
qui  en  désignent  suffisamment  la  place  :  «  In  universalibus  prin- 
cipiis  vivorum  omnium  et  operibus  eorum  executis  quæ  de  animabus 
et  operationibus  communibus  animæ  et  corporis  fuerunt ,  mine 
philosophandum  est  de  particularibus .  »  D’ailleurs,  au  cours  du 
premier  chapitre,  que  cette  phrase  inaugure,  Albert  cite  son  livre 
De  intellectu  et  inlligibili  et  aussi  son  livre  De  motibus  animalium  ; 
cette  dernière  indication  confirme  le  rang  assigné  à  la  composi¬ 
tion  du  De  vegetabilibus  et  plantis. 

19°  De  animalibus.  «  Scientiam  de  animalibus,  secundum  eam 
quam  in  principio  præmisimus  dioisionem  post  scientiam  de  vege¬ 
tabilibus  in  hujus  noslræ  naturalis  philosophiæ  opéré  ponemus.  » 
Ces  mots,  par  lesquels  commence  le  traité  Des  animaux,  le  mettent 
nécessairement  à  la  suite  du  traité  Des  végétaux  et  des  plantes. 

20°  De  natura  et  origine  animæ  vel  De  immortalitate  animæ.  En 

i.  Alberti  Magni  Libri  de  Cælo  et  Mando,  lib.  II,  tract.  I,  cap.  IV. 


420 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  46 


terminant  le  traité  des  animaux,  Albert  le  Grand  écrivait  :  «  Jam 
expletus  est  liber  animalium,  et  in  ipso  expletum  est  totum  opus 
nnlurarum.  »  Il  croyait  donc,  en  ce  moment,  qu  il  avait  achevé 
l’encyclopédie  de  Physique  promise  à  ses  frères.  Il  dut  bientôt 
reconnaître  qu’une  pièce  manquait,  celle  qui  devait  se  trouver  au 
sommet  de  l’ouvrage  ;  après  avoir  traité  des  êtres  qui  n’ont  que 
l’âme  végétative  et  de  ceux  qui  sont  pourvus  d’une  âme  sensitive, 
il  lui  restait  à  étudier  l’âme  raisonnable  de  l’homme  ;  il  composa 
donc  cet  opuscule  intitulé  De  naturaet  origine  anbnæ. 

Que  cet  opuscule  ait  été  composé  après  les  vingt-six  livres  du 
traité  Des  animaux ,  cela  est  surabondamment  démontré,  car  il 
contient,  à  ces  livres,  de  très  nombreux  renvois  . 

21°  Metaphysica  si ve  de  PRIMA  Philosophia.  Ayant  achevé  sou 
exposé  encyclopédique  de  la  Physique,  Albert  aborde  la  rédaction 
de  la  Métaphysique.  Ce  dernier  ouvrage,  en  effet,  débute  par  la 
déclaration  suivante  :  «  Naturalibus  et  doctrinalibus  jam  quantum 
Hcuit  scientiis  elucidatis ,  jam  ad  veram  Phi/osophiæ  sapienliam 
accedamus.  » 

Que  la  Métaphysique  ait  été  rédigée  après  le  De  immortalitate 
animai,  nous  en  avons  l’assurance,  car  elle  cite  2  ce  dernier  opus¬ 
cule. 

Albert  a  donc  mené  jusqu’au  bout  l’exposition  des  doctrines 
professées  en  Physique  et  en  Métaphysique  par  Aristote  et  par  ses 
continuateurs.  Vingt-et-un  traités  composent  cette  œuvre  colos¬ 
sale  ;  comme  nous  l'avons  vu,  l’ordre  suivant  lequel  ces  vingt- 
et-un  ouvrages  ont  été  produits  peut  être  déterminé  par  des 
remarques  qui  ne  laissent  aucune  place  au  doute  ni  a  la  conjec¬ 
ture. 

La  laborieuse  activité  d’Albert  ne  cessa  pas  de  s  exercer  a.u 
moment  où  il  écrivit  la  dernière  ligne  de  sa  Métaphysique.  Sa 
plume  infatigable  ne  se  lassa  pas  de  produire  de  nouveaux  ouvra¬ 
ges  destinés  à  compléter  ou  à  retoucher  le  monument  qu’il  avait 
élevé  à  la  gloire  de  la  Philosophie  péripatéticienne.  Parmi  ceux 
que  nous  aurons  à  citer,  en  ce  chapitre  ou  plus  taj’d,  il  en  est  trois 
dont  la  rédaction  est  certainement  postérieure  à  celle  de  la  Méta¬ 
physique. 

De  ces  trois  écrits,  nous  mentionnerons  en  premier  lieu  le  De 
unitate  intellectus  contra  averroem  .  Dès  le  premier  chapitre  de  cet 
ouvrage,  nous  lisons  :  «  Sicut  ostendimus  summalim  in  XI0  hbro 


i.  Par  exemple,  tract.  I,  capp.  III>  IV  et  V. 

a.  Alberti  Maoni  Metaphysica,  lib.  XI,  tract.  I,  cap.  IX. 


V  -  47 


ALBERT  LE  GRAND 


421 


primæ  Philosophise.  »  Albert  y  cite,  d’ailleurs,  sa  Métaphysique  en 
nombre  d’autres  circonstances  \  L'opuscule  en  question  est  donc 
sûrement  postérieur  à  la  Métaphysique. 

Or,  cette  constatation  est  d’importance,  car  la  date  du  De  uni- 
tate  intellect  us  contra  Averroem  est  connue.  «  La  composition  de 
ce  traité,  écrit  le  P.  Mandonnet  %  est  indubitablement  de  1256  ; 
il  a  été  écrit  par  Albert,  pendant  son  séjour  à  la  cour  romaine, 
par  ordre  d’Alexandre  IV,  preuve  non  équivoque  que  le  Saint 
Siège  avait  l’œil  ouvert  sur  la  destinée  de  l’enseignement  d’Aris¬ 
tote.  » 

C’est  encore  après  la  composition  de  la  Métaphysique  que  fut 
achevée  celle  du  De  principiis  motus  processivi  ;  on  y  lit,  en  effet  3  : 

«  Diction  est  a  nobis \ in  hiis  quæ  sunt  de  prima  Philosophia.  » 

Ce  livre  est  consacré  aux  mouvements  des  animaux.  A  la  fin  du  pre¬ 
mier  chapitre,  Albert  nous  rappelle  qu’il  a  déjà  traité  ce  sujet  en 
son  De  motibus  animalium  ;  «  mais,  ajoute-t-il,  alors  que  nous 
voyagions  en  Campanie,  non  loin  de  la  Grèce,  nous  eûmes  con¬ 
naissance  du  petit  livre  d’Aristote  sur  le  mouvement  des  animaux  ; 
nous  avons  eu  soin,  alors,  d’intercaler  ici  ce  qu’il  en  avait  dit,  afin 
que  l’on  sût  si  ce  que  nous  avons  écrit  de  notre  propre  inspiration 
s’écarte  en  quelque  point  de  la  subtilité  du  prince  des  Péripatéti- 
ciens.  » 

Ce  voyage  en  Campanie  dut  suivre  ou  interrompre  le  séjour 
d’Albert  à  la  cour  d’Alexandre  IV.  Le  traité  De  principiis  motus 
processivi  fut  donc  probablement  écrit  vers  le  même  temps  que  le 
De  unitale  intellectus  contra  Averroem;  aucune  indication,  d’ail¬ 
leurs,  ne  marque  celui  des  deux  ouvrages  qui  a  précédé  1  autre. 

Nous  arrivons  enfin  à  l’une  des  œuvres  les  plus  intéressantes 
d’Albert  le  Grand  ;  cette  œuvre,  intitulée  :  Liber  de  causis  et  pro- 
cessu  uni versitatis  a  Causa  prima,  expose  d  une  manière  méthodi¬ 
que  toutes  les  pensées  que  la  Philosophie  juive  ou  arabe  avait 
groupées  autour  de  la  doctrine  de  la  procession  des  êtres,  telle 
que  le  Liber  de  causis  l’avait  présentée. 

Que  cette  œuvre  ait  été  composée  après  la  Métaphysique ,  nous 
en  avons  la  certitude,  car  nous  y  relevons  la  phrase  suivante  ‘  : 
«  Multa  ta/ia  in  prima  Philosophia  a  nobis  contra  Stoïcos  dicta 


1.  Alberti  Magni  De  unitale  intellectus  contra  Averroem  libellus,  cap.  V, 
28a  ratio,  cap.  VII,  ad  i4in,  ad  i6*n,  ad  17  In. 

2.  P.  Mandonnet,  Siger  de  Brabant ,  Etude  critique  ;  Louvain,  1911  ; 

pp.  61-62 .  .  .  . 

3.  Alberti  Magni  De  principiis  motus  processivi  liber ,  tract.  I,  cap.  V,  circa 

Hnem.  . 

4.  Alberti  Magni  Liber  de  causis,  lib.  I,  tract.  I,  cap.  IV,  in  nne. 


422 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  48 


sunt.  »  D’ailleurs,  Albert  le  Grand  regarde  1 2 3 * 5 6 7  le  Liber  de  causis 
comme  le  complément  indispensable  de  la  Métaphysique  d’Aris¬ 
tote. 

Faut-il  placer  la  rédaction  du  Liber  de  causis  avant  ou  après  la 
rédaction  du  De  unitate  inlellectus  contra  Averroem  et  du  De  prin- 
cipiis  motus  processivi  ?  A  cette  question,  nous  ne  pouvons  répon¬ 
dre  que  par  des  conjectures. 

Le  De  unitate  intellectus,  le  De  motibus  processivis  offrent  mainte 
occasion  ou  le  Liber  de  causis  aurait  pu  être  cité  ;  il  ne  l’est  pas. 
Au  Liber  de  causis,  on  peut  également  noter  plusieurs  circon¬ 
stances  où  une  mention  soit  du  De  unitate  intellectus,  soit  du  De 
motibus  processivis  se  fût  trouvée  à  sa  place  ;  elle  ne  s’y  rencontre 
pas.  L'indécision,  semble-t-il,  doit  rester  absolue. 

Une  remarque,  cependant,  paraît  de  nature  à  faire  pencher  la 
balance.  • 

Au  De  unitate  intellectus  contra  Averroem,  au  De  principiis 
motus  processivi,  Albert  le  Grand  renvoie  constamment  aux  écrits 
qu’il  a  antérieurement  composés. 

Ainsi,  au  premier  de  ces  ouvrages,  il  mentionne  non  seulement 
la  Métaphysique,  mais  encore  la  Physique  *,  le  De  anima',  le  De 
intellectu  et  intelligibili  *,  le  De  animalibus  b,  le  De  nattera  et 
immortalitate  animæ  *. 

Outre  la  Métaphysique,  le  second  de  ces  ouvrages  cite  la  Physi¬ 
que  \  le  De  Cælo  et  Mundo  8 9 10,le  De  anima  *,  le  De  sensu  etsensato  ,0, 
le  De  motibus  animalium  11 . 

Au  Liber  de  causis,  au  contraire,  Albert  invoque  constamment 
l’autorité  des  philosophes  grecs,  latins,  arabes  ou  juifs  qui  l’ont 
précédé,  mais  jamais  il  ne  renvoie  à  ses  propres  écrits  ;  il  semble 
qu’il  ait  voulu  exposer  sur  nouveaux  frais  les  principes  généraux 
de  la  Philosophie  qu’il  nomme  péripatéticienne,  en  faisant  abstrac¬ 
tion  complète  de  l’exposé  encyclopédique  qu’il  en  avait  déjà 


1.  Alberti  Magni  Op.  laud . ,  lib.  II,  tract.  I'  cap.  I. 

2.  Alberti  magni  De.  unitate  intellectus  contra  Averroem  liber,  cap.  V,  28» 
ratio . 

3.  Alberti  magni  Op •.  laud.,  cap.  I  ;  cap.  III,  5a  via,  19a  via,  25a  via  ;  cap.  V, 
9a  ratio,  22a  ratio;  cap.  VII,  ad  g™. 

4-  Alberti  magni  Op.  laud..  cap.  I  et  cap.  VI. 

5.  Alberti  magni  Op.  laud.,  cap.  V,  i5a  ratio,  17*  ratio,  18a  ratio. 

6.  Alberti  magni  Op.  laud.,  cap.  I  et  cap.  V,  i3a  ratio. 

7.  Alberti  magni  De  principiis  motus  processivi  liber,  tract.  I,  capp.  II,  IV 
et  V  ;  tract.  II,  cap.  V. 

8.  Alberti  magni  Op.  laud.,  tract.  I,  cap.  IV. 

9.  Alberti  magni  Op.  laud.,  tract.  I,  cap.  I. 

10.  Alberti  magni  Op  laud.,  tract.  I,  cap.  I. 

1 1.  Alberti  magni  Op.  laud.,  tract.  I,  capp.  I  et  II  ;  tract,  II,  cap.  XI. 


V  -  49 


ALBERT  LE  GRAND 


423 


donné.  A  ce  silence  sur  ses  propres  travaux,  une  seule  exception 
peut,  croyons-nous  être  notée  ;  pour  éviter  de  reprendre  une  fas¬ 
tidieuse  discussion,  Albert  renvoie  à  sa  Métaphysique  ;  c’est  cette 
heureuse  exception  qui  nous  a  permis  de  placer  avec  certitude  le 
Liber  de  causis  après  la  Métaphysique. 

Le  silence  que  le  Liber  de  causis  garde  sur  le  De  unitate  intel- 
lectus  contra  Averroem  et  sur  le  De  principiis  motus  processivi 
n’a  donc  pas  du  tout  la  même  signification  que  le  silence  de  ces  deux 
derniers  ouvrages  touchant  le  Liber  de  causis.  Dès  lors,  on  peut 
admettre,  croyons-nous,  que  de  ces  trois  ouvrages,  le  Liber  de  cau¬ 
sis  est  le  plus  récent  ;  composé  après  l’an  1256,  il  achèverait  la 
vaste  exposition  de  la  Philosophie  péripatéticienne  qu’Albert  avait 
entreprise  à  la  prière  de  ses  frères.  C’est,  d’ailleprs,  ce  que  semble 
déclarer  la  phrase  qui  clôt  cet  écrit  :  «  Eaquæ  dicta  sunt  nonafflic- 
tionibus  nostris  inducta,  sed  assiduis  postulationibus  sociorum  ab 
Aristotele  potius  extorta  quam  impetrata.  » 

II 

l’esprit  QUI  ANIME  l’oeuvre  DALBERT  LE  GRAND 

Albert  le  Grand,  avons-nous  dit,  est  un  compilateur  ;  il  ne 
réclame  pour  lui-même  que  le  titre  de  compilateur  fidèle  ;  à  nous 
déclarer  que  c’est  là  sa  seule  ambition,  il  met  une  sorte  d’opini⬠
treté  ;  il  n’admet  pas  que,  pour  juger  son  œuvre,  on  examine  d’au¬ 
tre  question  que  celle-ci  :  A-t-il,  oui  ou  non,  fidèlement  exposé 
l’opinion  des  anciens  Péripatéticiens  ?  Relevons  quelques-unes  des 
déclarations,  faites  en  ce  sens,  qu’on  rencontre  en  parcourant  sa 
vaste  encyclopédie. 

Voici  d’abord  celle  qui  termine  les  Physiques  :  «  Nous  demandons 
à  tous  ceux  qui  verront  cet  ouvrage  de  ne  pas  examiner  quelles 
sont  leurs  propres  conceptions,  mais  ce  qu’ont  dit  les  anciens  Péri¬ 
patéticiens.  Ils  pourront  alors,  comme  il  leur  plaira,  lui  adresser 
des  reproches  ou  l’acquitter.  » 

Une  déclaration  semblable  clôt  la  Métaphysique  :  «  Terminons 
ici  cette  discussion  dans  laquelle  je  n’ai  rien  dit  selon  ma  propre 
opinion;  tout  ce  que  j’ai  dit  est  conforme  à  l’opinion  des  Péripa¬ 
téticiens  ;  que  celui  qui  voudra  mettre  à  l’épreuve  ce  que  je  dis  là 
lise  attentivement  leurs  livres,  et  qu’il  ne  m’adresse  pas  à  moi- 
même  les  louanges  ou  les  reproches  que  méritent  ces  auteurs.  » 

Au  cours  du  Liber  de  causis,  Albert  ne  cesse  de  rappeler  son 


424 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  50 


désir  de  n’être  que  le  fidèle  rapporteur  des  doctrines  d'autrui  : 
«  Nous  expliquons  ici  l’intention  des  Péripatéticiens  1 2 3  :  nous  ne  disons 
rien  de  nous-même  ;  nous  nous  contentons  d  interpréter  du  mieux 
que  nous  pouvons  ce  qu’ils  ont  voulu  dire.  »  —  «  Avant  que  nous 
parlions  des  Intelligences  -,  il  faut  savoir  qu  en  ce  que  nous 
allons  dire,  nous  n’apporterons  rien  de  nouveau  ;  nous  présente¬ 
rons  simplement  les  raisonnements  des  Péripatéticiens.  >< 

De  tous  les  passages  où  Albert  affirme  son  intention  d’exposer 
fidèlement,  et  sans  rien  ajouter  qui  lui  soit  propre,  les  doctrines 
des  Péripatéticiens,  le  plus  caractéristique,  assurément,  est  celui 
qui  termine  le  traité  Des  animaux  : 

«  Voici  la  fin  du  livre  Des  animaux ;  avec  lui  s’achève  toute 
notre  œuvre  de  science  naturelle.  Dans  cette  œuvre,  j’ai  pris  pour 
règle  de  conduite  d’exposer  du  mieux  que  je  pouvais  ce  qu’ont  dit 
les  Péripatéticiens  ;  aussi  personne,  en  cette  œuvre,  ne  peut-il  devi¬ 
ner  ce  que  je  pense  moi-même  en  Philosophie  naturelle  ( nec  a/i- 
quis  in  eo  potest  deprehendere  quid  ego  sentiam  in  Philosophia  nalu- 
*-ali).  Quiconque  en  douterait  n’a  qu’à  comparer  ce  qui  est  dit  dans 
nos  livres  à  ce  qu’ont  dit  les  Péripatéticiens  ;  alors,  quand  j’affirme 
que  je  n'ai  fait  qu’interpréter  et  exposer  leur  science,  il  pourra  en 
tomber  d’accord  avec  moi  ou  me  reprendre  ;  mais  s’il  me  veut 
reprendre  sans  avoir  lu  ni  compris,  il  sera  bien  établi  que  ses 
reproches  viennent  de  la  haine  ou  de  l’ignorance  ;  des  remontran¬ 
ces  de  telles  gens,  je  ne  me  soucie  guère.  » 

Albert  se  vante  donc  d’avoir  exposé  la  philosophie  des  Péripa¬ 
téticiens  avec  tant  de  fidélité  (on  est  tenté  de  dire  :  avec  tant  de 
servilité)  qu’il  soit  impossible  même  de  soupçonner  ses  opinions 
personnelles.  Mais  qui  sont  ces  Péripatéticiens  auxquels  il  se  con¬ 
tente  de  faire  écho  ? 

Le  mot  :  Peripatetici  éveille,  en  l’esprit  d’Albert,  une  idée  aussi 
large,  nous  pourrions  dire  :  aussi  vague,  que  l'idée  conçue  par 
Guillaume  d’Auvergne  lorsqu'il  disait  :  Aristoteles  el  ejus  seguaces, 
par  Alexandre  de  Haies  lorsqu  il  écrivait  :  Philosophi. 

Les  Péripatéticiens,  ce  sont,  après  Aristote,  une  foule  de  philo¬ 
sophes  grecs,  Alexandre  d’Aphrodisias,  Thémistius,  Porphyre.  C'est 
Denys  qui  est  placé,  auprès  de  Théophraste,  parmi  les  meilleurs 
philosophes  grecs  \  Ce  sont  les  philosophes  arabes,  Al  Fàrâbi, 
Avicenne  «  et  ejus  imitator  Algazel,  »  le  Chrétien  Costa  ben  Luca, 
Ihn  Bàdja  qu’ Albert  nomme  Avempache,  Ibn  Tofaïl,  qu’il  appelle 

1.  Albbrti  magni  Liber  de  causis ,  lib.  Il,  tract.  I,  cap.  II. 

2.  Alberti  Magni  Op.  laud.,  lib.  II,  tract  II,  cap.  I. 

3.  Alberti  Magni  De  inle/lectu  et  intelligibili,  lib.  I,  tract.  I,  cap.  IV. 


V  -  51 


ALBERT  LE  GRAND 


425 


Abubacher,  enfin  «  Averroès,  citoyen  de  Gordoue  ».  Ce  sont  les 
philosophes  juifs,  Isaac  Israelita  et,  surtout,  Moïse  Maimonide,  qui 
est  appelé  Rabbi  Moses  ou  Moses  Ægyptius.  Ce  sont  encore  une 
foule  d’autres,  Arabes  ou  Juifs,  dont  les  noms,  étrangement  défor¬ 
més  par  Albert,  sont  souvent  difficiles  à  reconnaître. 

Bien  que  tous  ces  auteurs  forment,  pour  Albert  le  Grand, 
l’Ecole  des  Péripatéticiens,  il  ne  peut  méconnaître,  cependant,  que 
leurs  opinions  sont  loin  de  s’accorder  toutes  entre  elles.  En  pré¬ 
sence  de  ces  doctrines  divergentes,  que  fera-t-il?  S’il  était,  sim¬ 
plement,  le  narrateur  fidèle  et  muet  sur  ses  opinions  personnelles 
qu’il  prétend  être,  il  devrait,  semble-t-il,  présenter  tout  uniment 
ces  doctrines  les  unes  à  la  suite  des  autres  et  laisser  au  lecteur  la 
liberté  de  choisir  entre  elles.  Ainsi  fait-il  quelquefois,  mais  bien 
rarement.  En  général,  il  ne  demeure  pas,  à  l’égard  des  diverses 
théories  qu’il  appelle  également  péripatéticiennes,  dans  cet  état  de 
parfaite  indifférence.  Tantôt,  et  le  plus  souvent,  parmi  les  théories 
proposées,  il  en  choisit  une,  et  il  argumente  pour  elle  contre  tou¬ 
tes  les  autres.  Tantôt,  entre  les  divers  systèmes  présentés,  il  com¬ 
pose  une  sorte  de  compromis  qu’il  donne  comme  l’opinion  même 
des  Péripatéticiens.  De  ces  deux  manières  d’agir,  nous  rencontre¬ 
rons  des  exemples. 

Soit  qu’ Albert  choisisse  entre  plusieurs  opinions  rivales,  soit 
qu'il  tente  d’en  former  une  sorte  de  synthèse,  il  nous  laisse  devi¬ 
ner,  en  dépit  de  scs  protestations,  quelles  tendances  sollicitent  le 
plus  fortement  son  intelligence.  11  est  alors  visible  que  le  système 
d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli,  plus  que  tout  autre,  attire  ses  préféren¬ 
ces.  U  semble  même  que  ce  système  s’impose  d’autant  plus  for¬ 
tement  au  Docteur  Dominicain  que  celui-ci  progresse  davantage 
en  l’accomplissement  de  son  œuvre.  11  est  difficile  de  lire  le  Liber 
de  causis  rl  processif  universitatis  a  causa  prima  sans  demeurer 
convaincu  que  l’auteur  regarde  la  P/iilosop/iia  Algazelis ,  qui  s  y 
trouve  constamment  citée,  comme  la  plus  parfaite  exposition  de 
la  pensée  péripatéticienne 

Exclusivement  soucieux  d'exposer  la  Philosophie  de  ceux  qu’il 
nomme  les  Péripatéticiens,  Albert  marque  une  indifférence  quel¬ 
que  peu  méprisante  à  l’égard  de  la  Philosophie  platonicienne  : 
«  Selon  la  protestation  que  nous  avons  formulée  dans  ce  qui  pré¬ 
cède,  dit-il  ',  nous  ne  poursuivrons  pas  l’exposé  de  ces  supposi¬ 
tions  [platoniciennes],  car,  en  cette  affaire,  nous  avons  seulement 
entrepris  d’aplanir  la  voie  suivie  par  les  Péripatéticiens.  Quant 

i.  Albbkti  Magni  Metaphysica,  1  ib.  XI,  tract.  III,  cap.  VII. 


426 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  52 


aux  dires  de  Platon,  quels  qu’ils  soient,  ils  tiendront  comme  ils 
pourront,  jusqu’au  jour  où  quelqu’un,  peut-être,  viendra  les  apla¬ 
nir.  »  «  Les  Platoniciens  et  les  Épicuriens,  qui  ont  admis  une 
foule  de  dieux  et  de  déesses,  dit-il  ailleurs  ',  semblent  avoir  con¬ 
sidéré  un  grand  nombre  d’espèces  de  substances  intellectuelles 
célestes  ou  terrestres  ;  ces  substances,  il  les  ont  appelées  intelli¬ 
gences  ou  démons  ;  ils  ont  prétendu  que  l’Intelligence  résidait  en 
elles  par  des  formes  qu’elles  reçoivent  de  siècle  en  siècle  ou 
bien  encore  par  des  formes  créées  en  même  temps  qu  elles  ;  cette 
dernière  opinion  semble  être  celle  de  Platon  au  Timée.  Je  ne  fais 
que  jeter  la  semence  de  ces  pensées  et  vous  livrer  cette  semence  ; 
à  vous  d’en  décider  à  pair  ou  impair  ( vestrum  autem  erit  par  ad 
impar  cxsequi).  Ici,  nous  ne  traiterons  pas  de  cette  opinion,  car, 
en  cet  ouvrage,  nous  nous  proposons  seulement  d’expliquer  les 
opinions  et  les  raisons  des  Péripatéticiens.  » 

Si  donc  les  diverses  théories  touchant  les  Intelligences  célestes 
qui  ont  été  proposées  par  Aristote  d’une  part,  par  Al  Fârâbi,  par 
Avicenne  et  par  Al  Gazâli  d’autre  part,  méritent  qu’on  en  discoure 
en  de  nombreux  chapitres  de  la  Métaphysique  ou  du  Livre  des 
causes ,  les  opinions  de  même  nature  que  Platon  a  émises  valent 
tout  au  plus  la  peine  qu’on  en  décide  à  pair  oU  impair.  Tel  est  le 
mépris  où  Albert  relègue  ce  Timée  que  tant  de  générations  de 
maîtres,  au  temps  de  l’ancienne  Scolastique,  avaient  admiré  comme 
le  chef  d’œuvre  du  Prince  des  Philosophes. 

Avicébron  est  traité  avec  moins  d’indifférence,  mais  avec  plus 
de  sévérité  que  Platon. 

Contre  Avicébron,  les  attaques,  au  Livre  des  causes,  se  répè¬ 
tent  sans  cesse  : 

«  Au  Fous  vitæ,  Avicébron  s’est  fabriqué  une  Philosophie  spé¬ 
ciale  *.  Aussitôt  après  l’unité  du  premier  Principe  qui,  dit-il, 
pénètre  toute  chose,  vient  une  dualité,  celle  de  la  Forme  et  de  la 
Matière.  Selon  lui,  la  première  Forme  est  l’Intelligence  et  la 
première  Matière  est  celle  qui  sert  de  fondement  et  de  support  à 
l’Intelligence  ;  il  ajoute  que  la  Forme  n’a  pas  existé,  fût-ce  durant 
un  clin  d’œil,  sans  la  Matière,  non  plus  que  la  Matière  sans  la 
Forme. 

»  La  première  Forme,  en  effet,  c’est  l’Intelligence,  car  c’est  elle 
qui  détermine  la  puissance  de  la  mémoire,  capable  de  toutes  for¬ 
mes. 


1.  Albbrti  Magni  Liber  de  causis,  ! ib.  il,  tract.  II,  cap.  XXXIII. 

2.  Alberti  Magni  Liber  de  causis,  lib.  1,  tract.  III,  cap.  VIII. 


V  -  53 


ALBERT  LE  GRAND 


427 


»  La  seconde  forme  est  la  corporéité,  qui  vient  borner  la  capa¬ 
cité  de  la  Matière  première  ;  car  la  matière  corporelle  n’est  déjà 
plus  capable  de  toutes  les  formes. 

»  En  troisième  lieu,  vient  la  contrariété,  qui  caractérise  la  forme 
et  la  matière  des  éléments  ;  cette  dernière  matière  est  de  moindre 
compréhension  que  la  matière  corporelle. 

»  La  quatrième  forme  est  celle  de  la  mixtion. 

»  C’est  ainsi  qu’Avicébron  tire  toutes  choses  du  premier  Principe. 
Mais  d’où  viennent  l’Intelligence,  la  corporéité,  la  contrariété,  la 
mixtion,  il  ne  l’explique  par  aucune  cause  raisonnable  ;  il  se  con¬ 
tente  de  dérouler  des  sophismes  et  de  donner  des  raisonnements 
de  rhéteur  ( rationes  topica;).  » 

«  En  ce  livre  qui  est  intitulé  Fons  vitæ ,  avait  déjà  dit  Albert  le 
Grand  *,  Avicébron  présente  sommairement  une  thèse  étrange 
( mirabilis  positio )  touchant  le  principe  de  l’Etre  universel.  » 
Après  avoir  exposé  avec  plus  de  développements  ce  que  nous 
venons  de  lui  entendre  dire  d’une  manière  plus  concise,  Albert 
poursuivait  en  ces  termes  s  ; 

«  Cette  opinion  déplaît  aux  Péripatéticiens,  et  cela  pour  cinq 
raisons  principales.  »  De  ces  raisons,  voici  la  cinquième  :  «  Avi¬ 
cébron  prétend  que  le  premier  Principe  agit  volontairement  ;  or 
c’est  contraire  à  la  Philosophie  de  tout  le  monde  ;  il  est  de  la 
nature  même  du  premier  Principe  qu’il  agisse  par  lui-même  et 
par  son  essence,  sans  que  rien  le  détermine  à  l’action.... 

»  Aux  dires  d’Avicébron,  on  peut  opposer  de  très  fortes  objec¬ 
tions.  D’un  être  simple  ne  peut  résulter  qu’un  autre  être  simple  ; 
c’est  un  principe  qui  a  été  affirmé  par  Aristote  en  sa  lettre  Sur  le 
principe  de  l'être  universel ,  et  qui  a  été  admis  et  expliqué  par  Al 
Eàrâbi,  par  Avicenne  et  par  Averroès.  Selon  l’hypothèse  d’Avicé¬ 
bron,  au  contraire,  [du  premier  Principe  simple]  sont  tirées  deux 
choses,  dont  aucune  n’en  émane  par  l'intermédiaire  de  l’autre,  à 
savoir  la  Matière  première  et  la  Forme  première  ;  ce  n’est  pas,  en 
effet,  la  Matière  première  qui  fait  que  la  Forme  soit  forme,  ni  la 
Forme  première  qui  fait  que  la  Matière  soit  matière  ;  elles  sont 
toutes  deux  également  premières,  chose  qui  passe  l’entendement. 

»  En  outre,  il  est  bien  prouvé  que  la  volonté,  prise  en  tant  que 
volonté,  ne  peut  pas  être  le  principe  de  l’Être  universel  ;  la  volonté, 
en,  effet,  en  tant  que  volonté,  est  sollicitée  par  des  motifs  divers  à 
prendre  des  déterminations  différentes  ;  or  que  des  motifs  divers 

i.  Alberti  macni  Op.  laud.,  lib.  I,  tract.  I,  cap.  V. 

?..  Ai-berti  magni  Op.  Iciud.,  lib.  1,  tract.  I,  cap.  VI. 


428 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


V  -  54 


puissent  disposer  le  premier  Principe  à  agir  de  différentes  maniè¬ 
res,  cela  est  complètement  absurde....  L’enseignement  d’Avicébron 
est  donc  contradictoire  de  toutes  façons  ( omnino  incongruum ).  » 

Un  peu  plus  loin,  Albert  reprend 1  la  réfutation  de  cet  enseigne¬ 
ment.  «  Au  livre  qu’il  lui  a  plu  de  nommer  Fans  vitæ ,  Avicébron, 
seul  entre  tous,  a  prétendu  que  le  premier  Principe  agissait  volon¬ 
tairement.  Il  voulait,  en  effet,  que  la  conception  par  laquelle  ce 
premier  Principe  est  créateur  résidât  en  lui  par  1  intermédiaire 
du  Verbe  intérieurement  disposé;  il  nommait  Verbe  la  raison 
d’être  de  l’œuvre  du  Créateur  ;  il  disait,  en  effet,  que  quiconque 
produit  une  œuvre  conçoit  d’abord  en  soi-même,  par  1  intelligence, 
la  raison  d’être  de  cette  œuvre.  Il  ajoutait  que  1  Essence  du  pre¬ 
mier  Principe  était  infinie  et  qu  elle  s  étendait,  d  une  extension 
spirituelle  et  non  corporelle,  à  travers  toutes  choses,  en  sorte, 
disait-il,  quelle  se  trouvait  présente  en  toutes  choses,  et  qu’elle 
opérait  en  toutes  choses  suivant  la  forme  du  Verbe  qu  elle  porte 
en  elle-même. 

»  A  cette  Essence,  il  attribuait  une  Volonté  dont  le  choix  déter¬ 
minait  s'il  fallait  accomplir  telle  œuvre  ou  telle  autre... 

»  Très  certainement,  ce  que  dit  Avicébron  ne  saurait  convenir. 
D’ailleurs,  je  ne  pense  pas  qu’Avicébron  soit  l’auteur  de  ce  livre  ; 
je  pense  que  quelques  sophistes  l’auront  fabriqué  sous  le  nom  de 
ce  philosophe.  » 

C’est  ce  même  livre  que  Guillaume  d  Auvergne  admirait  si  fort 
et  dont  l’auteur  lui  semblait  être  un  philosophe  chrétien. 

C’est  sous  le  nom  d’Avicébron  qu’Albert  le  Grand  vient  de  con¬ 
damner  ces  diverses  doctrines  ;  il  eût  pu  tout  aussi  bien  les  con¬ 
damner  sous  le  nom  de  Scot  Érigène,  carie  Philosophe  chrétien 
les  avait  soutenues  avant  le  Philosophe  juif  qui,  sans  doute,  les 
tenait  de  lui.  Allons  plus  loin;  ces  doctrines  qu’il  réprouve,  Albert 
eût  pu  les  attribuer  à  Saint  Augustin  ;  car,  ainsi  résumées  et  rédui¬ 
tes  aux  pensées  essentielles  qui  en  forment  comme  le  squelette, 
les  théories  d’Avicébron  et  de  Scot  Érigène  ne  renferment  plus 
rien  qu’on  ne  retrouve  dans  les  écrits  de  l’Evêque  d’Hippone. 

Lors  donc  qu’Albert  le  Grand  parait  simplement  condamner  le 
système  d’ Avicébron  au  nom  de  la  Philosophie  péripatéticienne, 
il  s’empare,  en  réalité,  de  la  théorie  néo-platonicienne  qui,  du  pre¬ 
mier  Principe,  fait  dériver  toutes  choses  suivant  un  ordre  nécessaire, 
et  de  telle  sorte  qu’une  cause  simple  produise  un  effet  unique  ; 
cette  théorie,  il  l’oppose  à  la  tradition  de  la  Scolastique  latine,  à 


i.  Alberti  Magni  Op.  laud.,  lib.  I,  tract.  III,  cap.  IV. 


V  -  55 


ALBERT  LE  GRAND 


m 


r 

la  tradition  émanée  de  Saint  Augustin,  reçue  par  Scot  Erigène, 
par  Saint  Anselme,  par  Guillaume  d’Auvergne,  par  Alexandre  de 
Haies,  par  Robert*  Grosse-Teste  ;  à  la  tradition  selon  laquelle 
Dieu,  par  son  Verbe,  modèle  éternel  de  la  création,  a  créé  libre¬ 
ment,  volontairement  et  simultanément  la  Matière  universelle  et  la 
Forme  universelle.  Les  deux  adversaires  qui  sont  ici  aux  prises, 
c’est  la  Philosophie  gréco-arabe  et  la  Philosophie  chrétienne,  c’est 
le  Néo-platonisme  et  l’Augustinisme. 

Que  l’Augustinisme  soit  son  véritable  adversaire,  Albert  le  Grand 
ne  l’ignore  pas  ;  les  attaques  que  nous  venons  de  lui  entendre  diri¬ 
ger  contre  Avicébron,  il  les  avait  menées,  déjà,  contre  les  théolo¬ 
giens.  I 

Reprenant,  peut-être  sans  la  connaître,  une  argumentation  qu’Al 
Gazâli  avait  tenue  en  la  Destruction  des  philosophies ,  les  théolo¬ 
giens  catholiques  avaient  souvent  montré  comment  la  théorie  néo¬ 
platonicienne  était  impuissante  à  rendre  compte  de  la  multiplicité 
dans  le  Monde  ;  ils  en  avaient  conclu  que  l’existence  universelle 
n’était  pas  une  émanation  nécessaire  de  l’Essence  divine,  qu  elle 
était  une  création  libre  de  la  Volonté  de  Dieu,  et  que  celle-ci  avait 
directement  donné  l’être  à  des  choses  multiples.  Alexandre  de 
Haies,  en  particulier,  avait  longuement  réfuté  renseignement  de 
Proclus  et  des  philosophes  arabes. 

C’est  à  lui,  sans  doute,  ou  à  quelque  autour  de  même  école  que 
songe  Albert  lorsqu’il  écrit  ces  lignes  1  : 

a  II  va  des  gens  qui  croient  marcher  dans  la  voie  de  la  Philo¬ 
sophie  et  qui  confondent  la  Philosophie  avec  la  Théologie.  Ces 
gens-là  déclarent  qu’en  vérité,  d’un  seul  premier  Agent  simple, 
il  ne  peut  provenir  par  essence  qu’un  être  unique.  Si  donc  nous 
voyons  émaner  de  lui  la  multiplicité  et  la  diversité,  c  est  qu  il 
n’agit  pas  simplement  par  son  essence.  Ür  nous  voyons  que  chacun 
des  cieux  n’est  pas  amené  à  l’être  par  un  autre  ciel  ;  nous  voyons 
que  le  ciel  n’est  pas  engendré  par  la  matière  et  qu  il  est,  toutefois, 
fort  multiple.  Il  faut  donc  que  le  ciel  ait  été  amené  a  1  existence 
par  un  Agent  qui  agissait  en  vertu  d'un  choix.  Ces  choses  multiples, 
un  Être  unique  les  a  produites  comme  il  a  voulu  ;  il  les  a  créées  de 
rien,  car,  en  vertu  de  l’excès  par  lequel  sa  puissance  infinie  sul- 
passe  tout  agent,  il  n’a  nul  besoin  d’une  matière  préexistante.... 

»  Mais  les  théories  théologiques  n’ont,  avec  des  systèmes  philoso¬ 
phiques,  aucun  principe  qui  leur  soit  commun  (Théologien  aillent 
non  conveniunt  cum  philosophicis  in  principiis.)  La  Théologie,  en 

i.  Alberti  Magni  Metaphtjsica,  lib.  XI,  tract.  III,  cap.  \II. 


430 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  56 


effet,  est  fondée  sur  la  révélation  et  sur  l’inspiration,  non  pas  sur  la 
raison.  Nous  ne  pouvons  donc,  en  Philosophie,  discuter  de  ques¬ 
tions  théologiques.  » 

Au  Livre  des  causes,  Albert  reprend  de  nouveau 1 2  les  théologiens 
sur  le  même  sujet,  qui  lui  tenait  fort  à  cœur  :  «  Du  premier  Prin¬ 
cipe  qui  est  l’Être  nécessaire,  répète-t-il,  ne  peut  provenir  qu  un 
seul  être.  Jusqu’ici,  tous  les  Péripatéticiens  ont  été  d  accord  sur 
ce  point  ;  cependant,  les  Théologiens  ont  nié  ce  principe  sans  le 
comprendre  (licet  hoc  guident  non  intelligentes  lheologi  negave- 
runt).  Le  même  être,  en  effet,  en  se  comportant  de  la  même 
manière,  ne  peut  naturellement  produire  qu’une  seule  et  même 

chose _  Nécessairement  donc,  il  ne  peut  provenir  du  premier 

Principe,  d’une  manière  immédiate,  qu’Une  seule  et  même  chose. 
Gela,  d’ailleurs,  n’est  pas  contraire  aux  théologiens,  car  Denys 
dit  que  les  choses  qui  sont  tirent  leurs  différences  de  leur 
distance  à  Dieu  ;  corrélativement  à  Dieu  et  pour  Dieu,  elles  sont 
une  seule  et  même  chose.  » 

Au  premier  des  deux  passages  que  nous  venons  de  citer,  Albert 
a  tracé,  entre  la  Philosophie  et  la  Théologie,  une  ligne  de  démar¬ 
cation  fort  nette  ;  ces  deux  sciences  n’ont  pas  de  principes  com¬ 
muns  ;  Tune  tire  ses  principes  de  la  raison,  l'autre  de  la  révélation  ; 
il  n’est  donc  pas  permis  de  mêler  les  deux  méthodes  ;  le  philoso¬ 
phe  se  doit  absolument  garder  de  toute  considération  théologique. 

Albert  s’en  garde  avec  soin.  «  11  nous  faut  voir,  dit-il  *,  par  rai¬ 
sons  et  syllogismes,  quelle  opinion  doit  être  consentie  et  tenue. 
Nous  passerons  donc  entièrement  sous  silence  ce  que  veut  notre  Reli¬ 
gion,  et  nous  n’admettrons  rien  qui  ne  puisse  être  démontré  par  syl¬ 
logisme.  »  C’est  au  sujet  des  deux  questions  de  l’immortalité  de 
l’âme  et  de  la  multiplicité  des  âmes  après  la  mort  qu’Albert  for¬ 
mule  ce  principe. 

A  ces  deux  questions,  la  Philosophie  d’Albert  donne  des  répon¬ 
ses  conformes  aux  enseignements  de  la  Théologie  ;  en  ce  cas,  la 
distinction  entre  la  méthode  philosophique  et  la  méthode  théo- 
logique  qu’il  a  préconisée^et  pratiquée  n’offre  qu’avantage  ;  assuré 
par  démonstration  syllogistique  de  ce  que  la  Religion  lui  ordonne 
de  croire,  le  philosophe  chrétien  affermira l’une  par  l’autre  sa  con¬ 
viction  rationnelle  et  sa  foi. 

Mais  il  n’en  est  pas  toujours  ainsi.  La  Philosophie  qu’Albert 
expose  aboutit  bien  souvent  à  des  conclusions  fort  différentes  de 
celles  quela  Théologie  avait  enseignées  jusqu’alors  ,  ainsi  en  est-il 

1.  Alberti  Maqni  Liber  de  causis,  lib.  I,  tract.  I,  cap.  X. 

2.  Alberti  magnj  De  unitate  intellectus  contra  Aocrroem,  cap.  I. 


V  -  57 


ALBERT  LE  GRAND 


431 


du  problème  de  l’origine  des  êtres  ;  la  Théologie  chrétienne  tenait 
que  la  mutiplicité  des  êtres  avait  été  directement  produite  par 
l’action  créatrice  de  Dieu  ;  ce  qu’ Albert  nomme  la  Philosophie 
des  Péripatéticiens  veut,  au  contraire,  que  la  multiplicité  n’ait 
apparu  dans  le  Monde  que  d’une  manière  médiate,  par  l’intermé¬ 
diaire  d’un  premier  Causé  unique.  Comment  le  docte  Frère  Prê¬ 
cheur  résoudra-t-il  cette  contradiction  ? 

Il  répondra  que  la  Philosophie  des  Péripatéticiens  n’est  aucune¬ 
ment  sienne  ;  il  n’a  fait  que  l’exposer  sans  en  prendre  les  con¬ 
clusions  à  son  compte  ;  on  n’a  donc  pas  à  lui  demander  s’il  les 
tient  pour  vraies  ou  fausses,  pour  conformes  ou  contraires  à  l’en¬ 
seignement  de  l’Eglise  ;  c’est  seulement  lorsqu’il  traite  de  Théo¬ 
logie,  suivant  la  méthode  propre  à  cette  science,  qu’il  donne  sa 
pensée  personnelle  et  qu’il  est  tenu,  par  conséquent,  de  mettre 
cette  pensée  d’accord  avec  sa  foi. 

Ainsi,  dans  son  traité  De  sornno  et  vigilia,  après  avoir  étudié 
la  divination  par  les  songes,  il  ajoute  1  : 

«  Selon  les  grands  théologiens  qui  ont  parlé  des  inspirations 
divines,  il  existe  un  autre  genre  de  vision  et  de  prophétie  ;  nous 
n’en  dirons  absolument  rien  pour  le  moment;  ce  sujet,  en  effet, 
ne  peut  aucunement  être  connu  par  des  raisons  de  Physique  ;  or 
nous  avons  seulement  entrepris  de  parler  de  Physique;  et  cela 
même  que  nous  avons  l’intention  d’étudier,  nous  l’examinons  selon 
l’opinion  des  Péripatéticiens  plutôt  que  nous  ne  voulons  proposer 
quoi  que  ce  soit  de  notre  propre  science.  S’il  arrivait,  en  effet, 
par  hasard,  que  nous  eussions  une  opinion  qui  nous  fût  propre, 
c’est  en  traitant  des  questions  théologiques  que  nous  l’exposerions, 
si  Dieu  le  veut.  » 

Cette  affirmation,  constamment  reprise  par  Albert,  qu’il  se  borne 
à  exposer  l’opinion  des  Péripatéticiens  sans  la  donner  pour  sienne, 
ses  écrits  mêmes  la  démentent  à  chaque  instant  ;  sa  narration 
n’a  pas  l’impartiale  indifférence  d’une  simple  histoire  de  la  Phi¬ 
losophie  ;  les  opinions  qu’il  présente,  il  argumente  pour  ou  contre  ; 
il  en  est  qu’il  rejette  ;  il  en  est  qu’il  démontre  «  par  raisons  de 
Physique  et  par  syllogismes.  » 

Or,  il  est  bien  clair  que  ces  raisons  de  Physique,  ces  syllo¬ 
gismes,  il  leur  accorde  une  valeur  probante,  et  les  Frères  auxquels 
il  destine  ses  écrits  la  leur  accorderont  également  ;  ses  lecteurs, 
donc,  tiendront  pour  vérités  les  propositions  établies  de  la  sorte. 
Qu’arrivera-t-il  si  ces  propositions  contredisent  à  celles  que  les 


i.  Alberti  magni  De  somno  et  vigilia  lib.  III,  tract.  I,  cap.  XII. 


432 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V-  58 


théologiens  leur  ont  données  pour  vérités  dogmatiques  ?  Pen¬ 
seront-ils  qu’il  existe  deux  vérités,  l'une  de  Philosophie,  tirée  par 
syllogisme  de  principes  rationnels,  l’autre  de  Théologie,  déduite 
de  principes  révélés,  et  que  ces  deux  vérités  se  peuvent  contredire 
l’une  l’autre?  Jugeront-ils,  au  contraire,  que  la  vérité  est  néces¬ 
sairement  une,  et  que  si  la  Philosnphie  est  parvenue  à  1  établir 
par  raisons  démonstratives,  la  Théologie  doit  se  modifier,  se  trans¬ 
former  jusqu’à  ce  qu’elle  se  puisse  adapter  aux  enseignements  de 
la  Physique  et  de  la  Métaphysique? 

Aux  Frères  qui  ne  pouvaient  manquer  de  lui  poser  semblables 
questions,  Albert  ne  donne  aucune  réponse.  Mais  il  prêche 
d’exemple.  A  plusieurs  reprises,  nous  l’avons  entendu  gourmander 
les  théologiens  dont  les  doctrines  ne  s’accordaient  pas  avec  la 
théorie  néo-platonicienne  de  la  procession  des  êtres;  il  pense  assu¬ 
rément  que  la  Théologie  a  fait  fausse  route  toutes  les  fois  qu’elle 
a  rencontré  des  conclusions  contraires  à  celles  de  la  Philosophie  ; 
elle  doit  alors,  à  son  gré,  rebrousser  chemin  et  chercher  une  nou¬ 
velle  voie  qui  l’amène  à  se  rencontrer  avec  le  Péripatétisme. 

III 

LA  PHILOSOPHIE  D  ALBERT  LE  GRAND.  —  LA  CRÉATION  DU  MONDE 

Albert  n’était  pas  arrivé  de  prime  abord  à  concevoir  de  la  sorte 
les  rapports  de  la  Philosophie  et  de  la  Théologie  ;  avant  qu’il  prit 
possession  de  la  Théologie  au  nom  du  Péripatétisme,  il  avait  fallu 
que  le  Péripatétisme  s’emparât  de  lui  ;  quand  il  composait  sa  Phy¬ 
sique,  il  n’était  point  encore  entièrement  assujetti  à  la  Philosophie 
d’Aristote  et  de  ses  successeurs  ;  nous  en  avons  l’assurance  par 
ce  que  le  huitième  livre  de  cet  ouvrage  dit  de  l’éternité  du  Monde. 

Nous  ne  trouvons  pas,  en  cette  partie  de  la  Physique ,  l’indica¬ 
tion  précise  des  auteurs  dont  Albert  s’est  inspiré.  «  Dans  la  Phi¬ 
losophie  première,  nous  dit-il  ’,  nous  traiterons  de  nouveau,  en 
grand  détail,  de  toutes  ces  questions  ;  nous  indiquerons  alors  les 
noms  des  auteurs  qui  ont  écrit  toutes  ces  choses  ;  si  nous  avons 
omis  ici  de  les  donner,  c’est  afin  que  l’exposé  de  la  doctrine  en  fût 
plus  aisé.  »  Il  nous  est  facile  de  suppléer  à  ce  silence  et  de  nom¬ 
mer  celui  dont  la  pensée  a  dirigé  toute  la  discussion  du  Frère  Prê¬ 
cheur  ;  nous  reconnaissons  sans  peine,  en  effet,  dans  cette  discus¬ 
sion,  non  seulement  l'idée  essentielle  et  les  arguments  principaux 


i.  Albbrti  magni  Physica ,  lib.  VIII.  tract.  I,  cap.  XV. 


V  -  59 


ALBERT  LE  GRAND 


433 


de  Moïse  Maimonide  ’,  mais  jusqu’aux  exemples  dont  le  Philoso¬ 
phe  juif  avait  usé  pour  rendre  ses  raisons  plus  accessibles. 

En  cette  étude,  comme  en  toutes  celles  qui  composent  son 
encyclopédie  de  Physique,  Albert  se  pique,  assurément,  de  suivre 
une  méthode  strictement  philosophique.  «  Lorsque  nous  démon¬ 
trerons  que  le  mouvement  n’a  commencé  en  aucun  temps  passé 
et  qu’il  ne  cessera  en  aucun  temps  futur,  dit-il s,  nous  procéderons 
exclusivement,  qu’on  ne  l’oublie  pas,  par  raisons  de  Physique  ; 
ces  raisons  supposent  que  tout  ce  qui  commence,  commence  par 
génération,  et  que  tout  ce  qui  finit,  finit  par  corruption.  En  Phy 
sique,  en  effet,  nous  ne  pouvons  prouver  que  ce  qui  est  soumis  à 
des  principes  physiques.  Si  nous  nous  haussions  jusqu’à  parler  de 
choses  qui  sont  au-dessus  de  la  Physique,  nous  ne  pourrions  plus 
être  tenus  pour  physiciens,  car  nous  n’avancerions  plus,  à  partir 
de  propositions  connues  par  elles-mêmes  ou  déjà  prouvées  ;  nous 
passerions  plutôt,  par  un  acte  transcendant,  à  des  choses  que  la 
raison  ne  peut  comprendre,  comme  la  création  et  l’opération  par 
laquelle  toutes  choses  ont  pu  être  créées  en  même  temps,  et  créées 
distinctes  les  unes  des  autres.  Le  physicien  doit  démontrer  ce 
qu’il  avance  par  les  méthodes  qui  sont  propres  à  la  Science  qu’il  a 
l’intention  de  considérer,  ou  bien  il  doit  se  taire.  » 

«  Nous  considérerons  donc,  tout  d’abord  \  d’une  manière  géné¬ 
rale,  ce  qu’ont  dit  les  philosophes  qui  nous  ont  précédé.  »  Nous  rap¬ 
porterons  ce  qu’ont  dit  «  tous  ces  philosophes  qui  ont  parlé  de  la 
nature  en  physiciens,  qui  de  natur a  natur aliter  aliquid  dixerunt.  » 
Ces  opinions  diverses,  nous  les  passerons  au  crible  d’une  sévère 
critique,  «  car  nous  avons  horreur 1 2 3  4  des  raisonnements  tenus  par 
certaines  gens  qui  se  vantent  d’avoir  prouvé  ce  qu’ils  n’ont  prouvé 
d’aucune  manière.  » 

Toutefois,  en  suivant  la  méthode  propre  à  la  Physique,  Albert 
ne  demeurera  pas  dans  l’ignorance  de  ce  qu’enseigne  la  Théolo¬ 
gie  ;  avant  d’admettre  une  conclusion  de  Philosophie,  il  se  sou¬ 
ciera  de  savoir  si  elle  s’accorde  avec  les  vérités  révélées.  «  Nous 
admettons,  dit-il  5,  que  toutes  choses  ont  été  créées  simultanément; 

1.  M.  Joël  s’est  attaché  à  prouver  l’influence  que  Moïse  Maimonide  a  exercée 
sur  Albert  le  Grand  en  confrontant  nombre  de  passages  empruntés  aux  oeuvres 
de  celui-ci  avec  les  textes  correspondants  de  la  traduction  latine  du  Guidedes 
égarés.  [M.  Joël,  Verhâltniss  Albert  des  Grossen  zu  Moses  Maimonides.  Ein 
Beitrag  zur  Geschichte  der  mittelalterlichen  Philosophie.  Breslau,  i863  ; 
2 A u tl . ,  Breslau,  1876  (M.  Joël,  Beitràge  zur  Geschichte  der  Philosophie,  Bd. 
1  ;  Breslau,  1876)]. 

2.  Alberti  Magni  Op.  laud.,  lib.  VIH ,  tract.  1,  cap.  1. 

3.  Alberti  Magni  Op.  laud.,  lib.  VIII,  tract.  1,  cap.  11. 

4.  Alberti  Magni  Op .  laud.,  lib.  VIII,  tract.  I,  cap.  XIII. 

5.  Alberti  Magni  Op.  laud.,  lib.  VIII,  tract.  I,  cap.  VI. 

DUHEM-  —  T.  v.  28 


434 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V-  60 


nous  admettrons  que  le  temps  a  commencé  avec  le  ciel  et  avec  le 
mouvement  du  ciel  ;  que  le  mouvement  de  la  matière  des  choses 
actives  et  passives,  de  celles  qui  peuvent  s’engendrer  et  périr,  a 
été  produit  par  le  mouvement  du  ciel.  Cette  opinion  est  affirmée 
d’un  commun  accord  par  beaucoup  de  Péripatéticiens  et  par  un 
grand  nombre  de  théologiens  plus  subtils  que  les  autres,  car  elle 
est  soutenable  aussi  bien  par  la  Loi  religieuse  que  par  les  ensei¬ 
gnements  de  la  Physique.  » 

Cette  conclusion  que  la  foi  enseigne,  Albert  va  donc  construire 
un  raisonnement  de  Physique  qui  la  rende  au  moins  vraisembla¬ 
ble  :  «  Nous  donnerons,  dit-il  ',  des  raisons  de  Physique  par  les¬ 
quelles  on  verra  que  le  Monde  a  été  créé.  »  —  «  Nous  montrerons1  2 
par  des  raisons  vraisemblables  que  le  Monde  a  été  créé  et  qu  il  n  a 
pas  existé  de  toute  éternité.  » 

Ce  raisonnement,  comment  va-t-il  s’y  prendre  pour  le  compo¬ 
ser?  Il  suivra  pas  à  pas  la  voie  tracée  par  Maimonide. 

Il  exposera,  d’abord,  les  arguments  par  lesquels  les  Péripatéti¬ 
ciens,  c’est-à-dire  Aristote,  Avicenne,  Al  Gazàli,  ont  démontré  que 
le  mouvement,  que  le  temps  n’avaient  pas  pu  commencer  ;  mais 
il  y  joindra  cette  remarque  3  :  «  Ces  raisons  prouvent  seulement 
que  le  Monde  n’a  pas  commencé  par  génération,  et  qu’il  a  existé 
aucun  temps  pendant  lequel  il  n'y  aurait  point  eu  de  mouvement; 
cela  est  certainement  vrai  et  nous  l’avons  précédemment  accordé.  » 

Contre  la  création  du  Monde,  les  Péripatéticiens  ont  une  autre 
objection  4  ;  «  En  tout  ce  qui  se  fait,  la  possibilité  précède  l’exis¬ 
tence.  »  Ils  en  concluent  que  la  Matière  première  n’a  pu  être 
engendrée. 

Que  la  Matière  première  n’ait  pu  être  engendrée,  Albert  y  con¬ 
sent,  mais  non  pas  qu’elle  n’ait  pu  être  créée.  «  Us  affirment  qu’en 
toute  chose  qui  se  fait,  la  possibilité  précède  l’être  ;  nous  disons, 
nous,  que  c’est  vrai  seulement  des  choses  qui  se  font  par  mouve¬ 
ment  ou  par  changement  physique  ;  mais  pour  les  choses  qui  sont 
faites  par  une  cause  créatrice,  l’être  est  produit  en  même  temps 
que  la  possibilité,  car  la  matière  est  produite  en  même  temps  que 
la  forme.... 

»  Ce  qui  a  trompé  les  Péripatéticiens,  c  est  qu  ils  ont  voulu  assi¬ 
miler  le  commencement  des  principes  de  la  nature  au  commence¬ 
ment  des  choses  dont  la  nature  est  achevée,  et  cette  assimilation 

1.  Alberti  Magni  Op.  laud.,  lib.  VIII,  tract.  1,  cap.  I. 

2.  Alberti  Magni  Op.  laud.,  lib.  VI !  1,  tract.  1,  cap.  IV. 

3.  Alberti  Magni  Op .  laud.,  lib.  VIH,  tract.  1,  cap.  IV. 

4-  Alberti  Magni  Op.  laud.,  lib.  VI II,  tract.  I,  cap.  XIV. 


V  -  61 


ALBEBT  LE  GRAND 


435 


n  est  point  véritable.  Les  choses  dont  la  nature  est  achevée  sont 
engendrées  ou  détruites  au  sein  de  la  matière  ;  avant  d’être  pro¬ 
duites,  elles  sont  dans  la  matière  et  elles  y  sont  en  puissance.  Mais 
il  n’en  est  pas  de  même  des  principes  de  la  nature,  de  la  [pre¬ 
mière]  forme,  de  la  matière,  du  premier  mobile,  du  mouvement  par 
lequel  ce  premier  mobile  impose  les  mouvements  et  les  chan¬ 
gements  physiques  à  la  matière  des  choses  qui  s’engendrent  et 
périssent  ;  ces  principes-là,  il  n’est  pas  nécessaire  qu  ils  aient 
commencé  de  la  sorte  ;  mais,  bien  plutôt,  leur  commencement  a 
consisté  à  être  faits  de  rien,,.. 

»  C’est  de  rien  que  la  Cause  première  a  fait  la  matière  ;  c’est  de 
rien  qu’elle  a  fait  la  première  forme  ;  au  moment  même  qu  elle  a 
créé  cette  forme,  elle  l’a  imprimée  en  la  matière  ;  elle  a  fait  de 
même  le  premier  mobile  et  tout  l’orbe  céleste  ;  ce  quelle  a  créé 
de  rien,  elle  l’a  produit  avec  toute  la  variété  qui  résidait  en  elle- 
même. 

»  De  tout  cela,  nous  avons  donné  précédemment  une  preuve 
probable  ;  et  cela  suffit  bien  en  ce  sujet  où  l’on  n’apporte  contre 
nous  rien  qui  soit  démontré.  » 

A  défaut  de  preuves,  on  invoquera  l’autorité  d’Aristote.  «  On 
dira  peut-être  que  nous  n’avons  pas  compris  Aristote  et  que  nous 
sommes  en  désaccord  avec  ce  qu’il  a  dit....  A  cela]  nous  répon¬ 
drons  :  Celui  qui  croit  qu’Aristote  était  un  dieu,  celui-là  doit  croire 
aussi  qu  Aristote  ne  s’est  jamais  trompé.  Mais  si  nous  croyons  seu¬ 
lement  qu'il  était  un  homme,  alors,  sans  aucun  doute,  il  a  pu  se 
tromper  tout  comme  nous.  » 

«  Celui  qui  comprend  bien  Aristote  »  voit  sans  peine  que  ce 
philosophe  n’a  jamais  prouvé  l’éternité  du  Monde  ni  l’éternité  du 
mouvement,  mais  qu’il  les  a  simplement  supposées.  «  S’il  eût. voulu 
prouver  ces  deux  suppositions,  il  n’eût  pas  pu  le  faire  ;  il  n’eût 
découvert  aucune  voie  qui  le  conduisit  à  ce  but.  »  Si  l’on  peut,  en 
effet,  raisonner  sur  la  génération  des  choses  qui  ont  une  nature 
achevée,  il  est  illusoire  de  vouloir  raisonner  sur  l’apparition  des 
principes  mêmes  de  la  nature.  A  l’appui  de  cette  affirmation, 
Albert  reproduit  une  comparaison  dont  Moïse  Maimonide  avait  usé 
dans  le  même  but. 

Les  arguments  des  Péripatéticiens  ne  prouvent  rien  contre  la 
création  du  Monde  ;  en  peut-on  construire  qui  concluent  en  faveur 
de  cette  création  ? 

Il  en  est,  d’abord,  qu’Albert,  à  l  imitation  de  Maimonide,  regarde 
comme  sophistiques  *.  Le  type  en  est  celui-ci  :  Si  le  Monde  exis- 

i.  Alberti  Mao  ni  Op.  laud.,  lib.  VIII,  tract.  I,  cap.  XII. 


436 


la  crue  de  l’aristotélisme 


V  -  62 


tait  de  toute  éternité,  le  nombre  des  révolutions  déjà  faites  par  le 
ciel  serait  actuellement  infini,  contrairement  à  l’axiome  péripate- 
ticien  qui  nie  la  possibilité  du  nombre  infini  actuel.  A  cet  argument, 
Maimonide  et  Albert  ripostent  que  les  révolutions  passées  ne  sont 
pas  choses  actuellement  existantes,  en  sorte  que  cette  multitude 

infinie  n’est  point  un  nombre  infini  actuel. 

Pour  parer  à  cette  riposte,  l’argument  avait  pris  une  autre  forme. 

Si  le  Monde  existait  de  toute  éternité,  les  âmes  immortelles  des  hom¬ 
mes  déjà  morts  formeraient  un  nombre  infini  actuel.  Maimonide 
n’accordait  pas  cette  conclusion  car  il  croyait,  avec  Ibn  Bàdja, 
que  toutes  les  âmes  humaines,  délivrées  de  leurs  corps,  se  réunis¬ 
saient  en  une  âme  unique.  Albert  n’admet  pas  cette  doctrine  ,  1 
ne  peut  donc  profiter  de  l’échappatoire  qu’elle  offrait  au  Rabbin. 

Aussi  est-il  obligé  de  reconnaître  que  cet  argument  «  est  très  solide 
et  très  fort  ;  mais  il  réclame  une  démonstration  préalable,  à  savoir 
que  l’ànie  subsiste  après  la  mort  et,  si  elle  subsiste,  que  les 
diverses  âmes  demeurent  numériquement  distinctes,  car  cela  a  été 
nié  par  certains  philosophes....  C’est  une  question  que  nous  étu¬ 
dierons  avec  attention  au  livre  De  l'âme.  Jusqu  alors,  nous  suspen¬ 
drons  notre  jugement.  » 

Venons  donc  à  des  preuves  qui  aient  plus  de  valeur. 

«  En  voici  une  1  par  laquelle  on  peut  montrer  que  Dieu  a  néces¬ 
sairement  produit  quelque  chose  de  rien. 

»  La  première  forme  existe  de  quelque  manière  en  la  matière, 
d’existence  potentielle  ou  d’existence  actuelle  ;  ou  bien  elle  y  a  ete 
produite  par  quelque  cause  efficiente,  ou  bien  elle  s’y  est  produite 
elle-même.  Mais  il  est  certain  qu’elle  ne  s’y  est  pas  produite  elle- 
même  ;  en  effet,  si  elle  n’avait  eu  aucun  besoin  de  cause  efficiente, 
lu  seconde  n’en  aurait  pas  eu  besoin  davantage....  La  première 
forme,  d’ailleurs,  n’a  pu  être  tirée  de  la  matière,  car,  si  elle  était 
tirée  de  la  matière,  il  faudrait  que  son  ébauche  (inchoatio)  résidât 
en  la  matière  ;  mais  son  ébauche  serait  quelque  chose  de  formel , 
avant  la  première  forme, donc,  il  existerait  quelque  chose  de  formel, 
ce  qui  est  impossible.  Il  est,  dès  lors,  certain  que  rien  n’a  précédé 
la  première  forme,  de  quoi  cette  première  forme  ertt  pu  être  faite  ; 
il  faut  quelle  ait  été  tirée  du  néant  par  un  acte  de  la  Cause  première. 

»  Il  est  maintenant  assuré  que  le  premier  Principe  opère  en  créant 
de  rien  ;  cette  opération  dépend  de  sa  puissance;  si  donc  la  pro¬ 
duction  des  premiers  êtres  créés  réclamait  une  matière  sous-jacente, 
ce  serait  un  amoindrissement  du  pouvoir  du  premier  Principe  ; 


i.  Alberti  magni  Op.  laud.,  lib.  VIII,  tract.  I,  cap.  IV. 


V  -  63 


ALBERL  LE  GRAND 


437 


partant,  il  faut  que  la  matière  première  ait  été  faite  par  la  Cause 
première.  » 

Albert  ajoute,  il  est  vrai  :  «  Ce  n’est  point  là  une  discussion  de 
Physique  ;  mais  nous  l’avons  introduite  afin  de  rejeter  l’erreur  de 
ceux  qui  prétendent  que  le  Monde  a  existé  de  toute  éternité  et 
qu'il  n’a  pas  été  créé.  »  Plus  loin  ’,  même,  il  révoque  en  doute  la 
valeur  de  ce  raisonnement  ;  la  Cause  première,  en  elfct,  ne  peut 
faire  ce  qui  serait  absurde  ;  elle  ne  peut  faire  coexister  deux  con¬ 
tradictoires  ;  si  donc  la  création  de  la  matière  première  à  partir  de 
rien  était  une  impossibilité  logique,  le  premier  Principe  ne  réali¬ 
serait  pas  cette  création. 

Le  docte  Frère  Prêcheur  va  donc  chercher,  en  faveur  de  la 
création  du  Monde,  quelque  preuve  plus  solide,  et  c’est  Maimonide 
qui  va  lui  en  fournir  le  modèle  ;  le  Guide  des  Égarés  d  ailleurs, 
était  ici  l’écho  de  la  Destruction  des  philosophies  composée  par 
Al  Gazâli. 

Albert  part  de  ce  principe  5  :  «  Si  une  chose  composée  est  déter¬ 
minée  et  achevée  par  une  forme,  il  faut  que  ce  qui  détermine  et 
achève  cette  chose  à  1  aide  de  la  forme  ait  son  existence  hors  de 
cette  chose.  »  Or,  nous  voyons  que  tous  les  cieux,  toutes  les  étoiles, 
tous  les  corps  sont  composés  de  matière  et  de  forme  ;  toutes  ces 
choses  sont  achevées  et  déterminées  par  une  forme.  «  Il  est  donc 
nécessaire  que  ce  qui  les  détermine  au  moins  en  leur  nature 
existe  avant  elles  et  hors  d’elles.  » 

«  Dira-t-on  que  la  diversité  de  la  matière  est  la  cause  de  la  diver¬ 
sité  de  la  forme  »  qui  détermine  la  nature  de  chacune  de  ces  choses  ? 
Il  en  résulterait  plusieurs  conséquences  inadmissibles.  En  voici 
une  :  «  Si  ia  diversité  de  la  matière  était  la  cause  de  la  diversité 
de  la  forme,  il  faudrait  qu’il  existât  quelque  autre  cause  de  la  diver¬ 
sité  de  la  matière  ;  il  faudrait  que  cette  cause  fût  antérieure  à  la 
matière  même  des  cieux,  car  ce  qui  produit  en  quelque  chose  une 
diversité  de  nature  doit  être  antérieur  à  ce  en  quoi  cette  diversité 
se  trouve  produite. 

»  Cette  cause,  à  son  tour,  ou  bien  elle  serait  une  seule  chose,  ou 
bien  elle  serait  affectée  de  diversité. 

»  Si  elle  était  une  seule  chose,  se  comportant  toujours  de  même 
manière,  elle  ne  pourrait,  hors  d’elle,  produire  la  diversité;  en 
effet,  une  proposition  évidente  d’elle-même,  qu  Aristote  et  tous  les 
Péripatéticiens  s’accordent  à  affirmer,  dit  ceci  :  D’une  cause  uni¬ 
que  et  simple  ne  peut  résulter  qu’un  effet  unique  et  simple. 

1.  Alberti  magni  Op .  laud.,  lib.  VIII,  tract.  I,  cap.  XIII. 

2.  Albert  le  Grand,  loc.  cit. 


438 


LA  CRUE.  DE  l’àRISTOTÉLISME 


V  -  64 


»  Il  est  donc  absurde,  au  moins  pour  les  cieux  et  les  corps  céles¬ 
tes,  que  la  diversité  de  la  forme  provienne  de  la  diversité  de  la 
matière.... 

»  La  seule  chose  qui  nous  reste  à  dire  est,  dès  lors,  celle-ci  : 
Le  corps  [céleste,]  composé  de  matière  et  de  forme,  a  été  produit 
par  un  Etre  qui  est  sa  propre  cause  ;  il  a  été  produit  avec  toute 
la  diversité  que  nous  voyons  en  lui.... 

>>  Cela  prouvé,  je  demande  si  la  cause  qui  l’a  fait  lui  a  donné 
l’être  par  nature  et  nécessité,  comme  le  feu  engendre  la  chaleur, ... 
ou  bien  s’il  l’a  produit  par  science,  volonté  et  choix  ? 

»  Dira-t-on  que  ce  corps  a  été  produit  par  nature  et  d’une 
manière  nécessaire  ?  Mais  cette  nature,  c’est  la  forme  même  de 
l’agent  ;  et  comme  cette  forme  est  unique,  elle  ne  produira, 
comme  on  l’a  déjà  prouvé,  qu’un  effet  unique.  Or,  dans  l’orbe  des 
cieux,  nous  constatons  une  grande  diversité. 

»  Si  l’on  admet,  au  contraire,  que  la  totalité  des  corps  a  été 
amenée  à  l’existence  par  choix  et  volonté,  alors,  il  sera  possible 
qu  elle  ait  été  produite  avec  grande  diversité  ;  car  nous  avons 
admis  cette  proposition  qui  a  été  précédemment  démontrée  :  L’être 
qui  agit  par  liberté  est  libre  de  produire  des  actions  diverses.  La 
diversité  que  nous  remarquons  dans  l’orbe  des  cieux  n’aura  pas  alors 
d’autre  cause  que  la  Sagesse  [suprême]  quia  préordonné  et  pré¬ 
constitué  cette  diversité  selon  une  raison  idéale. 

»  La  Cause  première....  a  produit  la  matière  et  la  forme  de  tous 
ces  corps  ;  elle  ne  les  a  pas  produites  d’une  autre  matière  qui  serait 
antérieure  à  la  matière  du  Monde,  ni  d’une  autre  forme,  ni  d’un 
autre  composé,  car  cela  irait  à  l’infini....  Elle  lésa  donc  produites  de 
rien,  et  c’est  cela  que  nous  nommons  création.  Ainsi  l’orbe  céleste 
a  été  créé  à  partir  du  néant  ;  pour  la  même  raison,  toutes  lesautres 
choses  et,  en  particulier,  la  Matière  première  ont  été  tirées  du 
néant.  » 

A  cela,  Albert  ajoute  que  Dieu  est  éternel  et  le  Monde  tempo¬ 
rel.  «  Or  l’éternité  précède  le  temps  comme  la  cause  précède 
l’effet  ;  Dieu  précède  donc  le  Monde  de  toute  éternité  ;  et  c’est  ce 
que  nous  voulions  démontrer.... 

'>  Il  est  prouvé  de  la  sorte  que  le  Monde  a  été  créé  et  que,  pen¬ 
dant  une  durée  éternelle,  Dieu  a  précédé  le  Monde.  Voilà  donc  la 
raison  que  nous  avions  de  tenir  notre  opinion.  Si  nous  n’avions  pas 
eu  une  si  forte  raison,  nous  n’aurions,  en  cette  matière,  émis 
aucune  opinion  ;  car,  en  Philosophie,  il  çstvil  et  honteux  d’émettre 
une  opinion  sans  raison.  Mais  il  nous  semble  que  la  raison  que 
nous  venons  d’exposer  est  meilleure  que  toutes  les  raisons  d’Aris- 


V  -  65 


ALBERT  LE  GRAND 


439 


tote.  Nous  ne  disons  pas,  toutefois,  qu’elle  soit  démonstrative,  et 
même,  nous  ne  croyons  pas  que  l’on  puisse  démontrer  ni  l’un  ni 
l’autre  parti.  »  Nous  reconnaissons  ici  la  prudente  réserve  de  Mai¬ 
monide. 

«  Pour  qu’il  ne  reste  aucun  scrupule  en  notre  opinion,  nous  vou¬ 
lons  encore  1  qu'il  soit  fait  mention  de  celle  qu’admet  la  secte  des 
Péripatéticiens  au  sujet  du  commencement  du  Monde,  puis,  en 
comparant  notre  opinion  à  ce  qu'ils  disent,  nous  voulons  montrer  la 
prééminence  de  notre  opinion. 

»  Les  Péripatéticiens,  en  effet,  et  Aristote  lui-même  ont  bien  vu 
que  le  Monde  procède  sûrement  de  la  Cause  première  par  intelli¬ 
gence  et  volonté  ;  mais  iis  ont  prétendu  qu’il  en  procédait  d’une 
manière  nécessaire.  Ils  ont  dit,  en  effet,  comme  chose  évidente, 
que  d’un  Principe  unique,  ne  pouvait  émaner  qu’un  effet  unique....» 
Albert  résume  brièvement  la  théorie  selon  laquelle  Avicenne  et 
Al  Gazâli  font  dériver  le  Monde  de  la  Cause  première  ;  puis  il 
ajoute  :  «  Je  demande  si  la  procession  qui  vient  d’être  décrite  pro¬ 
duit,  en  la  matière,  la  diversité  que  nous  y  constatons  ;  il  semble 
bien  que  non  ;  car  les  Intelligences  premières  dont,  selon  leurs 
dires,  procèdent  les  orbes  célestes,  et  par  lesquelles  ils  sont  créés, 
n’agissent  que  par  leur  opération  intellectuelle  ;  or  cette  opération- 
là  ne  peut  mettre  de  diversité  dans  les  corps,  à  moins  que  l’Intelli¬ 
gence  n’agisse  comme  elle  veut  et  par  choix.  Cela  nous  ramène  à 
ce  que  nous  disions,  savoir,  que,  de  la  Cause  première,  le  Monde 
procède  par  choix  et  par  volonté. 

»  Nos  opinions  diffèrent  donc  seulement  en  ceci  :  Les  Péripaté¬ 
ticiens  prétendent  que  les  cieux  émanent  [d’une  manière  néces¬ 
saire]  de  la  Cause  première,  par  l’intermédiaire  des  Intelligences 
qui  occupent  le  premier  rang  dans  l’ordre  des  êtres.  Nous  disons, 
au  contraire,  qu’ils  émanent  directement  (absolute)  de  la  Cause 
première,  par  suite  du  choix  de  sa  Volonté.  Aucune  de  ces  deux 
opinions  ne  saurait  être  démontrée  ;  on  la  peut  seulement  appuyer 
de  raisons  probables.  » 

Reprenons  maintenant  la  Métaphysique  ou  le  Livre  des  causes  ; 
relisons  ces  vives  critiques*  contre  les  gens  qui  mélangent  la  Théo¬ 
logie  avec  la  Philosophie  et  qui,  de  la  diversité  constatée  en  ce 
Monde,  croient  pouvoir  tirer  cette  conclusion  absurde  :  Le  Monde 
résulte  d’un  choix  libre  de  la  Volonté  divine.  Nous  constaterons 
alors,  non  sans  stupeur,  que  l’homme  auquel  l’auteur  de  la 
Métaphysique  et  du  Livre  des  causes  adresse  ces  sévères  repro- 

i.  Alberti  magni  Op.  laud .,  lib.  VIII,  tract.  I,  cap.  XV. 

a .  Vide  supra,  pp.  4a9-43o. 


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LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


V  -  66 


cbes,  c’est  peut-être  Maïmonide  ou  Alexandre  de  Haies,  mais  c’est 
aussi  et  surtout  l’auteur  même  de  la  Physique.  La  violence  de  ces 
reproches  ne  doit  plus  nous  surprendre  ;  nous  entendons  le  mea 
culpa  d’un  converti. 

Sous  le  même  froc  de  Frère  Prêcheur,  dtux  Albert  se  sont  succédés. 

L’Albert  qui  entreprenait  l’exposé  de  la  Philosophie  d’Aristote  et 
qui  rédigeait  la  Physique ,  était  tout  imbu  encore  des  enseignements 
de  la  Théologie  alors  classique,  de  celle  qui  pouvait  revendiquer 
Saint  Augustin  comme  son  principal  inspirateur.  11  entendait  bien 
ne  pas  sacrifier  les  enseignements  de  cette  Théologie  aux  doctri¬ 
nes  physiques  et  métaphysiques  des  Grecs  et  des  Arabes.  Faire  le 
départ  de  ce  qu’on  pouvait  accepter  de  cette  Science  profane  et 
de  ce  qu’il  fallait  garder  de  la  Science  sacrée,  c’était,  assurément, 
œuvre  délicate  ;  mais  en  l’art  de  l’accomplir,  Albert  avait  décou¬ 
vert  un  maître,  Moïse  Maïmonide  ;  la  prudente  critique  du  docte 
Rabbin  avait  permis  au  Frère  Prêcheur  de  soustraire  aux  prises 
du  Péripatétisme  les  propositions  essentielles  de  l'Augustinisme. 

L’étude  patiente  et  prolongée  des  doctrines  gréco -arabes  con¬ 
vertit  peu  à  peu  l’auteur  de  la  Physique ,  et  l’on  vit  apparaître 
alors  un  second  Albert,  l’Albert  de  la  Métaphysique  et  du  Livre 
des  Causes.  Pour  celui-ci,  les  propositions  augustiniennes  que  le 
premier  Albert  avait,  en  sa  Physique ,  soigneusement  sauvegar¬ 
dées  devenaient  autant  d’affirmations  absurdes  en  Philosophie  ; 
les  raisons  que  le  premier  Albert  avait  invoquées  en  faveur  de  ces 
propositions,  et  qu’il  trouvait  «  très  solides  et  très  fortes,  »  le 
second  Albert  les  déclarait  arguments  théologiques  qu’il  est 
interdit  d’invoquer  dans  une  discussion  de  Philosophie.  Pour  ce 
néophyte,  la  Philosophie  consistait  tout  entière  en  l’exposé  des 
opinions  péripatéticiennes;  ces  opinions,  il  déclarait  bien  haut 
qu'il  n’en  affirmait  pas  la  vérité,  mais  il  les  présentait  de  telle 
sorte  que  sa  déclaration  s’en  trouvât  démentie. 

Vraiment,  le  Péripatétisme  avait  conquis  la  raison  d’Albert, 
comme  il  allait,  avec  l’aide  d’Albert,  conquérir  une  bonne  partie 
de  la  Scolastique  latine . 


IV 

LA  PHILOSOPHIE  D’ALBERT  LE  GRAND  (suite).  —  LES  PROCESSIONS  CÉLESTES 

C’est  au  second  Albert,  c’est  à  celui  qu’a  pleinement  ravi  la  Phi¬ 
losophie  des  Grecs  et  des  Arabes,  que  nous  allons  maintenant  nous 


V  -  67 


ALBERT  LE  GRAND 


441 


adresser  ;  nous  allons  lui  demander  comment  les  orbes  des  cieux 
et  leurs  moteurs  ont  émané  de  la  Cause  première.  Dans  sa  Méta¬ 
physique,  il  nous  répondra  d’une  manière  détaillée  ;  un  court  cha¬ 
pitre  du  Liber  de  causis  1  viendra  simplement  confirmer  sa  réponse. 

Parmi  ceux  qu’Albert  nomme  les  Péripatéticiens,  diverses  théo¬ 
ries  ont  cours  au  sujet  des  moteurs  célestes  ;  l’une  est  celle  qu’ Aris¬ 
tote  a  proposée  au  XIe  livre  de  la  Métaphysique  et  qu’Averroès  a 
présentée,  au  traité  De  substantia  orbis,  sous  une  forme  très 
rigoureuse  ;  l’autre  est  celle  qu’Al  Fàràbi,  Avicenne,  Al  Gazâli 
se  sont  complus  à  développer  ;  sans  adopter  pleinement  ni  l’un 
ni  l’autre  de  ces  deux  systèmes,  Albert  empruntera,  tantôt  à  l’un 
et  tantôt  à  l’autre,  les  diverses  parties  de  la  doctrinç  que  nous 
lui  entendrons  exposer. 

Entre  la  théorie  péripatéticienne  et  la  théorie  néo-platonicienne, 
la  première  différence  essentielle  était  celle-ci  :  A  chaque  orbe, 
Aristote  donnait  simplement  une  Intelligence  motrice,  immobile 
et  séparée  de  tout  corps  ;  inspirés  par  des  Commentaires  à  la 
Métaphysique  faussement  attribués  à  Alexandre  d’Aphrodisias,  Al 
Fârâbi,  Avicenne,  Al  Gazâli,  douaient  chacun  des  cieux  d’une 
Intelligence  séparée  et  d’une  Ame  unie  à  l’orbe. 

Albert  connaît  ces  divergences.  «  Tous  les  Péripatéticiens,  dit 
il  *,  affirment  que  les  orbes  célestes  possèdent  des  Ames  »  ;  mais 
cette  affirmation,  ils  l’entendent  de  trois  manières. 

Suivant  une  première  opinion,  l’orbe  n’a  point  d’intelligence 
distincte  de  l’Ame,  et  cette  Ame  est,  comme  celle  des  êtres  vivants, 
douée  d’imagination  et  de  volonté.  «  C’est  une  ancienne  suppo¬ 
sition  qu’ont  admise  beaucoup  de  grands  philosophes .  ce  fut 

celle  de  Platon,  comme  on  le  voit  en  ses  écrits.  »  Albert  ajoute  : 
«  Avicenne  semble  suivre  cette  opinion.  »  Mieux  renseigné,  au 
Livre  des  causes,  il  met 1 2  3  Avicenne  «  avec  Algazel  insecutor  ejus, 
avec  Al  Fàrâbi  qui  les  a  tous  deux  précédés,  et,  parmi  les  Grecs, 
avec  Alexandre  et  Porphyre.  » 

«  D’autres  philosophes,  qui  furent  postérieurs  aux  premiers, 
poursuit  Albert 4,  ont  dit  aussi  que  les  cercles  célestes  possédaient 
des  Ames  ;  mais  outre  les  Ames,  il  existe,  à  leur  avis,  des  Intelli¬ 
gences  séparées  et  actives  qui  président  à  ces  Ames  ;  conformé¬ 
ment  au  langage  vulgaire,  il  donnent  à  ces  Ames  le  nom  d’Anges. 


1.  Alberti  Magni  Liber  de  causis  et  de  processu  uniuersitatis  a  Causa  prima, 
lib.  I,  tract.  IV,  cap.  VII. 

2.  Alberti  magni  Metaphusica,  lib.  XI,  tract.  II,  cap.  X. 

3.  Alberti  magni  Liber  de  causis,  lib.  I,  tract.  IV,  cap.  VII. 

4-  Alberti  magni  Metaphysica,  lib.  XI,  tract.  II,  cap.  X. 


/ 


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LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  68 


En  tous  les  autres  points,  ils  sont  d’accord  avec  1  opinion  que  nous 

avons  précédemment  indiquée.... 

»  C’est  cette  opinion  qu’ont  choisie  Al  Gazâli  et  quelques  autres 
philosophes  arabes....  Il  semble  également  quelle  ait  obtenu  le 
consentement  complet  de  ce  philosophe  juif  qui  se  nomme  Rabbi 
Moïse,  et  de  cet  autre  juif  qui,  avant  celui-ci,  fut  grand  philosophe, 
et  qu’on  appelle  Isaac. 

»  Enfin,  quelques-uns  des  principaux  Péripatéticiens  ont  tenu 
une  voie  intermédiaire  entre  les  deux  précédentes.  Ils  ont  dit  que 
les  cieux  possédaient  des  Ames  ;  ils  n’ont  pas  admis  1  existence 
d’intelligences  distinctes  de  ces  Ames,  mais  ils  ont  dit  que  ces 
Ames-là  n’avaient,  des  vertus  de  l  âme,  qu’une  raison  universel¬ 
lement  active  et  qu’un  désir  ou  appétit.  » 

Dans  ce  langage,  nous  reconnaissons  sans  peine  celui  dont  le  De 
substantia  orbis  a  usé  pour  présenter  la  théorie  d’Aristote  ;  mais 
l’idée  d’Averroès  est,  ici,  bien  étrangement  défigurée,  puisqu’on 
n’y  admet  l’existence  d’aucune  Intelligence  séparée. 

C’est  ce  troisième  parti  qui  recueille  l’assentiment  d’Albert,  et 
cet  assentiment,  il  en  donne  une  raison  qui  s  inspire  encore  d  Aver¬ 
roès  :  «  Le  philosophe  ne  doit  rien  imaginer  ni  affirmer  qu'il  ne 
puisse  démontrer  par  raison.  » 

Ce  principe  :  11  ne  faut  rien  admettre  dont  la  raison  ne  démon¬ 
tre  l’existence,  le  conduit 1  à  cette  autre  conclusion  :  Il  est  inutile 
d’admettre  aucune  Intelligence  autre  que  celles  qui  meuvent  les 
cieux. 

Aristote,  dont  Averroès  épouse,  bien  entendu,  le  sentiment, 
avait  identifié  l'Intelligence  suprême  avec  le  Moteur  du  premier 
mobile  ;  les  Néo-platoniciens  arabes  n’avaient  donné  à  la  Cause 
première  aucun  orbe  qu’elle  dût  mouvoir  ;  le  premier  mobile  était 
mû,  à  leur  avis,  par  la  première  des  Intelligences  créées,  par  le 
premier  Causé.  Pas  plus  qu’Averroès,  Albert  ne  veut  d'une  Intelli¬ 
gence  oisive  et,  partant,  oiseuse,  dont  la  Philosophie  serait  impuis¬ 
sante  à  justifier  l’existence  : 

«  Une  substance  séparée,  qui  ne  serait  pas  rattachée  à  un  mou¬ 
vement  et  à  un  mobile,  ne  saurait  exister  selon  la  raison  philoso¬ 
phique  ;  il  ne  peut,  d’ailleurs,  y  avoir  aucun  mouvement  avant  le 
mouvement  local.  La  raison  ne  peut  donc  affirmer  que  ceci  :  Le 
premier  corps  mû  doit  être  immédiat  à  la  première  Substance 
motrice.  Bien  que  l’Intelligence,  en  tant  qu'elle  est  intelligence, 
paraisse  avoir,  avec  la  première  Substance,  plus  de  ressemblance 

i.  Alberti  magni  Melaphysica,  lib.  XI,  tract.  II,  cap.  XVII. 


V-  69 


ALBERT  LE  GRAND 


443 


qu’un  corps  n’en  a,  toutefois,  l’Intelligence  qui  est  relative  au 
second  mobile  ne  s’approche  pas  autant  du  premier  Moteur  que 
le  premier  Mobile,  qui  est  en  rapport  avec  la  première  Substance 
motrice.  De  même,  bien  que  le  premier  Moteur  soit  un  être  simple, 
cependant,  ce  qui  procède  de  lui  n’est  pas  un  être  simple  ;  c’est 
un  corps  composé  ;  si  ce  second  être,  en  effet,  était  absolument 
aussi  simple  que  le  premier  Moteur,  il  ne  s’en  distinguerait  pas. 

»  Mais  il  est  bien  vrai  que  c’est  un  corps  unique,  qui  est  aussi 
voisin  que  possible  de  l’Acte  premier  et  pur  ;  en  ce  corps,  il  n’est 
rien  qui  soit  en  puissance,  sinon  le  lieu  ( ubi )  ;  et  comme  nous 
l’avons  dit,  le  Moteur  de  ce  corps,  selon  les  Péripatétieiens,  c’est 
la  première  Substance —  Il  se  peut  bien  qu’ils  se  soient  trompés, 
mais  c’est  là  ce  qu’ils  ont  dit.  » 

Chemin  faisant,  Albert  rencontre  un  des  enseignements  courants 
de  la  Théologie  de  son  temps;  de  ce  verset  :  «  In  principio ,  Deits 
creavit  cælum  et  ter  ram,  »  les  Pères  avaient  proposé  une  inter¬ 
prétation  selon  laquelle  cælum  désignait  l’ensemble  des  créatures 
angéliques,  et  terram  l’ensemble  des  corps,  cieux  et  éléments  ; 
notre  néophyte  du  Péripatétisme  ne  perd  pas  cette  occasion  de  reje¬ 
ter  hors  de  la  Philosophie  une  semblable  théorie  :  «  Certains  pré¬ 
tendent  que  Dieu  a  créé  d’abord  les  anges,  puis  les  orbes  célestes  ; 
mais  cela  ne  peut  se  prouver  d’une  manière  démonstrative.  Dire 
cela,  donc,  c’est  tenir  un  discours  étranger  à  la  Philosophie.  Une 
telle  affirmation,  nous  ne  la  discutons  pas  et  nous  ne  pouvons  pas 
la  discuter,  car  nous  rejetons  les  raisonnements  de  rhéteur  ( ratio - 
nés  topicas ).  » 

Comment  ces  Ames  des  cieux  sont-elles,  à  la  fois,  séparées  des 
corps  qu’elles  meuvent  et  unies  à  ces  corps?  C’est  une  question 
fort  embarrassante,  à  laquelle  Albert  ne  répond  guère  que  par  des 
comparaisons.  «  Ces  substances,  dit-il  *,  sont  séparées  en  ce  sens 
qu’elles  n’usent  d’aucün  corps  pour  accomplir  leur  opération 
essentielle,  »  qui  est  de  se  connaître  elles-mêmes  ;  «  mais  elles  sont 
unies  à  des  corps,  en  ce  qu’elles  enveloppent  les  corps,  les  con¬ 
tiennent  et  les  meuvent  par  l’action  de  leur  propre  mouvement  et 
de  leur  propre  vie  ;  elles  les  enveloppent  dans  l’ampleur  de  leur 
puissance,  comme  la  lumière  solaire  enveloppe  tout  l’hémisphère 

éclairé  de  la  terre .  L’âme  d’un  animal  est  infusée  dans  le 

corps;  elle  en  pénètre  les  divers  membres,  et,  en  chacun  d’eux,  les 
puissances  qu  elle  renferme  sont  réalisées  de  manière  différente  ; 
ainsi  en  est-il  de  la  lumière  du  Soleil  au  sein  des  divers  corps  de 


i.  Alberti  magni  Metaphysica,  lib.  Xi,  tract.  II,  cap.  XIII. 


444 


LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


V  -  70 


l’hémisphère  éclairé.  L’Intelligence  [céleste,]  au  contraire,  ne 
pénètre  pas  à  l’intérieur  du  corps,  mais  elle  l’enveloppe  de  sa 
lumière  ;  cette  lumière  produit  une  action  qui  est  le  mouvement 
même  du  corps  mû  par  cette  Intelligence.  » 

De  quelle  nature  est  le  lien  qui  unit  la  seconde  Intelligence  à 
la  Cause  première  ?  Pour  nous  le  dire  ‘,  Albert  s’inspirera  fortement 
d'Avicenne  :  «  Cette  seconde  Intelligence  est  à  la  Cause  première 
comme  l’efiet  est  à  la  cause.  Lorsqu’il  s’agit  des  choses  qui  ont 
matière,  le  rôle  de  la  cause  efficiente  est  de  tirer  la  forme  de  la 
matière  ;  mais  en  ces  êtres  qui  n’ont  pas  de  matière,  le  îôle  de 
la  Cause  première  consiste  à  servir  de  support  et  de  fondement  à 
la  cause  seconde.  Sans  doute,  les  Péripatéticiens  déclarent  que 
l’Intelligence  est  la  forme  et  le  moteur  du  Ciel  ;  mais  elle  n’est 
pas  tirée  de  ce  Ciel  comme  d’une  [matière  où  elle  serait  en]  puis¬ 
sance,  et  cela  parce  que  le  Ciel  n  est  pas  chose  qui  puisse  être 
engendrée.  Lors  même,  d’ailleurs,  que  le  Ciel  pourrait  être 
engendré,  l’Intelligence  n  en  serait  pas  tirée,  car  1  Intelligence 
n’est  pas  une  forme  ou  substance  qui  existe  dans  une  matière.  C’est, 
bien  plutôt,  le  corps  qui  est  adapté  à  1  Intelligence  ;  il  lui  est 
adapté  afin  d’être  l’instrument  du  mouvement  qui  est  en  elle,  mais 
non  point  comme  est  adaptée  à  une  substance  une  chose  qui  est 
nécessaire  à  l’existence  de  cette  substance. 

»  L’Intelligence  est  donc  produite  à  l’existence  par  la  lumière  de 
la  Cause  première,  comme  les  lumières  des  planètes  sont  con¬ 
stituées  par  la  lumière  du  Soleil.  Cette  lumière  émanee  de  la  Cause 
première  s’adapte  à  elle-même  un  corps  sur  lequel  elle  puisse 
irradier  les  formes  dont  elle  est  pleine.  » 

Comment  se  fait  cette  adaptation  de  chacun  des  cieux  à  l’Intel¬ 
ligence  qui  le  doit  mouvoir?  Albert  va  nous  le  dire  tout  aussitôt  ; 
dans  l’explication  qu’il  nous  en  donnera,  il  sera  facile  de  recon¬ 
naître  l’influence  exercée  par  la  théorie  bien  connue  d’Al  Fârâhi, 
d’Avicenne-,  d’Al  Gazàli,  de  Moïse  Maïmonide;  mais  nous  ne  pour¬ 
rons  pas  n  y  point  soupçonner  en  même,  temps  une  autre  influence, 
celle  d’Avicébron.  Voici  les  parties  essentielles  de  l’enseignement 
du  Frère  Prêcheur  *. 

«  En  tout  ceci,  il  nous  faut  rappeler  une  doctrine  au  sujet  de 
laquelle  tous  les  Péripatéticiens  s’accordent  avec  les  Stoïciens  et, 
surtout,  avec  les  Platoniciens  ;  cette  doctrine  affirme  que  la  Matière 
première  n’a  pas  été  appelée  à  l’existence  par  quelque  cause  géné¬ 
ratrice  ou  motrice,  mais  qu’elle  est  perpétuelle. 


1.  Alberti  magni  ‘Metaphysica,  lib.  XI,  tract.  II,  cap.  XX. 

2.  Albert  le  Grand,  loc  cil. 


V  -  71 


ALBERT  LE  GRAND 


445 


»  Les  Péripatéticiens  ajoutaient  que  le  premier  Moteur  peut  être 
considéré  de  deux  manières.  11  peut  être  considéré  en  lui-même  et, 
de  la  sorte,  il  est  lumière  et  intelligence  active,  encore  qu’il  soit  au 
dessus  de  toute  lumière  et  de  toute  intelligence.  Il  peut  aussi  être 
considéré  comme  cause  ;  de  ce  côté-là,  on  dit  par  métaphore  qu  il 
touche  la  Matière  et,  en  quelque  façon,  qu’il  s’incorpore.  Ainsi 
l’intelligence  de  l’artiste,  considérée  en  elle-même,  est  lumière  ; 
mais  en  tant  qu'il  meut  l'instrument,  l’artiste  y  incorpore  la  forme 
et  la  lumière  de  l’art  qui  résident  en  lui. 

»  En  tant  donc  que  la  Cause  première,  considérée  en  elle-même, 
est  une  lumière  immense  qui  existe  par  soi  et  qui  émet  d  autres 
lumières,  ce  qui  provient  de  cette  Cause,  c’est  l’Intelligence  qui, 
après  cette  Cause  même,  occupe  le  premier  rang  [parmi  les  Intel¬ 
ligences].  En  tant  que  la  Cause  première  touche  la  Matière,  ce  qui 
émane  d’elle,  c’est  le  premier  Ciel  qu  elle  meut  par  sa  forme  active. 
En  eûet,  considérée  du  premier  point  de  vue,  la  Cause  première 
est  tout  acte;  considérée  du  second  point  de  vue,  elle  est  une 
puissance  active  mêlée  à  la  Matière. 

»  L’Intelligence  qui  occupe  le  premier  rang  après  la  Cause  pre¬ 
mière  peut,  elle  aussi,  être  considérée  de  ces  deux  points  de  vue. 
Considérée  en  elle-même,  en  tant  quelle  est  lumière  produite  par_ 
la  Cause  première,  elle  émet  un  rayon  de  lumière  intellectuelle  ; 
à  ce  rayon,  se  joint  l’irradiation  de  la  Cause  première  ;  ce  qui  se 
fait  par  cette  double  irradiation  est  plus  déterminé,  plus  concret 
que  ce  qui  provenait  d’une  seule  lumière  simple  ;  aussi  ce  qui 
résulte  de  cette  lumière  double,  c’est  une  Intelligence  de  second 
ordre,  celle  qui  vient  au  second  rang  après  la  Cause  première. 

>,  Du  côté  par  ou  [l’Intelligence  qui  occupe  le  premier  rang 
après  la  Cause  première]  touche  la  Matière,  elle  produit  son  propre 
Ciel;  car  de  ce  côté-là,  comme  nous  l’avons  dit,  elle  est  puissance. 

»  Ainsi  sont  causés  toutes  les  Intelligences  et  tous  les  Orbes 
célestes.  C’est  de  cette  manière  que  la  Nature  a  été  produite,  de 
l’avis  des  Péripatéticiens.... 

»  La  lumière  de  la  Cause  première  est  simple  et  pure  ;  aussi, 
lorsqu’elle  touche  la  Matière,  n’en  est-elle  pas  obscurcie  ;  elle 
est  victorieuse  de  la  Matière  et,  par  cette  victoire,  elle  la  déter¬ 
mine  à  produire  le  corps  qui  doit  être  son  instrument,  cest-à- 
dire  le  premier  Ciel. 

»  Lorsqu’elle  rayonne  ensuite  atin  de  constituer  l’Intelligence 
du  premier  ordre,  ce  rayonnement  est  produit  par  une  action  où  il 
entre  de  la  composition,  Faction  exercée  par  la  Cause  première 
sur  le  premier  orbe  ;  voilà  pourquoi  ce  qui  est  produit  par  l’irra- 


LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


Y  -  72 


diation  de  la  Cause  première  est  d'un  ordre  inférieur  à  cette  Cause. . . 

»  C’est  ainsi  que  les  Intelligences  et  les  orbes  sont  causés  par 
la  Cause  première. 

»  On  voit  bien,  en  suivant  cet  ordre,  comment  la  Cause  première 
rayonne  sur  tout  ce  qui  existe. 

»  L’orbe  de  la  Cause  première  contient  la  Matière  universelle. 
En  même  temps,  à  sa  lumière  se  conjoint  le  rayon  de  l’Intelligence 
du  second  orbe  ;  en  s’unissant  à  la  lumière  émanée  de  la  Cause 
première,  ce  rayon  inférieur  détermine  davantage  cette  lumière. 
Ce  rayon  déjà  double  se  joint,  à  son  tour,  à  un  rayon  inférieur  et, 
par  là,  il  se  trouve  plus  étroitement  déterminé.  Il  se  fait  ainsi  une 
propagation  descendante  [de  la  lumière  de  la  première  Cause], 
propagation  qui  parvient  enfin  à  la  matière  des  choses  suscepti¬ 
bles  de  génération  ;  là,  par  les  qualités  et  les  formes  matérielles, 
cette  lumière  reçoit  sa  plus  grande  détermination. 

»  C’est  donc  ainsi,  selon  les  Péri  pâté  ticiens,  que  les  Intelligences 
et  les  Orbes  ont  passé  à  l’existence.  On  voit  clairement  par  là  que 
chaque  Intelligence  est  individualisée  par  son  orbe,  et  non  par  quoi 
que  ce  soit  d’autre.  » 

Il  serait  difficile  de  particulariser  en  les  nommant  ces  Péripaté- 
ticiens  auxquels  Albert  attribue  la  curieuse  théorie  qu’on  vient  de 
lire  et  qui  rappelle  les  théories  de  la  lumière  proposées  par  Robert 
Grosse-Teste  et  par  le  Liber  de  Intelligentiis.  Mais  la  proposition 
qui  la  termine  porte,  bien  visible,  sa  marque  d’origine.  C’est  celle 
dont  IbnBâdja,  Ibn  Tofaïl,  Averroès,  Maimonide  tiraient  cette  con¬ 
clusion  :  Les  âmes  humaines,  lorsqu’elles  ont  quitté  le  corps 
où  elles  résidaient,  se  résolvent  en  une  âme  unique.  C’est  le  fon¬ 
dement  de  cette  hérésie  que  Guillaume  d’Auvergne  voulait  qu’on 
n’extirpât  point  seulement  par  des  raisonnements  philosophiques, 
mais  par  le  glaive  et  la  torture. 

Devons-nous  donc  prêter  à  l’Evêque  de  Ratisbonne  les  funestes 
principes  qui  justifient  une  telle  erreur  ?  La  complaisance  avec 
laquelle  il  vient  de  développer  la  théorie  des  Intelligences  motri¬ 
ces  des  cieux  serait  bien  faite  pour  nous  donner  à  penser  qu’il  admet 
cette  doctrine.  Ne  nous  laissons  pas  aller,  cependant,  à  une  telle 
opinion.  Albert  nous  a  prévenu  de  ne  jamais  chercher,  dans  l’exposé 
qu’il  donne  des  sentiments  des  philosophes,- l’expression  de  son 
propre  sentiment.  Ce  qu  il  nous  présente  avec  l’apparence  d’une 
entière  conviction,  il  ne  le  prend  nullement  à  son  compte.  C’est 
seulement  lorsqu’il  discourra  de  Théologie  qu’il  nous  avouera  ce 
qu’il  croit  vrai. 


V  -  73 


ALBERT  LE  GRAND 


447 


Demandons  donc  maintenant  aux  écrits  théologiques  de  notre 
auteur  ce  qu’il  faut  penser  des  moteurs  des  cieux; 

Quelle  réponse  notre  demande  va-t-elle  recevoir  ?  Albert  va-t-il 
garderies  traits  essentiels  de  la  théorie  péripatéticienne  et  néo-pla¬ 
tonicienne  ?  Se  contentera-t-il  de  la  teinter  de  Christianisme  en 
donnant  aux  Intelligences  célestes  le  non  d'anges  ?  Ainsi  faisaient 
Avicenne,  Al  Gazàli  et  Maimonide,  afin  de  rendre  cette  théorie 
acceptable  aux  Musulmans  et  aux  Juifs  ;  ainsi  fera  Saint  Thomas 
d’Aquin,  mû  par  le  désir  de  la  faire  recevoir  des  Chrétiens.  Ce  n’est 
pas  de  cette  façon  qu’agira  l’Évêque  de  Ratisbonne  ;  il  ne  se  conten¬ 
tera  pas  d’un  tel  palliatif  ;  très  clairement,  il  marquera  ce  qu’il  y 
a  d’hétérodoxe,  d’incompatible  avec  le  dogme  chrétien  dans  la 
théorie  péripatéticienne  et  néo-platonicienne  des  intelligences 
célestes;  très  formellement,  de  cette  théorie,  il  rejettera  tout. 

Lisons  son  écrit  sur  les  Sentences. 

Nous  y  trouvons  cette  question  1  :  «  Le  ciel  se  meut-il,  et  le  prin¬ 
cipe  de  son  mouvement  est-il  le  même  seloij  les  philosophes  et 
selon  les  théologiens  ?  » 

Voici  la  réponse  : 

«  Parmi  les  Arabes, tous  les  philosophes  ont  dit  et  prouvé  de 
multiple  façon  que  le  ciel  est  mû  par  une  àine  qui  lui  est  conjointe  ; 
c’est  là  ce  que  disent  Aristote,  Avicenne,  Averroès,  Algazel,  Al 
Fàràbi,  le  Maure  Albumasar  et  Rabbi  Moïse.  Ils  disent  tous  que  le 
ciel  a  trois  moteurs,  savoir  :  La  Cause  première,  objet  du  désir 
de  la  première  Intelligence  ;  puis  la  première  Intelligence  qui  est 
pleine  de  formes  susceptibles  de  se  développer  par  le  mouvement 
de  son  orbe;  mais  comme  l’Intelligence  est  simple,  elle  ne  sau¬ 
rait  tendre  à  tel  ou  tel  mouvement  particulier  en  telle  ou  telle 
situation  ;  il  y  a  donc  un  troisième  moteur  conjoint  au  ciel  ;  au 
dire  de  ces  philosophes,  c’est  une  âme.  Quant  à  la  nature  du  ciel, 
elle  est  une  simple  disposition  au  mouvement,  car  le  ciel  est  natu¬ 
rellement  mû  en  cercle  ;  en  lui,  il  n’y  a  pas  une  composition  qui 
contrarie  ce  mouvement....  Ils  s’accordent  donc  tous  en  ceci,  que 
la  force  du  premier  moteur  opère  en  tous  les  moteurs  inférieurs, 
que  la  force  du  second  moteur  opère,  à  son  tour,  en  ceux  qui  son 
au  dessous  de  lui,  et  que  cette  descente  se  poursuit. 

»  Mais  que  tout  cela  ne  soit  qu’une  maudite  erreur  fer r or  male- 
dictus),  cela  se  voit  clairement  par  cette  parole  de  Saint  Jean 
Damascène,  qui  dit,  au  Chapitre  VI  de  son  second  livre  :  «  Que  nul 

I.  Alberti  Magni  Scriptum  in  secundum  libram  Sententiarum,  dist.  XIV, 
art.  VI  :  Utrum  cælum  moveatur,  et  an  sit  idem  principium  motus  cæli 
secundum  philosophes  et  theologos. 


448 


LA  CRUE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


V  -  74 


»  n’aiile  attribuer  une  âme  aux  cieux  et  aux  astres,  car  ils  sont 
»  inanimés  et  insensibles.  » 

»  Je  crois  donc  plus  vrai  de  dire  que  les  cieux  se  meuvent 
seulement  par  l’ordre  et  la  volonté  de  Dieu.  Les  susdites  raisons 
prouvent  simplement  qu’ils  sont  mûs  par  une  nature  qui  est  une 
forme  motrice  corporelle.  C’est,  d  ailleurs,  ce  que  disent  certains 
philosophes,  et  aussi  les  astronomes  comme  Ptolémée,  Albatégni, 
Albumasar,  Géber  et  nombre  d’autres.... 

»  Nous  avons  discuté  cette  question  ailleurs  ’,  et  avec  de  plus 
grands  développements  ;  nous  avons  suivi,  alors,  les  dires  de 
certains  maîtres  en  Théologie  qui  ont  voulu  ramener  les  opinions 
des  physiciens  à  [s’accorder  avec]  la  Théologie  ;  nous  avons  dit 
que  les  anges  sont  au  service  de  Dieu  pour  mouvoir  les  cieux  et  que 
ce  sont  eux  qui  ont,  des  philosophes,  reçu  le  nom  d  âmes  ;  mais  on 
ne  formule  pas  de  cette  façon  une  affirmation  aussi  sûre  que  celle- 
ci  :  Les  cieux  sont  mûs  par  la  seule  volonté  de  Dieu,  jointe  à  leur 
nature  propre  qui  n’a  rien  de  contraire  au  mouvement.  » 

Les  palliatifs  par  lesquels  les  théologiens  auxquels  Albert  fait 
allusion  tentaient  de  concilier  le  Péripatétisme  avec  le  dogme, 
semblent  lui  inspirer  une  véritable  indignation. 

Il  cite  *,  par  exemple,  cet  argument  dont  certains  usaient  pour 
prouver  l’existence  des  anges  : 

«  Tout  ce  qui  est  en  mouvement  est  mû  par  quelque  moteur  ; 
le  ciel  est  en  mouvement  ;  donc  il  est  mû  par  un  moteur  ;  d  ail¬ 
leurs,  comme  le  ciel  est  incorruptible  par  nature,  il  faut  qu  il  soit 
mû  par  une  substance  incorruptible  séparée  de  la  matière ,  c-est 
cette  substance  que  certains  appellent  ange.  » 

«  A  cet  argument,  dit-il,  il  faut  répondre  que  c’est  une  folie 
(insania).  Pour  nous,  nous  ne  tomberons  jamais  en  cette  erreur  de 
dire  que  les  anges  sont  nécessaires  au  mouvement  des  cieux  ;  sans 
doute,  nous  ne  nions  pas  que  les  anges  les  puissent  mouvoir  ;  mais 
la  raison  de  la  création  [des  anges]  et  leur  nombre  ne  dépendent 
pas  des  mouvements  des  cieux.  » 

Les  partisans  de  la  théorie  qu’Albert  malmène  si  fort  ne  se  lais¬ 
saient  pas  convaincre  sans  résistance  ;  Albert,  disaient-ils,  ne  com¬ 
prend  rien  à  l’opinon  des  philosophes.  Le  célèbre  Frère  Prêcheur 
relève  ce  propos,  et  vertement1 2  3. 

«  On  dira  peut-être  que  je  ne  comprends  rien  aux  philosophes 

1.  C’est  évidemment  à  sa  Métaphysique  qu’Albert  fait  ici  allusion. 

2.  Albbhti  Maoni  Op.  laud.,  lib.  Il,  dist.  III,  art.  I  :  An  angélus  sit  et  habens 
ordinem  in  Universo. 

3.  Albïrti  Maoni  Op.  laud.,  lib.  II,  dist.  III,  art.  III  :  An  theologi  vocant 
angelos  illas  substantias  separatas  quas  philosophi  vocant  intelligentias. 


V  -  75 


ALBERT  LE  GRAND 


449 


lorsqu’ils  parlent  des  intelligences.  Il  est  vrai,  répondrai-je, 
que  je  suis  peu  intelligent  (yerum  est  me  parum  intelligere).  Mais 
que  telle  ne  soit  pas  la  pensée  des  philosophes  lorsqu’ils  par¬ 
lent  des  intelligences,  c’est  chose  au  sujet  de  laquelle  il  n’y  a,  en 
moi,  aucune  incertitude.  Et  celui  qui  dit  que  les  anges  sont  les 
intelligences,  qu’ils  sont  mûs  de  mouvement  local,  qu’ils  sont, 
de  plus,  les  moteurs  immédiats  des  cieux,  et  qu’ils  ne  les  meuvent 
pas  simplement  comme  l’objet  désiré  meut  celui  qui  le  désire, 
celui-là,  c’est  certain  pour  moi,  n’a  jamais  su  quelle  était  la  nature 
des  intelligences  et  n'a  jamais  compris  ce  que  les  philosophes 
disent  des  intelligences. 

»  Les  philosophes  admettent,  en  effet,  qu’il  y  a  une  seule  Intel¬ 
ligence  qui  soit  1  Être  nécessaire  ;  de  sa  splendeur  et  de  sa  puis¬ 
sance,  qui  ne  lui  font  jamais  défaut,  cet  Être  nécessaire  tire  l’Intel¬ 
ligence  du  premier  ordre  ;  de  celle-là,  émane  le  premier  orbe  et, 
en  même  temps  que  l’âme  de  cet  orbe,  l’Intelligence  du  second 
orbe  ;  de  celle-ci,  à  son  tour,  sont  issus  le  second  orbe  et  l’Intel¬ 
ligence  du  troisième  orbe  ;  et  il  en  es‘t  ainsi  jusqu’à  l’Intelligence 
du  dixième  ordre  qui,  à  titre  d’objet  désiré,  meut  la  sphère  des 
choses  sujettes  à  j  action  et  à  la  passion  ;  celles-ci  sont  tirées  de  la 
différence  entre  les  lieux  qui  se  trouvent  sous  l’orbe  de  la  Lune. 
Ils  disent  que  toute  forme  des  choses  qui  s’engendrent  et  périssent 
et,  en  particulier,  la  forme  de  l’intelligence  possible,  est  le  res¬ 
plendissement  de  cette  dixième  Intelligence.  Or,  toutes  ces  propo¬ 
sitions,  nous  les  regardons  comme  erronées  si  on  les  formule  au 
sujet  des  anges.  » 

Dans  ce  débat  sur  les  intelligences  qui  meuvent  les  cieux,  il  nous 
est  donné  de  voir,  d’une  manière  ample  et  manifeste,  quelle  est 
la  méthode  d’Albert  le  Grand. 

Par  une  synthèse  des  doctrines  qu’ont  proposées  les  philosophes 
païens,  musulmans  et  juifs,  il  compose  une  théorie  qu’il  présente 
avec  autant  de  développement,  avec  autant  de  chaleur,  que  s’il  la 
croyait  pleinement  conforme  à  la  vérité.  Seulement,  au  moment 
où  son  discours  a  convaincu  notre  raison  et  ravi  notre  assentiment, 
il  nous  surprend  par  la  déclaration  que  ce  discours  n’exprime  pas 
sa  propre  pensée  ;  que  c’est  un  simple  exposé  des  opinions  des 
philosophes  ;  que  le  Maître  chrétien  nous  dira,  lorsqu’il  traitera 
de  Théologie,  l’objet  de  sa  véritable  conviction.  En  elfet,  lorsqu’il 
enseigne  à  titre  de  théologien,  il  déclare  faux  et  jette  par  dessus 
bord  tout  ce  qu’il  avait  enseigné  comme  philosophe. 

Une  telle  méthode  n’était-elle  pas  singulièrement  déconcertante 
pour  la  raison  et  troublante  pour  la  foi  ?  ntait-elle  propre  à  ras- 

DUHEM.  —  T.  V.  Î9 


450 


LA  CRUE  DE  l’àRISTOTÉLISME 


V  -  76 


seoir  les  intelligences  que  troublait  le  désaccord  entre  la  doctrine 
de  l'Église  et  l'enseignement  des  philosophes  ttait-e  e  capa  e 
de  rassurer  ceux  qui  sentaient  leur  toi  en  la  vie  future  ébranlée 
par  l’hérésie  averroïste  ? 


LA  PHILOSOPHIE  D’ALBERT  LE  GRAND  (suite).  —  LA  THÉORIE 
DE  L'AME  HUMAINE 


A  regard  de  cette  hérésie,  quelle  fut  l’attitude  d  Albert? 

Il  ne  cessa  de  s’en  inquiéter  et,  contre  elle,  de  multiplier  les 

réfutations.  ,  .,  , 

Elle  le  préoccupait,  nous  l’avons  vu,  dès  le  temps  ou  il  rédi¬ 
geait  sa  Physique;  il  promettait  alors  de  s’en  occuper  au  trai  e 
De  l'Ame ,  et  il  tint  promesse,  car  une  bonne  partie  du  troisième 
livre,  en  son  De  anima ,  est  consacrée  à  l’immortalité  de  1  âme,  a 

la  multiplicité  des  âmes  après  la  mort. 

Mais  Albert  ne  se  tint  pas  pour  satisfait  des  solutions  que  le  De 
anima  avait  données  à  ces  questions,  car  il  les  retoucha  et  com¬ 
pléta  à  plusieurs  reprises. 

La  théorie  de  l’intelligence  humaine  qu’il  avait  donnée  au  De 
anima ,  il  l’exposa  de  nouveau,  avec  plus  de  précision  et  plus  de 
détails,  au  second  livre  du  De  intellectu  el  inlelligibili. 

Comment  cette  théorie  justifié  l’immortalité  de  1  âme  et  la  mu  - 
tiplicité  des  âmes  après  la  mort,  il  l’avait  dit  au  De  anima,  il  } 
revient  au  second  traité  de  son  De  natura  et  origine  anima?,  traite 
qui  a  pour  objet  propre  «  l’état  de  l’âme  non  conjointe  au  corps, 
telle  quelle  est  en  elle-même  lorsque  le  corps  a  été  dissous  par  la 

mort.  »  . 

Cette  théorie  de  l’âme  qui  a  été  édifiée  au  De  anima,  au  De 

intellectu  et  intelligibili ,  au  De  natura  et  origine  ammæ ,  Albert  en 
donne  un  aperçu  d'ensemble  au  XIe  livre  de  sa Métaphysique. 

A  la  Métaphysique  a  fait  suite  le  traité  De  unitate  intellectus  con¬ 
tra  Averroem ,  qu’ Albert  a  incorporé  plus  tard  à  sa  Somme  théo¬ 
logique. 

Enfin,  au  Liber  de  causis  se  rencontre  plus  d’un  chapitre  qui  a 
trait,  au  moins  d’une  manière  indirecte,  à  1  individuation  de  1  âme 
humaine  après  la  mort. 

La  multiplicité  des  attaques  portées  par  Albert  contre  la  théorie 
qui  confond  entre  elles  toutes  les  âmes  humaines  séparées  de 
leurs  corps  montre  assez  qu’il  regardait  cette  erreur  comme  diffi¬ 
cile  à  vaincre.  Il  est  permis  de  croire  que  la  difficulté  de  trioin- 


V  -  77 


ALBERT  LE  GRAND 


451 


pher  de  l’hérésie  monopsychiste  s’est  manifestée  à  lui  d’autant 
plus  clairement  qu’il  la  combattait  depuis  plus  longtemps.  Au  De 
natura  et  origine  animæ,  après  avoir  exposé  «  l’erreur  d’Averroès, 
d’Abubacer  et  d’Avempace,  »  il  déclarait  1  :  «  C’est  une  erreur 
tout  à  fait  absurde  et  mauvaise,  qu’il  est  très  facile  de  réfuter. 
Est  autem  hic  error  omnino  absurdus  et  pessimus  et  facile  impro- 
babilis.  »  Or,  un  chapitre  2  du  De  unitate  intellectus  contra  Aver- 
roern  est  consacré  à  examiner  «  la  difficulté  de  la  question  dont 
on  va  disputer.  »  «  Cette  discussion  est  extrêmement  difficile, 
dit  Albert  ;  il  n’y  faut  admettre  que  ceux  qui  ont  été  nourris  en  la 
Philosophie  ;  car,  pour  les  autres,  ce  seront  seulement  des  mots  qu’ils 
pourront  sans  doute  entendre,  mais  qu’ils  ne  seront  pas  capables 
de  comprendre.  »  Que  la  discussion  de  l’erreur  averroïste  lui 
paraisse  ardue,  on  le  comprend  sans  peine,  lorsqu’on  l’entend 
énumérer  3  trente  raisons  qui  concluent  en  faveur  de  cette  erreur 
et  qu’il  lui  faudra  réfuter  4 5  une  à  une.  Toutefois  à  l’encontre 
de  ces  trente  arguments  qui  se  sont  portés  forts  pour  l’hérésie 
monopsychiste,  il  peut,  de  son  côté,  faire  avancer  3  un  bataillon  de 
trente-six  raisons,  toutes  valables  contre  la  même  hérésie. 

Quelque  soit  la  difficulté  de  vaincre,  Albert  n’appellera  pas  à 
son  secours  l’aide  que  la  Théologie  lui  pourrait  fournir.  11  combat¬ 
tra  uniquement  sur  le  terrain  de  ce  qu’il  appelle  la  Philosophie 
péripatéticienne.  «  11  nous  faut  voir  par  raisons  et  syllogismes  ce 
qu’on  doit  admettre  et  soutenir  6.  Quelle  que  soit  la  doctrine  vou¬ 
lue  par  notre  Religion,  nous  la  passerons  sous  silence,  ne  recevant 
rien  qui  n’admette  une  démonstration  par  syllogisme.  » 

11  poussera  le  scrupule  en  ce  sens  jusqu’à  ne  faire  aucune  allu¬ 
sion  aux  périls  qu’offrirait,  pour  la  foi  chrétienne,  une  doctrine  qui 
fondrait  en  une  àme  unique  toutes  les  âmes  des  défunts.  S’il  com¬ 
bat  cette  doctrine,  c’est  simplement,  semble-t-il,  parce  qu’elle 
est  contraire  à  la  saine  Philosophie  «  Il  nous  semble  bon,  dit-il 
au  De  anima  7,  d’opposer  des  raisons  fortes  et  démonstratives  à 
ceux  qui  soutiennent  cette  doctrine,  parce  que  nous  croyons  que 
c’est  une  folie  et  que  beaucoup  de  grands  philosophes  ont  eu  cette 
hérésie  en  horreur.  »  «  C’est  une  erreur  exécrable  (pessimus), 
répète-t-il  au  traité  De  natura  animæ  8,  qui  doit  êtrè  évitée  et  reje- 

1.  Alberti  magni  De  natura  et  origine  animæ,  tract.  11,  cap.  IV. 

2.  Alberti  magni  De  unitate  intellectus  contra  Auerroem ,  cap.  111. 

3.  Albert!  magni  Op.  laud.,  cap.  IV. 

4.  Alberti  magni  Op.  laud.,  cap.  VII. 

5.  Alberti  magni  Op.  laud.,  cap.  V. 

6.  Alberti  magni  Op.  laud.,  cap.  I. 

7.  Alberti  magni  De  anima,  lib.  III,  tract.  III,  (fap.XIV. 

8.  Alberti  magni  De  natura  et  origine  animæ,  tract.  II,  cap.  IX. 


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LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  78 


tée  par  tous  ceux  qui  comprennent  les  raisonnements  de  la  Phi¬ 
losophie.  » 

Contre  cette  erreur  exécrable,  l'argumentation  philosophique 
d’Albert  est  particulièrement  délicate  et  malaisée  ;  car,  avec  tous 
les  Péripatéticiens,  il' accorde  le  postulat  dont  on  a  coutume  de 
la  déduire  ;  il  admet  que  la  matière  est  le  seul  principe  d’indivi¬ 
duation,  ({ue  des  êtres  de  même  espèce  ne  sauraient  se  distin¬ 
guer  les  uns  des  autres,  si  ce  n’est  par  les  portions  différentes  de 
matière  qui  leur  sont  assignées. 

«  La  matière  d’un  être  ’,  c’est  ce  par  quoi  cet  être  est  et  paraît 

telle  chose  déterminée  ( hoc  aliquid) . . . . 

»  Nous  disons  :  La  matière  est  ce  par  quoi  un  être  est  telle  chose 
déterminée,  parce  que  c’est  elle  qui  est  le  premier  principe  de 
l’individuation  ;  et  l’être  quelle  individue  apparaît  comme  un  indi¬ 
vidu  parce  quelle  tombe  sous  les  sens,  quelle  est  susceptible  de 
recevoir  les  distinctions  qui  proviennent  de  la  quantité  et  de  la 
qualité  sensibles. 

»  Les  deux  caractères  suivants  appartiennent  donc  en  propre  à  la 
matière  :  Elle  accompagne  tout  ce  qui  est  telle  chose  déterminée, 
car  c’est  elle  qui  est  le  principe  qui  confère  à  cette  chose  son  indi¬ 
vidualité.  Elle  accompagne  tout  ce  qui  se  montre  comme  une 
chose  déterminée,  car  c’est  elle  qui,  dans  les  substances  soumises 
aux  sens,  est  déterminée  par  la  quantité  et  par  la  qualité  sensibles. 

»  Ni  l’un  ni  l’autre  de  ces  caractères  ne  se  rencontre  en  la 
forme.  S’ils  se  rencontrent  tous  deux  dans  une  substance  composée 
de  matière  et  de  forme,  ils  s’y  trouvent  à  cause  de  la  matière.  » 

D’ailleurs,  pour  la  Philosophie  péripatéticienne,  il  n’v  a  point 
de  matière  là  où  il  n’y  a  point  de  corps.  «  Dans  les  choses 1  2  qui 
sont  séparées  [de  tout  corps],  il  n’y  a  absolument  aucune  matière.  » 
Les  âmes,  donc,  ne  pourront  être  individuellement  distinctes  les 
unes  des  autres  qu’en  raison  des  corps  différents  auxquels  elles 
sont  associées  ;  après  avoir  décrit  la  formation  des  âmes  et  des 
corps  des  Cieux,  Albert  a  eu  soin  d’attirer  notre  attention  sur  cette 
proposition  3  :  «  On  voit  clairement  par  là  comment  chaque  Intel¬ 
ligence  est  individualisée  par  son  orbe,  et  par  son  orbe  seule¬ 
ment.  » 

Ces  principes  accordés,  il  semble  que  l’unité  de  l’âme  humaine 
séparée  des  corps  qui  l’individualisaient  en  découle  nécessaire- 


1.  Aluerti  magni  Metaphysica,  lib.  XI,  tract.  J,  cap.  VII. 

2.  Albert  le  Grand,  Ioc.  cit. 

3.  Alberti  magni  Op .  laud.,  lib.  XI,  tract.  Il,  cap.  XX. 


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ALBERT  LE  GRAND 


453 


ment.  «  Certains  philosophes,  dit  Albert  ont  reconnu  que  l’âme 
était  substantiellement  distincte  du  corps  ;  il  ont  déclaré,  en  outre, 
qu  elle  n  était  individualisée  que  par  le  corps  et  en  vue  du  corps  ; 
lors  donc  que  le  corps  est  détruit,  il  ne  reste  plus,  de  toutes  les 
âmes,  qu’une  substance  unique  séparée  de  tout  corps.  » 

Cet  argument,  Albert  lui  donne  le  premier  rang 1  2  parmi  les 
trente  raisons  que  1  on  peut  faire  valoir  pour  l’hérésie  des  Aver- 
roïstes  ;  «  c’est,  en  effet,  celle  qui  est  leur  principal  appui.  » 

«  La  pi  entière  Cause,  disent-ils,  opère  par  essence,  [et  non  par 
choix  ;]  elle  est  donc  identique  en  tousses  effets.  »  Les  effets  ne  diffè¬ 
rent  les  uns  des  autres  que  par  la  diversité  de  ce  qui  reçoit  l’action 
de  la  première  Cause.  «  Si  donc  on  enlevait  tout  ce  qui  constitue  la 
propriété  par  laquelle  les  effets  se  distinguent  les  uns  des  autres, 
il  ne  resterait  rien  que  ce  qui  vient  de  la  première  Cause  et  de  son 
acte  essentiel. 

»  Or  c  est  de  la  sorte  que  1  Intelligence  est  cause  des  âmes  qui 
se  trouvent  dans  les  corps.  Lorsque  cesse  ce  qui  provenait  des 
corps  et  les  diversifiait,  il  ne  reste  rien  que  ce  qui  émane  delà  pre¬ 
mière  lumière  de  l’Intelligence,  et  c’est  nécessairement  unique  ; 
unique,  donc,  est  ce  qui  reste  de  toutes  les  âmes-  » 

«  L’Intelligence,  disent-ils  3,  se  multiplie  de  la  même  manière 
que  la  lumière  du  Soleil  se  diversifie  suivant  la  diversité  des  corps 
éclairés  qu’elle  pénètre  et  au  travers  desquels  elle  se  transmet  ; 
si  l’on  enlève  ces  corps  éclairés,  il  ne  reste  plus  que  l’unique 
lumière  du  Soleil  ;  de  même,  après  la  mort  des  hommes,  de  tou¬ 
tes  leurs  intelligences,  il  ne  reste  plus  qu’une  intelligence  unique, 
qui  est  perpétuelle  et  incorruptible.  » 

Albert  a  loyalement  exposé  les  raisonnements  de  ses  adver¬ 
saires.  11  est  clair  qu’ils  sont  logiquement  construits  ;  conseqüèntia 
tenet,  comme  on  disait  alors  dans  les  écoles.  S’il  s’obstinè  à 
garder  les  deux  principes  dont  nous  l’avons  entendu  convenir 
avec  tous  les  Péripatéticiens,  on  ne  voit  pas  comment  il  échappe¬ 
rait  aux  conclusions  d’Ibn  Bàdja,  d’Ibn  Tofaïl  et  d’Averroès.  De 
gré  ou  de  force,  ouvertement  ou  subrepticement,  il  faut  qu’il 
renonce  à  l’un  de  ces  deux  principes  ;  qu’il  cesse  de  refuser  toute 
matière  à  l’âme  séparée  du  corps  ou  qu’il  ne  mette  plus  le  prin¬ 
cipe  d’individuation  dans  la  seule  matière. 

Le  premier  parti,  celui  qui  accorde  une  matière  intellectuelle 
à  l’âme,  même  séparée  du  corps,  c’est  le  parti  d’Avicébron  ;  dans  la 


1.  àlberti  magni  De  anima,  lib.  III,  tract.  III,  cap.  XIV. 

2.  Alberti  magni  De  unitate  inlellectus  contra  Averroern,  cap.  IV,  prima  via. 

3.  Alberti  magni  De  natura  et  origine  anirnœ,  tract.  II,  cap.  IV. 


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LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  80 


Scolastique  latine,  bon  nombre  de  maîtres  s  y  étaient  ranges 
Alexandre  de  Haies,  Maître  Roger  Bacon  l’avaient  ouverte  men 
adopté  ;  au  temps  même  d’Albert,  beaucoup  de  Frères  Prêcheurs 

l’avait  embrassé  :  . 

«  Avicenne,  lisons-nous  au  De  anima  dit  que  1  âme  a  un 
principe  d’individuation  particulier,  bien  que  nous  n’en  connais¬ 
sions  ni  le  nom  ni  la  nature  ;  mais  comme  tout  principe  d’individua¬ 
tion  est  matière,  il  faut  alors  que  ce  principe  d’individuation  soit 
une  matière  incorporelle  qui  existe  en  1  âme  ;  c  est  ce  qu  admet¬ 
tent  la  plupart  de  nos  compagnons  » 

Albert  ne  trouve  pas  qu'une  telle  opinion  soit  appuyée  d  argu¬ 
ments  philosophiques  assez  forts  pour  entraîner  son  adhésion  : 

«  Nous  ne  voulons  pas,  dit-il,  contredire  sur  ce  point  à  nos  com¬ 
pagnons  ;  toutefois,  nous  regarderons  comme  probable  l’opinion 
que  nous  avons  exposée  plus  haut;  celle-là,  en  effet,  peut  être 
prouvée  par  les  propriétés  de  l’âme  ;  celle-ci,  au  contraire,  n  est 
aucunement  prouvée;  c’est,  plutôt,  une  fiction  de  la  raison.  » 

Cette  fiction,  il  en  parle  en  termes  plus  sévères  au  De  unitate 
intellectus  contra  Averroem  9.  C’est  elle  qui  empêche  ceux  qui  ne 
sont  pas  philosophes  de  rien  entendre  aux  discussions  touchant 
l’unité  de  l’Intelligence.  «  Presque  toute  la  troupe  de  ceux  qui 
parlent  de  l’âme  s’empresse  d’en  parler  selon  1  imagination  que 
ces  gens  s’en  sont  faite  ;  ils  imaginent,  en  effet,  que  l’âme  est  une 
subtance  composée,  semblable  à  une  chose  qui  serait,  en  elle- 
même,  composée  de  matière  et  de  forme-. ••  Mais  jamais  les  phi¬ 
losophes  n’ont  parlé  de  l’âme  en  ces  termes.  » 

Il  y  a  plus;  soutenir  cette  opinion  d  Avicébron,  c  est  faire  le 
jeu  des  Averroïstes  ;  il  leur  est  facile  de  la  réfuter,  et  cette  réfu¬ 
tation  devient  un  argument  en  faveur  de  leur  doctrine  ;  Albert  la 
met  au  nombre  des  raisons  qu’ils  peuvent  invoquer  :  «  Leur  seizième 
raison,  dit-il1 2  3,  consiste  en  la  destruction  de  la  réponse  qu’on  leur 
peut  faire  et  que  beaucoup  leur  donnent. 

»  Ces  derniers  disent,  en  effet,  que  l’intelligence  de  l’un  diffère 
numériquement  de  l’intelligence  de  1  autre  non  pas  par  une  matière 
dont  elle  serait  tirée,  mais  par  la  matière  en  laquelle  elle  existe. 
Ils  prétendent,  en  effet,  que  l’intelligence  est  composée  à  l’aide 
d’une  matière  ;  cette  matière  est  simplement  déterminée  par  une 
forme  subtantielle,  qui  est  la  première  forme  qui  soit;  cette  forme, 
c’est  l’intellectualité  ;  quant  à  cette  matière,  elle  n’a  aucune  des 

1.  Alberti  magni  De  anima,  lib.  III,  tract.  III,  cap.  XIV. 

2.  Alberti  Magni  De  unitate  intellectus  contra  Averroem,  cap.  III. 

3.  Alberti  magni  De  unitate  intellectus  contra  Averroem ,  cap.  IV,  i6a  via. 


V  -  81 


ALBERT  LE  GRAND 


455 


propriétés  de  la  matière,  sinon  les  deux  caractères  suivants  :  En 
premier  lieu,  elle  peut  servir  de  fondement  à  une  forme  ;  en 
second  lieu,  elle  peut  subdiviser  en  êtres  [individuellement  dis¬ 
tincts]  la  forme  à  laquelle  elle  sert  de  fondement.  Voilà  la 
réponse  que  donne  Avicébron  au  livre  intitulé  De  forma  et  rnateria 
ou  encore  Fons  vitæ. 

»  Mais  à  cette  réponse,  [les  Averroïstes]  répliquent  de  la 
manière  suivante  :  Selon  la  Philosophie  tout  entière,  il  est  une 
chose  bien  évidente  ;  c’est  que  d’une  matière  et  d  une  chose  qui 
est  déjà  individualisée  (hoc  aliquid '),  ne  saurait  se  former  un  être 
unique.  Si  donc  l’âme  raisonnable  est  déjà,  de  la  sorte,  par  com¬ 
position  d'une  matière  avec  une  forme,  un  individu  (hoc  aliquid), 
elle  ne  pourra,  avec  le  corps,  constituer  une  chose  qui  soit  douée 
d’unité  substantielle.  En  sa  substance,  l’homme  ne  serait  pas  un, 
ce  qui  est  faux.  » 

11  faut  donc  accorder  1 2  aux  Averroïstes  qu’  «  Avicébron  a  mal 
dit  lorsqu’il  a  prétendu  que  1  intelligence  avait  pour  fondement 
une  matière.  » 

Au  Rabbin  de  Malaga,  Albert  refuse  que  Pâme  séparée  du  corps 
ait  néanmoins  une  matière  ;  mais  il  n’accorde  pas  non  plus  à  Avem- 
pace,  à  Abubacer  et  à  Averroès  que  toutes  les  âmes  séparées  con¬ 
fluent  en  une  substance  unique  ;  il  lui  faut  donc  admettre,  con¬ 
trairement  à  l’un  des  dogmes  essentiels  du  Péripatétisme,  à  1  un 
de  ceux  qu’il  a  le  plus  souvent  et  le  plus  formellement  invoqués, 
que  le  principe  capable  d’individualiser  les  âmes  séparées  est  autre 
chose  qu’une  matière  ;  c’est  ce  qu’il  va  faire  -. 

«  Avicébron  a  mal  dit  quand  il  a  prétendu  que  1  intelligence 
avait  pour  fondement  une  matière,  car....  il  a  été  expressément 
prouvé  que  ce  n’est  pas  une  matière  ;  ce  fondement,  cependant, 
c’est  quelque  chose  qui  appartient  au  genre  de  la  substance  ; 
comme  ce  n’est  pas  ce  qui,  dans  la  nature  de  1  intelligence,  joue 
le  rôle  d’agent,  il  faut  que  ce  soit  ce  qui,  à  cette  nature,  sert  de  fon¬ 
dement  et  de  soutien  ;  si  cette  substance  n  existait  pas,  la  nature 
intellectuelle  ne  se  rencontrerait  pas  dans  les  substances  sépa¬ 
rées .  Comme,  d’ailleurs,  ce  fondement  n’est  pas  une  matière, 

il  n’empêche  pas  que  le  compose  dans  lequel  lise  trouve  ne  puisse, 
avec  un  corps,  former  quelque  chose  qui  soit  doué  d’unité.  » 

Ce  fondement,  ce  support  qui,,  sans  être  matière,  est  principe 
d'individuation,  il  se  trouve,  Albert  vient  de  le  déclarer,  xuême  au 


1.  Alberti  magni  0/3.  laud cap.  VII,  ad  i6m. 

2.  Albert  lb  Grand,  Ioc.  cit. 


456 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  82 


sein  des  substances  intellectuelles  séparées  ;  voyons  de  quelle 
manière  il  s’y  peut  rencontrer. 

L’axiome  qui  nous  permettra  de  l’y  trouver  est  celui-ci  1 2  : 
«  En  toute  nature  où  il  y  a  un  principe  actif  (ayens),  il  y  a  aussi  un 
principe  passif  (patiens),  en  sorte  qu’au  sein  même  de  l’âme,  ces 
deux  principes  différents  doivent  exister.  » 

Cet  axiome,  Albert  le  développe  en  un  chapitre  de  son  traité 
De  causis  et  processu  universitatis  a  causa  prima  -. 

Toute  intelligence,  toute  âme,  toute  nature  qui  exerce  une 
action,  qui  opère,  doit  être  une  intelligence,  une  âme,  une  nature 
individualisée  ;  elle  doit  être  hoc  aliquid.  Or,  dire  :  Cette  âme-ci, 
c’est,  sous  la  nature  commune  de  l’âme,  mettre  un  support,  une 
hypostasis  qui  lui  confère  l’individualité.  Donc,  toute  intelligence 
active,  toute  âme  active  est,  en  même  temps,  support,  fondement, 
hypostase.  Ce  fondement,  c’est  ce  par  quoi  elle  est  passive,  en 
même  temps  qu’elle  est  active  par  sa  forme. 

Dans  un  être  soumis  à  la  génération  et  à  la  corruption,  le  prin¬ 
cipe  passif  qui  supporte  la  forme  et  qui  l’individualise,  qui  en  fait 
hoc  aliquid,  c’est  la  matière  première,  la  hyle. 

«  Mais,  dans  les  choses  incorporelles,  disent  Aristote  et  Boëce, 
il  n'y  a  pas  de  hyle.  »  Il  y  faut,  cependant,  trouver  ce  fondement 
qui  aura,  comme  la  hyle ,  la  propriété  de  supporter  la  nature  com¬ 
mune.  «  Ce  qui  fait  subsister  la  commune  nature  et  l’individualise 
( déterminât  ad  hoc  aliquid)  a  la  propriété  d’un  principe  matériel 
(principium  hyleale) ;  aussi  beaucoup  de  philosophes  lui  donnent- 
ils  le  nom  de  hylialhis  qui  est  dérivé  du  mot  hyle.  » 

Ce  mot  :  hylialhis  se  trouvait,  en  effet,  employé,  avec  le  sens 
qu’Albert  lui  donne,  au  Livre  des  causes  extrait  des  écrits  de  Pro- 
clus  ;  pour  exprimer  que  la  Cause  première  était  exclusivement 
active  et  nullement  réceptrice,  Proclus  y  déclarait  3  la  Cause 
première  dépourvue  de  hyliathis. 

Cette  proposition,  d’ailleurs,  Albert  la  concède  à  l’auteur  néo¬ 
platonicien.  La  Cause  première  est  mm  individu,  elle  est  hoc  ali¬ 
quid  ;  il  y  a  donc,  en  elle,  le  fondement  qui  individualise;  mais, 
à  cause  de  la  simplicité  de  la  Cause  première,  ce  principe  est  iden¬ 
tique  à  son  existence  même  ;  elle  n’est  pas  composée  de  hyliathis 
et  de  forme. 


1.  Ai.berti  magni  De  anima  lib.  Il ( .  tract.  III,  cap.  XI. 

2.  Alberti  magni  De  causis  et  processu  universitatis  a  Causa  prima  lib.  II, 
tract.  II,  cap.  XVIII. 

3.  Liber  de  causis.  IX  (Opuscula  Aristotelis  cum  expositione  Sancti  Thomæ, 
Venetiis,  1007  ;  toi.  76.  col.  d.)  —  Voir  :  Troisième  partie.  Ch.  I,  §  II;  t.  IV, 
p.  345. 


Y  -  83 


ALBERT  LE  GRAND 


457 


Au  dessous  de  la  Cause  première,  tous  les  êtres  individuels 
sont  composés  ;  les  uns,  ceux  qui  ont  corps,  sont  composés  de 
matière  et  de  forme  ;  les  autres,  ceux  qui  sont  séparés  de  tout 
corps,  sont  composés  de  hyliathis  et  de  forme. 

cette  doctrine,  Albert  la  résume  en  cette  formule  qu’il  attribue  à 
Boëce,  bien  que  celui-ci,  nous  l’avons  vu  ',  ne  l’ait  jamais  donnée  : 
«  Tout  ce  qui  vient  après  le  premier  Principe  est  composé  de  ce 
qu’il  est  et  de  ce  par  quoi  il  est  ;  sinon,  ce  ne  serait  pas  un  indi¬ 
vidu.  —  Citra  Primum  quicquid  est ,  est  ex  quo  est  et  quod  est  ;  ali¬ 
ter  enim  non  esset  hoc  aliquid.  » 

Nous  l’avons  déjà  dit  ;  c’est  la  pensée  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli 
que  nous  reconnaissons  dans  cette  formule  et  dans  les  développe¬ 
ments  dont  Albert  l’entoure.  Considérée  par  rapport  à  son  prin¬ 
cipe,  une  intelligence  se  montre  semblable  à  ce  principe  ;  c’est  par 
ce  côté  qu  elle  est  nécessaire,  qu’elle  est  acte,  qu’on  la  peut  nom¬ 
mer  forme  ;  considérée  en  elle-même,  elle  est  simplement  possible, 
elle  offre  des  analogies  avec  la  matière,  elle  peut  être  dite  douée 
de  hyliathis. 

Alexandre  de  Haies  nous  avait  avertis1 2  que  certains  se  refusaient 
à  reconnaître,  en  l’àme  humaine,  une  matière  et  une  forme  ;  qu’ils 
y  admettaient  seulement  cette  composition  :  ce  qu’elle  est,  ce  par 
quoi  elle  est,  quod  est ,  quo  est.  Cette  opinion  est  bien  celle  que 
soutient  Albert  le  Grand. 

Mais  en  admettant  que  la  hyliathis  joue  le  rôle  de  principe  d’in¬ 
dividuation  pour  les  substances  incorporelles,  tout  comme  la 
matière  ou  hyle  joue  ce  rôle  pour  les  substances  corporelles,  il  se 
met  en  dehors  de  l’enseignement  authentique  du  Péripatétisme  ; 
cependant,  nous  avons  entendu  avec  quelle  netteté,  dans  sa  Méta¬ 
physique,  il  avait  répété  cet  enseignement  ;  avec  quelle  force  il 
avait  affirmé  qu’aucune  individuation  ne  peut  jamais  provenir  que 
de  la  matière  ;  avec  quelle  précision  il  avait  déclaré  que  les  âmes 
célestes  elles-mêmes  ne  sont  numériquement  distinctes  les  unes 
des  autres  que  par  les  orbes  qu  elles  meuvent.  Cet  enseignement 
péripatéticien,  le  désir  d’échapper  aux  prises  de  l’hérésie  averroïste 
l’a  contraint  de  s’y  soustraire.  Pour  ne  pas  accorder  à  Avicébron 
et  à  Alexandre  de  Haies  l’existence  d’une  matière  intellectuelle,  il 
lui  a  fallu  concéder  à  Guillaume  d’Auvergne  que  le  principe  d’in¬ 
dividuation  n’était  pas  toujours  la  matière. 

11  est  vrai  qu’à  l’inconséquence  dont  il  vient  de  se  rendrè  cou¬ 
pable,  il  pourrait  invoquer  une  excuse  ;  de  cette  inconséquence, 

1.  Voir:  Troisième  partie,  Ch.  IX,  §  II  ;  ce  vol.,  pp.  286-287. 

2.  Vide  supra,  p.  829. 


458 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  84 


l’exemple  ne  lui  a-t-il  pas  été  donné  par  le  plus  rigoureux,  par  le 
plus  intransigeant  des  Péripatéticiens,  par  le  Commentateur  Aver¬ 
roès?  Après  avoir,  à  l’exemple  d’Aristote,  soutenu  en  toutes  cir¬ 
constances  que  les  Intelligences  sont  tout  acte,  sans  aucun  mélange 
de  puissance,  lbn  Rochd  n’en  est-il  pas  venu  \  sous  l’évidente 
influence  du  Livre  des  causes ,  à  mettre,  même  dans  les  Intelligen¬ 
ces  éternelles,  quelque  chose  de  potentiel,  quelque  chose  qui, 
sans  être  une  matière,  soit  analogue  à  une  matière?  N'a-t-il  pas, 
dans  la  constitution  de  l’Intelligence  humaine,  attribué  à  1  Intellec- 
tus  possibilis  ce  rôle  analogue  à  celui  d’une  matière  ?  Visiblement, 
donc,  Albert  a  suivi  le  Commentateur.  11  va  maintenant  pousser 
plus  avant  que  lui  et,  du  principe  qu’Averroès  a  posé  par  incon¬ 
séquence,  tirer  le  corollaire  qu  il  contient. 

Où  donc  Albert  va-t-il,  dans  l’âme  humaine,  trouver  le  fonde¬ 
ment,  le  supposition,  la  hyliathis  qui  doit,  à  cette  âme,  assurer  l’ex¬ 
istence  individuelle,  alors  même  qu’elle  aura  quitté  le  corps  ? 
Comme  Averroès,  il  va  le  découvrir  en  l’ Intellectus  possibilis. 

Il  faut,  dans  l’âme  humaine  2,  distinguer  le  principe  actif  qui  est 
Y  intellectus  agens ,  et  le  principe  passif,  qui  est  1  intellectus  possi¬ 
bilis. 

L’intelligence  active  et  l’intelligence  en  puissance  sont,  toutes 
deux,  séparables  du  corps,  mais  à  des  degrés  divers  ;  la  première 
est  plus  aisément  séparable  que  la  seconde. 

En  entendant  Albert  déclarer  que  l’intelligence  humaine  est 
formée  par  l’union  d’un  principe  actif,  l’intelligence  active,  et  d  un 
principe  passif,  l’intelligence  en  puissance,  que  ces  principes  sont 
tous  deux  séparables  delà  matière,  nous  croyons  entendre  1  ensei¬ 
gnement  de  Thémistius.  Ne  nous  y  trompons  pas,  cependant  ;  entre 
les  deux  doctrines,  il  y  a  différence  essentielle  ;  pour  Thémistius, 
l’Intelligence  en  puissance  est,  comme  l’Intelligence  active,  une 
en  tous  les  hommes  ;  pour  Albert,  au  contraire,  l’intelligence  en 
puissance  est,  à  la  façon  d’une  matière,  principe  d’individuation, 
de  telle  façon  qu’en  chaque  homme,  il  y.  a  une  intelligence  particu¬ 
lière  ;  celle-ci  est  formée  par  l’union  d’une  intelligence  en  puis¬ 
sance  individuelle  avec  une  intelligence  active  individualisée  par 
l’intelligence  en  puissance.  L’intelligence  active  et  l’intelligence  en 
puissance  sont  unies  entre  elles  et  cette  union  comporte  trois 

i.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  III,  §  VI  ;  t.  III,  pp.  565-568. 

i.  Alberti  m agni  De  anima  lib.  III,  tract  III,  cap.  XI.  —  De  intellectu  et 
intélligibili  \ib.  U.  —  De  natura  et  origine  animœ,  tract.  I,  cap.  VII.  —  Meta- 
physica,  lib.  XI,  tract.  I,  cap.  IX.  —  De  unitate  intellectus  contra  Averroem, 
cap.  VI. 


V  -  85 


ALBERT  LE  GRAND 


459 


degrés.  Dans  la  description  de  ces  degrés,  Albert  subit  évidem¬ 
ment  l'inspiration  d’Avicenne. 

Le  premier  degré  de  cette  union,  c’est  celui  qu’exige  la  nature 
même  de  i’àme  ;  par  cette  première  union,  la  moins  intime  et  la 
moins  complète,  l’intelligence  active  n'est  encore  en  l’àme  qu’un 
certain  pouvoir,  qu’une  certaine  aptitude. 

Par  une  union  plus  étroite,  1  intelligence  active  meut  1  âme  d  une 
manière  effective  et  la  détermine  à  la  spéculation  rationnelle , 
cette  union  constitue  l  intelligence  spéculative  ( intellectu s  s/tecu- 
lativus)  mieux  nommée  intelligence  formelle  (  in  te  liée  tus  formalis ). 

L’intelligence  spéculative  n’est  pas  encore  la  forme  la  plus  par¬ 
faite  de  l’âme  humaine  ;  par  une  union  plus  intime  encore  avec 
l’intelligence  active,  cette  âme  devient  capable  de  contempler  les 
choses  divines  ;  elle  est  alors  1  intellectus  adeptus. 

Cette  union  de  l’intelligence  active  avec  l’intelligence  en  puis¬ 
sance,  Albert  ne  la  peut  expliquer  que  par  des  métaphores  ;  il  la 
compare  sans  cesse  à  l’union  de  la  lumière  solaire  avec  un  corps 
transparent  que  cette  lumière  compénètre  et  qu  elle  éclaire  en 
toutes  ses  parties. 

Cette  intelligence  en  puissance  n’est  pas  matière  1 *  ;  elle  est  seu¬ 
lement  analogue  à  une  matière  materia  quædam);  ainsi  avait 
déjà  dit  Averroès. 

«  La  puissance  par  laquelle  cette  intelligence  peut  devenir  tous 
les  intelligibles  5  n’est  pas  synonyme  de  la  puissance  de  la  matière, 
car  celle-ci  ne  peut  pas  devenir  toutes  choses,  tout  en  demeurant 
une  et  indivise  ;  elle  ne  le  peut  qu’en  se  subdivisant  en  individus 
multiples....  La  meilleure  comparaison  dont  on  puisse  user,  [pour 
faire  comprendre  la  nature  de  cette  Intelligence  en  puissance,]  est 
celle  du  lieu  3.  »  «  Elle  est  le  lieu  des  espèces  intelligibles  comme 
le  corps  transparent  est  le  lieu  des  couleurs  4;  en  ce  corps,  en 
effet,  les  couleurs  ont  cette  existence  spirituelle  que  la  lumière 
leur’ confère.  L’Intelligence  active  et  l’Intelligence  en  puissance 
ont  donc,  l’une  par  rapport  à  l’autre,  une  relation  analogue  à  celle 
qui  existe  entre  une  cause  qui  agit  par  essence  et  la  matière  ; 


i.  Alberti  magni  De  anima  lib.  III,  tract.  III,  cap.  XI. 

2  \i  berti  magni  De  intellectu  et  intelligibili  lib.  II,  cap.  IV  . 

3  Dans  son  commentaire  à  la  Métaphysique  d’Aristote,  Averroes,  reprenan 
sommairement  la  théorie  précédemment  exposee  par  le  commentaire  au 
n°<ù  ,W/v5;,  disait  que  l’Intelligence  en  acte  était  reçue  par  1  Intelligence  en 
puissance comme  en  un  lieu  et  non  comme  en  une  matière.  >>  (Averrois  Cor- 
dubensis  Aristotelis  libres  Metaphgsicæ  commentant  ;  in  Anstotels  h  b  -  XII 
Averrois  lib.  XI.  cap.  II,  comm.  17).  Cette  remarque,  très  juste  dans  la  theone 
d’Averroès,  l’est  beaucoup  moins  dans  la  theone  d  Albert  le  Grand. 

4.  Alberti  magni  Metaphgsica,  lib.  XI,  tract.  I,  cap.  IX. 


460 


LA.  CRUE  DE  l’âRISTOTÉLîSME 


V  -  86 


l’intelligence  en  puissance  n’est  pas  tout  à  fait  matière  par  rapport 
à  l’intelligence  active  ;  elle  se  comporte  comme  un  lieu,  comme 
se  comporte  un  corps  transparent  à  l’égard  des  couleurs  ou  la 
matière  à  l’égard  de  la  lumière.  » 

Pour  exprimer  cette  manière  d’être  qui  n’est  pas  matière,  hyle, 
mais  qui,  cependant,  lui  ressemble,  Albert  n’emploie  pas  encore 
le  mot  hylicithis  ;  il  n’en  usera  qu’au  Liber  de  eau  sis  ;  mais  l’idée 
que  ce  mot  désignera  est  déjà  formée  dans  son  esprit.  Il  n’est  pas 
douteux  qu’en  l’àme  humaine,  c’est  l’intelligence  en  puissance  qui 
représente  la  hyliathis ,  tandis  que  l’intelligence  active  est  la  forme. 
Si  nous  en  doutions,  d’ailleurs,  un  texte  viendrait  bientôt  nous  en 
donner  la  certitude.  Nous  savons  qu’en  toute  substance  séparée, 
la  hyliathis  est,  au  gré  d’Albert,  définie  par  ces  mots  :  quod  est , 
et  la  forme  par  ceux-ci  :  ex  quo  est.  Or  Albert  écrit  [  : 

«  Nous  déduisons  l’existence  de  l’intelligence  active  et  de  l’in¬ 
telligence  en  puissance  des  deux  propositions  suivantes  : 

»  En  premier  lieu,  toute  nature  intellectuelle  qui,  par  elle- 
même,  a  possibilité  et  qui,  de  la  Cause  première,  tient  sa  nécessité, 
peut  se  réfléchir  sur  elle-même. 

»  En  second  bien,  par  cette  réflexion,  la  lumière  émanée  de 
la  Cause  première  pénètre  la  possibilité  que  cette  substance  tient 
d’elle-même.  » 

«  Telle  est,  poursuivit  Albert  le  Grand,  la  composition  singulière 
que  possède  l’intelligence,  composition  différente  de  celle  qui  se 
résout  en  matière  et  forme.  Et  certainement,  c’est  là  ce  qu’a 
entendu  Aristote  en  ce  qu’il  a  dit  de  l’intelligence.  C’est  cette  opi¬ 
nion-là,  à  l’exclusion  de  tout  autre,  qui  est  véritable.  »  Peut  être 
est-il  permis  de  penser  qu’à  la  formation  de  cette  théorie,  Proclus 
et  Avicenne  ont  eu  plus  de  part  qu’ Aristote. 

Si  nous  en  poursuivons  l’exposé,  nous  y  reconnaîtrons  une 
influence  d’autre  origine. 

Entre  l’intelligence  purement  en  puissance  et  l’intelligence  active , 
se  trouve  l’intelligence  spéculative  qui  résulte  de  leur  union.  Le 
nom  d’intelligence  formelle  qu’Albert  lui  donne  également, 
montre  qu’à  l’égard  de  l’intelligence  en  puissance,  elle  se  com¬ 
porte  comme  une  forme  ;  l’intelligence  en  puissance  est  donc  le 
sujet,  le  support  de  deux  principes  formels,  l’intelligence  spécu¬ 
lative  et  l’intelligence  active  ;  comment  faut-il  concevoir  ses  rela¬ 
tions  avec  ces  deux  formes  ? 

«  L’intelligence  spéculative  s’unit  et  s’adapte  à  l’intelligence  en 


i .  Alberti  magni  De  unitate  intellectus  contra  Averroem  cap.  VI. 


V  -  87 


ALBERT  LE  GRAND 


461 


puissance  à  la  façon  d’un  instrument 1  ;  d’autre  part,  elle  se  com¬ 
porte  à  l’égard  de  l’intelligence  active  comme  un  principe  moins 
formel  qui  reçoit  son  activité  et  sa  vertu  d’un  principe  plus  for¬ 
mel.  Lorsqu’en  effet,  deux  choses  sont  comparées  à  une  même 
troisième  qui  joue  par  rapport  aux  deux  premières  le  rôle  de 
matière,  l’une  de  ces  choses  est  forme  d’une  manière  absolue  ; 
l’autre  joue  le  rôle  d’instrument;  elle  est  moins  parfaite;  aussi 
celle-ci  a-t-elle  par  rapport  à  celle-là  le  rapport  qu’aurait  quelque 
principe  matériel.  Lors  donc  qu’à  l'intelligence  en  puissance,  on 
compare  l’intelligence  active  aussi  bien  que  l’intelligence  spécu¬ 
lative,  l  intelligence  active  est  forme,  d’une  manière  absolue,  tandis 
que  l’intelligence  spéculative  n’est  pas  absolument  forme  ;  elle 
est  instrument.  » 

Outre  cette  intelligence  active  «  qui  est  une  partie  de  l*âme  et 
qui  est  la  forme  de  l’âme  humaine  2,  »  outre  l’intelligence  en  puis¬ 
sance,  outre  l’intelligence  spéculative  qui  résulte  de  l’union  des 
deux  premières,  il  nous  faut  considérer  l’intellect  absolument 
séparée  ( Intellectus  omnino  separalus). 

»  L’intellect  absolument  séparée  3,  c’est  l’intellect  de  l’Intelli¬ 
gence  dont  l’intelligence  humaine  est  une  sorte  d’image.  » 

Cette  Intelligence  qui  est,  à  l’égard  de  l’âme  humaine,  l’idée,  le 
modèle  dont  l’âme  est  l’image  (ymago),  c'est  assurément,  dans  la 
pensée  d’Albert,  une  des  Intelligences  motrices  des  cieux  ;  pour 
en  avoir  la  certitude,  il  suffit  de  poursuivre  la  citation  que  nous 
venons  de  commencer  : 

«  Cette  Intelligence  enveloppe  son  mobile  qui  est  une  sphère  ; 
l’intelligence  [active]  de  l’homme  est  en  elle  comme  des  lumières 
inférieures  sont  contenues  dans  une  lumière  supérieure  dont,  par 
influence,  elles  reçoivent  formes  et  mouvements  ;  cette  influence 
productrice  de  formes  et  de  mouvements  coule  sans  interruption 
depuis  la  Cause  première,  depuis  l’Intelligence  qui  meut  la  pre¬ 
mière  sphère  ;  celle-ci  exerce  une  influence  universelle  qui  est 
lumière  absolument  pure  et  qui  ne  reçoit  rien  d’aucun  autre 
être.  » 

Ailleurs  4,  Albert  nous  montre  comment  de  cette  Intelligence 
première,  qui  est  la  forme  du  Monde,  «  descendent  des  formes 
qui  deviennent  d’autant  plus  matérielles  et  d’autant  moins  nobles 
qu’elles  s’éloignent  davantage  »  de  leur  Cause. 

1 .  Alberti  magni  De  anima  lib.  III,  tract.  III,  cap.  XI. 

2.  Alberti  magni  Metaphysica,  lib.  XI,' tract.  I,  cap.  IX. 

3.  Alberti  magni  Metaphysica,  lib.  XI,  tract.  I,  cap.  IX. 

4.  Alberti  magni  De  intellectu  et  intelligibili  lib.  Il,  cap.  II. 


462 


LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


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«  Les  plus  subtils  d’entre  les  Péripatéticiens  ont  distingué  entre 
les  formes  du  Monde  et  les  formes  de  la  Matière  ;  ils  ont  nommé 
formes  matérielles  celles  qui  donnent  1  existence  à  la  Matière  ,  ils 
ont  appelé  formes  du  Monde  celles  qui  ont  avec  l’Univers  une 
relation  universelle.  Les  formes  universelles  découlent  de  1  Intel¬ 
ligence  en  tant  quelle  est  intelligence  ;  lorsqu’elles  s'impriment 
dans  l’âme,  ces  formes  s’y  impriment  du  côté  par  lequel  elles 
découlent  de  la  Forme  même  du  Monde  bien  plutôt  que  du  côté 
par  lequel  elles  ont  existence  en  la  matière.  » 

Pour  ceux  qu’Albert  nomme  les  Péripatéticiens,  c  est-à  dire 
pour  les  philosophes  de  l’École  d’Avicenne,  cette  Intelligence 
absolument  séparée  qui  imprime  en  l'àme  humaine  des  formes 
universelles,  c’était  la  dernière  des  Intelligences  célestes,  celle  à 
laquelle- ils  donnaient  le  dixième  rang,  celle  qui  constituait  1  Inlel- 
leclus  agens  commun  à  tous  les  hommes  ;  au  dessous  de  cette 
Intelligence-là,  ils  ne  plaçaient  nullement  une  intelligence  active 
particulière  à  chaque  âme  humaine.  Albert,  qui  admet  cette 
dernière  opinion,  ne  veut  pas,  cependant,  qu’on  la  croie  de  lui  ; 
il  tient  à  l’attribuer  aux  philosophes  dont  il  prétend  simplement 
exposer  les  doctrines  :  «  Bien  que  les  Philosophes  1  disent  que 
ces  Intelligences,  qui  sont  les  formes  du  Monde,  rayonnent  sur 
l’intellect  de  l’âme  humaine,  ils  ne  nient  point,  cependant,  qu’il 
n’v  ait,  dans  les  diverses  âmes,  une  intelligence  active  propre  à 
l’universalité  qui  est  en  chacune  de  leurs  intelligences.  Sinon 
l’homme  ne  serait  pas  un  petit  monde  parfait,  non  plus  que 
l’image  de  la  Forme  du  Monde  ;  et  quiconque  philosophe  avec 
rectitude  sait  que  ces  conséquences  sont  absolument  inacceptables 
{inconvénient issima).  » 

Dans  l’Univers  corporel,  en  effet,  rien  ne  se  fait  ni  ne  se 
produit  que  par  un  premier  agent  qui  est  la  lumière  du  Soleil  ; 
mais  la  lumière  du  Soleil,  à  son  tour,  reçoit  la  lumière  émanée  de 
la  première  Intelligence,  «  et  celle-ci  ne  produirait  pas  les  formes 
corporelles  si  elle  ne  se  composait  avec  le  rayonnement  de  la 
lumière  solaire.  Ainsi  en  est-il  en  tout  Univers.  Il  doit  donc,  dans 
l’âme  de  l’homme,  en  être  de  même  pour  cette  multitude  et  cette 
universalité  d’êtres  intellectuels  qui  se  forment  en  elle-même  et 
dans  son  intelligence.  » 

Selon  cette  comparaison,  les  formes  intellectuelles  multiples 
qui  sont  engendrées  au  sein  d’une  âme  humaine,  le  sont  par  le 
concours  de  deux  lumières,  celle  qui  émane  de  l’intelligence 

i.  Alberti  magni  Op.  laud .,  lib.  II,  cap.  III. 


V  -  89 


ALBERT  LE  GRAND 


463 


active  particulière  à  cette  âme  et  celle  qui,  émanée  de  1  Intelli¬ 
gence  absolument  séparée,  éclaire  l’intelligence  active. 

L’opération  par  laquelle  la  lumière  émanée  de  cette  Intelli¬ 
gence  absolument  séparée  agit  en  l’âme,  Albert  la  compare  1  à 
celle  par  laquelle  «  la  lumière  de  l’art  s’étend  jusqu  à  la  matière.  » 
Quelle  est  précisément  cette  Intelligence  séparée  dont  1  intelli¬ 
gence  active  de  chaque  âme  tient  son  activité  ?  Est-ce  telle  Intelli¬ 
gence  céleste  bien  déterminée?  Faut-il,  comme  certains  passages 
le  laissent  supposer,  y  voir  l’Intelligence  qui  meut  la  première 
sphère,  c’est-à-dire  Dieu  lui-même?  Faut-il,  en  ss  laissant  guider 
par  d’autres  passages,  attribuer  ce  rôle  à  des  Intelligences  multi¬ 
ples,  à  toutes  les  Intelligences  séparées  qui  meuvent  les  deux  ? 
Il  est  fort  malaisé,  croyons-nous,  de  préciser  quelle  fut,  à  ce 
sujet,  la  pensée  d’Albert  ;  ou  plutôt,  nous  jugerions  assez  volon¬ 
tiers  qu’il  ne  s'est  pas,  à  cet  égard,  formé  d’opinion  bien  déter¬ 
minée.  t 

Dans  l’opuscule  où  il  étudie  spécialement  l’immortalité  de  l’âme, 
Albert  rapporte  2  avec  faveur  l’opinion  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli 
selon  laquelle  l’intelligence  en  puissance  de  chaque  âme  subsiste 
après  la  mort  et  demeure  attachée  à  l’Intelligence  séparée  qu’ils 
nomment  Intellect  us  agens.  Cette  opinion,  toutefois,  lui  paraît  pré¬ 
senter  certaines  difficultés,  parmi  lesquelles  il  mentionne  celle-ci  : 

«  Les  Intelligences  séparées  sont,  au  dire  d’Avicenne  et  d’Al 
Gazâli,  d’ordres  divers  et  multiples  ;  dès  lors,  ils  eussent  bien  du 
déterminer  quelle  est  celle  de  ces  Intelligences  à  laquelle  l’âme 
retourne  après  la  mort;  si  c’est  à  toutes  qu’elle  retourne,  ils  eus¬ 
sent  dû  marquer  si  elle  retourne  à  toutes  de  la  même  manière  ou 
si  elle  revient  de  manières  différentes  aux  différentes  intelli¬ 
gences  ;  en  ce  cas,  ils  eussent  bien  fait  de  donner  la  cause  de 
cette  diversité.  Selon  cette  opinion,  en  effet,  il  est  nécessaire  de 
répondre  à  toutes  ces  questions  d’une  manière  détermmee,  et  cela 

n  est  pas  facile.  » 

La  théorie  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli  ne  présente  aucunement 
l’incertitude  qu’Albert  lui  reproche  ;  Xlnlellectm  agens  occupe  un 
rang  précis,  qui  est  le  dixième  et  dernier  dans  la  hiérarchie  des 
Intelligences  célestes;  mais  il  semble  qu’Albert  ait  ProJe^  sur 
cette  théorie  ce  qu’il  y  avait,  dans  la  sienne,  de  trouble  et  d  hési¬ 
Quoiqu’il  en  soit,  et  pour  nous  en  tenir  à  ce  qu  il  y  a  de  net  en 


1.  Albekti  magni  Op.  laud.,  lib.  II,  cap.  XI. 

2.  Alberti  ssàgni  De  natura  et  origine  anunce  tiact.  II,  cap.  X. 


464 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


V  -  90 


cette  théorie  d’Albert,  nous  y  voyons  l’intelligence  active  particu¬ 
lière  à  chaque  Ame  façonner  l’intelligence  en  puissance  à  la  façon 
dont  un  artiste  façonne  la  matière  ;  dans  cette  opération,  l’intel¬ 
ligence  spéculative,  moins  formelle  que  l’intelligence  active,  joue 
le  rôle  d’instrument  ;  enfin  l’intelligence  active  tient  son  activité 
même  d’une  Intelligence  séparée  qui  l’éclaire  à  la  façon  dont  la 
lumière  de  l’art  éclaire  l'artiste  ;  ainsi  l’âme  humaine  se  trouve 
être  faite  à  l’image  de  cette  Intelligence  séparée. 

Or,  quand  nous  résumons  de  la  sorte  la  constitution  qu’Albert 
attribue  à  l’âme  humaine,  nous  ne  pouvons  pas  ne  pas  songer  à 
la  constitution  que  Gilbert  de  la  Porrée  attribuait  à  toute  sub¬ 
stance. 

Gilbert  de  la  Porrée  nous  a  montré  1  comment  la  matière  (üXr,) 
est  façonnée  à  l’aide  d’une  forme  inférieure,  cle  la  forme  substantielle 
(ouo-uo&fc),  par  une  forme  plus  élevée,  jouant  le  rôle  d’artisan 
(forma  operatrix)  ;  cette  forme  plus  élevée,  c’est  l’essence,  la  forma 
essendi,  l’oùo-ia.  Cette  mise  en  œuvre  de  la  ü)or,  par  l'ouo-ta  à  l’aide 
del’oùo-twS'/jç,  dont  le  rôle  doit  être,  évidemment,  celui  d’un  instru¬ 
ment,  cette  mise  en  œuvre,  disons-nous,  tend  à  produire  une 
image  (s'.xmv)  d’un  certain  modèle  (sioéa). 

Ce  passage  de  Gilbert  de  la  Porrée,  Albert  le  Grand  ne  l’ignore 
pas,  car  c’est  le  commentaire  d’un  texte  de  Boëcc  auquel  le  Frère 
Prêcheur  se  réfère,  à  plusieurs  reprises,  quand  il  discute  de  la 
composition  des  substances  séparées.  Comment  ne  pas  croire,  dès 
lors,  qu’il  s’en  inspire  lorsqu’il  décrit  de  l’âme  humaine  ? 
Comment  ne  pas  voir  que  1  ' intcllectus  possitnlis  occupe,  en  cette 
description,  le  rang,  non  point  de  hyle,  sans  doute,  mais  de  hylia- 
this?  que  Yintellectus  spéculations ,  Y inlellectus  ayons  et,  Ylnlellec- 
tus  omnino  separalus  y  correspondent  respectivement  à  la  forme 
oùcruooTiç,  à  l’oùcua,  à  l’eiûéa  ?  Comment  ne  pas  reconnaître  enfin 
que  l’âme  est  Yymago  de  Y  Intellectus  omnino  separatus  comme 
la  substance  est  l’etxtôv  de  lVtoéx? 

En  dépit  donc  de  la  résolution  qu’il  avait  prise  de  s’en  tenir, 
en  toutes  choses,  à  l’opinion  des  Péripatéticiens,  Albert  s’est  bien 
vu  contraint  de  s’écarter  de  cette  opinion  lorsqu’il  a  voulu  mainte¬ 
nir  la  distinction  des  âmes  humaines  après  la  mort.  Il  lui  a  fallu 
chercher  le  principe  d’individuation  ailleurs  qu’en  la  matière. 
Lorsqu’il  a  voulu  reconstruire  l’âme  humaine  sur  un  plan  que  sa 
foi  chrétienne  pût  accepter,  il  a  dû  demander  ce  plan  à  la  vieille 
Scolastique  latine  ;  ce  plan,  il  l’a  trouvé  dans  un  texte  où  Gilbert 


i .  Voir  :  Troisième  partie.  Ch.  IX,  §  U  ;  ce  vol.,  p.  290. 


V  -  91 


ALBERT  LE  GBAND 


465 


de  la  Porrée,  pour  commenter  Boëce,  s’inspirait  à  la  fois  d’Avicé- 
bron  et  de  Jean  Scot  Érigé  ne. 

Là  ne  s’arrêtera  pas  la  fécondité  de  ce  texte  ;  nous  en  allons 
retrouver  l’influence  au  traité  De  ente  et  essentia  de  Saint  Thomas 
d’Aquin. 


NOTE 

sur  la  Philosophia  pauperum  attribuée  a  Albert  le  Grand 

Nous  avons  entendu  Albert  le  Grand  combattre  avec  fermeté  la 
doctrine  d’Avicébron,  au  gré  de  laquelle  l’âme  humaine  et  les  créa¬ 
tures  purement  spirituelles  elles-mêmes  seraient  composées  de 
forme  et  de  matière.  Or,  si  nous  en  croyions  un  petit  livre  qui  lui 
est  attribué,  il  aurait,  à  une  certaine  époque  de  sa  vie,  formel¬ 
lement  accepté  cette  doctrine. 

Le  traité  dont  nous  voulons  parler  1 2  est  intitulé  :  Philosophia 
pauperum,  sive  Isagoge  in  libros  Aristotelis  Phgsicorutn,  J)e  Cœlo 
et  Munrlo ,  De  generatione  et  corruplione ,  Meteorum  et  De  anima. 

Comme  le  titre  l’annonce,  c'est  un  petit  manuel  extrêmement 
concis,  où  se  trouve  résumée  la  Philosophie  naturelle  du  Péripaté¬ 
tisme. 

Or,  dans  ce  livre,  nous  lisons  !  : 

h  Voici  comment  se  divise  la  matière  :  Il  y  a  une  matière  spiri¬ 
tuelle  et  une  matière  corporelle.  La  matière  spirituelle  est  celle 
qui  se  trouve  dans  les  créatures  dénuées  de  situation  et  de  lieu; 
tels  les  anges  et  les  âmes  ;  la  matière  de  ces  créatures  est  créée  en 
même  temps  qu  elles.  La  matière  corporelle  est  celle  qui  se  rencon¬ 
tre  dans  les  choses  douées  de  situation. 

»  Parmi  ces  matières,  il  y  a  une  matière  naturelle  et  une  matière 
artificielle.  La  matière  artificielle  est  celle  qui  se  trouve  dans  les 
œuvres  de  l’art  humain,  dans  celles  qui  ont  pour  principe  une 
volonté  créée.  La  matière  naturelle  est  celle  qui  se  rencontre  dans 
les  choses  naturelles,  dans  celles  qui  ont  la  nature  pour  principe. 

1 .  Ce  traité  se  trouve  au  XXIe  et  dernier  volume  des  Beati  Alberti  Mag.m 
Opéra,  éditées  parle  Dominicain  P.  Lammv,  et  publiées  à  Lyon,  en  1 65 1 ,  aux 
frais  de  Claude  Prost,  Pierre  et  Claude  Rigaud,  Jérome  de  la  Carde,  et  Jean 
Antoine  Duguétan  fils. 

2.  B.  Alberti  Magni  Philosophia  pauperum,  pars  I,  cap  II  :  De  materia 
(B.  Alberti  Magni  Opéra,  éd.  cit.,  t.  XXI,  p.  2,  col.  b). 

DUHEM.  —  T .  v,  30 


466 


LA  CRUE  DE  L?  ARISTOTÉLISME  V  -  92 

»  Parmi  ces  dernières,  il  faut  distinguer  la  matière  universelle 
ou  première  et  la  matièi-c  particulière  ou  seconde. 

»  La  matière  universelle,  c’est  celle  qui  n’a  pas  rapport  à  telle 
forme  spéciale,  mais  bien  à  toule  forme.  Dans  la  matière,  en  effet, 
se  trouve  une  inclination,  un  appétit  qui  tend  à  toute  forme,  et  cela 
parce  qu’à  l’égard  de  toute  forme,  elle  est  dans  un  état  d’imper  ¬ 
fection  ;  car  toute  chose  désire  surtout  ce  qui  lui  fait  défaut  ;  aussi 
Aristote,  au  premier  livre  des  Physiques ,  dit-il  que  la  matière 
désire  la  forme  comme  l’épouse  désire  1  époux,  et  comme  le  laid 
désire  le  beau. 

»  La  matière  particulière  est  celle  qui  est  devenue  telle  chose 
(hoc  aliquid)  et  qui  a  été  déterminée  par  la  forme  substantielle  el 
par  les  formes  accidentelles. 

»  Remarquez  qu’en  la  matière  universelle,  il  n’y  a  qu’une  puis¬ 
sance  passive  ;  il  en  est  de  même  dans  la  matière  artificielle, 
comme  le  montre  le  bronze,  matière  artificielle  d’une  statue. 
Mais  dans  la  matière  naturelle  particulière,  il  n’y  a  pas  seulement 
une  puissance  passive  ;  il  y  a  aussi  une  puissance  active.  Cette 
dernière  puissance  est  ce  que  les  théologiens  nomment  raison 
séminale.  C’est  quelque  chose  de  la  forme  particulière,  car  elle  est 

apte  à  former  la  forme  même.  » 

Le  commencement  de  ce  morceau  s  accorde  parfaitement  a\  ec 
renseignement  d  Avicébron  ;  la  fin,  à  la  Physique  péripatéticienne, 
rattache  le  système  des  raisons  séminales  admis  par  Saint  Augus¬ 
tin,  et  cela  dans  les  termes  mêmes  que  Roger  Bacon  employait 
dans  ses  Questions  ;  l’ensemble  résume  la  théorie  de  la  matière 
première  telle  que  les  Écoles  franciscaines  l’admettront  sous 
l’influence  de  Saint  Bonaventure.  Les  pensées  qui  nous  viennent 
d’être  exposées  ressemblent  aussi  peu  que  possible  à  celles  dont 
Albert  le  Grand  se  fait  le  défenseur  dans  ses  divers  ouvrages  ;  ce 
qu’il  y  rejette  formellement  est,  non  moins  formellement,  affirmé 
par  la  Philosophia  pauperum. 

Il  est  donc  bien  clair  que  la  Philosophia  pauperum  est  un 
ouvrage  apocryphe  dont  Albert  n’est  aucunement  1  auteur. 

La  Philosophia  pauperum  renferme  une  indication  qui  aurait 
son  prix  si  elle  nous  était  parvenue  sous  une  forme  assurée. 

A  propos  des  comètes,  l’auteur  dit  :  1  «  Dans  1  année  1240  de 
l’Incarnation  du  Seigneur,  j  ai  vu  une  comète,  en  Saxe,  avec 
beaucoup  d’autres  personnes.  —  Ego  emm  cum  multis  aliis,  anno 


x.  B.  Alberti  Maüni  Üp.  laud.,  pars  IV,  cap.  XXX  :  De  cometis  (B.  Ai.bbrti 
Magni  Opéra,  éd.  cit.,  t.  XXI,  p.  35,  col.  b). 


V  -  93 


ALBERT  LE  GRAND 


467 


dominicæ  incamalionis  millesimo  ducentesimo  quadragesimo ,  in 
Saxonia  vidi  corne tam.  » 

Cette  phrase  fournirait  une  indication  sur  le  temps  où  vivait 
l'auteur.  Malheureusement,  elle  n’est  pas  libellée  de  même  dans 
tous  les  manuscrits.  Dans  les  dernières  années  du  xve  siècle,  à 
Tubingue,  Conrad  Summenhart  a  composé  un  commentaire  de  la 
Philosophia  pauperum  ;  le  manuscrit  qu’il  lisait 1  ne  disait  pas 
1240,  mais  1270. 

Une  date  dont  on  ne  sait  si  elle  est  1240  ou  1270  i,  c'est  peu 
pour  déterminer  l’auteur  d’un  livre.  Tout  ce  que  nous  pouvons 
dire,  semble-t-il,  c’est  ceci  :  Celui  qui  a  écrit  la  Philosophia  pau- 
derum ,  bien  que  distinct  d’Albert  le  Grand,  a  vécu  au  même  temps. 

i  -,  Conba.di  Summenhakt  Conunentaria  in  S um/na/n  piajsice  Alberti  May  ni.  — - 
Colophon  :  Habes  nunc  C.andidissime  lector  Conradi  summenhart  Theologi 
evuditas  commentationes  in  Atbertum  recognitas  quam  plenissime  ex  corrupto 
exemplari  recoçnosci  poluere.  Que  miro  ingenio  literis  sunt  excuse  a  solerti 
Henrico  gran  Cnalcographo  in  Hagenaw.  hec  tam  magnum  artificium  tam 
aptissimum  cultum  redolent,  ut  que  ex  aliis  libris  adhuc  obscuriora  videu- 
tur  :  hic  in  promptu  patent  ad  nutum  :  et  sine  iuterprete  (sed  irequenli  exer- 
citatione)  percipi  possunt.  Ocius  eme  :  attentius  legito.  Ex  istis  enim  totam 
et  naturam  et  philosophiam  consequere.  Vale  ex  Hag«.  cursim  Anno  1507 
septimo  kal.  maias. 

2.  On  sait  qu’au  Moyen  Age,  le  4  et  le  7  se  figuraient  presque  de  la  même 
façon  ;  d’où,  dans  les  manuscrits,  confusion  continuelle  entre  ces  deux  chiffres. 


VI  -  1 


CHAPITRE  XII 

SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


I 

,,KS  DÉBUTS  DE  LA.  PHILOSOPHIE  DE  SAINT  THOMAS  DAQULN. 

le  traité  De  ente  et  essentia. 

La  lecture  des  traités  d’Albert  le  Grand  laissait  1  esprit  du 

lecteur  dans  une  étrange  perplexité. 

Ce  qu  Albert  professait  en  ses  livres,  c  était,  proclamait-il,  1  opi¬ 
nion  des  Philosophes  péripatéticiens  ;  ce  n’était  nullement  son 
opinion  personnelle  ;  cette  opinion  des  Philosophes,  il  1  exposait 
selon  la  méthode  syllogistique,  sans  aucun  appel  aux  raisons  de 
la  Théologie  ;  au  contraire,  c’est  en  traitant  de  la  Théologie  qu  il 
promettait  de  faire  connaître  sa  propre  pensée,  et  cette  penséè, 
nul  n’en  doutait,  se  conformait  parfaitement  a  1  enseignement 
orthodoxe  de  l’Église  catholique. 

11  semblait  donc,  par  l’exemple  même  d’Albert,  qu’on  put 
développer,  hors  de  la  Théologie,  une  Philosophie  capable  de 
justifier  ses  conclusions  à  l'aide  de  principes  évidents  et  de  syllo¬ 
gismes  parfaitement  démonstratifs  ;  que  les  enseignements  de 
cette  Philosophie  fussent,  en  bon  nombre  de  points  essentiels, 
tout  à  fait  contraires  au  dogme  catholique;  enfin,  que  la  connais¬ 
sance  de  cette  Philosophie  n’empêcbât  point  d’engager  sa  foi  aux 
vérités  que  l’Église  affirme.  Quelle  conclusion  devait-on  tirer  de 
là  ?  Fallait-il  donc  admettre  que  les  arguments  philosophiques  les 
plus  convaincants  en  apparence,  ceux-là  mêmes  qui  avaient  triom¬ 
phé  de ‘toutes  les  objections,  étaient,  en  réalité,  sans  force  pour 
établir  la  vérité  de  leurs  conclusions  ?  Ou  bien  fallait-il  recon¬ 
naître  l’existence  de  deux  vérités  indépendantes  1  une  de  1  autre, 
l’une  fondée  sur  les  raisons  des  Philosophes,  1  autre  établie  sur 


Vi  -  2 


SAINT  THOMAS  ü’ AQUIN 


489 


l’enseignement  de  l’Église,  toutes  deux  également  certaines,  ayant 
droit  toutes  deux  à  l’acquiescement  de  nos  intelligences,  même 
lorsqu’elles  se  contredisent  formellement  l’une  l’autre  ? 

L'œuvre  de  Saint  Thomas  d’Aquin  ’,  c’est,  semble-t-il,  l'effort 
tenté  par  l’âme  chrétienne  pour  sortir  de  la  périlleuse  situation  où 
l’œuvre  d’Albert  le  Grand  l’avait  placée.  Comme  son  maître, 
Thomas  d’Aquin  admet  qu’il  existe  une  vérité  philosophique,  que 
cette  vérité  s’établit  par  voie  de  raisonnement  et  sans  rien 
emprunter  aux  méthodes  de  la  Théologie  ;  comme  son  maître,  il 
admet  que  cette  vérité  se  trouve,  en  grande  partie,  déposée  dans 
les  livres  de  ceux  qu’ Albert  nommait  les  Péripatéticiens  ;  il  admet 
aussi  qu’une  autre  vérité  réside  dans  les  enseignements  de  l’Eglise, 
d’où  les  théologiens  la  tirent  pour  l’exposer  plus  à  plein  ;  mais  il 
est  convaincu  que  ces  deux  vérités  ne  se  peuvent  opposer  l’une  à 
l’autre,  qu  elles  se  doivent,  au  contraire,  accorder  de  la  plus  har¬ 
monieuse  façon;  et  tous  ses  efforts,  peut-on  dire,  vont  à  faire 
taire  les  dissonances  qui  nous  empêcheraient  de  percevoir  l’accord 
eutre  la  Philosophie  péripatéticienne  et  le  Dogme  catholique. 

Nous  pourrons  assister,  en  quelque  sorte,  à  l’éveil  de  la  pensée 
philosophique  de  Saint  Thomas  en  étudiant  l’opuscule  qu’il  a  inti¬ 
tulé  :  De  ente  et  essentia.  Les  PP.  Quétif  et  Échard,  en  effet, 
placent 1  2  entre  1248  et  1252  la  date  de  composition  de  ce  traité, 
tandis  que  Ch.  Jourdain  ne  pense  pas  qu’il  soit  antérieur  à.  1253  ; 
mais  tous  les  historiens  s’accordent  à  y  reconnaître  une  œuvre  de 
jeunesse  du  saint  Docteur  ;  cet  ouvrage  fut,  sans  doute,  écrit  à  peu 
près  dans  le  temps  où  Albert  le  Grand  commentait  le  Liber  de 
cansis;  le  Liber  de  causis,  s’y  trouve  cité  à  plusieurs  reprises  ; 


1.  Dans  l’étude  de  cette  œuvre,  il  importe  de  n’employer  que  les  traités 
authentiques  de  Saint  Thomas  d’Aquin,  et  non  point  les  nombreux  écrits  apo¬ 
cryphes  qui  sont  venus  s’y  mêler  ;  la  séparation  des  uns  et  des  autres  se  trouve 
faite,  d’une  manière  complète  et  définitive,  dans  l’opuscule  suivant  :  P.  Man- 
donn’et,  O.  P.,  Les  écrits  authentiques  de  Saint  Thomas  d’Aquin  ( Revue  Tho¬ 
miste,  1909-19 19). 

2.  Quétif  et  Echard,  Scriptores  ordinis  Prædicatorum,  t.  I,  p.  271  et  p.  278. 
Bartolomeo  dei  Fiadoni,  un  Dominicain  lucquois,  fut  auditeur  et  confesseur 
de  Thomas  d’Aquin  pendant  son  dernier  séjour  à  Naples  (1272-1274),  ainsi  qu’il 
nous  l’apprend  lui-même  ( Historia  Ecclesiastica,  lib.  XXIII,  cap.  VIII).  Après 
avoir  rempli  plusieurs  charges  de  son  Ordre,  en  Italie,  il  vécut  à  la  Curie  pon¬ 
tificale,  en  Avignon,  depuis  la  fin  de  1809.  Il  fut  successivement  attaché  à  la 
personne  des  cardinaux  Léonard  Patrussi  (f  7  décembre  1 3 1 1  )  et  Guillaume 
de  Pierre  Godin.  Tandis  que  ce  dernier  était  encore  cardinal-prêtre  du  titre  de 
Sainte-Cécile  (déc.  i3i2-sept.  1817),  Bartolomeo,  dit  par  abréviation  Tolomeo, 
et  par  corruption  Ptolémée  de  Lucques,  lui  dédia  son  Historia  Ecclesiastica. 
Bartolemeo  fut,  le  i5  mars  i3i8,  nommé  évêque  3e  Torcello  ;  il  mourut  en 
1327.  Les  dates  que  les  PP.  Quétif  et  Echard  attribuent  aux  écrits  de  Saint 
Thomas  d’Aquin  sont  toutes  empruntées  à  Y  Historia  Ecclesiastica  de  Ptolémée 
de  Lucques,  dont  l’autorité,  en  cette  circonstance,  n’cst  pas  niable. 


470 


LA  CRUE  DE  l’aWSTOTÉLISME 


VI  -  3 


mais  surtout,  certaines  pensées  formulées  au  De  ente  et  essentia 
rappellent,  d’une  manière  frappante,  certaines  autres  pensées 
émises  par  Albert  en  étudiant  le  Livre  des  causes. 

Des  enseignements  donnés  par  Thomas  en  son  opuscule  Sur 
l'essence  et  l'existence,  il  nous  sera  permis,  parfois,  de  rapprocher 
ceux  que  nous  trouvons  en  certaines  questions  de  l 'Ecrit  sur  les 
livres  des  Sentences  ;  ces  questions,  en  effet,  sant,  elles  aussi,  une 
œuvre  de  jeunesse  de  Thomas  d’Aquin  \  elles  sont  contemporaines 
ou  à  peu  près  du  De  ente  et  essentia  ;  peut-être  même  lui  sont- 
elles  antérieures  ;  elles  furent  composées,  sans  doute,  aussitôt  que 
Thomas,  pourvu  du  grade  de  bachelier  en  Théologie,  put  donner 
des  leçons  sur  cette  science  ;  elles  doivent  donc  être  datées  de  1253 
ou  de  t254\ 

«  Que  faut-il  entendre  par  essence  et  par  existence  ?  Sous  quelle 
forme  l’essence  et  l’existence  se  trouvent-elles  au  sein  des  diverses 
choses  ?  »  Telle  est  la  question  par  laquelle  s  ouvre  ce  petit  traité 
De  ente  et  essentia  qu’on  a  nommé  le  Discours  de  la  méthode  de 
Saint  Thomas  d’Aquin. 

Cette  question  nous  place,  du  premier  coup,  en  face  d’un  pro-  * 
blême  que,  depuis  la  création  du  Péripatétisme,  toutes  les  philo 
sophies  avaient  tenté  de  résoudre,  et  à  la  solution  duquel  chacune 
d’elles  avait  fait  concourir  ses  principes  les  plus  essentiels  ;  au 
début  même  de  son  œuvre,  donc,  Thomas  d’Aquin  se  met  à  un 
carrefour  d’où  sa  vue  embrasse  toutes  les  voies  que  les  Métaphy¬ 
siques  diverses  proposent  à  son  choix.  «Dès  ce  moment,  aussi, 
nous  verrons  se  marquer  le  caractère  propre  de  son  esprit  ;  aucune 
des  voies  déjà  tracées  ne  le  satisfera  pleinement  ;  il  s’efforcera 
d’en  frayer  une  nouvelle  ;  mais  il  ne  tentera  pas,  pour  cela,  de 
marcher  dans  une  direction  inexplorée  à  partir  de  principes  aupa¬ 
ravant  insoupçonnés  ;  tout  son  souci  sera  de  raccorder  les  uns  aux 
autres  les  divers  tronçons  de  route  ouverts  par  ses  prédécesseurs, 
et  d’emprunter  successivement  à  chacun  d’eux  une  partie  du 
chemin  qui  le  doit  enfin,  pense-t-il,  conduire  à  la  vérité. 

Dieu  est  simple  ;  en  tout  être  autre  que  Dieu,  il  y  a  dualité  ; 
voilà  une  affirmation  que  toutes  les  Métaphysiques  péripatéti 
ciennes  et  néo-platoniciennes  s’accordent  à  formuler  ;  le  désaccord 
éclate  entre  elles  lorsqu’il  s’agit  de  dire  avec  précision  en  quoi 
consiste  la  dualité  de  toute  substance,  hormis  Dieu. 

Pour  Aristote,  toute  substance  soumise  à  la  génération  et  à  la 
mort  est  capable  à  la  fois  d’une  existence  en  acte  et  d’une  exis- 


i.  Quétif  et  Éçharp,  Scriptares  Ordinis  Prasdicatorum,  t.  I,  p.  287. 


VI  -  4 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


471 


tence  en  puissance  ;  en  d’autres  termes,  elle  est  composée  de 
matière  et  de  forme.  Au  contraire,  toute  substance  eteinelle  existe 
exclusivement  en  acte  et  nullement  en  puissance,  elle  est  forme 
pure,  absolument  exempte  de  matière;  elle  est  Intelligence.  Les 
Intelligences  sont  les  moteurs  immobiles  des  sphères  célestes,  les 
seuls  êtres  divins  que  connaisse  Aristote. 

Thémistius1  donne  au  problème  la  forme  dont  il  ne  se  départira 
plus.  En  toute  chose  non  divine,  on  doit,  de  la  chose  individuelle 
et  concrète,  distinguer  la  nature  ;  il  faut  distinguer  telle  masse 
d  eau  et  ce  par  quoi  cette  chose  a  la  nature  de.l  eau,  jowp  xai. 
Goxt'.  elvai.  Fidèle  aux  enseignements  du  Péripatétisme,  Thémis¬ 
tius  rattache  cette  dualité  à  celle  de  la  matière  et  de  la  forme. 
G  est  la  forme  qui  caractérise  la  nature  spécifique,  tandis  que 
l'union  de  la  forme  avec  la  matière  engendre  la  substance  indivi¬ 


duelle  et  concrète. 

«  Mais  il  n’en  est  pas  de  même  pour  toute  chose.  Si  une  chose 
est  simple  et  dépourvue  de  matière,  la  raison  par  laquelle  elle  est 
un  certain  être  et  la  forme  par  laquelle  elle  est  de  telle  sorte  sont 
identiques  à  la  nature  entière  deXla  chose.’ Et.  u  auXov  TcavteXwç 
xal  à'ïxXo'JV,  sep’  ûv  6  Xoyos  T  où  v.  elvat  xaUo  eIoo;.xa9’o  è«m  Taùxôv 
èa“riv  oXip  cpuTsiToû  7cpây[j.xT0ç.  »  Dans  une  Intelligence  pure,  dans 
un  être  divin,  l’individu  concret  est  identique  à  la  nature  spéci- 

fique. 

La  pensée  de  Boëce*  ne  diffère  qu’en  un  seul  point  de  celle  de 
Thémistius  ;  Boëce  est  chrétien  ;  il  n’admet  pas  la  divinité  des 
Intelligences  multiples  du  Péripatétisme  ;  il  croit  en  un  seul  Dieu. 
En  Dieu  seul,  donc,  se  rencontre  la  simplicité,  c’est-à-dire  l’iden¬ 
tité  de  l’individu  concret,  %d  quod  est ,  et  de  la  nature  spécifique, 
esse.  Tout  ce  qui  est  au-dessous  de  Dieu  est  chose  composée  ;  il  y 

faut  distinguer  le  id  quod  est  de  Fesse.  ' 

Avec  le  Néo-platonisme,  une  distinction  s’introduit,  que  le  Péri¬ 
patétisme  ne  pouvait  concevoir;  de  la  cause  créatrice,  se  distingue 
la  chose  créée  ou  causée  qui  tient  son  existence  de  cette  cause  ; 
aussi,  à  la  simplicité  de  la  Cause  première,  cette  doctrine  oppose- 
t-elle  d’une  manière  nouvelle  la  dualité  qui  est  en  toute  chose 

causée.  „ 

Le  Livre  des  causes  définit  à  sa  manière  cette  opposition  .  En 

toute  chose  causée,  on  doit  distinguer  ce  que  ce  livre  nomme  indif¬ 
féremment  essence  ou  existence  ( essentia ,  ens,  esse),  ce  que  cette 


1.  Voir 

2.  Voir 

3.  Voir 


Troisième  partie, 
Troisième  partie 
Troisième  partie 


ch.  I,  §  VI;  t.  IV, 
ch.  IX,  §  II  ;  ce  vo 
ch.  IJ  II;  t.  IV,  pp. 


r.r 


395-396. 
288-289. 

4-345. 


472 


LA  CRUE  DE  l’àR1ST0TÉLI8ME 


VI  -  5 


chose  tient  de  la  Cause  première  par  voie  de  création,  de  la  forme 
(forma)  qu’impriment  en  elle,  par  voie  d’influence,  les  causes  qui 
s’échelonnent  au-dessous  de  la  première  ;  à  l’égard  de  cette 
forme,  Y esse  se  comporte  comme  un  sujet  qui  est  en  puissance 
d'en  recevoir  l’impression,  comme  une  espèce  de  matière,  ce  qui 
lui  vaut  le  nom  de  hyliathis,  «  seule,  la  Cause  première  n'a  pas 
de  hyliathis ,  car  elle  est  seulement  esse.  »  Rien,  en  elle,  n’est  en 
puissance  de  recevoir  l'impression  d’une  forme. 

Al  Fàrâbi  s’exprime  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes  que  le 
Livre  des  causes.  Toute  chose,  hors  l’être  nécessaire,  donne 
lieu,  dit-il,  à  deux  questions  distinctes  :  Cette  chose  existe-t-elle  ? 
Qu’est-elle  ?  Il  y  a  donc  à  distinguer,  en  elle,  l’existence  et  la 
quiddité  ou  nature.  De  l’Etre  nécessaire,  il  n’y  a  pas  à  demander 
ce  qu’il  est  ;  il  n’a  pas  de  quiddité. 

«Cet  ^tre,  dit  Al  Fàrâbi  dans  ses  Problèmes  fondamentaux 
n’a  pas  de  quiddité  ( W as)  tandis  qu’ün  corps  en  a  une.  Qu’on 
demande,  au  sujet  de  ce  dernier,  s’il  existe  ;  la  notion  d’existence 
sera  quelque  chose  en  soi  et  la  notion  de  corps  sera  aussi  quelque 
chose  en  soi.  Mais  de  cet  Être  nécessaire,  on  peut  seulement  dire 
qu  il  a  une  existence,  et  c’est  en  cela  que  consiste  son  essence 
(Sein), 

Mais  voici  qu’en  suivant  les  principes  mêmes  d’Al  Fârâbi,  Avi¬ 
cenne  et  Al  Gazâli  vont  décrire,  tout  autrement  que  le  Livre  des 
causes  ne  l’avait  fait,  la  dualité  qui  marque  toute  créature. 

La  Cause  première  est  l’Être  absolument  nécessaire  qui,  comme 
tel,  est  absolument  un. 

Au  contraire,  toute  chose  inférieure  à  la  Cause  première  contient 
une  dualité  qu’Al  Gazâli  décrit  en  ces  termes 4  : 

«  Considérée  selon  son  essence  propre  (quidditas),  elle  a  la  pos¬ 
sibilité  d’être  ;  considérée  par  rapport  à  sa  Cause,  elle  a  la  néces¬ 
sité  d’être;  en  effet....,  tout  ce  qui  est  possible  par  soi  tient  d’autrui 
sa  nécessité.  Elle  peut  donc  être  jugée  de  deux  manières,  soit 
comme  possible,  soit  comme  nécessaire.  En  tant  qu  elle  est  pos¬ 
sible,  elle  est  en  puissance  ;  en  tant  qu  elle  est  nécessaire,  elle  est 
en  acte.  La  possibilité,  elle  l’a  par  elle-même  ;  la  nécessité,  elle  la 
tient  d’un  autre.  11  y  a  donc,  en  elle,  multiplicité;  il  y  a  une  chose 
qui  est  semblable  à  la  matière,  et  une  autre  chose  qui  est  sem¬ 
blable  à  la  forme  ;  ce  qui  ressemble  à  la  matière,  c’est  la  possi- 

1.  Alfarabis  Abhandlungen,  übersetzt  von  Fr.  Dieterici,  Leiden,  1892;' 
PP-  94-9.5. 

2.  Voir  : 

§  vin  (t.  iv 


Troisième  partie,  ch.  II,  8  VI  ;  t.  IV,  p.  444-  —  Voir  aussi  tout  le 
,  pp.  474*488)  du  même  chapitre. 


VI  -  6 


SAINT  THOMAS  d’aQUIN 


473 


bilité,  et  ce  qui  ressemble  à  la  forme,  c’est  la  nécessité  que  cette 
créature  tient  d’autrui.  » 

Avec  les  écrits  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli,  la  Scolastique  latine 
avait  reçu  cette  manière  nouvelle  d’opposer  la  dualité  de  la  créa¬ 
ture  à  l'unité  de  la  Cause  première.  Grâce  a  Guillaume  d’Auvergne, 
l’axiome,  énoncé  par  Boëce,  avait  changé  de  formule  *.  Cet  axiome 
avait  dépouillé  l’énoncé  que  son  auteur  lui  avait  donné  : 

«  Omne  simplex  esse  suum,  et  id  quod  est,  vmnn  habet.  Omni 
composite»  alixtd  est  esse,  aliudidquod  est.  » 

A  cette  forme  venue  du  Péripatétisme,  s’était  substituée  la  forme 
nouvelle  importée  par  le  Néo-platonisme  arabe  : 

«  dira  Priminn  qaicquid  est,  est  ex  quo  est  et  quid  est.  » 

C'est  sous  cette  forme  qu’Alexandre  de  Haies  avait  connu  cet 
axiome,  sous  cette  forme  qu’Albert  le  Grand  l'avait  invoqué. 

A  s’en  tenir  aux  doctrines  maîtresses,  teUe  était,  avant  Thomas 
d’Aquin,  la  variété  des  réponses  données  à  cette  question  : 
Qu’est-ce  donc  que  cette  dualité  par  laquelle  toute  chose  inférieure 
à  Dieu  s’oppose  à  la  simplicité  de  Dieu  ? 

De  ce  problème,  Thomas,  à  son  tour,  va  proposer  sa  solution. 

Presque  au  début  de  son  opuscule,  nous  l’entendons  citer  Boëce 
et  invoquer  le  traité  De  duobus  naturis,  c’est-à-dire  le  troisième 
chapitre  du  De  Trinitate  ;  s’il  fait  appel  à  l’autorité  de  Boëce,  c’est 
pour  nous  apprendre  que  ce  que  les  Latins  nomment  essentia  est 
identique  à  ce  que  les  Grecs  nommaient  ouata. 

Sans  doute,  avec  le  traité  de  Boëce,  Saint  Thomas  a  en  mains 
le  commentaire  de  Gilbert  de  la  Porrée,  dont  l’influence  transpa 
rait  en  divers  passages  de  son  opuscule.  Cette  influence  rattache 
encore  la  pensée  du  Docteur  dominicain  à  la  tradition  de  l’ancienne 
Scolastique  latine,  et  cela  d’une  manière  d’autant  plus  complète 
que  les  réflexions  de  Gilbert  de  la  Porrée  au  sujet  de  l'ouata  gar¬ 
dent  comme  un  souvenir  des  doctrines  de  Jean  Scot  Erigène  *. 

Le  premier  souci  de  Thomas  d’Aquin,  celui  qui  l’a  conduit  à  citer 
Boëce,  c’est  le  souci  de  fixer  exactement  le  sens  des  termes  qu’il 
emploiera  ;  dans  une  semblable  question,  ce  n’est  pas  soin  superflu  ; 
d'un  auteur  à  l’autre,  en  effet,  il  est  arrivé  que  le  mot  essentia  ou 
le  mot  quidditas  a  vu  complètement  intervertir  son  attribution,  que 
le  mot  esse  s’est  tantôt  opposé  et  tantôt  identifié  au  mot  essentia. 

Ce  que  Thomas  d’Aquin  désigne  par  le  mot  ens  (un  être),  c’est 
une  chose  individuelle  et  concrète,  c’est  l’équivalent  du  zi  t)v  de 

1.  Voir  :  Troisième  partie.  Ch.  IX,  §  II  ;  ce  vol.,  pp.  3oo-3o3. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  De  ente  et  essentia  opuscalum;  cap.  I. 

3!  Voir  :  Troisième  partie,  ch.  IX,  §  II  ;  ce  vol.,  pp.  290-291. 


474 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  7 


Thémistius,  du  id  quod  est  de  Boëce.  Du  mot  essentia  (essence) 
dans  la  langue  de  Thomas ,  le  sens  ne  diffère  pas,  comme  il  a  soin 
de  nous  le  dire,  de  ceux  qu’il  convient  d’attribuer  aux  mots  quid- 
ditas  et  natura  ;  Yessentia,  c’est.le  x*8’  o  wrt  xaùxov  de  Thémistius, 
Y  esse  de  Boëce:  «  Essentia  dicitur  secundum  quod  per  eam  et  in  ea 
res  habet  esse.  »»  L’eau  que  j’ai  sous  les  yeux  dans  ce  vase  est 
un  être,  aliquoi  ens  ;  cest  par  son  essence,  essentia ,  que  cet  être 
est  ce  qu’il  est,  savoir  de  l’eau. 

Saint  Thomas  cherche  d’abord  1 2  ce  qu’est  l’essence  d’un  être 


composé  de  matière  et  de  forme.  La  définition  de  l’essence  ne 
comprend-,  lie  pas  la  définition  de  la  forme?  Si,  assurément.  Ne 
comprend-elle  que  la  forme,  en  sorte  que  toute  considération  de 
la  matière  en  soit  exclue?  Certes  non.  Lorsque  nous  prononçons 
ces  mots  :  l'homme ,  qui  désignent  l’essence  de  l’humanité,  non  seu¬ 
lement  nous  entendons  la  forme  humaine,  mais  encore  nous  con¬ 
cevons  cette  forme  comme  unie  à  la  matière  humaine.  Seulement, 
la  matière  humaine  dont  ces  mots  :  l'homme  éveillent  en  nous  1  idée, 
ce  n'est  pas  une  matière  humaine  individuelle  et  particularisée 
[matevia  signala),  composée  de  tels  os,  de  telle  chair,  de  tel  sang  , 
c’est  une  matière  humaine  abstraite,  composée  d’os,  de  chair,  de 
sang,  toutes  ces  choses  étant  prises  en  général. 

L’essence  n’est  donc  ni  simplement  matière  ni  simplement  forme  ; 
elle  est  chose  composée  qui  implique  à  la  fois  matière  et  forme. 

L’argumentation  de  Saint  Thomas  vise  évidemment  la  doctrine 
que  Thémistius  avait  si  clairement  exposée  ;  selon  cette  doctrine, 
en  effet,  l’essence  n’était  autre  chose  que  la  forme  spécifique  com¬ 
mune  à  tous  les  individus  d’une  même  espèce  ;  c’est  par  l’union 
de  la  matière  et  de  la  forme  que  chacun  d’eux  acquérait  l’exis¬ 
tence  concrète  et  individuelle. 

Déjà  ïhn  Sinà  s’était  élevé  ’  contre  cette  doctrine  qui  identifie 
la  forme  et  la  quiddité.  «  La  forme,  avait-il  écrit,  c’est  seulement 
un  des  éléments  qui  se  réunissent  en  cette  combinaison  ;  mais  la 
quiddité,  c’est  la  combinaison  même  qui  embrasse  la  matière  et  la 
forme.  » 

L’influence  exercée,  sur  la  doctrine  du  De  ente  et  essentia,  par 
la  Métaphysique  d  Avicenne  ne  saurait  être  révoquée  ,en  doute  ; 
Thomas  d’Aquin  la  proclame,  pour  ainsi  dire,  car,  dès  le  début  de 
son  opuscule,  il  cite  une  phrase  de  cette  Métaphysique.  Mais  il  est 
une  autre  influence  dont  il  faut  ici  tenir  compte  ;  c’est  celle  de  Boëce  ; 


1.  Sancti  Thouæ  Aquinatis  Op.  laud.,  cap.  I. 

2.  Metaphysica  Avicenne  sive  e/us  prima  philosophia,  Venetiis,  i4q3  ;  lib.  II, 
tract.  V,  cap.  V. 


VI  -  8 


8AIPTT  THOMAS  DAQTJIN 


475 


Saint  Thomas  lui-même  nous  invite  à  la  composer  avec  celle  d’Avi¬ 
cenne;  nous  lisons,  en  effet,  au  second  chapitre  du  De  ente  et  essen¬ 
tiel  : 

«  Dans  les  substances  composées,  le  nom  d’essence  désigne  ce 
qui  est  composé  de  matière  et  de  forme.  Cette  opinion  s’accorde 
avec  une  parole  deBoëce  en  son  commentaire  aux  Prædicamrnta  ; 
il  y  dit  <jue  «  l’où<na  signifie  le  composé.  »  Or  oùvia,  chez  les  Grecs, 
a  le  même  sens  qu  essentia  chez  nous,  comme  le  dit  Boëce  lui-même 
au  traité  De  duobus  naturis.  D’autre  part,  Avicenne  dit  que  la  quid- 
dité  des  substances  composées  n’est  pas  autre  chose  que  la  com¬ 
position  de  matière  et  de  forme.  » 

Ce  recours  à  l’autorité  de  Boëce  se  trouve  également  au  premier 
livre  des  Questions  sur  les  Sentences ,  composées  par  Saint  Thomas. 

Une  de  ces  questions  examine  1  «  quelle  distinction  il  convient 
d’établir  en  ces  termes  :  essentia ,  subsistentia,  substantia,  persona, 
et  entre  les  termes  grecs  correspondants:  oùada,  oimwai;,  Otoo-tho-u;, 
TtpôaüJTtov.  »  Établir  quelque  règle  fixe  dans  l’emploi  de  ces  diver¬ 
ses  dénominations,  c’est  une  besogne  dont  la  nécessité  devait  frap¬ 
per  toute  intelligence  éprise  de  clarté  ;  les  théologiens,  en  effet, 
usaient  de  ces  mots  sans  qu’aucune  définition  les  eût  déterminés  ; 
il  en  résultait,  dans  les  discussions,  une  confusion  dont  Gilbert  de 
la  Porrée  s’était  déjà  plaint 2. 

A  la  vérité,  Thomas  d’Aquin  va  justifier  la  confusion  qui  s’est 
établie  entre  ces  termes,  bien  plutôt  qu’il  ne  la  va  dissiper.  «  Sauf 
le  nom  de  personne,  chacun  de  ces  noms  se  trouve  mis  tantôt  sous 
le  vocable  quod  est  et,  tantôt,  sous  le  vocable  quo  est  ;  il  ne  semble 
donc  pas  qu’il  y  ait  entre  eux  une  distinction  essentielle  fondée 
sur  l’une  ou  sur  l’autre  de  ces  deux  manières  d’être.» 

«  Sachez,  poursuit-il,  que  lorsqu’une  chose  résulte  de  plu¬ 
sieurs  autres  choses  combinées  entre  elles,  la  première  chose  ne 
peut  pas  être  dénommée  par  une  seule  des  dernières,  lors  même 
que  celle-ci  est  principe  du  tout  ;  il  laJaut  dénommer  par  le  tout. 
Ainsi  la  saveur  résulte  de  la  chaleur  et  de  l’humidité  combinées 
entre  elles  d’une  certaine  façon  ;  mais,  bien  que  la  chaleur  soit  le 
principe  qui  engendre  la  saveur,  ce  n’est  pas  de  la  chaleur  qu  une 
chose  tire  le  nom  de  sapide  ;  c’est  de  la  saveur  qui  comprend,  à 
la  fois,  la  chaleur  et  l’humidité  combinées  ensemble. 

»  Je  dis  de  même  :  Puisque  l’existence  (me)  résulte  de  la  com- 

i.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Scriptum  in  primum  librurn  Sententiarum,  Dist. 

Gu-BKBTI  Pqprktani  Commentaria  in  librurn  III  Boethu  de  hebdomadibits . 
Secunda  régula  (Boethii  Opéra,  éd.  Basileap,  MDLXX,  p.  ne»). 


476 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  9 


binaison  de  la  matière  et  de  la  forme,  bien  que  la  forme  soit  le 
principe  de  l’existence  [esse),  un  être  (ens)  ne  tire  pas  sa  dénomi¬ 
nation  de  la  forme,  mais  du  tout.  L’essence  ( essentia )  1  n’exprime 
donc  pas  la  forme  seule,  mais,  dans  les  choses  composées  de  matière 
et  de  forme,  elle  exprime  le  tout  ;  et  c’est  aussi  ce  tout  qu’on  appelle 
guiddilé  et  nature  de  la  chose.  C’est  pourquoi  Boëce  dit,  dans  ses 
Prædicamenta ,  que  où<na  désigne  le  composé  de  matière  et  de 
forme.  » 

Dans  son  commentaire  aux  Catégories  d’Aristote,  Boëce  n’a  point 
usé  du  mot  Qima  ;  c’est  par  le  mot  subslantia  qu’il  a  traduit  ce 
terme  chaque  fois  qu’il  le  rencontrait  dans  le  texte  du  Stagirite  ; 
c’est  de  la  substance,  substantia,  qu’il  a  dit 1  2  : 

«  Comme  il  y  a  trois  substances,  la  matière,  la  forme  (. species )  et 
la  substance  composée  et  condensée  qui  est  formée  par  l’union  des 
deux  premières,  Aristote  a  proposé  de  tirer  le  nom  qui  servirait  à 
les  désigner  non  point  de  la  matière  seule  ni  de  la  forme  seule, 
mais  de  toutes  deux  mêlées  et  composées  entre  elles.  » 

Nous  voici  maintenant  fort  bien  renseignés,  par  Thomas  d’Aquin 
lui-même,  sur  l’origine  de  ses  idées. 

Au  De  ente  et  essentia ,  il  nous  a  prévenus  que  ce  qu’il  nommait 
essentia  était  identique  à  ce  que  les  Grecs  nommaient  oùo-La;  nous 
le  voyons  ici  appliquer  à  V essentia  ce  qu’Aristote  a  dit  de  l’oùo-ia 
composée  de  u),rj  et  d’stSoç,  ce  que  Boëce  a  répété  de  la  substantia 
composée  de  materia  et  de  species. 

Nous  comprenons  par  là,  tout  d’abord,  comment  Saint  Thomas 
emploiera  volontiers  le  mot  substance  (substantia)  au  lieu  du  mot 
essence  (essentia).  C’est  ainsi  que,  dès  le  premier  chapitre  du  De 
ente  et  essentia ,  après  avoir  dit  que  la  nature  d’une  chose  est 
identique  à  l’essence  de  cette  chose,  il  empruntera  au  Philosophe 
cet  adage  :  Substantia  est  natura.  C’est  ainsi  qu’au  cours  de  la 
Somme  contre  les  Gentils ,  il  usera  presque  toujours  du  mot  sub¬ 
stantia  en  des  circonstances  où  ses  autres  écrits  portent  le  mot 
essentia. 

L’essence  étant  identifiée  à  la  substance,  à  l’o'jada  péripatéti¬ 
cienne,  elle  est  nécessairement  composée  de  matière  et  de  forme. 
Mais  en  outre,  il  sera  permis  de  dire  d’elle  tout  ce  qu’Aristote, 


1.  On  remarquera  qu’ici,  au  lieu  d’opposer  les  mots  esse,  eus,  au  mot 
essentia,  Saint  Thomas  semble  regarder  ces  termes  comme  équivalents.  On 
pourrait  peut-être  en  conclure,  conformément  à  l’opinion  de  Jourdain,  que  le 
De  ente  et  essentia  est  postérieur  au  Commentaire  aux  Sentences. 

2.  Anitii  Manlu  Severini  Boethii  In  Categorias  Aristotelis  liber  primus.  De 
substantia  (Boethii  Opéra,  éd.  Basileæ,  MDLXX,  p.  128). 


VI  -  10  SAINT  THOMAS  d’ AQUIN  417 

aux  Catégories,  dit  de  l’oùoâa,  tout  ce  que  Boëce  répète  de  la  sab 
stantia. 

Or,  Aristote  s’attache  à  distinguer  entre  les  substances  premiè¬ 
res  (-rtpwTo.!.  o'jo-mu)  qui  sont  individualisées,  concrétisées  en  des 
sujets  singuliers,  et  les  substances  secondes  (Seurepa*.  ouatai)  qui 
sont  prises  d’une  manière  abstraite  et  générale  ;  tel  homme  parti¬ 
culier,  Socrate  par  exemple,  voilà  une  substance  première  ; 
l’homme  en  général,  voilà  une  substance  seconde.  Boëce  n’avait 
point  omis  de  commenter  cet  enseignement. 

Cet  enseignement,  Saint  Thomas  va  le  reprendre  au  sujet  de  1  es¬ 
sence  ou  nature  : 

«  Cette  nature,  ainsi  considérée,  dit-il  *,  bien  qu’elle  désigne  un 
composé  de  forme  et  de  matière,  ne  désigne  pas  un  composé  con 
tenant  cette  matière  définie  ( materia  demonstrata)  qui  subsiste 
sous  des  accidents  déterminés  et  qui  confère  1  individuation  à  la 
forme  ;  un  tel  composé,  en  effet,  est  désigné  par  ce  nom  :  Socrate, 
[et  non  par  le  mot:  homme].  Mais  cette  matière  définie  est,  en 
quelque  sorte,  ce  qui  reçoit  cette  nature  commune. 

»  Le  mot  nature  ou  essence  a  donc  une  double  signification. 

»  Ce  qu’il  désigne  est  partie  d’un  certain  tout,  quand  cette  nature 
commune  se  trouve  prise  en  même  temps  que  le  caractère  apte  a 
préciser  chaque  individu,  car  ce  caractère  n  appartient  pas  à  la 
nature  commune;  en  ce  cas,  une  matière  définie  intervient  dans 
la  composition  de  chaque  individu  également  défini — 

»  Il  peut,  au  contraire,  désigner  un  tout  ;  c’est  ce  qui  a  lieu  quand 
on  conçoit  c.e  qui  appartient  à  la  commune  nature  sans  y  joindre 
aucune  précision  individuelle.  En  ce  sens,  la  matière  définie  elle- 
même  est  incluse  en  puissance  dans  la  nature  commune.  En  ce 
sens,  aussi,  l’essence  est  désignée  par  ce  nom  :  1  homme  ;  elle  est 
marquée  par  ce  terme  :  quod  est. 

»  Ce  nom  :  essence  se  trouve  pris  tantôt  d’une  manière  et  tantôt 
de  l’autre.  Tantôt  nous  disons  que  Socrate  est  une  certaine  essence, 
et  tantôt  nous  disons  que  l’essence  de  Socrate  n  est  pas  Socrate. 

»  On  voit,  par  là,  que  tantôt  l’essence  signifie  le  quo  est  ;  c’est 
ce  qui  a  lieu  lorsqu  elle  est  désignée  par  ce  mot  :  1  humanité  ,  et 
tantôt  quelle  signifie  le  quod  est;  c’est  ce  qui  a  lieu  lorsqu'elle  est 

désignée  par  ce  mot  :  l’homme.  » 

L’argumentation  développée  par  Saint  Thomas,  dans  ses  Ques¬ 
tions  sur  les  Sentences,  aussi  bien  qu  au  De  ente  et  essentia ,  \ise  la 
théorie  qui  identifie  l’essence  et  la  forme  spécifique.  Au  De  ente  et 


i.  Saint  Thomas  d’Aquin,  loc.  cit. 


478 


LA  CRUE  DE  l’aRISLOTÉLISME 


VI  -  11 


essentia,  le  Uoctor  commurlis  1  vise  encore  une  autre  doctrine,  bien 
qu’il  ne  Fait  pas  formulée.  Cette  doctrine  qu’il  réfute,  il  eût  pu  la 
résumer  en  ces  termes  :  Le  genre  qüi  exprime  ce  qui  appartient  à 
la  fois  à  des  espèces  diverses,  c’est  la  matière  commune  à  ces 
espèces  ;  la  différence  spécifique  qui  marque  chacune  d’elles  et  la 
distingue  des  autres,  c'en  est  la  forme.  Dans  cet  énoncé,  nous 
eussions  reconnu  le  principe  même  d’Avicébron  et,  en  remontant 
plus  haut  dans  le  passé,  le  principe  qui  a  dirigé  toute  l’investiga¬ 
tion  métaphysique  de  Jean  Scot  Erigène. 

Cet  axiome,  d’ailleurs  :  Le  genre  répond  à  la  matière  et  l’espèce 
à  la  forme,  il  était  bien  connu  dans  les  écoles  au  moment  où  Tho¬ 
mas  d’Aquin  composait  le  Üe  ente  et  essentia.  N’avons-nous  pas 
entendu  Alexandre  de  Haies  *  le  citer  et  en  contester  la  légiti¬ 
mité  ? 

C’est  donc  au  réalisme  excessif  d’Avicébron  que  s’opposent,  en 
dernière  analyse,  les  affirmations  suivantes  :  «  Le  genre,  pris  d’une 
manière  indéterminée,  signifie  tout  ce  qui  est  dans  l’espèce,  et 
non  pas  seulement  la  matière.  De  même,  la  différence  spécifique 
désigne  ce  même  tout,  et  non  pas  seulement  la  forme,  La  défini¬ 
tion,  à  sou  tour,  désigne  le  tout,  et  aussi  l’espèce.  Mais  chacune 
de  ces  choses  signifie  le  même  tout  d’une  manière  différente. 

»  Le  genre  signifie  le' tout,  mais  à  la  manière  d’une  détermina¬ 
tion  qui  désigne  ce  qu’il  y  a  de  matériel  dans  la  chose  réelle  sans 
lui  assigner  aucune  forme  particulière.  Le  genre  est  donc  pris  de 
la  matière,  bien  qu’il  ne  soit  pas  la  matière.  Voici  un  exemple 
qui  le  montre  :  Le  corps  reçoit  Ce  nom  d’une  certaine  perfection 
qu’il  possède  et  en  vertu  de  laquelle  on  y  peut  dessiner  trois  dimen¬ 
sions  ;  mais  cette  perfection-là  se  comporte  comme  une  matière 
à  l’égard  des  autres  perfections  du  corps. 

»  Il  en  est  au  contraire  de  la  différence  spécifique  ;  c’est  une 
détermination  qui  se  tire  de  la  forme  déterminante  et  qui  n’a  pas 
pour  objet  de  faire  concevoir  quelle  est  la  matière  déterminée  par 
cette  forme.  Gela  se  voit  clairement  lorsque  l’on  dit  :  animé  ou  : 
qui  possède  une  âme  ;  en  effet,  on  ne  détermine  pas,  par  là,  ce  qui 
est  animé,  si  c’est  un  corps  ou  quelque  autre  chose  de  même 
genre .... 

»  Quant  a  la  définition  ou  espèce,  elle  comprend  à  la  fois  les 
deux  choses,  à  savoir  la  matière  déterminée  que  désigne  le  nom 

1.  C’est  le  nom  qu’on  donnait,  au  Moyen  Age,  à  Thomas  d’Aquin;  après  sa 
canonisation,  il  fut  souvent  désigné  par  le  titre  de  Doctor  sanctus. 

2.  Voir  :  Troisième  partie,  ch.  IX,  g  III  ;  ce  vol.,  p.  33o. 


VI  -  12  SAINT  THOMAS  D’AQUIN  479 

du  genre,  et  la  forme  déterminée  que  désigne  le  no  a  de  diffé¬ 
rence  spécifique. 

»  On  voit  par  là  que  le  genre,  la  différence  spécifique  et  l’espèce 
ont  entre  eux  des  rapports  semblables  à  ceux  qu’ont,  dans  la 
nature,  la  matière,  la  forme  et  le  composé,  bien  que  ces  choses- 
ci  ne  soient  pas  les  mêmes  que  cel  es-là.  Le  genre  n’est  pas  la 
matière  ;  il  est  seulement  pris  de  la  matière,  mais  en  vue  de  dési¬ 
gner  le  tout.  La  différence  spécifique  n’est  pas  la  forme  ;  elle  est 
seulement  prise  de  la  forme  afin  de  désigner  le  tout.  L’espèce, 
enfin,  c’est  le  tout  en  tant  qu’il  dé  ,igne  le  tout,  c’est-à-dire  le  genre 
et  la  différence  spécifique  pris  e;  semble,  » 

Alexandre  de  Haies  avait  dé j  dit 1  que  le  genre  et  la  différence 
spécifique  ne- sont  pas  la  mature  et  la  forme;  qu’ils  se  compor¬ 
tent  seulement  à  la  façon  ( ad  rr  odum )  de  la  matière  et  de  la  forme 
C’est  la  même  pensée  que  no as  trouvons  ici,  mais  combien  plus 
précise  et  plus  détaillée  ! 

De  quelle  manière  les  divers  individus  d’une  même  espèce  vont- 
ils  se  distinguer  les  uns  des  autres  ?  L’essence,  nous  1  avons  vu, 
implique  une  matière  ;  mais  c’est  une  matière  abstraite,  générale  ; 
ce  n’est  pas  une  matière  particularisée,  uné  materia  signala.  Ce  qui 
va  distinguer  les  uns  des  autres  les  individus  d  une  même  espèce, 
c’est  que  chacun  d’eux  a  une  matière  bornée,  délimitée,  une  mate¬ 
ria  signala ,  et  que  la  matière  de  l’un,  circonscrite  par  de  certai¬ 
nes  dimensions,  est  séparée  de  la  matière  de  1  autre  :  «  Il  faut 
savoir,  en  effet,  que  le  principe  d  individuation,  ce  n  est  pas  la 
matière  prise  de  n’importe  quelle  manière  ;  c’est  la  matière  déli¬ 
mitée  ( materia  signala).  J’appelle  matière  délimitée  ( materia 
signata )  celle  qui  est  considérée  [comme  comprise]  sous  des 
dimensions  déterminées.  Dans  la.  définition  de  l’homme,  en  tant 
qu’homme,  on  ne  pose  pas  une  telle  matière ,  mais  il  la  faudrait 
poser  dans  la  définition  de  Socrate,  si  Socrate  était  susceptible 
d’être  défini.  Ce  qu’on  pose  en  la  définition  de  l’homme,  c’est  la 
matière  non  délimitée  {materia  non  signata)....  On  voit  par  là  que 
l’essence  de  l’homme  et  l’essence  de  Pierre  n’ont  d  autre  différence 
que  celle  du  non  délimité  au  délimité.  » 

Cette  distinction  entre  la  materia  non  signata  et  la  materia 
signata  jouera,  en  diverses  parties  de  l’œuvre  de  Saint  Thomas 
d’Aquin,  un  rôle  tout  à  fait  essentiel  ;  nous  la  retrouverons,  en 
particulier,  lorsque  nous  étudierons  l’opuscule  De  subslantiis 
separatis.  Elle  ne  se  rencontre  pas  dans  V Écrit  sur  le  livre  des  Sen- 

i .  Voir  :  Troisième  partie,  ch.  IX,  §  III;  ce  vol.,  p.  33o. 


480 


LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


VI  -  13 


lences.  Au  lieu  de  la  materia  signala,  comprise  sous  des  dimen¬ 
sions  déterminées,  il  n’est  question,  dans  cet  écrit,  que  d’une 
materia  denominata,  qui  se  trouve  soumise  à  certains  accidents 
déterminés  ;  ces  accidents,  on  ne  les  caractérise  pas  d’une  manière 
plus  détaillée.  La  précision  plus  grande  que  le  De  ente  et  essentia 
apporte  en  ce  sujet  est  bien  faite  pour  donner  vraisemblance  à 
l’opinion  de  Ch.  Jourdain  qui  rejette  la  rédaction  du  De  ente  et 
essentia  après  celle  du  Commentaire  aux  Sentences. 

Lorsqu’on  parle  d’essence,  on  peut  vouloir  attirer  l’attention  sur 
l’essence  individualisée  ;  mais,  la  plupart  du  temps,  c’est  de 
l’essence  générale,  de  la  nature  commune  à  tous  les  individus  de 
l’espèce  qu’il  s’agit.  Cette  essence  générale,  quelle  sorte  de  réa¬ 
lité  possède-t-elle?  Cette  essence,  Thomas  d’Aquin  l’a  identifiée  à  la 
substance  seconde  définie  par  Aristote  ;  il  s’agit  donc  de  savoir  de 
quelle  réalité  se  trouve  douée  une  substance  seconde  ;  la  question 
posée,  c’est  le  problème  des  universaux  que,  depuis  si  longtemps, 
les  écoles  du  Moyen  Age  agitent  avec  tant  d’ardeur. 

A  cette  question,  Thomas  d’Aquin  donne  une  réponse  1  qui  est 
la  formule  la  plus  claire  et  la  plus  précise  du  Conceptualisme. 

Cette  dssence  ou  nature  commune  «  a  une  double  existence, 
l'une  dans  les  êtres  singuliers,  l'autre  en  l’âme  »  de  celui  qui  la 
conçoit.  «  Dans  les  êtres  singuliers,  elle  a  de  multiples  existences, 
par  suite  de  la  diversité  de  ces  êtres  ;  et  cependant,  si  l’on  consi¬ 
dère  l’essence  d'une  manière  propre  et  absolue,  on  peut  dire 
qu’aucune  de  ces  existences-là  n'est  requise  par  la  nature  même  de 
cette  essence...  Ce  qui  donne  donc  à  la  nature  humaine  le  caractère 
d’espèce,  c’est  ce  mode  d'existence  qu  elle  a  dans  l’intelligence.  Eu 
effet,  au  sein  de  L  intelligence,  la  nature  humaine  a  une  existence 
où  il  est  fait  abstraction  de  tous,  les  Individus  ;  elle  se  comporte 
donc  de  la  même  manière  à  l’égard  de  tous  les  individus  qui  se  trou¬ 
vent  hors  del  àme  ;  elle  a,  avec  tous,  une  ressemblance  égale  ;  elle 
nous  donne  de  tous  la  même  connaissance,  car  il  sont  tous  des 
hommes.  C’est  précisément  parce  qu’avec  tous  les  individus,  cette 
nature  a  une  telle  relation,  que  l’intelligence  découvre,  la  notion 
d’espèce  et  qu’elle  l’attribue  à  cette  nature.  » 

Cette  essence,  donc,  que  tant  de  philosophes  ont  considérée, 
ce  n’est  pas  une  réalité,  c’est  une  abstraction  ;  on  en  doit  dire 
autant,  assurément,  de  cette  matière  indéterminée,  de  cette  mate¬ 
ria  non  signala  qui  entre  en  la  constitution  (le  l’essence  spécifique. 
Seuls,  les  individus  et  la  materia  signala  qui  confère  l'individualité 

i .  Sancti  Thomæ  Aquinatis  De  ente  et  essentiel  opusculu/n,  cap.  II. 


VI  -  14 


SAINT  THOMAS  D  AQUIN 


481 


à  chacun  d’eux  sont  choses  qui  existent  d’une  manière  concrète. 
Cette  solution,  apportée  par  Thomas  d'Aquin  au  problème  de  la 
dualité  entre  l’essence  et  l’existence,  est  dictée  au  Doctor  commu¬ 
nia  par  l’horreur  du  Réalisme  outré  que  nous  verrons  maintes 
fois  se  manifester  en  ses  écrits. 


11 

L’ESSENCE  ET  l’existence  AU  SEIN'  DES  SUBSTANCES  SÉPARÉES  DE  LA 

MATIÈRE 


Tout  ce  que  nous  avons  entendu,  jusqu’ici,  de  la  bouche  de 
Saint  Thomas  d’Aquin,  est  très  purement  péripatéticien.  La  dis¬ 
tinction  de  l’essence  et  de  l’existence  au  sein  des  choses  douées 
de  matière  s’est  trouvée  ramenée  à  la  distinction  entre  la  substance 
seconde  et  la  substance  première  que  le  Stagirite  avait  posée  aux 
Catégories.  Le  problème  de  la  réalité  de  l’essence  a  été  tranché 
selon  les  préceptes  d’un  Conceptualisme  qui  était  très  certainement 
celui  d'Aristote.  Si  les  enseignements  d’Avicenne  ont  été  écoutés, 
c’est  seulement  parce  qu’ils  s’accorderaient  ici  avec  ceux  du  Phi- , 
losophe. 

11  n’en  sera  plus  de  mémo  en  ce  que  Saint  Thomas  nous  dira  1  de 
l’essence  et  de  l’existence  au  sein  des  substances  intellectuelles  • 
ici,  là  voix  du  Néo-platonisme  arabe  va  couvrir  entièrement  celle 
d’Aristote. 

Si  ces  substances  étaient,  elles  aussi,  composées  de  matière  et 
de  forme,  il  n’y  aurait  rien  à  en  dire  qui  n’ait  été  déjà  dit.  Or,  qu’elles 
soient  composées  de  matière  et  de  forme,  c’est  ce  que  s'efforce 
d'établir  une  théorie  «  dont  l’auteur  parait  avoir  été  Avicébron,  en 
son  livre  Fons  vitæ.  Mais  cela  répugne  aux  propos  communément 
tenus  par  les  philosophes.  »  Les  substances  privées  de  corps  sont 
des  substances  simples  ;  elles  ne  sont  pas  composées  de  matière  et 
de  forme  ;  «  l’essence  d’une  substance  simple  est  uniquement 
forme.  » 

Dans  une  Intelligence  pure,  l’essence  est,  ainsi,  identique  à  la 
forme  ;  la  dualité  de  l’essence  et  de  l’existence  se  ramène  à  la 
dualité  de  la  forme  et  de  l’existence  ;  «  c’est  pourquoi  on  a  dit 
que  l’Intelligence  est  ce  qui  a  forme  et  existence... 

»  Évidemment,  donc,  l’Intelligence  est  forme  et  existence  ;  cette 

i.  Sancti  Thômæ  Aquinatis  Op.  laud.,  cap.  III. 

DUHEM.  —  T.  V.  31 


482 


LA  CRUE  DE  L  ARISTOTÉLISME 


VI  -  15 


existence,  elle  la  tient  du  premier  Être,  qui  est  existence  pure  ; 
cet  Être,  c’est  la  Cause  première  qui  est  Dieu. 

»  Mais  tout  être  qui  reçoit  quelque  chose  d’un  autre  est  en 
puissance  par  rapport  à  cet  autre,  tandis  que  ce  qu'il  reçoit  est,  en 
lui,  à  titre  d’acte.  Nécessairement,  donc,  l’essence  ou  forme  qui 
est  en  l’Intelligence  est  en  puissance  à  l’égard  de  cette  existence 
que  l’Intelligence  tient  de  Dieu,  tandis  que  cette  existence  est  reçue 
à  la  façon  d’un  acte.  Nous  trouvons  ainsi,  dans  les  Intelligences, 
acte  et  puissance,  mais  non  point  matière  et  forme,  si  ce  n’est  par 

homonymie....  ,  ,  . 

»  Ainsi  la  quiddité  ou  essence  d’une  Intelligence,  c  est  préci¬ 
sément  ce  quelle  est  par  elle-même  ;  et  l’existence  qu’elle  reçoit 
de  Dieu,  c’est  ce  qui  fait  qu’elle  subsiste  en  la  nature  des  choses. 
Voilà  pourquoi  certains  disent  que  toute  substance  de  ce  genre  est 
composée  de  deux  choses  :  ce  par  quoi  elle  est  et  ce  qu’elle  est 
[ex  quo  est  et  quod  est)  ;  ou  bien  encore  :  ce  par  quoi  elle  est  et  son 

essence  [ex  quo  est  et  esse),  comme  dit  Boëce  l. 

»  De  ce  qu’au  sein  des  Intelligences,  on  admet  acte  et  puissance, 
il  n’est  plus  difficile  de  trouver  pourquoi  les  Intelligences  peuvent 
être  multiples,  tandis  que  ce  serait  impossible  s’il  n  y  avait  en  elles 
aucune  puissance.  Aussi  le  Commentateur  dit-il,  au  troisième  livre 
De  l'Ame,  que  nous  ne  pourrions  comprendre  la  multiplicité  des 
substances  séparées  si  la  nature  de  l’Intelligence  en  jmissance 
nous  demeurait  inconnue. 

»  C’est  donc  par  les  divers  degrés  de  puissance  et  d’acte  qu’elles 
se  distinguent  les  unes  des  autres  ;  plus  une  Intelligence  est  éle¬ 
vée.  plus  elle  est  proche  de  la  Cause  première,  plus  aussi  elle 
possède  d’acte  et  moins  elle  possède  de  puissance. 

»  Cette  hiérarchie  s’achève  en  l’âme  humaine,  qui  est  tout  simple¬ 
ment  le  dernier  degré  des  substances  intellectuelles.  L  intelli¬ 
gence  en  puissance  qui  est  en  elle  se  comporte  a  1  égard  des 
formes  intelligibles  comme  la  matière  première,  qui  n  est  que  le 
dernier  degré  de  l’être,  se  comporte  à  l’égard  des  formes  sensi¬ 
bles.... 

»  Comme  l’âme  humaine  a  plus  de  puissance  que  les  autres 
substances  intellectuelles,  elle  devient  si  voisine  des  choses  maté¬ 
rielles  que  les  choses  matérielles  la  tirent  à  elles  afin  qu’elle  leur 
donne  participation  à  son  essence  [esse)  ;  voilà  pourquoi  de  l’union 
de  l’âme  et  du  corps  résulte  un  composé  dont  l’essence  (esse)  est 

i.  Nous  avons  vu  précédemment  que  ce  dernier  axiome  n’est  nullement  de 
Boëce.  Cf  :  ch.  IX,  §  II. 


VI  -  16  SAINT  THOMAS  D’AQUIN  483 

unique,  bien  que  cette  essence,  qui  est  celle  de  l’àme,  ne  dépende 
pas  du  corps. 

»  Après  cette  forme  qu’est  l’âme,  se  trouvent  d’autres  formes 
qui  ont  encore  plus  de  puissance  et  qui  sont  encore  plus  voisines 
delà  Matière,  à  ce  point  que  leur  essence  (esse)  n’est  plus  exempte 
de  matière.  En  ces  formes,  se  rencontre  un  ordre  et  une  hiérarchie 
qui  descendent  jusqu’aux  formes  primaires  des  éléments  ;  celles-ci 
sont,  de  toutes,  les  plus  voisines  de  la  Matière.  » 

Au  plus  haut  degré  des  substances  séparées,  au  contraire,  se 
trouve  Dieu  h  En  lui,  il  n’y  a  plus  de  distinction  entre  l’essence  et 
l’existence;  son  essence,  c’est  son  existence  même. 

Lors  même  que  le  Liber  de  cansis  et  la  Métaphysique  d’Avicenne 
ne  seraient  pas  maintes  fois  cités  au  cours  des  chapitres  que  nous 
venons  d’analyser,  l’influence  du  Néo-platonisme  gréco-arabe  n’y 
serait  pas  moins  manifeste.  Bien  que  l’autorité  d’Averroès  s’y 
trouve  souvent  invoquée,  nous  ne  reconnaissons  point  du  tout,  en 
ces  pages,  le  Péripatétisme  rigide  du  Commentateur  ;  ce  que  Tho¬ 
mas  d’Aquin  lui  a  emprunté,  ce  sont  les  pensées  qu’en  son  com¬ 
mentaire  au  tlspl  tyuyhq,  il  avait  lui-même  tirées  du  Livre  des  causes. 
Ce  sont  encore  les  idées  néo-platoniciennes  qui  exercent,  sur  l'es¬ 
prit  de  Saint  Thomas,  le  plus  d’empire.  Déjà,  cependant,  il  se 
montre  plus  fidèle  qu’Albert  le  Grand  à  garder  les  enseignements 
d’Aristote  ;  il  ne  consent  pas,  comme  son  maître,  à  chercher  en 
Yintellectus  possibilis  le  principe  d’individuation  capable  de  dis¬ 
tinguer  les  unes  des  autres  les  diverses  âmes  humaines  ;  il  s’en  tient 
rigoureusement  à  cette  affirmation  :  La  matière,  et  la  matière  spule, 
permet  la  subdivision  d’une  même  espèce  en  individus  multiples  : 
«  Pour  les  substances  séparées,  on  ne  saurait  trouver  des  individus 
multiples  au  sein  d’une  même  espèce.  Il  n’y  a  d’exception  que  pour 
l’âme  humaine,  à  cause  du  corps  auquel  elle  est  unie.  D’ailleurs, 
bien  que  son  individuation,  par  son  commencement,  dépende  du 
corps  d’une  manière  accidentelle,  car  elle  ne  peut  acquérir  l’exis¬ 
tence  individuelle  que  dans  le  corps  dont  elle  est  l’acte,  il  n’en 
résulte  pas  nécessairement  que  cette  individuation  périsse  lorsque 
le  corps  est  détruit.  L’âme,  en  effet,  a  une  existence  indépendante 
du  corps  (esse  absolutum)  ;  du  moment  donc  qu’elle  a  reçu  une 
existence  individuelle  par  le  fait  qu’elle  est  devenue  la  forme  de 
tel  corps,  son  existence  demeurera  toujours  individualisée.  » 

Comment  cela  se  fera-t-il  ?  Au  De  ente  et  essentia,  Thomas  d’Aquin 
ne  nous  le  dit  pas  ;  il  tentera  plus  tard  de  nous  le  dire  en  appro- 


i.  Sancti  Thomæ  Aqüinatis  Op.  laud.,  cap.  IV. 


484 


LA  CRUE  DE  LAR1ST0TÉLISME 


VI  -  17 


fondissant  la  notion  de  matière  délimitée,  de  materia  signata  qu  il 
vient  de  poser.  Mais  le  temps  n’est  pas  encore  venu  d’examiner 
ce  qu’il  professera  touchant  l’individuation. 


III 

l’existence  est-elle  un  accident  de  l’essence? 

Auparavant,  en  effet,  il  nous  faut  pousser  plus  loin  l’analyse  de 
sa  pensée  sur  les  relations  entre  l’essence  et  l’existence.  L’étude 
de  ces  relations  va,  pendant  trois  quarts  de  siècle,  préoccuper 
extrêmement  les  métaphysiciens  et  provoquer,  de  leur  part,  des 
solutions  fort  diverses;  quels  sont  donc  les  points  où  l’analyse  de 
Thomas  d’Aquin  ne  leur  semblait  pas  assez  poussée,  quelles  sont 
les  énigmes  que  le  De  ente  et  essentiel  leur  laissait  le  soin  de  devi¬ 
ner? 

La  première  est  celle-ci  :  Comment  convient-il  de  définir  exac¬ 
tement  la  relation  de  l’existence  à  l’essence  ? 

Avicenne  avait  dit  que  l’unité  (■ unitas )  et  l’existence  (esse)  se  doi¬ 
vent  ranger  dans  la  catégorie  de  l’accident.  Cette  affirmation  d’Avi¬ 
cenne  était  destinée  à  retenir  très  fortement  non  seulement  l’atten¬ 
tion  de  Thomas  d’Aquin,  mais  encore  celle  de  ses  successeurs. 
L’origine  des  débats  que  nous  aurons  à  relater  demeurerait  donc 
cachée  si  nous  n’indiquions  sommairement  ici  quelle  fut  la  pensée 
d’Ibn  Sinâ. 

Écoutons-le,  d’abord,  affirmer  1  que  l’unité  n’est  pas  autre 
chose  que  l’existence  : 

«  L’unité,  pour  devenir  indivisible,  n’a  pas  à  être  dépouillée 
[de  l’existence]  ;  elle  est  l’existence  même  qui  ne  peut  être  divi¬ 
sée,  en  sorte  que  l’existence  appartient  à  l’essence  même  de  l’unité 
et  n’est  pas  le  sujet  où  réside  l’unité.  —  Unitas  non  exspoliatur  ut 
non  dividatur ,  sed  est  esse  quod  non  dividitur,  ita  quod  est  esse  de 
essentia  unitatis,  non  subjectum  ei.  » 

Tout  aussitôt  après  cette  proposition,  voici  l’affirmation  que 
l’unité  et,  partant,  l’existence  sont  des  accidents  de  la  chose  (res) 
qui  existe  et  qui  est  une  : 

«  Il  est,  dès  lors,  manifeste  que  cette  affirmation  (certitudo)  de 
l’unité  est  le  concept'  (intentio)  d’un  accident,  et  que  l’unité  fait 

i .  Metaphysica  Avicenne  sioe  ejus prima  philosophia.  Venetiis,  i493.  Lib.  II, 
tract.  III,  cap.  III  :  De  certificatione  unius  et  multitudinis  et  ostendere  quod 
numerus  est  accidens. 


VI  -  18  SAINT  THOMAS  DAQUIN  485 

partie  de  l’universalité  des  [accidents]  qui  accompagnent  la 
chose.  » 

Comment  l’existence  et,  partant,  l’unité,  sont  des  accidents, 
nous  le  comprendrons  mieux  lorsque  nous  aurons  dit  de  quelle 
manière  Avicenne  conçoit  la  relation  de  l’essence  ou  quiddité 
(< quidditas )  avec  l’universel  ou  le  singulier. 

Ibn  Sinâ  se  défend  vivement,  en  effet,  de  confondre  l’universel 
avec  la  quiddité.  L’homme  universel  ou  le  cheval  universel,  ce 
n'est  pas  la  quiddité  de  l’homme,  l’humanité,  ou  la  quiddité  du 
cheval,  l’équinité  (equinitas).  La  quiddité  de  l’homme,  l’huma¬ 
nité,  n’est,  par  elle-même,  ni  universelle  ni  singulière  ;  l’univer¬ 
salité  ou  la  singularité  sont  des  accidents  qui  lui  surviennent  ; 
il  est  nécessaire  qu’elle  reçoive  l’un  ou  l’autre  de  ces  deux  acci¬ 
dents,  mais  elle  n’est  pas,  par  elle-même,  destinée  à  recevoir 
celui-ci  plutôt  que  celui-là  ;  selon  que  l’accident  reçu  par  l’hu¬ 
manité  est  l’universalité  ou  l’unité,  il  en  résulte  l’homme  univer¬ 
sel  ou  l’homme  particulier. 

Ce  qui  est  vrai  de  l’universalité  ou  de  l’unité  peut  se  répéter 
au  sujet  de  l’existence  ;  la  quiddité  peut  être  unie  à  l’existence 
conceptuelle  qui  réside  en  l’âme  ou  à  l’existence  réelle  parmi  les 
choses  extérieures  à  l’âme  ;  son  existence  peut  être  une  existence 
en  acte  ou  une  existence  en  puissance  ;  toujours  elle  est  unie  à 
l’un  de  ces  modes  d’existence,  mais,  par  sa  nature,  elle  n’est  pas 
liée  de  préférence  à  l’un  d’entre  eux  ;  selon  que  l’existence  qui 
survient,  à  titre  d’accident,  à  l’humanité  est  l’existence  mentale, 
l’existence  réelle  et  potentielle  ou  l’existence  réelle  et  actuelle, 
l’homme  existe  dans  l’esprit  ou  bien  dans  la  nature,  il  existe  en 
puissance  ou  en  acte. 

Cette  théorie  d’Avicenne  aura  un  tel  retentissement  qu’il  est 
bon  de  rappeler  1 2  en  quels  termes  le  maître  la  formulait  : 

«  L’universel,  disait-il,  a  en  tant  qu’il  est  universel,  est  une 
chose,  et,  en  tant  qu’il  est  ce  à  quoi  survient  ( accidit )  l’universa¬ 
lité,  il  est  une  autre  chose.  Par  l’universel,  donc,  en  tant  qu’il  est 
un  universel  constitué,  se  trouve  désigné  un  des  termes  dont  il  a 
été  précédemment  parlé  ;  lorsqu’en  effet,  l’universel  est  l’homme 
ou  le  cheval,  le  concept  ( inlenlio )  [auquel  survient  l’universalité], 
concept  qui  est  Y humanité  ou  Yéquinitè ,  est  un  concept  autre  que 
celui  de  l’universalité,  et  en  dehors  de  celui-ci.  La  définition  de 
Yéquinitè  est  en  dehors  de  la  définition  de  l’universalité  et  l’uni- 

1.  Voir  :  Troisième  partie,  ch.  II,  §  VIII;  t.  IV,  pp.  481-482. 

2.  Avicennæ  Op.  laud.,  lib.  II,  tract.  V,  cap.  I  :  De  rebus  omnibus  et  quo- 
modo  est  esse  eorum. 


486 


LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


VI  -  19 


versalité  n’est  pas  davantage  contenue  dans  la  définition  de  1  équi¬ 
nité  ;  car  Yéquinité  possède  une  définition  qui  n’a  nul  besoin  de 
l’universalité;  elle  est  ce  à  quoi  l’universalité  advient  ( accidit ). 

»  Par  conséquent,  Yéquinité  n’est  absolument  rien  que  1  équi- 
nité  toute  seule.  Par  elle-même,  elle  n’est  ni  une  ni  multiple  ; 
elle  n’est  ni  existante  dans  l’âme  ni  existante  parmi  les  choses 
sensibles  ;  ni  l’une  ni  l’autre  de  ces  deux  existences,  elle  ne  la 
possède  ni  en  acte  ni  en  puissance  ;  rien  de  tout  cela  ne  se  trouve 
contenu  dans  l’essence  de  Yéquinité. 

»  Puisque  Y équinité  n’est  rien  d’autre  que  1  équinité,  1  unité  est 
une  propriété  telle  que,  lorsqu'elle  est  adjointe  à  Yéquinité ,  celle- 
ci,  par  cette  propriété  même,  devient  une  chose  unique,  [un  che¬ 
val  particulier].  Semblablement,  outre  l’unité,  1  équinité  possède 
une  multitude  d’autres  propriétés  qui  lui  adviennent  à  titre  d  ac¬ 
cidents  ( accidentes  sibï). 

»  Ainsi,  en  tant  qu’un  grand  nombre  de  choses  s’accordent  à 
vérifier  la  définition  de  Yéquinité ,  Yéquinité  est  universelle  ;  mais 
en  tant  que  l’on  prend  Yéquinité  avec  des  propriétés  bien  déter¬ 
minées,  elle  est  singulière.  En  elle-même,  donc,  Yéquinité  est 
simplement  Yéquinité. 

»  Partant,  si  quelqu’un  nous  interrogeait  au  sujet  de  Yéquinité 
sous  forme  de  dilemme  :  Y' équinité,  en  tant  qu 'équinité,  existe-t- 
elle  ou  n’existe-t-elle  pas  ?  Nous  ne  pourrions  répondre  que  par 
une  négation,  quelle  que  soit  celle  des  deux  alternatives  qu’on 
nous  propose...  » 

Al  Gazâli  avait,  à  son  habitude,  adopté  la  doctrine  d’Avicenne, 
mais,  avec  sa  coutumière  clarté,  il  l’avait  exposée  1  de  telle  manière 
que  la  signification  purement  logique  en  fût  mise  en  évidence. 
«  Toute  notion  [intentio)  universelle,  écrivait-il,  lorsqu’on  la  com¬ 
pare  au  sujet  plus  particulier  qui  se  trouve  immédiatement  au  des¬ 
sous  d’elle  et  contenu  en  elle,  apparaît  comme  essentiellé  ou  comme 
accidentelle.  » 

S’agit-il,  par  exemple,  du  concept  universel  d’animal  et  du 
concept  d’homme,  qui  est  plus  particulier  et  contenu  dans  le  con¬ 
cept  d’animal?  Nous  ne  pouvons  aucunement  former  le  concept 
d’homme  sans  lui  associer  le  concept  d’animal  ;  nous  ne  pouvons 
concevoir  ce  que  c’est  qu’un  homme  sans  concevoir  qu’il  est  un 


i.  Logica  et  Philosophiez  Algazelis  Arabis.  C.olophon  :  Ad  Laudem  dei  a  1  ti- 

tonautis .  impressum  ingeuio  et  impensis  Pétri  Lichtensteijn  Coloniensis 

Anno  virginei  partus  i5o6.  Idibus  februarijs  sub  hemispherio  Veneto.  De  par- 
tibus  logice.  Capitulum  terlium.  Fol.  sign.  a  3,  col.  d. 


VI  -  20 


SAINT  THOMAS  D  AQUIN 


487 


animal.  Dès  lors,  nous  disons  que  l’animalité  est  essentielle  à 
l’homme. 

Au  contraire,  au  concept  d’homme,  comparons  le  concept  d  exi¬ 
stence  ou  le  concept  de. blancheur.  «  Lorsque  vous  concevez  ce 
que  c’est  qu'un  homme,  il  ne  vous  est  pas  nécessaire  de  concevoir 
qu’il  existe  ni  qu’il  est  blanc  ;  tandis  que  vous  ne  pourrez  pas  le 
concevoir  sans  concevoir  qu’il  est  un  animal.  »  Voilà  pourquoi 
nous  disons  que  l’existence,  que  la  blancheur  sont  des  concepts 
( intentiones )  accidentels  à  l’homme. 

Moïse  Maimonide  accepte,  lui  aussi,  l’enseignement  d’Ibn  Sinâ  ; 
mais  tandis  qu’Al  Gazâli  avait  ramené  cet  enseignement  à  n’être 
qu  une  proposition  de  pure  Logique,  Maimonide  le  formule  en  des 
termes  qui  en  font  une  thèse  de  Métaphysique.  «  On  sait,  dit-il  », 
que  l’existence  est  un  accident  survenu  à  ce  qui  existe  ;  c  est  pour¬ 
quoi  elle  est  quelque  chose  d’accessoire  survenu  à  la  quiddité  de  ce 
qui  existe.  C’est  une  chose  évidente  et  nécessaire  dans  tout  ce  dont 
l’existence  a  une  cause  ;  car  son  existence  est  une  chose  ajoutée  à 
sa  quiddité.  Mais  quant  à  ce  dont  1  existence  n’a  pas  de  cause,  et 
c’est  Dieu  seul,  le  Très-Haut,  (car  c’est  là  ce  que  l’on  veut  dire  en 
disant  que  Dieu  est  d’une  existence  nécessaire),  son  existence  est  sa 
véritable  essence  ;  son  essence  est  son  existence,  et  elle  n  est  point 
une  essence  à  laquelle  il  est  arrivé  d  exister,  de  sorte  que  son 
existence  y  soit  quelque  chose  d’accessoire  ;  car  il  est  toujours  d’une 
existence  nécessaire,  et  son  existence  n’est  pas  quelque  chose  de 
nouveau  en  lui  ni  un  accident  qui  lui  soit  survenu.... 

„  Ce  qu  il  faut  savoir  également,  c’est  que  1  unité  et  la  multipli¬ 
cité  sont  des  accidents  survenus  à  ce  qui  existe....  » 

Cette  doctrine  d’Avicenne,  que  Maimonide  avait  embrassée  avec 
conviction,  déplaisait  fort  à  Ibn  Rochd.  «  Avicenne,  disait-il  %  a 
gravement  péché  en  ceci  :  Il  a  jugé  que  l’existence  et  l’unité  étaient 
des  dispositions  ajoutées  à  l’essence  de  la  chose  ;  il  est  extraordi¬ 
naire  que  cet  homme-là  ait  pu  commettre  une  telle  erreur;  mais  il 
a  écouté  les  Motécallemin  de  notre  religion  et  il  a  fait  un  mélange 
de  leurs  discours  et  de  sa  propre  Théologie....  Nous,  au  contraire, 
nous  disons  que  l’existence  et  l’unité  signifient  l’essence  même, 
mais  de  manières  différentes  ;  elles  ne  signifient  pas  des  dispositions 
diverses  ajoutées  à  l’essence....  C’est  pourquoi  nous  disons  que  la 
substance  d’une  chose  quelconque  est  l’existence  de  cette  chose  ; 


j.  Moïse  ben  Maimoun  dit  Maimonide,  Le  Guide  des  Égarés,  Première  Partie, 

C.  LVII  Trad  S  Munk,  t.  I,  pp.  23o-233. 

2  AH.SÏ0TEL.S  Stagiritæ  Metaphysicœ  libri  XII  cum  Averrois  Cordubensis 

Commentants  ;  lib.  IV,  cap.  II,  comm.  3. 


488 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  21 


c’est  pourquoi  nous  disons  que  la  substance  de  toute  chose  une, 
substance  par  laquelle  elle  est  une,  est  aussi  l’existence  de  cette 
chose,  ce  par  quoi  elle  est  un  être.  »  Entre  l’essence,  l’être  et 
l’unité,  il  n’y  a  donc,  au  gré  d’Averroès,  aucune  distinction  vérita¬ 
ble  ;  en  l’affirmant,  il  est  certainement  le  fidèle  interprète  de  la  pen¬ 
sée  d’Aristote. 

En  dépit  des  très  vives  critiques  d’Averroès,  Saint  Thomas  d’Aquin 
va-t-il  adopter  la  doctrine  d’Avicenne  et  de  Maimonide?  Va-t-il 
admettre  que  la  relation  de  l’existence  à  l’essence  est  celle  d’un 
accident  à  l’égard  d’une  substance  ? 

Nous  ne  nous  étonnerons  pas  de  le  voir  professer  cette  opinion 
dans  sa  Somme  de  la  foi  catholique  contre  les  Gentils.  Dans  cet 
ouvrage,  en  effet,  qui  fut  composé  1 2  sous  le  pontificat  d’Urbain  I\  , 
c’est-à-dire  entre  1261  et  1265,  le  Doctor  commuais  se  montre  par¬ 
ticulièrement  fidèle  à  la  tradition  d’Avicenne. 

Cette  fidélité  se  manifeste  dans  le  passage  suivant  *,  où  l’on 
ne  retrouve  pas  seulement  la  pensée,  mais  les  expressions  mêmes 
de  la  Métaphysique  du  fils  de  Sinâ  : 

«  Nous  voyons,  dans  le  monde,  des  choses  qui  peuvent  exister 
ou  ne  pas  exister  ;  telles  sont  les  choses  soumises  à  la  génération 
et  à  la  corruption.  Or  toute  chose  qui  a  seulement  possibilité 
d’exister  ( possibile  esse)  requiert  une  cause  ;  en  effet,  elle  est,  d’elle- 
môme,  indifférente  à  exister  ou  à  ne  pas  exister  ;  si  l’existence 
devient  sa  propriété,  il  faut  que  ce  soit  par  quelque  cause.  Mais 
dans  l’ordre  des  causes,  on  ne  peut  procéder  à  l’infini,  comme  on 
l’a  prouvé  ci-dessus  par  un  raisonnement  d’Aristote.  Il  faut  donc 
admettre  quelque  chose  qui  soit  nécessairement  existant  ( necesse 
esse).  Or,  ou  bien  une  chose  nécessaire  trouve  en  une  autre  chose 
la  cause  de  sa  nécessité  ;  ou  bien  non,  mais  elle  est  alors  néces¬ 
saire  par  elle-même.  Mais,  dans  l’ordre  des  choses  nécessaires 
qui  tirent  d’ailleurs  la  cause  de  leur  nécessité,  on  ne  peut. procé¬ 
der  à  l’infini.  Dès  lors,  il  faut  admettre  un  premier  Etre  néces¬ 
saire  qui  soit  nécessaire  par  lui-même  ;  et  cet  Être,  c’est  Dieu.  » 

Cette  démonstration  de  l'existence  de  Dieu  entraîne  ce  corollaire  : 
En  Dieu,  l’existence  ne  diffère  pas  de  l’essence  ou  quiddité  3.  En 
effet,  «  toute  chose  existe  (est)  parce  qu’elle  possède  de  l’existence 
(esse);  aucune  chose,  donc,  dont  l’essence  ( essentia )  n’est  pas  en 


1.  Quétif  et  Échard,  Scriptores  ordinis  Prœdicatorum,  t.  I,  p.  289. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  catholicœ  fidei  contra  Genliles,  lib.  I, 
cap.  XV  :  Quod  Deus  est  æternus,  art.  4- 

3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laud.,  lib.  I,  cap.  XXII;  Quod  in  Deo  idem 
est  esse  et  essentia.  Art.  6. 


VI  -  22 


SAINT  THOMAS  d’aQUIN 


489 


même  temps  l’existence,  n’existe  par  sa  propre  essence  ;  elle  existe 
par  participation  de  quelque  chose,  et  ce  quelque  chose,  c’est  l’exi¬ 
stence  même  ;  mais  l’être  qui  existe  par  participation  de  quelque 
chose  ne  peut  pas  être  le  premier  Être  ( ens )  ;  la  chose,  en  effet, 
à  laquelle  cet  être  doit  participer  afin  d’exister,  est  nécessairement 
avant  cet  être  ;  or  Dieu  est  le  premier  Jhtre  ;  avant  lui,  il  n’y  a  rien  ; 
l’essence  de  Dieu,  donc,  est,  en  même  temps,  son  existence.  » 

Entre  ces  deux  chapitres  de  la  Somme  contre  les  Gentils,  où 
l’inspiration  d’Ibn  Sinâ  se  reconnaît  si  aisément,  nous  en  trou¬ 
vons  un  dont  l’objet,  est  de  prouver  que  Dieu  est  sa  propre 
essence  ;  nous  y  lisons  ce  qui  suit  1  : 

«  Cela  seul  est  en  sus  ( præter )  de  l’essence  ou  quiddité  dune 
chose  qui  n’entre  pas  dans  la  définition  de  cette  chose  ;  la  définition, 
en  effet,  désigne  ce  qu’est  ( quid  est)  la  chose  ;  mais  seuls,  les  acci¬ 
dents  ne  se  trouvent  point  compris  dans  la  définition  ;  dans  une 
chose  quelconque,  donc,  les  accidents  seuls  sont  en  sus  de  l’essence 
{sola  igitur  accidentia  snnt ,  in  re  aliqua,  præter  essentiam  ejus)  ; 
or  en  Dieu,  on  l’a  montré,  il  n’y  a  pas  d’accident  ;  partant,  il  n’y 
a  rien  en  lui,  hors  son  essence  ;  donc  Dieu  est  lui-même  sa  propre 
essence.  » 

La  pensée  exprimée  en  ce  chapitre  ne  contredit  nullement  à 
celle  d’Avicenne  ;  ce  n’est  point  Avicenne,  cependant,  c’est  Maimo¬ 
nide  qui  a  fourni  le  modèle  de  ce  raisonnement. 

Or,  de  la  majeure  de  ce  raisonnement,  on  peut  tirer  une  autre 
conséquence  qui  est  celle-ci  :  Puisqu’en  toute  chose,  il  n’y  a  qu’es- 
sence  et  accident,  l’existence  d’une  créature,  distincte  de  l’essence 
de  cette  créature,  ne  peut  être  qu’un  accident,  comme  l’ont  sou¬ 
tenu  Avicenne  et  Moïse  Maimonide. 

En  un  de  ses  Quolibets  »,  Saint  Thomas  d’Aquin  semble  admettre 

très  fermement  cette  opinion. 


Sancti  Thom.f.  Aquinatis  Op.  tnud.,  lib.  I,  cap.  XXI  :  Quod  Deus  est  sua 
essentia  *  art.»  2. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quodlibeta ;  quodlib.  IIm,  art.  III  :  Utruni  angélus 
substantialiter  sit  compositus  ex  essentia  et  esse. 

Le  nom  de  Quolibets  reviendra  fréquemment  dans  ces  pages;  indiquons-en 

°Deuxefois  par  an,  à  l’Avent  et  au  Carême,  les  bacheliers  qui  voulaient 
obtenir  le  grade  de  licencié  en  Théologie  se  livraient  à  des  discussions  parti¬ 
culièrement  solennelles.  La  veille  de  la  discussion,  l’assistance  choisissait  un 
certain  nombre  de  sujets  pris  dans  les  domaines  les  plus  varies  (de  quolibet) 
et  les  affichait  sur  la -porte  de  la  salle.  Le  lendemain,  les  bacheliers  discutaient 
ces  questions;  le  docteur  en  Théologie  qui  présidait  les  débats  reprenait 
ensuite  la  discussion  et  formulait  la  solution  qu  il  convenait  d  adopter.  Ce 

.  .  -  _ 1 - -  1 C/.Àlncfinnac  ■llncfri.Q  nAIlfi  n  ri  T  ftt.fi 

sont 

conservés 
en  général, 


490 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  23 


La  question  débattue  était  celle-ci  :  L’ange  est-il  substantielle¬ 
ment  composé  d’essence  et  d’existence  ? 

»  Il  semble,  écrit  tout  d’abord  le  Docteur  Angélique,  que  l’ange 
ne  soit  pas  substantiellement  composé  d’essence  et  d’existence. 
L’essence  de  l’ange,  en  effet,  c’est  l’ange,  caria  quiddité  d’un  être 
simple,  c’est  cet  être  simple  lui-même.  Si  donc  l’ange  était  com¬ 
posé  d’essence  et  d’existence,  il  serait  composé  de  lui-même  et  de 
quelque  chose  d’autre  que  lui-même,  ce  qui  est  absurde.  L’ange 
n’est  donc  pas  substantiellement  composé  d’essence  et  d’existence. 

»  En  outre,  aucun  accident  ne  se  rencontre  en  la  composition 
substantielle  de  la  substance.  Mais  l’existence  de  l’ange  est  un 
accident,  car  Saint  Hilaire,  dans  son  livre  De  la  Trinité  \  attribue 
à  Dieu  seul,  comme  un  caractère  qui  lui  est  propre,  que  l’exi¬ 
stence  ne  soit  pas,  pour  lui,  un  accident’,  mais  une  vérité  subsi¬ 
stante.  » 

Saint  Thomas  répond  que  «  la  composition  d’essence  et  d’exi¬ 
stence  qui  se  trouve  dans  un  ange  n’est  pas  une  composition 
comme  celle  qui  résulterait  de  parties  différentes  de  la  substance, 
mais  une  composition  semblable  à  celle  qui  résulterait  de  la 
substance  et  d’une  chose  adhérente  à  la  substance. 

»  A  la  première  objection,  il  faut  répondre  que,  de  deux  choses 
que  l’on  joint  ensemble,  il  résulte  parfois  une  troisième  chose  ; 
ainsi  par  l’union  de  l’âme  et  du  corps  se  constitue  l’humanité,  en 
sorte  que  l’homme  est  composé  d’une  âme  et  d’un  corps.  Parfois 
aussi,  de  deux  choses  qu’on  joint  ensemble,  il  ne  résulte  pas  une 
troisième  chose,  mais  seulement  une  certaine  nature  composée 
[ratio  composita)  ;  ainsi  la  nature  de  l’homme  blanc  se  résout  en 
la  nature  de  l’homme  et  la  nature  de  la  blancheur  ;  dans  ces 
cas-là,  une  chose  est  composée  d’elle-même  et  de  quelque  chose 
d’autre,  de  même  qu’une  chose  blanche  se  compose  de  la  chose 
même  qui  est  blanche  et  de  la  blancheur. 

»  A  la  seconde  objection  il  faut  répondre  que  l’être  [esse)  est 
un  accident,  non  pas  qu’il  se  comporte  comme  quelque  chose  qui 
arrive  d’une  manière  accidentelle,  mais  parce  qu’il  se  comporte 
comme  l’actualité  d’une  substance  quelconque  [esse  est  accidens , 
non  quasi  per  accidens  se  habens,  sed  quasi  actualitas  cujuslibet 

Quolibets  sont  d’un  très  grand  intérêt  pour  l’histoire  de  la  Philosophie  et  de 
la  Théologie. 

i.  Le  texte  de  Saint  Hilaire  auquel  Saint  Thomas  fait  allusion  est  ainsi 
conçu  :  «  Esse  enim  non  est  accidens  nomen,  sed  subsistens  veritas  et  manens 
causa  et  naturalis  generis  proprietas  »  [S.  Hilarii  Pictavensis  Episcopi  De  Tri- 
nitate  lib.  VII,  cap.  XI.  —  S.  Hilarii  Opéra.  Accurante  J.  P.  Migne,  t.  II 
( Patrologiœ  Lalince  t.  X),  col.  208]. 


VI  -  24 


SAINT  THOMAS  d’AQUIN 


491 


substantiæ ).  C’est  pourquoi  Dieu,  qui  est  sa  propre  actualité,  est 
aussi  sa  propre  existence.  » 

Il  semble  qu’en  cette  circonstance,  le  Doctor  communs  accepte 
sans  restriction  cette  affirmation  :  L’existence  se  comporte  à 
l’égard  de  l’essence  comme  l’accident  à  1  égard  de  la  substance. 
Cette  affirmation  parait  résulter  aussi  bien  de  cette  proposition 
formelle  :  Esse  est  accidens,  que  de  la  comparaison  employée 
pour  l’éclaircir. 

Thomas  d’Aquin  se  montrait  alors  particulièrement  attentif  aux 
analogies  qu’on  peut  reconnaître  entre  l’existence  et  un  accident  ; 
plus  tard,  dans  son  dernier  Quolibet ,  c’est  aux  différences  quil 
attachera  plus  d’importance. 

La  question  posée  était  ainsi  formulée  1  :  L’existence  d  un  ange 
est-elle  un  accident  de  cet  ange  ?  Après  avoir  résumé  les  critiques 
d’Averroès  contre  l’opinion  d’Avicenne,  Thomas  répondait  . 

«  L’existence  substantielle  d'une  chose  n'est  pas  un  accident 
(esse  substantielle  rei  non  est  accidens)  ;  c’est  l’actualité  de  toute 
forme  qui  existe,  que  cette  forme  existe  sans  matière  ou  soit  urne 
à  la  matière....  Partant,  au  sens  propre  du  mot,  l’existence  n  est 
pas  un  accident  (Et  sic ,  proprie  loquendo,  non  est  accidens ).  Au 
sujet  du  texte  de  Saint  Hilaire,  je  dis  que  le  mot  accident  y  est 
pris  au  sens  large,  comme  désignant  tout  ce  qui  ne  fait  pas  partie 
de  l’essence;  et  ainsi  en  est-il  de  l’existence  pour  les  choses  créées  ; 
en  Dieu  seul,  l'existence,  c’est  l’essence.  » 

Successivement  enclin  à  affirmer,  puis  à  nier  cette  proposition  . 
L’existence  est  à  l’essence  ce  que  l’accident  est  à  la  substance,  le 
Doctor  commuais  ne  la  livrait  pas  à  ses  successeurs  comme  une 
solution,  mais  plutôt  comme  l’énoncé  d’un  problème  à  résoudre. 


IV 


l’existence  est  a  l’essence  ce  que  l’acte  est  a  la  puissance 

Avicenne  et  Al  Gazâli  avaient  très  clairement  enseigné  que 
l’existence  se  comporte  à  l’égard  de  l’essence  comme  l’acte  a 
l’égard  de  la  puissance,  comme  la  forme  à  l’égard  de  la  mature. 
A  ce  sujet,  Thomas  d’Aquin  se  montre,  constamment,  leur  très 

fidèle  disciple. 

Sancti  Thomæ  Aquisatis  QaodUMa,  Quodib.  XII™,  art.  V  :  Ut™  e.ae 
angeli  sit  accideDs  ejus. 


492 


VI  -  25 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 

Au  De  ente  et  essentia ,  nous  l’avons  entendu  1  reproduire  cette 
doctrine,  alors  qu’au  sein  d’une  créature  immatérielle,  il  voulait 
distinguer  l’essence  et  l'existence.  Nous  allons,  au  cours  de  ses 
divers  écrits,  relever  maint  passage  où  la  même  pensée  se  trouve 
clairement  affirmée.  Mais,  parmi  les  œuvres  du  Doclor  communis, 
il  en  est  une  où  la  théorie  dont  nous  parlons  se  trouve  exposée 
ex  professa ,  à  partir  de  ses  principes  et  jusqu’en  ses  conséquen¬ 
ces  ;  nous  voulons  parler  de  la  Somme  contre  les  Gentils. 

Voici  d’abord,  en  cette  Somme ,  l’énoncé  2  de  l’axiome  qui  va 
donner  un  point  de  départ  à  toute  la  déduction  : 

«  En  tout  composé,  il  faut  qu’il  y  ait  acte  et  puissance  ;  plusieurs 
choses,  en  effet,  ne  peuvent  faire  un  objet  qui  soit  absolument  un 
(■ simplicité r  imnm),  à  moins  qu’une  chose  n’y  soit  en  acte  et  une 
autre  en  puissance.  » 

Or,  tout  être  créé  est  composé  ;  il  est  composé  d’essence  et 
d’existence  ou,  selon  le  langage  que  Thomas  d’Aquin  emploie  dans 
les  chapitres  que  nous  allons  analyser,  de  substance  ( substantia ) 
et  d’existence  (esse).  Cette  proposition  va  être  établie  ici  avec  une 
netteté,  une  rigueur  qui  ne  se  trouvaient  pas  au  De  ente  et  essentia. 
Mais, pour  atteindre  à  cette  netteté  et  à  cette  rigueur,  la  déduction 
dépouillera  entièrement  la  philosophie  péripatéticienne  pour  se 
souvenir  uniquement  de  ce  que  Gilbert  de  'la  Porrée  et  ses  contem¬ 
porains  empruntaient  au  Livre  des  causes  et,  surtout,  de  ce  qu’en¬ 
seignait  la  Métaphysique  d’Avicenne. 

Voici,  d  abord,  un  argument  3  où  Gilbert  eût  reconnu  ce  qu’il 
appelait *•  le  langage  des  théologiens  : 

En  toute  créature,  même  en  une  créature  intellectuelle  qui  n’est 
pas  composée  de  matière  et  de  forme,  «  on  trouve  une  certaine 
composition;  en  toute  créature,  en  effet,  Y  esse  est  autre  chose  que 
le  quod  est. 

»  Si  l’existence  est  l’être  subsistant  par  soi  (si  esse  est  subsistens), 
rien  n’est,  en  sus  de  son  existence  (esse),  adjoint  à  cet  être  subsi¬ 
stant.  Dans  une  chose  où  l’existence  n’est  pas  l’être  subsistant  lui- 
même,  ce  qui  se  trouve  en  cet  être  ( existens )  en  sus  de  son  exi¬ 
stence,  est,  il  vrai,  uni  à  cet  être,  mais  ne  fait  pas  un  avec  son 
existence,  si  ce  n’est  par  accident,  parce  qu’il  y  a,  ici,  un  sujet  qui 
possède  à  la  fois  l’existence  et  ce  qui  est  en  sus  de  l'éxistence.  De 

1.  Vide  supra,  p.  482. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatjs  Summa  contra  gentiles,  lib.  I,  cap.  XVIII  :  Quod 
in  Deo  nulla  sit  compositio.  Art.  1 . 

3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laud.,  lib.  II,  c.ap.  L1I  :  Quod  in  substantiis 
înteliectaalibus  differt  esse  et  ïd  quod  est.  Art.  i. 

4-  Voir  :  Troisième  partie,  ch.  IX,  §  II  ;  ce  vol.,  pp.  291-292. 


Vï  -  26 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


493 


même  voit-on  qu’en  Socrate,  en  sus  de  son  existence  substantielle, 
se  rencontre  la  blancheur,  qui  n’est  pas  la  même  chose  que  son 
existence;  ce  n’est  pas  même  chose,  en  effet,  sinon  par  accident, 
d’être  Socrate  et  d’être  blanc. 

»  Si  l’existence  (. esse }  ne  se  rencontrait  pas  en  une  substance,  il 
n’y  aurait  plus  aucun  moyen  d’unir  à  cette  substance  ce  qui  est 
en  sus  de  l’existence. 

»  L’existence,  entant  qu’existence,  ne  saurait  être  diverse  [d une 
chose  aune  autre]  ;  mais  elle  peut  être  diversifiée  par  quelque  chose 
qui  soit  en  sus  de  l’existence  ;  c'est  ainsi  que  l’existence  d’une  pierre 
est  différente  de  l’existence  d'un  homme. 

»  L’existence  qui  est  l’existence  subsistant  par  elle-même  (esse 
subsistens )  est  donc  nécessairement  unique.  D’autre  part,  il  a  été 
démontré  que  Dieu  est  sa  propre  existence  subsistant  par  elle- 
même.  Partant,  hors  Dieu,  aucune  chose  ne  peut-être  sa  propre 
existence.  Par  conséquent,  en  toute  substance,  excepté  Dieu,  autre 
doit  être  la  substance,  et  autre  son  existence.  » 

Après  cet  argument  qui  s’inspire  du  Livre  des  causes ,  en  voici 
d’autres  qu’ Avicenne,  qu’Al  Gazâli  eussent  avoués  1  : 

«  L’existence  (esse)  reçue  d’une  cause  étrangère  ne  convient 
pas  à  l’être  (ens)  en  tant  qu’être  ;  sans  cela,  tout  être  aurait  un 
autre  être  pour  cause....  Cette  existence,  donc,  qui  est  l’être  sub¬ 
sistant  par  soi  ne  saurait  avoir  de  cause.  Partant,  aucune  chose 
causée  ne  peut  être  sa  propre  existence.... 

»  L’existence  même  appartient  au  premier  Agent  par  la  propre 
nature  de  cet  Agent,  car  son  existence,  comme  nous  l’avons  mon¬ 
tré,  c'est  sa  substance.  Mais  ce  qui  appartient  à  une  chose  en  vertu 
de  la  nature  propre  de  cette  chose  ne  saurait  appartenir  aux  autres 
choses,  sinon  par  participation  ;  c’est  ainsi  qu’aux  corps  autres  que 
le  feu,  la  chaleur  appartient  seulement  par  participation.  A  toutes 
les  choses  donc  qui  ne  sont  pas  le  premier  Agent,  l’existence  n’ap¬ 
partient  qu’en  vertu  d’une  certaine  participation;  mais  ce  qui 
appartient  à  une  chose  en  vertu  d’une  participation  n  est  point  la 
substance  de  cette  chose  ;  il  est  dès  lors  impossible  que  la  substance 
d’un  être  (ens)  quelconque,  hors  le  premier  Agent,  soit  l’existence 
même  de  cet  être.  » 

Toute  chose  créée  est  donc,  en  vertu  de  cette  théorie  empruntée 
à  Ibn  Sinâ,  un  composé  de  deux  éléments  :  Son  essence  ou  sub¬ 
stance  quelle  possède  par  elle-même,  et  son  existence  quelle  tient 
d’une  participation.  Dès  lors,  en  vertu  du  principe  précédemment 


i.  Saint  Thomas  d’Aquin,  loc.  cit.,  art.  4  et  art.  7. 


494 


LÀ  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  27 


posé,  l’un  de  ces  deux  éléments  doit  jouer  le  rôle  de  puissance  et 
l’autre  de  rôle  d’acte.  Point  d’hésitation  sur  la  répartition  de  ces 
rôles  ;  c’est  l  essence  ou  substance  qui  est  la  puissance,  et  1  existence 
qui  est  l’acte  ;  on  s’en  peut  convaincre  par  de  multiples  arguments 

«  Toutes  lés  fois  qu’en  un  même  être  on  trouve  deux  choses 
dont  l’une  est  le  complément  de  l’autre,  le  rapport  de  celle-là  à 
celle-ci  est  un  rapport  d’acte  à  puissance.  Or,  en  toute  substance 
intellectuelle  créée,  nous  trouvons  deux  choses,  la  substance  même 
et  son  existence  ;  cette  existence  n’est  pas  la  substance  même, 
comme  nous  l’avons  montré.  Mais  l’existence  est  ce  qui  donne  son 
achèvement  à  la  substance  existante,  car  toute  chose  est  en  acte 
par  cela  même  qu  elle  possède  l’existence.  Il  en  résulte  donc  qu  en 
chacune  des  susdites  substances,  il  y  a  composition  d  acte  et  de 
puissance. 

»  En  second  lieu,  ce  qui,  dans  une  chose,  provient  d’un  agent, 
c’est  nécessairement  nn  acte  de  cette  chose,  car  c’est  le  propre  d  un 
agent  de  faire  que  quelque  chose  soit  en  acte.  Or,  on  a  montré  pré¬ 
cédemment  que  toutes  les  substances  tiennent  leur  existence  du 
premier  Agent  ;  c’est  précisément  parce  qu’elles  tiennent  d’au¬ 
trui  leur  existence  que  ces  substances  sont  créées.  Au  sein  des  sub¬ 
stances  créées,  donc,  l’existence  réside  comme  un  certain  acte. 
D’autre  part,  ce  en  quoi  réside  un  acte,  c’est  une  puissance,  car 
l’acte,  en  tant  qu’actc,  est  toujours  relatif  à  une  puissance.  En  toute 
substance  créée,  donc,  il  y  a  puissance  et  acte. 

»  En  troisième  lieu,  celui  qui  participe  de  quelque  chose  est  à 
la  chose  dont  il  reçoit  sa  part  comme  une  puissance  à  l’égard  d’un 
acte  ;  parce  qu’il  participe,  en  eilet,  il  devient  actuellement  partici¬ 
pant.  Or,  on  a  démontré  plus  haut  que  Dieu  seul  est  être  par  essence 
( essentialiter  ens)  ;  toutes  les  autres  choses  reçoivent  l’existence 
par  participation.  Toute  substance  créée  est  donc,  à  l’égard  de  son 
existence,  comme  la  puissance  à  l’égard  de  l’acte. 

»  En  quatrième  lieu,  enfin,  c’est  par  l’acte  qu’une  chose  ressem¬ 
ble  à  la  cause  agissante.  Or,  comme  on  l’a  montré  plus  haut,  c’est 
par  l’existence  que  toute  chose  créée  ressemble  à  Dieu.  L’existence 
joue  le  rôle  d’acte  à  l’égard  de  toutes  les  substances  créées.  Il  en 
résulte  qu’en  toute  substance  créée,  il  y  a  combinaison  d’acte  et  de 
puissance.  » 

N’allons  pas  en  conclure  que  toute  chose  créée  soit  composée  de 
forme  et  de  matière.  «  La  combinaison  de  matière  et  de  forme2 

1.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laud.,  lib.  II,  cap.  LI1I  :  Quod  in  substantiis 
intelleclualibus  creatis  sunt  et  actus  et  potentia. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laud.,  lib.  II,  cap.  LIV  :  Quod  non  est  idem 
compositio  ex  materia  et  forma  et  ex  substaotia  et  esse. 


VI  -  28 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


495 


n’est  pas  de  même  nature  que  la  combinaison  de  substance  et 
d’existence,  bien  qu’elles  soient  toutes  deux  combinaisons  de 
puissance  et  d’acte. 

»  La  matière,  en  effet,  n’est  pas  la  substance  même  ;  il  en  résul¬ 
terait  en  effet,  que  toutes  les  formes  De  sont  que  des  accidents, 
comme  l’admettaient  les  anciens  physiciens  ;  la  matière  est  seule¬ 
ment  une  partie  de  la  substance. 

»  En  second  lieu,  l’existence  n’est  pas  l’acte  propre  de  la  matière, 
mais  l’acte  de  la  substance  tout  entière.....  Aussi  la  matière  ne  peut- 
elle  être  dite  qnod  est  ;  Yid  quod  est ,  c’est  la  substance. 

»  En  troisième  lieu,  la  forme  n’est  pas  l’existence  ;  elle  est  seule¬ 
ment  coordonnée  à  l’existence  ;  la  forme  est  à  l’existence  corres¬ 
pondante  comme  la  lumière  à  la  chose  éclairée  ou  comme  la  blan¬ 
cheur  au  fait  d’être  blanc. 

»  Enfin,  à  l’égard  delà  forme  même,  l’existence  joue  le  rôle  d’un 
acte.  Si,  dans  le  composé  de  matière  et  de  forme,  on  dit  que  la 
forme  est  le  principe  de  l’existence,  c’est  qu’elle  achève  la  sub¬ 
stance,  substance  qui  aura  l’existeDce  pour  acte  ;  ainsi  la  transpa¬ 
rence  est-elle  pour  l’air  un  principe  d'éclairement,  parce  qu’elle 
en  fait  un  sujet  propre  à  recevoir  la  lumière. 

»  Ainsi  donc,  dans  un  composé  de  matière  et  de  forme,  ni  la 
matière  ni  la  forme  ne  peut  être  appelée  quod  est  ni  existence.  La 
forme,  toutefois,  peut  être  appelée  quo  est ,  car  elle  est  principe 
d’existence.  Mais  c’est  la  substance  même  qui  est  le  quod  est ,  tandis 
que  l’existence,  c’est  ce  par  quoi  cette  substance  reçoit  le  nom 
d’être  ( quo  denominatur  eus). 

»  Quant  aux  substances  intellectuelles,  elles  ne  sont  pas  compo¬ 
sées  de  matière  et  de  forme  ;  en  elles,  la  forme  est  une  substance 
qui  subsiste  par  elle-mêmej;  dans  ces  substances,  c’est  la  forme 
qui  est  le  quod  est ,  taudis  que  l’existence  est  l’acte  par  lequel  cette 
forme  existe  ( quo  est).  En  elles,  donc,  il  n’y  a  qu’uùe  seule  combi¬ 
naison  de  puissance  et  d’acte,  qui  est  la  combinaison  de  quod  est 
et  à' esse  ou  bien  de  quod  est  et  de  quo  est. 

»  Au  contraire,  dans  les  substances  composées  de  matière  et  de 
forme,  il  y  a  deux  combinaisons  de  puissance  et  d’acte.  11  y  a 
d’abord  la  combinaison  qui  engendre  la  substance,  laquelle  est 
composée  de  matière  et  de  forme  ;  il  y  a  ensuite  la  combinaison 
de  cette  substance  déjà  composée  avec  l’existence  ;  cette  dernière 
peut-être,  elle  aussi,  appelée  combinaison  de  quod  est  et  d 'esse  ou 
bien  de  quod  est  et  quo  est. 

»  Par  là,  il  est  évident  que  la  composition  d’acte  et  de  puis¬ 
sance  est  plus  générale  que  la  composition  de  forme  et  de  matière. 


496 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  29 


La  matière  et  la  forme  sont  des  subdivisions  de  la  substance  maté¬ 
rielle,  la  puissance  et  l’acte  des  subdivisions  de  l’être  en  général 
( ens  commune).  Aussi,  tout  ce  qui  dépend  de  la  simple  puissance 
et  de  l  acté  simple  appai’tient  en  commun  aux  substances  maté¬ 
rielles  et  aux  substances  crées  immatérielles  ;  ainsi  en  est-il  de 
recevoir  et  être  reçu,  d 'être  perfectionné  et  de  perfectionner.  Au 
contraire,  ce  qui  appartient  en  propre  à  la  matière  et  à  la  forme 
entant  que  telles,  la  génération  et  la  corruption  par  exemple,  c’est 
particulier  aux  substances  matérielles  et  cela  ne  convient  aucune¬ 
ment  aux  substances  créées  immatérielles.  » 

Tout  le  Péripatétisme  s’insurgerait  contre  une  telle  doctrine  ; 
pour  cette  Philosophie,  tout  ce  qui  est  en  puissance  de  recevoir 
une  certaine  perfection,  un  certain  achèvement  est  matière  à 
l’égard  de  cette  perfection  ;  pour  cette  matière,  l'achèvement  qui 
en  est  l’acte  est  une  forme.  S’il  existe  des  Intelligences  dépouil¬ 
lées  de  la  matière,  des  substances  qui  sont  formes  simples,  c’est 
qu’en  elles,  il  n’v  a  nulle  puissance,  c’est  quelles  sont  acte  pur. 
Dès  là  que  Thomas  d’Aquin  regarde  les  Intelligences  créées 
comme  mêlées  de  puissance  et  d’acte,  le  Péripatétisme  exigerait 
de  lui  qu’il  l^s  composât  de  matière  et  de  forme  ;  Saint  Bonavcn- 
ture  saura  le  lui  dire. 

Pourquoi  donc,  en  dépit  des  enseignements  d’Aristote,  1  bornas 
d’Aquin  se  refusera-t-il  à  cette  conclusion?  Pourquoi  niera-t-il 
que  l’essence  soit  une  matière  dont  l’existence  est  la  forme,  tout 
en  continuant  d’affirmer  que  l’essence  est  en  puissance  de  1  exi¬ 
stence  et  que  l’existence  est  l’acte  de  l’essence  ?  C’est  que  la  puis¬ 
sance  dont  l’essence  est  affectée,  c’est  une  puissance  qu’Aristote 
ignorait  et  qu’il  eût  refusé  de  concevoir  ;  cette  puissance,  c’est  la 
puissance  d’exister,  c’est  le  possibile  esse  que  le  Néo-platonisme 
arabe  avait  admis  en  dépit  des  leçons  du  Péripatétisme.  En 
aucune  circonstance,  plus  nettement  qu’en  celle-ci,  nous  ne  ver¬ 
rons  Thomas  d’Aquin  rompre  avec  la  tradition  d’Aristote  pour 
suivre  la  tradition  d’Avicenne. 

Que  le  rapport  de  l’existence  à  l’essence  soit  un  rapport  d’acte 
à  puissance,  le  Doctor  communis ,  nous  l’avons  dit,  l’a  constam¬ 
ment  admis.  11  le  déclarait  déjà  au  De  ente  et  essentia.  Nous  venons 
de  lui  entendre  professer  dans  la  Somme  contre  les  Gentils.  Nom¬ 
breux  sont,  dans  ses  autres  écrits,  les  textes  où  se  reconnaît  le 
même  enseignement. 

Tel  est,  par  exemple,  le  suivant  1  :  «  Toute  chose  autre  que 

i.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quodlibeta  ;  Quodlib.  IIm,  art.  XX  :  Utrum  anima 
sit  composita  ex  materia  et  forma. 


VI  -  30 


SAINT  THOMAS  d’aQUIN 


497 


Dieu  existe  par  participation,  en  sorte  qu’en  elle,  autre  chose  est 
la  substance  qui  participe  à  l’existence,  autre  chose  est  l’existence 
reçue  en  partage.  Mais  toute  chose  qui  participe  se  comporte  à 
l’égard  de  ce  qu’elle  reçoit  en  partage  comme  la  puissance  se 
comporte  à  l’égard  de  l’acte.  Par  conséquent,'  la  substance  de 
toute  chose  créée  se  comporte  à  l’égard  de  l’existence  de  cette 
chose  comme  la  puissance  à  l’égard  de  l’acte.  Ainsi,  toute  sub¬ 
stance  créée  est  composée  de  puissance  et  d’acte,  c’est-à-dire  de  ce 
qu  elle  est  et  d’existence  (ex  eo  quod  est  et  esse),  comme  le  dit 
Boëce  au  livre  De  hebdomadibus.  » 

Tel  est  encore  ce  passage  ‘  :  «  Il  faut  que  l’existence  comparée  à 
l’essence,  qui  diffère  de  cette  existence,  soit  comme  l’acte  à 
l’égard  de  la  puissance.  —  Oportet  quod  ipsum  esse  comparetur 
ad  essentiam,  quæ  est  aliud  ab  ipso ,  sicut  actus  ad  potentiam.  » 

Tel  est,  en  troisième  lieu,  cet  autre  texte  *  :  «  Dans  un  ange, 
nous  trouvons  la  substance  ou  la  quiddité  qui  subsiste,  et  l’exis¬ 
tence  par  laquelle  cette  quiddité  subsiste....  Nous  disons  donc 
que  l’ange  est  composé  de  ce  par  quoi  il  existe  et  de  ce  qu’il  est 
(ex  quo  est  et  quod  est )  ou  encore,  selon  le  mot  de  Boëce,  d’exi¬ 
stence  et  de  ce  qu’il  est  (ex  esse  et  quod  est).  Or,  la  substance  de 
l’ange,  considérée  en  elle-même,  est  en  puissance  de  l’existence, 
car  c’est  d’un  autre  qu’elle  tient  l’existence,  et  l’existence  en  est 
l’acte;  il  y  a  donc,  en  elle,  opposition  de  puissance  et  d'acte. 
Ainsi  pourrait-on  accorder  qu’il  y  a,  en  elle,  matière  et  forme,  si 
tout  acte  devait  être  appelé  forme,  et  toute  puissance,  matière. 
Mais  cette  appellation  ne  convient  pas  au  cas  dont  il  s’agit,  car 
l’existence  n’est  pas  un  acte  qui  soit  partie  de  l’essence,  comme 
l’est  une  forme  ;  c’est  par  elle-même  que  la  substance  ou  quiddité 
de  l’ange  subsiste,  ce  qui  ne  convient  pas  à  la  matière.  » 

Enfin  le  texte  où  se  trouve  le  plus  formellement  énoncée  la  pen¬ 
sée  que  nous  avons  en  vue  est,  sans  doute,  celui-ci,  qui  est  extrait 
de  la  Somme  théologique 1 2  3  : 

«  Bien  qu’un  ange  ne  soit  pas  composé  de  matière  et  de  forme, 
il  y  a  cependant  en  lui  une  certaine  composition.  Cela  se  peut 
manifester  par  la  considération  des  choses  matérielles  où  l’on 
trouve  une  double  composition.  De  ces  deux  compositions,  la  pre¬ 
mière  est  celle  qui  est  faite  de  forme  et  de  matière,  principes  par 

1.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  Theologica,  Pars  prima,  quæst.  III, 
art.  V  :  Utrum  in  Deo  sit  idem  essentia  et  esse. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Ouodlibeta ;  Quodlib.  IXm,  art.  VI  :  Utrum  angeli 
sint  compositi  ex  materia  et  forma. 

3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  theologica ,  Pars  prima,  Quæst.  L,  art.  II  : 
Utrum  angélus  sit  compositus  ex  materia  et  forma. 

duhem.  —  T.  v.  3* 


498 


LA  CRUE  DE  l’ ARISTOTÉLISME 


VI  -  31 


lesquels  se  trouve  constituée  une  certaine  nature  Mais  la  nature 
ainsi  composée  n’est  pas  sa  propre  existence,  car  1  existence  est 
l’acte  de  cette  nature.  La  nature  est  donc  en  comparaison  de  son 
existence  comme  la  puissance  à  l’égard  de  l’acte  (  Unde  ipsa  natiira 
coinparatur  ad  sinon  esse  sicut  potentia  ad  actum).  Supprimons 
maintenant  la  matière  ;  supposons  que  la  forme  subsiste  en  elle- 
même  et  non  pas  dans  une  matière  ;  cette  forme  continuera  de  se 
comporter  à  l’égard  de  son  existence  comme  la  puissance  à  1  égard 
de  l’acte.  Dans  un  ange,  c’est  cette  composition-là  qu  il  faut  conce¬ 
voir.  C’est  là  ce  que  certaines  personnes  expriment  en  disant  qu’un 
ange  est  composé  de  quo  est  et  de  quod  est,  ou  d  esse  et  de  quod 
est,  comme  dit  Boëce  2  ;  quod  est,  en  effet,  c  est  la  forme  subsi¬ 
stante  elle-même  ;  Y esse t  au  contraire,  c’est  ce  par  quoi  (quo)  la 
substance  existe  (est),  comme  la  course  est  ce  par  quoi  (quo)  le 
coureur  court.  » 

Si  le  Docteur  Angélique,  dans  tous  les  passages  que  nous  venons 
de  citer,  répète  que  l’existence  est  à  l’essence  comme  l’acte  à 
la  puissance,  il  refuse  constamment  d’assimiler  la  composition 
d’essence  et  d’existence  à  la  composition  de  matière  et  de  forme. 
Une  seule  fois,  dans  sa  Question  discutée  sur  les  créatures  spirituel¬ 
les,  il  s’est  relâché  quelque  peu  de  cette  rigueur  ;  sans  admettre, 
entre  ces  deux  compositions,  une  identité  proprement  dite,  il  a 
concédé,  cependant,  une  certaine  similitude.  Citons  ce  dernier 
texte  *,  particulièrement  clair,  qui  résume,  pour  ainsi  dire,  tout 
l’enseignement  thomiste  sur  la  distinction  entre  l’essence  et  l’exi¬ 
stence  : 

«  Tout  ce  qui  est  après  le  premier  Être  possède  une  existence 
(esse)  qui  est  reçue  en  quelque  chose  qui  concrète  (contrahit) 
cette  existence  ;  partant,  en  toute  chose  créée,  autre  est  la  nature 
même  de  cette  chose,  nature  qui  participe  de  l’existence,  autre  est 
l’existence  reçue  par  participation.  C’est  par  assimilation  que  toute 
chose,  en  tant  qu’elle  possède  l’existence,  participe  de  l'Acte  pre¬ 
mier;  il  est  donc  nécessaire  qu’en  toute  chose,  le  rapport  de 
l’existence  reçue  par  participation  à  lâ  nature  qui  participe  soit 
comme  un  rapport  d’acte  à  puissance. 

»  Dans  la  nature  d’une  chose  corporelle,  la  matière  ne  parti¬ 
cipe  pas  par  elle-même  à  l’existence  ;  elle  y  participe  par  l’inter- 

1.  Nous  rappelons  que,  pour  Saint  Thomas  d  Aquin,  natuva,  esseutia ,  (juill¬ 
et  i tas  sont  synonymes.  *  . 

2.  Nous  avons  vu,  dans  un  chapitre  précèdent,  que  Thomas  d  Aquin  dehgure 

ici  la  pensée  de  Boëce.  —  Vide  supra,  pp.  3i3-3iq.  .  . 

3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quœstio  disputaki  de  spirituahbus  creatiïns  ; 
art.  I  :  Utrum  substantia  spiritualis  sit  composita  ex  materia  et  forma. 


VI  -  32 


SAINT  THOMAS  d’aQUIN 


499 


médiaire  de  la  forme  ;  en  effet,  lorsque  la  forme  advient  à  la 
matière,  elle  la  fait  exister  en  acte  ;  ainsi  en  est-il  lorsque  l’âme 
survient  au  corps. 

»  Dès  lors,  en  toute  chose  composée  [de  matière  et  de  forme] 
il  y  a  lieu  de  considérer  deux  actes  et  deux  puissances.  En 
premier  lieu,  la  matière  joue  le  rôle  de  puissance  à  l’égard  de 
la  forme,  et  la  forme  est  l’acte  de  cette  matière.  En  second  lieu, 
la  nature  composée  de  matière  et  de  forme  est  comme  une 
puissance  à  l’égard  de  l’existence,  en  tant  qu’elle  est  apte  à  rece¬ 
voir  cette  existence. 

»  Supprimons  maintenant  le  fondement  qu’est  la  matière  ;  s’il 
demeure  cependant  une  forme  déterminée  qui  ne  subsiste  pas 
dans  une  matière,  mais  qui  subsiste  par  elle-même,  elle  sera 
encore  à  son  existence  dans  le  même  rapport  que  la  puissance 
à  l'acte....  De  cette  façon,  la  nature  d’une  substance  spirituelle, 
nature  qui  n’est  pas  composée  de  matière  et  de  forme,  est  comme 
une  puissance  à  l’égard  de  son  existence. 

»  Ainsi,  dans  une  substance  spirituelle,  il  y  a  composition  d’acte 
et  de  puissance  et,  par  conséquent,  de  forme  et  de  matière  (et, 
per  consequens ,  formæ  et  materiæ),  si  toutefois  toute  puissance 
reçoit  le  nom  de  matière  et  tout  acte  le  nom  de  forme.  Toutefois, 
cela  n’est  point  dit  proprement,  suivant  le  commun  usage  des 
noms  ( Sed  tamen  hoc  non  est  proprie  diction  secundum  communem 
usum  nominum .)  » 

De  cette  idée  que  l’existence  joue,  à  l’égard  de  l’essence,  le  rôle 
d’un  acte  à  l’égard  d’une  puissance  et,  jusqu’à  un  certain  point,  le 
rôle  d’une  forme  à  l’égard  d’une  matière,  Thomas  d’Aquin  est  si 
intimement  pénétré  que  cette  conviction  le  conduit  à  interpréter 
à  faux  le  Liber  de  causis.  Au  gré  de  l’auteur  de  ce  livre,  toute 
intelligence,  toute  âme,  au  dessous  de  la  Cause  première,  est  affec¬ 
tée  d’une  dualité  ;  en  elle,  il  y  a  l’essence  ou  existence  (essentia,  esse), 
qui  provient  de  la  Cause  créatrice,  et  la  forme  (forma)  imprimée 
par  les  causes  secondes  ;  pour  marquer  qu’à  l’égard  de  cette  forme, 
l’existence  joue  un  rôle  qui  ressemble  à  celui  de  la  matière,  le 
commentateur  de  Proclus  lui  forge  ce  nom  d’allure  grecque  : 
hyliathis  ;  que  la  hyliathis  soit  bien  identique  à  ce  que  crée  la  Cause 
suprême,  à  cette  essentia  ou  à  cet  esse,  au  sein  duquel  l'auteur  néo¬ 
platonicien  ne  cherche  pas  à  distinguer  l’essence  de  l’existence, 
nous  en  avons  l’assurance  aussi  bien  par  le  texte  où  la  hyliathis  est 
mentionnée  que  par  toute  la  doctrine  du  Livre  des  causes  \ 

i.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  I,  §  II  ;  t.  IV,  pp.  34o-345. 


500 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  33 


Or,  en  cette  doctrine,  Thomas  d’Aquin  veut  absolument  retrou¬ 
ver  1  celle  qui  lui  est  chère,  celle  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli,  ce  qui 
l’amène  à  lui  faire  subir  d’étranges  déformations. 

La  phrase  commentée  est  celle-ci  :  «  Et  Intelligentia  est  habens 
hyliathim ,  quomam  est  esse  et  forma.  » 

Nous  pensons  qu’il  la  faut  traduire  ainsi  :  «  L’intelligence  pos¬ 
sède  une  hyliathis  parce  qu’elle  est,  [d’une  part,]  esse  et  [d’autre 
part]  forma.  »  C’est  la  dualité  et  l’opposition  de  ces  deux  éléments, 

Y  esse  et  la  forma ,  qui  entraîne  l’existence  de  la  hyliathis  ;  là  où 
cette  dualité  fait  défaut,  il  n’y  a  plus  de  hyliathis  :  «  Et  Causse 
quidetn  primæ  non  est  hyliathis,  quoniam  ipsa  est  tantum  esse.  » 
La  hyliathis  est  l’un  de  ces  deux  éléments  opposés  ;  le  nom  de 
forma  donné  à  l’un  d’eux  indique  assez  que  c’est  l’autre,  l’esse, 
qui  doit  recevoir  ce  nom  imité  de  hyle  ;  si  cette  conjecture  avait 
besoin  d'une  autre  preuve,  on  la  trouverait,  semble-t-il,  dans 
cette  proposition  :  «  Et  Natura  est  habens  esse  hyliathim.  » 

Voilà  donc  une  interprétation  qui  épouse  tous  les  détails  du 
texte  et  se  conforme,  d’ailleurs,  à  toute  la  doctrine  du  Liber  de 
causis.  Ce  n’est  pas  celle  de  Saint  Thomas  d’Aquin. 

Dans  la  phrase  commentée,  celui-ci  n’oppose  pas  esse  à  forma  ; 
il  regarde  ces  deux  termes,  esse  et  forma,  comme  désignant  par 
leur  ensemble  quelque  chose  d’unique  ;  et  à  ce  quelque  chose,  qui 
est  à  la  fois  esse  et  forma,  l’auteur  donne  le  nom  d 'hyliathis; 
telle  est  l’interprétation  que  développe  le  Docteur  Angélique. 

Le  Liber  de  causis  ignore  évidemment  la  distinction  entre 
l’essence  et  l’existence  ;  les  termes  esse,  ens,  essentia  2  y  Sont  tou¬ 
jours  pris  comme  synonymes  ;  ce  qu’ils  désignent,  en  chaque  sub¬ 
stance,  c’est  toujours  ce  qui  provient,  par  voie  de  création,  delà 
Cause  première  ;  c’est  donc,  avant  tout,  ce  que  Thomas  nomme 
existence  (esse,  ens). 

Or,  dans  ce  Livre  des  causes,  Thomas  croit  lire  la  distinction 
entre  l’essence  ou  quiddité  et  l’existence  conférée  par  la  Cause 
créatrice.  Selon  lui,  c’est  de  la  quidité  que  l’auteur  a  dit  :  Elle  est 
esse  et  forma.  Puis,  en  dépit  de  cette  affirmation  qui  déclare  que 
la  quiddité  de  l’Intelligence  est  forme,  il  va  la  nommer  hyliathis , 

1.  Sancti  Thom.e  Aquinatis  Expositio  libri  de  eausis,  lect.  IX. 

2.  Eu  un  autre  endroit,  Saint  Thomas  d’Aquin,  toujours  désireux  de  retrou¬ 
ver  sa  propre  pensée  dans  le  Livre  des  Causes,  veut  que  l’auteur  de  ce  livre 
ait  opposé  l’un  à  l’autre  les  deux  mots  esse  et  essentia,  alors  qu’il  les  a  cons¬ 
tamment  pris  pour  synonymes.  «  Il  est  dit  dans  le  Commentaire  du  Livre  des 
causes  que  l’intelligence,  que  nous  nommons  ange,  a  essentia  et  esse.  »  Le 
Livre  des  causes  n’a  jamais  écrit  :  «  Intelligentia  habet  essentiam  et  esse  », 
comme  le  prétend  Thomas  d’Aquin,  mais  bien  :  «  Intelligentia  est  esse  et 
forma.  »  (Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quodlibeta,  Quodlib.  II|n,  art.  III). 


YI  -  34 


SAINT  THOMAS  D  AQUIN 


501 


afin  de  l’assimiler  à  une  matière.  Pourquoi  ?  C’est  que  cette 
quiddité  n’est  pas,  à  elle-même,  sa  propre  existence  ;  elle  ne  sub¬ 
siste  que  grâce  à  l’existence  reçue  par  participation  à  la  Cause  créa¬ 
trice  ;  or,  à  l’egard  de  cette  existence  participée,  elle  se  com¬ 
porte  comme  la  puissance  à  l’égard  de  l’acte,  comme  la  matière 
à  l’égard  de  la  forme.  Citons  le  texte  même  de  Saint  Thomas  : 
«  Intelligentia  habet  hyliathim,  id  est  aliquid  materielle  vel  ad 
modum  materiæ  se  habens...  Exponit ,  subdens  :  Quoniam  esse  et 
forma.  Quidditas  enim  et  substantia  ipsius  Intellig  enlise  est  quædam 
forma  subsiste  ns  et  immaterialis  ;  sed  quia  ipsa  non  est  suum  esse, 
sed  est  subsistent  in  esse  participato ,  comparatur  ipsa  forma  sub¬ 
sistent  ad  esse  participation,  sicut  potentia  ad  acturn  et  ut  materia 
ad  formam.  » 

L’explication  est  extrêmement  ingénieuse  et  hardie .  Dans  le  Liber 
de  causis,  elle  permet  de  retrouver  la  pensée  d’Avicenne  et  d’Al 
Gazàli.  Fait-elle  découvrir  la  pensée  de  l’auteur  du  Liber  de  causis  ? 
Nous  pensons  avoir  montré  qu'il  n’en  est  rien. 


V 

LES  IDÉES  DIVINES  ET  LA  CRÉATION 

Si  désireux  que  fût  Thomas  d’Aquin  de  parler  de  l’essence  et  de 
l'existence  selon  l’enseignement  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli,  il  ne 
pouvait,  cependant,  suivre  cet  enseignement  jusqu’au  bout.  Sa  foi 
chrétienne  l’arrêtait. 

Pour  les  philosophes  arabes,  toute  quiddité  ou  essence  était,  de 
toute  éternité,  unie  à  l’existence  actuelle.  C’était  bien  évident  pour 
les  substances  soustraites  à  la  génération  et  à  la  corruption.  Cela 
n’était  pas  moins  vrai  des  substances  sujettes  à  la  naissance  et  à 
la  mort  ;  en  effet,  si  les  individus  naissent  et  périssent,  toute  espèce 
est  éternelle  ;  toujours,  quelqu'un  de  ses  représentants  existe 
actuellement;  toujours,  donc,  la  quiddité  spécifique  se  trouve,  en 
quelque  lieu  du  Monde,  unie  à  l’existence  actuelle  et  individuelle. 

Avicenne,  en  effet,  n’était  pas  de  ceux  pour  qui  la  quiddité  serait 
un  je  ne  sais  quoi  capable  de  subsister  en  soi  lors  même  qu’il  ne 
serait  la  quiddité  d’aucune  chose  réellement  existante.  Pour  ceux 
qui  professent  une  telle  opinion,  il  se  montrait  plein  de  mépris  : 
«  Je  me  suis  laissé  dire  ceci,  écrivait-il1.  Certains  hommes  préten- 

i.  Avicennæ  Metaphj/sica,  Lib.  II,  tract.  I,  cap.  I. 


502 


LA  CRUE  DE  l’àRISTOTÉLISME 


VI  -  35 


dent  que  quelque  chose  est  ce  quelque  chose  alors  même  qu’il  ne 
possède  pas  l’existence  (quod  aliquid  est  aliquid  guamvis  non 
habeat  esse),  et  que  la  forme  d’une  chose  (res)  est  quelque  chose, 
mais  que  ce  n’est  ni  une  chose  qui  existe  en  réalité  ni  une  chose 
qui,  en  réalité,  n’existe  pas  (quod aliquid  est  forma  rei,  quæ  non  est 
res  nec  quæ  est  nec  quæ  non  est ,  et  quod  quæ  vel  quod  non  siqni- 
fxcant  res).  Ceux-là  ne  font  pas  partie  de  l’universalité  de  ceux 
qui  savent.  » 

Une  religion  selon  laquelle  le  Monde  a  commencé  ne  peut 
admettre  le  sentiment  d’Avicenne. 

Pour  le  Chrétien,  donc,  aucune  essence,  sauf  celle  de  Dieu,  n’a 
pu  être  unie,  de  toute  éternité,  à  l’existence  actuelle  et  individuelle  ; 
cette  proposition  ne  fait  point  de  doute. 

Mais  alors  une  question  se  pose  :  Les  essences  des  choses  créées 
sont-elles,  cependant,  éternelles? 

Pour  que  cette  question  ait  un  sens,  il  faut  qu’on  attribue  une 
signification  à  cette  proposition  :  Telle  essence  est,  alors  même 
que  cette  essence  n’existe  d’une  manière  actuelle  en  aucun  indi¬ 
vidu.  Il  faut  donc  que  l’on  conçoive,  pour  l’essence,  une  certaine 
façon  d’exister,  un  esse  essentiæ  qui  se  distingue  de  l’existence  pro¬ 
prement  dite  ou  actuelle  (esse  existentiæ). 

Au  De  ente  et  essentia,  Thomas  d’Aquin  a  bien  admis  un  tel 
esse  essentiæ;  mais  il  a  de  suite  ajouté  que  cette  existence  résidait 
seulement  dans  l’esprit  1  :  «  Natura  duplex  habet  esse,  unum  in 
singularibus  et  aliud  in  anima.  »  Si  donc  toute  essence  devait 
exister  de  toute  éternité,  ce  ne  pourrait  être  que  d’une  existence 
conceptuelle,  dans  l’intelligence  de  Dieu. 

Devons-nous  attribuer  à  Thomas  d’Aquin  l'opinion  suivante  : 
Toute  créature  a  une  essence  éternelle,  parce  que,  de  toute  éter¬ 
nité,  Dieu  connaît  cette  essence  ? 

Il  pourrait  sembler,  tout  d’abord,  qu’en  une  créature,  Thomas 
d’Aquin  reconnût  quelque  chose  qui  préexisterait  à  la  création,  qui 
serait  comme  un  sujet  où  se  trouverait  reçue  l’existence  conférée 
par  la  création  ;  cette  dernière  existence  serait,  pour  ce  sujet,  une 
sorte  d’accident.  Le  prieur  général  de  son  ordre,  Jean  de  Verceil, 
l’avait  questionné  touchant  cent-huit  articles,  extraits  des  œuvres 
de  Pierre  de  Tarentaise,  articles  parmi  lesquels  se  trouvait  celui- 
ci  5  :  «  Dans  la  créature,  la  création  est  une  passion  ;  elle  est  un 

1.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  De  ente  et  essentia  opusculum,  Cap.  III. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Responsio  ad  fratem  Joannem  Vercellensem  gene- 
ralem  magistrum  Ordinis  Prœdicatorum  de  ccrticulis  centum  et  octo  sumptis  ex 
opéré  Pétri  de  Tarentasio.  Quæstio  XCV  (Sancti  Thomæ  Aquinatis  Opuscula, 
Opusc.  IX.  Éd.  Venetiis,  1498,  fol.  69,  col.  b). 


VI  -  36 


SAINT  THOMAS  d’aQUIN 


503 


accident  de  la  créature  et,  en  réalité,  elle  lui  est  postérieure.  » 
La  réponse  de  Saint  Thomas  commence  en  ces  termes  :  «  Il  est 
exact  qu’en  réalité,  la  création  ne  met  rien  dans  la  chose  créée,  si 
ce  n’est  une  relation  à  Celui  de  qui  elle  tient  1  existence  ,  cette 
existence  est  un  certain  accident  ;  et  cette  relation,  en  ce  qui  con¬ 
cerne  cette  autre  existence  qu’elle  a  dans  le  sujet,  est,  [elle-même], 
un  accident  ;  elle  est  postérieure  au  sujet.  —  Verum  est  quod 
creatio  secundum  rem  nihil  point  in  crealo,  nisi  relationem  tan¬ 
tum  \ad  eum]  a  quo  habet  esse  quod  est  quoddam  accidens ,  et  hæc 
quidem  relatio,  quantum  ad  aliud  esse  quod  habet  insubjecto,  acci¬ 
dens  quoddam  est  et  posterius  subjecto.  » 

Cette  réponse,  on  serait  volontiers  tenté  de  la  comprendre  ainsi  : 
L'essence  de  la  créature  est  antérieure  à  la  création  et,  partant, 
éternelle  ;  par  la  création,  elle  reçoit  l’existence  à  la  manière  dont 
une  substance  reçoit  un  accident  ;  l’opération  créatrice  subie  par 
cette  essence  y  est  un  autre  accident,  savoir  une  certaine  relation 
entre  cette  essence  et  Dieu. 

L’éternité  des  essences  des  créatures  semblerait  donc  se  devoir 
conclure  du  passage  que  nous  venons  de  citer  ;  comme,  d  ailleuis, 
la  connaissance  divine  peut  seule  assurer  cette  éternité,  il  reste¬ 
rait  à  voir  comment,  au  gré  de  Saint  Thomas  d’Aquin,  elle  1  assure 

en  effet.  ?  . 

Or  cette  interprétation  donnée  à  la  réponse  qu  avait  sollicitée 

Jean  de  Verceil  serait  absolument  contraire  à  la  pensée  de  Saint 
Thomas  d’Aquin  ;  s’il  regarde  la  créature  comme  antérieure, 
reçue  par  elle,  à  la  création  passive,  c'est  d’une  antériorité  de 
raison  et  de  nature,  non  d’une  antériorité  dans  le  temps.  La  créa¬ 
tion  n’est  pas  l’accession  à  l’existence  actuelle  d’une  essence  douée 
jusqu’alors,  et  de  toute  éternité,  d’une  certaine  existence  essen¬ 
tielle.  La  création,  c’est  un  commencement  absolu  ;  avant  qu  elle 
se  produisit,  non  seulement  la  créature  n’avait  pas  d  existence, 
mais  elle  n’avait  pas  d’essence  ;  elle  netait  rien  du  tout;  par  la 
création,  ce  n’est  pas  seulement  l’existence  qui  est  produite,  mais 
aussi  l’essence.  «  Par  l’acte  même  qui  attribue  l’existence  a  la 
quiddité,  écrit  le  Doctor  communis  ’,  ce  n’est  pas  seulement  1  exis¬ 
tence  qui  est  dite  créée,  c’est  aussi  la  quiddité  même,  car  avant,  de 
posséder  l’existence,  celle-ci  n’est  rien.  —  Quod  ex  hoc  ipso  quod 
quidditati  esse  attribuitur,  non  solum  esse,  sed  ipsa  quidditas  crean 
dicitur ,  quia  antequam  esse  habeal ,  nihil  est.  » 

,.  Sancti  ThOmæ  Aquinatis  Quœstiones  disputatæ  de  potentiel  Dei.  Quæst.  III  : 
De  creatione.  Art.  V,  ad  2m. 


504 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


VI  -  37 


Dans  une  de  ses  Questions  discutées  sur  la  puissance  de  Dieu , 
Thomas  d’Aquin  expose  en  détail  sa  théorie  de  la  création.  La 
création,  dit-il  ’,  peut  être  considérée  de  deux  manières,  comme 
création  active  et  comme  création  passive.  «  Lorsqu’on  la  consi¬ 
dère  comme  active,  elle  désigne  l’action  de  Dieu,  qui  est  l’essence 
même  de  Dieu  accompagnée  d’une  certaine  relation  avec  la  créa¬ 
ture  ;  cette  relation,  d’ailleurs,  n’est  pas  une  relation  réelle  ;  c'est 
seulement  une  relation  conçue  par  l’intelligence.  Lorsqu’au  con¬ 
traire,  on  considère  la  création  d’une  manière  passive,  comme,  à 
proprement  parler,  elle  n’est  pas  un  changement,  on  ne  peut  pas 
dire  qu’elle  soit  destinée  à  prendre  place  dans  la  catégorie  de  la 
passion,  mais  bien  qu’elle  doit  être  mise  dans  la  catégorie  de  la 
relation.... 

»  La  création  n’implique  aucunement  une  certaine  accession  à 
l’existence  ( accessus  ad  esse)  non  plus  qu’une  certaine  transmuta¬ 
tion  produite  par  le  Créateur  ;  elle  est  seulement  un  commence¬ 
ment  d’existence  [inceptio  essendi )  et  une  relation  à  l’égard  du 
Créateur  de  qui  la  créature  tient  l’existence.  En  réalité,  donc,  la 
création  n’est  pas  autre  chose  qu’une  relation  avec  Dieu,  accom¬ 
pagnée  d’une  innovation  d’existence. 

»  Dans  la  création,  ce  qui  joue  le  rôle  de  réceptacle  de  l’action 
divine,  ce  n’est  pas  ce  qui  est  non  existant,  mais  bien  ce  qui  est 
créé.... 

»  Quant  à  la  relation  dont  nous  venons  de  parler,  ce  n’est  pas 
quelque  chose  de  créé,  mais  quelque  chose  de  concréé,  [de  créé 
en  même  temps  que  la  créature  elle-même]  ;  de  même  qu’à  pro¬ 
prement  parler,  ce  n’est  pas  un  être,  mais  une  chose  inhérente 
à  un  être.  Il  en  est  semblablement,  d’ailleurs,  de  tous  les  acci¬ 
dents.... 

»  Cette  relation  est  un  accident  ;  considérée  dans  son  être 
et  en  tant  qu’elle  est  inhérente  au  sujet,  elle  est  postérieure  à  la 
chose  créée,  de  même  qu’en  notre  intelligence  et  par  nature  ( Intel - 
lectu  et  natura),  tout  accident  est  postérieur  au  sujet  qu’il  afiecte  ; 
elle  n’est  pas,  toutefois,  un  de  ces  accidents  qui  ont  leur  cause 
dans  les  principes  constitutifs  du  sujet.  Mais  si  on  la  considère  dans 
sa  nature  (ratio),  entant  qu’elle  émane  de  l’action  du  Créateur, 
la  susdite  relation  est,  d’une  certaine  manière,  antérieure  au  sujet, 
tout  comme  l’action  divine  qui  en  est  la  cause  prochaine.... 

»  Il  ne  faut  pas  concevoir  cette  relation  comme  établie  entre 

i.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quœstiones  disputâtes  de  potentia  Dei.  Quæst.  III  : 
De  creatione.  Art.  III  :  Utrum  creatio  sit  aliquid  realiter  in  creatura,  et  si  est, 
quid  sit. 


VI  -  38 


SAINT  THOMAS  d’aQUIN 


505 


quelque  chose  qui  existe  et  quelque  chose  qui  n’existe  pas  ( entis 
ad  non  ens )  ;  comme  le  dit  Avicenne,  une  telle  relation  ne  saurait 
être  réelle  ;  elle  est  établie  entre  le  Créateur  et  l’être  créé.  » 

Elle  est  donc  erronée,  l’interprétation  que  nous  avions  donnée 
de  la  réponse  de  Thomas  d’Aquin  à  Jean  de  Verceil  ;  elle  est  dictée 
par  une  pensée  que  Thomas  rejette  absolument,  celle  d'assimiler 
la  création  à  un  simple  changement  qui  transformerait  une  essence 
éternelle  dénuée  d’existence  actuelle  en  une  essence  douée  d’exi¬ 
stence  actuelle  ;  dans  la  création,  il  ne  faut  pas  imaginer  quelque 
chose  d’antérieur  qui  accéderait  à  l’existence  ;  il  faut  concevoir 
quelque  chose  qui  commence  d’exister  d’une  manière  absolue. 

L’antériorité  de  la  créature  sur  la  création  est  une  antériorité 
logique  et  une  antériorité  de  nature,  nullement  une  antériorité 
dans  le  temps  ;  c’est  ainsi  qu’il  faut  interpréter  la  réponse  de 
Thomas  d’Aquin  à  Jean  de  Verceil  ;  c’est  ainsi,  encore,  qu’il  faut 
interpréter  ce  passage  tout  semblable  de  la  Somme  théologique  1  : 
«  En  tant  que  la  création  est  véritablement  une  relation,  la  créa¬ 
ture  en  est  le  sujet,  et  elle  lui  est  antérieure  par  son  être  comme 
le  sujet  est  antérieur  à  l'accident  ( Secundum  quod  vere  est  relatio , 
creatura  ejus  est  suhjectum ,  et  prias  ea  in  esse  sicut  subjectum  acci¬ 
dente.)  » 

Ce  n’est  donc  pas  Saint  Thomas  d’Aquin  qui  concevra  des  essen¬ 
ces  éternelles,  douées,  dans  la  pensée  de  Dieu,  d’une  existence 
essentielle,  et  réceptacles  d’une  action  créatrice  qui  les  ferait 
passer  de  l’existence  essentielle  à  l’existence  actuelle  ;  rien  de 
plus  éloigné  de  son  esprit  qu’une  telle  théorie. 

Est-ce  à  dire  qu’en  la  connaissance  divine,  le  Doctor  communis 
ne  mette  rien  qui  se  puisse  comparer,  jusqu'à  un  certain  point , 
aux  essences  conçues  par  notre  raison  ?  Dans  la  pensée  de  Dieu, 
Saint  Thomas  place  non  seulement  la  connaissance  des  choses 
créées  ou  créables,  mais  encore  les  idées  de  ces  choses.  L’es¬ 
sence  d’une  créature  a  eu  commencement  ;  avant  que  cette  chose 
ne  fût  créée,  elle  n  était  rien.  L  idée  de  cette  créature,  au  con¬ 
traire,  est  éternelle  ;  éternellement,  elle  existe  en  l’intelligence 
divine.  Mais  Dieu  est  parfaitement  un  ;  rien  n’est  en  lui  qui  ne 
soit  lui  même  ;  l’idée  de  toute  créature  est  donc  identique  à  l’es¬ 
sence  même  de  Dieu.  Voilà  pourquoi  Thomas  d’Aquin  prononce 
cette  parole  2,  dont  nous  avons  déjà  cité  la  première  partie  : 

1.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Sumrna  theologica ,  Pars  prima,  quæst.  XLV, 
art.  III  :  Utrum  creatio  sit  aliquid  in  creatura. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quœstiones  disputatœ  de  potentia  Dei,  quæst.  III  : 
De  creatioue.  Art.  V,  ad  2m. 


506 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  39 


«  Par  l’acte  même  qui  attribue  l’existence  à  la  quiddité,  ce  n  est 
pas  seulement  l’existence  qui  est  dite  créée,  c’est  aussi  la  quiddité 
même,  caravant  de  posséder  l’existence,  celle-ci  n  est  rien,  à  moins 
qu’on  ne  veuille  considérer  ce  qu  elle  est  dans  1  intelligence  du 
Créateur  ;  mais  là,  elle  n’est  pas  créature  ;  elle  est  l’Essence 
créatrice.  —  Quodex  hoc  ipso  quod  quidditati  esse  attribuitur ,  non 
solum  esse,  sed  ipsa  quidditas  creari  dicitur  ;  quia,  antequam  esse 
habeat,  nihil  est,  nisi  forte  in  intellectu  Creantis,  ubi  non  est  ciea- 
tura,  sed  creatrix  Essentia.  » 

De  l'enseignement  que  ce  texte  résume,  exposons  le  dévelop¬ 
pement. 

Dieu  1  a  fait  toute  créature  à  l’image  d’un  modèle  connu  de  lui  ; 
à  ce  modèle,  le  Doctor  communis  donne  le  nom  platonicien  d’idée 
( idea ). 

Les  modèles  ou  idées  des  créatures  ne  sont  pas  des  choses  qui 
existent  hors  de  Dieu  ;  hors  de  Dieu,  il  ne  peut  rien  exister  que  les 
créatures  elles-mêmes.  Les  idées  ne  sont  pas  des  choses  diverses 
existant  en  Dieu,  ce  qui  contredirait  à  l’absolue  unité  de  Dieu.  Tou¬ 
tes  les  choses  créées  sont  faites  à  l’image  de  Dieu  ;  «  par  son  essence, 
donc,  Dieu  a  ressemblance  avec  chacune  des  choses  créées  ;  par¬ 
tant,  en  Dieu,  l’idée  n’est  pas  autre  chose  que  l’essence  même  de 
Dieu.  » 

«  Le  Verbe  de  Dieu  *  est  la  raison  (X6yoç)  de  toutes  les  choses 
qui  sont  faites  par  Dieu.  Il  faut  donc  que  toutes  les  choses  faites 
par  Dieu  aient  préexisté  dans  le  Verbe  de  Dieu  avant  qu’elles 
n’existassent  en  leur  propre  nature.  Mais  toute  chose  qui  existe 
dans  un  être  est,  en  cet  être ,  de  la  façon  même  selon  laquelle  cet  être 
existe,  et  non  suivant  sa  propre  manière  d’être.  »  — C’est  le  Livre 
des  causes  qui  fournit  ce  principe  à  Thomas  d’Aquin.  —  «  Il  faut 
donc  concevoir  que,  dans  le  Verbe  de  Dieu,  les  choses  préexistent 
de  la  façon  qui  est  propre  au  Verbe  de  Dieu.  Or  la  manière  d’être 
propre  au  Verbe  consiste  à  être  un,  simple,  immatériel;  elle  ne 
cqnsiste  pas  seulement  à  être  vivant,  mais  à  être  la  vie  même, 
car  la  vie  est  l’existence  du  Verbe.  Il  faut  donc  que  les  choses 
faites  par  Dieu  aient,  de  toute  éternité,  préexisté  dans  le  Verbe  de 
Dieu,  immatérielles  et  sans  aucune  composition  ;  elles  ne  doivent 
pas  être  en  lui  autre  chose  que  le  Verbe  lui-inême,  qui  est  la 
vie.  » 

1.  Sàncti  Thomæ  Aquinatis  Script  uni  in  nrimum  librum  Sententiarurn,  Dist. 
XXXVI,  Quæst.  II,  Art.  I  :  Quid  nomine  ideæ  importetur.  —  Cf.  Summa  theo- 
logica,  Pars  I,  Quæst.  XV,  Art.  I  :  Utrum  ideæ  sint.  —  Quœstiones  disputæ 
de  veritate.  Quæst.  II  :  De  ideis.  Art.  I  :  Utrum  sint  ideæ. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  contra  gentiles,  pars  IV,  cap.  XIII. 


VI  -  40 


SAINT  THOMAS  d’aQUIN 


507 


Néanmoins,  aux  choses  diverses  correspondent  des  idées  mul¬ 
tiples  l * * * V. 

En  effet,  puisque  les  créatures  sont  diverses,  elles  n’imitent  pas 
toutes  l’essence  divine  de  la  même  manière  ;  elles  sont  toutes  des 
images  de  cette  essence,  mais  de  cette  essence  considérée  de  points 
de  vue  différents.  Dieu  donc,  qui  connaît  parfaitement  son  essence, 
connaît  tous  les  aspects  différents  suivant  lesquels  elle  peut  être 
imitée  par  les  choses  ;  et,  de  cette  façon,  on  peut  dire  que  Dieu, 
sans  rien  perdre  de  son  unité,  connaît  une  multitude  d-idées,  dont 
chacune  n’est  que  sa  propre  essence  considérée  d’une  certaine 
manière. 

Cette  théorie  des  idées,  Thomas  d’Aquin  l’autorise  d’un  texte  de 
Saint  Augustin  *.  Ce  texte,  que  nous  avons  autrefois  rapporté  3, 
c'est  comme  le  germe  d’où  est  issue  la  doctrine  du  Verbe  de  Dieu, 
premier  modèle,  idée  première,  éternelle  et  unique  delà  création; 
cette  doctrine,  nous  avons  vu  Scot  Érigène  en  faire  la  pierre  angu¬ 
laire  de  tout  son  système  ;  nous  avons  entendu  Saint  Anselme  \ 
Guillaume  d’Auvergne  5,  Alexandre  ÿe  Haies  6,  Robert  Grosse- 
Teste  7  la  formuler  tour  à  tour  ;  nous  aurions  pu  la  retrouver  dans 
les  écrits  d’une  foule  d’autres  docteurs,  toujours  la  même  au  fond 
sous  les  nuances  diverses  dont  elle  se  pare  ;  elle  est  un  des  ensei¬ 
gnements  essentiels  de  ce  Platonisme  augustinien  qui  a  dirigé  toute 
la  Scolastique  et  l’a  sauvegardée  des  philosophies  païennes  ;  Saint 
Thomas  d’Aquin  lui  demande,  à  son  tour,  la  thèse  qui  se  va  substi¬ 
tuer  à  la  théorie  hellénique  ou  arabe  des  essences  éternelles.  Pour 
toute  créature,  l’essence  commence,  en  même  temps  que  l’existence, 
à  l’instant  de  la  création  ;  mais  quelque  chose  précède  cet  instant  de 
toute  éternité  ;  ce  quelque  chose,  c’est  l’idée  de  la  créature.  Entre 
l’existence  que  cette  idée  a  dans  la  pensée  de  Dieu  et  le  mode  d  exi¬ 
stence  que  l'essence  a  dans  notre  propre  pensée,  Thomas  reconnaît 
une  certaine  analogie  ;  la  lecture  de  son  Commentaire  aux  Senten¬ 
ces  va  nous  le  montrer. 

La  connaissance  que  Dieu  a  des  idées  des  créatures  constitue, 


I  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Scriptum  in  pnmum  librum  sententiarum,  Dist 
XXXVI  Ouæst  II,  Art.  II  :  Utrum  ideæ  sint  plures.  — Surnma  theoloyica,\ Pars 

nrima  Ouæst  XV,  Art.  II  :  Utrum  sint  plures  ideæ.  —  Quodlibelu,  Quodlib.  IV, 

Art  I  •  Utrum  in  Deo  sint  plures  ideæ.  —  Çuœstiones  disputatæ  de  uentate. 

Ouæst.  II.  De  ideis.  Art  II  :  Utrum  necessauummt  ponere  plures  ideas. 

V  Sancti  Acrblii  Augustini  Octoginta  très  qiiœsUones,  Quæst.  XLVl. 

Voir  :  Troisième  partie.  Ch.  V,  §  II  ;  ce  vol.,  p  53 

•  ^  ^  III  ;  ce  vol  ,  p.  34o. 

I  ;  ce  vol  ,  p.  284. 


2. 

3. 

4- 

5. 

6 

7' 


Voir  :  Troisième  partie 
Voir  :  Troisième  partie, 
Voir  :  Troisième  partie, 
Voir  :  Troisième  partie, 


ce  vol.,  pp 
^  IV  ;  ce  vol.,  pp. 


338-339. 

351-353. 


508 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  41 


pour  ces  créatures,  un  véritable  mode  d’existence,  éternel  et 
incréé  que  les  successeurs  de  Saint  Thomas  nommeront  Y esse 
cognitum  a  Deo.  «  Elles  sont  en  Dieu  par  ressemblance,  car  l’es¬ 
sence  de  Dieu  est  une  ressemblance  de  toutes  les  créatures,  » 
puisque  toutes  les  créatures  sont  faites  à  l’image  de  Dieu. 

Ainsi,  «  l’être  (esse)  de  la  créature  peut  être  considéré  de  quatre 
manières  :  Premièrement,  tel  qu’il  est  en  la  nature  propre  de  la 
créature.  Secondement,  tel  qu’il  est  en  notre  connaissance.  Troi¬ 
sièmement,  tel  qu’il  est  en  Dieu.  Quatrièmement,  d’une  manière 
générale,  en  faisant  abstraction  de  toutes  ces  circonstances. 

»  Si  l’on  dit  donc  que  la  créature  a,  en  Dieu,  un  être  plus  véri¬ 
table  qu’en  elle-même,  on  compare  le  troisième  être  au  premier 
sous  le  rapport  du  quatrième,  car  toute  comparaison  se  fait  sous 
le  rapport  de  ce  qui  est  commun....  La  créature  a,  en  Dieu,  un 
être  incréé,  tandis  qu’elle  a,  en  elle-même,  un  être  créé  ;  or,  dans 
cet  être  créé,  il  y  a  moins  de  véritable  existence  qu’en  l’être 
incréé. 

»  Si  l’on  compare,  au  contraire,  le  premier  être  au  second,  sous 
le  rapport  du  quatrième,  on  trouve  que,  d’une  part,  chacun  deux 
surpasse  l’autre  et,  d’autre  part,  qu’il  en  est  surpassé.  En  effet, 
par  là  qu’il  est  substantiel,  l’être  qui  réside  en  la  nature  propre 
d’une  chose  surpasse  l’être  qui  réside  en  l’âme,  car  celui-ci  est 
seulement  accidentel  ;  mais,  d’autre  part,  le  premier  est  au-dessous 
du  dernier,  car  il  est  un  être  matériel  et  l  autre  un  être  intellec¬ 
tuel.  On  voit  clairement  ainsi  que  là  où  une  chose  n’existe  que 
par  sa  ressemblance  elle  a,  parfois,  un  être  plus  véritable  qu’en 
elle-même.... 

»  La  ressemblance  d’une  chose  en  l  aine  peut  être  considérée  de 
deux  manières.  On  peut  la  considérer  simplement  en  tant  qu’elle 
est  la  ressemblance  de  la  chose  ;  on  ne  lui  attribue  alors  rien  de 
plus  que  ce  qu’on  trouve  en  la  chose  elle-même.  On  peut  aussi  la 
considérer  sous  le  rapport  de  l’être  qu’elle  a  dans  l’âme  ;  alors, 
on  lui  attribue  l’intelligibilité  ou  universalité.  » 

La  lecture  de  ce  texte  ne  nous  peut  laisser  de  doute  ;  l’être 
qu’une  chose  a  dans  l’âme,  1  esse  in  anima  dont  il  est  ici  question, 
c'est  bien  la  mode  d’existence  que  l’essence,  dépouillée  de  l’exi¬ 
stence  concrète  et  individuelle,  a  dans  notre  esprit  ;  d’autre  part, 
l’être  incréé  qu’une  chose  possède  en  Dieu,  parce  que  l’essence 
de  Dieu  lui  ressemble,  c’est  bien  l’existence  de  l’idée  dans  l’intelli- 


i.  Sa.ncti  Thomæ  Aquinatis  Scriptum  super  primum  librum  sententiarurn, 
Dist.  XXXVI,  quæst.  I,  art.  III  :  Utrum  res  quæ  cognoscuntur  a  Deo  siot  in  Deo. 


VI  -  42 


SAINT  THOMAS  DAQUIN 


509 


gence  divine.  Il  est  clair  que  Thomas,  entre  ces  deux  modes  d’exi¬ 
stence,  établit  une  analogie,  une  sorte  de  parallèle. 

Il  nous  semble  donc  qu'on  peut,  sans  témérité,  résumer  ainsi 
la  pensée  du  Docteur  Angélique  : 

Dépouillée  de  l’existence  concrète  et  individuelle,  une  chose 
peut  posséder  deux  modes  d’existence  : 

L’existence  en  notre  esprit,  à  l’état  d’essence  conçue  ou  de 
quidditè ;  c’est  une  existence  accidentelle,  qui  a  commencement  et 
fin. 

L’existence  en  l’Intelligence  divine,  à  l’état  d’idée  ;  cette  dernière 
existence  est  incréée  et  éternelle. 

Mais  gardons-nous  d’aller  plus  loin  ;  gardons-nous  de  rendre 
trop  étroit  le  rapprochement  que  nous  venons  de  faire  ;  n’allons 
point,  par  exemple,  énoncer  la  proposition  suivante  :  L’idée  d’une 
créature,  c’est  l’essence  de  cette  créature  éternellement  connue 
par  l’Intelligence  divine.  Thomas  d’Aquin  qui,  pour  exposer  sa 
théorie  des  idées,  n’a  pas  une  seule  fois  prononcé  les  mots  :  essence 
d'une  créature,  les  prononcerait  pour  nous  avertir  que  nous  errons. 
«  L’essence  des  choses  créées,  dirait-il  ’,  étant  séparée  de  Dieu, 
ne  peut  être  le  moyen  par  lequel  Dieu  connaît  les  choses  ;  mais 
il  les  connaît  d’une  manière  plus  noble,  par  sa  propre  essence.  » 

Toute  chose  créée  est  faite  à  la  ressemblance  de, Dieu;  c’est  de 
cette  proposition  que  se  tire  toute  la  théorie  des  idées  dont  nous 
venons  de  retracer  les  traits  principaux.  Or  toute  ressemblance 
est  une  relation  entre  deux  termes  ;  on  peut  considérer  successi¬ 
vement,  en  chacun  des  deux  termes,  ce  par  quoi  il  ressemble  à 
l’autre  terme. 

Si  l’on  considère,  en  l'essence  divine,  sa  ressemblance  avec  une 
chose  créée,  si  on  la  regarde  comme  le  modèle  de  cette  chose 
créée,  ce  qu’on  découvre,  c’est  l’idée  éternelle  et  incréée  de  cette 
chose. 

Si,  au  contraire,  dans  la  chose  créée,  on  considère  sa  ressem¬ 
blance  avec  l’essence  de  Dieu,  si  on  la  regarde  comme  une  image 
de  cette  essence,  que  découvrira-t-on  ?  Ce  qu’on  découvrira  doit 
être  créé  et  périssable,  puisque  résidant  en  une  chose  créée  et 
périssable.  De  ces  caractères  créés,  périssables,  par  lesquels  la 
créature  imite  l’essence  divine,  le  premier,  le  plus  commun  sera 
l’existence  concrète  et  individuelle  ;  ainsi  observée  dans  la  créa¬ 
ture,  la  création  ne  sera  pas  autre  chose  qu’une  certaine  ressem¬ 
blance  de  cette  créature  avec  Dieu. 

1.  Sàncti  Thomæ  Aquinatis  Scriptum  in  primum  librum  Sentenliarum,  Dist. 
XXXVI,  quæst.  II,  art.  I  :  Quid  nomme  ideæ  importetur. 


5i0 


LA.  GRUE  DE  l’àRISTOTÉLISME 


VI  -  43 


Cette  proposition,  qu’Henri  de  Gand  se  plaira  à  formuler  et  à 
développer,  elle  ne  se  montre  pas  d’une  manière  explicite  dans 
les  écrits  de  Saint  Thomas  ;  mais  elle  est  comme  sous-jacente  à 
sa  pensée  et,  souvent,  se  laisse  deviner  dans  ses  enseignements. 

«  Toute  chose,  dit-il  *,  en  tant  qu’elle  possède  l’existence,  par¬ 
ticipe  à  l’Acte  premier  par  une  assimilation.  —  Cum  quælibet 
res  participet  per  assimilation em  ad  primun  Adam,  inquantum 
habet  esse.  » 

Et  encore  *  :  «  Tandis  que,  par  l’existence,  toutes  les  créatures 
imitent  l’essence  divine,  elles  ne  l’imitent  pas  toutes  en  ce  qui 
concerne  la  vie....  De  plus,  toutes  celles  qui  l’imitent  par  l’exi¬ 
stence  ne  participent  pas  à  l’existence  de  la  même  manière,  car  il 
en  est  qui  possèdent  une  existence  plus  noble.  » 

«  Comme  la  matière  première 1 2  3  existe  par  Dieu,  il  faut  que  l’idée 
de  la  matière  première  se  trouve  en  Dieu  d’une  certaine  façon; 
il  lui  faut  attribuer  une  idée  en  Dieu  de  la  même  manière  que 
l’existence  lui  est  attribuée  ;  car  toute  existence,  dans  la  limite 
où  elle  est  quelque  chose  de  parfait,  est  tirée  de  l’existence  de 
Dieu.  Or  l’existence  parfaite  ne  convient  pas  à  la  matière  prise 
en  elle-même,  mais  seulement  à  la  matière  en  tant  qu’elle  est 
engagée  dans  le  composé  [de  matière  et  de  forme]  ;  en  elle-même, 
elle  n’a  qu’une  existence  imparfaite,  le  dernier  degré  d’existence, 
qui  est  l’existence  en  puissance.  Si  donc  elle  possède  [en  Dieu] 
une  idée  de  nature  parfaite,  c’est  seulement  parce  qu’elle  est 
engagée  dans  un  composé  ;  c’est,  en  effet,  de  cette  façon  qu’une 
existence  parfaite  lui  est  conférée  par  Dieu  ;  considérée  en  elle- 
même,  elle  n’a,  en  Dieu,  qu’une  idée  de  nature  imparfaite.  Il  en 
est  ainsi  parce  que  l’Essence  divine  peut  être  imitée  par  le  com¬ 
posé  suivant  une  existence  parfaite  et  par  la  matière  suivant  une 
existence  imparfaite  ;  enfin  elle  ne  peut  être  aucunement  imitée 
par  la  privation....  Les  accidents,  eux  non  plus,  n’ont  pas  une 
existence  parfaite  ;  la  perfection  de  l’idée  leur  fait  donc  défaut... 
Toutefois,  dans  la  limite  où  ils  possèdent  l’existence  par  imitation 
de  l’essence  divine,  l’essence  divine  est  leur  idée.  Secundurn  quoa 
esse  habent  per  imitationem  divinæ  essentiæ ,  essentia  divina  est 
eorum  idea.  » 

Dans  le  Néo-platonisme  d’Avicenne,  la  théorie  de  la  création 

1.  S.  Thomæ  Aquinatis  Ouœstio  disputata  de  spiritualibus  creaturis.  Art.  I  : 
Utrum  substantia  spirituaiis  sit  composita  exmateria  et  forma. 

2.  S.  Thomæ  Aquinatis  Scriptum  in  primum  librum  Sententiarum,  dist. 
XXXVI,  quæst.  II,  art.  II  :  Utrum  sint  plures  ideæ. 

3.  S.  Thomæ  Aquinatis  Op.  iaud.,  dist.  XXXVI,  quæst.  II,  art.  III  :  Utrum  ia 
Deo  siat  ideæ  omnium  quæ  cognoscit. 


VI  -  44 


SAINT  THOMAS  ü’ AQUIN 


511 


était  intimement  liée  à  l’éternelle  distinction  entre  l’essence  et 
l’existence  ;  l’essence  était  le  sujet,  le  réceptacle  éternel  de  l’ac¬ 
tion  créatrice  qui,  éternellement,  lui  confère  l’existence.  Une  telle 
doctrine  ne  pouvait  être  conservée  par  le  Chrétien  qui,  dans  la 
création,  voit  une  innovation,  un  commencement  absolu,  et  non 
plus  une  émanation  sans  commencement.  A  la  distinction  entre 
l’essence  et  l'existence  d’une  créature,  Thomas  d’Àquin  a  fixé  un 
début,  le  même  début  qu’à  la  créature.  Dès  lors,  cette  distinction 
entre  l’essence  et  l’existence  n’a  plus  joué  aucun  rôle  dans  la 
théorie  de  la  création.  Le  ^Docteur  Angélique,  qui  n  avait  pas 
parlé  de  la  création  dans  son  traité  De  ente  et  essentia,  a  pu 
exposer  toute  sa  philosophie  des  idées  et  de  la  création  sans  faire 
la  moindre  allusion  à  la  distinction  entrs  l’essence  et  1  existence. 

Entre  ces  deux  doctrines  si  complètement  séparées  1  une  de 
l’autre  par  Thomas  d’Aquin,  les  suocesseurs  de  ce  docteur 
s’efforceront  de  renouer  le  lien  ;  de  là  des  tentatives  qui,  au 
temps  d’Henri  de  Gand,  donneront  lieu  à  de  grandes  discussions 
métaphysiques. 


VI 

LA  MATIÈRE  PREMIÈRE  ET  LES  DIMENSIONS  INDÉTERMINÉES.  LE  PRINCIPE 
D’iNDlVlDUATION.  L’UNITÉ  DE  LA  FORME  SUBSTANTIELLE 

Dans  le  Doctor  commuais ,  nous  venons  de  discerner  successive¬ 
ment  le  disciple  d’Avicenne  et  le  disciple  de  saint  Augustin , 
reconnaissons-y,  maintenant,  le  disciple  d’Aristote. 

L’étude  de  la  délimitation  de  la  matière  à  l’aide  de  dimensions 
déterminées,  l’étude  du  principe  d’individuation,  qui  se  ramène'  à 
celle-là,  font  l’objet  d’un  opuscule  intitulé  :  De  natura  materiæ  et 
de  dimensionibus  interminatis .  Le  but  de  cet  opuscule,  c  est  de 
réfuter  la  théorie  proposée  par  Averroès  au  De  substantia  orbis 
et  de  lui  substituer  une  théorie  plus  satisfaisante. 

Averroès,  nous  l’avons  vu  *,  distinguait  nettement  la  façon  dont 
les  dimensions  sont  reçues  en  la  matière  première  des  corps  céles¬ 
tes  et  la  façon  dont  elles  sont  reçues  en  la  matière  des  corps 
sublunaires. 

Dans  un  corps  céleste,  on  ne  peut  considérer  d’autres  dimensions 
que  des  dimensions  déterminées,  actuelles  ;  ces  dimensions  ne  font 

i.  Voir:  Troisième  partie,  Ch.  III,  |  IV  ;  t.  IV,  pp.  54  *-545»  §  V  ,  t.  IV, 

pp.  545-548. 


512 


LA  CRUE  NE  l’àRISTOTÉLISME 


VI  -  45 


qu’un  avec  la  forme  même  du  corps  céleste  ;  cette  forme  en 
fixe  pour  l’éternité  la  grandeur  et  la  figure  immuables. 

De  la  Matière  première  qui  forme  le  fonds  permanent  de  toutes 
les  substances  douées  de  génération  et  de  corruption,  il  en  est 
tout  autrement.  Cette  Matière  première  possède,  par  elle-même, 
des  dimensions  indéterminées  dont  elle  ne  saurait  jamais  être 
dépouillée.  En  lui  attribuant  ces  dimensions  indéterminées,  Aver¬ 
roès  entend  exprimer  qu  elle  est  divisible,  que  par  chacun  de  ses 
points,  on  peut  faire  passer  trois  plans  se  coupant  à  angle  droit 
et  dessinant  une  longueur,  une  largeur  et  une  profondeur  ;  il 
entend,  en  outre,  affirmer  qu’en  la  matière  première,  cette  divi¬ 
sibilité  n’est  pas,  comme  le  voulaient  Avicenne  et  Al  Gazâli,  une 
forme  qui  serâit  venue  donner  une  première  détermination  à  un 
support  encore  moins  déterminé  et  ne  possédant  même  pas  la 
divisibilité  ;  il  entend  déclarer  qu’un  tel  sujet,  encore  moins  défini 
que  la  matière  première  divisible,  n’existe  pas  et  ne  saurait  exister. 
La  forme,  qui  survient  à  la  matière  déjà  divisible  en  puissance, 
transforme  cette  divisibilité  potentielle  en  division  actuelle  et,  aux 
dimensions  indéterminées,  substitue  des  dimensions  déterminées. 

Telle  est  la  théorie  contre  laquelle  Saint  Thomas  d’Aquin  argu¬ 
mente  très  vivement.  Elle  lui  parait  tout  à  fait  inacceptable  *.  Il 
trouve  plus  raisonnables  qu’Averroès1  2  ceux  qui  admettent  une  pre¬ 
mière  matière  dépourvue  de  toutes  dimensions,  tant  determinees 
qu’indéterminées,  ceux  qui  attribuent  à  une  première  forme,  anté¬ 
rieure  à  toutes  les  autres,  la  production,  dans  cette  matière,  de 
dimensions  indéterminées  que  les  formes  ultérieures  délimiteront, 
la  création  d’une  divisibilité  potentielle  que  ces  autres  formes  rem¬ 
placeront  par  une  division  actuelle.  Thomas,  toutefois,  rejette  éga¬ 
lement  cette  forme  qu’Avicenne  et  Al  Gazâli  avaient  dénommée 
corporéité  ;  en  admettra  l’existence,  en  effet,  c’est  admettre  que 
plusieurs  formes  substantielles,  de  plus  en  plus  étroitement  déter¬ 
minées,  se  peuvent  superposer  les  unes  aux  autres  dans  une 
mêfiie  substance  ;  or,  contre  cette  doctrine  de  la  pluralité  des 
formes  substantielles,  chère  à  la  pensée  d’Avicébron,  Thomas, 
comme  Averroès,  ne  cesse  de  s’élever. 

Puis  donc  que  les  dimensions  indéterminées  ne  sont  pas  une 
propriété  inhérente  à  la  matière  première,  inséparable  de  cette 
matière,  puisqu’elles  ne  sont  pas  davantage  une  forme  conjointe  à 
cette  matière,  que  sont-elles  donc  ?  Une  pure  conception  de  l’esprit. 

1.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  De  natura  materiœ  et  dimensionibus  interminatis 
opusculurn,  cap.  IV. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laud.,  Cap.  VI. 


VI  -  46 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


513 


«  Il  est  impossible  1  d’admettre  qu’il  existe,  en  la  matière,  des 
dimensions  indéterminées  et  qu’elles  y  précèdent  toute  forme 
substantielle  ;  une  telle  supposition  n’a  de  réalité  que  dans  notre 
intelligence,  tout  comme  les  imaginations  des  mathématiciens.  » 

«  Si  l’on  suppose  2  qu'une  certaine  divisibilité  est  nécessaire,  en 
la  matière,  afin  qu’elle  puisse  recevoir  simultanément  des  formes 
différentes,  et  si  l’on  attribue  une  existence  propre  à  cette  divisibi¬ 
lité,  cela  provient  d  une  fausse  imagination  ;  on  imagine,  en  effet, 
que  ces  formes  sont  données  du  dehors  ;  comme  elles  possèdent 
en  elles-mêmes  une  diversité  naturelle,  il  semble  nécessaire  que  la 
matière  ait  des  parties,  et  que  ccs  parties  diffèrent  les  unes  des 
autres  par  la  nature  de  leur  quantité,  afin  que  la  matière  puisse 
admettre  ces  formes  diverses,  qui  ne  sauraient  être  toutes  reçues 
dans  une  même  partie. 

»  Mais  les  formes  ne  proviennent  point  de  l’extérieur;  selon  le 
Philosophe,  elles  sc  tirent  de  la  puissance  même  de  la  matière, 
par  transmutation  de  cette  matière  ;  la  matière,  c’est  ce  qui  est  en 
puissance  des  formes  substantielles,  et  ces  formes  en  sont  les  actes. 
Dès  lors,  il  est  impossible  de  supposer  dans  la  matière  une  parti¬ 
tion  antérieure  aux  formes  substantielles  ;  c’est  l’introduction  de 
la  forme  en  la  matière  qui  engendre  le  composé  ;  seul,  le  composé 
a,  par  lui-même,  des  parties;  ni  la  forme  ni  la  matière  n’a  de 
parties  par  elle-même  ;  elle  n’en  a  que  par  accident  ;  chacune 
d’elles  ne  saurait  être  divisée,  si  ce  n’est  par  accident,  et  par  suite 
de  la  division  du  composé.  Avant  donc  que  le  composé  ne  soit  con¬ 
stitué,  il  est  clair  qu’aucune  divisibilité  n’existait  en  la  matière, 
puisque  ce  caractère  ne  lui  saurait  convenir  que  par  accident.  » 

Partant,  les  dimensions  ont  deux  manières  d’être  ;  en  tant  que 
dimensions  indéterminées,  elles  n’existent  que  dans  l’entendement  ; 
d’une  manière  actuelle,  elles  n’existent,  qu’à  l’état  de  dimensions 
déterminées;  liées  à  une  certaine  forme  également  déterminée. 
Leurs  deux  modes  d’existence  sont  analogues  aux  deux  modes 
d’existence  de  l’essence  spécifique  3  ;  aussi  saint  Thomas  dit-il  des 
dimensions  indéterminées  qu’elles  existent  par  essence. 

Cette  expression  nous  conduit  tout  naturellement  à  comparer  la 
théorie  qu’au  De  ente  et  essentia ,  Thomas  d’Aquin  a  donnée  au 
sujet  de  l’essence  spécifique  à  celle  qu’il  vient  de  développer  tou¬ 
chant  les  dimensions  indéterminées.  Ces  deux  théories  procèdent, 
peut-on  dire,  suivant  une  même  méthode  ;  elles  sont  dirigées  par 

1.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op  laud.,  cap.  IV. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laud.,  cap.  V. 

3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laud..  Cap.  VII. 

duhem.  —  T.  v.  33 


514 


LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  47 


une  même  règle,  et  cette  règle  se  pourrait  formuler  ainsi  :  Il  faut 
prendre  garde  à  ne  point  réaliser  des  abstractions.  Ce  souci  de  ne 
point  mettre  dans  les  choses  les  distinctions  que  notre  esprit  a 
seul  établies,  saint  Thomas  ne  s’en  départit  dans  aucune  de  ses 
œuvres,  et  c’est  son  influence,  sans  doute,  qui  en  fera  la  saine  et 
traditionnelle  habitude  de  la  Scolastique  parisienne. 

Des  principes  qui  viennent  d’être  posés  résulte  la  conséquence 
suivante  :  Lorsqu’une  forme,  actuellement  réalisée  dans  la  matière, 
vient  à  être  détruite  et  remplacée  par  une  seconde  forme,  les 
dimensions  déterminées  que  la  première  forme  avait  imposées  à  la 
matière  cessent  d’exister  en  même  temps  que  cette  forme  ;  la 
seconde  forme  apporte  avec  elle  de  nouvelles  dimensions  déter¬ 
minées  ;  les  dimensions  déterminées  de  la  substance  produite  par 
la  transformation  ne  sont  pas  numériquement  identiques  aux 
dimensions  déterminées  de  la  substance  détruite,  pas  plus  que  les 
accidents  de  l’une  ne  sont  identiques  aux  accidents  de  l’autre. 

Il  peut  seulement  arriver  que  les  dimensions  apportées  par  la 
seconde  forme  soient  égales  aux  dimensions  disparues  avec  la 
première  forme  ;  la  matière  affectée  par  la  seconde  forme  garde, 
en  effet,  par  rapport  à  l’ensemble  de  la  matière,  le  même  ordre 
que  la  matière  où  résidait  la  première  forme  ;  ces  dimensions  sont 
donc  les  mêmes  pour  la  pensée  ;  elles  sont,  dit  Saint  Thomas,  les 
mêmes  par  essence.  C’est  en  ce  sens  que  le  cadavre  a,  par  essence, 
les  mêmes  dimensions  que  le  corps  vivant  ;  mais,  d’une  manière 
actuelle,  les  dimensions  du  corps  vivant  n’existent  plus  dans  le 
cadavre;  les  dimensions  qui  y  sont  actuellement  réalisées,  ce  sont 
d’autres  dimensions,  égales  à  celles  du  corps  vivant,  et  qui  se 
trouvaient  en  puissance  au  sein  du  corps  vivant. 

Cette  théorie  des  dimensions  est  visiblement  inspirée  de  la  théo¬ 
rie  du  lieu  que  Damascius  avait  imaginée  et  que  Simplicius,  disci¬ 
ple  de  Damascius,  a  reçue  et  conservée  dans  son  commentaire  à  la 
Physique  d’Aristote  Thomas  d’Aquin,  en  construisant  une  telle 
théorie  des  dimensions,  a  favorisé  le  retour  de  la  Scolastique  à  la 
théorie  du  lieu  conçue  par  Damascius  et  Simplicius,  retour  qui 
sera  général,  au  sein  de  l’École  de  Paris,  durant  le  xiv®  siècle  ;  nous 
aurons  bientôt  occasion  de  parler  de  cette  théorie  du  lieu. 

Il  nous  faut  fixer  un  moment  notre  attention  sur  la  doctrine  que 
nous  venons  d’exposer  ;  en  l’œuvre  de  Saint  Thomas,  elle  occupe 
une  place  essentielle  ;  c’est  sur  elle  que  les  adversaires  du  Tho¬ 
misme  concentreront  leurs  plus  vives  attaques. 


i.  Voir  :  Première  partie.  Ch.  V,  §  XIV  ;  t.  I,  pp.  343-347- 


VI  -  48 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


515 


Lorsqu’à  la  mort,  l’âme  quitte  le  corps,  les  dimensions  déter¬ 
minées  qui  circonscrivaient  la  matière  de  ca  corps,  qui  individua¬ 
lisaient  le  corps  vivant  cessent  d’exister,  au  moins  d’une  manière 
actuelle  ;  elles  sont  remplacées  par  de  nouvelles  dimensions  déter- 
tainées  qui  leur  sont  simplement  équivalentes  et  qui  viennent  cir¬ 
conscrire  la  matière  du  cadavre,  individualiser  le  cadavre  ;  le 
cadavre  n’est  donc  plus  le  même  individu  que  le  corps  vivant  ;  ce 
sont  deux  corps  numériquement  différents  ;  l’un  est  simplement 
homonyme  ( æquivocum )  de  l’autre  \ 

D’une  telle  doctrine,  des  corollaires  paradoxaux  et  qui  inquiè¬ 
tent  fort  la  foi  des  chrétiens  semblent  se  pouvoir  déduire.  Le  corps 
du  Christ  suspendu,  vivant,  à  la  croix  et  le  corps  du  Christ  déposé, 
mort,  dans  le  tombeau,  ne  sont-ils  pas  numériquement  le  même 
corps  *  ?  L'œil  du  Christ,  dont  la  mort  a  fermé  la  paupière,  n’est-il 
plus  un  véritable  œil  et  ne  garde-t-il  son  nom  que  par  homony¬ 
mie  ?  Durant  les  trois  jours  que  son  corps  a  passés  dans  le  sépul¬ 
cre,  le  Christ  n’était-il  donc  plus  le  même  homme  que  durant  sa 
vie  ? 

Sans  s’effrayer  de  l’apparente  étrangeté  des  propositions  qu’il 
est  conduit  à  formuler,  Thomas  d’Aquin  maintient  fermement  la 
théorie  qu’il  a  proposée. 

Dans  la  personne  de  Jésus-Christ,  il  y  a  trois  principes,  le  corps, 
l’âme  et  l’hypostase  du  Fils  de  Dieu  ;  dans  cette  personne,  l’homme 
est  constitué  par  l’union  de  l’âme  et  du  corps. 

Lorsque  Jésus-Christ  eut  rendu  l’esprit,  l’hypostase  divine  est 
demeurée  unie,  d’une  part,  au  cadavre  déposé  dans  le  tombeau 
et,  d’autre  part  à  l’âme  séparée  du  corps,  en  sorte  que  ce  cadavre 
et  cette  âme  ont  continué  d’appartenir  à  la  même  personne,  à 
celle  du  Fils  de  Dieu.  «  Quant  à  l’hypostase  ou  à  la  personne, 
donc,  Jésus-Christ  est  demeuré,  après  sa  mort,  numériquement  le 
même  »  que  ce  qu’il  était  avant  la  mort. 

L’âme  de  Jésus-Christ,  elle  aussi,  est  demeurée  numériquement 
la  même  avant  et  après  la  mort.  Quant  au  corps,  la  réponse  qu’il 
convient  de  donner  à  son  sujet  est  plus  complexe  ;  dans  le  corps 
vivant  cloué  sur  la  croix  et  dans  le  cadavre  couché  sur  la  pierre 
du  sépulcre,  la  même  matière  sert  de  support,  de  sujet  à  la  même 

1.  Sancti  Thomæ  Aqiunati8  Ouodlibetales  quœstiones  ;  Quodlibet  III,  art.  IV  : 
Utrum  oculus  christi  post  mortem  dicatur  æquivoce  oculus  vel  univoce. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quodlibetales  quœstiones  ;  Quodlib.  IV,  art.  VIII  : 
Utrum  sit  unum  numéro  corpus  Christi  affixum  cruci  vel  jacens  in  sepul- 
chro.  —  Quodlib.  III,  art.  IV  :  Utrum  oculus  Christi  post  mortem  dicatur 
æquivoce  oculus  vel  univoce.  — Quodlib.  II,  art.  I  :  Utrum  Christus  in  triduo 
mortis  fuerit  idem  homo  in  numéro. 


516 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  49 


hypostase  divine,  et  par  là,  le  corps  vivant  et  le  cadavre  sont 
numériquement  le  même  corps  ;  mais  du  point  de  vue  simplement 
naturel,  le  corps  du  Christ  vivant  et  le  cadavfe  du  Christ  ne  sont 
pas  numériquement  le  même  corps  ;  ils  ne  sont  pas  purement  et 
simplement  le  même  corps,  simpliciter ,  mais  seulement  sous  un 

certain  rapport,  secundum  quid. 

Quant  à  l’humanité,  elle  consiste  essentiellement  dans  l’union 
de  l’àme  et  du  corps.  Aussi,  durant  les  trois  jours  de  sa  mort, 

«  Jésus-Christ  ne  fut  ni  le  même  homme  ni  un  autre  homme  ;  il 
ne  fut  pas  homme  du  tout.  » 

Assurément,  un  disciple  d’Avicenne  ou  d’Avicébron  échappe¬ 
rait  à  toutes  ces  épineuses  conséquences.  Dans  un  homme  vivant, 
dirait-il,  il  y  a  deux  formes  substantielles  coexistantes  et  superpo¬ 
sées  l’une  à  l’autre  ;  d’abord,  la  corporéité  qui  confère  à  la  matière 
de  cet  homme  des  dimensions  déterminées  et  individualise  le 
corps  ;  nuis  l’àme.  Lorsqu’à  la  mort,  l’âme  se  sépare  du  corps,  la 
corpc-eité  demeure,  gardant,  à  la  même  matière,  les  mêmes 
dimensions  déterminées,  en  sorte  que  le  cadavre  est  vraiment  le 
même  corps  individuel  que  le  corps  vivant. 

Thomas  d’Aquin  ne  saurait  admettre  semblable  opinion  :  «  En 

aucun  corps,  disait-il1 2,  il  n’y  a  plus  d’une  forme  substantielle . 

Peut-être  dira-t-on  que  la  corporéité  est  la  forme  du  corps.  Ce 
mot  corporéité  se  prend  en  deux  sens  différents  ;  tantôt,  il  signifie 
les  trois  dimensions,  ce  qui  n’est  pas  une  forme  substantielle, 
mais  un  accident  ;  tantôt,  il  signifie  la  forme  dont  proviennent  les 
trois  dimensions  ;  cette  forme-là  n’est  pas  différente  de  la  forme 
spécifique.  » 

Nous  venons  d’entendre  Saint  Thomas  invoquer  l’axiome  sur 
lequel  repose  toute  cette  théorie.  Dans  un  individu  déterminé,  il 
n’y  a  pas  deux  formes  substantielles  ;  il  y  a  une  forme  susbtan- 
tielle  unique  qui  est  directement  conjointe  à  la  matière.  De  cet 
axiome,  écoutons  l’exposé  *. 

«  Touchant  l’ordre  des  formes,  il  existe  deux  opinions. 

»  La  première  est  celle  d’Avicébron  et  de  quelques  personnes 
qui  suivent  son  sentiment.  Ils  prétendent  qu’il  existe  [en  une 
même  substance]  plusieurs  formes  substantielles  différentes  qui 
s’ajoutent  les  unes  aux  autres  selon  l’ordre  des  genres  et  des 
espèces.  Ainsi  une  même  chose  est  substance,  puis  est  corps,  puis 

1.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quodlibetales  quœstiones  ;  Quodlibet  XII,  art.  X  : 
Utrum  anima  perficiat  corpus  immédiate  vel  mediante  corporeitate. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quodlibetales  quœstiones  ;  Quodlibet  XI,  art.  V  : 
Utrum  sint  ejusdem  substautiœ  anima  sensitiva  et  intellectiva. 


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SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


517 


est  être  vivant,  puis  est  animal  et,  enfin,  est  homme  ;  ils  disent 
alors  qu’il  existe  une  première  forme  substantielle  par  laquelle 
cette  chose  est  seulement  substance,  puis  une  autre  par  laquelle 
elle  est  corps,  puis  une  par  laquelle  elle  est  vivante,  une 
autre  par  laquelle  elle  est  animal,  une  enfin  par  laquelle  elle  est 
homme.  Us  en  disent  autant  des  formes  substantieUes  des  autres 
choses. 

»  Mais  cela  ne  peut  tenir  ;  la  forme  substantielle,  c'est  ce  qui 
fait  qu’une  chose  est  telle  chose  déterminée  ( hoc  aliquid )  et  ce  qui 
lui  donne  l'existence  substantielle.  Dès  lors,  la  première  forme 
serait  seule  forme  substantielle,  car  elle  seule  donnerait  à  la  chose 
considérée  l’existence  substantielle  et  ferait  qu’elle  soit  telle  chose  ; 
toutes  les  formes  qui  suivent  la  première  surviendraient  seule¬ 
ment  à  titre  d’accidents  ;  elles  ne  feraient  pas  simplement  que  la 
chose  soit  ;  eUes  la  feraient  être  de  teUe  manière  ;  le  gain  ou  la 
perte  d’une  de  ces  formes  ne  constituerait  pas  une  génération  ni 
une  corruption,  mais  seulement  une  altération.  On  voit  bien  que 
tout  cela  n’est  pas  vrai. 

»  Il  en  serait  absolument  de  même  pour  les  puissances  de 
l’âme  ;  seule,  la  première,  la  forme  végétative,  serait  forme 
substantielle  et  ferait  que  la  chose  soit  telle  chose  ;  les  autres 
seraient  simplement  accidentelles,  ce  qui  est  entièrement  faux. 

»  Voici  donc  ce  qu’il  faut  dire  : 

»  Les  formes  diffèrent  les  unes  des  autres  par  leur  perfection 
plus  ou  moins  grande.  Il  est  une  forme  dont  une  chose  recevrait 
seulement  l’existence  corporelle  ;  une  autre,  plus  parfaite,  donne¬ 
rait  aussi  la  vie,  sans  spécifier  de  quelle  sorte  est  cette  vie  ;  une 
autre,  outre  les  caractères  précédents,  donne  encore  la  faculté  de 
sentir.  On  voit  qu’en  cet  ordre,  la  dernière  forme  est  toujours  plus 
parfaite  que  les  précédentes  ;  elle  a,  aux  précédentes,  le  rapport 
qu’a  le  plus  parfait  au  moins  parfait.  Donc,  tout  ce  qui  est  contenu, 
dans  les  premières  formes,  est  aussi  contenu  virtuellement  (in 
virtute )  dans  la  dernière. 

»  L’âme  sensitive  et  l’âme  intelligente  ont  donc  une  seule  et 
même  essence  ;  mais  l’âme  intelligente  se  comporte  à  l’égard  de 
l’âme  sensitive  comme  le  plus  parfait  à  l’égard  du  moins  par¬ 
fait.  » 

Dans  l’homme,  il  y  a  une  seule  forme  substantielle,  l’âme  intel¬ 
ligente  ;  mais  cette  forme  possède  tous  les  pouvoirs  des  formes 
moins  parfaites  qu’elle  contient  virtuellement  ;  c’est  donc  elle 
qui  fait  fonction  d’âme  végétative  et  d’âme  sensitive,  qui  donne  à 
l’homme  de  vivre  et  de  sentir  ;  c’est  elle,  aussi,  qui  fait  fonction 


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LA  CRUE  RE  L’ ARISTOTÉLISME 


VI  -  51 


de  la  simple  corporéité,  qui  circonscrit  la  matière  dans  des  dimen¬ 
sions  déterminées  et  qui,  au  corps  humain,  confère  l’individualité. 

Toute  cette  doctrine  de  l’unité  de  la  forme  substantielle  dans  un 
être  déterminé  est  donc  le  développement  de  cet  axiome.  Si  une 
seconde  forme  survient  à  quelque  chose  qu’une  première  forme  a 
déjà  mise  en  acte  :  «  le  composé  1 2 3 *  ainsi  engendré  ne  sera  pas  un 
d  une  manière  absolue  ;  par  accident,  il  sera  une  seule  chose  ; 
mais  d  une  manière  absolue,  il  sera  deux  choses  distinctes.  — 
Quia  non  esset  compositum  imum  simpliciter  ;  duo  simpliciter  et 
nnum  per  accidens.  » 

Cet  axiome,  nous  l’avons  déjà  entendu,  non  moins  formellement 
énoncé,  de  la  bouche  d’Averroès  *  ;  le  Commentateur  le  portait  au 
compte  du  Philosophe  ;  était-il,  en  cela,  le  fidèle  interprète  de  la 
pensée  d  Aristote  ?  Il  est  permis  d’en  douter.  En  usant  d’une 
manière  constante  de  ce  même  axiome,  Thomas  d’Aquin  s'est  peut- 
être  montré  plus  Averroïste  qu’ Aristotélicien. 

Ce  que  Thomas  a  surtout  demandé  à  sa  théorie  de  l’individua¬ 
tion  par  les  dimensions  déterminées,  c’est  une  explication  du  mys¬ 
tère  qui  embarrassait  si  fort,  en  son  temps,  les  philosophes  chré¬ 
tiens,  le  mystère  de  la  survie  individuelle  que  garde  l’âme  humaine 
après  qu’elle  a  délaissé  le  corps  8. 

Forme  du  corps  vivant,  l’âme  humaine,  quand  elle  s’est  unie  à 
la  matière  de  ce  corps,  y  a  tracé  des  dimensions  déterminées  ;  ces 
dimensions  ont  circonscrit  la  portion  de  matière  attribuée  à  cette 
âme  et,  par  là,  elles  lui  ont  assuré  une  existence  individuelle,  dis¬ 
tincte  de  celle  des  autres  âmes  de  même  espèce. 

Lorsque  1  âme  délaisse  le  corps,  ces  dimensions  déterminées  ces¬ 
sent  d  exister  d  une  manière  actuelle  en  la*  matière  ;  elles  y  sont 
remplacées  par  d  autres  dimensions  actuelles,  simplement  égales  à 
celles  qui  les  ont  précédées  ;  mais  les  dimensions  déterminées 
dont  1  existence  a  pris  fin  demeurent  à  l’état  potentiel  en  la  matière  ; 
cette  matière,  en  effet,  reste  capable  d’être  informée  de  nouveau 
par  la  même  âme,  qui  est  séparée  du  corps,  mais  qui  n’est  pas 
détruite ,  lorsque,  par  la  résurrection,  la  même  âme  s’unira,  de 
nouveau  à  la  matière,  ces  mêmes  dimensions  déterminées,  qui 
1  ont  individualisée  durant  sa  première  vie,  reviendront  à  l’exis¬ 
tence  actuelle  et  continueront  à  l’individualiser  de  la  même 
manière  .  «  Il  est  donc  évident  que  c’est  le  même  homme  qui  res- 

1.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quodlibetales  quœsiiones  ;  quodlib.  XII,  art.  X: 
Utrum  anima  pernciat  corpus  immédiate  vel  mediante  corporeitate. 

2.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  III,  §  IV  ;  t.  IV,  pp.  537-54o. 

3.  l  ancti  Thomæ .Aquinatis  Dénatura  mater lœ  et  dirr\ensior\ihu$  interrninati$ 

opusculum,  cap.  Vil. 


VI  -  52 


SAINT  THOMAS  d’ AQUIN 


519 


suscitera,  et  non  point  un  autre  homme,  car  tous  les  principes 
qui  constituent  cet  homme  se  réuniront  les  uns  aux  autres,  numé¬ 
riquement  identiques  [à  ceux  qui  ont  été  disjoints].  L’âme  humaine, 
en  effet,  garde,  après  la  mort,  son  idendité  numérique  absolue  ; 
elle  conserve  la  plénitude  des  vertus  par  lesquelles  elle  peut  con¬ 
férer  à  la  matière  exactement  les  mêmes  perfections  qu’elle  lui  con¬ 
férait  auparavant,  et  au  même  degré.  La  matière,  elle  aussi, 
demeure  numériquement  la  même,  car  elle  est  incorruptible.  Enfin 
les  mêmes  dimensions  demeurent  en  la  matière,  bien  qu  elles  y 
demeurent  seulement  en  puissance.  ( Easdem  etiam  dimensiones 
necesse  est  manere  in  materia,  licet  non  nisi  in  potentia).  Aucun 
agent  physique  ne  pourrait  les  reproduire,  [d’une  manière  actuelle], 
numériquement  identiques  à  ce  qu  elles  étaient.  Mais  elles  demeu¬ 
rent  dans  la  matière,  numériquement  identiques  à  elles-mêmes, 
en  puissance  à  l’égard  de  l’action  divine.  S  il  n  en  était  pas  ainsi, 
l’individu  ne  demeurerait  pas  numériquement  identique  à  lui- 
inême,  car  les  dimensions  contribuent  à  1  individuation.  De  la 
même  matière,  donc,  et  des  mêmes  dimensions  unies  à  la  même 
âme,  un  homme  ressuscitera,  qui  sera  numériquement  le  même 
homme  et  non  pas  un  autre  homme.  » 

L’individu  ressuscité  en  âme  et  en  chair  sera  le  même  que  l’in¬ 
dividu  vivant  parce  que  «  ce  sera  la  meme  âme  et  le  même  corps 
qui  ressusciteront  *.  On  doit  dire,  en  effet,  que  le  corps  qui  ressusci¬ 
tera  sera  numériquement  le  même  que  le  corps  de  1  homme  durant 

sa  vie _ Les  accidents  qui  confèrent  l’individuation,  c  est-à-dire 

les  dimensions,  se  retrouveront,  elles  aussi,  numériquement  les 

mêmes,  dans  le  corps  glorifié.  » 

Ainsi,  lorsque  l’âme  est  unie  au  corps,  elle  trouve  le  principe 
de  son  individuation  dans  la  matière  délimitée,  douée  de  dimen¬ 
sions  déterminées,  dont  elle  est  la  forme,  1  acte,  la  perfection. 
Lorsqu’elle  est  séparée  du  corps,  elle  demeure  individualisée, 
parce  que  tout  ce  qui  constituait  son  individuation  continue  d  exis¬ 
ter  en  puissance  ;  les  mêmes  dimensions  déterminées  demeurent 
en  puissance  au  sein  de  la  matière,  et  l’âme  garde  le  pouvoir 
d’informer  de  la  même  façon  la  même  matière.  D  ailleurs,  si  ces 
dimensions  déterminées  demeurent,  numériquement  les  mêmes, 
en  puissance  dans  la  matière,  si  l’âme  garde  le  pouvoir  d  infor¬ 
mer  la  même  matière,  si  toutes  ces  choses,  au  lieu  d  être  pure¬ 
ment  et  simplement  détruites,  gardent  l’existence  potentielle, 

I.  Sancti  Thomæ  Quodlibetalcs  qucesliones.  Quodlib.  XI,  art.  V;  Utrum  smt 
ejusdem  subslantiæ  anima  sensitiva  et  intellectiva .  —  De  corpore. 


520 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  53 


c’est  que,  par  l’action  de  Dieu,  l’âme  peut  être  de  nouveau  unie 
au  corps.  L’assurance  qu’un  jour  nous  ressusciterons  en  notre 
chair,  qui  justifie  seule  la  persistance  en  puissance,  au  sein  de  la 
matière,  des  dimensions  du  corps  vivant,  est  la  seule  raison  d’être 
de  l’existence  individuelle  que  garde  l’âme  séparée  du  corps  ;  ce 
n’est  pas  un  principe  de  Philosophie,  évident  à  la  raison  humaine, 
qui  est  ici  garant  de  la  survie  individuelle  de  l’âme  ;  c’est  un 
dogme  dont,  hors  la  Révélation,  il  nous  serait  impossible  d’ac¬ 
quérir  la  certitude. 

Ce  n’est  pas  la  seule  étrangeté  qui  puisse  faire  hésiter  l’esprit 
au  moment  où  la  solution  thomiste  lui  est  proposée. 

Après  la  mort,  les  dimensions  déterminées  qui  individualisaient 
le  corps  et  l’âme  du  vivant  ne  sont  plus  qu’en  puissance  dans  la 
matière  ;  toute  potentielle  que  soit  cette  existence,  il  y  faut  cepen¬ 
dant  reconnaître  quelque  chose  de  bien  réel,  puisque  c’est  ce  qui, 
à  l’âme  séparée  du  corps,  maintient  une  existence  individuelle, 
ce  qui  continue  à  la  distinguer  des  autres  âmes  également  sépa¬ 
rées.  Et  cependant,  qu’est-ce  que  cette  existence  en  puissance  de 
dimensions  déterminées  au  sein  de  la  matière  ?  N’est-ce  pas  préci¬ 
sément  cette  propriété  que,  sous  le  nom  de  dimensions  indéter¬ 
minées,  Averroès  attribuait  à  la  matière  première?  Ne  peut-on 
pas  reprendre  ici,  point  par  point,  contre  Saint  Thomas,  l’argu¬ 
mentation  que  Saint  Thomas  a  dirigée  contre  le  Commentateur? 
Cette  argumentation  ne  redonnera-t-elle  pas  exactement  la  conclu¬ 
sion  qu  elle  avait  une  première  fois  donnée,  ne  prouvera- t-elle  pas 
de  nouveau  qu’  «  une  telle  supposition  n’a  de  réalité  que  dans 
notre  intelligence,  comme  celles  des  mathématiciens?  » 

Thomas  d’Aquin  a  parfaitement  reconnu,  d’ailleurs,  que  l’exis¬ 
tence  potentielle  dont  jouissent  en  la  matière,  après  la  mort,  les 
dimensions  déterminées  du  corps  qui  fut  vivant,  est  tout  à  fait  de 
même  nature  que  l’existence,  en  la  matière  première,  des  dimen¬ 
sions  non  terminées  considérées  par  Averroès  ;  ces  deux  existen¬ 
ces,  il  les  désigne  toutes  deux  de  mên\e  façon  ;  il  les  appelle  tou¬ 
tes  deux  existences  par  essence  ;  aux  dimensions  qui  demeurent  en 
puissance  après  la  mort  comme  aux  dimensions  dont  Averroès  a 
parlé,  il  donne  le  même  nom  de  dimensiones  intermiiiatæ ;  il  ne 
sépare  pas  l’étude  des  unes  de  l’étude  des  autres. 

Ne  peut-on  dire  alors,  de  l’aveu  même  de  Saint  Thomas  d’Aquin, 
que  ce  qui  doit  assurer  à  1  âme,  depuis  l’heure  de  la  mort  jusqu’à 
l’heure  de  la  résurrection  de  la  chair,  une  survie  individuelle, 
c  est  une  supposition  dénuée  de  réalité  hors  de  notre  intelligence, 
comme  le  sont  celles  des  mathématiciens  ?  «  Dimensiones  intermi- 


VI  -  54 


SAINT  THOMAS  d’ AQUIN 


521 


natas  in  materia  ponere  et  præcedentes  omnem  formant  substantia- 
lem  est  impossibile  nisi  intellectu  tantum ,  sicut  ponunt  mathema- 
tici.  »  Pourquoi  n’en  serait-il  pas  de  même  post  exitum  formæ 
substantialis  ? 

Cette  solution  du  mystère  qui  a  si  fort  embarrassé  ses  contem¬ 
porains,  Saint  Thomas  d’Aquin  la  suggère  ici  plutôt  qu'il  ne  la 
formule.  Dans  ses  autres  écrits,  nous  le  trouvons  encore  plus  pru¬ 
dent  et  réservé.  Ainsi  en  est-il  en  son  écrit  :  Sur  l  unité  de  l  intel¬ 
lect  contre  Averroès. 

«  On  objectera  peut-être,  écrit-il  en  cet  opuscule  *,  que  si  la 
multiplicité  des  âmes  suit  celle  des  corps,  il  en  résulte  que  les  âmes 
ne  peuvent  demeurer  multiples  lorsque  les  corps  sont  détruits. 
Ce  que  nous  avons  dit  fournit  la  solution  de  cette  objection.  Il  est 
dit,  en  effet,  au  quatrième  livre  de  la  Métaphysique ,  que  toute 
chose  est  être  de  la  même  manière  qu’elle  est  une.  De  même  donc 
que  l’âme  qui  a  son  existence  dans  le  corps  en  tant  qu’elle  est 
forme  du  corps,  et  qui  n’existe  pas  avant  le  corps,  demeure  cepen¬ 
dant  en  son  être  même  après  la  destruction  du  corps,  de  même 
chaque  âme  demeure  en  son  unité  et,  par  conséquent,  les  âmes 
multiples  demeurent  en  leur  multiplicité.  » 

C’est  peu  de  chose,  avouons-le,  que  cette  simple  affirmation 
pour  ruiner  les  objections  et  dissiper  les  doutes  du  lecteur.  A  ce 
lecteur,  en  effet,  on  a  sans  cesse  affirmé  «  que  la  multiplication 
de  la  forme  provient  de  la  réception  de  cette  forme  en  quelque 
chose  qui  joue  le  rôle  de  premier  support,  tantis  que,  grâce  à  la 
forme,  l’espèce  demeure  la  même  en  des  sujets  différents  ;  que  ce 
support  qui  reçoit  la  forme,  c’est  la  matière,  mais  non  pas  la 
matière  prise  de  n’importe  quelle  manière....  que  cette  matière 
doit  recevoir  la  désignation  qui  consiste  en  l’existence  sous  cer¬ 
taines  dimensions,  qui  donne  à  cette  matière  la  propriété  d’exister 
ici,  maintenant,  d’une  façon  telle  qu’on  puisse  la  montrer  \  » 

«.  Ainsi  donc  la  matière  prise  sous  une  quantité  déterminée  est 
le  principe  d’individuation  i 2 3.  la  matière  seule,  en  effet,  est  le  prin¬ 
cipe  d’individuation  ;....  mais  il  est  impossible  de  la  trouver  autre¬ 
ment  qu’en  un  corps  et  sous  une  certaine  quantité  ;  c’est  pourquoi 
la  quantité  déterminée  est  dite  principe  d’individuation,  non.  pas 
que  cette  quantité  soit  la  cause  du  sujet  en  lequel  elle  se  rencon- 

1.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  De  unitate  intellectus  contra  Averroem  Opusculum, 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  De  natura  materiœ  et  dimensionibus  interminatis 

opusculum,  C.ap.  lit.  , 

3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  De  pnncipio  indwiduatioius  opusculum. 


522 


LÀ  CSCE  DE  l’àBISTOTÉLISME 


VI  -  55 


tre  et  qui  est  la  matière  première,  mais  parce  qu’elle  en  est  la 
compagne  inséparable,  et  que  c’est  elle  qui  confère  à  la  matière 
première  la  détermination  par  laquelle  elle  existe  ici  et  mainte¬ 
nant.  » 

Pour  les  substances  séparées,  au  contraire,  «  la  forme  ’  n’est 
multipliée  qu’en  raison  de  la  forme  considérée  en  elle-même,  et 
non  point  par  quelque  autre  chose,  car  ces  formes  ne  sont  pas 
reçues  dans  autre  chose.  Or  toute  multiplication  de  la  forme, 
considérée  en  elle-même,  entraîne  multiplication  de  l’espèce.  En 
ces  substances,  donc,  il  y  a  autant  d’espèces  que  d’individus.  » 

«  Les  êtres  qui  se  réunissent  en  une  même  espèce  *  et  sont 
numériquement  différents  ont  une  forme  commune  et  sont  matériel¬ 
lement  distincts  les  uns  des  autres.  Puis  donc  les  anges  ne  sont 
pas  composés  de  matière  et  de  forme,  il  en  résulte  que  l’existence 
de  deux  anges  de  même  espèce  est  une  impossibilité.  » 

«  Tous  les  êtres  9  qui  sont  de  même  espèce  et  ont  entre  eux  une 
simple  différence  numérique,  ont  une  matière.  La  différence  qui 
provient  de  la  forme,  entraîne  une  diversité  spécifique,  tandis  que 
la  différence  qui  provient  de  la  matière  détermine  la  diversité 
numérique.  Or  les  substances  séparées  n’ont  ni  matière  qui  fasse 
partie  d’elles-mêmes,  ni  matière  à  laquelle  elles  soient  unies  «à 
titre  de  forme.  Il  est  donc  impossible  qu  elles  soient  plusieurs  en 
une  même  espèce.  » 

Inspirées  par  la  Philosophie  péripatéticienne  la  plus  authenti¬ 
que,  ces  considérations  sur  le  principe  d’individuation  semblaient 
conclure  avec  une  force  singulière  à  l’unité  de  toutes  les  âmes 
humaines  qui  ont  délaissé  leurs  corps.  A  l’encontre  d’une  telle 
doctrine,  c’est  à  peine  si  Saint  Thomas  indique  une  timide  expli¬ 
cation  qu’il  ne  répète  même  plus  ;  dans  l’écrit  même  où  il  se  pro¬ 
pose  de  combattre  l’hérésie  averroïste,  il  la  remplace  par  une  sim¬ 
ple  affirmation. 

Cette  affirmation,  du  moins,  Thomas  d’Aquin  l’appuie  de  la 
grande  autorité  d’Aristote  :  «  11  est  dit,  au  quatrième  livre  de  la 
Métaphysique,  que  toute  chose  est  être  de  la  même  manière  qu’elle 
est  une.  »  Ouvrons  donc  ce  livre  delà  Métaphysique  qu’ Averroès  et 
Thomas  d’Aquin  comptaient  comme  le  quatrième,  et  que  l’on 


1.  Sancti  Thomæ  Aquiwatis  De  natum  materiœ  et  dimensionibus  interminalis 
opusculum,  cap.  III. 

2.  S.  Thomæ  Aquinatib  Summa  theologicà,  Pars  prima,  quæst.  L,  art.  IV  : 
Utrum  angeli  différant  specie. 

3.  S.  Thomæ  AquinatiS  Summa  contra  gentiles,  lib.  II,  cap.  XCIII  :  Quod 
substantiæ  non  sunt  multæ  unius  speclei. 


VI  -  56 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


523 


nomme,  aujourd’hui,  le  troisième  Nous  y  lisons  ce  qui  suit 
«  L’être  et  l’un  sont  un  et  ont  une  même  nature,  car  chacun 
d’eux  suit  l’autre  comme  si  celui-ci  était  son  principe  et  sa  cause.  .. 


Un  homme  [un,  adjectif  numéral],  un  être  humain  et  un  homme 
[un,  adjectif  indéfini],  c’est  la  même  chose  ;  dans  le  langage, 
l’expression  redoublée  :  il  est  un  homme,  ne  signifie  rien  d  autre 
que  :  il  est  homme.  11  est  donc  manifeste  que,  dans  ces  diverses  locu- 
tions,  ce  qui  précède  [le  mot  homme]  a  la  même  signification,  et  que 
l’un  n'est  absolument  rien  autre  que  l’être.  —  El  or\  xo  ov  xon.  xô  ev 
xaùxov  xal  pua  tpûariç,  Tcp  àxoXouOsïv  axXrçXotç  wcrrtsp  ctpX'H  xal  *mov.... 
Taùxô  yhp  elç  àv9p<i)7TO<;  xal  wv  àvôpioïtoç,  xal  àvQpwrcoç,  xai  ouy^  l'spùv  xt. 
Zv\ko~.  xaxà  xtjv  Xéijiv  à'rtavaSurXotjpiEVOV  xo  èarlv  âvOpumoc ;  xa1.  êcrxiv 
âvôpioitoç.  'Qaxe  cpavepàvoxi  r\  np6<r9e<riç  ev  xouxoïç  Tauxo  ûTtXoi,  xa1.  ouOev 


exepov  xo  ev  7iapà  xo  ov.  » 

Dans  ce  passage,  le  Stagirite  formule  bien  la  pensée  que  lui 
prête  Thomas  d’Aquin  ;  il  affirme  l’identité  de  l'existence  (xo  ov) 
et  de  l’unité  (xô  h).  N’affirme-t-ü  que  cela  ?  Non  seulement  il  attri¬ 
bue  même  sens  à  ces  deux  termes  :  homme  qui  existe  (wv 
àvôpüMtoç)  et  :  homme  qui  est  un  (elç  avOptora^,  mais  encore  il  leur 
attribue  même  sens  qu’à  ce  seul  mot  :  homme  (avQpwito;)  I  H 
insiste  sur  l’équivalence  de  ces  deux  formules  :  être  un  homme  et 
être  homme.  Or,  dans  la  Métaphysique  d’Avicenne  et  de  Saint 
Thomas  d’Aquin,  n’y  aurait-il  pas  lieu  de  distinguer  le  sens  de  ces 
deux  termes  :  Ôv  âvOpcoTros  et  avBpwTio;?  Le  premier  n’y  désigne¬ 
rait-il  pas  un  homme  doué  d’existence  actuelle  et  le  second 
l’essence  de  l’homme?  Ne  devons-nous  pas  dire,  par  conséquent, 
qu’Arhstote  proclame  non  seulement  l’identité  de  l’existence  et  de 
l’unité,  mais  encore  l’identité  de  l’unité,  de  l’existence  et  de 
l’essence  ? 

C’est  bien  ainsi,  d’ailleurs,  que  le  Commentateur  a  compris  le 
Philosophe  *.  Du  texte  que  nous  venons  de  citer,  tous  les  dévelop¬ 
pements  qu’il  donne  n’ont  d’autre  objet  que  de  prouver  cette  pro¬ 
position  :  «  Avicenne  a  gravement  péché  lorsqu’il  a  cru  que  l’être  et 
l’un  signifiaient  des  dispositions  ajoutées  à  l’essence  de  la  chose. 
Aviccenna  peccavil  multum  in  hoc  quod  existimavit  qttod  unum  et 
ens  significant  dispositiones  additæ  essentiæ  rei  »  —  Nous,  au  con¬ 
traire,  poursuit  Averroès,  nous  disons  qu’ils  signifient  la  meme 
essence,  mais  de  différentes  manières,  et  non  pas  des  dispositions 


Aristote,  Métaphysique,  livre  III,  ch  II  (Aristotel.s  Opéra ,  éd.  Didot, 
♦  II  no  5oo-5oi  ;  éd.  Becxer,  vol.  II,  p.  ioo3,  col.  b). 

2.  Aristotrlis  Staoiritæ  Metaphysicœ  libri  XII  cum  Avertis  Cordcbens.s 

Commentai' ii s  ;  lib.  IV,  comm.  3. 


524 


LA  CRU!  RE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  57 


différentes  ajoutées  à  l’essence.  Nos  autem  dicimus  quod  signifi- 
cant  eandem  essentiam  sed  modis  diversis  ;  non  dispositiones  diver- 
sas  essentiæ  additas.  » 

Saint  Thomas  d’Aquin,  pour  affirmer  l’identité  de  l’existence  et 
de  l’unité,  s’autorise  d’un  texte  d’Aristote;  assurément,  il  n’ignore 
pas  le  parti  qu’ Averroès  a  tiré  de  ce  même  texte  pour  soutenir, 
contre  Avicenne,  l’identité  de  l’essence  et  de  l’existence  ;  dans 
un  de  ses  Quolibets  *,  il  fait  un  emprunt  évident  à  cette  argumen¬ 
tation  du  Commentateur.  Comment  le  Doctor  communis  a-t-il  pu 
demander  au  Philosophe  la  condamnation  de  ceux  qui  veulent 
séparer  l’unité  de  l’existence,  et  ne  tenir  aucun  compte  de  la 
condamnation  portée  par  le  Stagirite,  en  même  temps,  dans  la 
même  phrase,  contre  ceux  qui  séparent  l’essence  de  l’existence? 
Nous  n’avons  rien  rencontré,  dans  les  écrits  de  Thomas  d’Aquin, 
qui  permît  de  donner  à  cette  question  une  réponse  formelle. 


VII 


COMMENT  LA  DOCTRINE  d’aRISTOTE  ET  LA  DOCTRINE  D’AVICENNE 
SE  DISPUTENT  l’aDHÉSION  DE  SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


«  Taoxo  yàp  elç  avQpfonoç  xal  ûv  avQpWTtoç  xal  avOpwTtoç.  »  Saint 
Thomas  d’Aquin  s’est  autorisé  de  la  première  partie  de  cette 
phrase  lorsqu’il  a  voulu,  fidèle  disciple  d’Aristote,  affirmer  l’iden¬ 
tité  de  l’unité  et  de  l’existence  ;  il  a  oublié  la  seconde  partie  de 
cette  même  phrase  lorsqu’il  a  voulu,  fidèle  disciple  d’Avicenne, 
proclamer  la  distinction  de  l’essence  et  de  l’existence.  Nous  venons 
de  saisir  sur  le  vif  un  épisode  de  la  lutte  intime  qui  met  aux  prises 
l’une  avec  l’autre  les  tendances  philosophiques  diverses  de  Saint 
Thomas  d’Aquin. 

La  raison  de  Thomas  d’Aquin  est  également  sollicitée  par  la 
métaphysique  d’Aristote  et  par  la  métaphysique  d’Avicenne  ;  à 
toutes  deux,  elle  voudrait  adhérer  à  la  fois  ;  de  l’une  et  de  l’autre, 
elle  s’autorise  tour  à  tour  ;  dans  une  foule  de  chapitres  de  la 
Somme  contre  les  Gentils  ou  de  la  Somme  théologique,  on  voit  les 
arguments  tirés  des  principes  d’Avicenne  succéder  aux  arguments 

i.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quodlibcta,  Quodlib.  XII®,  art.  V  :  Utrum  esse 
angeli  sit  accidens  ejus. 


VI  -  58 


SAINT  THOMAS  D  AQUIN 


525 


fondés  sur  les  axiomes  d’Aristote  ;  la  doctrine  du  Philosophe  grec 
et  la  doctrine  du  Philosophe  musulman  sont  traitées,  dans  les 
oeuvres  du  Docteur  angélique,  comme  deux  puissances  alliées 
qui  s’efforcent  d’un  commun  accord  à  la  conquête  de  la  vérité. 

Or,  il  n’en  va  pas  ainsi  ;  la  métaphysique  d’Aristote  et  la  méta¬ 
physique  d’Avicenne  ne  sont  pas  deux  alliées  dont  1  une  soit 
disposée  à  seconder  l’autre  ;  ce  sont,  en  dépit  des  apparences, 
deux  inconciliables  adversaires  dont  chacune  entend  bien  orga¬ 
niser  selon  ses  principes  propres,  et  sans  rien  céder  à  l’autre,  tout 
le  domaine  de  la  philosophie.  Nulle  part  mieux  qu  en  ce  pro¬ 
blème  de  la  distinction  entre  l’essence  et  l’existence,  ne  se  marque 
l’inconciliable  divergence  des  deux  doctrines. 

Aristote  ne  connaît  qu’une  dualité,  celle  de  la  matière  et  de  la 
forme  ou,  en  d’autres  termes,  celle  de  l’existence  en  puissance  et 
de  l’existence  en  acte.  Toute  existence  en  puissance  est  une 
matière.  Toute  forme  implique  l’existence  en  acte,  confère  l’exis¬ 
tence  actuelle.  Une  forme  pure,  une  forme  exempte  de  matière, 
c’est  une  existence  toujours  actuelle.  Toute  substance  dénuée  de 
matière,  toute  intelligence  possède  donc  d’une  manière  néces¬ 
saire  et,  partant,  éternelle,  l’existence  actuelle  ;  elle  la  possède 
par  elle-même,  par  sa  propre  nature,  parce  qu’elle  est  forme 
simple,  acte  pur  sans  aucun  mélange  de  puissance. 

Avicenne  admet  une  autre  dualité  que  celle  de  la  matière  et  de 
la  forme,  que  celle  de  l’existence  en  puissance  et  de  l’existence 
en  acte  ;  il  admet  la  distinction  entre  l’existence  contingente  et 
l’existence  nécessaire,  entre  le  possibile  esse  et  le  necesse  esse. 
Seul,  le  premier  Principe  a,  par  lui  même,  1  existence  néces¬ 
saire.  Toutes  les  substances  qui  viennent  après  le  premier  Prin¬ 
cipe  fussent-elles  de  pures  Intelligences,  n’ont  qu’une  existence 
contingente  et  créée.  Par  elles-mêmes,  par  leur  nature  ou  essence, 
elles  n’ont  que  la  possibilité  d’exister,  le  possibile  esse;  à  exister 
ou  à  ne  pas  exister,  elles  sont  indifférentes.  Elles  peuvent,  il  est 
vrai,  exister  réellement  et  actuellement,  posséder  l’existence 
nécessaire,  le  necesse  esse  ;  mais  cette  existence,  elles  ne  la 
tiennent  pas  d’elle-même,  de  leur  nature  ;  elles  la  reçoivent  du 

premier  Principe,  elles  sont  eveées. 

Cette  notion  de  création,  inconcevable  au  Péripatétisme,  et 
premier  fondement  du  Néo-platonisme  d’Avicenne,  met  entre  les 
deux  doctrines  un  différend  qui  se  refuse  à  toute  conciliation. 

Nous  avons  vu  comment  Saint  Thomas  d  Aquin,  dès  le  temps 
où  il  commençait  à  philosopher,  dès  le  temps  où  il  composait  le 
traité  De  ente  et  essentia ,  avait  embrassé  le  parti  d’Avicenne  et 


526 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  59 


déclaré  qu’en  toute  substance  après  Dieu,  fût-elle  purement  spi¬ 
rituelle,  l’essence  est  distincte  de  l’existence. 

Cette  thèse,  il  ne  l’a  jamais  abandonnée.  Il  l’expose,  avec  de 
grands  développements,  dans  sa  Summa  conlra  Gentiles,  qui  fut 
composée  1 2 3  sous  le  pontificat  d’Urbain  IV  (1261-1265).  Il  la 
résume  avec  grande  clarté  dans  sa  Quæslio  disputata  de  spiritua- 
libus  crealuris,  qu’on  date  1  du  pontificat  de  Clément  IV  (1265- 
1268).  Il  la  soutient  encore  vers  la  fin  de  sa  vie,  dans  sa  dou¬ 
zième  et  dernière  discussion  quodlibétique.  Cette  doctrine  de  la 
distinction  entre  l’essence  et  l’existence,  c’est  comme  un  sceau, 
imprimé  dans  la  philosophie  de  Thomas  d’Aquin  et  jamais  brisé, 
qui  affirme  l’emprise  des  principes  d’Avicenne. 

Mais  cette  doctrine  qui  scellait,  pour  ainsi  dire,  l’union  de  sa 
pensée  avec  le  Néo-platonisme  arabe,  Thomas  d’Aquin  s’en  trou¬ 
vait  singulièrement  embarrassé  lorsqu’il  voulait  pénétrer  les 
théories  d’autres  philosophes  ;  ni  le  Platonisme  de  saint  Augus¬ 
tin,  en  effet,  ni  le  Péripatétisme  d’Aristote  et  d’Averroès  ne  s’ac¬ 
commodaient  de  cette  doctrine  qui  leur  était  étrangère  ;  aussi, 
soit  que  Thomas  d’Aquin  voulût  suivre  le  sentiment  de  l’Évêque 
d’Hippone,  soit  qu’il  épousât  l’opinion  du  Commentateur  de  Cor- 
doue,  il  se  voyait  réduit  à  oublier  et  à  faire  oublier  qu’il  avait 
distingué  entre  l’essence  et  l’existence,  à  ne  plus  souffler  mot  de 
cette  distinction,  quand  même  les  circonstances  semblaient  récla¬ 
mer  impérieusement  qu’on  en  fit  mention. 

Parfois  même,  le  Doclor  communis  allait  jusqu’à  développer 
des  considérations  qui  semblaient  contredire  formellement  celles 
qu’il  avait  exposées  au  De  ente  et  essentia.  N’est-ce  pas  ce  qui  a 
lieu  dans  ce  chapitre  de  la  Somme  contre  les  Gentils  3  où  l’on  se 
propose  de  démontrer  que  «  Dieu  est  sa  propre  essence  »  ? 

«  11  est  des  formes,  dit  Thomas  d’Aquin,  que  notre  langage 
n’attribue  pas  à  des  choses  subsistantes,  que  ces  choses  soient  con¬ 
sidérées,  d’ailleurs,  d’une  manière  singulière  ou  d’une  manière 
universelle  ;  ce  sont  des  formes  qui  ne  subsistent  pas  par  elles- 
mêmes,  individualisées  d’elles-mêmes.  Aussi  ne  dit-on  pas  que  l’ani¬ 
mal,  que  l’homme,  que  Socrate  soit  la  blancheur,  parce  que  la 
blancheur  n’est  pas  une  chose  qui  subsiste  par  elle-même  à 
l’état  singulier;  elle  reçoit  son  individualité  du  sujet  subsistant 
[dans  lequel  elle  réside]. 

1.  Quétif  et  Echahd,  Scriptores  ordinis  Prœdicatorum,  t.  I,  p.  289. 

2.  Quétif  et  Echard,  Op.  laud.,  p.  288. 

3.  S.  Thosiæ  Aquinatis  Summa  contra  Gentiles,  lib.  I,  Cap.  XXI  :  Quod  Deus 
est  sua  essentia.  3. 


VI  -  60 


SAINT  THOMAS  d’ AQUIN 


527 


»  De  même,  les  formes  naturelles  ne  subsistent  pas  par  elles- 
mêmes  à  l'état  singulier;  elles  sont  individualisées  dans  des 
matières  qui  leur  sont  propres  ;  aussi  ne  disons-nous  pas  que  le 
feu  que  voici  soit  sa  propre  forme. 

»  Les  essences  ou  quiddités  des  genres  et  des  espèces,  en  effet, 
sont  individualisées  par  l’intermédiaire  de  la  matière  pourvue  de 
dimensions  déterminées  (materia  signala)  qui  est  celle  de  tel  ou 
tel  individu  ;  il  en  est  ainsi,  bien  que  la  quiddité  du  genre  ou  de 
l’espèce  n’implique  pas  seulement  la  forme,  mais  encore  une 
matière  prise  d’une  manière  générale  ;  voila  pourquoi  nous  ne 
disons  pas  que  Socrate  ou  que  l’homme  soit  1  humanité. 

»  Mais  l’essence  divine  subsiste  par  elle-même  à  l’état  singulier  ; 
elle  est  individualisée  en  elle-même  ;  l’essence  divine  doit  donc 
être  attribuée  à  Dieu,  en  sorte  que  l’on  doit  dire  :  Dieu  est  sou 
essence.  » 

Examinons  de  près  ce  raisonnement  ;  cherchons  quel  axiome  il 
suppose  ;  nous  trouvons  celui-ci  :  Une  chose  qui  subsiste  en  elle- 
même  est  ou  n’est  pas  identique  à  son  essence,  selon  que  la  forme 
de  cette  chose  reçoit  son  individuation  d’une  matière  ou  bien 
qu’elle  est  exempte  de  matière,  subsistant  en  elle-même,  indivi¬ 
dualisée  d’elle-même. 

Et  de  ce  principe,  quel  est  le  corollaire  immédiat?  Le  voici  : 

Pour  une  substance  composée  de  matière  et  de  forme,  la  chose 
réellement  existante  est  distincte  de  sa  forme,  partant  de  son 
essence.  Pour  toute  substance  exempte  de  matière,  qui  est  forme 
séparée,  la  chose  subsistante  est  identique  à  son  essence. 

C’est  la  pure  doctrine  de  Thémistius 1  ;  c’est  le  contrepied  de  ce 
que  Thomas  d’Aquin,  non  seulement  au  De  ente  et  essentia  mais 
encore  en  cette  même  Somme  contre  les  Gentils,  a  dit  des  créa¬ 
tures  intellectuelles,  exemptes  de  matière. 

Mais  sans  insister  davantage  sur  le  principe  de  l’argumentation 
que  nous  venons  d’emprunter  à  la  Somme  contre  les  Gentils, 
voyons  comment  cette  même  argumentation  se  précise  et  se  déve¬ 
loppe  en  cet  article  de  la  Somme  théologique  *  où  l’on  examine  «  Si 
Dieu  est  la  même  chose  que  son  essence  ou  nature.  » 

«  A  cette  question,  écrit  Saint  Thomas,  il  faut  répondre  que 
Dieu  est  la  même  chose  que  son  essence  ou  nature.  Pour  bien 
comprendre  cette  réponse,  il  faut  savoir  que,  dans  les  choses  com¬ 
posées  de  matière  et  de  forme,  il  est  nécessaire  que  la  nature  ou 


i.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  I,  §  VI  ;  t.  IV,  pm  395*396. 

2  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  theolopica,  Pars  prima, 
III  :  Utrum  sit  idem  Deus  quod  sua  esaentia  vel  natura. 


Quæst.  III,  art. 


( 


528 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  61 


essence  diffère  du  sujet  individuel  ( suppositum ).  L’essence  ou 
nature,  en  eflet,  ne  comprend  en  elle-même  que  ce  qui  intervient 
dans  la  définition  de  l’espèce  ;  Y  humanité,  par  exemple,  comprend 
en  elle  tout  ce  qui  intervient  dans  la  définition  de  l’homme  ;  c’est 
par  ces  choses-là,  en  effet,  qu’un  homme  est  homme,  et  ce  par 
quoi  un  homme  est  homme,  c’est  cela  que  signifie  le  terme  huma¬ 
nité.  Mais  la  matière  individuelle,  avec  tous  les  accidents  qui  lui 
confèrent  l’individualité,  n’intervient  pas  en  la  définition  de  l’es¬ 
pèce  ;  car  cette  chair  que  voici,  ces  os  que  voilà,  non  plus  que  la 
blancheur  ou  la  noirceur,  ou  d’autres  accidents  de  même  sorte, 
n’interviennent  aucunement  dans  la  définition  de  rhomme  ;  aussi 
cette  chair  que  voici,  ces  os  que  voilà  et  tous  les  accidents  qui  dési¬ 
gnent  telle  matière  singulière  ne  sont-ils  point  compris  en  l’hu¬ 
manité  ;  ils  sont  compris,  cependant,  dans  cette  chose  qui  est  un 
homme  ;  cette  chose  qui  est  un  homme  a  donc  en  soi  quelque 
chose  que  n’a  pas  rhumanité.  Partant,  un  homme  n’est  pas  tout  à 
fait  la  même  chose  que  l’humanité  ;  mais  le  terme  :  humanité 
signifie  comme  la  partie  formelle  d’un  homme,  car  les  principes 
qui  constituent  la  définition  jouent  un  rôle  de  forme  à  l’égard  de 
la  matière  qui  confère  l’individualité  ( principia  definientia  habent 
se  formaliter,  respecta  materiæ  individuantis). 

»  Dans  les  choses,  donc,  qui  ne  sont  pas  composées  de  matière 
et  de  forme  ;  dans  les  choses  où  l’individuation  ne  se  fait  pas  par 
une  matière  individuelle,  c’est-à-dire  par  cette  matière  que  voici, 
où  les  formes  s'individualisent  par  elles-mêmes,  il  faut  que  les 
sujets  individuels  ( supposita )  subsistants  soient  les  formes  mêmes. 
Dans  ces  choses,  donc,  il  n’y  a  pas  de  différence  entre  individuel 
( suppositum )  et  la  nature. 

»  Dès  lors,  comme  Dieu,  ainsi  qu’on  l’a  montré,  n’est  pas  com¬ 
posé  de  matière  et  de  forme,  il  faut  que  Dieu  soit  sa  divinité.  » 

Cette  conclusion,  remarquons-le  bien,  Thomas  d’Aquin  ne  la 
tire  pas  de  quelque  principe  qui  s’appliquerait  seulement  à  Dieu  ; 
il  la  déduit  d’une  proposition  qu’il  a  établie  pour  toute  chose  non 
composée  de  matière  et  de  forme  ;  cette  proposition  peut  s’énoncer 
ainsi  :  Pour  toute  chose  non  composée  de  matière  et  de  forme,  le 
sujet  individuel  ( suppositum )  est  la  même  chose  que  l’essence  ou 
nature  qui  définit  l’espèce. 

Cette  proposition  s’applique  aux  anges,  auxquels  Thomas  d’Aquin 
refuse  toute  matière,  aussi  bien  qu’à  Dieu,  en  sorte  qu’on  ne  doit 
pas  dire  simplement  :  Chaque  ange  est  seul  en  son  espèce,  mais  : 
Chaque  ange  est  sa  propre  nature  spécifique,  sa  propre  essence. 
De  même  que  Thomas  d’Aquin  a  dit  :  Dieu  est  sa  divinité,  ses  suc- 


VI  -  62 


SAINT  THOMAS  d’aQUIN 


529 


cesseurs  diront  :  L’ange  Gabriel  est  sa  gabriélité  ;  et  le  raisonne¬ 
ment  qui  justifie  la  première  formule  justifiera  tout  aussi  bien  la 
seconde. 

Or,  après  Aristote  et  après  Averroès,  Thomas  d’Aquin  a  for¬ 
mulé  ce  principe  :  L’unité  individuelle  est  la  même  chose  que  l’exis¬ 
tence  ;  une  chose  existe  de  la  même  manière  qu’elle  est  une.  Ce 
principe,  d’ailleurs,  n’est  pas  renié  dans  l’article  que  nous  venons 
de  citer,  car  c’est  lui,  et  lui  seul,  qui  peut  servir  de  majeure  à  ce 
raisonnement  :  «  Dans  les  choses  où  les  formes  s’individualisent 
par  elles-mêmes,  il  faut  que  les  sujets  subsistants  soient  les  formes 

mêmes.  —  In  bis _ in  quibus _  ipsæ  formæ  per  se  individuan- 

tur,  oportet  quod  ipsæ  formæ  sint  supposita  subsistenlia.  » 

Si  donc,  pour  les  choses  qui  ne  sont  pas  composées  de  matière 
et  de  forme,  le  sujet  individuel  est  identique  à  son  essence,  il 
faut  que  l’existence  de  ce  sujet  soit,  elle  aussi,  identique  à  l’es¬ 
sence  ;  ce  n’est  pas  seulement  en  Dieu,  c’est  en  tout  ange,  en  toute 
intelligence  dénuée  de  matière  que  l’essence  est  identique  à  l’exi¬ 
stence  ;  ce  n’est  pas  seulement  Dieu,  c’est  toute  intelligence  dénuée 
de  matière  qui  existe  par  elle-même,  en  vertu  de  sa  propre  nature, 
nécessairement  et  éternellement. 

On  ne  fait  pas  au  Péripatétisme  sa  part  ;  en  acceptant  ces  deux 
principes  péripatéticiens  : 

Le  principe  d’individuation  c’est  la  matière, 

L’existence  et  l’individualité  sont  même  chose, 

Saint  Thomas  d’Aquin  s’est  interdit  de  conserver  la  distinction, 
posée  par  Avicenne,  entre  l’essence  et  l’existence.  Il  a  été  ramené 
de  force  à  la  doctrine  péripatéticienne  telle  que  Thémistius  la 
précisait  : 

Pour  les  êtres  composés  de  matière  et  de  forme,  il  y  a  une 
essence,  qui  est  la  forme  commune  à  tous  les  individus  d’une 
même  espèce  ;  à  cette  forme,  l’union  avec  la  matière  confère  l’exi¬ 
stence  actuelle  et  l’individualité. 

Pour  les  êtres  dépourvus  de  matière, il  y  a  identité  entre  l’indi¬ 
vidu  actuellement  existant  et  sa  forme  spécifique. 

Peu  importe  qu’aprôs  s’être  ainsi  abandonné  au  Péripatétisme, 
Thomas  d’Aquin  se  resaisisse  aussitôt  ;  peu  importe  que,  dès  l’arti¬ 
cle  suivant  de  la  Somme  théologique  ',  il  distingue  l’essence  et 
l’existence  à  la  façon  dont  Avicenne  les  a  distinguées  ;  nous  y 
voyons  simplement  un  saisissant  exemple  des  fluctuations 
auxquelles  sa  raison  était  condamnée  par  l’irréalisable  désir 

I.  Sancti  Thomæ  Aqüinatis  S  anima  théologien,  Pars  prima,  Quæsl.  III,  art. 
IV  :  Utrum  in  Deo  sit  idem  essentia  et  esse. 


DUHEM.  —  T.  V. 


34 


530 


LA  CRUE  DE  LAR1ST0TÉLISME 


VI  -  63 


d’accorder  le  Péripatétisme  d’Aristote  et  d’Averroès  avec  le  Néo¬ 
platonisme  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli. 

Nous  entendons  bien  qu’on  nous  va  reprocher  d’abuser  d’un 
oubli  momentané,  d’une  inconséquence  isolée  de  Saint  Thomas 
d’Aquin  ;  d’un  principe  posé  par  mégarde,  nous  tirons,  va-t-on  dire, 
des  conséquences  qui  s’en  déduisent  logiquement,  sans  doute, 
mais  que  le  Docteur  Angélique  n’a  pas  formulées,  qu’il  n  eût  pas 
énoncées  sans  reconnaître  aussitôt  et  corriger  son  inadvertance. 
Montrons  donc  que  nous  n'avons  rien  prêté  à  Saint  Thomas  qu  il 
n’ait  très  clairement  et  très  constamment  formulé  ;  montrons  qu  il 
n’a  cessé,  en  fidèle  péripatéticien,  de  professer  les  propositions 
que  nous  venons  d’énoncer. 

Ouvrons  la  Question  disputée  sur  les  créatures  spirituelles  qui, 
comme  la  Somme  théologique ,  parait  dater  1  du  pontificat  de  Clé¬ 
ment  IV  (1265-1268).  Nous  y  trouvons  les  affirmations  suivantes  2  ; 
ce  sont  exactement  celles  que  nous  donnions,  à  l’instant,  comme 
résumé  de  la  doctrine  de  Thémistius. 

«  La  matière  est  principe  d’individuation,  attendu  qu  elle  n’est 
pas  apte  à  être  reçue  en  quelque  autre  chose.  Au  contraire,  les 
formes  qui  sont  naturellement  aptes  à  être  reçues  en  quelque 
sujet  ne  sauraient  être  individualisées  d’elles-mêmes  ;  par  leur 
propre  nature  {ratio),  enetfet,  il  leur  est  indifférent  d’être  reçues 
en  un  seul  individu  ou  en  plusieurs  individus.  Mais  s’il  existe  une 
forme  qui  ne  puisse  être  reçue  en  quelque  sujet,  elle  possède  par 
cela  même  l’individuation,  car  elle  ne  peut  exister  en  plusieurs 
choses  ;  elle  demeure  toute  seule  en  elle-même.  Aussi,  au  VIIe  livre 
de  la  Métaphysique ,  Aristote  démontre-t-il,  à  l’encontre  de  Platon, 
que  si  les  formes  des  choses  sont  séparées  de  la  matière,  il  faut 
qu’elles  soient  singulières.... 

»  Dans  les  substances  composées  de  matière  et  de  forme,  l'in¬ 
dividu  comprend,  eu  sus  de  la  nature  de  l’espèce,  la  désignation 
d’une  certaine  matière  et  des  accidents  individuels.  Mais,  pour  les 
formes  abstraites,  l’individu  ne  comprend  en  réalité  rien  de  plus 
que  la  nature  spécifique,  car,  pour  de  telles  formes,  l’essence  est 
identique  à  l’individu  subsistant,  comme  le  montre  clairement  le 
Philosophe  au  VIIe  livre  de  la  Métaphysique  ( Sed  in  formis  abs- 
tractis  non  addit  individuum  supra naturam  speciei  aliquid  secun- 
dum  rem,  quia  in  talibus  essentia  est  ipsummet  individuum  subsistens, 
ut  patet  per  Philosophum  in  VII0  Metaphysicæ.)  » 

1.  Quétif  et  Echard,  Scriptores  ordinis  Prœdicalorum,' t.  II,  p.  288 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quœstio  disputata  de  spiritualibus  cren/uri.s, 
art.  V  :  Nuiu  aliqua  substanlia  spiritualis  sit  non  uuita  corpori. 


VI  -  64 


SAINT  THOMAS  D  AQUIN 


531 


Mais,  dès  là  que,  «  pour  les  formes  abstraites,  l’essence  est  iden¬ 
tique  à  l’individu  subsistant,  »  il  faut  en  conclure,  comme  le  fai¬ 
sait  Aristote,  qu’en  ces  formes,  l’essence  est  réellement  insépara¬ 
ble  de  l’existence,  et  donc  que  toute  substance  qui  subsiste  hors 
de  la  matière,  possède  par  elle-même  et  par  sa  propre  nature,  une 

existence  nécessaire  et  éternelle. 

Que  l’essence  de  toute  forme  séparée  de  la  matière  soit  unie  à 
l’existence  et  d’indissoluble  façon,  nous  en  trouvons  déjà  1  affirma- 
tion  dans  ce  passage  de  la  Question  discutée  sur  les  créatures  spi¬ 
rituelles  1  où  Thomas  d’Aquin  . déclare  que  l’essence  est  à  l’existence 
comme  la  puissance  est  à  l’acte.  Après  avoir,  au  sujet  des  substan¬ 
ces  composées  de  forme  et  de  matière,  formulé  cette  dernière  pio- 
position,  il  ajoute  : 

«  Enlevez  maintenant  ce  fondement  qu’est  la  matière  ;  s  il  reste 
une  forme  déterminée  qui  subsiste  par  elle-même  et  non  pas  dans 
une  matière,  elle  aura  encore  à  son  existence  même  relation  que  la 
puissance  à  l'égard  de  l’acte  ;  je  ne  dis  pas  qu  une  puissance 
séparable  de  l’acte,  mais  bien  qu’une  puissance  toujours  accompa¬ 
gnée  de  son  acte  ( non  dico  autem  ut  potentia  separabilis  ab  actu, 
sed  quam  semper  suus  actus  comitatur .)  » 

Ce  n'est  là  qu'une  indication.  Voyons  combien  elle  devient 
explicite  et  claire  dans  la  Somme  contre  les  Gentils ,  lorque  Saint 
Thomas  se  propose  de  démontrer  que  les  substances  intellectuel¬ 
les  sont  incorruptibles®. 

Le  terme  de  corruptio,  c orruptio,  peut  d’abord  être  pris  dans 
son  sens  péripatéticien  :  séparation  d’une  forme  avec  la  matière  à 
laquelle  elle  conférait  un  certain  mode  d’existence  actuelle.  En  ce 
sens,  il  est  bien  clair  que  les  substances  intellectuelles,  dont  Saint 
Thomas  vient  de  démontrer  qu  elles  ne  sont  pas  composées  de 
matière  et  de  forme,  ne  sauraient  être  sujettes  à  la  corruption. 

«  En  effet,  toute  corruption  se  fait  en  séparant  une  forme  d  avec 
la  matière  ;  la  corruption  absolue  (simplex)  provient  de  la  sépa¬ 
ration  d’une  forme  substantielle  ;  la  corruption  relative  (secundum 
quid)  provient  delà  séparation  d’une  forme  accidentelle,  lant 
que  la  forme  demeure,  il  faut  que  la  chose  existe  ;  c’est  par  1  inter¬ 
médiaire  de  la  forme,  en  effet,  que  la  substance  devient  le  récep¬ 
tacle  propre  de  ce  qui  est  l’existence.  Or,  là  il  n’y  a  pas  composi¬ 
tion  de  forme  et  de  matière,  celles-ci  ne  se  peuvent  séparer  1  une  de 


Art.  I  : 


y  y  yjil  S  U  1 1  o  1  n  1 1  -  —  -  i 

2.  S.  Thomas  Aquinatis  Siwirna  contra  Gentiles, 
staûlàé  intelLcctuales  suul  incorruptibiles.  i  et  2. 


532 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  65 


l’autre  ;  partant,  il  ne  peut  y  avoir  corruption.  Mais  on  a  montré 
qu’aucune  substance  intellectuelle  n’était  composée  de  matière  et 
de  forme.  Aucune  substance  intellectuelle,  donc,  n’est  corruptible.  » 

Le  mot  corruption  est  susceptible  d’un  autre  sens  que  les  Péri- 
patéticiens  ne  lui  donnent  pas  ;  il  peut  signifier  la  privation  d  exi¬ 
stence,  l’anéantissement.  Or  une  substance  qui  est  constituée  par 
une  forme  simple  ne  peut  être  anéantie,  parce  qu’il  serait  absurde 
d’imaginer  qu’une  telle  forme  fût  privée  d’existence  ;  ce  serait  aussi 
absurde  que  de  concevoir  un  cercle  qui  ne  fût  pas  rond.  Ecoutons 
Saint  Thomas  :  ' 

«  Nécessairement,  ce  qui,  de  soi,  appartient  à  une  chose,  se 
trouve  toujours  et  d’une  manière  indissoluble  en  cette  chose.  La 
figure  ronde,  par  exemple,  appartient  de  soi  au  cercle  ;  à  un  mor¬ 
ceau  de  bronze,  elle  n’appartient  que  par  accident  ;  aussi  peut-il  se 
faire  que  le  bronze  cesse  d’être  rond,  mais  il  est  impossible  qu’un 
cercle  ne  soit  pas  rond.  Or  l’existence  est,  de  soi,  une  conséquence 
de  la  forme  ;  nous  disons  :  de  soi,  parce  que  chaque  chose,  d’elle- 
même,  possède  l’existence  en  tant  qu’elle  possède  une  forme  (Esse 
auteni  per  se  consequitur  ad  formata  ;  per  se  enim  dicimus  quod 
secundum  ipsum  ;  union  quodque  aulem  habel  esse  sccundum  quod 
kabet  formam).  Les  substances,  donc,  qui  ne  sont  pas  des  formes 
[pures]  peuvent  être  privées  de  l’existence  en  perdant  leur  forme  ; 
le  bronze  perd,  de  même,  la  figure  ronde  lorsqu’il  cesse  d’avoir 
la  forme  circulaire.  Mais  les  substances  qui  sont  des  formes  pures 
ne  peuyent  jamais  être  privées  de  l’existence  ;  de  même  que  si  une 
substance  était  un  cercle,  elle  ne  pourrait  être  privée  de  la  figure 
ronde  ( Substantiæ  vero  quæ  sunt  ipsæ  formée  nunquam  possunt  pri- 
vari  esse  ;  sicut  sialiqua  substantia  esset  circulus ,  nunquam  possel 
fieri  non  rotunda).  Or  on  a  montré  précédemment  que  les  substan¬ 
ces  intellectuelles  sont  de  pures  formes  subsistantes.  Il  est  donc 
impossible  qu’elles  cessent  d’exister  (Impossibile  est  igitur  quod 
ipsæ  esse  desinant).  Elle  sont  donc  incorruptibles. 

Si  une  substance  —  telle  une  substance  angélique  —  est  une 
forme  exempte  de  matière,  il  est  contradictoire  qu’elle  soit  privée 
de  l’existence  ;  par  sa  nature  même  et  nécessairement,  elle  existe  ; 
elle  possède  ce  necesse  esse  per  se  qu’Avicenne  accordait  au  pre¬ 
mier  Principe,  mais  qu’il  refusait  à  tous  les  autres  êtres;  partant, 
elle  n’est  pas  seulement  indestructible  ;  elle  est  encore  éternelle 
et incréée. 

Nous  l’avons  dit  :  On  ne  fait  pas  au  Péripatétisme  sa  part.  Saint 
Thomas  d’Aquin  a  souscrit  aux  principes  de  la  Métaphysique 
d’Aristote  ;  il  lui  en  faut  admettre  les  conclusions  ;  de  toutes  les 


533 


VI  -  66  SAINT  THOMAS  D’AQUIN 

intelligences  exemptes  de  matière,  il  lui  faut  faire  autant  de 
dieux. 

Non,  on  ne  fait  pas  au  Péripatétisme  sa  part  ;  cette  existence 
nécessaire  par  nature  qu’il  lui  a  bien  fallu  concéder  aux  intelli¬ 
gences  angéliques,  Thomas  d’Aquin  va  être  contraint,  en  vertu 
des  mêmes  principes,  de  l’accorder  à  l’àme  de  l’homme  ;  l’intel¬ 
ligence  humaine,  elle  aussi,  va  devenir  un  dieu. 

C’est  à  la  Question  discutée  sur  l'âme  que  nous  demanderons  le 
développement  de  cette  pensée  \  développement  presque  iden¬ 
tique  à  celui  que  nous  venons  de  lire  en  la  Somme  contre  les 
Gentils. 

«  Il  est  absolument  nécessaire  que  l’âme  humaine  soit  incorrup¬ 
tible.  Pour  l'évidence  de  cette  proposition,  il  faut  considérer  que 
ce  qui  est,  de  soi,  conséquence  d’une  certaine  chose  ne  peut  pas 
être  enlevé  à  cette  chose  ;  ainsi  ne  peut-on  faire  qu’un  homme  ne 
soit  pas  animal  ou  qu’un  nombre  ne  soit  ni  pair  ni  impair.  Or  il 
est  manifeste  que  l’existence  est,  de  soi,  une  conséquence  de  la 
forme;  chaque  chose,  en  elfet,  possède  l’existence  en  vertu  de  sa 
forme  propre.  Partant  l’existence  ne  peut,  d’aucune  manière,  être 
séparée  de  la  forme. 

«  Les  substances  composées  de  matière  et  de  forme  se  corrompent 
donc  parce  qu’elles  perdent  la  forme  dont  l’existence  est  la  consé¬ 
quence  ;  mais  la  forme  même  ne  peut  être  corrompue  ;  elle  est 
corrompue  par  accident,  à  la  suite  de  la  corruption  du  composé  et 
parce  que  l’existence  qui  venait  à  celui-ci  par  l’intermédiaire  de 
la  forme  fait  défaut  à  ce  composé  ;  il  en  est  ainsi  dans  le  cas  où 
la  forme  considérée  ne  possède  pas  l’existence,  mais  où  elle  est 
seulement  ce  par  quoi  le  composé  existe. 

»  S’il  y  a  donc  quelque  forme  qui  possède  l’existence,  il  est 
nécessaire  que  cette  forme  soit  incorruptible.  L’existence,  en  ctiét, 
ne  se  sépare  pas  d’une  chose  qui  possède  l’existence,  à  moins  que 
la  forme  ne  se  sépare  de  cette  chose.  Or  il  est  manifeste  que  la  forme 
par  laquelle  l’homme  exerce  les  opérations  de  l’intelligence  est 
une  forme  qui  possède  l’existence  en  elle-même  ;  elle  ne  la 
possède  pas  seulement  en  tant  que  principe  par  lequel  une  autre 
chose  existe 1  2.  » 

Vouloir  séparer  de  l’existence  une  forme  qui  peut  posséder 
l’existence  en  elle  même,  l’âme  humaine  par  exemple,  c’est  tenter 

1.  S.  Thomæ  Aquinatis  Quæstio  disputata  de  anima.  Art.  XIV  :  Utrum  anima 
humana  sit  immortalis. 

2.  Citons  ici  le  texte  même  de  ce  passage  : 

Necesse  est  omnino  animam  humanam  incorruplibilem  esse.  Ad  cujus  evi- 


534 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  67 


de  concevoir  un  nombre  qui  ne  serait  ni  pair  ni  impair. 
L’âme  humaine  possède  l’existence  nécessairement  et  par  elle- 
même.  Partant  elle  est  éternelle  et  incréée.  L  intelligence 
humaine  est  un  dieu.  Telle  est  la  conséquence  forcée  du  rai¬ 
sonnement  précédent.  Telle  est,  en  effet,  la  conclusion  que  for¬ 
mulait  le  Péripatétisme. 

Comment  cette  conclusion  n’épouvante-t-elle  pas  le  Christia¬ 
nisme  de  Thomas  d’Aquin  ?  Après  avoir  présenté  l’argumentation 
dans  toute  sa  force,  il  atténue  l’énoncé  de  la  proposition  démon¬ 
trée.  Il  vient  de  prouver  que  l’âme  humaine  possède, par  nature, 
une  existence  nécessaire,  partant  incréée  et  éternelle  ;  il  se  con¬ 
tente  de  dire  :  L’âme  de  l’homme  est  immortelle.  Ce  voile  suffit  à 
lui  cacher  l’incompatibilité  radicale  de  la  Métaphysique  d  Aristote 
avec  le  dogme  chrétien.  Dans  la  conclusion  de  son  syllogisme,  il 
est  des  parties  qui  lui  feraient  horreur  ;  il  ferme  les  yeux  pour  ne 
les  point  voir  ;  cela  les  empêche-t-il  de  subsister  ?  Quand  on  a 
posé  des  prémisses,  est-on  maître  d’en  refuser  les  suites  logi¬ 
ques  ? 

Nous  venons  de  voir  à  quelles  conséquences,  très  conformes  à 
l’esprit  du  Péripatétisme,  mais  étrangement  scandaleuses  pour  sa 
foi  chrétienne,  Thomas  d’Aquin  s’était  trouvé  conduit  lorsqu  il 
avait  voulu  rattacher  la  théorie  de  l’essence  et  de  l’existence  aux 
principes  d’Aristote.  Lui  est-il  arrivé  de  reconnaître  ce  que  cette 
méthode  présentait  de  scabreux  ?  Il  est  permis  de  le  penser.  On 
expliquerait  ainsi  comment,  au  sujet  de  l’identité,  de  l’essence 
divine  avec  l’existence  de  Dieu,  il  en  est  venu  à  raisonner  tout 
autrement  qu'il  ne  l’avait  fait  dans  la  Somme  contre  les  Gentils  et 
dans  la  Somme  théologique. 

Les  Questions  disputées  sur  la  puissance  de  Dieu  sont,  vraisem¬ 
blablement,  une  des  dernières  œuvres  de  Saint  Thomas,  puisqu’elles 


dentiam  considerandum  est  quod  id  quod  per  se  consequitur  ad  aliquid  non 
potest  removeri  ab  eo,  sicut  ab  homine  non  removetur  qaod  sit  animal, 
neque  a  numéro  quod  sit  par  vel  impar.  Manifestum  est  autem  quod  esse  per 
se  consequitur  formam.  Unumquodque  enim  habet  esse  secundum  propriam 
formam.  Unde  esse  a  forma  nullo  modo  separari  potest. 

Corrumpuntur  igitur  composita  ex  materia  et  forma  per  hoc  quod  admit- 
tunt  formam  ad  quam  consequitur  esse  ;  ipsa  autem  forma  per  se  corrumpi 
non  potest;  sed  per  accidens,  corrupto  composito  corrumpitur.  inquantum 
déficit  esse  composito  quod  est  per  formam,  si  forma  sit  talis  quod  non  sit 
habens  esse;  sed  sit  solum  quod  composito  est. 

Si  ergo  sit  aliqua  forma  quæ  sit  habens  esse,  necesse  est  illam  formam 
incorruptibilem  esse.  Non  enim  separatur  esse  ab  aliquo  babente  esse,  nisi 
per  hoc  quod  separatur  forma  ab  eo.  Manifestum  est  autem  quod  principium 
quo  homo  intelligit  est  forma  habens  esse  in  se,  et  non  solum  sicut  quo 
aliquid  est. 


VI  -  68 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


535 


paraissent  1  avoir  été  débattues  en  Italie  sous  le  pontificat  de 
Grégoire  X  (1271-1274).  Une  de  ces  questions  porte  tout  entière 
Sur  la  simplicité  de  l'essence  divine.  L’auteur  y  examine  2  «  si,  en 
Dieu,  la  substance  ou  essence  est  même  chose  que  l’existence.  » 
Pour  justifier  la  réponse  affirmative,  qu’il  fait  sienne,  le  Docteur 
n  invoque  plus,  d’aucune  façon,  l’absence  de  matière  en  Dieu.  Il 
raisonne  d’une  manière  toute  nouvelle  :  «  Lorsque  certaines  cau¬ 
ses,  tout  en  produisant  d’autre  part  des  effets  différents,  et  en  sus 
de  ces  effets  différents,  produisent  un  certain  effet  commun,  il  faut 
qu  elles  produisent  cet  effet  commun  en  vertu  d’une  cause  supérieure 
dont  il  est  l’effet  propre.  Voici  pourquoi  :  C’est  en  vertu  de  sa  pro¬ 
pre  nature,  de  sa  propre  forme,  qu’une  cause  produit  son  effet  pro¬ 
pre  ;  si  donc  des  causes  diverses  ont  des  natures  et  des  formes 
différentes,  il  faut  qu’elles  produisent  des  effets  différents  ;  partant, 
si  elles  s’accordent  en  un  certain  effet  qui  leur  est  commun,  c  est 
que  celui-ci  n'est  l’effet  propre  d’aucune  d’entre  elles,  mais  bien 
de  quelque  cause  supérieure  en  vertu  de  laquelle  elles  agissent 
toutes. 

»  On  voit,  par  exemple,  que  des  substances  diversement  com¬ 
posées  s'accordent  pour  échauffer  ;  ainsi  en  est-il  du  poivre,  du 
gingembre  et  autres  épices  semblables,  bien  que  chacune  d  elles 
ait  son  effet  propre,  différent  de  l’effet  de  chacune  des  autres  ; 
dès  lors,  il  faut  rapporter  leur  effet  commun  à  une  cause  antérieure, 
dont  il  soit  l’effet  propre  ;  le  feu  est  cette  cause. 

»  De  même  en  est-il  pour  les  mouvements  célestes.  Chacune  des 
sphères  des  planètes  a  son  mouvement  propre  ;  mais  elles  ont,  en 
outre,  un  mouvement  commun  ;  ce  mouvement,  il  faut  qu  il  soit 
propre  à  une  certaine  sphère  supérieure  qui  communique  a  toutes 

les  autres  le  mouvement  diurne. 

»  Or  toutes  les  causes  créées  ont,  en  commun,  un  certain  effet, 
qui  est  l’existence,  bien  que  chacune  d  elles  ait,  par  ailleurs,  son 
effet  propre,  par  lequel  elle  se  distingué  de  toutes  les  autres.  La 
chaleur,  par  exemple,  fait  que  le  chaud  existe  ;  le  maçon,  que  la 
maison  existe.  Ces  causes  ont  donc  ceci  de  commun  qu’elles  cau¬ 
sent  l’existence  ;  mais  elles  diffèrent  en  ce  que  le  feu  produit  le 
chaud  et  le  maçon  produit  une  maison.  Il  faut  donc  qu  il  y  ait  une^ 
certaine  cause,  supérieure  à  toutes  les  autres,  et  en  vertu  de 
laquelle  toutes  les  autres  causent  l’existence  ;  il  faut  que  1  exis- 


1  Oüétif  et  Echard,  Scriptores  ordinis  Prcedicatorum,  t.  II,  p.  288. 

2  '  Sancti  Thomæ  Aquinatis,  (Juœstiones  disputatœ  de  potentia  Æet.  Ouæst. 
Vllii  ;  De  simplicitate  divinæ  essentiæ.  Art.  II  :  Utrum  in  Deo  sit  substantia 
vel  essentia  idem  quod  esse. 


536 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  69 


tence  soit  l’effet  propre  de  cette  cause.  Cette  cause,  c’est  Dieu. 

»  ür  l’effet  propre  d’une  cause  ne  procède  en  vertu  de  la  res¬ 
semblance  qu’il  possède  avec  la  nature  de  cette  cause.  11  faut 
donc  que  ce  qui  est  l’existence  soit  la  substance  ou  nature  de 
Dieu.  » 

De  cette  démonstration,  on  ne  verra  plus  sortir  les  conséquen¬ 
ces  hérétiques  qu’entraînait  le  raisonnement  esquissé  dans  la 
Somtne  contre  les  Gentils  et  développé  dans  la  Somme  théologique. 
Mais  pour  éviter  ces  corollaires,  Thomas  d’Aquin  a  dû  sacrifier 
tout  son  Aristotélisme. 


VIII 

LA  MATIÈRE  DES  CIEUX 

Dans  tout  ce  qu’il  a  dit  des  dimensions  indéterminées,  Thomas 
s’est  nettement  écarté  de  la  doctrine  d’Averroès,  doctrine  qu’il 
avait  vivement  critiquée  ;  il  est  allé  jusqu’à  déclarer  la  théorie 
d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli  plus  raisonnable,  à  tout  prendre,  que 
celle  du  Commentateur. 

Cette  circonstance  n’est  pas  la  seule  où  il  ait  donné  au  Néo-pla¬ 
tonisme  d’Ibn  Sinà  et  de  son  disciple  la  préférence  sur  le  Péripa¬ 
tétisme  d’Ibn  Roscbd.  Dans  son  écrit  sur  l'unité  de  l'intellect,  il 
ne  cesse  d’opposer  la  pensée  d’Avicenne  et  d’Al  Gazâli  à  celle 
d’Averroès  ;  il  attaque  vivement  1 2  ceux  qui  cherchent  la  véritable 
doctrine  d’Aristote  dans  les  seuls  écrits  d’Averroès  et  qui  veulent, 
dans  les  commentaires  de  cet  auteur,  reconnaître  l’opinion  com¬ 
mune  de  tous  les  philosophes  grecs  et  arabes  ;  «  ces  gens-là,  dit- 
il  -,  aiment  mieux  errer  en  compagnie  d’Averroès  que  de  partager 
une  science  exacte  avec  les  autres  Péripatéticiens  ;  Averroès, 
cependant,  fut  bien  moins  un  Péripatéticien  que  le  corrupteur  de 
la  Philosophie  péripatéticienne.  » 

En  dépit  de  ces  invectives,  l’intelligence  de  saint  Thomas  d’Aquin, 
éprise  de  clarté,  subit  à  un  très  haut  degré  l’attrait  des  doctrines 
nettes  et  précises  qu’Averroès  expose.  C’est  à  l’opinion  du  Com¬ 
mentateur  que  le  Doctor  communis  finit  presque  toujours  par  se 


1.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  De  unitate  intel/ectus  contra  Averroem  Opuscu- 
tuirii  Cap.  V. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laucl.,  Cap.  II. 


VI  -  70  SAINT  THOMAS  D’AQUIN  “37 

ranger  lorsque  le  souci  de  la  foi  chrétienne  ne  lui  commande  pas 
une  autre  attitude. 

Nous  venons  d’entendre  Saint  Thomas  rejeter  la  théorie  des 
dimensions  indéterminées  que  l’auteur  du  Sermo  de  substantia  or  bis 
avait  proposée  ;  mais  en  revanche,  à  ce  Sermo  de  substantia  or  bis , 
que  d’emprunts  n’a-l-il  pas  faits  ! 

Il  lui  a  emprunté,  tout  d’abord,  cet  axiome  :  Dans  une  même 
chose,  il  ne  peut  exister  deux  formes  substantielles  distinctes.  Or 
cet  axiome  est  devenu  comme  la  pierre  angulaire  du  Thomisme. 

Il  lui  a  emprunté,  en  second  lieu,  la  théorie  de  la  matière  céleste. 
Avicenne,  Avicébron,  Al  Gazâli  avaient  admis  qu’une  certaine 
matière  première  est  commune  aux  corps  célestes  et  aux  substances 
sublunaires.  Pas  plus  qu’ Averroès,  Saint  Thomas  d’Aquin  ne  veut 
recevoir  une  semblable  opinion. 

«  Il  faut  bien,  dit-il  *,  supposer  dans  le  corps  céleste  quelque 
chose  qui  serve  de  support  à  l’actualité  de  ce  corps  ;  mais  il  ne  faut 
pas  que  ce  support  ou  cette  matière  admette  aucune  privation  ;  la 
privation,  en  effet,  ce  n'est  pas  autre  chose  que  l’absence,  [en 
une  matière],  d’une  forme  dont  l’existence  y  serait  naturelle  ,  oi 
aucune  forme,  [autre  que  celle  qu’il  possède,]  n’est  destinée  par 
nature  à  exister  dans  ce  sujet  ou  dans  cette  matière  ;  la  forme  que 
cette  matière  possède  en  remplit  toute  la  potentialité,  car  cette 
forme  est  une  perfection  totale  et  universelle  ;  la  vertu  active  que 
possède  cette  forme  est  universelle,  et  non  point  particulière, 
comme  l’est  la  vertu  des  corps  inférieurs  ;  les  formes  de  ces  corps- 
ci,  étant  des  formes  particulières,  ne  peuvent  jamais  remplir  toute 
la  potentialité  de  la  matière  ;  aussi,  en  même  temps  qu’une  cer¬ 
taine  forme,  subsiste,  en  la  matière,  la  privation  d’une  autre  forme 
capable,  par  nature,  d’exister  dans  cette  même  matière  ;  de  même 
voyons-nous  que  les  corps  inférieurs  sont  susceptibles  de  prendre 
successivement  diverses  figures,  tandis  qu’un  corps  céleste  ne  sau¬ 
rait  affecter  d’autre  figure  que  celle  qu  il  possède  ;  ainsi  donc,  dans 
le  corps  céleste,  il  n’y  a  privation  d’aucune  forme,  mais  seulement 
d’un  certain  lieu  (ubi)\  aussi  ne  peut-il,  par  génération  ou-cor- 
ruption,  éprouver  aucun  changement  de  forme  ;  il  peut  seulement 
changer  de  lieu.  » 

Plus  formelle  encore  et  plus  nette,  en  cette  même  question,  est 
la  doctrine  de  la  Somme  théologique  2  :  Après  avoir  rappelé  com- 

1  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Expositio  super  libris  Aristotelis  De  Cœlo  et 

Mundo  ÿ  Iib.  I,  lcct.  VI.  .  .  ,  ya/j 

2  Sancti  Thomæ  Aquinatis,  Summa  tkeologica,  Pars  la,  quæst.  LXVI, 

art.  2  :  Utrum  sit  una  materia  in  formis  omnium  corporalium. 


588 


LA  CRUE  DE  L* ARISTOTÉLISME 


VI  -  71 


ment  Avicébron,  qui  admettait  l’existence  d’une  forme  corporelle 
unique,  posait  aussi,  dans  tous  les  corps  une  même  matière,  Tho¬ 
mas  poursuit  en  ces  termes  : 

«  Il  est  impossible  que  le  corps  corruptible  et  le  corps  incorrup¬ 
tible  aient  même  matière,  La  matière,  en  effet,  est,  de  soi,  en  puis¬ 
sance  de  la  forme.  Nécessairement  donc  la  matière,  considérée  en 
elle-même,  doit  être  en  puissance  de  la  forme  de  chacune  des  sub¬ 
stances  dont  elle  est  la  commune  matière.  En  outre,  par  chacune 
de  ces  formes,  la  matière  n’est  mise  en  acte  qu’à  l’égard  de  cette 
forme-là  ;  en  sorte  qu’elle  demeure  en  puissance  à  l’égard  de  tou¬ 
tes  les  autres  formes.  Gela,  d’ailleurs,  ne  cesserait  pas  d’être  vrai, 
lors  même  qu’une  de  ces  formes  serait  plus  parfaite  que  les  autres 
et  que  toutes  les  autres  seraient  comprises  en  son  pouvoir . 

»  Ainsi  donc  la  matière,  [supposée  commune  au  corps  corrupti¬ 
ble  et  au  corps  incorruptible,]  et  prise  sous  la  forme  du  corps 
incorruptible,  resterait  en  puissance  de  la  forme  du  corps  corrup¬ 
tible  ;  comme,  d’ailleurs,  elle  ne  possède  pas  cette  forme  d’une 
manière  actuelle,  cette  matière  serait,  à  la  fois,  pourvue  de  forme 
et  atteinte  de  privation  ;  en  effet,  dans  ce  qui  a  puissance  pour  une 
certaine  forme,  l’absence  de  cette  forme  constitue  la  privation.  Or 
cette  disposition,  [où  la  forme  et  la  privation  coexistent  au  sein  de 
la  matière],  c’est  celle  du  corps  corruptible.  Il  est  donc  impossi¬ 
ble  que  le  corps  corruptible  et  le  corps  naturellement  incorrup¬ 
tible  aient  même  matière . 

»  Considérée  en  elle-même,  la  matière  du  corps  céleste  n’est  en 
puissance  que  de  la  forme  qu’elle  possède.  Il  importe  peu  à  notre 
objet  de  savoir  ce  qu’est  cette  forme,  si  c’est  une  âme  ou  quelque 
autre  chose  ;  cette  forme,  en  tous  cas,  confère  à  cette  matière  une 
perfection  telle  qu’il  ne  reste  plus,  en  cette  matière,  aucune  puis¬ 
sance  d’être  ( ad  esse)  ;  elle  demeure  seulement,  comme  le  dit  Aris¬ 
tote,  en  puissance  d’un  lieu  ( ubi ). 

»  Ainsi,  la  matière  des  corps  célestes  et  celle  des  éléments  ne 
sont  pas  la  même  matière  ;  ces  deux  matières  sont  seulement  ana¬ 
logues  ;  elles  se  ressemblent  sous  le  rapport  de  la  puissance.  » 

A  cette  exposition,  d’un  si  ferme  Péripatétisme,  le  Sermo  de 
substantia  orbis  n’a  certes  pas  été  étranger  ;  Saint  Thomas,  d’ail¬ 
leurs,  cite  cet  ouvrage  ;  c’est,  à  la  vérité,  pour  rejeter  une  des 
opinions  qui  s’y  trouvent  soutenues  ;  l’auteur  de  la  Somme  ne  veut 
pas  qu’on  regarde  le  corps  du  Ciel  comme  une  simple  matière 
dont  la  forme  serait  l’Intelligence  séparée,  motrice  de  ce  même 
Ciel.;  il  veut  que  le  corps  du  Ciel  ait  matière  et  forme,  et  que 
cette  forme,  quelle  qu’en  soit  la  nature,  soit  distincte  de  l’Intelli¬ 
gence  séparée. 


VI  -  72 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


539 


IX 


LES  MOTEURS  DES  CIEUX 


Réconcilier  entre  eux  les  enseignements  disparates  des  philo¬ 
sophes  hellènes  et  arabes  et,  en  même  temps,  les  concilier  avec 
la  tradition  des  docteurs  chrétiens,  telle  est  1  irréalisable  tâche 
que  Thomas  d’Aquin  avait  assumée.  Sollicité  par  un  grand  nom¬ 
bre  de  tendances  diverses  dont  il  souhaite  l’accord,  tantôt  il  se  laisse 
entraîner  par  l’une  d’entre  elles  et  tantôt  il  s  abandonne  à  1  autre. 
De  là,  d’un  écrit  au  suivant,  des  variations,  voire  des  contradic¬ 
tions. 

De  ces  variations  qui  conduisent  Thomas  d  Aquin  de  Saint 
Augustin  à  Ibn  Sinâ,  d’Ibn  Sinâ  au  Stagirite  pour  le  ramener 
ensuite  à  Saint  Augustin,  nous  trouvons  un  saisissant  exemple  en 
suivant  ce  que,  dans  ses  divers  ouvrages,  le  Docteur  Angélique  a 
dit  des  moteurs  célestes.  Ces  variations  sont  si  notables  qu’un 
thomiste  convaincu,  Saint  Denys  le  Chartreux,  n  a  pu  s  empêcher 
de  les  signaler  :  «  Ce  que  Saint  Thomas  écrit  a  ce  sujet  ,  dans  les 
livres  précédemment  cités,  ne  semble  guère  d  accord  avec  soi- 
même.  —  V erumtamen ,  ea  quai  scribit  de  hac  re,  in  libris  præal- 
legatis,  non  videntur  adinvicern  consonare.  » 

Dans  son  commentaire  au  second  livre  des  Sentences ,  Thomas 
d  Aquin  se  montre  soucieux,  avant  tout,  de  sauvegardei  1  ensei¬ 
gnement  des  Pères  de  l’Eglise  qui,  à  l’unanimité,  ont  proclamé 
cette  proposition  :  Les  cieux  ne  sont  pas  animés.  Qu  est-ce  que 
cette  proposition  permet  de  garder  de  la  doctrine  d  Avicenne  et 
aussi  de  la  doctrine  proposée  par  Averroès  au  Sermo  de  substantia 
orbis?  C’est  ce  qu’il  cherche. 

Appuyé  de  l’autorité  des  Pères  de  l’Eglise,  il  déclare  ceci 2  : 
«  Il  est  probable  que  le  moteur  prochain  du  ciel  est  une  certaine 
intelligence  créée  ».  Puis  il  poursuit  en  ces  termes  : 

«  Les  philosophes  ont  supposé  qu’aux  divers  mouvements  et 
aüx  divers  mobiles  correspondaient  des  moteurs  différents  ,  aussi 
ont-ils  démontré  et  admis  le  nombre  des  intelligences  motrices 


i .  Divî  Dionysii  Carthusiani  In  sententiarum  £c«- 

pletissimi .  Venetijs,  sub  signo  Angeli  Raphaelis,  MDLXXXIIIh  Inst.  XIV, 

^U*S  Sancti^Thomæ  Aquinatis  Script  dm  in  II™  librum  Sententiarum,  Dist.  XtV, 
quæsL  I,  art.  III  :  Utrum  motus  cæli  sit  ab  intelhgentia . 


540 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  73 


d’après  le  nombre  des  mouvements  et  des  mobiles.  A  chaque 
orbe,  ils  ont  assigné  deux  moteurs  ;  un  moteur  conjoint,  qu’ils  ont 
appelé  l’âme  de  l’orbe,  et  un  moteur  séparé  qu’ils  ont  appelé  l’in¬ 
telligence.  La  raison  de  cette  supposition  a  été  la  suivante  :  Selon 
ces  philosophes,  l’intelligence  possède  des  formes  universelles 
qui  ne  conviennent  pas  à  la  direction  immédiate  du  mouvement 
céleste  en  ses  diverses  révolutions  et  à  la  production  des  choses 
qui  opt  pour  causes  les  mouvements  des  cieux  ;  il  faut  donc  qu’il 
existe  un  moteur  où  résident  des  formes  particularisées,  propres 
à  diriger  le  mouvement  ;  c’est  ce  moteur  qu’ils  nomment  l’âme  de 
l’orbe. 

»  Mais  cette  supposition  est,  en  partie,  hérétique,  tandis  qu’en 
une  autre  partie,  elle  peut  être  catholiquement  soutenue. 

»  Les  philosophes  affirment,  en  effet,  que  les  choses  émanent  de 
Dieu  et  sont  causées  par  lui  suivant  un  certain  ordre.  La  Cause 
première  produit  immédiatement  la  première  Intelligence  ;  de 
celle-ci  émane  l’âme  du  premier  orbe  ainsi  que  la  substance  de 
cet  orbe.  Dès  lors,  cette  âme  ou  forme  peut  être  nommée  moteur 
prochain  de  son  orbe,  car  elle  lui  donne  l’existence,  à  titre  de 
cause  qui  lui  est  appropriée. 

»  Cela,  notre  foi  ne  le  peut  souffrir  ;  elle  affirme,  en  effet,  que 
Dieu  seul  est  créateur.  Partant,  aux  anges  qui  meuvent  les  cieux 
d’une  manière  immédiate,  nous  pouvons  donner  le  nom  de  moteurs, 
mais  non  pas  de  formes  substantielles  ou  d’âmes  ;  car,  de  ces 
anges,  les  cieux  reçoivent  seulement  le  mouvement  ;  ils  n’en  reçoi¬ 
vent  point  l’existence. 

»  Toutefois,  on  peut  accepter  qu'on  dise  ceci  :  Les  anges  les  plus 
élevés,  ceux  qui  possèdent  les  formes  les  plus  universelles,  sont 
des  moteurs  éloignés  ( motores  remoti )  et  des  anges  séparés  ;  au 
contraire,  les  anges  inférieurs,  ceux  qui  possèdent  des  formes  plus 
particularisées,  sont  des  moteurs  prochains.  C’est  pourquoi  Avi¬ 
cenne  fait  cette  déclaration  :  Les  moteurs  qui,  pour  les  philoso¬ 
phes,  sont  des  intelligences,  sont  ce  que  la  religion  (/ex)  nomme 
les  anges  supérieurs;  les  âmes  des  orbes,  au  contraire,  sont  ce 
que  la  religion  nomme  anges  inférieurs  ou  anges  ministres.... 

»  Dans  son  livre  De  substantia  orbis,  Averroès  dit  que  le  corps 
céleste  n’a  pas  besoin  d’âme  végétative,  puisqu’il  est  exempt  de 
génération  et  de  corruption.  D’autre  part,  ce  n’est  pas  des  choses 
que  le  moteur  des  cieux  tire  sa  science  ;  il  a,  pour  ainsi  dire,  une 
science  active  ;  le  ciel  n’a,  dès  lors,  aucun  besoin  d’une  âme  sensi¬ 
tive.  Ce  n’est  donc  pas  dans  le  même  sens  que  les  philosophes  par¬ 
lent  de  l’âme  du  ciel  et  de  l’âme  de  l’homme.  » 


VI  -  74 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


541 


Bien  que  l’influence  'd’Avicenne  prédomine  en  la  théorie  que 
Thomas  d’Aquin  prête  ici  «  aux  philosophes  »,  elle  n’est  pas  seule  à 
s’y  faire  sentir;  à  ses  effets,  d’autres  tendances  viennent  mêler  les 
leurs  ;  en  particulier,  celle  du  Livre  des  Causes  se  laisse  deviner. 

Bientôt,  Thomas  d’Aquin  prend  une  connaissance  plus  précise 
des  opinions  que  les  divers  philosophes  ont  professées  au  sujet  des 
moteurs  célestes  ;  nous  le  voyons  très  exactement  renseigné  au 
sujet  de  la  théorie  d’Avicenne  ;  il  lit  également  Aristote,  en  deman¬ 
dant  aide  à  Ibn  Sinâ  pour  l’interprétation  des  passages  obeurs  de 
la  Métaphysique  ;  s’il  rejette  encore  la  doctrine  de  1  émanation 
comme  contraire  au  dogme  catholique,  il  ne  montre  plus  la  même 
sévérité  à  l’égard  de  la  thèse  qui  anime  les  cieux. 

Cette  forme  nouvelle  de  la  pensée  thomiste,  nous  la  trouvons 
dans  l’opuscule  qui  a  pour  titre  :  De  subslantiis  separatis  ou, 
encore  :  De  angelis  1. 

«  Le  premier  Mobile  désire  le  premier  Moteur,  et  cela  d  un 
désir  intellectuel  ;  on  en  peut  conclure  que  le  premier  Mobile  est 
doué  de  désir  et  d’intelligence  ;  d’ailleurs,  rien  ne  peut  être  mû 
qui  ne  soit  corps  ;  il  en  résulte  donc  que  le  premier  Mobile  est  un 
corps  animé  par  une  Ame  intelligente. 

»  Mais  le  premier  Mobile,  qui  est  le  premier  Ciel,  n  est  point  le 
seul  corps  qui  soit  mû  d’un  mouvement  éternel  ;  il  en  est  de  même 
de  tous  les  orbes  inférieurs  des  corps  célestes.  Aussi  chacun  de 
ces  corps  célestes  est-il  animé  par  une  Ame  particulière  ,  aussi 
chacun  d’eux  possède-t-il  son  Objet  désirable  séparé,  qui  est  la 
fin  à  laquelle  tend  son  mouvement. 

»  Ainsi  donc,  il  y  a  un  certain  nombre  de  Substances  séparées 
qui  ne  sont  absolument  unies  à  aucun  corps  ;  et  il  y  a  aussi  un 
certain  nombre  de  Substances  intellectuelles  qui  sont  unies  aux 
corps  célestes.  Aristote  tente  de  déterminer  le  nombre  de  ces  sub¬ 
stances  d’après  le  nombre  des  mouvements  célestes.  Au  contiaire, 
plusieurs  de  ceux  qui  l’ont  suivi,  tel  Avicenne,  ne  déterminent 
plus  ce  nombre  par  le  nombre  des  mouvements  célestes  ;  ils  le 
déterminent  plutôt  par  le  nombre  des  planètes  et  des  corps  qui 
se  trouvent  au  dessus  des  planètes  et  qui  sont  1  orbe  des  étoiles 
fixes  et  l’orbe  sans  étoile  ;  il  semble,  en  effet,  qu’il  faille  coordon¬ 
ner  plusieurs  mouvements  pour  mouvoir  une  seule  étoile  errante. 

»  De  même  que  tous  les  autres  corps  célestes  se  trouvent  conte¬ 
nus  à  l’intérieur  du  premier  ciel,  dont  la  révolution  entraîne  tous 
les  autres  cieux,  de  même,  sous  la  première  substance  séparée, 

I.  Sancti  TrtOMÆ  Aqliinatis  De  substantiis  separatis  seu  de  angelorum 
natura  opusculum.  Cap.  II. 


542 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  75 


qui  est  le  Dieu  un,  toutes  les  autres  substances  séparées  se  trouvent 
ordonnées  ;  de  même  aussi,  sous  l’âme  du  premier  ciel,  sont  ran¬ 
gées  toutes  les  âmes  des  cieux.... 

»  Partant,  selon  l’hypothèse  d’Aristote,  entre  le  Dieu  suprême 
et  nous,  il  n’existe  qu’une  double  hiérarchie  de  substances  intellec¬ 
tuelles,  la  hiérarchie  des  Substances  séparées,  qui  sont  les*  fins 
auxquelles  tendent  les  mouvements  célestes,  et  la  hiérarchie  des 
Ames  des  orbes,  qui  meuvent  ces  orbes  par  appétit  et  désir.  » 

Thomas,  dans  ce  passage,  attribue  au  Stagirite  ce  qu’Avicenne 
a  donné,  dans  sa  Métaphysique,  comme  interprétation,  très  accep¬ 
table  d’ailleurs,  de  la  pensée  d’Aristote  b 

Ce  n’est  pas  que  le  Doctor  commuais  ne  sache  fort  bien,  en 
d’autres  circonstances,  distinguer  entre  les  opinions  des  deux  phi¬ 
losophes. 

Ainsi,  après  avoir  réfuté  avec  beaucoup  de  soin 1  2  l’opinion  d’Avi- 
cébron  qui  attribue  une  matière  aux  substances  intellectuelles,  il 
examine  cette  proposition  3 4  :  Les  substances  célestes  ne  sont  pas 
seulement  éternelles,  mais  encore  l’existence  de  chacune  d'elles 
ne  requiert  aucune  cause.  Cette  proposition,  il  la  donne  avec  rai¬ 
son  comme  représentant  l’opinion  d’Aristote.  Il  rappelle  l’argu¬ 
ment  par  lequel  la  Philosophie  péripatéticienne  en  établit  le  bien 
fondé  :  Rien  ne  peut  être  fait  qui  ne  soit  tiré  d’une  matière  préexi¬ 
stante  ;  une  substance  dénuée  de  matière  ne  peut  donc  avoir  été 
faite  ;  son  existence  ne  peut  avoir  de  cause  ;  il  faut  que  cette  sub¬ 
stance  soit  nécessaire  et  éternelle.  Thomas  répond  qu’un  tel  argu¬ 
ment,  valable  contre  la  production  par  génération,  ne  l’est  pas 
contre  la  création.  La  génération  consiste  à  mettre  en  acte  une 
forme  qui  était  en  puissance  dans  une  matière  préexistante  ;  point 
de  génération,  donc,  où  la  matière  fait  défaut  ;  point  de  génération 
non  plus  où  la  forme  comble  toute  la  puissance  de  la  matière, 
comme  il  arrive  pour  les  corps  célestes.  Mais  incapables  d’être 
engendrés,  les  corps  célestes  et  les  substances  séparées  de  toute 
matière  peuvent,  cependant,  reconnaître  un  autre  être  pour  cause 
de  leur  existence  ;  ils  peuvent  être  créés. 

Ce  n’est  pas  à  Rencontre  d’Avicenne,  mais  bien  à  l’encontre 
d’Aristote  que  cette  réfutation  était  dirigée  ;  c’est  maintenant  Avi¬ 
cenne  qui  va  se  trouver  attaqué  par  l’argumentation  de  Saint  Tho¬ 
mas  b 

1.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  II,  §  VI  ;  t.  IV,  p.  448. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laurl.,  Capp.  V,  VI,  VII  et  VIII. 

3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laud,  Cap.  IX. 

4.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Op.  laud.r  Cap.  X. 


VI  -  76 


SAINT  THOMAS  HAQUIN 


543' 


«  Certains  philosophes  reconnaissent,  il  est  vrai,  que  tous  les 
êtres  tirent  l’origine  de  leur  existence  du  souverain  Principe  des 
ohoses  que  nous  nommons  Dieu  ;  seulement,  ils  prétendent  que 
tous  les  êtres  émanent  de  Dieu  dans  un  certain  ordre,  et  non  pas 
immédiatement. 

»  Le  premier  Principe  des  choses  étant  absolument  un  et  sim¬ 
ple,  il  n’en  peut  procéder,  disent-ils,  qu’un  être  unique.  Cet  être 
est  plus  simple  et  plus  un  que  toutes  les  choses  qui  sont  au  des¬ 
sous  de  lui  ;  cependant,  il  est  moins  simple  que  le  premier  Etre, 
car  il  n’est  pas  lui-même  cause  de  son  existence  ;  il  est  une  sub¬ 
stance  qui  a  existence  [distincte  de  son  essence]. 

»  Cet  être,  ils  le  nomment  l’Intelligence  première  ;  de  cette  Intel¬ 
ligence,  disent-ils,  peuvent  déjà  procéder  plusieurs  choses. 

»  Lorsqu’elle  se  tourne,  en  effet,  de  manière  à  comprendre  son 
Principe  simple  et  premier,  elle  laisse  procéder  d’elle-même  une 
seconde  Intelligence  ;  lorsqu’elle  se  connaît  elle-même  et  saisit 
ce  qui,  en  elle,  est  actuel,  elle  produit  l'Ame  du  premier  orbe  ; 
enfin,  lorsqu’elle  se  connaît  elle-même  et  voit  ce  qu  elle  contient 
de  potentiel,  elle  produit  le  premier  corps  [céleste]. 

»  Ces  philosophes  gardent  le  même  ordre  jusqu’au  dernier  des 
corps  célestes.  C’est  l’hypothèse  d  Avicenne  ;  c  est  aussi  celle  qui 
parait  être  supposée  au  Livre  des  Causes.  » 

Saint  Thomas  rejette,  bien  entendu,  cette  théorie  qui  confère  aux 
Intelligences  successives  le  pouvoir  de  créer  ;  Dieu  ne  saurait 
déléguer  ce  pouvoir  à  aucune  créature.  «  Seule,  la  vertu  du  pre¬ 
mier  Agent  peut  produire  un  effet  en  l’absence  de  toute  possibdité 
préexistante  ;  or,  toutes  les  choses  exemptes  de  génération  et  de 
corruption,  les  choses  dont  la  production  n  est  pas  un  mouve¬ 
ment,  ne  peuvent  être  produites  que  de  cette  manière  ;  tous  les 
êtres  de  cette  sorte  ne  peuvent  donc  avoir  été  produits  que  par 
Dieu  seul.  Aussi  est-il  impossible  qu’à  partir  de  Dieu,  les  sub¬ 
stances  inmmatérielles  tirent  leur  existence  les  unes  des  autres 
selon  l’ordre  que  ladite  hypothèse  leur  assigne.  » 

Dans  son  Ecrit  sur  les  Sentences ,  Thomas  d’Aquin  avait  formel¬ 
lement  refusé' au  moteur  prochain  d’un  orbe  le  nom  d’âme  ou  de 
forme  de  cet  orbe  ;  lorsque  les  philosophes  parlent  de  l’âme  d’un 
ciel,  avait-il  ajouté,  ils  donnent  à  ce  mot  âme  un  sens  tout  diffé¬ 
rent  de  celui  qu’ils  lui  attribuent  en  parlant  de  l’âme  de  l’homme. 

Dans  son  opuscule  Sur  les  substances  séparées,  il  avait  laissé 
passer  sans  protestation  le  nom  d’âme  donné  au  moteur  conjoint 
à  chaque  orbe. 

Voici  maintenant  que  nous  l’entendrons  enseigner  ces  proposi- 


544 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  77 


tions  :  Le  moteur  immédiat  de  chaque  ciel  est  une  âme  ;  cette  âme 
est  unie  au  corps  de  l’orbe  à  titre  de  forme  ;  cette  union  est  sem¬ 
blable  à  celle  qui  existe  entre  l’âme  et  le  corps  de  l’homme.  C’est 
dans  la  Somme  contre  les  Gentils  que  nous  rencontrerons  ce  nou¬ 
vel  aspect  de  la  pensée  de  Saint  Thomas. 

Saint  Thomas  se  propose  1  de  démontrer  qu’en  l’homme,  au  dire 
d’Aristote,  «  l’intelligence  est  unie  au  corps  à  titre  de  forme.  » 
Dans  ce  but,  il  raisonne  ainsi  : 

«  Aristote....  montre  que  tout  être  qui  se  meut  de  lui-même 
est  nécessairement  divisé  en  deux  parties,  dont  l’une  meut  tandis 
que  l’autre  est  mue .  Or,  suivant  Aristote,  tout  être  ainsi  cons¬ 

titué  est  un  être  animé  ;  aussi  dit-il  expressément,  au  second  livre 
Du  Ciel ,  que  le  ciel  est  un  être  animé....  Examinons  donc,  selon 
l’opinion  d’Aristote,  de  quelle  sorte  d’âme  le  ciel  est  animé. 

»  Aristote  prouve,  au  XIe  livre  de  la  Métaphysique ,  qu’il  faut, 
dans  le  mouvement  du  ciel,  considérer  un  moteur  exempt  de  tout 
mouvement  et  un  autre  moteur  qui  est,  lui-même,  en  mouvement. 
Le  moteur  immobile  meut  à  titre  d’objet  désirable.  S’il  est  dési¬ 
rable,  c’est,  sans  aucun  doute,  pour  le  moteur  qui  est  en  mou¬ 
vement  S’il  est  désiré,  d’ailleurs,  ce  ne  peut,  être  d’un  désir  de 
concupiscence,  qui  est  le  désir  des  sens,  mais  d’un  désir  intellec¬ 
tuel.  C’est  pourquoi  le  Philosophe  dit  que  le  premier  moteur 
immobile  est  désirable  et  intelligible.  Partant,  ce  qui  est  mû  par 
ce  moteur,  c’est-à-dire  le  ciel,  est  doué  de  désir  et  d’intelligence, 
et  cela  d’une  plus  noble  fa^on  que  l’homme,  ainsi  qu’il  le  prouve 
au  même  lieu.  Le  ciel  donc,  au  gré  d’Aristote,  est  composé  d’une 
âme  intellectuelle  et  d’un  corps.... 

»  D’autre  part,  il  est  certain  que,  suivant  Aristote,  le  ciel  ne  pos¬ 
sède  pas  d’âme  sensitive,  car  il  lui  faudrait  alors  être  pourvu 
d’organes  différents  les  uns  les  autres,  ce  qui  ne  convient  pas  à 
un  corps  simple —  L’intelligence  ne  peut  donc  être  en  continuité 
avec  le  corps  céleste  par  l’intermédiaire  des  représentations  de 
l’imagination.  Par  conséquent,  il  nous  faudra  dire  que  l’intelli¬ 
gence,  par  sa  substance  même,  est  unie  au  corps  céleste  à  titre  de 
forme  (Oportebit  dicere  quod  intellectus  secundum  suam  substan- 
tiam  uniatiir  corpori  ccvlesti  ut  forma)... 

»  D’ailleurs,  ce  qui  vient  d’être  dit  de  l'animation  du  ciel  n’est 
pas  affirmé  au  nom  de  l'enseignement  de  la  foi  ;  qu’on  dise  d’une 


i.  Sancu  Thomæ  Aquixatis  Surnrna  contra  Gentiles,  lil).  II,  cap.  LXX  : 
Quod  secundum  dicta  Aristotelis  oportet  ponere  intellectum  uniri  corpori  ut 
formam. 


VI  -  78 


SAINT  THOMAS  d’aQUIN 


545 


façon  ou  d’une  autre,  cela  ne  la  concerne  pas  (ad  quam  nihil  per- 
tinet  sive  sic  sive  aliter  dicatur).  » 

Thomas  d’Aquin,  on  le  voit,  fait  maintenant  bon  marché  de 
l’autorité  des  Pères  de  l’Eglise  qui  déniaient  aux  cieux  la  qualité 
d’êtres  animés.  Au  temps  où  il  commentait  les  Sentences,  il  se 
montrait  beaucoup  plus  soucieux  de  cette  autorité. 

On  peut,  croyons-nous,  accorder  à  Thomas  d’Aquin  qu’il  a  très 
exactement  interprété,  jusqu’ici,  la  pensée  d’Aristote.  Va-t-il  suivre 
cette  pensée  jusqu’au  bout  ?  Va-t-il  admettre  qu’il  y  a  autant  de 
moteurs  immobiles  qu’il  y  a  de  cieux  à  mouvoir  ?  A  cet  égard,  aucun 
doute  n’est  permis.  Dans  la  Somme  contre  les  Gentils,  le  Doctor  com- 
munis  attribue  à  chaque  orbe  un  moteur  immobile  ;  les  moteurs 
des  orbes  inférieurs  se  distinguent  cependant  en  un  point  du  moteur 
de  l’orbe  suprême  ;  outre  son  mouvement  propre,  le  ciel  auquel 
chacun  d’eux  préside  suit  le  mouvement  du  ciel  ultime  ;  on 
exprime  ce  fait  en  disant  que  les  moteurs  des  cieux  inférieurs  sont 
mus  par  entraînement  (per  accidens)  ;  mais  cette  manière  de  par¬ 
ler  ne  compromet  en  rien  l’immobilité  véritable  de  ces  moteurs. 

Cette  doctrine,  Saint  Thomas  l’expose  de  la  façon  la  plus  claire 
en  la  première  de  ses  «  raisons  propres  à  prouver  l’existence  de 
Dieu  » 

«  Aucun  être,  dit-il,  qui  se  meut  soi-même,  ne  peut  se  mouvoir 
toujours  si  son  moteur  est  mû  soit  de  lui-même,  soit  par  entraîne¬ 
ment  (per  accidens).  Or,  le  premier  être  qui  se  meuve  soi-même 
est  toujours  en  mouvement  ;  sinon,  aucun  mouvement  éternel  ne 
serait  possible,  puisque  tout  mouvement  est  causé  par  le  mouve¬ 
ment  dupremier  être  qui  se  meuve.  Il  reste  donc  que  le  premier 
être  qui  se  meuve  lui-même,  soit  mû  par  un  moteur  qui  n’est  mû,  à 
son  tour,  ni  de  lui-même  ni  par  accident. 

»  Que  les  moteurs  des  orbes  inférieurs  meuvent  ces  orbes  d’un 
mouvement  éternel,  et  qu’on  les  dise,  cependant,  mûs  par  entraî¬ 
nement  [per  accidens),  cela  ne  va  pas  à  l’encontre  de  ces  raisonne¬ 
ments  ;  si  on  les  dit  mûs  par  entrainement,  en  effet,  ce  n’est  pas 
en  raison  d’eux-mêmes,  mais  en  raison  de  leurs  mobiles  qui  suivent 
le  mouvement  de  l’orbe  suprême.  » 

Que  ce  raisonnement  résume  d’une  façon  très  exacte  et  très  heu¬ 
reuse  les  considérations  développées  par  Aristote,  au  VIIIe  livre  de 
la  Physique  d’une  part,  au  XIe  livre  de  la  Métaphysique ,  d’autre 
part,  ce  n’est  point  contestable.  Ici  donc,  le  Péripatétisme  de  la 


i.  S.  Thomæ  Aquinatis  Summa  contra  Genliles,  lib.  I,  cap.  XIII  :  Rationes 
ad  probandum  Deum  esse.  i. 

DUHEM.  —  T.  V.  35 


546 


LA  CRUE  DE  l’aRISTÛÉLISMEG 


VI  -  79 


doctrine  de  Saint  Thomas  n’est  point  suspect.  En  peut-on  dire 
autant  du  Christianisme  de  cette  doctrine  ? 

La  mineure  dont  elle  use  pour  démontrer  1  existence  de  Dieu 
affirme  l’éternité  du  mouvement  du  Monde.  Le  Christianisme  n  en¬ 
seigne-t-il  pas  que  le  Monde  a  commence  ? 

A  la  vérité,  Thomas  d’Aquin  prévoit  cette  objection;  en  la 
réponse  qu’il  y  fait,  nous  reconnaissons  une  pensée  chère  à  Mai¬ 
monide  1  : 

«  Ces  raisonnements,  dit-il,  procèdent  de  la  supposition  que  le 
mouvement  est  éternel  ;  or,  chez  les  catholiques,  cette  supposition 
est  regardée  comme  fausse. 

»  Il  faut  répondre  à  cela  :  la  voie  la  plus  efficace  pour  démon¬ 
trer  Inexistence  de  Dieu,  part  de  la  supposition  que  le  Monde 
est  éternel,  puis,  cette  supposition  admise,  montre  d’une  façon 
manifeste  que  Dieu  existe.  En  effet,  si  le  Monde  et  le  mouvement 
ont  été  innovés,  il  est  bien  clair  qu’il  faut  admettre  une  cause  capa¬ 
ble  de  produire,  en  les  innovant,  le  Monde  et  le  mouvement.  Tout 
ce  qui  commence,  en  effet,  doit  tirer -origine  de  quelque  cause 
innovatrice,  car  rien  ne  se  tire  soi-même  de  la  puissance  à  l’acte 
ni  du  non-être  à  l’être.  » 

Mais  à  la  preuve  de  l’existence  de  Dieu  que  nous  venons  d’emprun¬ 
ter  à  la  Somme  contre  les  Gentils ,  cette  objection  n’est  pas  la  seule 
qu’on  puisse  faire. 

S’il  suffit,  pour  prouver  l’existence  de  Dieu,  de  démontrer  qu’il 
existe  un  certain  moteur  immobile,  c’est  donc  qu'il  y  a  identité 
entre  la  notion  de  moteur  immobile  et  la  notion  de  Dieu,  que  tout 
moteur  immobile  est  Dieu.  Dès  lors,  puisqu’il  y  a  autant  de  moteurs 
immobiles  que  d’orbes  célestes,  le  nombre  des  Dieux  est  le  même 
que  celui  des  cieux.  C’était,  bien  certainement,  la  pensée  d’Aris¬ 
tote.  Comment  Thomas  d’Aquin  ne  voit-il  pas  que  cette  conclusion 
est  au  bout  de  son  raisonnement?  Ou  s’il  le  voit,  comment  peut-il, 
sans  que  sa  foi  crie  au  scandale,  insérer  une  argumentation  si 
païenne  en  sa  Somme  contre  les  Gentils? 

Que  cette  argumentation  n’établisse  pas  l’existence  d'un  Dieu 
unique,  mais  bien  l’existence  d’une  pluralité  de  substances  sépa¬ 
rées,  le  Doctor  communis  l’a  certainement  reconnu,  car  en  sa 
Question  discutée  sur  les  créatures  spirituelles ,  ce  n’est  plus  comme 
preuve  de  l’existence  de  Dieu,  c’est  comme  preuve  de  l’existence 
des  anges  qu’il  l’expose  et  la  discute  2.  «  Pour  démontrer  l’exis- 

1.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  VII,  §  j  . 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quœstio  disputata  de  spiritualibus  crealans, 
art.  V  :  Num  aliqua  substantia  spiritualis  creata  sit  non  unita  corpori. 


VI  -  80 


SAINT  THOMAS  d’aQUIN 


547 


tence  de  substances  incorporelles  et  séparées  de  la  matière,  Aris¬ 
tote,  dit-il,  a  procédé  à  partir  de  la  perpétuité  du  mouvement 
céleste. 

»  Au  mouvement  céleste,  en  effet,  il  faut  attribuer  un  certain 
but.  Or  si  le  but  d’un  mouvement  ne  se  comporte  pas  sans  cesse 
de  la  même  manière,  s  il  est  mù  soit  de  lui-même,  soit  par  entrai¬ 
nement  ( per  accidens),  ce  mouvement  ne  pourra  pas  se  toujours 
poursuivre  d’une  manière  uniforme —  Mais  nous  voyons  l’unifor¬ 
mité  constamment  gardée  dans  les  mouvements  des  corps  célestes, 
et  c  est  de  là  qu  Aristote  a  déduit  la  perpétuité  de  ces  mouvements. 
Il  lui  fallait  donc  admettre  que  le  but  de  ce  mouvement  n’était 
mù  ni  de  lui-même  ni  par  entrainement  [per  accidens).  Il  lui 
était  donc  nécessaire  de  poser  quelque  substance  entièrement  sépa¬ 
rée  qui  fût  le  but  du  mouvement  céleste.... 

»  Or  Aristote  admettait  plusieurs  substances  séparées.  Dans  le 
ciel,  en  effet,  apparaissent  une  multitude  de  mouvements  ;  chacun 
de  ces  mouvements,  il  le  supposait  uniforme  et  éternel  ;  à  chacun 
de  ces  mouvements,  il  fallait  donc  assigner  un  but  qui  lui  fût  pro¬ 
pre  ;  et,  comme  le  but  propre  d’un  tel  mouvement  doit  être  une 
substance  incorporelle,  Aristote  fut  conséquent  avec  lui-même  en 
posant  un  grand  nombre  de  substances  incorporelles,  ordonnées 
entre  elles  suivant  la  nature  et  l’ordre  des  mouvements  célestes. 

»  Touchant  la  supposition  de  ces  substances,  Aristote  n’a  pas 
poussé  plus  loin,  car  ce  fut  le  propre  de  sa  Philosophie  de  ne 
s’écarter  jamais  de  ce  qui  était  manifeste.  » 

Saint  Thomas  oserait-il,  après  cela,  comme  le  supposait  la 
Somme  contre  les  Gentils,  admettre  que  la  notion  de  moteur  séparé 
de  tout  corps  et  entièrement  immobile  est  identique  à  la  notion  de 
Dieu?  Il  lui  faudrait  conclure  avec  Aristote  qu’il  y  a  autant  de 
dieux  que  de  mouvements  uniformes  dans  les  cieux. 

Mais  cet  argument  qui  lui  semblait,  en  la  Somme  contre  les  Gen¬ 
tils,  le  plus  efficace  pour  établir  l’existence  de  Dieu,  il  ne  le  regarde 
même  plus  comme  bon  à  démontrer  l’existence  d’intelligences 
séparées  de  tout  corps. 

«  Ces  voies  [suivies  par  Anaxagore,  Platon  et  Aristote],  dit-il, 
ne  nous  sont  guère  accommodées,  car  nous  n’admettons  ni  le 
mélange  des  choses  sensibles  comme  Anaxagore,  ni  l’existence 
séparée  des  universaux  comme  Platon,  ni  la  perpétuité  du  mouve¬ 
ment  comme  Aristote.  Il  nous  faut  donc  procéder  par  d’autres 
voies.  C’est  de  la  perfection  de  P  Univers  que  nous  conclurons, 
tout  d’abord,  l’existence  de  certaines  substances  séparées  de  tout 
corps.  » 


548 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  81 


Saint  Thomas  a  donc  vu  que  la  théorie  des  moteurs  célestes 
proposée  par  Aristote  conduisait  au  polythéisme  ;  aussi  va-t-il 
graduellement  la  modifier. 

C’est  très  vite  que  la  nécessité  de  christianiser  la  théorie  d  Aris¬ 
tote  s’est  manifestée  à  l’esprit  de  Saint  Thomas  d’Aquin,  s  il  est 
vrai,  dn  moins,  que  Y  Exposition  de  la  Métaphysique  date  \  comme 
la  Somme  contre  les  Gentils ,  du  pontificat  d’Urbain  IV  (1264-12*>5) 
et  soit,  par  conséquent,  à  peu  près  contemporaine  de  cette  Somme. 
Nous  voyons,  en  effet,  dans  cette  Exposition  à  la  Métaphysique , 
que  Thomas  commence  à  s’écarter  de  la  doctrine  du  Stagirite  , 
parmi  les  modifications  qu’il  apporte  à  cette  doctrine,  les  unes 
sont  manifestes  et  avouées  ;  les  autres  se  dissimulent  encore  dans 
l’obscurité  d'une  rédaction  peu  explicite. 

Il  n’est,  en  réalité,  qu’un  point  où  Saint  Thomas  avoue  *  qu’il 
délaisse  l’enseignement  du  Stagirite  pour  suivre  celui  d’Avicenne. 

Aristote  pensait  que  les  étoiles  fixes  sont  mues  uniquement  de 
mouvement  diurne,  en  sorte  que  de  leur  sphère,  il  faisait  l’orbe 
suprême.  «  Mais  plus  tard,  les  astronomes  ont  reconnu  un  mou¬ 
vement  qui  entraîne  les  étoiles  fixes  en  sens  contraire  du  premier 
mouvement,  il  est  donc  nécessaire  qu’au  dessus  de  la  sphère  des 
étoiles  fixes,  il  y  en  ait  une  autre,  qui  entoure  l’Univers  et  qui 
communique  la  rotation  diurne  à  tout  le  Ciel  Cette  sphère  est  le 
premier  mobile  qui,  suivant  Aristote,  est  mû  par  le  premier  moteur. 
Mais,  au  gré  d’Avicenne,  ce  qui  meut  immédiatement  le  premier 
mobile,  ce  n’est  pas  le  premier  Principe,  c’est  seulement  une 
intelligence  causée  par  le  premier  Principe.  » 

Saint  Thomas  donne  alors  un  très  sommaire  exposé  de  la  théo¬ 
rie  des  processions  célestes  suivant  les  Néo-platoniciens  arabes, 
puis  il  ajoute  :  «  Il  paraît  assez  convenable  que  le  premier  moteur 
des  choses  corporelles,  dont  dépendent  tous  les  autres  moteurs, 
ait  pour  cause  le  Principe  des  substances  immatérielles,  en  sorte 
qu’entre  les  choses  sensibles  et  les  choses  intelligibles,  il  y  ait  un 
certain  ordre  et  une  certaine  connexion.  » 

La  théorie  qui  parait  «  assez  convenable  »  à  Saint  Thomas 
d’Aquin  déplaisait  fort  à  Ibn  Roschd,  qui  la  critiquait  vivement 
en  son  Commentaire  à  la  Métaphysique  3  ;  Albert  le  Grand  ne  la 
traitait  pas  moins  sévèrement  *  ;  en  l’acceptant,  Thomas  d’Aquin 
n’ignorait  certes  ni  les  critiques  de  son  maître  ni  celles  du  Com- 


1 .  Quétif  et  Echard,  Scnptores  ordinis  Prœdicatorum,  t.  I,  p.  285. 

2.  S.  Thomæ  Aquinâtis  In  duodecim  libres,  Metaphysicœ  Aristotelis  expo- 
sitio  ;  lib.  XII,  lect.  IX. 

3.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  III,  §  V;  t.  IV,  p.  553. 


VI  -  82 


SAINT  THOMAS  d’aQUIN 


549 


mentateur  ;  l’influence  des  doctrines  exposées  par  celui-ci  se  devine 
dans  la  leçon  même  que  nous  venons  de  citer. 

La  pensée  de  Saint  Thomas  d’Aquin  parait,  beaucoup  plus  qu’il 
ne  le  déclare,  éloignée  de  celle  d’Aristote.  A  chaque  ciel,  Aristote 
attribue  une  vertu  motrice,  unie  à  ce  ciel,  finie  et,  partant,  inca¬ 
pable  par  elle-même  de  mouvoir  éternellement  son  mobile  ;  il  lui 
attribue,  en  outre,  ud  moteur  immobile,  intelligence  séparée  de  la 
matière,  que  connaît  et  désire  la  vertu  motrice,  et  qui,  par  ce  désir, 
communique  à  cette  vertu  la  force  de  mouvoir  indéfiniment. 

De  cette  théorie,  Saint  Thomas  d’Aquin,  aux  deux  premiers  livres 
de  la  Somme  contre  les  Gentils,  a  donné  un  résumé  très  clair  et  très 
précis.  Il  semble  maintenant  quelle  s’embrume  et  se  déforme  à 
ses  yeux.  Ce  qu’ Aristote  dit  de  la  vertu  motrice  attachée  à  chaque 
orbe,  et  nombre  des  propos  qu’il  tient  au  sujet  de  l'intelligence 
séparée  préposée  à  cet  orbe,  le  Doctor  communié  le  fond  en  une 
seule  description  et  l’attribue  à  une  substance  unique  qu  il  nomme 
indifféremment  moteur  ou  intelligence.  En  outre,  il  paraît  admet¬ 
tre  qu’à  tous  ces  moteurs  Aristote  n’a  proposé  qu’un  seul  et  même 
objet  désirable  dont  chacun  d’eux  tire  l’éternité  de  son  action  ;  cet 
objet  désirable  serait,  au  gré  d’Aristote,  le  moteur  du  premier 
mobile  ;  pour  lui,  Thomas,  il  suit  une  opinion  qu’il  regarde  à  tort 
comme  celle  d’Avicenne  ;  cette  cause  de  l’éternité  de  tout  mou¬ 
vement,  il  la  place  au-dessus  du  moteur  du  premier  ciel  ;  il  l’iden¬ 
tifie  avec  Dieu. 

Si  la  doctrine  que  nous  présentons  ici  est  bien  celle  que  Saint 
Thomas  entendait  professer  dans  son  Exposition  de  la  Métaphysi¬ 
que,  elle  serait  une  déformation  très  accentuée  du  système  d’Aris¬ 
tote,  qui  verrait  son  polythéisme  formel  réduit  de  force  au  mono¬ 
théisme. 

Nous  avons  vu  1  comment  la  lecture  du  Sermo  de  substantia 
orbis,  lorsqu’on  négligeait  de  l’éclairer  par  la  lecture  du  Com¬ 
mentaire  à  la  Métaphysique,  pouvait  conduire  à  une  théorie  fort 
analogue  à  celle-là  ;  chaque  orbe,  selon  cette  interprétation 
inexacte,  mais  vraisemblable,  de  la  pensée  d’Averroès,  aurait  un 
moteur  conjoint  auquel  on  peut  donner  le  nom  d’âme  ;  tous  ces 
moteurs  conjoints  désireraient  une  seule  et  même  intelligence 
séparée  dont  ils  tireraient  l’éternité  de  leur  action. 

Mais  on  ne  saurait  par  une  lecture  trop  exclusive  du  Sermo  de 
substantia  orbis,  expliquer  la  déformation  que  Thomas  d’Aquin 
fait  subir  à  la  doctrine  d’Aristote  ;  il  a  lu  1  Exposition  de  la  Méta- 

i .  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  III,  §  V  ;  t.  IV,  pp.  55o-55i. 


550 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  83 


nhysique  composée  par  Averroès,  il  a  lu  Avicenne  ;  il  sait  donc 
fort  bien  qu’ Aristote  attribuait  à  chaque  orbe  un  moteur  séparé 
immobile  ;  il  le  sait  si  bien  qu'il  l’a  formellement  admis  au  pre¬ 
mier  livre  de  la  Somme  contre  les  Gentils.  Si  donc  Saint  Thomas 
modifie  maintenant  la  théorie  péripatéticienne,  ce  n’est  pas  qu’il 
méconnaisse  la  pensée  du  Stagirite  ;  c’est  qu’il  éprouve  le  désir  de 
christianiser  cette  pensée. 

Que  cette  pensée  ne  puisse  être  christianisée  sans  être  profon¬ 
dément  altérée,  il  semble  qu’il  ne  le  soupçonnât  pas  encore  lors¬ 
qu’il  insérait,  au  premier  livre  de  la  Somme  contre  les  Gentils f  son 
étrange  démonstration  de  l’existence  de  Dieu.  II  est  surprenant 
qu'il  le  voie  si  bien  lorsqu’il  rédige,  presque  au  même  temps, 
l’ Exposition  de  la  Métaphysique ^  Mais  il  est  une  remarque  plus 
surprenante  encore  :  Si  nous  suivons  avec  attention  l’ordre  des 
livres  de  la  Somme  contre  les  Gentils ,  nous  voyons  l’enseignement 
que  donne  Saint  Thomas  au  sujet  des  moteurs  célestes  passer  de 
la  doctrine  véritable  d’Aristote  et  d’Averroès  à  la  doctrine  que  le 
Doctor  communis  insinuera  dans  Y  Exposition  de  la  Métaphy¬ 
sique. 

La  preuve  de  l’existence  de  Dieu  donnée  au  premier  livre  de  la 
Somme  contre  les  Gentils  est  du  plus  pur  Péripatétisme  ;  elle 
admet  l’éternité  du  mouvement  ;  pour  maintenir  ce  mouvement 
étemel,  elle  admet  la  nécessité  d’un  moteur  immobile  ;  elle  admet 
la  multiplicité  des  moteurs  immobiles  et  l’égale  à  la  multiplicité 
des  orbes. 

Le  second  livre  enseigne  que  le  mouvement  d'un  ciel  requiert 
deux  moteurs;  le  moteur  séparé  est  objet  de  désir  et  de  connais¬ 
sance  ;  le  moteur  conjoint,  à  la  façon  d’une  âme,  informe  le  corps 
du  ciel.  Mais  déjà,  Thomas  d’Aquin  ne  prend  plus  cet  enseigne¬ 
ment  à  son  compte  ;  il  ne  cesse  de  répéter  que  c’est  la  doctrine 
d’Aristote  ;  pour  lui,  il  n’affirme  rien  ;  qu’il  en  soit,  en  effet,  d’une 
façon  ou  d’une  autre,  cela  n’importe  pas  à  la  foi.  De  plus,  rien  ne 
nous  laisse  plus  deviner  s’il  y  a  autant  de  moteurs  séparés  que  de 
cieux  ou  bien  si  tous  les  cieux  désirent  le  même  moteur  séparé. 

Passons  maintenant  au  troisième  livre  de  la  Somme  contre  les 
Gentils.  Saint  Thomas  s’y  propose  1  de  démontrer  que  «  le  pre¬ 
mier  moteur  du  mouvement  du  ciel  est  quelque  chose  d’intel¬ 
lectuel.  » 

«  Comme  on  l’a  précédemment  démontré,  dit- il,  toute  chose  en 


i .  S.  Thomæ  Aquinatis  Summa  contra  Gentiles,  lib.  III,  cap.  XXIII  :  quod 
cœlum  movetur  ab  aliqua  intellectuali  substantia.  2. 


VI  -  84 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


551 


mouvement  est  nécessairement  mue  par  quelque  autre  chose  ;  le 
corps  du  ciel  est  donc  mû  par  quelque  chose. 

»  Or,  ou  bien  ce  quelque  chose  d’autre  que  le  corps  du  ciel  en 
est  entièrement  séparé  ;  ou  bien  ce  quelque  chose  est  uni  au  corps 
du  ciel  de  telle  façon  qu’on  puisse,  de  l’ensemble  du  corps  céleste 
et  du  moteur,  dire  qu’il  se  meut  lui-même,  parce  qu’une  partie 
de  lui-même  meut  tandis  que  1  autre  partie  est  mue. 

»  Supposons,  d’abord,  qu’il  en  soit  ainsi  ;  comme  tout  être  qui  se 
meut  lui-même  est  vivant  et  animé,  il  en  résulte  que  le  ciel  est 
animé  ;  mais  il  ne  peut  être  animé  que  d’une  âme  intellectuelle  ; 
il  ne  peut  l’être,  en  etfet,  par  une  âme  végétative,  puisqu  il  n  y  a, 
en  lui,  ni  génération  ni  corruption  ;  il  ne  peut  1  être,  non  plus,  par 
une  âme  sensitive,  car  il  ne  possède  pas  des  organes  divers  ;  il 
faut  donc  que  ce  soit  par  une  âme  intellectuelle. 

»  Supposons  maintenant  que  le  ciel  soit  mû  par  un  moteur  qui 
lui  soit  extrinsèque.  Ce  moteur  est  corporel  ou  incorporel.  S’il  es 
corporel,  il  ne  meut  que  parce  qu’il  est  mû  lui-même,  comme  on 
le  voit  par  ce  qui  vient  d’être  dit  ;  il  faudra  donc  qu  à  son  tour,  il 
soit  mû  par  un  autre  moteur  ;  et  comme  en  la  série  des  corps,  on 
ne  peut  procéder  à  l’infini,  il  faudra  bien  arriver  à  un  premier 
moteur  incorporel.  Mais  il  est  évident  par  ce  qui  précède  qu’une 
chose  absolument  séparée  de  tout  corps  ne  peut  être  qu’intellec¬ 
tuelle  ;  donc  le  mouvement  du  ciel,  qui  est  la  première  chose  cor¬ 
porelle,  provient  d’une  substance  intellectuelle.  » 

Àu  sujet  de  cette  substance,  Thomas  d’Aquin  vient  de  nous  mon¬ 
trer  qu’on  peut  faire  deux  suppositions,  qu’on  peut  la  conjomdre 
au  corps  du  ciel  ou  l’en  séparer  ;  entre  ces  deux  suppositions,  va- 

t-il  choisir  ?  Pas  à  cette  heure  : 

«<  Pour  notre  objet,  dit-il  »,  il  est  indifférent  que  le  corps  céleste 
soit  mû  par  une  substance  intellectuelle  conjointe  qui  en  soit  1  âme, 
ou  par  une  substance  séparée.  11  n’importe  pas  de  savoir  si  chacun 
des  corps  célestes  est  mû  [immédiatement]  par  Dieu  ;  ou  bien  si 
aucun  d’entre  eux  n’est  mû  immédiatement  par  lui,  s’ds  sont  tous 
mû  s  par  l’intermédiaire  de  substances  intellectuelles  créées;  oü 
bien  encore  si  le  premier  ciel  est  seul  immédiatement  mû  par  Dieu 
tandis  que  les  autres  le  sont  par  l’intermédiaire  de  substances 
créées.  [Peu  importe  tout  cela],  pourvu  qu’on  tienne  pour  cer¬ 
taine  cette  proposition  :  Le  mouvement  du  ciel  provient  d’une  sub¬ 
stance  intellectuelle.  » 

Cette  indifférence  à  l’égard  de  la  véritable  nature  des  moteurs 


i.  Saint  Thomas  d’Aquin,  toc.  cil.,  in  fine 


552 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


VI  -  85 


célestes,  Saint  Thomas  d’Aquin  l’avait  déjà  professée  au.  second 
livre  delà  S omme  contre  les  Gentils  ;  nous  la  retrouvons  enl' Expo¬ 
sition  de  la  Métaphysique  ;  c’est  elle  qui  rend  cette  Exposition 
trouble  et  confuse  ;  c’est  elle  qui  nous  laisse  constamment  ignorer 
si  le  moteur  de  chaque  ciel  doit  être  appelé  àme  conjointe  ou  intel¬ 
ligence  séparée. 

Mais  en  la  doctrine  que  développe  la  Somme  contre  les  Gentils , 
il  est  une  thèse  qu’aucune  incertitude  n’obscurcit,  et  c’est  celle-ci  : 
Parmi  ces  substances  intellectuelles,  conjointes  ou  séparées,  qui 
meuvent  les  cieux,  il  n’en  est  aucune  qui  soit  l’objet  et  le  terme  final 
du  désir  d’une  autre  ;  toutes  désirent  un  même  objet,  tendent  à 
un  même  terme,  et  cet  objet,  ce  terme,  c’est  Dieu. 

«  Comprendre  Dieu,  affirme  Saint  Thomas  *,  c’est  le  but  de  toute 
substance  intellectuelle.  »  Voici  ce  qu’il  écrit  à  ce  propos  : 

«  Chaque  chose  a  pour  fin  ce  qui  constitue  son  opération  pro¬ 
pre....  Or  comprendre,  c’est  l’opération  propre  d’une  substance 
intellectuelle  ;  c’en  est  donc,  en  même  temps,  la  fin. 

»  Ce  qu’il  y  a  de  plus  parfait,  dans  une  telle  opération,  c’est  la 
fin  suprême  de  cette  substance....  Or,  une  opération  de  ce  genre 
est  spécifiée  par  son  objet;  ....  une  de  ces  opérations  sera  d’autant 
plus  parfaite  que  son  objet  sera,  lui-même,  plus  parfait  ;  ainsi 
donc  ce  qu  il  y  a  de  plus  parfait  dans  ce  genre  d’opérations  qui 
consiste  à  comprendre,  c’est  de  comprendre  le  plus  parfait  des 
intelligibles,  qui  est  Dieu. 

»  Partant,  connaître  Dieu  en  le  comprenant,  c’est  la  fin  suprême 
de  toute  substance  intellectuelle.  » 

A  l’encontre  de  cette  doctrine,  Saint  Thomas  s’attend  bien  à  ce 
qu’on  oppose  la  doctrine  péripatéticienne  :  Chaque  âme  céleste  a 
son  objet  propre  de  connaissance  et  de  désir.  Cette  objection,  il 
la  formule  et  la  défend  par  des  raisons  qui  sont  celles  d’Avi¬ 
cenne  : 

«  Quelqu’un  pourra  dire  :  Sans  doute,  la  fin  d’une  substance 
intellectuelle,  c’est  de  comprendre  le.  meilleur  des  intelligibles. 
Mais  ce  qui  est,  pour  telle  ou  telle  substance,  le  meilleur  des  intel¬ 
ligibles,  ce  n  est  pas  1  intelligible  qui  est,  d’une  manière  absolue, 
le  meilleur  de  tous.  Plus  une  substance  intellectuelle  est  élevée, 
plus  le  meilleur  intelligible  qui  lui  correspond  est,  lui  aussi,  haut 
placé.  Aussi  la  substance  intellectuelle  créée  qui  occupe  le  rang 
suprême  a-t-elle  pourmeilleurintelligible.ee  qui  est,  d’une  manière 
absolue,  le  meilleur  des  intelligibles  ;  son  bonheur  consiste  donc 

I.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  contra  Gentiles,  lib.  III,  cap.  XXV  : 
Quod  intelligere  Deum  est  finis  omnis  substantiæ  spiritualis.  2. 


VI  -  86 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


553 


à  comprendre  Dieu.  Mais,  pour  chacune  des  substances  intellec¬ 
tuelles  inférieures,  le  bonheur  consiste  à  comprendre  quelque 
intelligible  inférieur  à  Dieu  ;  cet  intelligible  est,  toutefois,  ce  qu’il 
y  a  de  plus  haut  parmi  les  choses  qu’elle  comprend.  » 

Cette  thèse  péripatéticienne,  Thomas  d’Aquin  la  rejette  résolu¬ 
ment  :  «  Il  apparaît  manifestement,  dit-il,  que  la  fin  de  toute  sub¬ 
stance  intellectuelle,  si  infime  soit-elle,  est  de  comprendre  Dieu  ; 
en  effet,  nous  avons  montré  précédemment  que  la  fin  suprême  à 
laquelle  tendent  tous  les  êtres,  c'est  Dieu.  » 

Par  ces  passages  divers,  empruntés  au  troisième  livre  de  la 
Somme  contre  les  Gentils ,  nous  voyons  se  préciser,  se  déclarer,  la 
théorie  des  moteurs  célestes  qui,  dans  Y  Exposition  de  la  Métaphy¬ 
sique ,  se  devine,  indécise  encore,  et  voilée  d’un  brouillard. 

Cette  théorie  qui  ne  se  veut  pas  s’avouer  contraire  à  la  doctrine 
d’Aristote  et  qui  en  est,  cependant,  si  profondément  différente, 
c’est  bien  celle  qui  se  reconnaît  à  la  simple  lecture  de  la  Somme 
théologique  \ 

A  la  vérité,  Thomas  d’Aquin  ne  dira  pas  formellement,  en  cette 
Somme,  que  deux  substances  motrices  ne  correspondent  pas  à 
chaque  Ciel  ;  mais  il  ne  nous  parlera  jamais  que  d’une  seule  telle 
substance,  et  cela  en  des  termes  qui  seraient  difficilement  expli¬ 
cables  s’il  en  existait  une  autre. 

Cette  substance  aura  seulement  deux  opérations,  une  opération 
intellectuelle  par  laquelle  elle  acquiert  une  connaissance  dont 
résulte  le  désir,  et  une  opération  motrice  par  laquelle  elle  fait 
tourner  le  corps  du  ciel. 

Le  première  opération  n’est  pas  une  connaissance  sensitive  ; 
partant,  pour  l’accomplir,  la  substance  intellectuelle  n’a  nul  besoin 
d’être  unie  au  corps  du  ciel. 

Seule,  la  seconde  opération  exige  qu’il  y  ait  union  entre  la  sub¬ 
stance  motrice  et  le  corps  qu’elle  meut  ;  mais  il  n’est  pas  néces¬ 
saire,  pour  cela,  que  cette  union  soit  celle  que  la  forme  contracte 
avec  la  matière  au  sein  d’une  même  substance  ( non  oportet  quod 
uniatur  ei  ut  forma )  ;  il  suffit  qu’entre  la  substance  intelligente  et 
le  corps  du  ciel,  il  y  ait  une  relation  qui  rende  capable  l’action 
motrice,  qui  permette  à  l’une  d’être  le  moteur  de  l’autre  ;  cette 
relation,  afin  de  l’opposer  au  contact  corporel,  Thomas  la  nomme 
un  contact  de  force  {contactas  virtutis). 

Le  corps  du  ciel  a  une  forme  qui  ne  se  confond  pas  avec  cette 


i .  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  theologica,  Pars  prima,  quæst.  LXX, 
art.  III  :  Utrum  luminaria  cæli  sint  aminata. 


554 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  87 


substance  intelligible  ;  cette  forme  satisfait  tout  ce  qu’il  y  a  de 
potentiel  en  la  matière  céleste,  en  sorte  que  cette  matière  ne 
soit  plus  en  puissance  d’aucune  autre  forme. 

La  substance  intelligente  et  motrice  que  nous  venons  de  décrire 
diffère  extrêmement  de  l’âme  d’un  être  vivant  sublunaire  ;  elle  ne 
possède  ni  pouvoir  végétatif  ni  pouvoir  sensitif  ;  elle  n’est  pas  la 
forme  du  corps  qu’elle  meut.  Si  donc  on  lui  veut  donner  le  nom 
d’âme,  ce  sera  par  pure  homonymie.  On  pourra  dire  alors  que  les 
cieux  sont  des  êtres  animés,  mais  l’opinion  qu’on  entendra  énoncer 
de  la  sorte  ne  différera  guère  de  celle  des  philosophes  qui  décla¬ 
rent  les  cieux  inanimés  ;  «  la  différence  ne  sera  plus  que  dans  les 
mots,  non  dans  les  choses.  » 

Il  semble  bien  évident  qu’à  chaque  ciel,  Thomas  fait  correspon¬ 
dre  une  seule  substance  douée  d’intelligence,  cette  substance 
qu’on  peut  nommer  l’âme  du  ciel,  mais  qu’on  pourrait  aussi  appeler 
une  substance  séparée,  puisqu’elle  n’a,  avec  le  corps  du  ciel,  qu’un 
simple  contact  de  force. 

Que  l’auteur  delà  Somme  voie,  dans  ces  âmes,  l’équivalent  des 
substances  séparées  définies  par  la  Métaphysique  d’Aristote,  en 
voici  la  preuve  :  Pour  faire  comprendre  ce  contact  de  force  qui  unit 
chacune  de  ces  substances  au  corps  qu’elle  meut,  il  rapporte  ce 
qu’Aristote  dit,  au  VIIIe  livre  delà, Physique,  du  contact  du  premier 
Moteuravec  le  premier  mobile  ;  or,  pour  Aristote,  Dieu,  le  premier 
Moteur,  est  aussi  la  première  des  Intelligences  séparées. 

En  résumé,  la  théorie  des  moteurs  célestes  exposée  par  la 
Somme  théologique  précise  ce  que  Y  Exposition  de  la  Métaphysique 
avait  tantôt  explicitement  affirmé  et,  tantôt,  confusément  indiqué, 
ce  que  le  troisième  livre  de  la  Sommd  contre  les  Gentils  avait 
déclaré.  Elle  diffère  en  deux  points  de  celle  qu’Aristote  et  Aver¬ 
roès  avaient  développée  touchant  la  Métaphysique. 

Tout  d'abord,  au  lieu  d’assigner  au  moteur  spécialement  con¬ 
joint  à  chaque  orbe  un  moteur  immobile  spécial,  un  objet  désira¬ 
ble  particulier  qui  soit  une  intelligence  séparée,  Thomas  d’Aquin 
n’assigne  plus  à  tous  les  moteurs  célestes  qu’un  seul  objet  dési¬ 
rable,  qu’un  seul  moteur  absolument  immobile,  et  c’est  Dieu. 

En  second  lieu,  au  moteur  conjoint  à  chaque  orbe,  qui  n’est  pas 
uni  à  cet  orbe  à  titre  de  forme,  mais  qui  a  seulement  avec  lui  un 
contact  de  force,  il  attribue  jusqu'à  un  certain  point  le  rôle  et  la 
dignité  qu’Aristote  attribuait  aux  substances  séparées. 

De  cette  façon,  entre  l’idée  de  premier  moteur  immobile  et  l’idée 
de  Dieu,  Thomas  d’Aquin  peut  garder  l’identité  qu’admettait  la 
Métaphysique  d’Aristote  ;  comme  il  n’y  a  plus  qu’un  moteur  immo- 


VI  -  88 


8AINT  THOMAS  D’ AQUIN 


555 


bile,  il  n’y  a  plus  qu’un  Dieu.  Mais,  comme  les  moteurs  intelli¬ 
gents  et  animés  par  le  désir  viennent,  pour  ainsi  dire,  occuper 
la  place  laissée  vacante  par  les  intelligences  séparées,  l’aspect 
extérieur  de  la  Métaphysique  péripatéticienne  demeure  à  peu  près 
sauvegardé,  en  dépit  du  bouleversement  interne  qui  a  transformé 
son  polythéisme  en  monothéisme. 

De  ce  bouleversement,  comme  on  mesure  bien  la  profondeur, 
lorsqu’à  la  démonstration  de  l'existence  de  Dieu  donnée  par  la 
Somme  contre  les  gentils ,  on  compare  la  démonstration  que  lui 
substitue  la  Somme  théologiqne  1  !  Le  postulat  de  1  éternité  du 
mouvement  a  disparu  des  prémisses  ;  et  l’argument  ne  conclut 
plus  qu’à  un  seul  premier  moteur,  partant  à  un, seul  Dieu  : 

«  La  première  preuve,  dit-il,  qui  est  la  plus  manifeste  se  tire  de 
l’ordre  des  mobiles  et  des  moteurs  ;  ces  mobiles  et  ces  moteurs  ne 
peuvent  se  succéder  à  l’infini  ;  il  faut  donc  qu’on  arrive  à  un  pre¬ 
mier  moteur  que  rien  ne  meuve  ;  et  c’est  ce  que  tout  le  monde 
entend  par  Dieu.  » 

Nous  pourrions  nous  croire  au  terme  de  ces  variations  de  Saint 
Thomas  d’Aquin  touchant  les  moteurs  célestes  ;  nous  nous  trompe¬ 
rions.  Dans  un  ouvrage  qui  paraît  presque  contemporain  de  la 
Somme  théologiqne ,  dans  la  Question  discutée  sur  les  créatures  spi¬ 
rituelles,  le  Docteur  reprend  le  problème  de  l’animation  des  cieux  , 
la  solution  qu’il  en  donne  est  fort  différente  de  celle  qu  il  avait 
peu  à  peu  élaborée  dans  la  Somme  contre  les  Gentils ,  dans  1  Expo¬ 
sition  delà  Métaphysique,  dans  la  Somme  théologique  ;  elle  revient 
à  fort  peu  près  à  celle  qu’au  début  de  sa  carrière,  il  soutenait  en 
commentant  les  Sentences. 

«  11  y  aura,  dit-il  •,  deux  ordres  de  substances  spirituelles.  Les 
unes  seront  les  moteurs  des  corps  célestes  ;  elles  leur  seront  unies 
à  la  façon  dont  un  moteur  est  uni  au  mobile....  D’autres,  qui  seront 
absolument  abstraites  et  qui  ne  seront  unies  à  aucun  corps,  seront 
les  fins  de  ces  mouvements.  » 

Le  mode  selon  lequel  la  substance  spirituelle  unie  au  corps  du 
ciel  est  reliée  avec  le  corps  n’est  pas  le  même  que  le  mode  suivant 
lequel,  dans  un  animal  du  monde  inférieur,  1  âme  est  unie  au 
corps.  «  L’âme  qui  meut  un  animal  corruptible  lui  est  unie  au 
point  de  vue  de  l’existence  (secundum  esse).  Au  contraire,  la  sub¬ 
stance  spirituelle  qui  meut  un  corps  céleste  lui  est  seulement  unie 

i .  S.  Thomæ  Aquinatis  Summa  theologica,  Pars  I,  quæst.  II,  art.  3  :  Utrum 

Deug  m  . 

2  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quœslio  disputata  de  spintualibus  creotuns  , 
art.  VI  :  Num  substantia  spiritualis  cælesti  corpori  uniatur. 


556 


LA  CRUE  DE  l’àRISTOTÉLISME 


VI  -  89 


au  point  de  vue  du  mouvement  (secundum  moveri).  En  vertu  de 
sa  propre  nature,  on  attribue  à  l’âme  d'un  animal  corruptible 
d’être  mue  par  entraînement  ( per  accidens)  ;  en  effet,  quand  se 
meut  le  corps  avec  lequçl,  au  point  de  vue  de  l’existence,  elle  ne 
fait  qu’un,  il  faut  bien  qu’elle  soit  mue  par  entraînement.  A,u  con¬ 
traire,  si  l’on  attribue  un  mouvement  d’entrainement  ( per  accidens ) 
au  moteur  d’un  orbe  inférieur,  ce  n’est  point  en  raison  de  lui- 
même,  c’est  seulement  en  raison  de  son  mobile  qui  est  entraîné 
par  le  mouvement  de  l’orbe  suprême  ;  quant  au  moteur  de  l’orbe 
suprême,  il  n’a  aucune  espèce  de  mouvement  d’en  traînement  (per 
accidens)  ;  son  orbe,  en  effet,  n’est  pas  entraîné  ;  il  entraîne  les 
autres.... 

»  Que  les  corps  célestes,  donc,  soient  animés  de  la  même  façon 
que  les  corps  inférieurs  sont  animés,  il  le.  faut  nier.  Mais  on  ne 
doit  pas  nier  l’animation  des  corps  célestes  si,  par  animation,  on 
entend  simplement  l’union  d'un  moteur  avec  un  mobile.  » 

Cette  union  de  la  substance  spirituelle  motrice  avec  le  corps 
céleste  qu  elle  meut,  nous  est-il  donné  de  la  définir  d’une  manière 
plus  précise  ? 

«  On  peut  dire  avec  probabilité  que  la  substance  spirituelle 
meut  le  corps  du  ciel  par  l’empire  de  sa  volonté.  Sans  doute,  la 
matière  corporelle,  dans  ses  changements  de  forme,  n’obéit  pas 
au  bon  plaisir  (ad  nutum)  d’un  simple  esprit  créé,  mais  seule¬ 
ment  au  bon  plaisir  de  Dieu....  Cependant,  en  ce  qui  concerne  le 
changement  de  lieu,  qu’elle  puisse  obéir  au  bon  plaisir  d'un  esprit 
créé,  cela  se  voit  en  nous-même,  car  le  mouvement  des  membres 
de  notre  corps  suit  immédiatement  l’ordre  de  notre  volonté. 

»  Si  toutefois,  à  cet  empire  de  la  volonté,  il  faut  adjoindre  encore 
l’influx  d’une  certaine  force  ( virtus ),  on  n’aura  pas  à  craindre  que 
cette  force,  parce  qu’elle  est  finie,  vienne  à  se  fatiguer.  En  effet, 
toute  vertu  d’un  certain  ordre,  bien  qu’elle  soit  finie  en  elle-même, 
et  à  l’égard  de  tout  ce  qui  lui  est  supérieur,  est  infinie  à  l’égard 
de  ses  inférieurs....  La  force  de  la  substance  spirituelle  qui  meut 
le  ciel  est  donc  infinie  à  l’égard  du  mouvement  corporel  ;  partant, 
ce  mouvement  n’entraîne,  pour  elle,  aucune  fatigue.  » 

Thomas  d’Aquin  attribue  maintenant,  à  chaque  ciel,  un  moteur 
conjoint  et  un  moteur  séparé,  alors  que  Y  Exposition  de  la  Métaphy¬ 
sique  et,  surtout,  la  Somme  théologique  ne  lui  semblaient  attri¬ 
buer  qu’un  moteur  unique.  Les  variations  que  sa  pensée  a  éprou¬ 
vées,  il  prétend  les  rencontrer  dans  les  traités  d’Averroès. 

«  Averroès,  dit-il,  a  varié  dans  ses  propos. 

»  Au  traité  De  substantia  orbis ,  il  dit  que  c’est  la  même  cause 


VI  -  90 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


557 


qui  meut  un  corps  céleste  à  titre  d  agent  et  à  titre  de  fin.  Gela  est 
fort  erroné,  surtout  selon  son  opinion,  d’après  laquelle  la  Cause 
première  est  la  substance  qui  meut  le  premier  ciel  ;  il  en  résulte¬ 
rait,  en  effet,  que  Dieu  est  l’âme  du  premier  ciel,  puisque  la  sub¬ 
stance  qui  meut  le  premier  ciel  à  titre  d’agent  reçoit  le  nom  d  âme 
de  ce  ciel....  Mais  au  commentaire  sur  le  XIe  livre  de  la  Métaphy¬ 
sique,  il  admet  l’existence  de  deux  moteurs,  1  un,  conjoint  au  ciel, 
qu’il  nomme  âme  de  ce  ciel,  et  l’autre,  séparé,  qui  meut  à  titre 
de  cause  finale.  » 

Le  Docteur,  lui  aussi,  admet  maintenant  ces  deux  ordres  de  sub¬ 
stances  motrices,  et,  à  l’exemple  d’Âl  Gazâli,  il  en  fait  deux  ordres 
d’anges.  «  Si  les  corps  célestes  sont  animés,  les  esprits  qui  prési¬ 
dent  à  leurs  mouvements  doivent  être  comptés  au  nombre  des 
anges....  Pendant  la  durée  de  la  vie  de  chaque  homme,  un  ange 
est  commis  à  la  garde  de  cet  homme  ;  il  n  y  a  donc  rien  d  absurde 
à  ce  qu’un  ange  soit  député- au  mouvement  d  un  corps  céleste  pen¬ 
dant  la  durée  du  mouvement  de  ce  corps.  » 

Assimiler  aux  anges  des  substances  qui  meuvent  les  cieux, 
c’est,  de  l’avis  constant  de  Saint  Thomas,  soutenir  une  opinion 
qui  est  au  moins  probable. 

Nous  voyons,  par  exemple,  que  le  prieur  de  l’ordre  des  Domi¬ 
nicains,  Jean  de  Verceü,  avait  consulté  son  savant  frère  au  sujet 
de  quarante-deux  articles  »,  dont  les  dix-sept  premiers  se  rappor¬ 
taient  au  pouvoir  qu’ont  les  anges  de  mouvoir  les  cieux  ou  les  cho¬ 
ses  sublunaires.  «  Dieu  meut-il  immédiatement  quelque  corps  ? 
Tout  ce  qui  est  mû  naturellement  est-il  mû  par  le  ministère  des 
anges  qui  meuvent  les  corps  célestes  ?  Est-il  prouvé  infaillible¬ 
ment  par  certains  auteurs  que  les  anges  sont  les  moteurs  des  corps 
célestes?  Si  l’on  suppose  que  Dieu  n’est  pas  le  moteur  immédiat 
des  corps  célestes,  peut-on  prouver  d’une  manière  infaillible  que 
les  anges  sont  les  moteurs  de  ces  corps  ?  »  Telles  sont  les  cinq  pre¬ 
mières  questions  posées  par  Jean  de  Verceil. 

Au  sujet  du  troisième  article,  Saint  Thomas  d  Aquin  rapporte, 
tout  d’abord,  les  réponses,  discordantes  entre  elles,  de  Saint  Augus¬ 
tin  et  de  Saint  Jean  Damascène  ;  puis  il  poursuit  en  ces  termes  : 
«  Mais  que  les  corps  célestes  soient  mûs  par  une  créature  spiri¬ 
tuelle,  je  n’ai  pas  souvenir  d’avoir  lu  qu’aucun  saint,  aucun  philo¬ 
sophe  l’ait  jamais  nié.  Gela  donc  étant  supposé,  que  les  anges 
meuvent  les  corps  célestes,  voici  une  proposition  qu’aucun  saint 


i .  Sancti  Thomæ  Aqüinatis  Opusculum  X.  Responsio  ad  Fratrem  Joannem 
Verceilensem  generalem  magistrum  de  fa  articules. 


558 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  91 


ne  révoque  en  doute  :  Tous  les  mouvements  naturels  des  corps 
inférieurs  ont  pour  cause  le  mouvement  du  corps  céleste  ;  ç’a  été, 
en  effet,  rationnellement  prouvé  par  les  philosophes,  c’est  mani¬ 
festé  par  l’expérience,  et  c’est  confirmé  par  l’autorité  des  saints,... 
De  là  cette  conséquence  :  Tout  ce  qui  se  meut  naturellement  est 
mû  en  vertu  du  ministère  par  lequel  les  anges  meuvent  les  corps 
célestes.  » 

Et  au  cinquième  article,  le  Doctor  communia  répond  : 

«  Les  philosophes,  tant  platoniciens  que  péripatéticiens,  se  sont 
efforcés  de  prouver  cette  proposition  par  des  raisons  qu'ils  ont 
tenues  pour  efficaces  ;  leurs  raisonnements  se  fondent  sur  l’ordre 
des  choses  qui  a  été  décrit  ci-dessus  ;  selon  cet  ordre,  Dieu  gou¬ 
verne  les  choses  inférieures  par  l’intermédiaire  des  choses  supé¬ 
rieures  ;  cela,  nous  le  tenons  également  de  la  tradition  des  saints 
docteurs. 

»  D'ailleurs,  que  les  corps  célestes  soient  müs  par  leur  seule 
nature,  comme  le  sont  les  graves  et  les  corps  légers,  c’est  tout 
à  fait  impossible  ;  à  moins  donc  qu’ils  ne  soient  mus  immédiatement 
par  Dieu,  il  en  résulte  ou  bien  que  les  corps  célestes  sont  animés 
et  sont  mûs  par  leurs  propres  âmes,  ou  bien  —  et  c’est  ce  qu’on 
peut  dire  de  mieux  —  qu’ils  sont  mûs  par  des  anges.  Cependant, 
il  s’est  rencontré  des  philosophes  pour  dire  que  le  premier  des 
corps  célestes  était  mû  par  Dieu,  et  qu’il  n’était  point  mû  par  l’in¬ 
termédiaire  d’une  intelligence,  mais  par  l’intermédiaire  d’une  âme 
propre  à  ce  corps  ;  d’autres  ont  enseigné  que  les  corps  célestes 
étaient  mûs  par  l’intermédiaire  d’intelligences  et  d’âmes.  » 

Cette  réponse  reflète  l’incertitude  que  l’esprit  de  Saint  Thomas 
d’Aquin  n’a  jamais  pu  dissiper  touchant  l’exacte  nature  des  moteurs 
célestes  ;  toutefois,  l’opinion  qui  a  ses  préférences,  quod  melius 
dicilur,  c’est  que  les  anges  sont  les  moteurs  des  corps  célestes. 

Fort  semblable  au  langage  qu’il  avait  tenu  à  Jean  de  Verceil  est 
le  langage  que  Saint  Thomas  tient  à  un  certain  lecteur  de  Venise 
qui  lui  avait  posé  nombre  de  questions  *. 

La  première  question  était  ainsi  libellée  :  «  Les  anges  sont-ils 
les  moteurs  des  corps  célestes  ?  »  —  «  Non  seulement,  répond  le 
Docteur,  les  philosophes  l’ont  prouvé  de  multiple  façon,  mais,  en 
outre,  les  saints  docteurs  l’ont  affirmé  d’une  manière  évidente.  » 

«  Mais  certaines  personnes  onLelles  jugé  que  cela  avait  été  prouvé 
d’une  manière  infaillible?  »  —  «  A  cela,  voici  ce  que  je  réponds  : 

i.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Opusculum  XI.  Responsio  ad  lectorem  oenelum 
de  articulis  36. 


VI  -  92 


SAINT  THOMAS  DAQUIN 


559 


Les  philosophes  abondent  en  preuves  de  ce  genre  ;  qu’ils  tiennent, 
eux,  pour  démonstrations;  il  me  semble,  à  moi  aussi,  qu’on  peut, 
d’une  manière  démonstrative,  prouver  cette  proposition  :  Les  corps 
célestes  sontmûs  par  quelque  intelligence,  soit  que  Dieu  les  meuve 
immédiatement,  soit  qu’il  les  meuve  par  l’intermédiaire  des  anges, 
mais  que  Dieu  les  meuve  par  l’intermédiaire  des  anges,  cela  con¬ 
vient  mieux  à  l’ordre  de  choses  que  Saint  Denys  affirme  d’une 
manière  infaillible. 

Une  question  du  lecteur  vénitien  va,  d’ailleurs,  presser  Thomas 
d’Aquin  de  dire  comment  il  conçoit  cette  action  motrice  des  anges  ; 
cette  question  était  sans  doute  suggérée  par  la  lecture  du  Liber 
de  iritelligentiis  *. 

«  Les  anges  meuvent-ils  les  cieux  par  leur  empire  ( imperium ), 
en  vertu  d’une  puissance  qui  leur  a  été  livrée  par  Dieu  ?»  —  «  Je 
ne  vois  pas  bien  ce  qu’il  peut  y  avoir  de  douteux  à  cet  égard.  Que 
tout  ce  que  font  les  anges,  ils  le  fassent  par  une  puissance  que 
Dieu  leur  a  donnée,  je  ne  pense  pas  que  personne  en  doute.  Qu’est- 
ce  donc  qu’on  révoque  en  doute  ?  Qu’ils  meuvent  les  corps  célestes 
par  leur  empire?  Ce  doute  me  paraît  déraisonnable.  Ils  ne  sau¬ 
raient  en  effet,  puisqu’ils  sont  incorporels,  mouvoir  des  corps  par 
conctact  géométrique  ( per  contactum  quantitatif )  ;  ils  ne  peuvent 
les  mouvoir  que  par  un  contact  de  force  [per  contactum  virtulis). 
Or,  en  un  ange,  il  n’y  a  rien  de  plus  élevé  que  son  intelligence.... 
Ses  actions  motrices  (mo^'o/te.Q'procèdent  donc  de  sa  force  intellec¬ 
tuelle  (virlus  intellectus)  ;  or  la  conception  intellectuelle,  en  tant 
qu’elle  a  efficacité  pour  produire  un  changement  en  quelque 
chose,  se  nomme  empire  [imperium).  Si  donc  un  ange  meut,  il  ne 
peut  mouvoir  d’autre  façon  que  par  son  empire.  » 

Thomas  d’Aquin  n’a  plus  abandonné  cette  doctrine  qu’il  avait 
soutenue  dès  son  commentaire  aux  Sentences,  et  qui  met  au  nom¬ 
bre  des  anges  les  moteurs  spirituels  des  cieux.  Cette  opinion,  il 
l’affirme  encore  dans  une  de  ses  dernières  discussions  quodlibéti- 
ques.  «  Il  n’importe  aucunement  à  la  foi  que  les  cieux  soient  ani¬ 
més  ou  non,  »  dit-il 2,  reprenant  un  propos  que  Saint  Augustin 
avait  tenue  en  traité  De  Genesi  ad  litteram  ;  «  en  effet,  les  âmes 
des  cieux  seront  comptées  au  nombre  des  anges.  » 

A  la  fin  de  sa  carrière,  donc,  comme  au  commencement,  le  Doc- 
tor  commuais  tient  pour  cette  opinion  que  son  maître  Albert  avait 
traitée  de  folie. 

1.  Voir  :  Troisième  partie,  ch.  IX,  §  V. 

2.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Quodlibetu;  quodlib.  XII,  arklX  :  Utrum  cœlum 
sit  animatum. 


560 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  93 


X 

l’éternité  du  monde  et  la  création 

Au  fur  et  à  mesure  qu’il  a  davantage  approfondi  l’enseignement 
des  philosophes,  Thomas  d’Aquin  semble  s’ètre  de  plus  en  plus 
détaché  de  la  doctrine  néo-platonicienne  arabe,  professée  par  Avi¬ 
cenne  et  par  Al  Gazâli,  pour  sè  rapprocher  de  la  doctrine  d’Aris¬ 
tote,  commentée  par  Averroès.  Cependant,  cette  évolution  vers 
le  Péripatétisme  ne  pouvait  être  complète  ;dl  n’eût  pas  été  possible 
à  Saint  Thomas  d’assurer  l’accord  entre  le  dogme  catholique  et 
l’enseignement  du  Stagirite  pris  en  sa  plénitude  ;  là  donc  où  ces 
deux  doctrines  se  fussent  trouvées  en  conflit,  force  était  au  Doctor 
commiinis ,  soit  de  transformer  profondément  la  pensée  d’Aristote, 
soit,  du  moins,  de  relâcher  la  rigueur  de  son  propre  Péripatétisme, 
de  reprendre  des  opinions  néo-platoniciennes  plus  aisément  con¬ 
ciliables  avec  les  vérités  de  foi,  de  recourir,  enfin,  pour  assurer 
cette  conciliation,  aux  moyens  qu’Al  Gazâli  et  Moïse  Maïmonide 
avaient  indiqués  ;  en  de  telles  circonstances,  Thomas  d’Aquin  ne  se 
faisait  point  faute  d’être  infidèle  au  Stagirite  ;  la  lecture  de  ce  qu’il 
a  dit  de  la  création  du  Monde  nous  en  fournira  la  preuve. 

Pour  Aristote  ‘,  le  Monde  était  éternel,  et  donc  nécessaire,  car 
le  Stagirite  ne  séparait  pas  l’une  de  l’autre  les  deux  notions  d’éter¬ 
nité  et  de  nécessité  ;  à  son  gré,  chacune  d’elles  impliquait  l'au¬ 
tre. 

Bien  entendu,  Saint  Thomas  d’Aquin  ne  saurait  souscrire  à  une 
doctrine  si  profondément  hérétique  ;  ici,  donc,  il  se  séparera  d’Aris¬ 
tote  ;  il  affirmera  *  que  «  tout  ce  qui  existe,  de  quelque  manière 
que  ce  soit,  tient  de  Dieu  son  existence.  » 

Tout  aussitôt,  Thomas  va  se  heurter 1 2  3  à  Pobjection  des  Péripa- 
téticiens  qui,  de  cette  loi,  veulent  au  moins  exempter  la  Matière 
première.  Cette  objection  prend  une  force  singulière  lorsqu’elle 
est  exposée  dans  l’esprit  même  de  la  Philosophie  d’Aristote,  en 
donnant  à  la  notion  de  matière  première  le  sens  précis  qu  elle  a 
dans  cette  Philosophie.  Dès  là  qu’une  chose  est,  c’est  qu’elle  a 

1.  Voir  :  Troisième  partie,  ch.  II,  §  VIII  ;  t.  IV,  pp.  486-487. 

2.  Sancti  Thomæ  Aqüinatis  Summa  theologica,  Pars  prima,  quæst.  XLIV, 
art.  I  :  Utrum  sit  necessarium  omne  ens  esse  creatum  a  Deo. 

3.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  theologica,  Pars  prima,  quæst.  XLIV, 
art.  II  :  Utrum  materia  prima  sit  creata  a  Deo. 


VI  -  94 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


561 


été  possible  ;  si  l’existence  actuelle  de  cette  chose  peut  être  con¬ 
tingente  et  a  pu  commencer,  la  possibilité  même  de  cette  chose 
ne  saurait  être  contingente  et  avoir  eu  commencement  ;  la  Matière 
première,  donc,  identique  à  la  possibilité  de  toutes  les  choses  qui  ont 
existé,  qui  existent  ou  qui  existeront,  est  nécessaire  et  éternelle. 

Ainsi  présentée,  l’objection  semble  difficile  à  réfuter,  à  moins 
de  nier  ce  qui  est  le  principe  même  de  toute  la  Philosophie  péri¬ 
patéticienne,  à  moins  de  déclarer  que  pouvoir  être  n’est  pas  une 
manière  d’être,  que  l’existence  en  puissance  n’est  pas  une  existence  ; 
c'est  ce  qu’avait  fait  Al  Gazâli  dans  sa  Destruction  des  philosophies  ; 
avec  une  profonde  sagacité,  il  avait  répondu  aux  Péripatéticiens 
que  l’existence  en  puissance  est  un  simple  jugement  de  possibilité  ; 
hors  de  l’esprit  de  celui  qui  porte  ce  jugement,  elle  n’est  rien  du 
tout. 

En  se  ralliant  à  cette  opinion,  Thomas  d’Aquin  fût  demeuré 
fidèle  à  l’une  des  tendances  de  son  esprit,  à  l’une  des  règles  de  sa 
méthode  ;  il  eût  rejeté  au  rang  des  abstractions,  des  simples  con¬ 
ceptions  de  l’esprit,  l’existence  en  puissance  dont  Aristote  avait 
fait  une  réalité  ;  il  eût  évité  de  réaliser  une  pure  abstraction. 

D’une  telle  exclusion,  n’avait-il  pas  donné  un  exemple  bien 
remarquable  ?  La  matière  première  est  en  puissance  de  recevoir 
toutes  sortes  de  dimensions  déterminées  ;  cette  possibilité,  Averroès, 
fidèle  à  la  pensée  essentielle  du  Péripatétisme,  y  avait  vu  quelque 
chose  de  réel  ;  sous  le  nom  de  dimensions  non-terminées,  il  en 
avait  fait  un  attribut  essentiel  de  la  matière  première  ;  Thomas 
d’Aquin,  au  contraire,  avait  affirmé  que  ces  dimensions  non-ter¬ 
minées  n’ont  point  d’existence  hors  de  l’esprit,  que  ce  sont  de  purs 
êtres  de  raison,  analogues  à  ceux  dont  traitent  les  Mathématiques. 

Ce  qu’il  a  dit  des  dimensions  non-terminées,  pourquoi  Thomas 
d’Aquin  ne  le  répèterait-il  pas  de  tout  ce  qui  existe  en  puissance? 
Pourquoi  ne  déclarerait-il  pas,  avec  Al  Gazàli,  que  la  possibilité 
est  le  résultat  d’un  jugement  de  l’esprit  et  non  pas  un  mode  d’exi¬ 
stence?  En  le  faisant,  il  ferait  évanouir  toutes  les  objections  qu’à 
l’encontre  de  la  création  du  Monde,  on  tire  de  l’éternité  de  la 
matière  première. 

Il  est  vrai  que  ces  objections  ne  seraient  point  seules,  par  là, 
réduites  à  néant.  Nier  que  la  possibilité  soit  un  mode  particulier 
d’existence,  nier  l’existence  en  puissance,  ce  serait  déclarer  vide 
de  sens  la  notion  péripatéticienne  de  matière,  ce  serait  ruiner  par 
la  base  toute  la  philosophie  d’Aristote  ;  avec  peine,  Thomas  d’Aquin 
se  verrait  réduit  à  cette  extrémité,  car  la  philosophie  d’Aristote 
lui  est  chère. 


DÜHEM-  —  T.  V. 


36 


562 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  95 


11  y  sera  réduit,  cependant;  au  sujet  de  l’existence  en  puissance 
de  la  matière  première,  il  faudra  bien  qu’il  finisse  par  l’épéter  ce 
qu’avait  dit  Al  Gazâli  ;  mais  il  ne  le  fera  qu’à  regret  et  d’une  manière 
si  rapide  qu’elle  en  semblera  clandestine. 

DanslaSorame  théofogique  ',  l’objection  qu’à  l’encontre  du  dogme 
de  la  création,  les  Péripatéticiens  tirent  de  l’éternité  de  la  Matière 
première,  et  la  réponse  à  cette  objection  sont  présentées  l’une  et 
l’autre  ;  elles  le  sont  sous  une  forme  dont  l’indécision  révèle  l’em¬ 
barras  de  l’auteur,  sollicité  en  des  sens  contraires  par  sa  foi  reli¬ 
gieuse  et  par  ses  préférences  philosophiques. 

Dans  l’objection,  le  terme  Matière  'première  parait  bien  plutôt 
pris  au  sens  que  lui  donne  la  philosophie  d’Avicenne  qu’au  sens 
vraiment  péripatéticien. 

«  Il  semble,  écrit  Thomas  d’Aquin,  que  la  Matière  première  ne 
soit  pas  créée  par  Dieu. 

«  En  effet,  toute  chose  qui  est  faite  (fit)  est  composée  d’un  cer¬ 
tain  support  ( subjectum )  et  d’autre  chose,  comme  il  est  dit  au 
premier  livre  des  Physiques.  Mais  pour  la  Matière  première,  il 
n’existe  aucun  support.  La  Matière  première  ne  peut  donc  être 
faite  par  Dieu.... 

»  En  outre,  tout  agent,  par  son  action,  produit  son  semblable  ; 
partant,  comme  un  agent  n’agit  qu’en  tant  qu’il  est  lui-même  en 
acte,  il  en  résulte  que  toute  chose  qui  est  faite  doit  être  en  acte 
d’une  certaine  manière.  Mais  la  Matière  première,  en  tant  que 
Matière  première,  est  seulement  en  puissance  ;  il  est  donc  con¬ 
traire  à  la  notion  même  de  la  Matière  première  que  celle-ci  ait 
pu  être  faite.» 

A  cette  dernière  objection,  Thomas  fait  cette  très  juste  réponse  : 
«  Cet  argument  ne  prouve  pas  que  la  Matière  première  n’a  pas  été 
créée,  mais  seulement  qu’elle  n’a  pas  été  créée  sans  forme.  » 

A  la  première,  voici  comment  répond  le  Doctor  commuais  : 
«  Le  Philosophe,  au  premier  livre  des  Physiques,  parle  d’un  deve¬ 
nir  particulier,  de  celui  qui  se  produit  lorsqu’une  forme  substan¬ 
tielle  ou  accidentelle  remplace  une  autre  forme  ;  en  ce  moment, 
au  contraire,  nous  parlons  des  choses  en  tant  qu’elles  sont  émanées 
du  Principe  universel  de  l’existence  ;  de  cette  émanation,  la  Matière 
première  elle-même  n’est  pas  exclue,  bien  qu’elle  le  soit  du  pre¬ 
mier  mode  de  production.  »  Contre  l’objection,  telle  qu’elle  a  été 
formulée,  la  réponse  est  acceptable  ;  fût-elle  demeurée  valable  si 
l’on  eût  gardé  à  l’objection  toute  la  force  dont  elle  est  capable  ? 


i.  Sancti  Thomæ  Aqüinatis  Surn/na  (heoloffica,  pars  f,  quæst.  XL1V,  art.  II. 


VI  -  96 


SAINT  THOMAS  d’aQLIN 


563 


Toutes  choses  ont  été  créées  par  Dieu.  En  résulte-t-il  qu’elles 
ont  eu  un  commencement  dans  le  temps  ou  bien,  au  contraire, 
l’être  qu’elles  ont  reçu  de  Dieu,  l’ont-elles  reçu  de  toute  éternité? 

Moïse  Maïmonide,  puis,  après  lui  et  sous  son  inspiration,  Albert 
le  Grand  avaient  déclaré  que  le  philosophe  ne  saurait,  par  argu¬ 
mentation  probante,  décider  entre  ces  deux  alternatives;  ils  avaient 
pensé,  cependant,  que  certaines  preuves  étaient  de  nature  à  faire 
pencher  notre  esprit  vers  le  premier  parti  ;  il  est  vrai  que  ces  preu¬ 
ves,  à  les  bien  prendre,  ne  démontraient  nullement  ce  qu’on  en 
prétendait  tirer. 

L’opinion  de  Saint  Thomas,  en  ce  débat,  s’inspire  des  pensées  de 
Maïmonide  et  d’Albert  le  Grand,  mais  elle  les  surpasse  en  netteté. 
A  maintes  reprises  *,  cette  opinion  se  formule  en  ces  termes  :  «  C’est 
de  la  foi  seule  que  nous  tenons  cette  vérité  :  Le  Monde  n’a  pas  tou¬ 
jours  été.  Elle  ne  se  peut  prouver  d’une  manière  démonstrative.  » 

Que  l’on  n’aille  pas  tenir  ce  langage  :  «  Le  Monde  a  été  fait  de 
rien  ;  partant,  il  a  eu  existence  après  non-existence  ;  il  faut  donc 
qu’il  ait  commencé.  »  On  répondrait:  «  Ceux  qui  voudraient  admet¬ 
tre  l’éternité  du  Monde  diraient  que  Dieu  a  fait  le  Monde  du  néant, 
non  pas  parce  qu’il  l’a  fait  après  le  néant,  selon  ce  que  nous  enten¬ 
dons,  nous,  lorsque  nous  parlons  de  création,  mais  parce  qu’il  ne 
l’a  pas  fait  au  moyen  de  quelque  chose.  Aussi  quelques-uns  des 
tenants  de  cette  opinion  ne  se  refusent-ils  pas  à  user  du  terme  de 
création ,  comme  on  le  peut  voir  en  la  Métaphysique  d’Avicenne.  » 

«  Il  est  utile  de  considérer  cette  vérité,  afin  qu’on  n’aille  pas, 
voulant  sans  discrétion  démontrer  ce  qui  est  de  foi,  donner  des 
raisons  qui  ne  seraient  pas  concluantes  ;  ces  raisons,  en  effet,  prê¬ 
teraient  à  rire  aux  infidèles,  et  ceux-ci  penseraient  que  ce  sont  rai¬ 
sons  de  ce  genre  qui  nous  portent  à  croire  ce  qui  est  de  foi.  » 

I>a  fermeté  avec  laquelle  Thomas  soutenait  cette  doctrine  n’était 
sans  doute  pas  du  goût  de  tous  ses  contemporains  ;  nous  le  devi¬ 
nons  par  le  titre  d’un  opuscule  qu’il  a  spécialement  consacré  à  la 
défense  de  son  opinion  :  De  æternitale  mundi,  contra  murmu¬ 
rantes. 

Si  la  Philosophie  est  impuissante  à  démontrer  ce  qu’affirme  la 
foi,  à  prouver  que  le  Monde  a  eu  commencement,  il  lui  appartient, 
cependant,  de  ruiner  les  raisons  par  lesquelles  certains  philoso¬ 
phes  ont  cru  qu’ils  établissaient  l’éternité  du  Monde.  Thomas 
d’Aquin  trouve  donc  devant  lui,  à  titre  d’objections  qu’il  lui  faut 

i.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Summa  lheologica,  Pars  prima,  quæst.  XLVI, 
art.  II  :  Utrum  mundum  incœpisse  sit  articulum  fidei.  —  Quœstione $  quodli- 
betales,  quodlibet  III,  art.  XXXI  ;  quodlibet  XII,  art.  VIII. 


564 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  97 


renverser,  les  arguments  par  lesquels  Aristote  et  ses  successeurs 
ont  entendu  prouver  que  le  mouvement  était  perpétuel  et  que  le 
corps  des  cieux  était  éternel. 

A  tous  ces  arguments,  il  fait  des  réponses  de  même  sorte  ’. 
Lorsqu’ Aristote  démontre  que  le  mouvement  n'a  pu  commencer, 
que  la  Matière  première  n’a  pu  commencer,  que  les  cieux  n’ont 
pu  commencer,  ses  raisonnements  11c  valent  que  pour  des  commen¬ 
cements  semblables  à  ceux  que  nous  constatons,  pour  des  commen¬ 
cements  qui  se  font  par  mouvement  ou  par  génération  ;  son  argu¬ 
mentation  ne  porte  plus  s’iLest  question  de  ce  commencement  absolu 
que  nous  nommons  création. 

Aux  arguments  du  Péripatétisme  et  du  Néo-platonisme  en  faveur 
de  l’éternité  du  Monde,  Al  Gazâli  et  Maimonide  avaient  opposé 
une  fin  de  non-recevoir  analogue  ;  mais  ils  l’avaient  appuyée  de 
considérations  autrement  fortes  ;  ils  s'étaient  attachés  à  montrer 
comment  tout  raisonnement  où  les  termes  :  avant  la  création  du 
monde  se  trouvaient  employés,  devenait,  par  le  fait  même,  un  rai¬ 
sonnement  vain1 2  ;  ces  considérations  de  Logique,  Guillaume  d’Au¬ 
vergne  les  avait  reprises  et  Albert  le  Grand  s’en  était  souvenu; 
le  disciple  d’Albert  a  négligé  ou  dédaigné  de  les  rappeler. 

Parmi  les  objections  que  Thomas  s’efforce  de  ruiner,  il  en  est 
une  qui  avait,  déjà,  fortement  attiré  l’attention  de  scs  prédéces¬ 
seurs  ;  voici  en  quels  termes  il  la  formule  3  : 

«  Quelle  que  soit  la  chose  qui  commence  d’être,  avant  qu  elle 
ne  fût,  il  était  possible  qu’elle  fût  ;  sinon  il  serait  impossible  que 
cette  chose  fût  faite.  Si  donc  le  Monde  a  commencé,  avant  qu’il 
ne  commençât,  il  était  possible  qu’il  fût.  Mais  ce  qui  est  possible, 
c’est  la  Matière,  qui  est  en  puissance  soit  d’exister,  ce  qui  lui 
advient  par  la  forme,  soit  de  ne  pas  exister,  ce  qui  lui  advient 
par  la  privation.  Si  donc  le  Monde  a  commencé  d’exister,  avant 
le  Monde,  la  Matière  fut.  Or  la  Matière  ne  peut  être  sans  la 
Forme,  et  la  Matière  du  Monde  unie  à  la  Forme,  c’est  le  Monde 
même.  Partant,  avant  que  le  Monde  ne  commençât  d’être,  le 
Monde  était,  ce  qui  est  impossible.  » 

Nous  aimerions  à  trouver  ici,  sous  la  plume  de  Saint  Thomas, 
la  vigoureuse  réplique  qu’Al  Gazâli  opposait  à  cet  argument  et 
que  nous  rappelions  il  y  a  un  instant.  La  possibilité  qui  précède 


1.  Sancti  Thomæ  Aquinatis  Somma  theologica,  Pars  prima,  <quæst.  XLVI, 
art.  1  :  Utrum  universités  creaturarum  semper  fuerit.  Expositio  super  libris 
Aristotelis  de  Cœlo  et  Mundo ,  lib.  1,  lect.  VI. 

2.  Voir  :  Troisième  partie,  ch.  III,  §  I  ;  t.  IV,  pp.  5o8-5io  —  Ch.  VII,  §  I. 

3.  Sancti  Thomæ  Aqüinatis  Summa  theologica,  loc.  cit. 


VI  -  98 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


565 


le  Monde  n’est  pas  quelque  chose,  la  Matière,  qui  ait  une  existence 
en  puissance  ;  c’est  simplement  1  objet  d  un  certain  jugement  par 
lequel  la  raison  déclare  que  l’existence  du  Monde  n’est  pas  con¬ 
tradictoire. 

Cette  réplique,  Thomas  d’Aquin  va  la  donner,  en  effet,  mais 
incidemment  et  comme  à  la  hôte  ;  il  semble  qu  il  craigne  d  y  insis¬ 
ter,  qu’il  ne  veuille  pas  la  presser,  de  peur  de  ruiner  le  fonde¬ 
ment  principal  de  cette  Philosophie  péripatéticienne  sur  laquelle 
il  prétend  asseoir  sa  Théologie.  «  Avant  que  le  Monde  ne  fût, 
dit-il,  il  était  possible  que  le  Monde  fût,  non  pas  selon  cette  puis¬ 
sance  passive  qui  est  la  Matière,  mais  selon  la  puissance  active 
de  Dieu  ;  ou  bien  encore,  il  était  possible,  de  cette  possibilité 
selon  laquelle  on  dit  que  quelque  chose  est  possible  d’une 
manière  absolue,  non  en  vertu  de  quelque  puissance,  mais  par 
la  seule  comparaison  des  termes  qui  ne  répugnent  pas  entre  eux 
(, et  etiam  secundum  quod  dicitur  aliqnid  absolute  possibile,  non 
secundum  aliquam  potentiam,  sed  ex  sola  habitudine  terminorum 
qui  sibi  non  répugnant )  /  c’est  de  la  sorte  que  possible  s  oppose  à 
impossible.  » 

C’est  bien  l’argument  d’Al  Gazôli  que  sous  une  forme  très  som¬ 
maire,  nous  venons  de  lire  en  dernier  lieu  ;  il  nie  que  la  possibilité 
soit  un  mode  d’existence  ;  il  en  fait  une  simple  absence  de  contra¬ 
diction.  Quant  à  celui  qui  le  précède,  Averroès  l’attribuait  à  Jean 
Pbilopon.  «  Jean  le  Chrétien,  écrit  le  Commentateur  \  pense  que 
la  possibilité  réside  seulement  dans  l’agent,  selon  ce  qu’Al  Fârâbi 
a  rapporté.  » 


XI 


CONCLUSION 

Dans  l’œuvre  immense  de  Saint  Thomas  d  Aquin,  ce  que  nous 
avons  recueilli  est  fort  peu  de  chose.  Peut-être  est-ce  assez,  cepen¬ 
dant,  pour  que  nous  puissions  deviner  les  combats  que  la  Philoso¬ 
phie’ et  le  Dogme  ont  dû  se  livrer  dans  la  raison  de  l’Ange  de 

l’École. 


I  Averrois  Cordubensis  Commentarius  in  libros  Metaphijsicæ  Anstotelis  ; 
la  ArUwlliïlib  XII”  Averroi.  lib.  XI-  comm  ,8.  -  lÆ».  «’.vo»»  pa»  je»- 
contré  cet  argument  dans  le  De  Mundi  œtermtate  de  Jean  Philopon,  et 
paraît  nullement  conforme  à  la  pensée  de  cet  auteur. 


566 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  99 


Au  fur  et  à  mesure  que  Thomas  d'Aquin  a  plus  profondément 
médité  sur  les  choses  de  la  Philosophie,  la  Philosophie  d’Aristote, 
prise  sous  la  forme  qu’Averroès  admirait  et  préconisait,  l’a  solli¬ 
cité  d’un  plus  puissant  attrait.  Le  premier  des  Scolastiques  latins, 
il  a  vraiment  saisi  l’esprit  de  cette  doctrine  ;  le  premier,  il  a  com¬ 
pris  quelle  force  elle  tirait  de  la  précision  des  définitions  et  de  la 
rigueur  des  raisonnements  ;  cette  beauté  pure,  et  comme  géomé¬ 
trique,  que  le  Péripatétisme  tirait  de  sa  perfection  logique,  il  a  su 
la  préférer  à  la  poétique  abondance  des  discours  néo-platoniciens. 
Cette  forme  simple  et  claire,  ennemie  des  équivoques,  il  l’a  mise 
en  tout  ce  qu’il  a  écrit,  et  là  même  où  il  a  combattu  les  enseigne¬ 
ments  duStagirite.  Par  là,  il  a  donné  aux  discussions  de  la  Scolas¬ 
tique  latine  des  habitudes  qu’elles  garderont  après  le  temps  de 
Saint  Thomas,  et  jusque  dans  les  écrits  des  adversaires  de  ce  doc¬ 
teur. 

D’ailleurs,  toutes  les  fois  que  l’orthodoxie  chrétienne  n’était  pas 
en  jeu,  Thomas  d’Aquin  a  emprunté  au  Stagirite  non  seulement  la 
forme  de  son  argumentation,  mais  encore  le  fond  même  de  sa  pen¬ 
sée.  11  a  parfois  pénétré  cette  pensée  avec  une  profondeur  et  une 
exactitude  qu’Averroès  n’a  pas  toujours  égalées  ;  mieux  qu’Aver¬ 
roès,  il  eût  mérité  le  titre  de  Commentateur  que  le  Moyen-Age  a 
décerné  au  Péri  pâté  ticien  de  Cordoue. 

Garder  en  toutes  choses,  avec  cette  même  fidélité,  l’enseignement 
du  Stagirite,  c’eût  été,  à  n’en  pas  douter,  le  très  vif  désir  de  Tho¬ 
mas  d’Aquin  ;  sa  foi  catholique  ne  lui  permettait  pas  de  réaliser  ce 
souhait,  car  sa  perspicacité  ne  pouvait  méconnaître  l’hérésie  que 
contenait  mainte  proposition  d’Aristote. 

Il  eût  pu  s’en  tenir,  il  est  vrai,  à  l’exposition  de  la  doctrine  péri, 
patéticienne,  et  laisser  au  Philosophe  la  responsabilité  des  pro¬ 
positions  hérétiques  qu’elle  renfermerait  ;  il  lui  eût  suffi  de  décla¬ 
rer  bien  haut  que  ses  écrits  publiaient  l’enseignement  d’autrui 
et  n’exprimaient  pas  ses  propres  opinions  ;  Albert  le  Grand,  son 
maître,  lui  avait  donné  l’exemple  d’une  telle  méthode. 

Cette  méthode,  Saint  Thomas  d’Aquin  n’eût  assurément  pas  con¬ 
senti  à  la  suivre  ;  il  la  condamnait  avec  d’autant  plus  de  fermeté 
que  des  exemples  tout  proches  lui  en  montraient  les  dangers. 
Dans  son  écrit  Sur  f  unité  de  l'intellect,  après  avoir  rappelé  com¬ 
ment  Siger  de  Brabant  donnait  l’unité  de  toutes  les  intelligences 
humaines  pour  proposition  unanimement  avérée  auprès  des  Philo¬ 
sophes,  il  poursuivait  en  ces  termes  *  :  «  Ce  qui  est  plus  grave 

i.  Sàncti  Thomæ  Aquinatis  De  umtate  mtellectus  contra  A  verroem  opuscu- 
lum,  cap.  V,  circa  finem. 


VI  -  100 


SAINT  THOMAS  FAQUIN 


567 


encore,  c’est  que  cet  auteur  ajoute  aussitôt  :  «  Je  conclus  nécessai- 
»  renient  que  l’intelligence  est  numériquement  une  ;  cependant, 

»  par  la  foi,  je  tiens  fermement  le  contraire.  »  Mais  on  ne  peut  con¬ 
clure  d’une  manière  nécessaire  que  ce  qui  est  nécessairement  vrai, 
et  de  cela,  l’opposé  est  faux  et  impossible  ;  il  résulte  donc  de  son 
dire  que  par  la  foi,  on  croit  le  faux  et  l’impossible,  c’est-à-dire  ce 
que  Dieu  même  ne  peut  faire.  Les  oreilles  des  fidèles  ne  sauraient 
supporter  pareil  langage.  » 

Saint  Thomas  ne  donnera  pas  une  proposition  connue  avérée  en 
Philosophie  s’il  la  reconnaît  contraire  au  Dogme  catholique  ;  il  est 
donc  clair  qu’il  lui  faudra,  en  beaucoup  de  lieux,  abandonner  les 
positions  prises  par  le  Péripatétisme. 

Dans  cette  retraite  forcée,  il  reculera  le  moins  possible  ;  il  ne 
cédera  le  terrain  que  pied  à  pied  ;  là  où  le  Néo-platonisme  d  Avi¬ 
cenne  lui  offrira  un  terrain  d’entente  avec  les  enseignements  de 
l’Église,  il  ne  rompra  pas  en  deçà  de  ce  Néo-platonisme  ;  mais 
s’il  lui  faut  derechef  abandonner  cette  doctrine  pour  ne  se  pas  mettre 
en  désaccord  avec  la  foi  catholique,  il  renoncera  à  la  soutenir  ;  il 
en  viendra  jusqu’à  tenir  les  opinions  où  Al  Gazâli  avait  justement 
reconnu  la  Destruction  des  philosophies  d’Aristote  et  d’Avicenne. 

Semblable  retraite  de  philosophie  en  philosophie  ne  se  peut 
exécuter  sans  recourir  à  de  nombreux  illogismes.  La  doctrine 
d’Aristote  et  la  doctrine  d’Avicenne  sont  deux  systèmes  parfaite¬ 
ment  coordonnés,  qui  ne  se  peuvent  concilier  l’un  avec  l’autre  ;  les 
contradictions  qui  les  opposent  1  une  a  1  autre  sont,  parfois,  quel¬ 
que  peu  masquées  par  la  similitude  du  langage  ;  mais  elles  se 
dévoilent  à  qui  sait,  sous  des  termes  semblables,  découvrir  la  diffé¬ 
rence  des  significations. 

Cette  similitude  de  langage  entre  ces  deux  systèmes  incompati¬ 
bles  que  sont  le  Péripatétisme  et  le  Néo-platonisme,  elle  cache 
au  lecteur  superficiel  les  évolutions  par  lesquelles  la  pensée  du 
Doctor  commuais  glisse  d  un  système  à  1  autre  ;  mais  ces  change¬ 
ments,  une  faible  attention  suffit  à  les  apercevoir.  Quelles  varia¬ 
tions  de  sens,  par  exemple,  au  cours  des  théories  thomistes  que 
nous  avons  analysées,  ne  se  sont-elles  pas  dissimulées  sous  la  persis¬ 
tance  du  mot  matière  ?  Lorsqu  il  s  agissait  d  établir  la  nature  de  la 
substance  céleste,  nous  avons  entendu  ce  mot  garder  sa  pleine 
signification  péripatéticienne  et  désigner  tout  ce  qui  existe  en  puis¬ 
sance.  Lorsqu’il  s’est  agi  de  nier  la  nécessité  de  la  Matière  pre¬ 
mière,  la  Matière  n’a  plus  représenté  que  ce  sujet  qui  doit  au  gré 
d’Avicenne,  précéder  toute  génération.  Enfin,  en  vue  de  lefuser 
l’éternité  à  cette  Matière,  l’existence  en  puissance  dont  le  Péripa- 


568 


LA  CRUE  DE  l’aRISTOTÉLISME 


VI  -  101 


tétisme  l’avait  gratifiée  s’est  trouvée  réduite  à  la  seule  possibilité 
logique,  à  une  simple  absence  de  contradiction  qui  n’est  rien  hors 
de  la  raison  ;  c’était  la  seule  existence  que  l’auteur  de  la  Destruc¬ 
tion  des  philosophies  eût  concédée  à  la  Matière  première  dont  le 
Monde  a  été  tiré.  En  suivant  donc  l’œuvre  de  Saint  Thomas,  nous 
avons  vu  ce  terme  de  matière  prendre,  d’abord,  le  sens  qui  carac¬ 
térise  la  doctrine  d’Aristote  et  qui  en  est  comme  le  premier  fonde¬ 
ment,  puis  traverser,  en  quelque  sorte,  le  Néo-platonisme  d’Avi¬ 
cenne,  pour  en  venir  enfin,  d’atténuation  en  atténuation,  à  une 
signification  qui  ruine  tous  les  systèmes  péripatéticiens. 

Nous  pourrions  signaler  un  changement  d’attitude  tout  aussi 
marqué  dans  la  position  prise  par  Saint  Thomas  à  l’égard  du  pro¬ 
blème  de  l’individuation.  Pendant  longtemps,  le  Doctor  commuais 
soutient  avec  fermeté  la  thèse  péripatéticienne  et  averroïste  qui, 
dans  la  matière,  met  le  . principe  d’individuation  ;  entre  cette  thèse 
et  le  dogme  de  la  survie  individuelle  des  âmes  humaines,  il  tente 
une  étrange  conciliation  ;  mais  contre  les  attaques  d’un  averroïste 
décidé  à  pousser  jusqu'en  leurs  dernières  conséquences  les  princi¬ 
pes  péripatéticiens,  d’un  Siger  de  Brabant  par  exemple,  cette  fra¬ 
gile  théorie  ne  pourrait  tenir  ;  pour  repousser  ces  attaques,  Thomas 
d’Aquin,  dans  son  traité  De  unitate  intellectus,  opère  un  change¬ 
ment  de  front  ;  désormais,  il  passe  sous  silence  la  doctrine  qui 
demande  à  la  subdivision  de  la  matière  la  raison  d’être  d’individus 
multiples  au  sein  d’une  même  espèce  ;  il  recourt  à  un  axiome 
qu’Aristote  a  formulé,  mais  qu’il  n’entendait  sans  doute  pas  oppo¬ 
ser  à  cette  doctrine  ;  il  affirme  que  toute  chose  possède  l’unité  de 
la  même  façon  quelle  possède  l’être,  et  que  le  principe  d’indivi¬ 
duation  s’identifie  avec  l’existence  même.  C'est  la  doctrine  dont 
Henri  de  Gand  allait  bientôt  s’emparer  pour  l’opposer  à  la  thèse 
péripatéticienne  et  averroïste  qui  met  en  la  matière  le  principe 
d  individuation,  à  la  thèse  que  Thomas  d’Aquin  avait  constamment 
soutenue  jusque-là. 

Est- il  rien  qui  puisse  signaler  plus  clairement  à  notre  regard  les 
variations  continuelles  et  profondes  auxquelles  Saint  Thomas 
d  Aquin  se  trouvait  condamne  par  son  désir  de  concilier  ces  deux 
irréconciliables  ennemies,  la  doctrine  péripatéticienne  et  la  doctrine 
catholique  ? 

Résumons-nous  en  essayant  de  répondre  à  cette  question  :  Qu'est- 
ce  que  le  Thomisme  ? 

Déclarons  d’abord  nettement  que  nous  laissons  entièrement  hors 
de  notre  analyse  le  champ  proprement  théologique  pour  nous  res¬ 
treindre  exclusivement  au  domaine  philosophique,  à  celui  que  déli- 


VI  -  102 


SAINT  THOMAS  D’AQUIN 


569 


mitent  la  Physique  et  la  Métaphysique  d’Aristote.  Pour  éviter  tout 
malentendu,  donnons  à  notre  question  cette  forme  plus  restreinte 
et  plus  précise  :  Qu’est-ce  que  le  Thomisme  philosophique  ? 

Si,  par  Thomisme,  on  veut  entendre  une  doctrine  une  et  coordon¬ 
née  qui  appartienne  en  propre  à  Saint  Thomas  d  Aquin  soit  par  les 
principes  dont  elle  découle,  soit  par  l’ordre  qui  en  réunit  et  com¬ 
pose  les  diverses  parties,  nous  pouvons,  croyons-nous,  formuler 
hardiment  cette  réponse  :  Il  n’y  a  pas  de  philosophie  thomiste. 

Dans  l’œuvre  philosophique  du  Doctor  communis,  nous  n’avons 
pas  rencontré  une  seule  proposition  quelque  peu  notable  dont  nous 
puissions  attribuer  la  paternité  à  ce  maître  ;  il  n’en  est  pas  une  au 
bas  de  laquelle  nous  ne  puissions  inscrire  le  nom  de  l’aüteur  à  qui 
elle  a  été  empruntée  ;  ici,  nous  reconnaissons  la  signature  de  Saint 
Augustin  ou  du  Pseudo-Aréopagite  ;  là,  le  sceau  d'Aristote,  de 
Simplicius,  d’Averroès;  ailleurs,  celui  d’Avicenne,  d’Al  Gâzali,  de 
Moïse  Maimonide  ;  ailleurs  encore  la  marque  du  Livre  des  Causes. 

La  vaste  composition  élaborée  par  Thomas  d’Aquin  se  montre 
donc  à  nous  comme  une  marquetterie  où  se  juxtaposent,  nettement 
reconnaissables  et  distinctes  les  unes  des  autres,  une  multitude  de 
pièces  empruntées  à  toutes  les  philosophies  du  Paganisme  hellé¬ 
nique,  du  Christianisme  patristique,  de  l’Islamisme  et  du  Judaïsme. 

Le  Thomisme  n’est  donc  pas  une  doctrine  philosophique  ;  il  est 
une  aspiration  et  une  tendance  ;  il  n'est  pas  une  synthèse,  mais  un 
désir  de  synthèse. 

A  la  vue  de  ces  philosophies  multiples  que,  de  Platon  à  Maïmo- 
nide,  les  sages  de  tout  temps  et  de  tout  pays  ont  imaginées,  Thomas 
d’Aquin  éprouve  une  respectueuse  admiration  ;  il  ne  peut  douter 
que  les  méditations  de  tant  de  profonds  penseurs  n’aient  abouti  à 
découvrir  en  sa  totalité  la  vérité  physique  et  métaphysique  ;  si  leurs 
systèmes  semblent  ne  se  pas  accorder,  c’est  que  chacun  d’eux  ne 
détient  qu’une  partie  de  cette  vérité;  mais  en  les  juxtaposant,  en 
les  combinant  avec  discernement,  on  finira  par  rassembler  ces  vues 
partielles  de  la  vérité  et  par  connaître  dans  son  ensemble  ce  que  la 
raison  humaine  en  peut  découvrir. 

Lorsqu’on  aura  reconstitué  de  la  sorte  la  partie  de  vérité  que  la 
méditation  philosophique  peut  contempler,  on  ne  manquera  cer¬ 
tainement  pas  d’en  reconnaître  l’accord  avec  cette  autre  partie  de 
vérité  que  Dieu  nous  a  révélée  et  qu’il  nous  enseigne  par  son 
E-glise. 

Semblable  donc  à  l’entant  qui  cherche  à  rapprocher  les  uns  des 
autres  les  morceaux  dissociés  d’un  jeu  de  patience,  Thomas 
d’Aquin  juxtapose  les  fragments  quil  détache  du  Péripatétisme 


570 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  103 


et  de  tous  les  Néo-platonismes,  convaincu  que  ces  morceaux,  si 
divers  de  figures  et  de  couleurs,  finiront  par  reproduire  Un  har¬ 
monieux  tableau,  une  image  philosophique  du  dogme  catholique. 

Son  désir  de  synthèse  est  si  grand  qu’il  aveugle  en  lui  le  discer¬ 
nement  du  sens  critique.  Il  ne  lui  vient  pas  à  l’esprit  que,  de 
quelque  manière  qu’on  les  découpe  et  disloque,  les  doctrines 
d’Aristote,  du  Livre  des  Causes ,  d’Avicenne  n’arriveront  jamais  à 
se  raccorder  les  unes  aux  autres,  qu’elles  sont  radicalement  hété¬ 
rogènes  et  incompatibles,  et  surtout  qu  elles  sont  inconciliables 
avec  la  foi  chrétienne.  Lorsqu’entre  les  fragments  juxtaposés,  le 
désaccord  éclate  trop  criant,  il  ne  désespère  cependant  pas  du 
succès  ;  il  pense  seulement  qu’il  avait  établi  un  rapprochement 
maladroit  et,  dans  un  autre  ouvrage,  il  réunit  les  mêmes  morceaux 
suivant  un  ordre  nouveau.  Parfois,  sa  conviction  que  les  diverses 
philosophies  sont  concordantes  le  porte  à  imiter  l’enfant  dont  la 
main  presse  un  peu  trop  fort  sur  les  pièces  du  jeu  rebelles  à  l’en¬ 
grenage  qu’on  veut  leur  imposer  ;  il  force  et  déforme  le  sens  ou 
même  la  lettre  de  certains  passages  ;  peut-il  songer  que  les  prin¬ 
cipes  de  Boêce  ou  ceux  du  Livre  des  Causes  sont  à  jamais  incon¬ 
ciliables  avec  la  doctrine  d’Avicenne  ? 


VI  -  104 


CHAPITRE  XIII 

SIGER  DE  BRABANT 


Afin  d’accorder  la  Philosophie  avec  le  Dogme,  Saint  Thomas 
d’Aquin  avait  dû,  à  maintes  reprises  et  en  dépit  de  ses  préférences, 
se  montrer  infidèle  aux  principes  d’Aristote  et  recevoir  ceux 
d’Avicenne  ;  ceux-là  mêmes,  il  avait  dû  souvent  les  abandonner. 
Albert  le  Grand,  déjà,  et  bien  qu’il  prétendît  exposer  simplement 
les  opinions  des  philosophes  sans  prendre  à  son  propre  compte 
leurs  affirmations  hétérodoxes,  avait,  bien  souvent,  atténué  ou 
corrigé  ce  que  les  propositions  d’Aristote  ou  d’Avicenne  avaient  de 
trop  formellement  hérétique.  Ni  l’un  ni  l’autre  des  deux  grands 
docteurs  dominicains  ne  pouvait  passer  pour  interprète  exact  de  la 
pensée  péripatéticienne  ou  de  la  pensée  néo-platonicienne. 

Parmi  les  contemporains  d’Albert  et  de  Thomas,  ceux  qui 
étaient  quelque  peu  versés  en  l’étude  des  philosophes  ne  pouvaient 
manquer  de  reconnaître  cette  vérité  ;  il  s  en  trouva  pour  1  affirmer 
nettement  ;  parmi  ceux-ci,  le  plus  marquant  fut,  sans  doute,  Siger 
de  Brabant 1  . 

Siger  de  Brabant,  maître  ès  arts  de  l’Université  de  Paris, 
apparaît  dans  l’histoire  à  la  date  du  27  août  1266  *  ;  à  ce  moment, 
il  venait  de  jouer  un  rôle  important  dans  de  graves  désordres  qui 
avaient  mis  aux  prises,  au  sein  de  l’Université,  la  nation  Française 
avec  les  nations  Picarde,  Normande  et  Anglaise. 

De  l’activité  intellectuelle  de  Siger,  il  nous  reste  quelques  monu¬ 
ments  dont  nous  devons  la  publication  au  R.  P.  Pierre  Mandonnet. 
Parmi  ces  écrits,  il  en  est  qui  sont  exclusivement  consacrés  à  la 
Logique.  Les  Quæstiones  logicales  *,  dont  nous  ne  possédons 


,.  Pierre  Mandonnet,  O.  P.  Siger  de  Brabant  Première  partie:  Etude  criti¬ 
que  ;  Louvain,  1911.  Seconde  partie:  Textes  inédits  ;  Louvain,  1908  (Les  Phi¬ 
losophes  Belges,  Textes 'et  Etudes,  t.  V  et  t.  VI). 

2.  P.  Mandonnbt,  Op.  làud..  Première  partie,  pp.  8o-8d. 

3  P,  Mandonnet,  Op.  laud.,  Seconde  partie,  pp.  53-tn. 


572 


LA  CRUE  DE  l’âBISTOTÉLISHE 


VI  -  105 


qu’une  partie,  considèrent  surtout  le  problème  des  universaux. 
L’art  de  délier  les  sophismes  s’excerce  en  l’opuscule  intitulé  1 2 3 4 5  : 
Quæstio  utrum  hæc  sit  vera ;  Homo  est  animal ,  nullo  homine  exis¬ 
tence.  Cet  art  s’exerce  aussi  par  la  discussion  des  Impossibilia  *. 

Les  Qiuesliones  naturales  ont  pour  objet  l’examen  de  quelques 
difficultés  de  Métaphysique. 

Deux  traités,  enfin,  se  proposent  de  développer  l’enseignement 
donné  par  les  Philosophes  en  des  points  où  cet  enseignement  est 
en  désaccord  avec  le  Dogme  catholique  ;  ils  prétendent  montrer 
quels  corollaires  on  doit  tirer  de  cet  enseignement  lorsqu’on  ne 
lui  veut  faire  subir  aucune  altération  propre  à  l’accorder  avec  la 
foi.  Le  premier  de  ces  traités  *  est  institulé  :  De  ætemitale  mitndi  ; 
le  second  4  :  Quæsliones  de  anima  intellectiva. 

Parmi  les  opuscules  de  Siger  de  Brabant,  il  en  est  un  dont  le 
titre  étrange  attire,  tout  d’abord,  l’attention.  Cette  proposition  : 
L'homme  est  un  être  animé ,  peut-elle  demeurer  vraie  alors  même 
qu'il  n  existerait  aucun  homme  ? 

Une  page  du  commentaire  de  Robert  Grosse-Teste  sur  les 
Seconds  Analytiques  d’Aristote  nous  a  montré  '  comment  cet 
énoncé  de  forme  étrange  posait  cet  important  problème  :  Une 
espèce  peut-elle  être  perpétuelle;  alors  que  les  individus  qui  lui 
appartiennent  périssent  sans  cesse  ?  L’évêque  de  Lincoln  a  marqué 
deux  façons  de  concilier  l’éternité  de  l’espèce  avec  la  continuelle 
destruction  des  individus.  On  peut  admettre  la  solution  platoni¬ 
cienne  :  En  dehors  de  l’existence  actuelle  des  individus,  existence 
qui,  pour  chacun  d’eux,  ne  dure  qu’un  temps,  l’espèce  possède 
une  existence  idéale,  au  sein  d’un  monde  archétype,  et  cette 
existence  est  éternelle.  On  peut  aussi  admettre  la  solution  péripaté¬ 
ticienne  :  L’espèce  n’a  aucune  existence  distincte  de  celle  des 
individus  qui  la  représente,  mais  toute  espèce  est  toujours,  en 
quelque  lieu  de  l’Univers,  représentée  par  quelque  individu  ; 
c’est  la  perpétuelle  génération  d’individus  nouveaux  qui  assure  la 
perpétuité  de  l’espèce. 


1.  P.  Màndonnet,  Op.  laud.,  Seconde  partie,  pp.  63-70. 

2.  P.  Màndonnet,  Op.  laud..  Seconde  partie,  pp.  71-94.  Clemkns  Baeumker, 
Die  Impossibilia  des  Siger  von  Brabant ,  eine  philosophische  Streitschrift  aus 
dem  XIII  lahrhundert.  Par  une  étrange  erreur,  qu’il  tenait  d’Hauréau, 
M.  C.  Baeumker  a  pris  les  textes  des  Impossibilia  qu'il  s'agit  de  résoudre  en 
cet  écrit  pour  des  thèses  réellement  soutenues  par  Siger  ;  il  a  cru  que  les 
solutions  des  Impossibilia  étaient  des  réfutations  de  ces  thèses.  Voir:  P.  Màn¬ 
donnet,  Op.  laud.,  Première  partie,  pp.  1 21-127. 

3.  P.  Mandon.net,  Op.  laud.,  seconde  partie,  pp.  120-142 

4.  P.  Màndonnet,  Op.  laud.,  seconde  partie,  pp.  1  A3-i 7 1  - 

5.  Voir  :  Troisième  partie,  Ch.  IX,  §  IV. 


VI  -  106 


SIGER  DE  BRABANT 


573 


* 

Entre  ces  deux  hypothèses  différentes,  Robert  Grosse-Teste, 
dans  son  Commentaire  aux  Seconds  Analytiques  était  demeuré  en 
suspens.  Il  connaissait,  en  effet,  une  troisième  solution,  qu  il 
tenait  pour  vraie  j  l’espèce  n  est  pas  eternelle,  son  idée  seule 
est  éternelle,  et  cette  idée  n  est  pas  distincte  du  Verbe  de  Dieu, 
forme  première  de  l’Univers. 

Albert  le  Grand  ne  se  contente  pas  de  cette  solution  dictée  par 
Saint  Augustin  ;  il  admet  pleinement  que  l’essence  spécifique  a  son 
existence  propre,  indépendante  de  1  existence  actuelle  des  indi¬ 
vidus. 

«  L’essence  de  chaque  chose,  dit-il  \  doit  être  considérée  de 
deux  manières  diverses.  D’une  première  façon,  en  effet,  elle  peut 
être  considérée  comme  une  nature  différente  de  la  matière  ou  du 
support  dans  lequel  elle  réside,  quel  que  soit  d  ailleurs  ce  support , 
d’une  autre  façon,  on  la  doit  considérer  en  tant  qu’elle  est  dans  la 
matière  ou  dans  le  support  qui  lui  confère  l’individualité  par  le 
fait  même  qu’elle  réside  en  lui. 

»  De  la  première  façon,  on  la  peut  encore  considérer  a  deux 
points  de  vue. 

»  D’un  premier  point  de  vue,  elle  est  une  essence  séparée  de 
la  matière  et  résidant  en  elle-même  ;  c’est  en  la  considérant  de  la 
sorte  qu’on  la  nomme  essence  ;  elle  est  une  certaine  chose  unique, 
existant  en  elle-même  et  qui  n’a  pas  d’autre  existence  que  cette 
existence  essentielle.  De  cette  façon,  il  y  aune  seule  essence  [pour 

tous  les  individus  de  même  espèce]. 

»  D’un  second  point  de  vue,  elle  se  montre  apte  à  se  communi¬ 
quer  ;  cette  aptitude  se  rencontre  en  elle  parce  quelle  est  une 
essence  propre  à  donner  l’être  à  des  individus  multiples,  alors 
même  qu’elle  ne  donnerait  jamais  cet  être.  De  cette  façon,  elle 

reçoit  proprement  le  nom  d  universel... 

»  La  matière  ne  fait  aucunement  partie  de  l’être  véritable 
d’une  chose  ;  aucune  chose  n’est  intelligible  par  sa  matière, 
mais  seulement  par  sa  forme  ;  partant,  puisque  l’universel  est 
l’objet  propre  de  l’intelligence,  il  est  clair  que  l’existence  a  1  état 
d’universel  appartient  à  la  forme  et  point  à  la  matière  ;  toute 
forme,  en  effet,  est  capable  de  se  communiquer  [à  de  multiples 
individus],  tandis  que  la  matière  est  incommunicable...  puisque 

l’individu  est  individu  par  la  matière... 

»  L’universel  est  donc  dans  l’essence  d’une  chose  en  tant  que 

I.  Alberti  Magni  Liber  de  intellecla  et  intclligibi’i .  Tractatus  II  :  De  per  se 
intelligibili.  Gapp.  II  et  III. 


574 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  107 


cette  essence  est  apte  à  exister  simultanément  tout  entière  en  plu¬ 
sieurs  individus  . 

»  Cette  aptitude  de  l’essence  à  se  communiquer  précède  la 
matière  et  le  composé  ;  aussi  est- il  évident  que  cette  proposition  : 
L’homme  est  un  être  animé  demeure  vraie,  alors  même  qu’il 
n’existerait  aucun  homme  particulier  ( Patet  quod  millo  existenle 
homine  par ticulari,  adhuc  hæc  est  vera  :  Homo  est  animal).  Et  il 
en  est  de  même  des  autres  locutions  analogues... 

»  La  science  a  pour  objets  des  choses  perpétuelles  ;  elle  est 
perpétuelle  et  indestructible,  car  elle  n’a  pas  d’autre  fondement 
que  cette  ap  titude  à  se  communiquer  dont  est  douée  la  forme, 
dont  est  douée  l’essence,  ainsi  que  les  propriétés  et  dis¬ 
tinctions  de  cette  aptitude  ;  or  tout  cela  demeure  perpétuel  et 
indestructible,  que  les  choses  particulières  existent  ou  non.  >, 

C’est  la  solution  platonicienne  qu’Albert  le  Grand  nous  propose 
d’adopter  sans  réticence  ;  Avicenne  n’était  pas  plus  formel  que 
lui 

«  Utrum  hæc  sil  vero  :  Homo  est  animal,  nullo  homine  exis tente  ?  » 
C’est  sous  ce  titre  que  Siger  de  Brabant  traite  de  la  distinction 
entre  l’essence  et  l’existence.  Ce  titre  seul  suffirait  à  nous  faire 
deviner  que  Siger,  en  son  opuscule,  vise  Albert  le  Grand.  Mais  il 
prend  soin  de  nous  assurer  que  nous  avons  deviné  juste  et  de 
rappeler 4  ce  qu’  «  Albert  de’  Cologne  »  a  dit  dans  son  Libellus  de 
intellectu  et  intelligibili. 

L’opinion  de  Siger  est,  d’ailleurs,  directement  contraire  à  celle 
d’Albert.  «  Si  l’on  supprime  les  hommes  individuels  8,  on  sup¬ 
prime  ce  sans  quoi  la  nature  humaine  ne  peut  pas  être  et,  donc, 
on  supprime  la  nature  humaine.  Ces  individus  une  fois  détruits, 
l’homme  ne  continue  pas  d’être  quelque  chose  dans  la  réalité  de  la 
nature  ;  il  ne  reste  ni  être  animé  ni  quelque  autre  chose  que  ce 
soit...  »  Partant,  cette  proposition:  L’homme  est  un  être  animé, 
perdrait  tout  sens  si,  en  la  formulant,  on  admettait  en  même  temps 
qu’il  mexiste  aucun  homme. 

Siger  de  Brabant  nie  donc  d’une  manière  radicale  que  l’espèce 
ait  quelque  existence  idéale,  perpétuelle,  distincte  de  l’existence  en 
acte  des  individus  périssables. 

Le  traité  De  l'âme  douée  d' intelligence  est  expressément  dirigé 
contre  Albert  le  Grand  et  Saint  Thomas  d’Aquin  ;  il  se  propose 
de  montrer  que  ces  auteurs  se  sont  écartés  de  la  véritable  doc- 

1.  Voir:  Quatrième  partie,  Ch.  XII,  §  V. 

2.  Pierre  Mandonkït,  Op.  laud.,  seconde  partie,  p.  67. 

3.  Pierre  Mandonnrt,  loc.  cit.,  p.  68. 


VI  -  108 


S1GEH  DE  BRABANT 


575 


trine  péripatéticienne  et  de  restaurer  le  sens  exact  de  la  pensée 
d’Aristote  :  «  Les  deux  hommes  1 2 3 4 5  qui  tiennent  le  premier  rang  en 
Philosophie  (præcipui  viri  in  Philosophia),  Albert  et  Thomas, 
disent  que  la  substance  de  l’âme  intelligente  est  unie  au  corps  et 
lui  donne  son  existence,  mais  que  le  pouvoir  de  l’âme  intelligente 
est  séparé  du  corps  car,  pour  opérer,  elle  ne  se  sert  pas  de  cet 
instrument  qu’est  le  corps...  Ces  deux  hommes  s’écartent  de  1  in¬ 
tention  du  Philosophe  et,  d’autre  part,  ils  ne  démontrent  pas  ce 
qu’ils  avancent.  » 

Le  De  unitate  intellectns  contra  Averroem,  que  Saint  Thomas 
d’Aquin  avait  composé,  sans  doute  en  1270  s,  était  une  réponse  à 
un  article  de  Siger  sur  le  même  sujet.  Par  une  étude  attentive  des 
textes  et  par  un  passage  de  Jean  de  Jandun,  le  R.  P.  Chossat 8  a 
prouvé  jusqu’à  l’évidence  que  ce  premier  article  de  Siger  était 
perdu  ;  l’opuscule  que  nous  possédons  de  lui  Sur  l'âme  intellec¬ 
tuelle  est  une  riposte  à  Saint  Thomas  d’Aquin. 

Tout  en  affirmant  que  la  Philosophie,  rigoureusement  suivie 
jusqu’en  ses  dernières  conséquences,  donnait  des  propositions  fort 
différentes  de  celles  qu’ Albert  et  Thomas  avaient  admises,  Siger 
se  défend  vivement  d’accepter  ces  propositions  hétérodoxes.  Il 
exposait  la  doctrine  des  Philosophes,  mais  il  se  déclarait  ferme¬ 
ment  attaché  à  l’enseignement  de  l’Église  ;  ses  protestations,  en  ce 
sens,  se  répètent  à  plusieurs  reprises  au  cours  du  traité  De  anima 
intellectiva. 

«  C’est  cela,  disons-nous  *,  que  le  Philosophe  a  pensé  de  l’union 
entre  le  corps  et  l  âme  intelligente  ;  toutefois,  si  1  opinion  de  la 
sainte  Foi  catholique  est  contraire  à  cette  opinion  du  Philosophe, 
c’est  celle-là  que  nous  voulons  préférer,  de  même  qu’en  toute 
autre  circonstance.  » 

La  multiplicité  des  corps  entraine-t-ellc,  pour  1  âme  intelli¬ 
gente,  une  égale  multiplicité  ?  «  J  ai  longtemps  regardé  comme 
douteuses  6  la  voie  que  doit  suivre  la  raison  naturelle  en  la  solu¬ 
tion  du  susdit  problème,  et  l’opinion  que  le  Philosophe  avait  con¬ 
çue  touchant  cette  question  ;  daus  un  semblable  doute,  il  se  faut 
fermement  attacher  à  la  Foi,  qui  surpasse  toute  raison  humaine  ». 

Ce  langage  était-il  sincère  ?  Albert  le  Grand  n’avait  cessé  d’en 

1.  P.  Mandonnet,  Op.  laud.,  seconde  partie,  p.  i52. 

2.  P.  Mandonnet,  Op.  laud.,  Première  partie,  pp.  io3-no. 

3.  R.  P.  Marcel  Chossat,  S.  J.,  Saint  Thomas  d’Aquin  et  Siger  de  Brabant 

(Revue  de  Philosophie,  XlVe. année,  1914,  t.  XXIV,  pp.  553  sqq.,  et  .  , 

pp.  25  sqq.). 

4.  P.  Mandonnet,  Op.  laud.,  seconde  partie,  pp.  uo-107. 

5.  P.  Mandonnet,  Op.  laud.,  seconde  partie,  p.  169. 


576 


LA  CEDE  DE  l’aBIBTOTÉUSME 


VI  -  109 


tenir  un  tout  semblable  ;  et,  bien  loin  de  mettre  en  doute  la  bonne 
foi  du  docte  dominicain,  l’Église  l'avait  comblé  d’honneur.  Lès 
contemporains  avaient  des  moyens  d’information  qui  nous  sont 
inconnus  ;  après  avoir  entendu,  de  la  bouche  de  Siger,  les  pro¬ 
testations  qu’ils  avaient  déjà  ouï  de  la  bouche  d’Albert,  ils  por¬ 
tèrent,  sur  ces  deux  hommes,  des  jugements  fort  différents.  Le 
23  octobre  1277,  l’inquisiteur  de  France,  Linon  du  Val,  citait 
Siger  à  son  tribunal  afin  qu’il  y  répondit  de  l’accusation  d’héré¬ 
sie  '.  Le  P.  Mandonnet  paraît  avoir  bien  établi  *  que  Siger  «  en 
appela  à  la  Cour  de  Rome.  Son  procès  a  été  jugé.  Siger  a  été  con¬ 
damné  à  l’internement  dans  la  Curie.  C’est  ainsi  qu’il  l’a  accom¬ 
pagnée  dans  ses  déplacements.  Il  est  mort  au  temps  où  elle  rési¬ 
dait  à  Orvieto,  1281-1284,  assassiné  parle  clerc  demi- dément  qui 
était  à  son  service  ». 

Siger  de  Brabant  excelle  à  montrer  comment  un  esprit  qui  fait 
abstraction  de  tout  l’enseignement  catholique  pour  se  mettre  à 
l’école  des  seuls  philosophes  de  l’Antiquité,  ne  peut  pas  ne  point 
aboutir  à  des  propositions  directement  contraires  à  la  foi.  L’incom¬ 
patibilité  du  Dogme  chrétien  et  des  principes  péripatéticiens  se 
manifeste  avec  éclat  dans  ses  écrits.  Pour  mieux  mettre  en  évi¬ 
dence  cette  incompatibilité,  il  lui  arrive  de  prendre  la  doctrine 
aristotélicienne  sous  la  forme  même  que  Thomas  d’Aquin  lui  don¬ 
nait.  Ainsi  fait-il  lorsqu’il  se  propose  de  montrer  que  l’intelligence 
active  est  unique  en  tous  les  hommes,  et,  plus  généralement,  de 
prouver  que  la  forme  spécifique,  bien  loin  de  se  multiplier  ên  rai¬ 
son  des  corps  multiples  des  individus  d’une  même  espèce,  demeure 
la  même  en  tous  les  individus.  Pour  établir  cette  proposition,  il  a 
soin  de  définir  le  principe  d’individuation  exactement  comme  Saint 
Thomas  l’a  défini. 

«  Deux  individus  de  même  espèce,  dit-il1 2  3,  ne  diffèrent  pas  par  la 
forme,  la  forme,  en  effet,  n’est  pas,  en  eux,  substantiellementdivisée. 
La  matière  de  cet  individu-ci  n’est  pas,  non  plus,  par  elle-même, 
séparée  de  la  matière  de  cet  individu-là.  Un  individu  diffère 
d’un  autre  individu  de  même  espèce  en  ce  que  l’un  de  ces  indivi¬ 
dus  possède  la  forme,  dans  la  matière,  sous  certaines  dimensions 
bien  déterminées  ou  sous  une  désignation  (suppositio)  bien  déter¬ 
minée  ;  cette  forme  est,  par  exemple,  située  ici  ;  un  autre  individu 


1.  P.  Mandonnet,  Op.  laud.,  Première  partie,  pp.  253  -255. 

2.  P.  Mandonnet,  Op.  laud..  Première  partie,  pp.  262-286. 

3.  Sioehi  de  Brabantia  Quœstiones  de  anima  intellectiva .  VII.  Utrum  anima 
intellectivamultipliceturmultiplicationecorporumhumanorum  (P.  Mandonnet; 
Op.  laud.,  seconde  partie,  pp.  167-168). 


VI  -  no 


SICER  DE  BRABANT 


577 


possède  aussi  la  forme  de  son  espèce,  mais  elle  est  située  ailleurs. 
En  chacun  de  ces  deux  individus,  la  forme  n'est  pas  différente  de 
la  forme  considérée  en  elle-même  et  dans  sa  propre  substance, 
attendu  qu  uue  telle  division  des  formes  déterminerait  une  diver 
sité  spécifique  ;  les  deux  individus  possèdent  l’un  et  1  autre  une 
même  forme,  une  forme  indivise,  exempte  de  toute  division  qui 
atteigne  la  forme  même.  Et  lorsque  nous  disons  qu’en  l’un  de  ces 
individus  et  en  l’autre,  cette  forme  est  unique,  d’une  unité  sub 
stantielle,  et  qu  elle  est  seulement  située  ici  et  là,  qu  on  n  aille 
pas  s’en  étonner  ;  lorsque  nous  parlons,  en  effet,  d’une  forme  uni 
que,  douée  d’unité  substantielle,  nous  n’entendons  pas  parler 
d’une  chose  qui  soit  prise  d’une  manière  individuelle,  mais  bien 
d’une  manière  spécifique,  car,  par  elle-même,  une  forme  maté¬ 
rielle  n’est  pas  individualisée.  Or,  qu’une  chose  spécifiquement 
unique  existe,  à  la  fois,  dans  plusieurs  individus,  qu’elle  se  trouve, 
en  même  temps,  ici  et  là,  il  n  y  a  rien  d’impossible  à  cela.  Lors 
qu’un  individu  d'une  certaine  espèce  est  engendré  à  l’aide  d’une 
matière  privée,  jusqu’alors,  de  cette  forme  et  de  cette  espèce,  il 
ne  faut  pas  croire  qu’il  y  ait  génération  d’une  forme  autre  que  la 
forme  préexistante,  si  par  autre  on  entend  quelque  chose  qui  por 
ferait  sur  la  substance,  prise  en  elle-même,  de  cette  forme  ;  la 
forme  qui  est  engendrée  est,  en  ce  qui  concerne  la  forme  même, 
la  même  que  celle  qui  se  trouvait  auparavant  dans  une  autre  par 
tie  de  la  matière.  11  n  y  a  rien  de  contradictoire,  en  effet,  à  ce 
qu’une  chose  qui  est  spécifiquement  la  même  puisse,  en  même 
temps,  préexister  et  être  engendrée.  De  même,  d’ailleurs,  que 
dans  les  individus,  la  forme  n’est  pas  divisée  par  elle-même,  ni 
directement  ni  indirectement,  de  même  la  matière  est,  elle  aussi, 
indivise.  La  matière,  en  effet,  ne  se  divise  pas  par  elle-même, 
mais  seulement  par  le  fait  qu  elle  est  placée  ici  ou  là.  » 

Avec  une  grande  habileté,  Siger  de  Brabant  a  su  s’emparer  des 
précisions  mêmes  que  Thomas  d  Aquin  avait  introduites  dans 
l’étude  de  la  Matière  première  et  du  principe  d’individuation  ;  il 
s'en  est  servi  pour  justifier  avec  plus  de  force  la  théorie  néo-pla 
tonicienne  qui,  à  tous  les  individus  humains,  attribue  une  intelli 
gence  active  unique  et  indivise,  forme  spécifique  de  l’homme. 

Siger  ne  se  montre  pas  moins  habile  dialecticien  loisqu  il 
entreprend  de  démontrer  comment  les  principes  d’Aristote  sont 
absolument  réfractaires  à  l'opinion  que  le  Monde  a  commencé 
d’exister  ou  simplement  à  l’opinion  qu’uue  espèce,  telle  que  l’es¬ 
pèce  humaine,  a  commencé  d’être. 

37 


578 


LA.  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 


VI  -  111 


«  Supposons  que  la  totalité  des  être  causés  1 2  ait,  à  un  certain 
moment,  été  non-existante  ;  c’est  ce  qu’ont  prétendu,  selon  ce  que 
dit  Aristote  au  XII*  livre  de  la  Métaphysique  *,  certains  poètes, 
théologiens  et  physiciens  ;  la  puissance  aurait  alors,  d’une  manière 
absolue,  précédé  l’acte. 

»  De  même,  si  quelque  espèce  de  l’être,  prise  en  sa  totalité, 
l’espèce  humaine  par  exemple,  avait  commencé  d’exister,  alors, 
[avant  son  commencement,]  elle  n’eût  jamais  préexisté  en  acte, 
comme  certains  pensent  l’avoir  démontré  ;  en  ce  cas,  pour  cette 
espèce,  la  puissance  d’exister  en  acte  précéderait  d’une  manière 
absolue  l’existence  en  acte. 

»  Ces  deux  propositions  sont  également  impossibles. 

»  Cela  se  voit  clairement  pour  la  première. 

»  En  effet,  si,  à  une  certaine  époque,  l’univergalité  totale  des 
êtres  avait  été  en  puissance,  en  sorte  qu’il  n’y  ait,  parmi  les  êtres, 
aucune  chose  qui  soit  totalement  en  acte,  qui,  toujours,  agisse  et 
meuve  d’une  manière  actuelle  3,  les  êtres  et  le  Monde  n’eussent 
alors  aucunement  existé,  si  ce  n’est  en  puissance,  et  la  Matière 
aurait,  d’elle-même,  passé  à  l’acte,  ce  qui  est  impossible.  Aussi 
Aristote  et  son  Commentateur  déclarent-ils,  au  XIIe  livre  de  la 
Métaphysique ,  qu’en  attribuant  aux  choses  un  repos  d’une  durée 
infinie,  suivi  du  mouvement,  on  admet  que  la  Matière  est  mobile 
d'elle-mème. 

»  Il  est  clair  également  que  la  seconde  proposition  est  impos¬ 
sible.  En  effet,  le  premier  Mobile,  le  premier  Agent  est  toujours 
en  acte  ;  il  n’y  a  rien  en  lui  qui  soit  en  puissance  avant  d’être  en 
acte  ;  il  meut  donc  sans  cesse  et  fait  sans  cesse  tout  ce  qu’il  ne 
fait  pas  par  l’intermédiaire  du  mouvement.  Puis  donc  qu’il  meut 
sans  cesse  et  qu’il  agit  ainsi  sans  cesse,  il  en  résulte  que  nulle 
espèce  de  l’être  ne  peut  passer  à  l’acte  qui  n’y  ait  déjà  précédem¬ 
ment  passé  ;  en  sorte  que  les  choses  qui  ont  déjà  existé  reviennent 
sous  la  même  espèce  suivant  un  cycle  ;  ainsi  en  est-il  des  opi¬ 
nions,  des  lois,  des  religions  ;  par  là,  les  choses  inférieures  par- 


1.  Sigeri  de  Brabantia  De  æternitate  Mundi,  III.  P.  Mamionnet,Op.  laud., 
seconde  partie,  pp.  i3q-i4o  II  semble  que  le  mot  causés  (causatorum)  doive 
être  biffé:  sinon,  la  suite  du  raisonnement  ne  se  comprendrait  pas. 

2.  C’est,  en  effet  ce  que  dit  Aristote  au  chapitre  VI  du  livre  XI  (numéroté  XII 
au  xiii'!  siècle)  de  la  Métaphysique  ;  Aristote  parle  seulement  des  théologiens 
et  des  physiciens,  mais  pointdes  poêles.  11  ne  semble  donc  pasquel'on  puisse, 
comme  le  P.  Mandonnet  (üp.  taud.,  Première  partie,  p.  ig3)  voir  dans  ce  pas¬ 
sage,  qui  n’est  qu’une  citation  d’Aristote,  une  impiété  de  Siger  de  Brabant. 

3.  On  voit  que  la  doctrine  que  Siger  réfute  ici  n’est  pas  celle  de  la  création, 
mais  celle  qui  ferait  sortir  tous  les  êtresd’un  néant  absolu  où  Dieului-même 
n’existerait  pas. 


VI  -  112 


SIGER  DE  BRABANT 


579 


courent  un  cycle  déterminé  par  la  circulation  des  corps  supérieurs, 
bien  que  le  retour  périodique  de  certaines  de  ces  choses  ne  soit 
pas,  à  cause  de  son  ancienneté,  demeuré  dans  la  mémoire  des 
hommes.  Ces  propositions,  nous  les  formulons  selon  l’opinion  du 
Philosophe,  mais  nous  ne  les  affirmons  pas  comme  vraies.  » 

En  donnant  ces  assertions  comme  le  résumé  de  la  véritable 
pensée  d’Aristote,  Siger,  très  certainement,  ne  dupait  pas  son 
lecteur. 

Il  ne  le  dupait  pas  non  plus  lorsqu’il  proclamait  le  désaccord 
qui  existe  entre  la  Philosophie  péripatéticienne  et  ces  propositions, 
souvent  affirmées  par  Saint  Thomas  d’Aquin  :  L’àme  humaine  et 
les  cieux  ont  eu  commencement,  mais  ils  n’auront  pas  de  fin  ;  leur 
durée,  bornée  dans  le  passé,  n’a  pas  de  limite  dans  l’avenir. 

«  L’àme  intelligente  et  incorruptible,  disait  Siger  *,  a  la  vertu 
de  toujours  être.  Cette  vertu,  si  elle  ne  l’a  pas  reçue,  c’est  qu’elle 
a  toujours  existé  dans  le  passé.  Si  elle  l’a  reçue  alors  quelle  ne 
l’avait  pas,  ou  bien  elle  était  en  puissance  de  l'avoir  ou  bien  elle 
ne  l’était  pas.  Or,  si,  par  sa  nature,  il  était  impossible  qu’elle  eût 
cette  vertu,  elle  ne  la  tiendrait  pas  d’un  autre  ;  car  ce  qui,  par  soi 
ou  par  sa  propre  nature,  ne  peut  pas  être,  ne  reçoit  pas  l’existence 
d’ailleurs.  D’autre  part,  supposons  qu’elle  ait  reçu  cette  vertu 
alors  qu’elle  en  était  en  puissance  ;  toute  vertu  d’exister  qui  est 
précédée  par  la  puissance  à  cette  même  vertu  est  une  vertu  qui 
a  son  existence  en  la  matière  ;  la  vertu  d’exister  de  l’âme  intelli¬ 
gente  serait  une  vertu  d’exister  matérielle  et,  partant,  corruptible  ; 
l’âme  intelligente  ne  serait  pas  éternelle  dans  l’avenir. 

»  Si  donc  l’âme  intelligente  est  éternelle  dans  l’avenir,  il  faut 
qu’elle  ait  reçu  cette  vertu  d’exister  de  telle  façon  qu’on  ne  puisse 
pas  dire  qu’elle  ne  l’a  pas  toujours  eue  auparavant.  Elle  a,  dès 
lors,  toujours  possédé  la  vertu  d’exister,  et  elle  est  éternelle  dans 
le  passé  comme  elle  est  éternelle  dans  l’avenir. 

»  Aussi  trouve-t-on  des  choses  qui,  tantôt  n’existent  pas,  et  qui, 
tantôt,  existent  pendant  un  temps  fini  ;  ce  sont  des  êtres  corrupti¬ 
bles,  car  leur  existence  a  eu  commencement.  On  rencontre  aussi 
des  choses  qui  n’existent  jamais  ;  telles  sont  les  choses  impossibles, 
comme  la  chimère.  Enfin  on  trouve  des  êtres  qui  ont  toujours 
existé  dans  le  passé  et  qui,  toujours,  existeront  dans  l’avenir. 
Mais  dans  Aristote,  on  ne  trouve  jamais  d’êtres  éternels  dans  le 
passé  et  point  dans  l’avenir,  ni  d’êtres  éternels  dans  l’avenir  mais 

i.  Sigeui  de  Brabantia  Quœstiones  de  anima  intellectiva,  V.  Utrum  anima 
intellectiva  sit  æterna  in  præterito,  P.  Màndonnet,  Op.  laud.,  seconde  partie, 
p.  i5g. 


I 


580  la  crue  de  l’aristotélisme  VI  -  113 

point  dans  le  passé,  comme  on  le  voit  au  premier  livre  Du  Ciel  et 
du  Monde.  » 

Siger  de  Brabant  n’a  pas  prétendu  qu’il  enseignait  la  vérité  à 
ses  contemporains,  mais  seulement  qu’il  leur  exposait  la  pensée 
d’Aristote.  A-t-il  atteint  son  but  ?  Il  serait  puéril  de  le  contester. 
Même  alors  que  ses  propositions  ne  se  pourraient  autoriser  d’un 
texte  formel  du  Stagirite,  elles  sorft  très  nettement  dans  le  sens  de 
la  Philosophie  péripatéticienne.  Les  raisonnements  de  Siger  sont 
dominés  par  cette  idée  :  Pouvoir  être,  c’est  être  déjîi  d’une  cer¬ 
taine  manière,  c’est  être  en  puissance,  et  l’existence  en  puissance, 
c’est  la  matière.  Or,  c’est  bien  l’idée  maîtresse  de  toute  la  Philoso 
phie  d’Aristote,  celle  qu’on  ne  peut  admettre  sans,ètre,  en  quelque 
mesure,  péripatéticien  ni  rejeter  sans  sortir  du  Péripatétisme. 
Parlons  franc  ;  de  tous  les  auteurs  du  xm°  siècle,  Siger  de  Bra¬ 
bant  est  le  seul  qui  nous  présente  l’authentique  pensée  d’Aristote, 
sans  mélange,  sans  déformation,  sans  réticence. 

Dans  les  écrits  d’ Albert  le  Grand  et,  plus  encore,  dans  ceux  de 
Saint  Thomas  d’Aquin,  le  Péripatétisme  se  montrait  atténué, 
imprégné  de  Néo -platonisme,  dépouillé  de  plusieurs  de  ses  thèses 
essentielles  ;  il  semblait  alors  qu’il  fût  possible  de  le  concilier  avec 
l’enseignement  de  l’Eglise  catholique.  Ceux  qui,  comme  Siger  de 
Brabant,  se  sont  mis  à  l'école  d’Averroès,  oiit  restauré  ce  Péripa¬ 
tétisme  altéré  ;  au  système  d’Aristote  ils  ont  rendu  sa  rigidité 
logique. 

A  la  vue  de  cet  Aristotélisme  qui  se  montrait  à  elle  sans  dégui¬ 
sement  et  tout  nu,  la  Scolastique  chrétienne  comprit  quelles 
seraient  les  conditions  du  vainqueur  si  elle  se  laissait  conquérir 
par  cette  doctrine.  Il  lui  faudrait  déclarer  faux  tout  l’enseignement 
de  l’Église  catholique,  ou  bien  il  lui  faudrait  admettre  que  deux 
doctrines  contradictoires  peuvent  être  également  vraies,  l’une 
parce  qu  elle  est  enseignée  par  l’Eglise,  l’autre  parce  qu  elle  est 
démontrée  par  la  raison  des  Philosophes  ;  il  lui  faudrait,  en  un 
mot,  sacrifier  sa  foi  ou  son  bon  sens.  Son  parti  fut  vite  pris  ;  elle 
sacrifia  la  Philosophie  païenne. 


VI  -  114 


ERRATA 


Page  16,  ligne  26,  c’est  au  sein  la  Science  rlc  Dieu...  lire  :  c’est  au  sein  de  la 
Science  de  Dieu. 

Page  18,  ligne  5  en  remontant,  lire  existence  milieu  de  existence. 

Page  67,  ligne  9  en  remontant,  lire  :  rUot  vù ireo»;  ii.toi.TJ.o-j  nu  heu  de  llcoi. 
fxjatoxjfi  tpLtTuoû. 

Page  174,  ligne  6,  un  véritable,  lire  :  une  véritable. 

Page  197,  ligne  9,  rationnalisme,  lire  :  rationalisme. 

Page  23o,  ligne  3,  Iraël,  lire  :  Israël. 

Page  4 14,  ligne  3  en  remontant,  capables,  lire  :  capable. 

Page  418,  ligne  11  en  remontant;  De  sommo,  lire  :  De  somno. 

Page  419,  ligne  9  en  remontant,  inlligibili,  lire  :  intelligibili. 

Page  434,  ligne  18  en  remontant,  il  a  existé,  lire  :  il  n’a  existé. 

Page  44o,  ligne  5.  deux  Albert  se  sont  succédés,  lire,  :  se  sont  succédé. 

Page  5io,  note  1,  exmateria,  lire  :  ex  materia. 

Page  553,  note,  aminata,  lire  :  animata. 


VI  -  116 


TABLE  DES  AUTEURS  CITÉS  DANS  CE  VOLUME 


A 


Aaron,  p.  129. 

Abba  (Rabbi),  pp.  q4»  i38,  142. 

Abba  Mari,  pp.  199,  200. 

Abou  Bekr  ben  al  Çayeg,  voir :  Ibn  Bâdja. 

Abou-Masar,  dit  Albumasar,  pp.  289,  290,  44?»  448. 

Abraham,  pp.  127,  197. 

Abraham  ben  David  ha-Lévi,  p.  168. 

Abraham  ben  Dior  ou  ben  David  (le  faux),  p.  77. 

Abraham  ben  Ezra,  p.  168. 

Abraham  ben  Isaac  ben  Juda  ben  Samuel  Schaloin,  p.  229  n. 
Abraham  Zaccut,  p.  79. 

Adam,  pp.  1 47 »  i56. 

Addéreth,  voir  Salomon  ben  Addéreth  . 


Adam  Red  ou  le  Roux,  p.  35i . 

Alain  de  Lille,  pp.  368,  36g,  377. 

Albatégni,  pp.  2o5,  448.  , 

Albert  le  Grand,  pp.  4,  196,  210,  245,  25o,  255,  255  n.,  257,  258,  286,  .19  n  , 
329,  355,  375,  4o4,  4u-4i5,  4i7  n  -  4*7-444,  446-459,  4og  460-47.,. 
483,  548,  559,  563,  564,  566,  571,  573-576,  58o. 

Albitrogi,  voir  :  Bitrogi  (Al)  ou  Alpétragius. 

Alexandre  d’Aphrodisias,  pp.  171,  2o3,  234,  2.53-255,  257-260,  320,  412,  424, 

Alexandre  de  Haies,  pp.  184,  212,  285,  286,  3oo,  317-319,  322-332,  334-34>, 
353,  38o,  412,  4i3,  424,  429,  44o,  454,  457,  473,  478»  479»  607. 

Alexandre  d’insel,  p.  369. 

Alexandre  (le  faux),  pp.  254,  257-260. 


Alexandre  IV,  p.  421. 

Al  Fârâbi,  voir  :  Fàrâbi  (Al). 

Al  Fergani,  voir  :  Fergani  (Al). 

Al  Gazâli,  Algazel,  voir  :  Gazâli  (Al). 

Al  Kindi,  voir  :  Kindi  (Al). 

Alpétragius,  voir  :  Bitrogi  (Al). 

Amaury  de  Bennes,  pp.  59,  244-249>  2^9>  33 1 . 

Ambroise  (Saint),  p.  64. 

Anaxagore,  pp.  385,  547- 

Anselme  (Saint),  pp.  292,  293,  3 18,  34o,  429,  607. 

Aristarque  de  Samos,  pp.  1 43,  1 46,  206. 

Aristote,  pp.  6-7 ,  9,  n,  1 3-i 7,  29,  3i,  43,  67,  68,  m,  123,  124, 
167,  170,  171,  172  n.,  i74_I77,  !8o,  181,  188-194,  I97‘I99> 
220,  226,  23o,  232-237,  241-245,  261,  262,  264-266,  268-271, 


i48,  i49,  i5i, 
208,  216,  218- 
273,  274,  276, 


584 


TABLE  DES  AUTEURS  CITÉS  DANS  CE  VOLUME  VI  -  117 


277,  298,  3i5,  3 16,  3 1  8-32i,  .819  n.,  327,  34 1,  342,  345,  348,  349,  354,  555, 
365-307,  369,  372,  373,375,  379,  38i,  383,  385-387,  394,  399,  4o*-4o6,  l\i\, 
4 1 2,  4*4,  4 15,  420,  422,424,  426,  432,434,  435,437,  439,  442,  447,  456,  458, 
459  n.,  460,  471,  475,  477,  48f>,  48i,  483,  488,  496,  5 1 1 ,  5i4,  5i8,  522- 
526,  53o-532,  534,  537,  539,  f*4 1,  542,  544,  545,  548-5o,  554,  56o,  56 1,  566- 

_  572,  575,  577,  58o. 

Aristote  (Pseudo-),  auteur  de  ta  Théologie  d’Aristote,  p.  235. 

Ascher  (Rabbi),  pp.  79,  80. 

Augustin  (Saint),  pp.  48,  53,  .'17,  64,  69,  71,  107,  166,  233,  235,  247,  255,  273, 

278,  284,  288,  298,  328,  334-34o,  342,  352,  353,  356,  36o,  36on.,  374,  375, 
385,  387,  4n,  428,  429,  44o,4^6,  007,  5 11,  53g,  557,  5.69,  569,  673. 

Avempace,  voir  :  Ibn  Bâdja. 

Averroès  (Ibn  Rochd,  dit),  pp.  170,  171,  174,  175,  186-188,  194-196,  198,  216, 
219,  220,  226,  227,  235,  245,  272,  274,  276,  280,  320,  323,  329,  368,  369,377, 
378,  409,  4*2,  42o-4a3,  425,  427,  440,  442,  44®,  45*,  454,  458,  45g,  459  n-, 
483,  487,  488,  49*,  5n,  5 12,  517,  5 1 8,  520-522,  .629,  53o,  536,  537,  539, 
54o,  548,  549,  55o,  554,  565.  566,  069,  58o. 

Avicébron  (Salomon  ben  Gabirol,  ou  Ibn  Gabirol,  dit),  pp.  3-8,  10-17,  20»  2  4* 
3o,  33,  35,  37,  38,  40,42,  44,  45,  61,  65,  67,  69,  71,  72,  74,  76,  io5,  107,  1 15, 
121,  122,  i5i,  157,167,  169,  2 1 3,  220,  223,  228,  233,  236,  237,  239-241,  25i- 
253,  256,  260,  272,  273,  278-280,  289,  3oo,  324,  326-28,  33o-34,  337,  344, 

352,  355,  356,  361,376,  38o,  384,  387,  392,  4oo,  4oi,4**>  4*2,  426-429,  444, 

453,  454,  457,  464-466,  478,  481,  5.2,  5 1 6,  537,  538. 

Avicenne  (Ibn  Sinà,  dit),  pp.  3,  6-10,  12,  1 4,  26-28,  3i,  67,  124,  169,  1 74- 
*77,  *78,  *8o,  186,  189,  190,  195,  197,  210,  220,221,  233,  23o,  235,  242,  243, 

2.5g,  261,  262,  264,  265,  271,  277,  282,  283,  289.  297-299,300,  3o2,  3o3,  307, 

3o9-3ii,  3i3,  3 1 5,  319,  320,  324,  326,  .827,  332,  356,  365-367,  389,  391,  .892, 
394,  397,  407-4*2,  424-427.  434,  439,  44*,  444,  447,  45 1 ,  453,  457,  459,  46*- 
463,47*,  472>  474,  475,  48*,  483-48g,  49*-493,  496,  5oo,  5oi,  5o5,  5io,  .012, 
5*6,  52.8-525,  529,  5 3 o,  532,  536,  537,  539,  54i-543,  548-55o,  552,  56o,  562, 
563,  567,  568,  569,  570,  671,  574. 

♦ 

B 

Bacon  (Roger),  pp.  2o3,  204,  261,  3i7,  34i,  .862,  .863,  375-38o,  382,  38/Hoa, 
4o4-4i5,  454  ,  466. 

Baumgartner,  p.  273  n. 

Baur  (D*1  Ludwig),  p.  295  n.,  34i  n. 

Baeumker,  pp.  3  n.,  4,  325  n.,  359,  36o  n.,  36 1  n.,  363  n.,  364  n.,  366  n.,  .867  n., 
368  37o,  .872,  572  n. 

Basile  (Saint),  pp.  69,  1 48,  396,  397. 

Bernard  (l’Almaricien),  p.  248. 

Bernard  (Saint),  pp.  295  n.,3i8. 

Bernard  de  Chartres  (frère  de  Thierry),  p.  256. 

Bernard  Sylvestre,  pp.  2.56,  267. 

Belleval  (Firmin  de),  p.  212. 

Bitrogi  (Al)  dit  Alpctragius,  pp.  206-207,  216,  268,  355,  358. 

Boëce,  pp.  4,  2.87,  242,  2.58,  275,  281,  286-289,  291,  294,  299,  3oo,  3o2-3o7,  3o9- 
3i4,  3 1 8,  327-329,  .894,  396,897,  399,  400,  456,  463-465,  47i,  47^77,  482, 
482  n.,  497,  498,  870. 

Bonaventure  (Saint).  pp.'.3i4,  3i5,  34o,  466,  496.  . 

Bonet  (Nicolas),  p.  22.5. 

Btilow  (Georg),  pp.  2.85  n.,  26.5, 

Buridan  (Jean),  p.  4  *  * . 


VI  -  118  TABLE  DES  AUTEURS  CITÉS  DANS  CE  VOLUME 


585 


c 


Calippe,  pp.  209,  271. 

Calo  Calonymos,  pp.  216-221,  223-228. 

Cantor  (Moritz),  p.  212. 

Carlebach  (Joseph),  pp.  2o3-2o5,  208,  20011. 

Castellani  (Pietro  Nicolo),  p.  3190. 

Chalcidius,  pp  69,  .48,  1 49»  233,  23g. 

Charles  le  Chauve,  pp.  38,  75,  233,  2/47. 

Charles  V  (roi  de  France),  p.  232. 

Chasdai  Crezkas,  pp.  229-232. 

Châtelain  (Emile),  pp.  243  n  ,  245,  248  n.,  249  n.,  255  n.,  3ifi  n.,  33g  n.,  34°  n 
Chossat  (le  R.  P  ),  p.  675. 

Cicéron,  p.  43. 

Clément  IV,  pp.  246,  3i2,  526,  53o. 

Copernic,  p.  1 43,  i47- 

Correns  (Paul),  pp.  4  n->  238,  324  n. 

Costa  ben  Luca  ou  (Louka),  p.  424- 
Cousin  (Victor),  p.  2.56. 

Curtze  (Maximilian),  p.  212. 


Damascius,  pp.  12,  5i4. 

David,  pp.  84,  126-128. 

David  de  Dinant,  pp.  244,  245,  2.5o-255,  2.55  n.,  2.57-260,  33 1 

Delaborde,  p.  243  n.  rc  ,  „  , 

Denifle  (R.  P.  Heinrich),  pp.  243  n.,  245,  248  n.,  249  n.,  2.55  d.,  3ih  n.,  017  n.. 

33g  n  , 34o  n . 

Denys  (le  faux  Aréopagite),  pp.  29,  66,  69,  83,  124,  233,  2.35,  3i8,  424,  nftp 
Denys  le  Chartreux  (Saint),  p.  53g. 

De  Wulf  (Maurice),  p.  373  n. 

Djéber  ben  Aflah,  dit  Géber,  pp.  206,  448. 

Don  Vidal  Salomon,  p.  200. 

Duguétan  fils  (Jean  Antoine),  p.  465  n. 

Duns  Scot  (Jean  de),  pp.  4»  223,  23o,  23i. 


Empédocle,  pp.  121,  122,  167. 

En  Dauran  (De  Lunel),  p.  200. 

Erigène  (Jean  Scot),  voir  :  Scot  Erigène  (Jean). 
Etienne  de  Provins,  pp.  298,  317. 

Eudoxe,  pp.  209,  271. 


F 


Fabricius,  p.  369.  _ 

Fârâbi  (Al),  pp.  172  n.,  »8o,  2.34,  253,  208,  260,  262,  271, 

44o,  444»  447»  472»  ^65. 

Féret,  p.  246  n.,  29.5  n 
Fergani  (Al),  p  2o5. 

Fiadonei  (Bartholomeo  dei),  dit  Ptolémée  de  Lucques,  p. 
Frank,  pp.  3  n  ,  76  n.,  77,  78,  79,  80,  106,  .43,  .44,  >66. 
Frères  de  la  Pureté  et  de  la  Sincérité,  pp.  6,  67. 


4.2,  424. 


469  n. 


426,  427, 


586 


TABLE  DES  AUTEURS  CITÉS  DANS  CE  VOLUME  VI  -  119 


G 


Gaffarel,  p.  77. 

Galilée, .p.  2o3. 

Garde  (Jérôme  de  la),  p.  465  n. 

Gazâli  (Al),  pp.  6,  7,  9,  10,  i4,  24-28,  3 1 ,  171,  174,  175,  180,  i83,  186,  188-197, 
194,  196,  197,  214,  220,  221,  223,  23o,  234,  235,  242-244»  25g,  262,  264,  205, 
271,278,  281,282,  297-301,  3o4,  3ii,  3 1 3,  3i5,  3i8,  324,  332,  356,  389,  4°6- 
412,  424-426, 429,  434,  437,  439,  44g  442,  444»  447»  457,463,  471»  472,  486, 
487,491,  493,  5oo,  5oi,  5i2,  53o,  536,  537,  557,  56o,  56i,  564,  567,  56g. 
Géber,  voir  :  Djéber  ben  Aflah. 

Gérard  de  Crémone,  pp.  234,  26i,  265. 

Gilbert  de  la  Porrée,  pp.  234,  237-243,  275,  281,  289-293,  294,  295,  296  n.,  297, 
3oo,  3o3,  '*04,  3i8,  327,  342,  343,  345,  363,  364,  373,  375,  464,  492* 

Godin,  p.  249 

Gondisalvi  (Domengo),  dit  Gundissalinus,  pp.  3  n.,  4,  74,  234-237,  240,  257,  258, 
261,  264,  271,  324,  327,  36g. 

Grégoire  de  Nysse  (Saint),  pp.  43,  53,  64,  69. 

Grégoire  IX,  pp.  298,  3i6,  317. 

Grégoire  X,  pp.  246,  535. 

Grosse-Teste  (Robert),  évêque  de  Lincoln,  dit  Linconiensis,  pp.  296-297,  34o- 
345,  348-359,  36i,  363,  372,  38o,  4o8,  429,  446,  507,  572,  573. 

Guédalia,  p,  77. 

Guillaume  d’Auvergne,  pp.  4,  I97,  235,  262-264,  266-285,  276  n.,  3oo,  3oi, 
3o4,  3 1 5,  3 16,  3 1 9,  320,  323,  327,  337-340,  353-355,  38o,  399,  412,  424,  428, 
429, 446,  472,  507. 

Guillaume  d’Auxerre,  pp.  298,  299,  317.  • 

Guillaume  le  Breton,  p.  246. 

Guillaume  de  Moerbeke,  pp.  370,  371 . 

Guillaume  d’Ockam,  p.  225. 

Guillaume  de  Pierre  Godin  (cardinal),  p.  469  n. 

Guillaume  de  SaintCloud,  p.  2o3. 

H 

Hamemouna  le  Vieillard  (Rabbi),  pp.  129,  1 43 
Hasday  (Rabbi),  p.  224. 

Hauréay  (B.),  pp.  5g,  60,  226  n.,  248,  25o,  256-258,  572  n. 

Henri  de  Gand,  pp.  5io,  5n,  568. 

Hermès  Trismégiste  (Mercure),  p.  273. 

Hilaire  (Saint),  pp.  287,  288,  292,490,  4gi . 

Hipparque,  p.  206. 

Hiyâ  (Rabbi),  pp.  132,  i3g,  i4o. 

Hizqiya  (Rabbi),  p.  1 5 1 . 

Honorius  III,  p.  249. 

I 

Ibn  Adi,  pp.  172,  172  n. 

Ibn  Bâdja  ou  Avempace,  pp.  i3,  188,  190,  253,  276,  277,  412,  424,  436,  446, 
45 1,  453. 

Ibn  Falaqera,  pp.  4,  122,  169. 

Ibn  Gabirol,  voir  :  Avicébron. 

Ibn  Rochd,  voir  :  Averroès. 

Ibn  Sinâ,  voir  :  Avicenne. 

Ibn  Tofaïl,  pp.  272,  278,412,  424,  446,  45i,  453. 


VI  -  120  TABLE  DES  AUTEURS  CITÉS  DANS  CE  VOLUME 


587 


Innocent  III,  pp.  245,  246. 
Innocent  V,  p. 246. 

Isaac  (Rabbi),  p.  187. 

Isaac  Israelita,  pp.  425,  442. 
Isebord  d’Amelunxen,  p.  349. 


J 


Jacob,  p.  127. 

Jacob  d’Antoli,  pp.  196,  198. 

Jacob  ben  Makir,  voir  :  Profatius. 

Jacques  (Saint),  p.  372. 

Jean  (Saint),  p.  61 . 

Jean  XXI,  p.  246. 

Jean  (diacre  de  l’Eglise  romaine),  p.  238. 

Jean  Damascène  (Saint),  pp.  447»  557  ■ 

Jean  de  Jandun,  pp.  208,  578. 

Jean  de  la  Rochelle,  p.  286. 

Jean  de  Luna  (Joannes  Hispanensis),  pp.  4>  74,  234,  287,  240,  271. 

Jean  de  Murs,  p.  212. 

Jean  de  Pauly,  pp.  77,  80,  81,  i43,  i44_I4®- 
Jean  de  Verceil,  pp.  5o2,  5o3,  5o5,  557,558. 

Jean  des  Linières,  p.  212. 

Jean  Pic,  p.  77. 

Jehouda  ben  Tibbon,  p.  195. 

Joël  (M.),  pp.  4  n  ,  2i3,  214  n.-2i6  n.,229,  23o,  232,  433  n 
Joseph  ben  Falaqera,  p.  122. 

Joseph  ben  Zaddik,  p.  168. 

Josûé,  p.  198. 

Jourdain  (Charles),  pp.  3,  247,  a5o,  255,  4®9>  47®  n  »  4°°’  °72  n- 
Jourdain  (Amable),  p  3,  275  n. 

Juda  Abravanel,  p.  280. 

Juda  ha  Lévi  (Rabbi),  p.  223,  224. 

Jydas  le  Saint,  p.  76. 

K 

Kepler,  p.  202. 

Kindi  (Al),  p.  234 . 


L 


Lactance,  p.  273. 

Lafuma-Giraud  (Emile),  pp.  77,  78  n. 

Lammy  P.  (Dominicain),  p.  465  n. 

Launoy,  pp.  243  n. ,  244  D  •  »  3i6. 

Lecteur  Vénitien,  p,  558.  . 

Léon  de  Bagnole,  dit  l’Hébreu  ou  le  Juif,  voir  :  Leyi  ben  Gerson 
Lévi  ben  Gerson,  de  Bagnols,  dit  l’Hébreu  ou  le  Juif,  pp.  201-228,  a3o, 
Linconiensis,  voir  :  Grosse-Tête  (Robert). 


232  . 


Linon  du  Val,  p.  576.  . 

Livre  des  causes  (Le),  pp.  5,  17,  ai,  24,  28,  ®7>  ia7>  l8'*  1  ’  2I^’  3  ^ 

265,  266,  291-293,  3 1 5,  320,  364,  374,  42i-423,  426,  430,43g,  44g  456,458 
46o,  469-472,  483,  492,  493;  499,  5oo,  54i,  543,  569,  57o. 


Linon  du  Val,  p.  676. 

Lombard  (Pierre),  p.  3 18. 


588 


TABLE  DES  AUTEURS  CITÉS  DANS  CE  VOLUME 


VI  -  121 


M 


Macarius  Scotus,  p.  274. 

Macrobe,  pp.  148,  233,  274. 

Maimonide  (Moïse),  voit'  :  Moïse  ben  Maïmoun. 

Malebranche,  p.  2i5. 

Mandonnet  (R  P.  Pierre),  pp.  240,  281  n.,  3o8  n.,  3 iq  n  ,  4fy)  n  ,  571, 
574 n.,  576,  078  n.,  579  n. 

Marsile  d’Inghen,  p.  229  n. 

Martianus  Capelia,  p.  233. 

Martin  de  Pologne,  pp.  246,  247. 

Maurice  l’Espagnol,  p.  244. 

Maxime  le  Confesseur,  pp.  43,  53,  64,  69. 

Menendez  Pelayo,  p.  226  n. 

Meyronnes  (François  de),  p.  23i  . 

Michel  Scot,  pp  198,  235,  261. 

Mohammed  al  Schahrastâni,  pp.  121,  122. 

Moïse  ben  Jacob  ben  Ezza,  p.  168. 

Moïse  ben  Maïmoun.  dit  Maimonide  (Rabbi  Moïse  ou  Rabbi  Moses),  pp.  i3, 
168-171,  172  n.,  176,  178,  180-182,  186-191,  194-199,210,213,216-218,  221, 
224,  225,  228-230,  232,  235,  272,  276,  277,  412,  425,  433  437;  439.  440,442, 
444,  446,  447,  487-489,  546,  56o,  563,  564,  669 . 

Moïse  ben  Nachman,  pp.  78,  79. 

Moïse  ben  Tibbon,  p.  196. 

Moïse  ben  Samuel,  p.  196. 

Moïse  Botril,  p.  166. 

Moïse  Corduero,  p.  79. 

Moïse  de  Léon,  pp.  78,  79. 

Munk  (S.),  pp.  3  n . ,  4,  5,  80,  121  n . ,  122  n.,  167,  176,  170  n  . ,  172  n  . ,  1  84  n  . , 
i85  n  ,  202,  224  n.,  226, 226, 227  n. 

N 

Némésius  d’Emèse,  p.  i48. 

Nicolas  III,  p.  246. 

Nissim  (Rabbi),  p.  224. 

O 

Ocellus  (le  faux),  pp.  148,  149. 

Onkelos,  p.  83. 

Oresme  (Nicole),  p.  2,32. 


Patrussi  (Léonard),  cardinal,  p.  469  n. 

Paul  (Saint),  pp.  6i,  246. 

Pauly  (Jean  de),  pp.  77,  80,  81,  i43-i46. 

Peckham  (Jean),  p.  2o3. 

Philippe-Auguste,  p.  243.- 

Philippe  de  Vitry  (Evêque  de  Meaux),  p.  212. 

Philippe  le  Bel,  pp.  200,  201 . 

Philon,  p.  68,  83.  91 . 

Philopon  (Jean),  dit  Jean  d’Alexandrie,  pp.  172,  545,  565, 
Pic  de  la  Mirandole  (Jean),  pp.  77,209, 


VI  -  122  TABLE  DES  AUTEURS  CITÉS  DA.NS  CE  VOLUME 


589 


Pierre  d’Alexandrie,  pp.  201  u.,202,  212. 

Pierre  de  Corbeil  (Archevêque  de  Sens),  pp.  243,  240. 

Pierre  de  Nemours  (Evêque  de  Paris),  p.  243. 

Pierre  de  Tarentaise  p.  602. 

Platon,  pp.  60,  69-74.  198,  233,  235,  236,  23q,  242,  268-270,  270,  283.  284,  320, 
338,  346,  34q,  3q6,  397,  426,  547,  569. 

Plotiu,  pp.  11,60,70,111,291. 

Porphyre,  pp.4^4,  44 

Proclus,  pp.  11,  83,  120,  160,  161,  2o5,  234,  291,  292,  33i,  364,  412,  429,  436, 
46o,  499 

Profatius  (Jacob  ben  Makir  dit),  pp.  196,  200,  201. 

Prost  (Claude),  p.  465  n. 

Pseudo  Bède,  p.  273. 

Ptolémée,  pp.  206-207,  211,  355,  446. 

Pythagore,  p.  270  u. 


Q 

Quétif  etEchard  (les  R.  P.),  pp.  3o3  n.,  3i2  n.,  469,  47°  “•>  468,  548  n. 

R 

Raimou  (Don),  Archevêque  de  Tolède,  pp.  3,  234. 

Renan  (Ernest),  pp.  170.  186,  ig4,  196  n  ■  >  197,  19811.,  199,  20011.,  201  n., 
202,  2o3  n.,  204,  206  n..  207  n.,  208.  209  n.,  212  n  ,  22911.,  24.6,  274. 
Richard  de  Middleton,  p.  3i5. 

Rigaud  (Pierre  et  Claude),  p.  465  n. 

Rigord  (moine  de  St-Denys),  p.  243. 

Robert  de  Lincoln,  voir  Grosse-Teste . 

Robert  de  Courçon,  pp.  244,  245,  260,  261 . 


S 


Saadiah  (Rubbi),  p.  77. 

Saint  René  Taillandier,  pp  61  n.,  249. 

Saint  Victor  (Richard  de),  pp  317,  3i8. 

Saint  Victor  (Hugues  de),  pp.  317,  3 1 8 . 

Salomon  ben  Abraham,  p.  198. 

Salomon  ben  Addcreth,  pp.  199,  200. 

Salomon  ben  Gabirol,  de  Malaga,  voir  :  Avicébron . 

Samuel  (fils  de  Jéhouda  ben  Tibbon),  pp.  196-197 
Schem-Tob  (fils  de  Joseph  hen  Falaqera),  pp.  122-168. 

Scot  Erigène  (Jean),  pp.  38-42,  44-48,  5o-53,  56,  57,69,  61,  63,66-71,  ?3,  ?4>  84, 
1 1 4 ,  1  ■  5,  i37,  1 56,  i57,  166,  233,  236,  237,  238,  a4i,  247-249,2.66,  267,  260, 
285,  291,  299,  327,  334,  336-34o,  342,  343,  353,  428,  429,  465,  473,  47», 
607 . 

Sepher  ha  Zolîar  (Le),  pp.  77-63,  84  n.,  85-167. 

Seyerlen,  p.  3. 

Siger  de  Brabant,  pp.  568,  671,672,  672  u.,  674-677,  678  n.,079,  080. 

Siméon  (Rabbi),  pp.  81,  96,  1 5 1 . 

Simeon  d’Authie,  pp.  298,  317. 

Simon  ben  Jochaï,  pp.  76,  78,  79,  81 . 

Simplicius,  pp.  5i4,  069. 

Socrate,  pp.  396-398,  477»  479»  49^,  627. 

Spinoza,  pp.  5q,  232. 


590 


TABLE  DES  AUTEURS  CITÉS  DANS  CE  VOLUME  VI  -  123 


Summenhart  (Conrad),  pp.  467,  4^7  n. 
Syrianus,  pp.  349-35 1 . 


T 

Tables  Alphonsines  ou  d’Alphonse  X,  p.  207 . 

Tables  de  Marseille,  p.  205. 

Tables  de  Tolède,  p.  207. 

Thàbit  ben  Kourrah,  pp.  207,  210. 

Théologie  d’Aristote  (La),  pp.  5,  17,  29,  3i,  33,  67,  68,  m,  124,  21 1,  235,  319  n . 
Thémistius.  pp.  288,  289,  294,  3o2,  3o5,  309, 3 10,  349, 3g4,  896,  397,  412,  4*4»  458, 
471»  474,  527,  53o. 

Théophraste,  p.  4M' 

Thierry  de  Chartres  (frère  de  Bernard),  pp.  234,  286,  237,  240,  266. 

Thomas  d’Aquin  (Saint),  pp.  4,  17 ,  196,  218,  260,  262,  255,  291, 3oa-3i5,  3 1 9  n., 

372,  373,  375,  378,  4o4,  4 1 1  »  447,  469,  469  n.,  470,  473-48 r .  483,  484,  488-492, 
4q8,  498,  498  n.,  499,  5oo,  5oo  n  ,  5oi-5i8,  520-534,  536-539,  541-569,571, 
574-577,  579,  58o. 

Tempier  (Etienne)  Evêque  de  Paris,  pp.  199,  2o5,4o5. 

U 


Urbain  IV,  p. 526,  548. 


w 

Witbold  Rubczynski,  pp.  36g,  372. 
VVitelo,  pp.  204,359,  369-373. 

Wittmann,  p.  327  n. 

X 

Xénophane,  pp,  253,  254,  2  58,  25g. 

Y 

Yabba  le  Vieillard  (Rabbi),  p.  90. 
Yéhouda  (Rabbi),  p.  137. 

Yessé (Rabbi),  pp.  i38,  i3g,  1 4 1  - 
Youdaï  (Rabbi),  p.  u5. 


VI  -  124 


TABLE 

DES  MANUSCRITS  CITÉS  DANS  CE  VOLUME 


Bibliothèque  Nationale,  fonds  français  : 
No  io83,  p.  232  n. 

Bibliothèque  Nationale,  fonds  latin  : 

No  6325,  p.  258  n . 

No  6443,  p.  258  n. 

Bibliothèque  Mazarine  : 

No  5io,  p.  3. 

Bibliothèque  d’Amiens  : 

No  406,  p.  375. 


VI  -  126 


TABLE  DES  MATIÈRES  DU  TOME  Y 


TROISIÈME  PARTIE 


LA  CRUE  DE  L’ARISTOTÉLISME 

(Suite) 


CHAPITRE  IV 

AVICÉBRON 

Pages 

I.  Salomon  Ben  Gabirol,  dit  Avicébron.  —  Sa  Théorie  de  la 

matière  et  de  la  forme .  3 

II.  La  théorie  des  substances  intermédiaires .  *7 

III.  La  théorie  du  verbe  ou  de  la  volonté .  29 


CHAPITRE  V 

SCOT  ÉRIGÈNE  ET  AVICÉBRON 


I.  Comparaison  entre  la  philosophie  de  Salomon  ben  Gabirol  et 

celle  de  Jean  Scot  Érigène.  —  L’essence  universelle  selon  Scot 
Érigène  et  la  substance  universelle  suivant  Avicébron  .  .  . 

II.  L’existence  éternelle  des  raisons  primordiales  dans  le  Verbe  de 

Dieu . 

III.  L’existence  temporelle  des  choses  créées .  ■  • 

IV.  Jean  Scot  Érigène  était-il  panthéiste? . 

V.  Le  retour  des  créatures  aux  choses  éternelles . 

VI.  L’Esprit-Saint  selon  Jean  Scot . ,  . . 

VH.  Ibn  Gabirol  a-t-il  connu  la  doctrine  de  Scot  Erigène  .  .  .  . 


38 

45 

55 

5ÿ 

6i 

65 

67 


CHAPITRE  VI 

l.A  KABBALE 


I.  La  Kabbale.  —  Le  Sepher  ha-Zohar  .... 

II.  La  Nature  de  Dieu.  —  La  dualité  divine  . 

1H.  La  Nature  de  Dieu  (suite).  —  La  Trinité  divine 

IV.  La  Création . 

V.  Les  deux  Mondes . 

DUHEM,  T.  V. 


76 

83 

89 

<o5 

109 


594  TAULE  DES  MATIÈRES  DU  TOME  V  VI  -  127 

VI.  Le  rapport  des  deux  Mondes.  La  Théorie  de  l’Amour  ....  12Î 

VU.  La  Grande  Année . >33 

Vm.  L’Astronomie  des  Kabbalistes . 187 

IX.  Les  Kabbalistes  ont-ils  professé  le  système  astronomique  d'Aris- 

tarque  de  Samos? . i43 

X.  La  Chimie  kabbalistique . . i47 

XI.  L’Ame  humaine . . i5i 

XII.  Conclusion . >65 

CHAPITRE  VII 

MOÏSE  MAIMONIDE  ET  SES  DISCIPLES 

I.  La  philosophie  de  Moïse  Maimonide . 170 

A.  L’  existence  de  Dieu  . . 174 

B.  Les  Intelligence*  célestes . 178 

C.  L’influence  du  monde  céleste  sur  le  monde  sublunaire  .  .  182 

D.  L’ intelligence  de  l’homme . 184 

E.  L’ immortalité  de  l’âme . 187 

F.  La  non-éternité  du  Monde . 188 

H.  Le  conflit  du  Néo-platonisme  et  de  la  Théologie  chez  les  Juifs  .  195 

III.  Lévi  Ben  Gerson .  . . 201 

A.  Lévi  Ben  Gerson  astronome . 201 

B.  L’âme  humaine  et  son  immortalité .  .  .  2i3 

C.  La  création  du  monde .  ...  216 

D.  La  grande  Année  et  la  théorie  péripatéticienne  du  temps.  .  223 

E.  La  fin  du  Monde . 226 

IV.  Chasdaï  Crezkas . 229 

CHAPITRE  VIII 

LES  PREMIÈRES  INFILTRATIONS  DE  L’ARISTOTÉLISME  DANS 
LA  SCOLASTIQUE  LATINE 

I.  Le  premier  contact  enLre  le  Néo-platonisme  sémitique  et  la  Sco¬ 

lastique  latine . 233 

H.  Amaury  de  Bennes .  ....  244 

III.  David  de  Dinant,  Bernard  Sylvestre  et  le  faux  Alexandre.  .  .  25o 

CHAPITRE  IX 

GUILLAUME  D  AUVERGNE,  ALEXANDRE  DE  HALES, 

ET  ROBERT  GROSSE-TESTE 

I.  Guillaume  d’Auvergne,  Evêque  de  Paris . 261 

A.  L’École  d’Aristote  selon  Guillaume  d’Auvergne  ....  262 

B.  Critique  de  la  théorie  des  Intelligences  célestes  ....  266 

C.  L’Ame  du  Monde . 269 

D.  Les  diverses  sources  où  Guillaume  a  puisé . 270 

E.  L’unité  de  F  intelligence  humaine . .  27.3 

F.  L’éternité  du  Monde . 277 

G.  La  matière  des  créatures  spirituelles . 278 

H.  La  théorie  de  l’essence  et  de  l’ existence . 281 

K.  La  théorie  des  idées . 283 


VI  -  128  TABLE  DIS  MATIÈRES  D€  TOME  V  595 

U.  Digression  au  sujet  d’un  axiome  de  Boëce  :  L’esse,  le  quod  est, 

le  qüo  est . 285 

III.  La  Somme  théologique  d’Alexandre  de  Haies . 3i6 

A.  La  composition  et  les  sources  de  la  Somme  cT Alexandre 

de  Haies  .  . 317 

B.  La  théorie  de  l’ intelligence  humaine . 320 

C.  Les  processions  célestes.  L’origine  de  la  multiplicité  dans  le 

Monde . 3a3 

D.  L’influence  (T Avicébron . 320 

E.  La  matière  spirituelle . .  327 

F.  La  matière  céleste  et  la  matière  sublunaire . 33a 

G.  La  création  de  la  matière  privée  de  forme . 334 

H.  La  Trinité  divine  et  la  création . 336 

K.  La  théorie  des  idées . 337 

L.  L’accord  de  Scot  Érigêne,  de  Saint  Anselme,  de  Guillaume 

<T  Auvergne  et  d’ Alexandre  de  Haies  au  sujet  des  idées  .  .  33g 

IV.  Robert  Grosse-Teste,  Evêque  de  Lincoln . 34 1 

A.  Le  Platonisme  de  Robert  Grosse-Teste . 34 1 

B.  Des  deux  manières  d’être  de  la  forme . 342 

C.  L’existence  en  puissance . 344 

D.  Le  problème  des  universaux . 345 

E.  Le  Verbe,  forme  unique  des  créatures . 35i 

F.  Les  moteurs  des  deux . 354 

G.  La  matière  spirituelle  ....  3Ç5 

H.  L’identité  de  la  lumière  et  de  la  forme  corporelle.  .  356 

V.  Le  Liber  de  Intelligentiis . 358 

CHAPITRE  X 

LES  QUESTIONS  DE  MAITRE  ROGER  BACON 

I.  La  Matière . ^75 

II.  La  Forme . 38o 

III.  Les  Raisons  séminales . 385 

IV.  L'Essence  et  l’Existence . 388 

V.  Le  Principe  d’individuation . 3gg 

VI.  Le  Monde  est-il  éternel  ? . 401 

VII.  Les  Moteurs  des  cieux . 4oi 

CHAPITRE  XI 

ALBERT  LE  GRAND 

I.  L’Ordre  des  Traités  d’Albert  le  Grand . 412 

II.  L’esprit  qui  anime  l’œuvre  d’Albert  Je  Grand . 423 

III.  La  Philosophie  d’Albert  le  Grand.  —  La  création  du  Monde  .  .  4^2 

IV.  La  Philosophie  d’Albert  le  Grand  (suite).  -  Les  processions  célestes.  44» 

Note  sur  la  Philosophia  pauperum  attribuée  à  Albert  le  Grand  .  465 

/ 

CHAPITRE  XII 

SAINT  THOMAS  D’AQUIN 

I.  Les  débuts  de  la  Philosophie  de  Saint  Thomas  d’Aquin.  Le 

Traité  De  ente  et  essenlia .  •  •  468 


596  TABLE  DES  MATIÈRES  DU  TOME  V  VI  -  129 

II.  L’essence  et  l’existence  au  sein  des  substances  séparées  de  la 

matière . 48 1 

III.  L’existence  est-elle  un  accident  de  l’essence? . 484 

IV.  L’existence  est  à  l’essence  ce  que  l’acte  est  à  la  puissance  .  .  491 

V.  Les  Idées  Divines  et  la  Création . 5oi 

VI.  La  Matière  première  et  les  Dimensions  indéterminées.  Le  prin¬ 

cipe  d’individuation.  L’unité  de  la  forme  substantielle.  .  5 1 1 

VU.  Comment  la  doctrine  d’Aristote  et  la  doctrine  d’Avicenne  se 

disputent  l’adhésion  de  Saint  Thomas  d'Aquin . 5a4 

VHI.  La  Matière  des  Cieux . 536 

IX.  Les  Moteurs  des  Cieux . 53g 

X.  L’Eternité  du  Monde  et  la  Création . 56o 

XI.  Conclusion . 565 


CHAPITRE  XIII 

SIGER  DE  BRABANT 


Errata  du  tome  V . 58i 

Table  des  auteurs  cités  dans  ce  volume . 583 

Table  des  manuscrits  cités  dans  ce  volume . 5g3 


Date  Due 

• 

CAT.  NO.  23  233  PRINTED  IN  U. S. A. 

'  -  V  :::  TC- 


BD497  .D8  t.  5 

Duhem,  P  ier  r  e,  Maurice  -Maria. 
T, g  svfTt^pe  du  tllOIl^ë - - 


DATE 

1  SS  U  E  D  TO 

81866 

1 


81865 


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